Marie Colombier  : Le voyage de Sarah Bernhardt en Amérique (1881)

Texte : Deuxième voyage (1887)

Deuxième Voyage
(Tournée 1886-1887)

À l’auteur des Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique

Le voici, ma chère camarade, ce carnet promis à votre curiosité, lors de mon départ pour le Nouveau Monde.

J’y ai noté, pour votre amusement et celui de la postérité, les plus mémorables incidents de la seconde excursion artistique faite par l’illustre Voix d’Or aux pays des Peaux-Rouges, Peaux-Noires et Peaux Pain-d’Épice des deux Amériques.

— Eh quoi ! à peine quelques minces feuillets d’un petit album de poche pour faire tenir le récit de cette mirifique conquête d’un hémisphère ? Rien qu’un maigre cahier noirci de pattes de mouches pour célébrer cette marche triomphale d’un an et plus, sous la bannière du grand art ? Quelques centaines de lignes, et c’est tout, pour exprimer l’enthousiasme des rastaquouères charmés, pour dénombrer les journées fameuses, les fêtes magnifiques, pour peindre enfin la gloire radieuse de l’Étoile dans le grandiose décor des mers tropicales, des sierras neigeuses, des pampas infinies, des savanes brûlées et des sublimes forêts vierges ?…

Oui, ma chère ! Et gardez-vous bien ici de soupçonner ma nonchalance de Parisienne en voyage ! C’est vous la seule coupable. Vous ne m’avez rien laissé à dire après vous ! À chaque scène curieuse, à chaque aventure piquante, je sautais sur mon journal, pour y jeter un bout de croquis à votre intention. Mais aussitôt le souvenir de votre premier récit de voyage me faisait tomber la plume des doigts.

Vrai ! ma chère camarade, dites-moi, par quel sortilège avez-vous pu si bien tout prévoir, tout deviner, tout prophétiser ? Dans quel miroir magique avez-vous si clairement su voir, quatre ans à l’avance, les incidents drôles… ou non, de cette nouvelle tournée ?

Mais vous l’avez, ma chère, d’un bout à l’autre décrit, ce voyage dont vous n’étiez pas ! Il me suffi de vous relire pour en retrouver en entier les étapes avec leurs épisodes. Et, par un tour de force de la pénétration féminine, vous avez, en même temps, raconté tous les voyages, tournées, promenades et caravanes à venir qu’une fatalité inexorable condamnera sans doute la Voix d’Or à entreprendre encore — juive errante du roman comique — aux quatre coins des continents anciens et nouveaux.

Car ce fut avec nous, comme de votre temps, mêmes visages, même cortège, même troupe — à deux ou trois près. Seulement, notre exploration étant calculée pour durer le double de la vôtre, on avait, par précaution, fait aussi double engagement de jeunes premiers. De sorte que celui de la précédente fournée a dû se résigner au rôle des personnages épisodiques, utilités et bouche-trous, dont il s’est, d’ailleurs, acquitté avec une angélique modestie, n’apparaissant qu’à intervalles espacés, timidement, sur les toiles du fond, et disparaissant avec un silence de comparse bien élevé, qui sait se tenir à sa place.

Mêmes directeurs, agents, managers montreurs et barnums, et aussi mêmes entrées manquées, — sans compter les sorties.

Au débarqué, ces messieurs avaient fort bien fait les choses et préparé une réception digne de l’Étoile.

Dans deux bateaux, également pavoisés et fleuris, deux délégations, l’une composée d’indigènes enrôlés par l’administration du théâtre de Rio, l’autre formée de nos compatriotes établis dans cette ville, et, tout exprès invités pour la circonstance, sont venues au-devant de notre navire, suivant la mode américaine, jusque dans le milieu de la baie. Sous les rayons d’or du soleil brésilien, cette petite apothéose directoriale vous eût paru, ma chère, d’un effet très pittoresque ! Mais l’excès en tout est un défaut. Et subitement, voici notre Étoile dans une singulière perplexité. Lequel des deux bateaux, laquelle des deux délégations favoriser de Sa présence ? Suivant le mot ironique d’un journal local : Il n’y a pas assez de la Grande Artiste pour fréter deux bateaux à la fois. Auquel des deux confier une aussi précieuse personne avec mission de la mener à terre ? Cruelle énigme ! D’un côté, les Brésiliens, gens à diamants, c’est-à-dire la recette… De l’autre, les compatriotes, de pauvres diables pour la plupart, mais si mauvaises langues !…

Avec beaucoup d’ingéniosité, le vieux Jarrett a tranché la difficulté comme un simple Salomon, sans compromettre son Étoile avec l’un ni l’autre des partis rivaux. Tandis que les délégués attendent, impatients, par l’arrière de notre navire, incognito, sans bruit, la Voix d’Or, l’illustre tragédienne, prétexte à ces compétitions et à tout ce déploiement de prétentions opposées, se glisse vivement dans l’humble péniche des gabelous du port qui font force de rames et viennent déposer sur la rive l’Étoile et sa fortune.

Pour nous, de la troupe, qui n’avons pas les mêmes raisons de haute diplomatie, nous nous partageons également entre les Français et les Brésiliens, et recevons sur le quai une cordiale bienvenue, tandis que la Grande Artiste s’éclipse et disparaît vers la douane.

Mais ce n’est pas tout : quelques enragés, dont la curiosité est énergiquement chauffée à blanc par le soleil, réclament la Voix, la merveille promise. Une dispute s’engage, et deviendrait sérieuse, peut-être, si une camarade, Berthe Noirmont, ne s’avisait d’un subterfuge. Elle s’avance gravement vers les badauds et salue d’un geste gracieux : La Voilà c’est elle ! crient les Brésiliens satisfaits. La voilà ! mais elle est jolie ! Et ils se bousculent pour lui faire cortège jusqu’à sa voiture.

Je me trompe fort, ou en voilà une qui paiera, tôt ou tard, sa trop grande présence d’esprit !…

Quant aux enthousiastes, quelques uns étaient si bruyants que la police a dû les coffrer jusqu’au lendemain…

Vous n’ignorez pas, ma chère, à quels sacrifices une direction intelligente est contrainte pour enfler le ton admiratif des premiers comptes rendus. De ceux-là, en effet, dépend le succès de l’entreprise. Or, soit difficulté de s’expliquer par interprète, ou tout autre motif, la critique de ce pays équatorial ne s’est que péniblement élevée de quelques degrés au-dessus de zéro.

On a durement qualifié la médiocrité de notre pauvre troupe. On accusait ouvertement la direction d’avoir économisé sur les emplois, et même escompté la faiblesse de l’entourage, afin de mieux faire valoir l’Étoile, par contraste. Armand Duval a été jugé au dessous de tout, Justinien, un empereur en fer blanc ! Personne n’a trouvé grâce. La Grande Artiste elle-même, par ricochet, a reçu quelques éclaboussures.

Elle en a montré beaucoup d’inquiétude et d’humeur : C’est la faute de ces crétins-là !… Aussi ! Avec de pareils idiots !

Et tout un chapelet de jolies épithètes : Crétins ! idiots ! c’était nous. Vous l’entendez bien, ma chère camarade. Et l’on baissait la tête sans protester. Mais c’est Noirmont, surtout, qui en entendait de dures !… Au fait, vous la connaissez. Vous l’avez vue de près à Paris, cette Noirmont, quand elle a répété deux ou trois jours un rôle de votre pièce de Bianca ! Vous savez alors qu’elle n’était pas forte. Et, dame, la patronne ne le lui envoyait pas dire aux répétitions ! Engagée à la hâte, un peu sur sa jolie figure, lorsqu’il s’est agi de lui faire jouer de vrais rôles, on a compris l’imprudence de cet engagement. Dès le premier soir on avait assez vu l’opinion du public… Je mentirais donc en vous laissant croire que la Patronne ait usé avec la Noirmont, aux répétitions, de paroles douces et affectueuses… Un jour, dans le Maître de Forges, Noirmont était en scène avec la Voix d’Or. Sur un mot un peu gros de celle-ci, voilà Noirmont qui se rebiffe, et crie :

— Oh ! Vous m’agacez, à la fin !… C’en est trop !.. Bonsoir ! Adieu ! Portez-vous bien ! Je vous ai assez vue !

Et elle sort de scène, laissant la Voix d’Or interloquée d’une pareille audace. La répétition s’arrête. Tout à coup, nous entendons un bruit dans la coulisse. La Voix d’Or demande ce qu’il y a ; Noirmont reparaît. Et d’un ton de défi :

— Ce sont mes malles ! Et puis ?

— Vos malles ne sortiront pas. Vous ne les enlèverez pas.

— Et qui m’en empêcherait ?

— Moi.

— Vous ?

— Oui, moi !… D’abord, il faut qu’on les visite.

— Visiter mes malles ! Vous croyez donc que j’emporte votre théâtre ? Visiter mes malles ! Vous me prenez donc pour une voleuse !

— Je n’en sais rien !…

La Voix d’Or n’eut pas le temps d’achever sa réplique. Noirmont lui avait appliqué sur la joue un maître et retentissant soufflet… Sacrilège ! La Patronne, la Voix d’Or, la Grande Artiste, la muse tragique dans le rôle de Virginie de l’Assommoir !

Elle pousse un hurlement sous l’outrage. On s’interpose, et, comme dans les opérettes espagnoles, les belligérantes sont traînées chez le corregidor, subdelegado, le commissaire enfin, qui verbalise sur l’attentat.

— Qu’on l’arrête ! Qu’on l’emprisonne ! vociférait l’Étoile affolée.

Mais l’honnête magistrat brésilien, ayant dûment enregistré les déclarations, finalement renvoya dos à dos les deux amazones, au milieu du peuple accouru.

Effrayés cependant, par la perspective du départ de l’actrice irritée, les agents s’étaient empressés auprès de la Noirmont. Ils lui firent promettre de demeurer, pour ne pas mettre la troupe dans l’embarras. La Voix d’Or de son côté s’engagea à garder plus de ménagement avec elle. Tout semblait oublié quand, deux jours plus tard, à la représentation, le 2e acte d’Adrienne Lecouvreur remit en présence la Voix d’Or (Adrienne), et la Princesse de Bouillon (Berthe Noirmont).

La vue de son ennemie a rendu à l’actrice toute sa fureur. Alors, dans la demi-obscurité de la scène, tandis qu’Adrienne, face au public, débite sa tirade, la Princesse qui tourne le dos à la salle, prend enfin une cruelle revanche des insolences subies ; et, tout à l’aise, impunément, crache les plus sanglants sarcasmes au visage de la Voix d’Or, verte sous son fard, mais réduite à dévorer l’affront. Seulement, le rideau tombé, ce fut le tour de la Voix d’Or qui, suffoquant de rage, se rua sur l’insolente. Deux des familiers de la Grande Artiste s’étaient élancés avec Elle ; ils saisirent la révoltée, la maintinrent immobile, et la tragédienne, armée d’une canne prise aux accessoires, cingla aux épaules et au visage la coupable réduite à l’impuissance…

Cette fois, le bon Jarrett commença à trouver que la réclame dépassait les bornes de l’utile. Car de ce scandale pouvaient résulter d’irréparables catastrophes. Voyez-vous d’ici la Grande Artiste en prison, la tournée brusquement interrompue dès la première étape !

La Voix d’Or nous tira d’embarras. Bravement elle se laissa conduire une seconde fois chez le subdelegado à qui elle exposa elle-même les motifs de l’échauffourée. Pour finir, elle se déclara prête à pardonner.

Alors seulement, la patronne remarqua que le muet sourire du commissaire, servi en réponse à toutes ces explications, n’était qu’un signe de banale courtoisie. Le subdelegado n’avait pas compris un traître mot, et ne parlait que le brésilien. Un instant, Elle demeura perplexe. Puis, prenant son parti. Elle se mit à imiter en grimaçant le sourire du subdelegado, partit d’un sonore éclat de rire et s’écria :

— Vous êtes tous des imbéciles !

Sur quoi Elle fit une sortie très digne.

Managers, directeurs, agents, commanditaires s’empressèrent d’intervenir. On dut hâter les démarches, faire agir des influences. On remontra aux juges brésiliens quelle injustice il y aurait, sous prétexte d’atteindre la Voix d’Or, à mettre les artistes de la troupe dans la nécessite de jouer sans leur Étoile, retenue sur la paille des cachots. Ses camarades prêchèrent en particulier la cravachée, lui firent entendre raison, et l’obligèrent à retirer sa plainte…

Vous devinez bien, ma chère camarade, que l’énorme tapage de cette étrange affaire a, sans frais pour la direction, produit l’effet inattendu d’une formidable réclame.

Aussi, les dernières soirées de notre séjour à Rio ont-elles profité d’un crescendo de curiosité bientôt dégénérée en enthousiasme, lequel atteignit son paroxysme à la représentation de Théodora, donnée pour le bénéfice de l’Étoile.

La superbe ovation ma chère ! Voilà ce qui s’appelle un succès ! Parlez-moi de ces peuples des Tropiques pour manifester leur joie d’un spectacle qui leur plaît ! La Grande Artiste fut presque étouffée sous les fleurs. Une commission d’étudiants, venus à prix réduits des universités de l’intérieur, nous faisait une claque colossale et, par instants, les bravos, les cris, les acclamations touchaient presque à la fureur sauvage. Dieu ! quel tempérament, ces Brésiliens ! Mais comment vous donner idée de ce spectacle extravagant ? Quand on eût épuisé la provision de bouquets et couronnes, l’auditoire excité par l’exemple, et grisé par une température énervante de hammam, ne s’arrêta point en si beau chemin. Imaginez notre stupéfaction dans la troupe, en voyant tout à coup certains spectateurs, en proie à un véritable accès frénétique, à une danse de Saint-Gui contagieuse, faire main basse sur tous les objets à leur portée : cannes, parapluies, ombrelles, chapeaux, lorgnettes, éventails, coussins, et les lancer aux pieds de notre étoile ! Enfin, cette singulière frénésie gagnant de proche en proche, voici quelques uns des plus exaltés qui commencent à se dépouiller, arrachant pardessus, paletots ou fracs, gilets, bottes, etc. Les drôles de gens tout de même ! De la coulisse, on eût dit les émules d’un concours de natation, prêts à se disputer le prix. Toutefois ils s’arrêtèrent aux inexpressibles. Et de toute cette défroque disparate, en un clin d’œil une garde robe d’honneur, un trousseau extraordinaire vint s’amonceler, pêle-mêle autour de l’Artiste, faisant par une étrange résurrection, revivre dans le décor des palais des empereurs de Byzance un coin de la juiverie du vieux Temple, dans le panorama de l’ancien Paris oublié…

De son mieux la pauvre Patronne parait les horions avec ses deux bras étendus, tout en mimant des sourires. Nous autres pâles, collés aux portants, nous tremblions dans la crainte de quelque accident… Et ainsi jusqu’à deux heures et demie du matin.

Enfin, au milieu du dernier tableau, Théodora exténuée, brisée, épuisée par plus de deux-cents rappels successifs, n’en pouvant plus, a pris le parti de s’évanouir sans attendre la scène dernière.

Par compensation, l’empereur a fait venir l’artiste dans sa loge et lui a remis un bracelet. De même les abonnés ont envoyé un collier d’or des plus riches. Enfin, l’un des plus fameux journalistes, avocats et orateurs du pays, M. Joaquim Nabuco, a fixé pour l’avenir, l’enthousiasme de cette soirée inoubliable dans un article d’adieu dont j’ai conservé la péroraison lyrique :

Nous espérons que la Grande Artiste française remportera du Brésil une impression unique et que les applaudissements brésiliens diront au monde entier comment fut reçue à Rio l’émissaire de la grande nation de gloire dont le Brésil n’est qu’un satellite éloigné… etc., etc.

N’est-ce pas, ma chère camarade, que ces petites exagérations font tout de même plaisir à lire, s’adressant à une compatriote !

Seul, le venimeux Jarrett, de qui la blague cruelle ne respecte rien, n’a-t-il pas eu le mauvais goût d’éplucher un triomphe si prodigieux ! Tandis que dans la loge de l’Étoile, accablée sous le poids de si douces émotions, s’empressaient les médecins du théâtre, lui, de sa voix froide et sarcastique, il rappelait malicieusement les ovations plus hyperboliques encore, soulevées à Rio par le talent de la Nilsson, de la Patti et de quelques autres favorites plus obscures de la scène italienne.

Comme par enchantement cette douche à la Jarrett a eu le don de rappeler à elle la pauvre femme. Rentrée en son logis, loin des sarcasmes de son terrible geôlier, elle a pu savourer sans amer rapprochement cette magnifique apothéose et la joie plus palpable d’une recette fantastique : près de 100.000 fr. pour l’artiste en un mois de représentations !

Quant à l’agent, il n’a pas porté loin son esprit de dénigrement. À peine avions-nous quitté Rio, et étions nous arrivés à Buenos Aires, le vieux barnum n’a rien trouvé de mieux que de se laisser mourir55. Un vague pressentiment l’avait rendu soucieux tout le temps de la traversée d’Europe. Il ne s’était, paraît-il, décidé qu’à contre-cœur à cette nouvelle entreprise. Mais la passion des voyages maritimes l’avait emporté dans le cœur de l’ancien mousse de Liverpool sur la voix confuse de l’avertissement intérieur. Au goût impérieux de l’eau salée s’était joint sans doute aussi un légitime espoir d’augmenter de quelques milliers de dollars le triple million laissé par le vieux cornac d’étoiles théâtrales.

En voyant hisser sur le paquebot à destination d’Angleterre, le cercueil du barnum Jarrett, nous souhaitâmes au bonhomme une plus courte odyssée que celle de certaine diva italienne, sa cliente, dont il vous a, bien sur, conté l’aventure macabre pendant votre voyage avec lui.

Quelques années avant de devenir l’agent de la Voix d’Or, Jarrett se trouvait, au Brésil, le cornac d’une chanteuse italienne. À Buenos Aires précisément, mourut aussi la diva. Jarrett fit embaumer le corps et l’expédia décemment en colis pour Londres à la famille de la défunte.

Trois ans plus tard, revenant d’une tournée en Australie, l’agent se heurta dans les dépôts de la douane Londonienne contre une caisse poudreuse… Il s’approcha et lut un nom… celui de son ex-étoile !…

Les parents de l’artiste ayant émigré, sous son triple couvercle de sapin, de chêne et de plomb la pauvre diva nomade, oubliée de tous, dormait depuis ce temps à la consigne anglaise…

J’entends encore la voix de Jarrett narrant l’anecdote, tandis qu’un méphistophélique sourire bridait ses lèvres minces sur ses longues défenses de buveur du thé…

La Voix d’Or a eu tout de même une fière peur, de cette mort subite de son agent. Le coup d’œil sûr de Jarrett, ses conseils habiles avaient tant des fois sauvé la tragédienne en des circonstances délicates.

Un instant, le bruit courut dans notre clan que le voyage allait s’arrêter net. Nous n’étions qu’à demi rassurés ; car nous croyions à ce forban de Jarrett ; la majesté de sa barbe blanche nous semblait une garantie… pour nos appointements.

Maurice Grau nous a vite réconfortés en prenant en mains les rênes de la direction.

Nous avons subi à Buenos Aires le contre-coup de l’équipée Noirmont.

Quelques mauvais esprits, prompts à tout suspecter, n’eurent-ils pas la malice de faire des commentaires blessants sur l’aide prêtée à la Voix d’Or par ses familiers pendant la bagarre ! Les envieux de la Grande Artiste ne manquèrent pas cette occasion de se livrer à des accusations aussi perfides qu’injurieuses.

Mais la Patronne a fermé la bouche aux aboyeurs par le souvenir d’un précédent inoubliable. Vous devez vous rappeler, ma chère, l’expédition héroïque de ce poète chevelu — tiens ! encore un empereur de théâtre ! — brandissant aux côtés de la Voix d’Or, sa souveraine, la lame nue d’un criss malais, dans la maison d’une rivale détestée. Les Parisiens qualifièrent durement aussi en ce temps-là, vous vous souvenez, l’intervention malheureuse du poète, entraîné dans cette épopée bouffonne. Et l’accusé, pour justifier sa présence, dut prétexter son désir de défendre la tragédienne contre… sa propre violence.

Eh bien ! à Rio de même qu’à Paris, l’intervention belliqueuse des suivants de la Voix d Or n’avait rien que de galant et de très digne d’éloges !

Comment les détracteurs de notre Grande Artiste ne gardèrent-ils pas au moins l’honnête souci de transmettre en Europe, avec le récit détaillé de l’algarade de Rio, une explication pourtant si simple ? Je ne sais !

Mais jugez, ma chère camarade, de l’indignation de notre direction, en retrouvant sur le sol sympathique de l’Amérique latine une série d’hostilités, rappelant sous une autre forme les attaques hypocrites des puritains yankees ! Les Italiens si nombreux à Buenos Aires et dans toute la République de la Plata, s’étaient mis à la tête de ce mouvement. À notre arrivée, ils poursuivaient avec rage cette campagne. Leur jalousie contre une artiste française qui éclipsait les succès des ténors et divas du roi Humbert, trouvait un argument inespéré dans la querelle Noirmont. Bien entendu ils prirent aussitôt fait et cause pour cette dernière. Un journaliste italien s’était posé comme son champion. Les feuilles françaises de l’endroit protestèrent. Au plus fort de la querelle, le courrier de Paris apporta un article du trop célèbre Grimsel qui, dans Gil Blas, prenait pour cible aux traits de sa verve empoisonnée les fidèles amis de la Voix d’Or, à propos de leur rôle dans la rixe de Rio.

Le soir même, par câble, un laconique mais énergique cartel signé du jeune premier vint sommer le chroniqueur parisien d’imprimer une rétractation formelle de ses insolences. Hélas Grimsel joignit la lâcheté à la calomnie, et répondit à cet honorable mouvement d’indignation en faisant des mots sur les teneurs de femmes.

Un complice de cette vilaine action, certain folliculaire du nom de Francisque Sarcey, reçut par la poste le châtiment mérité. La Voix d’Or le condamnait à se vautrer dans son auge. Seul, un troisième coupable, connu sous le nom de Jules Prével, qui s’était aussi associé à cette campagne déloyale esquiva la punition, grâce à une expresse et dernière volonté de Jarrett, lequel, sur son lit de mort, avait fait jurer à la Voix d’Or de pardonner quand même au Figaro, sans doute à cause de sa mince influence dans le monde…

Fort mal préparés par ces polémiques irritantes, les habitants de la capitale de la République argentine ne semblèrent pas d’humeur enthousiaste, au soir de la première, devant Fédora. Les applaudissements furent rares au premier acte, et, le rideau tombé, les rappels parurent si visiblement ironiques que la Voix d’Or refusa de venir saluer le public. Bordées de sifflets, cris, vacarme épouvantable ! À grand-peine les autres actes furent-ils joués devant une salle comble mais des plus houleuses.

Le lendemain, les comptes rendus n’étaient pas gais. Les gazettes italiennes accusaient l’artiste française d’imiter la Duse-Cucchi, la Rachel favorite du lieu. Même la Voix d’Or dut écrire une lettre pour se justifier de sa froideur au moment des rappels. Elle invoqua cette excuse : Qu’après avoir donné dans son rôle tant de sa vie, de ses nerfs, de son sang, il lui restait à peine assez de force pour se tenir debout.

Cette petite épître fut d’un bon effet.

Une visite au club d’escrime contribua aussi à repêcher la faveur publique.

Malgré son ignorance de l’art du fleuret, la Voix d’Or n’hésita point à juger les coups, ni même à se mesurer avec les premiers tireurs de la jeunesse dorée, qui eurent le bon goût et la galanterie de se laisser boutonner.

Les feuilles locales montèrent aussi un assez gros succès à l’originale invention d’un reporter, suivant lequel l’Étoile française se proposait de joindre le Chili en franchissant la Cordillère des Andes, ni plus ni moins que le libérateur San Martino, dont la mémoire héroïque est pieusement vénérée dans le pays. D’ordinaire, on gagne le Chili, pendant cette saison, en faisant le tour par le détroit de Magellan. Et les audacieux vaqueros (conducteurs de troupeaux) qui s’engagent parfois dans les défilés y trouvent le plus souvent la mort sous les avalanches.

Ce hardi projet de haut reportage, rapproché de la passe d’armes, prêtait à notre Grande Artiste des allures de bravoure bien faites pour plaire à nos Argentins, qui ont tous dans les veines un peu du sang de Tartarin.

Enfin, le récit d’une interview obtenue de la Voix d’Or à son passage à Montevideo, acheva de mettre les Argentins en bonnes dispositions à notre égard. Entendant dire à Montevideo que l’Uruguay est surtout le pays de soulèvements politiques, Fédora aurait demandé à un reporter de cette ville :

— Monsieur, est-ce qu’on ne peut pas organiser une petite révolution pour me faire voir ?

L’épigramme fournit aux journalistes et politiciens de la République argentine un motif inépuisable à des plaisanteries faciles sur la turbulence de leurs voisins d’Uruguay, et par reconnaissance, politiciens et journalistes rendirent célèbre la spirituelle boutade et son auteur.

Cependant tant d’héroïsme en chambre a manqué de finir par une tragédie. Agacé de la popularité de notre Grande Étoile, un journaliste italien risqua quelques traits piquants. Un journaliste français, M. Lhuissier, se constitua le champion de sa compatriote. Il n’y avait qu’un huissier d’outre-mer pour mettre ses exploits au service de la Voix d’Or. Le monde renversé !…

Les deux caballeros se piquèrent vaillamment les biceps sur le pré, par-devant témoins, jusqu’à ce que l’honneur fût satisfait.

Malgré la réclame de cet incident, une petite excursion de quelques jours à Rosario, capitale de la province de Santa Fe, fut loin d’obtenir le succès attendu. Le public afficha une froideur inexplicable.

Sans doute les gazettes relatant l’assaut d’escrime, le duel, les bons mots politiques n’avaient pas encore franchi les trois-cents kilomètres qui séparent les deux villes !

À son retour à Buenos Aires, la Voix d’Or était brisée par les émotions de toutes sortes. Et à la fin de la représentation d’Adrienne Lecouvreur, malgré tout son courage, Elle s’évanouit en scène dans les bras de Maurice de Saxe. Les médecins diagnostiquèrent une anémie cérébrale, on craignait des vomissements de sang. Mais voyez la force d’âme et l’intrépidité de notre Grande Artiste ! Encore vêtue de son costume de théâtre, cette femme exténuée, quasi mourante, n’eut-elle pas la vaillance inouïe de se traîner à une réception organisée par les Français réunis en Société des Enfants de Béranger ! Un homme de l’art cependant, ne la perdait point de vue, pour lui porter secours au cas d’un nouveau malaise. Mais le Champagne combattit efficacement l’anémie cérébrale… La Voix d’Or n’avait pas volé vraiment le diplôme de membre d’honneur que lui décerna la joyeuse société.

Cette conduite intrépide ne faillit pas à captiver les Argentins définitivement et, avec la popularité, la santé revint à l’artiste.

Ce qui vaut mieux encore, les recettes furent considérables, et le Mundo artístico, organe spécial des théâtres, résuma la campagne par un article des plus louangeurs. En revanche la petite presse du pays, très nombreuse, très vivante, très lue et très audacieuse, laissa complètement de côté la question d’art pour se livrer à des plaisanteries d’un ton humoristique et gouailleur qui ne serait pas indigne du public parisien. Les railleurs s’en donnèrent surtout à cœur joie sur un nouveau trait d’originalité absolument inattendu. La Voix d’Or, la fantaisiste Voix d’Or est devenue propriétaire, ni plus, ni moins qu’une juive du Marais !

Voici le bref historique de cet événement mémorable :

Mis en goût par le succès de la réception chez les Enfants de Béranger, les managers, directeurs et agents s’imaginèrent de lancer dans la foule admirant la Grande Artiste l’idée-d’un banquet monstre, offert en Son honneur. D’abord, le projet parut bien accueilli. Mais j’ignore pourquoi, au dernier moment, l’on constata que le nombre des souscripteurs était loin de se trouver en rapport avec la haute personnalité artistique à qui il s’agissait de faire honneur. Le cas était embarrassant, notre direction ayant mis en branle toutes les ressources de la publicité pour avertir que la Voix d’Or honorerait de sa présence ces agapes solennelles… À la fin, on trouva un biais, sous forme de lettre autographe, adressée par la tragédienne au directeur du journal français, le Courrier de la Plata. Dans cette lettre, Elle expliquait que la réflexion l’avait décidée à décliner toute espèce d’invitation : N’avait-Elle pas assez de peine à maintenir haut le drapeau de l’art français, sans provoquer encore les susceptibilités cosmopolites du pays qui avaient déjà produit des rencontres armées ?

C’est cette retraite en ordre piteux qui eut pour conséquence inattendue de faire de la Voix d’Or une propriétaire terrienne dans la République argentine ; car les organisateurs du banquet manqué voulant, bon gré, mal gré, faire œuvre galante, acquirent, avec le montant des souscriptions, un titre de propriété de deux lieues de terrain. Vous savez, ma chère camarade, que dans ce pays immense, presque inhabité, on compte les terrains par lieues. Le mille carré s’y vend couramment pour quelques louis. Le cadeau obtint un succès fou ; les Argentins, qui sont gens pratiques, en disant que la Voix d’Or, propriétaire, devenait en Europe la meilleure réclame pour attirer l’émigration agricole. La Voix d’Or séduite, jura solennellement de venir chercher là le foyer qu’elle n’avait jamais trouvé dans sa vie vagabonde !

Aussi, depuis lors, une nuée de courtiers et d’agents de sociétés agraires dans l’embarras ne cessèrent d’assiéger la tragédienne pour lui proposer l’achat de fermes, ranchos, d’estancias ou établissements d’élevage, sur les bénéfices de la tournée. Ils lui firent entendre qu’il y aurait courtoisie de sa part à rendre au pays un peu de l’argent que sa Voix d’Or en avait tiré. Par bonheur, les conseils de la tragédienne l’arrêtèrent à temps dans une voie de pareilles prodigalités. Et la petite presse locale, El Diario, etc., etc. se vengea de son mieux par des sarcasmes sur l’économie de la grande artiste, mettant dans la balance de ses jugements, d’un côté la valeur artistique des représentations, de l’autre le prix des places ; et, concluant que le spectacle eût été largement payé avec le quart de l’argent exigé ! ! !…

Là finit, ma chère camarade, la série des grands séjours. Dès ce moment, nous recommençâmes cette terrible vie errante que vous savez, cette furieuse sarabande, cette farandole folle du dollar à travers une multitude de villes entrevues dans un cauchemar de fièvre, par la portière des sleeping-cars, entre deux insomnies, deux représentations, roulant toujours vers le décevant mirage d’un horizon mouvant où les cheminées d’usines et de steamers se confondent avec les troncs d’arbres des forêts vierges…

Quel incident à noter dans cette fastidieuse existence de colis déménagés de wagon en wagon ?

Au Pérou, j’ai vu le moment où l’on allait nous doter d’un gisement de guano pour fumer les terres argentines !… À Valparaiso de la fièvre. Et toujours partout, la même vie horrible et exténuante. Partout les mêmes trucs de la réclame et la même récolte de recettes fantastiques. Parfois la Voix d’Or y ajoutait l’exhibition de son talent de sculpteur en modelant à grand tapage la tête de quelque personnage du cru. Par bonheur pour l’artiste, bien avant la fin de la pose, la troupe reprenait le train.

Des incidents ? En voici deux !

À la Havane, nous avons trouvé un public passionné pour les courses de taureaux. Les femmes n’avaient d’œillades, de coups d’éventails, de billets doux que pour Mezzantini, la prima Spada en vedette, homme de trente-cinq ans, fort et beau, avec un très passable zézaiement du français. Dès le premier jour, la désinvolture toute castillane avec laquelle il égorgeait les taureaux dans l’apothéose de ses costumes de soie claire, lui assura le triomphe sur tous ces cœurs féminins. L’empereur Justinien et son ami Maurice se piquèrent de cette attention uniquement consacrée à l’Apollon de rencontre. Tuer des taureaux ; la belle affaire ! Les bouchers de la Villette n’en font-ils pas autant tous les jours ? Se posent-ils en héros pour si peu ? L’orgueil national doublant la jalousie professionnelle, ces messieurs finirent par persuader leur ami, le toréador, de les laisser revêtir le brillant costume des banderilleros pour un combat solennel.

L’avant veille du grand jour, il y eut une répétition. Armé d’une chaise dont les pieds dressés figuraient des cornes, Mezzantini mettait en scène le jeu de la capa. Les deux élèves improvisés banderilleros s’évertuaient péniblement à éviter les terribles coups du torero.

Les bêtes se montrèrent plus accommodantes. Deux taureaux en bas âge, à qui l’on avait fait comprendre la gravité de la situation, se prêtèrent de bonne grâce aux expériences des débutants. Pour compléter l’illusion les deux néophytes portaient chacun un glaive au fil fraîchement repassé. Lorsque le premier taureau, calme et confiant, passa, le plus jeune des aspirants toréadors lui bouta un joli coup de glaive au flanc. L’animal surpris regarda le jeune homme de son gros œil chargé de reproches qui disait en langue bovine :

— Pardon, mon jeune ami, j’ai bien voulu me prêter à cette plaisanterie qui peut-être utile au succès de votre tournée ; mais vous poussez bien loin l’ingratitude !

Il n’eut pas le temps d’exprimer plus amplement sa pensée. Une désagréable surprise et aussi un légitime sentiment d’indignation imposèrent au jeune taureau un brusque silence. Le moins âgé des toréadors lui avait enfoncé la rapière au défaut de l’épaule. La bête tomba morte, taudis que l’empereur Justinien faisait la même plaisanterie au camarade de l’animal.

Après cet exemple convaincant de notre valeur nationale, la faveur de Mezzantini se trouva en baisse singulière parmi les dames de notre troupe ; et les vainqueurs reconquirent leur influence perdue.

Au Mexique, nous avons subi les attouchements des scorpions. En revanche, des recettes superbes. Dix représentations : 235.000 francs. Un mois avant nous, il est vrai, la Patti, en sept soirées, avait moissonné 425.000 francs.

À la frontière des États-Unis, Turco, le chien de la Patronne, pris d’une joie subite en pénétrant sur le sol de l’Union, se précipita par la portière du car et gagna la campagne. On ne put le faire revenir ni le rattraper. Sa maîtresse eût pleuré si les gabelous américains n’eussent surgi au même instant pour réclamer une forte somme, droits d’entrée prélevés sur les cadeaux offerts à la grande artiste par ses admirateurs brésiliens, péruviens, mexicains, havanais, etc., etc.

Quel martyre, ma chère, que notre lamentable odyssée à travers l’indifférence dédaigneuse des Yankees !

Pauvre grande artiste ! Que de fois ne l’ai-je pas vue hurlante, enragée, démente, à la chute du rideau sur une salle froide qui n’avait rien compris, et qui préférait à la Voix d’Or le spectacle du cirque de Barnum ! Pauvre femme, que de fois je l’entendis alors invoquer dans sa fureur tragique tous les dieux à témoins de cette brutale sottise d’un auditoire indigne ! Les éclats de sa colère arrivaient à la foule qui s’écoulait en riant !

Je la plaignais, ces jours-là, la malheureuse grande artiste, et je me félicitais de n’être qu’une pauvre petite comédienne, pas obligée, comme Elle, à trouver adorables tous ces gens, afin de ménager un retour possible dans l’avenir.

C’est au sortir d’une représentation du genre ci-dessus que le reporter du Herald obtint de la Voix d’Or l’entrevue étonnante traduite par le Figaro dans l’article suivant56 :

— Ainsi, madame, vous avez eu un grand succès ?

— Partout. J’ai été acclamée, applaudie, portée en triomphe dans tous les pays où j’ai été.

— À quoi attribuez-vous ces triomphes ?

— À mon immense talent.

— Croyez-vous que d’autres personnes aient eu avant vous de pareils succès et puissent en avoir après vous ?

— Ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

— Parce que personne n’a autant de talent que moi.

— Mais dans un autre genre que vous. Par exemple, dans la peinture ? La Source d’Ingres, la Belle Jardinière de Raphaël, la Madone de Murillo ?

— J’ai fait des tableaux qui seront au Louvre après ma mort.

— Vous avez en France de grands statuaires, des sculpteurs illustres.

— Nous en avons… un seul.

— Qui ?

— Moi.

— Et la littérature ? Les grands, écrivains ne manquent pas. On parle de Zola, de Daudet, de George Sand ?

— Mes élèves.

— Comment ! c’est vous…

— Je dicte… ils écrivent. Ainsi faisait Napoléon, avec ses généraux.

— Et les auteurs dramatiques ? Sardou, Dumas fils, Augier, Meilhac ?

— Que seraient-ils sans moi ? Que sont-ils sans moi ?

— Parlons de vos camarades, je vous prie.

— Je n’ai pas de camarades.

— Si fait… les artistes, les comédiennes, les tragédiennes, les actrices et les acteurs de Paris…

— Les comparses, vous voulez dire.

— Je croyais cependant que Mlles Bartet, Reichenberg, Hading, Brandès, Pierson, etc., etc.

— Je les ai vues… je les connais…

— Eh bien ?

— Je suis rentrée chez moi, je me suis regardée dans une glace et je me suis dit : Ma petite, il n’y a que toi !

— Cependant on vous a quelquefois critiquée ?

— Des hommes auxquels j’ai refusé mes faveurs.

— Vous n’avez pas toujours plu au public ?

— Moi, si… toujours. La pièce, presque jamais. Mais ce n’est pas pour la pièce qu’on venait, c’était pour moi.

— Pourriez-vous dire quelle est la plus jolie femme de l’univers ?

— Moi !

— La meilleure ?

— Moi !

— La plus intelligente ?

— Moi !

— La plus modeste ?

— Moi !

Telle a été la conversation de Sarah et du reporter. Certains journaux de Paris l’ont traduite d’une façon infidèle. Mais nous pouvons garantir que nous avons suivi exactement le mot à mot du récit publié par le journal yankee, et que notre texte répercute littéralement la pensée de notre adorable compatriote.

Ajoutons, avec le reporter, que Sarah est en ce moment très enrhumée et que, tout en causant, elle crache le sang dans plusieurs mouchoirs. Ces mouchoirs, teints du précieux liquide, ont été donnés par l’artiste reconnaissante au musée historique de la ville de New York. Le dernier mot de l’entretien nous arrive à l’instant par un télégramme spécial.

— Quelle est, a dit le reporter en s’en allant, la personne la plus enrhumée et la plus crachante de l’univers ?

— Moi ! a dit Sarah en imprégnant un suprême mouchoir (handkerchief).

Albert Millaud.

Enfin ! Nous allons nous embarquer ! Le supplice s’achève !… Nous rentrons, n’ayant rien vu des pays traversés ; car pendant cet infernal trajet les heures d’arrêt étaient consacrées au repos. Sur le steamer comme sur le wagon, le malaise de notre promiscuité nous a interdit les joyeuses surprises du touriste vaquant à ses plaisirs. Exténués par les représentations, les répétitions, la chaleur des cabines et les secousses du roulis, rien n’a pu nous sauver du mortel ennui que la mauvaise humeur de l’Étoile nous imposait. Ajoutez à cela l’humiliation des gaffes et des effets ratés, des journaux insolents, des réprimandes directoriales ; vous aurez, ma chère camarade, le navrant et fidèle tableau des épisodes notables de notre vie pendant quinze mois.

Le pis est que la Grande Artiste n’a point rapporté plus d’argent cette fois qu’elle n’en avait récolté dans les six mois de sa première tournée. Que sera-ce à la prochaine ?

Pauvre femme ! Au moment de rentrer en France, quand tous nous allons pouvoir enfin oublier nos fatigues, nos déboires, nos ennuis, à la place de la gloire dans laquelle la Voix d’Or rêvait aussi de se reposer, quel accueil lui est réservé ?

Deux critiques éminents, deux anciens amis le lui ont durement appris.

M. Albert Delpit, dans le Gaulois, a, le premier, posé la question de sa rentrée, en ces termes amers57 :

Quelle tradition représente madame Sarah Bernhardt, je vous prie ? Elle est beaucoup plus une grande actrice qu’une grande artiste. Assoiffée d’argent, elle a quitté le Théâtre-Français pour courir les aventures. On l’a vue tour à tour merveilleuse dans Fédora, médiocre dans Théodora et mauvaise dans Froufrou. Et quel métier elle a fait, grand Dieu ! Dans ses deux voyages en Amérique, elle a perdu jusqu’à cette voix d’or qu’on a tant célébrée ; sans compter les habitudes déplorables que donne cette existence de roman comique, vécue à la diable, entre l’hôtel qu’on quitte et le nouveau théâtre qu’on retrouve. Trahie par sa voix, elle a imaginé de mimer ses rôles au lieu de les jouer. Ne lui fallait-il pas se faire comprendre des Yankees du Nord et des rastaquouères du Sud ? Et c’est au déclin de sa carrière que la Comédie voudrait la recueillir ! Allons donc !

M. Jules Claretie compte, parmi ses sociétaires, des artistes d’un grand talent, comme Mlle Bartet, Mme Barretta, Mlle Reichenberg et Mlle Dudlay ; il vient d’engager Mlle Brandès, qui ne tardera pas à prendre une place considérable, et deviendra, si je ne me trompe, une des deux ou trois premières comédiennes de Paris. Mon éminent confrère et ami n’a nullement besoin de Mme Sarah Bernhardt. Elle a quarante-six ans, et, avec sa voix altérée, avec son talent amoindri, elle ne peut être utile à la Comédie. Elle ne jouera plus que des rôles écrits exprès pour elle et faits sur mesure comme une redingote bien taillée.

[…] Il ne faut pas s’y tromper, la popularité de Mme Sarah Bernhardt, qui était considérable il y a quelques années, a subi un très grand déchet. D’autres comédiennes ont surgi, jeunes, pleines d’avenir et qui ont, de plus, cet avantage d’être disciplinées. Et puis, j’en reviens toujours là : quel emploi Mme Sarah Bernhardt pourrait-elle tenir à la Comédie ? Je n’en vois qu’un : celui des mères, et elle ne s’y résoudra jamais. Il faut bien reconnaître, quelque indulgence qu’on apporte dans ses jugements, qu’elle n’est plus assez jeune pour jouer Iphigénie, Chimène ou Dona Sol ; enfin, aucun des rôles de son ancien répertoire.

[…] Si cependant je me trompais, si la fugitive d’autrefois revenait en effet à la Comédie, ne craint-elle pas qu’un méchant ne lui jette une couronne d’immortelles comme on fit jadis à Mlle Mars.

À cet article M. Émile Bergerat, le brillant chroniqueur du Figaro a fait la cruelle réponse que voici :

Sara Bernard (je ne sais plus comment on écrit) a les ailes coupées. Elle rentre dans le grand giron de l’art d’État ; elle réintègre Molière-House. Delpit s’en fâche. Pour moi, ça m’est égal. Et vous ?

J’ai beaucoup cru en Sara Bernard, et j’ai partagé, à son sujet, toutes les illusions d’une génération ardente au beau et laborieuse. Elle pouvait être la muse de l’art dramatique !…

C’est dans cet espoir qu’on lui avait accordé le bénéfice de ces h qu’elle ajoutait à son nom et qui semblaient la mettre sous l’égide de Victor Hugo. Elle avait, elle aussi, des tours de Notre-Dame dans son jeu. On l’appelait Sarah Bernhardt. On ne l’appellera plus que Sara Bernard.

La gloire du comédien (il n’en a pas d’autre) est de collaborer avec un auteur de génie, s’il y en a à son époque, et, s’il n’y en a pas, avec l’école qui lui est contemporaine. Mademoiselle Desclée fut à Alexandre Dumas, qui l’entraîne avec lui dans l’histoire dramatique. Mademoiselle Favart est inoubliable si Émile Augier perdure, et certes il doit perdurer. M. d’Ennery a Marie Laurent, et Théodore Barrière soutient encore le souvenir d’Anaïs Fargueil. Hortense Schneider date les satires pittoresques de Meilhac et Halévy. Tous s’en vont bras dessus bras dessous avec leur comédienne, comme Racine avec sa Champmêlé et Victor Hugo avec sa Dorval.

Sara Bernard s’en ira veuve, vague Rachel informulée, ayant dilapidé des dons heureux qu’aucun maître n’utilisa. Est-ce sa faute ? — Oui…

Elle n’a rien osé, étant en état de tout entreprendre. La situation que les poètes lui avaient faite, et que François Coppée avait commencée avec son Passant, mettait à ses pieds Paris et l’univers. Elle ne lui interdisait que l’Amérique. Elle le sentit d’abord et prit un théâtre… Elle en prit même plusieurs, si vous vous en souvenez, et quand elle les eut pris, elle y battit monnaie. On attendit encore, car on ne pouvait croire à une pareille désertion de sa propre destinée. Mais l’Amérique… fit sonner ses dollars, et elle partit. Au retour, elle ne reconnaissait plus ses amis, les poètes…

Pauvre fille, si intelligente et si douée, elle a perdu, à ce jeu-là, seize ans du milieu de sa vie, les plus beaux, ceux qui jamais ne reviennent. Usée, gâchée, abîmée par l’exploitation internationale de toutes les Dora, Fédora, Théodora, (ora pro nobis) sorties d’une veine languissante, et menacée de recommencer avec les Débora, des Musidora, des Épidora, et cætera, de chanter encore des opéras sans musique, d’y pousser des cris d’angora, d’y attraper le choléra et de ne plus s’appeler que Sara Bernardora, elle soupire un Libera et elle parle de se reposer dans Racine, paisiblement. Ah ! grands dieux, qu’elle se repose !…

Elle promet de se vouer au seul Racine et de mourir dans l’Iphigénisme repentant. Je vous demande un peu, cruel Albert, en quoi cela vous gêne-t-il ?

Allez au cloître, Ophélie ! Rentrez à part entière, à demi-part ou à trois douzièmes, que nous importe à présent ? Votre jour est passé, et vos poètes ont vieilli loin de vous. Pendant que vous battiez l’estrade américaine, ils se sont désenchantés de tous les rêves que vous idéalisiez pour eux, et ils se sont tournés vers d’autres charmeresses. Entrez au cloître, Ophélie.

La rentrée de Sara Bernard à la Comédie-Française n’est pas une question d’art. Il est trop tard. C’est une question de galanterie, presque de déférence. Il y a belle lurette que les artistes de lettres lui ont supprimé ses h, les h glorieux de Victor Hugo. Mais ils se bornent à cette vengeance, et pour le reste ils se désintéressent. Je pense toutefois qu’il n’est permis à personne d’empêcher les comédiens de se produire et de travailler de leur état dans les conditions les plus avantageuses. Le théâtre se nourrit presque exclusivement de reprises et de répertoire, la stagnation des produits confinant à la croupissure. Arriver dans cette stagnation, c’est pour Sara Bernard arriver encore au bon moment…

Pendant seize années, plus d’un demi-quart de siècle, nous avons travaillé pour cette idole brisée…

Il était écrit que cette gloire avorterait et qu’elle en resterait au Passant de Coppée. Les dieux ont parlé, taisons-nous. Supprimons les h, voilà tout. C’est assez.

Émile Bergerat.

Le public aura, j’espère, remarqué l’exagération de ces réflexions un peu dures.

Les terribles chroniqueurs eux-mêmes en eussent sans doute adouci les termes s’ils eussent pu connaître comme nous, ma chère camarade, le châtiment infligé en deux fois par l’Amérique à Celle qu’ils poursuivent d’une verve si mordante au nom de l’art trahi.

Je compte sur votre justice, ma chère camarade, pour les en instruire, en mettant sous leurs yeux et sous ceux des Parisiens le plus récent chapitre du martyrologe de la Grande Artiste.

Entre nous, c’est une dernière réclame que vous devez à la Voix d’Or. Elle vaudra bien celle du chat-tigre !

Sur quoi, je vous quitte, pour m’aller reposer, et suis, ma chère,

Votre camarade,

Suzon.

Fin.

Notes

  1. [52]

    Un nom plein d’à-propos. [Note originale.]

  2. [53]

    madame Lion dans l’édition de 1887.

  3. [54]

    Dans l’édition de 1881 : — Je t’admire en vérité… Voyons, chère amie. Comment, connaissant Sarah comme nous la connaissons tous deux, comment as-tu pu dépasser Asnières, sans un engagement signé et paraphé. C’est bien fait. Tu n’as que ce que tu mérites. Tu n’est qu’une grosse bête ! ! !…

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