Dossier : Revue de presse (1880-1887)
Revue de presse
- Le Gil Blas (15 janvier 1881) Parodie des Lettres d’Amériques.
- La Lanterne (11 juin 1881) Annonce de la parution prochaine du Voyage en volume.
- Le Tintamarre (9 octobre 1881) Annonce de la sortie du livre.
- L’Événement (14 octobre 1881) Brève présentation d’Aurélien Scholl.
- Le Gil Blas (17 octobre 1881) Compte rendu critique de Nestor (reproduit dans la préface de la réédition de 1887).
- Le Siècle (17 octobre 1881) Brève présentation de Charles Bigot.
- Le Figaro (7 novembre 1881) Compte rendu critique de Jean-Jacques Weiss (également reproduit dans la préface de la réédition de 1887).
- Le Figaro (9 novembre 1881) Compte-rendu parodique du Voyage de Marie Colombier en Amérique, par Sarah Bernhardt.
- La Revue politique et littéraire (12 novembre 1881) Article de Louis Ulbach.
Réédition augmentée de 1887 :
- Le Gil Blas (23 novembre 1887) Compte rendu critique d’Armand Silvestre.
- La France (23 novembre 1887) Compte rendu critique de Jehan Soudan.
Le Gil Blas (15 janvier 1881)
Parodie des Lettres d’Amériques, publiée dans la rubrique Soirée parisienne de Scipion [Eugène Doré].
Journal d’une voyageuse
Mlle Marie Colombier, qui accompagne Sarah Bernhardt en Amérique, envoie sur ce voyage des notes personnelles que publie un journal du matin. Je prends la permission d’en citer quelques extraits :
[Note : dans les extraits
qui suivent, nous n’avons pas reproduit l’effet de style consistant à doubler les r (mon pauvrre cherr).]
New York. — Ah ! enfin, mon pauvre cher, je commence à respirer un peu… Un mois, un long mois s’est écoulé sans que parliez de moi à ces chers Parisiens… Un long mois sans la moindre petite réclame, y pensez-vous, très cher !… Si vous saviez comme j’ai été malheureuse de cet oubli. Moi, qui en moins d’un mois ai joué cinq pièces, dont je ne savais pas le premier mot. Mais ça a marché tout de même. La dernière de ces pièces était le Sphinx, Sarah Bernhardt jouait le rôle de Croisette et moi celui de Sarah. J’ai été très bien, ne riez pas, l’on nous a rappelées quinze fois ; mais, vous savez, on se bronze à ces ovations…
Ah ! mon pauvre cher, quel étonnant pays ! pas de nobles, pas le moindre duc ou marquis, c’est navrant ! et quelle vie ! quels mœurs ? le voile de la pudibonderie recouvre d’ailleurs tout cela.
Vous devez vous apercevoir comme ma santé est bonne ; la prononciation aussi est excellente.
Figurez-vous que l’on prêche dans les temples contre Sarah et contre moi, l’on prétend que nous jetons le trouble dans toutes les familles ; moi je ne dis pas, mais elle, laissez-moi rire. Nous partons pour Boston.
Boston. — Je revis, mon excellent bon. Quel joli pays, quels gens aimables. Boston est le faubourg Saint-Germain de l’Amérique, les hommes sont distingués, je revis complètement. Par exemple il faut que les roses aient des épines ; je vous dirai qu’on a répandu ici des libelles ignobles ; on nous prête à chacune dix enfants, et encore comme père de nos enfants imaginaires, on nomme tous les souverains de la Vieille Europe, y compris les morts, ça flatte, mais néanmoins c’est dur.
Hier une dame faisait demander l’adresse du dentiste de Sarah, disant que son râtelier était admirable ; une autre réclamait celle de son coiffeur, affirmant qu’elle voulait se faire raser pour avoir une perruque semblable à celle de Dona Sol.
Moi, ils m’avaient laissée tranquille, mais, voilà que deux journaux ont entrepris de prouver que la garniture de mes robes ne m’appartient pas et qu’elle reste après mes vêtements. Rions ensemble, voulez-vous ?
L’on a fait ma charge avec une grosse tête sur un corps de squelette à musique… Je vous l’enverrai, ça vous amusera.
Quel joli pays, excellent bon, et quelle langue ! Lorsque j’ai besoin d’argent, je montre des pièces d’or à Jarret, notre directeur, et il m’en emplit les mains. Quand on me demande autre chose, je réponds yes à tout, c’est la meilleure manière de s’en tirer avec avantage…
Nous partons pour le Canada, je vous écrirai… Un mot avant de finir. N’oubliez pas de dire que Sarah a du succès et qu’on la trouve bonne. C’est une empêcheuse de jouer au chat perché et elle m’en voudrait à mort si vous ne parliez pas beaucoup d’elle.
Sur ce, tendez la joue, mon cher ami, j’y dépose un baiser… Oh ? voilà comme je suis… depuis mon arrivée en Amérique ! une petite folle… na.
Marie Colombier.
Pour copie conforme :
Scipion.
La Lanterne (11 juin 1881)
Extrait du Courrier des théâtres de Scapin [pseudonyme utilisé par Armand Silvestre, Alfred Delilia, Armand Roux ou Edgard Pourcelle].
Mme Sarah Bernhardt ne peut pas faire une ascension ou un voyage sans qu’immédiatement le public ne soit informé des moindres faits et gestes de cette artiste.
Cette fois, c’est Mlle Marie Colombier qui va écrire les événements remarquables qui ont marqué le remarquable voyage de cette remarquable comédienne, pour laquelle Ubi bene, ibi patria ! [La patrie est où l’on est bien.]
Mlle Marie Colombier devient femme de lettres ! Je lui souhaite plus de succès dans sa nouvelle profession que dans son ancienne.
Le Tintamarre (9 octobre 1881)
Extrait de la Bibliographie de Belzébuth
.
Qui eût dit jamais que la Bibliothèque des voyages, publiée par Maurice Dreyfus, devait s’enrichir un jour du Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, et que le nom de la fugitive Sarah serait accouplé, sur un catalogue de librairie, à ceux de Paul Soleillet et autres explorateurs célèbres ? Cependant, il ne s’agit pas cette fois d’explorations et de découvertes, mais bien d’un simple voyage au pays des dollars, au cours duquel c’est Mlle Marie Colombier qui tient la plume.
Tous les détails du séjour de Dona Sol dans le Nouveau Monde ont été fidèlement enregistrés jour par jour. Il en est d’oiseux et il en est de pittoresques. L’amalgame est d’une lecture agréable, en somme, pour les amateurs de ces sortes d’indiscrétions.
Trois maîtres ont, en outre, collaboré à cet ouvrage : Arsène Houssaye par une préface, Manet par un portrait de l’auteur, et le maître des maîtres : Sarah Bernhardt, par un portrait d’elle, par elle-même. Il contient en outre, quarante fac-simile de caricatures américaines représentant la mince artiste, sans qu’une seule ait réalisé d’autre ressemblance que celle de sa sveltesse exagérée.
Il faudrait ne pas connaître ces bons Parisiens pour douter du succès de curiosité qui accueillera ce volume, qui est plein d’elle.
L’Événement (14 octobre 1881)
Extrait du Courrier de Paris d’Aurélien Scholl.
Et le Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique ? C’est gai, vif, amusant.
Tout le côté yankee est neuf et original. Mais que voulez-vous ? Sarah Bernhardt n’est plus une actualité. Elle se traîne avec Duquesnel dans tous les Agen et dans tous tes Carcassonne de France.
Elle n’est plus sujet de chronique
. Elle le redeviendra sans doute, le jour de sa rentrée à la Comédie française. Attendons.
Quant à Marie Colombier, on l’applaudit tous les soirs dans Léa. En dehors du théâtre, cette rieuse comédienne est à la fois une guêpe et un tigre. Sans doute, elle peut être sujet de chronique
, mais le sujet est trop délicat pour le moment. Qui s’y frotte s’y pique
, — et ce serait le monde renversé.
Le Gil Blas (17 octobre 1881)
Compte rendu critique de Nestor. Cet article a été inséré en préface à l’édition enrichie de 1887 : Les voyages de Sarah Bernhardt en Amérique.
Cabotinage
Vous n’ignorez pas que Mlle Marie Colombier est un homme… de lettres. Elle écrit sur le théâtre et sur la morale ; elle fait des portraits comme La Bruyère et elle raconte des voyages comme Verne. Ce qui me charme en elle, c’est la variété de son talent, qui présente plus d’une face. Si j’avais à lui donner des armes, je dessinerais pour elle quelque chose comme un soleil, avec, en exergue, le fier : Nec pluribus impar de Louis XIV. Elle ne ferait pas mentir la devise !
Pour le moment, c’est de la voyageuse qu’il faut s’occuper. Mlle Colombier vient de publier un joli volume, où elle raconte ses impressions d’Amérique, pendant la tournée qu’elle y fit avec Mlle Sarah Bernhardt. C’est un petit chef-d’œuvre que ce volume à jolie couverture bleue ! Mais, comme il arrive pour la plupart des œuvres féminines, et pour quelques-unes des œuvres du sexe laid, ce n’est pas là où elle a cru en mettre que Mlle Colombier a montré le plus de talent. Certes, les anecdotes sur les Yankees, les descriptions de leurs villes au luxe épais, les incidents d’un roman comique qui est resté le Roman comique d’autrefois, à cela près que le sleeping-car a remplacé le chariot conduit par la Rancune, ne sont pas mal troussés : la plume de l’écrivain est souvent taillée avec art. Mais où éclate le génie féminin dans toute sa beauté, c’est dans l’éreintement de Mlle Sarah Bernhardt ! Ah ! c’est un joli historiographe à avoir avec soi en voyage que Mlle Colombier ! Pour moi, malgré le plaisir que j’y pourrais trouver, je ne me risquerais pas à l’emmener à Asnières. La traversée n’est pas longue, mais s’il lui prenait fantaisie de la raconter, je m’en fierais à elle pour être bien sûr de passer aux yeux de mes contemporains pour le dernier des hommes !
Dans la préface qu’il a placée en tête du volume, M. Arsène Houssaye, cet Anacréon en paletot-sac, nous dit que Mlles Sarah Bernard et Colombier sont deux femmes trop turbulentes pour vivre ensemble dans les douceurs passives de l’amitié
. Elles s’embrassent parfois pour de bon
; mais il m’est avis qu’une des deux, au moins, mord de même. Et quel ouvrage bien fait ! Ces morsures, on dirait que ce sont de ces caresses excessives dont on ne ressent pas tout de suite la douleur, mais dont la marque reste. Comme on voit que Mlle Colombier a passé par le Conservatoire et qu’elle a entendu, dès sa verte jeunesse, le fameux :
J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer.
Seulement, elle n’étouffe pas ; elle égratigne.
À lire le Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, on garde cette impression que la voyageuse a le plus pitoyable et le plus ridicule caractère du monde, que son succès a été peu de chose, et qu’elle a rapporté du nouveau monde plus d’argent que de gloire. J’imagine que tout n’est pas exact dans cette appréciation de la tournée de Mlle Sarah Bernhardt, appréciation qui, dans le livre, avec un art infini, est partout sans se trouver nulle part ! Mais je ne suis pas fâché que la récolte de dollars que Dona Sol
a été moissonner ait eu quelques petits désagréments pour elle. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est une juste vengeance du sort ; mais c’est une légitime application du système des compensations.
Mlle Sarah Bernhardt est une actrice de premier ordre, du moins par l’instinct de nature, le don de la voix et de l’attitude. À ces présents qu’une Fée, une Fée de Bohême peut-être, lui octroya à sa naissance, elle a ajouté, par l’étude, assez de talent pour faire la fortune d’une autre femme. Mais, comme dans les contes de Perrault, une autre Fée est venue, une Fée parisienne, celle-ci, qui a laissé tomber le mot de génie
dans la cervelle de la jeune femme. Elle s’est cru tout permis. Nous a-t-elle assez ennuyés, ayons le courage de le dire, avec toutes ses excentricités apprêtées, répétées et grossies par des complaisants, avec ce cabotinage artistique qui, ayant rempli la terre, s’est élevé dans les airs et jusque dans les nuages
grâce à un ballon ! Ah ! si Mlle Colombier avait été du voyage, quel joli coup d’épingle elle eût donné dans la baudruche, sans avoir l’air d’y toucher ! Si Mlle Sarah Bernhardt a eu à souffrir du humbug et du puffisme américain, c’est la revanche des blagues
et des réclames
dont elle nous a excédés à Paris.
Là-bas, on allait à la conquête de la Toison d’or, et on a trouvé le trésor rêvé. Seule, parmi ces Argonautes, cette pauvre Mlle Marie Colombier, qui allait chercher de la laine est revenue tondue, si bien tondue que les huissiers, qui la guettaient au retour, n’ont rien trouvé à y retondre… Elle avait, dit-elle, compté sur une promesse de Mlle Sarah Bernhardt ; mais c’était folie. Dona Sol, au théâtre, meurt pour être fidèle à son serment ; à la ville, un papier est nécessaire. Est-ce de là que vient l’aigreur ? Je ne le pense pas. Mlle Colombier me paraît détester Mlle Bernhardt plus naïvement, simplement parce qu’elle est son amie. Je ne sais pas, entre certaines femmes, une meilleure raison.
Mais le trésor du pays des dollars, on l’a fait payer cher à Mlle Sarah Bernhardt. Il a fallu souffrir pour pilotes à l’expédition une séquelle de managers, directeurs, exploiteurs et montreurs, qui se disputaient entre eux jusqu’à se battre, mais s’entendaient à merveille pour faire valoir l’entreprise, fût-ce par des moyens pénibles et humiliants. Au nord, au sud, au Canada, il a fallu aller, marcher, jouer dans des théâtres tels que Mlle Sarah Bernhardt, un beau soir, rendit la recette, écœurée, comme on vomit une nourriture d’auberge ; il a fallu subir, après avoir connu le public délicat de la Comédie-Française, un public de gens qui suivaient la Dame aux Camélias sur la brochure traduite de Phèdre ; il a fallu supporter des enthousiasmes de commande, organisés par l’entrepreneur et balconner
devant une tourbe de claqueurs ! L’arrivée fut triomphale comme une entrée de cirque sur un champ de foire. C’était la Marseillaise, les drapeaux, les affiches, les portraits, et tout à la Sarah Bernhardt, jusqu’aux pots de moutarde. Pour le départ, nous apprend Mlle Marie Colombier, on dut galvaniser
le public par des représentations gratuites ; on connut les demi-recettes
dans les théâtres de banlieue
; les bouquets de l’ovation finale furent fournis par l’imprésario, les esclaves volontaires
et la ménagerie
des Parisiens faisant défaut, et le World, l’élégant journal du high-life yankee, — un high-life dont je me méfie, — assura à Mlle Sarah Bernhardt qu’elle avait causé tant de plaisir aux Américains à sa première visite qu’il était à craindre qu’elle n’ait plus que de l’ennui à leur apporter à la seconde
. Tout cela pour deux-cent-vingt-mille francs, pas un sou de plus ! Car sur le million, sur la Toison d’or d’Amérique, managers, directeurs, banquistes de tout genre donnèrent un fier coup de dent et un cruel coup de ciseau !
Ah ! comme Paris et les Parisiens valent mieux ! Eux, au moins, sont sincères dans leurs engouements, dont les mobiles ne sont pas la curiosité bête des gens de ce pays que Baudelaire appelait si bien une barbarie éclairée au gaz
! Les éloges de M. le maréchal Canrobert sont éloges de fin connaisseur ; c’est pour de bon, dans la naïveté d’un cœur épris, qu’un ami de Dona Sol agite à l’arrivée le drapeau national pour réjouir son cœur, drapeau pris aux accessoires — ô cabotinage ! — et qui se trouve être un drapeau hollandais. C’est enfin sans rire que l’on décore Mlle Sarah Bernhardt de l’ordre des Sauveteurs et qu’on l’entend dire ce mot, qui ne fut pas fait par son imprésario et qui n’en est que plus drôle : Oh ! maintenant je sauverai quelqu’un !
Nous y allons franc jeu dans notre sottise. Au fond, nous avons encore quelque tendresse pour la femme, même quand elle nous irrite par ses folies, et plus d’un, qui voulait la battre avec des fleurs, selon le conseil du poète, les lui offre en bouquet, quand il la voit.
Les Yankees ne sont pas si aimables. Si Mlle Sarah Bernhardt eût pu être engraissée, ils l’eussent engraissée à lui faire avaler des couleuvres. La société, d’abord, lui a fermé la porte au nez, sous le prétexte bête que les quatre enfants dont on la gratifiait manquaient d’état civil régulier. Mlle Sarah Bernhardt a répondu dans les journaux et on l’a représentée, dans les caricatures, sous les traits de Respha défendant ses fils contre les corbeaux. Puis les prédicateurs se sont mis de la partie. Ils ont tonné en chaire contre la courtisane
. Ceci était à prévoir. Réclame qui n’a rien coûté au manager. Mais le pire, y songez-vous, Parisiens ? c’est que les journaux de New York ont blagué
Dona Sol ! Et ils n’ont pas trop mal blagué
pour des Yankees. Voyez plutôt ce récit du départ de France, que nous a pieusement conservé Mlle Marie Colombier. C’est Mlle Sarah Bernhardt qui est soi-disant parler :
Le navire se met en marche. J’ai revêtu mon costume de départ (273.000 francs chez Worth), et je représente la Muse Tragique avec mes chandelles romaines qui brûlent dans la main gauche, tandis que de la main droite j’agite le drapeau tricolore, tout en avalant de l’étoupe enflammée et en chantant la Marseillaise avec mon nez inoccupé. M. Clairin, le peintre, prend un croquis de moi pour son grand tableau allégorique : L’éclipse de l’Europe. Le beauté et le génie désertent le vieux monde.
Ce n’est point mal vraiment, pour de la raillerie transatlantique.
La morale de ceci, c’est qu’il vaut mieux, de temps en temps, avoir un mauvais article de M. Vitu que de courir la pretentaine. Mlle Sarah Bernhardt n’a pas laissé son talent en Amérique : je l’ai revue à Lille, et elle y a été admirable. Mais son expédition terminée, qu’elle ne recommence pas. C’est à Paris qu’elle doit son talent, car seul Paris peut apprécier ce talent qui n’est pas sans bizarreries. Et seul Paris montra de la délicatesse dans ses éloges et de la délicatesse encore dans ses railleries ou ses blâmes. Que si, d’ailleurs, Mlle Sarah Bernhardt retourne je ne sais où, je l’engage à prendre pour l’accompagner une bonne amie qui ne sache pas écrire. Elle en trouvera sur la place. Il y a une morale aussi pour Mlle Marie Colombier à son expédition au pays du dieu Dollar, qu’elle n’a adoré que de loin. Cette morale, elle la donne elle-même. En partant sans papier signé, tu n’as eu que ce que tu mérites. Tu es une grosse bête.
Grosse, je ne dis pas. Bête, que nenni, — à moins qu’il ne s’agisse d’un de ces jolis animaux qui se cachent sous les fleurs et vous tuent un homme avec un petit sifflement de colère et de joie !
[Note : La fin a été tronquée dans la préface de 1887 : Tu es une bête.
Bête, que nenni…]
Le Siècle (17 octobre 1881)
Extrait de la Revue des théâtres de Charles Bigot.
Je n’ai plus que la place de signaler un livre qui touche de près au théâtre. C’est le récit du Voyage en Amérique de Mlle Sarah Bernhardt. Mlle Marie Colombier était du voyage, et si elle donnait le soir la réplique à la triomphatrice, le jour elle prenait des notes. Le livre est écrit à la diable, mais il est amusant et plein d’anecdotes piquantes, quelquefois instructives. En tête est placé un dessin de Mlle Sarah Bernhardt la représentant elle-même, avec ces mots au bas : À Marie Colombier, ma meilleure amie, quoi qu’on die.
On verra en lisant ce volume, ce que c’est qu’une meilleure amie
au théâtre.
Le Figaro (7 novembre 1881)
Compte rendu critique de Jean-Jacques Weiss. Cet article a été inséré en préface à l’édition enrichie de 1887 : Les voyages de Sarah Bernhardt en Amérique.
Pour une drôle d’idée, c’est une drôle d’idée qu’a eue ce jour-là Mlle Sarah Bernhardt.
Un joli soleil, agrémenté de pluie, brillait sur l’avenue de Villiers. Le calendrier marquait : jeudi, 14 octobre, quatrième jour du premier quartier de la dixième lune de l’an 1880. Mlle Sarah Bernhardt devait prendre le train du Havre le surlendemain à midi et le bateau de New York, le dimanche à huit heures et demie du malin. Elle était languissamment étendue sur le divan, popularisé par M. Clairin.
— Qu’on aille me chercher tout de suite, tout de suite, Marie Colombier, dit-elle à sa fidèle Guérard.
Mlle Marie Colombier arrive. Mlle Sarah lui saute au cou et lui dit sans préface :
— Ma sœur Jeannette vient de tomber malade. C’est toi qui me la remplaceras dans ma troupe des États-Unis.
— Mais… !
— Nous prenons le paquebot l’Amérique après demain.
— Mais… !
— Avec le vieux Jarett, mon interprète et mon agent ; un homme parfait, tu verras !
— Mais… !
— Si tes costumes ne sont pas prêts, ils te rejoindront par le prochain courrier.
— Mais, mais !…
— Conclu ! dit Mlle Sarah.
—Mlle Colombier eut beau dire et beau faire.
Désir de fille est un feu qui dévore ;
Désir de nonne est cent fois pis encore.
Et désir de juive, mille fois pis ! Et désir de Mlle Sarah Bernhardt passe toutes les juives !
Voilà comment Mlle Colombier s’embarqua pour New-York, le 17 octobre 1880, sans paquets et de fort mauvaise humeur ; voilà comment elle fit, à sa grande surprise, la découverte inattendue que les natifs de Montréal sont français et aussi ceux de la Nouvelle Orléans ; voilà comment elle s’ennuya à mourir sur l’Hudson, sur les lacs, tout le long du Mississippi, et voilà comment elle fut amenée, par besoin de distraction, à se faire l’historiographe de son excellente camarade et amie Sarah ! Ah oui ! elle était drôle l’idée qu’a eue Mlle Sarah, le quatrième jour du premier quartier de la dixième lune de l’an 1880 ! Mlle Sarah croyait prendre à sa suite, un second grand premier rôle ; elle attachait à ses flancs un secrétaire. Le secrétaire est un oiseau qui a la tournure fringante et le plumage chatoyant, mais le bec recourbé et très pointu.
Grâce à Mlle Marie Colombier, nous possédons un récit authentique de l’hégire de Mlle Sarah dans le Nouveau Monde. Ce n’est pas le chapitre le moins curieux de l’Histoire générale des Voyages.
Voyage ébouriffant ! Vrai voyage de comédienne française, qui croit ingénument qu’elle tient l’empire des deux hémisphères ; que tout lui est dû partout le monde et qu’elle même ne doit rien à personne ; que les religions et les mœurs plieront devant elle ; que la galanterie est exactement la même à Cincinnati Porcopolis et dans l’heureux hôtel de la rue Fortuny ; qu’enfin le beau pavé de Meudon à Versailles s’est fait tout seul, s’entretient tout seul, se balaie tout seul, et qu’on le retrouvera tel quel, vierge de boue, de fondrières et de marécages, au cœur des villes bâties en quinze jours, dans les solitudes de l’Illinois.
Le voyage commence et s’achève sur deux scènes où la vie réelle est plus parlante que dans toutes celles du Roman Comique. Sur le quai d’arrivée à New-York, les douaniers américains s’emparent des malles de Mlle Sarah et taxent ses costumes à 8.000 francs de droits d’entrée, qu’elle est tenue de payer incontinent. Joli denier pour débuter quand on court à la poursuite du million ! Sur le quai de retour, au Havre, un huissier très poli, armé d’une ordonnance de M. le président du Tribunal civil de la Seine, met saisie-arrêt sur les bagages de Mlle Marie Colombier, qui était partie trop vite pour penser à payer ses menues dettes. Et au Havre comme à New-York, il fallait jouer le soir même !
Mlle Sarah Bernhardt arrivait en Amérique pour tout enlever, les cœurs, les applaudissements, les bouquets et un chèque d’un million. Elle comptait bien qu’on détellerait ses chevaux, que les salons de New-York, de Washington et de Baltimore se disputeraient sa personne, et que M. Stebbens lui-même se ferait une gloire de la présenter à ses compatriotes… Vous savez bien, M. Stebbens, cet Américain amateur d’arts, opulentissime, qui fut pendant une saison ou deux l’un des héros de la vie parisienne ! Est-ce que vous ne vous le rappelez pas ?… Si ! Voyons ! Stebbens ! Il avait loué avenue Friedland la moitié de l’hôtel d’Arsène Houssaye, et en 1872 ou 1873, je crois, il mit son logis à la disposition de l’aimable propriétaire, pour le bal travesti où apparut, en costume de sphinx, une créature exquise et indéchiffrable, qui fixa tous les yeux et troubla toutes les imaginations jusqu’au jour naissant. Un peu plus tard, il voulut avoir chez lui, pour y jouer le Passant, Mlle Sarah Bernhardt et Mlle Marie Colombier. Celles-ci ne refusèrent point. Ah ! l’ingrat Stebbens ! Au premier mot qui lui fut touché à New-York d’ouvrir ses salons en l’honneur de l’illustre comédienne, il tomba de son haut. Il paraît qu’à New-York ils n’en sont pas encore, en fait de fusion sociale, au point où nous sommes parvenus à Paris. Mlle Sarah Bernhardt dut renoncer aux succès de salon et aux fructueuses lectures dans les réunions mondaines qui en auraient été la suite.
Le malheur est que l’arrivée de Mlle Sarah Bernhardt n’en était pas moins un très grave événement pour New York, Philadelphie, Boston, Chicago et autres lieux. Ces villes merveilleuses, ces capitales où bouillonnent, immenses, l’activité, l’invention et la richesse, sont tout de même un peu province, même New York, la cité impériale, par rapport à nous. Aussi l’arrivée de Sarah la chercheuse de gloire, objet parisien du prix le plus rare, occupait également tout le peuple de ces pays-là, sans distinction de classes, d’âge ni de sexe. Le plus vif mécompte de Mlle Sarah Bernhardt, l’a parte des femmes et des salons, devenait le texte favori des amplifications du club, du journal et de l’église. C’était ce qu’on appelait la situation morale
de Mlle Sarah Bernhardt. Il ne serait pas étonnant que cette année quelque étudiant sérieux d’Harvard College prît pour sujet de thèse de doctorat en philosophie : De la sociologie dans ses rapports avec l’état de comédienne française.
Pauvre Sarah Bernhardt ! Pauvre amante passionnée de la renommée et de l’art ! Si elle a quelque fois péché pour trop aimer le tapage, elle a été bien punie là-bas par où elle a péché. Les journaux de dévotion puritaine, qui se tirent à 200.000 exemplaires, disputaient sur son état civil et lui jetaient l’anathème. Les purs pasteurs méthodistes ne connaissaient pas d’autre matière à leurs sermons que ce maudit serpent de France, venu pour empoisonner les mœurs de la pieuse Amérique. Ils lui prédisaient en chaire le sort de Jézabel. Ils se réunissaient en synode ou en consistoire pour vider la question théologique de savoir jusqu’à quel point on pouvait faire visite à Mlle Sarah personne privée
sans encourir la damnation éternelle. Les dames et les miss de bonne bourgeoisie tenaient des meetings contre elle. Car chaque pays a ses idées ; et, s’il est choquant pour une femme, dans la Nouvelle-Angleterre, de faire jouer chez elle des proverbes en vers, il n’est pas choquant qu’elle déblatère en public, ex-cathedra, contre les comédiennes. À Orange-Town, dans le comté de Rockland, sur le seul bruit de son approche, de sages matrones s’assemblèrent et tinrent conseil sur cet ordre du jour : Qu’est-ce que la Bernhardt va faire de nos fils ? Je ne sais si, là-dessus, les fragiles enfants d’Orange-Town se mirent dans l’esprit des espérances criminelles. Mais, hélas ! le caïman dévorateur ne jugea point à propos de passer par leur ville craintive et alléchée.
Nous négligeons les spéculations odieuses et burlesques, les brochures et volumes tels que les Amours de Mlle Sarah Bernhardt, dont l’annonce en chiffres gigantesques sur toile peinte était colportée, à travers les avenues des villes, par les charrettes. Le bon snob les lisait. Dans cette Sarah qui, selon le livre, avait tour à tour détourné de leurs devoirs, et débauché l’empereur Napoléon III, le Tzar russe et le pape Pie IX, il reconnaissait sans hésitation le léopard à sept têtes et à dix cornes de l’Apocalypse… … Et toute la terre, étant dans l’admiration, suivit la bête…
Mlle Sarah Bernhardt aurait voulu protester, rectifier, écrire des lettres, faire des procès en diffamation. Mais l’entrepreneur Jarett ne l’entendait pas ainsi. Froid, positif, impassible dans sa barbe blanche, il n’avait qu’un mot à la bouche : Ma demoiselle, ne décourageons pas la réclame.
Le mot est grand comme les trente-neuf États.
Vous pouvez juger dans quel état d’agacement se trouva Mlle Sarah Bernhardt dès la seconde quinzaine de ce régime. L’éminente artiste est un peu nerveuse. Il est à croire qu’elle prit la ferme résolution de donner libre cours à ses nerfs pendant tout le reste de son odyssée. C’était, quand cela la prenait, une véritable machine électrique. Elle lançait des étincelles et des sursauts, et tout en était secoué, les consuls suivis des résidents notables, les députations, les reporters, le public, et jusqu’aux entrepreneurs Jarett et Abbey. Ah ! ces Yankees ne veulent pas venir m’applaudir le saint jour de Noël ! C’est une impertinence. Nous jouerons !
Et l’on représentait la Dame aux Camélias devant les banquettes ! Ah ! il y a douze-mille francs de location ! Très bien ! Nous ne jouerons pas ; il pleut trop ; la ville est trop mal pavée.
Et Jarett, avec Abbey, le cœur déchiré, remboursait les dollars ! Lisez notamment, dans le livre de Mlle Colombier, les scènes de Chicago et de Mobile.
Après cela, j’aurais eu peut-être mes nerfs, encore plus qu’elle. Figurez-vous que quand on donnait Phèdre, l’orchestre, dans les entractes, était obligé d’exécuter le quadrille de la Belle Hélène. La salle était comble ; les spectateurs avaient payé des prix fous ; mais, probablement, ils ne tenaient pas à la distinction des genres, et ils étaient venus autant pour voir la bête de l’Apocalypse avec des flonflons appropriés que pour jouir de la grande tragédienne. Mlle Sarah Bernhardt, en ses plus beaux jours de triomphe, remportait le même genre de succès qu’autrefois Tom Pouce. Il en coûte pour gagner un million !
Vienne, en ce moment, console bien Sarah Bernhardt des surprises et des déboires de l’Amérique. Budapest, Odessa et Pétersbourg, la consoleront encore mieux. Merveilleuse et vaillante personne, après tout et malgré tout, toute acier et toute flamme, toute pétrie de courage et d’enthousiasme qui, à travers les neiges, les aquilons, les glaces et les inondations, s’en va faire tressaillir au loin quelque chose de la France et du génie français. Tant qu’elle vivra, il faudra l’admirer et l’adorer, et sourire d’elle et tâcher de n’en pas être ahuri.
La malheureuse Marie Colombier, dans une communauté de vie de sept mois, n’a pu éviter l’ahurissement. Est-ce Sarah Bernhardt toute seule qui lui bourdonnait dans la tête ? Est-ce l’Amérique avec ses hôtels trop vastes, ses fleuves trop larges, ses gentlemen trop pressés et ses locomotives vertigineuses ? Quoi que ce soit, on ne l’y reprendra plus. En sautant sur le quai du Havre (elle n’avait pas encore vu l’huissier) sa joie débordait.
En France ! il n’y a pas à dire, j’y suis. C’est à n’y pas croire.
Des drapeaux, des fleurs, une vraie foule, de vrais arbres verts, dans de vraies campagnes, un vrai printemps ! De bonnes vieilles maisons avec de bonnes rues bien propres ! Des gens polis et qui n’ont pas peur de rire ! Des cochers qui n’ont pas l’air de banquiers, des hommes du monde qui ne ressemblent pas à des cochers ! Des pioupious ! Des bonnes d’enfant ! Oh ! je m’y reconnais ; je suis chez nous ! Le cauchemar est fini… Quel bonheur ! J’ai envie d’embrasser les passants.
N’est-ce pas que cette page est jaillissante ! De vrais arbres verts ! C’est pour tant vrai qu’il n’y a qu’en France que les arbres sont verts. Mais un auteur de profession n’eût jamais osé le dire et même ne s’en fût point avisé. Nous autres, gens de métier, nous nous donnons beaucoup de mal pour apprendre à écrire et pour écrire. La première femmelette qui laisse parler son naturel en sait là-dessus plus que nous.
Le Figaro (9 novembre 1881)
Extrait de la Soirée théâtrale d’Un Monsieur de l’orchestre [Arnold Mortier].
Pour paraître prochainement
Notre éminent collaborateur J.-J. Weiss expliquait hier [Le Figaro du 7 novembre, voir ci-dessus] de quelle spirituelle et mordante façon Mlle Marie Colombier vient de raconter le voyage de Sarah-Bernhardt en Amérique. On ma communiqué les bonnes feuilles d’un livre qui va paraître prochainement et dont je m’empresse de publier quelques extraits. C’est :
Le voyage
de Marie Colombier
en Amérique
par
Mademoiselle Sarah Bernhardt
J’en découpe les passages suivants :
Pourquoi j’ai emmené Marie Colombier
J’étais chez moi, très absorbée par les préparatifs de mon voyage, écoutant d’une oreille distraite les triomphes que m’annonçaient mes courtisans ordinaires, quand une idée me vint.
— J’ai lu assez d’ouvrages sur les mœurs du Nouveau Monde, pensai-je, pour n’être pas dupe de tout ce que me disent ces flatteurs. Oui, certes, on viendra me voir. Seulement, la femme excitera plus de curiosité encore que l’illustre tragédienne. On a raconté là-bas mes excentricités, mes caprices, et pour cela je me sens de force à soutenir la réputation qu’on m’a faite. Mais ma maigreur ! Cette fameuse maigreur qu’on présente comme phénoménale ! La trouvera-t-on suffisante dans le pays des femmes éthérées ? Pourrai-je soutenir la comparaison avec l’homme squelette que Barnum promène de ville en ville ? Qui sait ? Pourquoi risquerais-je de causer une déception à ces braves Yankees ? Non. J’ai un moyen extrêmement simple de leur paraître mince à souhait. C’est de m’adjoindre une femme bien grosse, bien grosse, qui m’accompagnera partout, qui jouera dans toutes mes pièces, qui me servira d’opposition enfin.
Et sonnant ma femme de chambre :
— Félicie, lui dis-je, va me chercher Marie Colombier !
Le bateau
20 octobre. — Quelle journée ! Quelle horrible mer ! Je suis très malade. Marie Colombier aussi. Mais il me semble qu’il y a plus de poésie — je ne sais quoi de plus suave — dans ma maladie que dans la sienne.
Et cependant Marie ne craint pas de me parler de ses petites affaires. Elle me demande ce que je compte lui donner sur le produit de ma tournée. Justement, à ce moment, le roulis augmente. J’ai la fièvre — le délire ; peut-être. Toujours est-il que je n’hésite pas à lui faire des promesses magnifiques. Si je fais un million de recettes il y aura huit-cent-mille francs pour elle. La malheureuse est si secouée par le mal qu’elle me prend au mot. Elle qui me connaît devrait savoir pourtant que je ne pouvais pas être sérieuse en lui promettant cela. Les femmes grasses ne manquent pas à Paris ; J’aurais pu emmener Suzanne Lagier, Tassilly, Prioleau, Provost-Ponsin. Si j’ai accordé la préférence à Colombier, ce n’est pas pour lui donner huit-cent-mille francs par dessus le marché !
L’arrivée
Des petits vapeurs viennent au-devant de notre steamer. On m’acclame. Mon nom vole de bouche en bouche.
— Vive Sarah Bernhardt ! crie-t-on.
Colombier salue.
À peine les reporters américains sont-ils à bord de l’Amérique que, songeant à mon effet plastique, je cours chercher Colombier et la leur présente.
— C’est ma meilleure amie, leur dis-je, presque une sœur.
Et j’entends l’un des reporters — un peu dur d’oreille probablement — qui demande à son confrère :
— Qui donc est-ce ?
À quoi le confrère répond :
— C’est Marie Pigeonnier, une artiste célèbre de Paris.
Elle a d’ailleurs l’air enchantée, Marie, de l’accueil qu’on me fait.
Mon but est atteint, car j’entends encore ces bribes de la conversation des deux reporters :
— Comme elle est grosse, la Pigeonnier !
— Eh ! ce n’est pas elle qui est grosse, c’est l’autre qui est maigre !
Débuts de Marie Colombier
Je viens de jouer Adrienne Lecouvreur. Un effet immense pour moi. On me proclame la plus grande artiste des temps modernes. Colombier est de plus en plus enchantée des justes hommages qu’on me rend. D’ailleurs on ne fait guère attention à elle. Comme elle joue la duchesse de Bouillon, il y a des spectateurs dans la salle — pas très au courant du répertoire français — qui l’appellent, par erreur, la duchesse de Pot-au-Feu.
On me couvre de fleurs. Colombier essaye de tirer la couverture à elle en essayant de me prouver que plusieurs bouquets lui sont destinés. Elle a tort. Elle me ferait presque regretter de l’avoir engagée à m’accompagner. D’autant plus qu’il y avait Croizette, Rosine Bloch, — et tant d’autres.
À Montréal
Je me suis mise en route vers le Nord. Chargée de dollars. Il n’y en a que pour moi par exemple.
À Montréal, j’apprends que l’évêque vient de m’excommunier. Colombier est vexée parce qu’on ne l’a pas excommuniée, elle. Elle est vraiment trop exigeante. On tonne contre moi à l’église ; on ne tonne pas contre elle.
Les femmes honnêtes organisent des meetings et se liguent pour me fermer leurs salons. Il n’est pas question de les fermer à Colombier.
Les caricaturistes me représentent sous mille aspects horribles et ils respectent Marie Colombier.
Mais, franchement, n’a-t-elle pas tort de m’en vouloir pour cela ?
Ah ! si j’avais su…. j’aurais emmené Dumaine !
Visite au Niagara
Colombier et moi, nous avons été visiter le Niagara.
Je marchais devant, d’un pas pressé, Colombier venait derrière.
Quel superbe spectacle et quel accueil sympathique ! Les eaux miroitantes du lac Érié avaient un petit murmure dans lequel je distinguais clairement mon nom : Sarah ! Sarah ! Elles ne criaient pas : Marie !
En s’engouffrant dans les ravins gigantesques, les trombes répétaient également : Sarah ! Sarah ! Elles ne parlaient pas de Marie.
À travers les grands sapins, le vent mugissait : Sarah ! Sarah ! Il ne disait rien de Marie.
Soudain, je me trouvai devant la grande cataracte. La chute d’eau s’arrêta pour me contempler. Et c’est bien moi, moi seule, qu’elle regardait. Car à peine Marie Colombier était-elle parvenue à me rejoindre, que le Niagara reprit son cours impétueux et se remit à couler.
Pour extrait conforme :
Un Monsieur de l’Orchestre.
La Revue politique et littéraire (12 novembre 1881)
Extrait de la Chronique de la semaine de Louis Ulbach.
On lit beaucoup, et avec une curiosité qui servira à l’histoire du théâtre contemporain, le livre de Mlle Marie Colombier sur le voyage de Sarah Bernhardt en Amérique. L’auteur est de l’école de M. Maxime Du Camp. Elle raconte son amie comme celui-là raconte Flaubert, et, sans être de l’Académie, bien qu’ayant autant de titres ou aussi peu de titres que d’autres pour en être, elle pratique le dénigrement avec un art magistral et académique.
M. Arsène Houssaye, qui est l’apporteur du quarante et unième fauteuil, n’a pas manqué l’occasion de signaler la candidature de Mlle Marie Colombier et a écrit une spirituelle préface.
Ce qui ressort clairement du récit, c’est que Mlle Sarah Bernhardt a fait des recettes énormes, mais que les Américains ont donné leur argent sans donner leur estime : il est impossible d’être plus payée et moins reçue. Il paraît aussi que, l’occasion s’étant présentée deux fois de jouer au bénéfice de Français pauvres, à la Nouvelle Orléans et à New York, Mlle Sarah Bernhardt a su résister aux entraînements de son cœur et refuser son concours. Elle a rapporté de quoi payer son dédit à la Comédie-Française.
Pendant que l’Étrangère continue sa tournée en Europe avec un bruit de pièces d’or tombant sur ses genoux, qu’on entend d’ici, Mlle Rousseil essaye vainement, à Paris, de lutter contre le mauvais vouloir des directeurs. Elle a organisé une représentation à son bénéfice qui unissait à l’attrait de son nom et d’une bonne action celui d’artistes charmants. La salle était à moitié vide et j’ai entendu dire que le beau monde n’avait pas voulu favoriser de sa présence la soirée donnée par une artiste républicaine.
Quel bon prétexte pour la maladrerie ! J’avertis ce monde-là que Mlle Sarah Bernhardt a fait jouer la Marseillaise au Canada, et, que quand on lui a offert un bouquet orné de rubans tricolores, elle a porté les rubans à ses lèvres.
N’est-ce pas une raison pour la siffler ? Ingres a bien refusé de faire le portrait de Rachel parce qu’elle avait chanté la Marseillaise sur le Théâtre-Français !
Le Gil Blas (23 novembre 1887)
Article d’Armand Silvestre.
En pleine fantaisie
Les Voyages de Sarah Bernhardt
Simple hasard de lecture. J’avais pris, il y a quelques jours, un plaisir extrême, goûté une vraie joie de lettré à parcourir, une fois de plus, les pages du Roman comique. Comme autrefois, je m’étais sérieusement intéressé à l’amour inspiré à un galant homme par Mlle de l’Étoile, cette charmante aïeule de la Floride de Banville, aux intrigues de Léandre et d’Angélique, aux méchants propos de la Rancune, aux farces de Ragotin, aux pathétiques récits de Mlle de la Caverne, à tout ce monde bohème et délicieux, pétri de fantaisie et de caprice, courant fortune sur les grands chemins, toujours vagabond sous les soleils indifférents et sous le compatissant regard des astres nocturnes — car j’ai toujours pensé que les étoiles étaient pleines de pitié pour nous — à ces hôtes intrépides du vieux chariot de Thespis, vermoulu et brisé par les ornières de la route. Tous ces personnages si vivants et si bien menés par leurs passions avaient repris pour moi leur charme, et je me disais que j’aurais voulu être de cette troupe et partager son existence d’aventures, à une époque où les hommes faisaient un peu ce qu’ils voulaient, ce qui a beaucoup changé.
J’étais sous cette impression, quand un volume nouvellement paru, et ayant une parenté évidente de sujet avec le Roman comique, vint tomber sur ma table, comme par enchantement. Je veux dire : Les Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique, par Marie Colombier, lesquels se composent de deux récits distincts, dont l’un, déjà connu, n’a pas épuisé son succès, et dont l’autre me paraît destiné à un succès non moins égal.
Car ce sera longtemps un point de comparaison intéressant que celui qui oppose la vie des comédiens d’autrefois à celle des comédiens d’aujourd’hui. Pour être une œuvre d’imagination dans la forme, le livre de Scarron n’en est pas moins un tableau fidèle. Et, pour être une œuvre infiniment plus documentaire, le livre de Marie Colombier n’en a pas moins le charme d’un roman écrit d’une main à la fois cruelle et légère.
Ah ! l’abîme est immense,il faut en convenir, entre les libres aspirations des nomades qui couchaient souvent au clair de lune et les préoccupations des voyageurs qui courent, à travers le monde, à la conquête d’une nouvelle toison d’or. Faut-il dire que les premiers m’intéressent infiniment plus que les seconds ? Dans le vieux bouquin dont j’ai parlé d’abord, j’ai trouvé comme une fleur de poésie séchée peut-être, mais ayant le parfum si doux des fleurs mortes. Rien de pareil dans l’autre, mais une vivacité d’impression singulière, une verve endiablée, une façon de conter tout à fait originale, et je ne sais quoi de féminin qui, lui aussi, est toujours une poésie.
C’est ce que les gens sérieux appellent, avec une pointe d’ironie : un livre écrit à la diable ! Eh bien ! moi, c’est ce que j’en aime tout d’abord et je dis : tant mieux ! Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’on est convenu d’appeler : le style et sur ce qu’il faut entendre par ouvrages bien écrits
. Chaque genre comporte, à ce point de vue, une esthétique particulière. Certaines audaces de forme ne me font pas plus peur que les fautes d’orthographe de Mme de Sévigné. Elles me seraient plutôt un ragoût de plus.
Étant donnée la prétentieuse façon d’écrire de quelques contemporains à la mode, je trouve que la clarté absolue du langage est devenue la qualité maîtresse. Ce que les Goncourt m’ont fait aimer Voltaire ! C’est un ordre d’idées fécond en surprises. J’avais entendu dire cent fois que le théâtre de Labiche ne vivait que par la scène et serait illisible. Il arrive que la publication de ses œuvres nous le révèle tout simplement comme le plus bel écrivain de théâtre depuis Molière. Mon opinion est que le livre de Marie Colombier aurait beaucoup perdu à ne pas être écrit ainsi à la volée des mots heureux qui y passent comme des oiseaux, comme des volants ou comme des flèches, toujours ailés et souvent piquants jusqu’au sang. Cette méthode primesautière était bien celle qui convenait à ces façons de mémoires, qui ont ceci d’original, que l’auteur n’y fait pas son propre panégyrique, étant uniquement occupé à faire l’ironique éloge et la louange au rebours d’un autre.
Il n’y a vraiment que les femmes pour avoir ces accès de désintéressement.
Ah ! comme tout cela est vif, de belle humeur, pimpant d’allure et amusant dans le vrai sens du mot ! Oui, certes, ce sera un livre qui durera plus qu’on ne l’imagine, que ce curieux procès-verbal d’un voyage au pays de la réclame par une artiste qui eut vraiment le génie de la réclame, et dans un temps où la réclame est la force contre laquelle rien ne prévaut, comme disait Musset. Car voilà ce qui se dégage le plus nettement de ces pages admirablement nettes : l’unique préoccupation, moins du succès que du bruit qui se fait autour de lui, le souci de paraître plus encore que celui d’être, l’art d’être partout sur les planches, aussi bien dans la vie qu’au théâtre, une fièvre d’applaudissements et d’argent comme la médecine elle-même n’avait osé les prévoir, tout ce qui, sans rien ôter de son talent à Mlle Sarah Bernhardt, en fait cependant autre chose qu’une femme de talent, une personnalité tout à fait étrange et étonnante dans un temps où cependant on ne s’étonne volontiers de rien.
Le rire n’a guère quitté mes lèvres tout le temps que j’ai relu le premier voyage. Comme tout est pris sur le vif dans cette odyssée où l’auteur avait joué un rôle volontairement effacé dans son récit ! Les pages consacrées à la seconde excursion de Mlle Sarah Bernhardt en Amérique me réservaient des surprises qui valent bien mes souvenirs. Ce n’est plus Marie Colombier qui parle, mais qui fait parler une des compagnes de route de la tragédienne. Mais je crois bien que c’est un artifice, car le style de la correspondante ressemble furieusement au sien. C’est le même entrain, la même gaieté malicieuse, la même impitoyabilité dans les plaisanteries. La chose était d’actualité, puisque ce second voyage s’est récemment achevé et que, demain peut-être, l’apparition de la Tosca sur la scène de la Porte-Saint-Martin permettra de juger ce que l’artiste a gagné ou perdu à la fréquentation du public yankee. Mes confrères et amis Émile Bergerat et Albert Delpit ont émis, à ce sujet, les plus sombres prophéties, les plus alarmantes prédictions. Moi, je me réserve ; peut-être parce que la désillusion, s’il y a désillusion, — et il y aurait mauvaise foi à l’assurer d’avance, — sera moins grande pour moi que pour eux. Je suis un peu comme les Italiens de Buenos Aires, qui refusèrent absolument leur admiration à la fameuse voix d’or
, qui est cependant, paraît-il, le charme incontesté et tout puissant de Mlle Sarah Bernhardt. Pour être franc, tout en admirant son intelligence dramatique, je me suis laissé énerver souvent, comme un chat que poursuivent des accords de guitare, à entendre cette voix dont le timbre sonne toujours et systématiquement la même note cristalline, et cette monotonie savante de diction m’a souvent irrité au point d’avoir envie de quitter la salle. Cet organe est vraiment trop éolien et séraphique pour ma grossière nature. Il y a quelque chose de la plainte du vent dans ce murmure et la plainte du vent n’est pas un langage qui me suffise. Très impressionné, je le répète, par la mimique de la tragédienne, je regrettais presque qu’elle ne fût muette, et j’ai souvent pensé que si, comme on dit, sa parole était d’or, son silence serait de diamant.
Et puis, pourquoi mes confrères Albert Delpit et Émile Bergerat se préoccuperaient-ils, plus que l’artiste intéressée elle-même, de l’accueil que lui fera la presse française à sa rentrée ? Mlle Sarah Bernhardt a témoigné, elle-même, combien cet accueil lui était indifférent en s’assurant la bienveillance de Grimsel [Henri Rochefort] et celle de Francisque Sarcey qu’elle condamna, dans une épître célèbre, à se vautrer dans son auge
et par une foule d’autres aménités décochées, à distance, à la littérature parisienne. Je sais bien qu’elle a pu traiter tout haut d’imbécile le subdelegado qui la manda devant lui, après l’échauffourée Noirmont, et qu’elle ne s’en trouva pas plus mal. Mais il faut ajouter que le subdelegado n’entendait pas un mot de français, ce qui ôtait toute son impertinence à cet acte de crânerie et toute sa gravité à ce mépris de la justice brésilienne. Heureusement que Grimsel est un très galant homme et Francisque Sarcey un excellent garçon.
Comme dans le récit de l’ancien voyage, les anecdotes abondent dans celui du nouveau. Si amusantes qu’elles soient, je les donnerais, je crois toutes, pour le simple mot d’un de nos confrères de Rio voyant deux embarcations magnifiquement parées, dit-il, se disputer l’honneur de recevoir Mlle Sara Bernhardt à son arrivée dans le port : Que diable, dit-il, il n’y en a cependant pas assez pour fréter deux bateaux à la fois !
Ce fut aussi l’avis de la triomphatrice qui se déroba à cette rivalité nautique et flatteuse en se réfugiant dans la barque des gabelous, tandis que Mlle Noirmont qui avait aussi envie d’un peu de gloire se faisait passer pour elle et recueillait une ovation qui ne lui était pas destinée. Inde iræ. Vous savez le reste. Mais avouez que les journalistes américains ont de l’esprit. Ils ne sont pas seuls d’ailleurs. Car je le trouve absolument drôle ce mot de Mlle Sarah Bernhardt, relaté dans le livre dont je parle, et qu’elle dit à un reporter de Montevideo qui sa plaignait que le pays fût en proie à de continuels soulèvements politiques : Monsieur est-ce qu’on ne pourrait pas organiser une petite révolution pour me faire voir ?
J’avoue que cette parole me rend rêveur. La Chambre n’aurait-elle renversé le ministère, il y a deux jours, que pour ajouter à la solennité de la première de la Tosca par le spectacle d’une crise et la grande artiste ne viserait-elle pas solennellement la présidence du cabinet ?… Je n’y verrais qu’un seul danger. Bien d’autres, avant elle, se sont perdus dans ce fauteuil.
Mais je reviens au volume, que je vous présente, parce que j’aime à conseiller les lectures joyeuses à mes contemporains. Ce n’est pas une des moindres gaietés du livre de Marie Colombier que les amusantes reproductions de caricatures américaines dont les éditeurs l’ont adorné. Ils n’ont pas le crayon tendre, les Daumiers de la République Argentine. Deux portraits précèdent la première page, celui de l’auteur, d’après l’admirable pastel qu’en a fait Édouard Manet et celui de l’héroïne du livre avec une dédicace antérieure, sans doute, à sa première édition. On prétendait, il y a quelques jours, que le livre serait poursuivi pour publication non autorisée de cette image. Cela me paraîtrait bien rigoureux, mais il est peut-être cependant prudent de le glisser dans sa bibliothèque, au cas où un interdit le frapperait demain.
La France (23 novembre 1887)
Extrait de la Chronique des livres de Jehan Soudan.
Les Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique, par Marie Colombier, orné de 25 caricatures américaines ; préface par Arsène Houssaye ; critiques de Jean-Jacques Weiss et Henry Fouquier ; portrait de l’héroïne par elle-même avec autographe-dédicace ; portrait de l’auteur par Manet ; 1 vol., Marpon et Flammarion, 3 fr. 50.
Marie Colombier jette à tous propos son argent et son esprit par les fenêtres. Elle a traversé toutes les aventures, toutes les fortunes, sans arriver à être millionnaire, comme tant d’autres. Si elle avait gardé son hôtel, elle serait obligée d’y vivre, et alors adieu les belles équipées ! Sa vie serait réglée comme un papier de musique, elle jouerait bien sagement la comédie du Théâtre-Français, après avoir odéoné à l’Odéon ! Pas si bête !… Voilà pourquoi Marie Colombier a couru le Nouveau Monde, afin de rendre service à son
amieSarah Bernhardt.
Ainsi débute l’étincelante causerie dans la quelle Arsène Houssaye, le maître confesseur des belles Parisiennes, présente à Paris le piquant récit de la spirituelle comédienne, improvisée historiographe pour nous raconter les véridiques et extravagantes expéditions à la conquête de la Toison d’Or. Marie Colombier, en outre de l’esprit, possède au suprême degré le plus précieux de tous les dons, le rire qui va si bien à son visage, le rire ironique, le grand rire communicatif de Rabelais, avec lequel elle rédigea en style glorieusement féminin son pittoresque journal de bord pendant sa mirifique promenade exotique.
Rien de pimpant, de coquet, de gai, de mordant, de mouvementé, d’imprévu, comme ces désopilantes notes de voyage, à l’emporte-pièce, qui soulèvent en ce moment un accès de haute hilarité dans le monde, la littérature, les arts, le théâtre ! Le vrai titre du livre serait peut-être : le Revers de la médaille ou le Martyrologe d’une victime de la Réclame ! Cette impitoyable satire, tracée d’une main si légère et si sûre, est faite d’une suite de documents pris sur le vif. L’auteur y met cruellement à nu les misères cachées, les avanies dévorées avec rage, tous les petits trafics inconnus de la foule, toutes les compromissions, si dures parfois, auxquelles il faut se résigner pour édifier la laborieuse légende de ces prétendues tournées triomphales dont on rebat les oreilles du public naïf.
Marie Colombier, dit encore Arsène Houssaye, s’est révélée d’un coup plumitive de bonne lignée. Le mot attendu et inattendu, un tour de phrase qui ne chôme pas, une période luxuriante à robes courtes, très courtes, des robes à queue très longues, une poussière d’or sur tout cela. Voilà son style…
Ébouriffant, s’écrie le brillant critique Jean-Jacques Weiss, ébouriffant, le voyage de cette comédienne, qui croit ingénument que tout lui est dû par tout le monde et qu’elle-même ne doit rien à personne, que les mœurs vont se plier devant elles.
Aussi, quelle rude déception pour l’artiste, pleine d’elle-même et de sa grande importance qu’elle a trop prise au sérieux ! En ses plus beaux jours de triomphe, elle remportait le même genre de succès qu’autrefois Tom Pouce !
Pour le style de l’auteur, Jean-Jacques Weiss prononce ce verdict :
Nous autres gens de métier, nous nous donnons beaucoup de mal pour apprendre à écrire et pour écrire. La moindre femmelette qui laisse parler son naturel en sait là-dessus plus que, nous.
C’est un petit chef-d’œuvre, dit M. Henry Fouquier, que ce volume.
Et le sage Nestor du Gil Blas remarque avec beaucoup de justesse :
Si Mlle Sarah Bernhardt a eu à souffrir du humbug et du puffisme américains, c’est la revanche des blagues et des réclames dont elle nous a excédés à Paris… Mais le pire, y songez-vous, Parisiens ? les journaux de New York ont blagués Dona Sol ! Et même il ne l’ont pas trop mal blaguée pour des Yankees.
Quand ce ne serait que par les caricatures américaines dont l’auteur a illustré son récit.
Ces caricatures, dit M. Edmond Lepelletier dans un article chef-d’œuvre d’esprit et de malice, ces caricatures, très drôles, très excentrique, parfois macabres, expliquent singulièrement le texte… On y voit Sarah mise en bouteille, comme le général Boulanger, Sarah à sa toilette. Cette caricature-là est très mordante et montre la verve humoristique américaine avec toute son exubérance fantasque.
Mais la véritable bonne fortune pour le livre si amusant des Voyages de Sarah Bernhardt, par Marie Colombier, c’est d’arriver quand l’excès même de toutes les réclames a fini par tuer et enterrer la légende des gloires et du génie universels de la tragédienne nomade.
Il ne faut pas s’y tromper, la popularité de Mlle S. B., qui était mille fois disproportionnée, a subi un grand déchet. D’autres comédiennes ont surgi, pleines d’avenir, et en tout, suivant le mot de Louis XIV, il faut de la jeunesse.
C’est M. Albert Delpit, un ex-admirateur d’antan, qui dit cela.
J’ai beaucoup cru en elle, confesse le mélancolique Émile Bergerat. J’ai partagé toutes les illusions d’une génération ardente. On lui avait accordé les bénéfices de deux
hqu’elle ajoutait à son nom de Bernhardt, et qui semblaient la mettre sous l’égide de Victor Hugo. Elle aussi avait des tours de Notre-Dame dans son jeu. On l’appelait Sarah Bernhardt, on ne l’appellera plus que Sara Bernard… Votre jour est passé, et vos poètes se sont désenchantés… et ils se sont tournés vers d’autres charmeresses…
C’est à cette impression générale, si vigoureusement exprimée par les maîtres de la chronique parisienne, que les Voyages de Sarah Bernhardt, de Marie Colombier, doivent une partie de leur extraordinaire succès. Ici le dernier mot reste encore à M. E. Lepelletier :
Marie Colombier, dit-il, avait fait à Sarah Bernhardt, sur le paquebot l’Amérique, la conduite des États-Unis. Voilà qu’elle lui fait à présent, chez Marpon et Flammarion, la conduite de Grenoble. Le public ne regrettera pas de payer le passage pour suivre les deux tournées.
Moralité. Devant le succès du livre, la tragédienne, qui employait quatre secrétaires avec une demi-douzaine de dessinateurs pour ses Mémoires, a congédié tout ce personnel, renonçant à écrire l’histoire de ses aventures pour le public parisien, qui préférera toujours le pittoresque de la chronique aux arrangements de l’histoire.
La France, 29 novembre 1887 :
On fêtait hier chez Marie Colombier le quinzième mille de son dernier livre, les Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. Après le dîner, très gai, on a tour à tour applaudi Mme Weber-Segond, de la Comédie-Française, charmante et tragique dans une superbe poésie de Victor Hugo, et Louis Fréchette, le poète canadien, tout vibrant de patriotisme héroïque. Grand succès aussi pour Mmes Marthe Duvivier, de l’Opéra ; Marie Defresne et Pepa Invernizzi, la gracieuse danseuse, très originale dans ses danses d’almées apprises au Caire. M. Pierné, le jeune maestro, prix de Rome, déjà célèbre, a exécuté au piano une ravissante symphonie de sa composition, écrite sur une chronique en prose lyrique de Catulle Mendès, parue au Gil Blas quelques jours auparavant.
On annonce très prochainement une grande fête chez la spirituelle comédienne, à l’occasion de son prochain roman.