Introduction
XIIntroduction
Un écrivain du XVIe siècle, Étienne Pasquier, a dit de Jeanne d’Arc :
Jamais personne ne secourut la France ni si à propos ni si heureusement que cette femme.
L’éloge n’a rien d’exagéré. En effet, au moment où elle vint apporter le secours de Dieu, la France était à la veille d’être rayée du nombre des nations. Aussi les contemporains, victimes des maux dont elle délivra le pays, avaient pour la jeune héroïne plus que de la reconnaissance et de l’admiration ; ils la vénéraient comme chose toute divine. Le secrétaire de Charles VII, Alain Chartier, écrivait au lendemain du Sacre :
Elle ne semble pas venue de la terre, mais être descendue du ciel pour soutenir de la tête et des épaules la France croulante.
Si l’on veut apprécier à leur juste valeur les services qu’elle rendit, il est donc nécessaire d’exposer tout d’abord l’état lamentable où se trouvait le pays. Nous allons le faire brièvement, après en avoir signalé les causes, en remontant un peu dans l’histoire du passé.
1 Crise religieuse
Le Grand schisme d’Occident, qui désola la chrétienté au XVe siècle, avait été amorcé par la politique impie de Philippe le Bel. L’indigne petit-fils de saint Louis avait entrepris de mettre la main sur l’Église, dans la personne de son chef, il XIIréussit, à force d’intrigues, à faire élever au souverain pontificat une de ses créatures, Bertrand de Got, qui prit le nom de Clément V et fixa sa résidence à Avignon ; ses sept premiers successeurs firent de même. Cette sorte de mainmise des rois de France sur la Papauté se prolongea durant près de quarante ans (1378-1417).
Cependant l’État pontifical, abandonné par son chef, était en proie à toute sorte de désordres. À la fin, sainte Catherine de Sienne vint à Avignon plaider auprès du Pape la cause de ses malheureux sujets ; elle réussit à déterminer Grégoire XI à se rendre au milieu d’eux. Il fut accueilli à Rome comme un sauveur longtemps désiré. Malheureusement il mourut l’année suivante. Les cardinaux élurent à la hâte, sous la pression populaire, un Italien, qui prit le nom d’Urbain VI. Mais quelques mois après, treize d’entre eux, mécontents de l’attitude cassante du nouveau pontife, déclarèrent son élection nulle et nommèrent un Pape français, Clément VI.
Les nations catholiques se partagèrent alors en deux groupes : l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre restèrent dans l’obédience du Pape de Rome, tandis que Clément VI, réfugié à Avignon, était reconnu par la France, la Lorraine, l’Écosse, Naples et la Castille. Le concile de Pise (1409) crut remédier au mal en déposant les deux Papes ; il ne fit que l’aggraver ; les Pontifes se jugeant indûment déposés, refusèrent de céder la place à l’élu du concile ; ainsi, au lieu de deux Papes, il y en eut trois. Le concile de Constance (1414-1418), après trois années de discussions pénibles, mit fin à cette crise, unique dans l’histoire, par l’élection de Martin V, qui fut reconnu par tous les États chrétiens. Mais il y eut des antipapes jusqu’au concile de Florence (1449).
XIIIÀ la faveur de cet état anarchique, de très graves désordres s’étaient glissés dans tous les rangs du clergé ; la Papauté y avait perdu une bonne partie de son autorité et elle en sortait meurtrie et défigurée. Les prérogatives essentielles, qu’elle tient de sa constitution divine, lui étaient contestées. En décrétant que tout chrétien, y compris le Pape, lui devait obéissance, le concile de Constance avait eu en vue autre chose que le rétablissement de l’unité au sommet de la hiérarchie. Aux yeux de l’Université de Paris, qui y jouait le premier rôle, il ne s’agissait de rien moins que d’ériger en dogme ce qui ne pouvait être qu’un expédient accidentel pour remédier à un mal passager. On le vit bien quelques années plus tard : au pseudo-concile de Bâle, la supériorité du concile sur le Pape, âprement soutenue par les mêmes docteurs parisiens, qui venaient de condamner Jeanne d’Arc, fut solennellement proclamée comme dogme de foi.
Ainsi, des deux colonnes, la papauté et la royauté, qui soutenaient tout l’édifice social, l’une était fortement ébranlée ; l’autre (nous le verrons ci-après) semblait vouée à une ruine irrémédiable, lorsque Jeanne d’Arc vint heureusement la soutenir de la tête et des épaules. Or, comme le remarque M. Hanotaux,
le salut de la royauté française fut véritablement le salut de l’Église, puisque la Réforme était imminente et que la France anglaise eût été la France protestante.
2 Crise nationale
La Guerre de Cent Ans, qui mit aux prises la France et l’Angleterre pendant plus d’un siècle (1337-1453) fut, pour XIVnotre pays, une suite ininterrompue de désastres : défaites de Crécy et de Poitiers, captivité de Jean le Bon, jacquerie, peste noire. La France commençait à respirer sous le règne de Charles VI, lorsque ce prince fut atteint de folie. Durant les trente années qu’il vécut encore, l’État resta sans chef, avec une reine-régente, Isabeau de Bavière, frivole, cupide et notoirement débauchée. Deux princes du sang, Louis d’Orléans, frère du roi, et le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, se disputèrent d’abord le pouvoir ; puis, après une feinte réconciliation, Jean sans Peur fit assassiner son rival et poussa l’audace jusqu’à se vanter de son crime.
Ce fut le signal de la Guerre civile. La noblesse se rangea autour du fils de la victime ; Charles d’Orléans, sous la conduite du comte d’Armagnac, beau-père du jeune prince, tandis que l’Université et la plupart des bourgeois de Paris prenaient parti pour le duc de Bourgogne. La nation se trouva alors partagée en deux camps ennemis : d’un côté, les Armagnacs ; de l’autre, les Bourguignons, qu’on appelait aussi faux Français, Français reniés. La lutte entre les deux partis ne tarda pas à prendre un caractère atroce. À deux reprises, la capitale fut livrée à la fureur sanguinaire des bouchers de l’écorcheur Caboche ; des milliers d’Armagnacs furent égorgés, parmi lesquels le chef du parti. Le jeune dauphin lui-même ne dut son salut qu’au dévouement de quelques serviteurs, qui réussirent à l’emmener furtivement hors de Paris.
Ces excès furent suivis d’une réaction qui rendit le pouvoir aux Armagnacs ; mais ils ne le conservèrent pas longtemps. Les Bourguignons reprirent le dessus après la bataille d’Azincourt (1415), dans laquelle dix mille gentilshommes perdirent XVla vie ou la liberté ; le duc d’Orléans était au nombre des prisonniers. Les Anglais vainqueurs ne tardèrent pas à s’emparer de Rouen, malgré l’héroïque défense des habitants.
Un événement déplorable, l’assassinat de Jean sans Peur par les amis du dauphin, dans l’entrevue du pont de Montereau, allait avoir des conséquences désastreuses pour le parti français. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, oubliant sa qualité de prince français, fit alliance avec les ennemis de son pays. Le traité de Troyes (1420), au bas duquel figure sa signature, à côté de celles du roi dément, de l’infâme Isabeau et des plénipotentiaires anglais, reconnaissait le roi d’Angleterre Henri V, comme unique héritier de Charles VI. Les États généraux lui rendirent hommage en cette qualité ; l’Université s’empressa de lui prêter serment et le Parlement déclara le dauphin indigne de succéder à aucune seigneurie. Puis Henri V épousa la fille du roi de France, qui lui donna un fils l’année suivante. Il mourut peu après, bientôt suivi dans la tombe par son beau-père (1422).
La France eut alors deux rois ; l’un, l’anglais Henri VI, encore au berceau, fut proclamé en grande pompe à Paris ; l’autre, le souverain national, Charles VII, inaugura son règne dans la petite ville de Mehun-sur-Yèvre. Nous touchons ici à la période la plus sombre de notre histoire.
3 La grande pitié au royaume de France
Charles VII, que les Anglo-Bourguignons appelaient, par dérision, le roi de Bourges, était alors un jeune prince de dix-neuf ans, sincèrement pieux et de mœurs chastes, mais d’un XVIcaractère timide, ombrageux, irrésolu, sans énergie. On le voyait errer de Bourges à Chinon, à Loches, à Gien, cachant sa mélancolie au fond de ses châteaux. Incapable de prendre une décision, plus incapable encore d’imposer sa volonté, il laissait ses ministres disposer à leur gré de sa personne et de son royaume. La cour était le théâtre d’intrigues continuelles et d’un gaspillage effréné.
Ses deux antagonistes, le duc de Bedford et le duc de Bourgogne, étaient de tout autres hommes, rompus aux affaires, sachant bien ce qu’ils voulaient, et d’une fermeté tout à la fois souple et énergique dans la poursuite de leurs desseins. Le duc de Bedford, régent de France pour son neveu Henri VI, comprenant que les Anglais ne réussiraient pas à soumettre le pays par leurs seules forces, ne négligea rien pour s’assurer le concours du duc de Bourgogne, tantôt attisant sa haine contre le meurtrier de son père, tantôt flattant son ambition par la perspective d’agrandir ses États aux dépens de son suzerain. Enfin, pour se l’attacher par des liens encore plus forts, il épousa sa sœur. Ainsi le sage Bedford et l’astucieux Philippe, l’Angleterre et la Bourgogne marchaient, la main dans la main, contre une France épuisée et un roi débile. Évidemment la partie n’était pas égale et Charles VII semblait voué a une défaite certaine. La France échappa pourtant à l’étreinte de ses ennemis, par la miraculeuse intervention de Jeanne d’Arc ; mais ce ne fut pas sans avoir horriblement souffert.
Les mercenaires, qui composaient les armées des deux partis : Anglais, Irlandais, Bourguignons, Picards, d’un côté ; Français, Écossais, Lombards, Italiens, Espagnols, de l’autre, gens de sac et de corde, ravageaient tout sur leur passage, sans distinction d’amis ou d’ennemis. Non contents de piller les paysans, ils XVIIemmenaient souvent avec eux les plus aisés et les retenaient dans une dure captivité jusqu’à ce qu’ils eussent payé une rançon ; faute de quoi, ils les laissaient mourir de faim ou les faisaient périr dans les tortures. Les forteresses étaient transformées en repaires de brigands. Ainsi, on vit un capitaine espagnol, Rodrigue de Villandrando, qui tenait garnison, pour le roi, sur le mont Lozère, mettre à contribution des provinces entières, piller la ville du Puy et exiger quatre cent mille écus pour épargner celle de Lyon.
Un contemporain, Thomas Basin, évêque de Lisieux, dépeint en ces termes l’état lamentable des provinces du Nord soumises à la domination anglaise :
De la Loire à la Seine et de la Seine à la Somme, les cultivateurs ayant été tués ou dispersés, les champs restèrent sans culture pendant plusieurs années, excepté quelques parcelles autour des villes et des lieux fortifiés… J’ai vu de mes yeux les vastes plaines de la Champagne, de la Beauce, de la Brie, du Maine, du Perche, celles du Vexin, du Beauvaisis, du pays de Caux, du Soissonnais, du Valois, changées en déserts, couvertes de broussailles, de buissons. Là où la végétation a plus de vigueur, j’ai vu des arbustes pousser, au point de former des forêts fort drues.
Même désolation dans les provinces du Midi, limitrophes de la Guyenne anglaise ; ni cultures, ni chemins, ni délimitations de propriétés, rien de ce qui annonce un pays habité. La ville de Gramat était réduite à sept habitants !
Les provinces du Centre, restées fidèles à Charles VII, n’étaient guère plus heureuses. Partout l’anarchie : nombre de seigneurs se déclaraient indépendants dans leurs domaines, d’autres usurpaient ceux du roi ; dans le Poitou, le connétable de Richemont, XVIIIexilé de la cour, se vengeait de sa disgrâce en guerroyant pour son compte.
Chacun, — dit un contemporain, l’archevêque Gélu, — se croyait autorisé à s’approprier ce qu’il pouvait prendre.
Les mercenaires de l’armée royale avaient d’autant moins de scrupule à agir de la sorte que, le trésor étant souvent à sec, ils touchaient rarement leur solde.
Les contributions, votées par les États généraux, étaient dilapidées aussitôt que perçues. Le ministre en faveur, La Trémoille, qui s’était fait donner l’administration des finances, abusait odieusement de son autorité pour s’enrichir, aux dépens de son maître. Celui-ci, toujours besogneux, aliénait ses domaines l’un après l’autre, mettait en gage les fleurons de sa couronne, ses diamants, le cercle d’or de son casque et empruntait de toutes mains. Parmi ses créanciers, il y avait jusqu’à des valets de cuisine ; mais le principal était La Trémoille, qui lui faisait des avances, avec intérêt du quart ou même du tiers par trimestre !
Malgré ces expédients, le malheureux prince n’avait pas toujours de quoi se procurer des vêtements convenables ; il faisait remettre des manches à ses vieux pourpoints et se vit un jour refuser par un cordonnier une paire de chaussures neuves. En 1428, au moment où Jeanne d’Arc va entrer en scène, les habitants de Tours firent cadeau à la reine d’une pièce de toile fine, parce qu’ils avaient appris qu’elle avait grand besoin de chemises. À la même époque le trésorier général constatait qu’il n’y avait plus dans la caisse du trésor que quatre écus, y compris son argent propre. On faisait alors maigre chère à la table du roi ; une fois qu’il avait retenu à dîner deux capitaines de son armée, il n’eut à offrir aux convives que
deux poulets tant seulement et une queue de mouton.
XIXCependant les défaites succédaient aux défaites. Les Français, vaincus à Cravant (1423), éprouvèrent à Verneuil, l’année suivante, un désastre pareil à celui d’Azincourt : dix mille furent tués et un grand nombre faits prisonniers, parmi lesquels le duc d’Alençon, le futur compagnon de Jeanne d’Arc. Bientôt après, les Anglais, déjà maîtres de la Normandie, achevaient la conquête du Maine, menaçaient l’Anjou, puis venaient mettre le siège devant Orléans. Leur armée, conduite par le comte de Salisbury, parut devant la ville le 7 octobre 1428.
Cette place était la plus forte et à peu près la seule qu’on eût à opposer à l’invasion. Du reste, les habitants n’avaient rien négligé pour la mettre en état de défense. Elle était protégée par la Loire, sur la rive droite de laquelle elle est assise, et par une ceinture de remparts, au pied desquels s’étendaient de larges fossés pleins d’eau. Le seul pont, qui la faisait communiquer avec la rive gauche, était défendu par de solides ouvrages : fort de Saint-Antoine et boulevard de Bellecroix, vers le premier tiers, et, près de l’autre extrémité, fort des Tourelles, relié par un pont-levis à un boulevard, construit sur la rive gauche du fleuve. On avait pris la précaution de raser les maisons des faubourgs et leurs vingt-trois églises, où l’ennemi eût trouvé des abris.
La défense était dirigée par le gouverneur, Raoul de Gaucourt, et par le bâtard d’Orléans. Les habitants étaient pleins d’entrain et ne demandaient qu’à combattre, à côté des hommes d’armes de la garnison. On disposait de quelques vieilles machines de guerre et d’une artillerie neuve de soixante-onze canons.
Avant d’investir la place, Salisbury s’empara d’abord du boulevard et du fort des Tourelles, coupant ainsi ses communications avec la rive gauche. Ce fut son dernier exploit, il mourut XXpeu après des suites d’une blessure. Le siège commença le 30 décembre sous la conduite de William Pole, comte de Suffolk, assisté de vaillants officiers, Talbot, Scales, Glasdale, etc. Pour empêcher le ravitaillement de la ville, les Anglais élevèrent autour des bastilles, savoir : sur la rive gauche, les Augustins, en avant des Tourelles, et, plus haut, Saint-Jean-le-Blanc, sur la rive droite, en face des murailles, Saint-Laurent, Saint-Loup, Paris, etc. Ces bastilles étaient pourvues d’artillerie : un gros canon, nommé le Long-Tom, lançait des boulets de pierre de quatre-vingts livres.
Bien que l’investissement ne fût pas complet, les assiégés ne recevaient plus de vivres que de loin en loin et en quantité insuffisante. Bientôt, la nouvelle d’une sanglante défaite de l’armée française à Rouvray (Journée des harengs, 12 février 1429) vint encore augmenter leurs alarmes. Dans cette extrémité, ne pouvant plus espérer un secours efficace, ils proposèrent au duc de Bourgogne de prendre la ville en gage. Il eût été heureux d’accepter, mais il lui fallait le consentement de Bedford ; celui-ci répondit qu’il n’avait pas battu les buissons pour qu’un autre eût les oisillons.
Dès lors, la perte d’Orléans paraissait inévitable et elle entraînait celle du royaume. Charles VII et ses ministres s’en rendaient si bien compte qu’ils formaient déjà le projet de se retirer dans le Dauphiné. Le jeune roi envisageait même la nécessité, où il pourrait être bientôt réduit, de chercher un asile en Écosse ou en Castille. Les choses en étaient là, lorsque Jeanne d’Arc arriva à Chinon et déclara au malheureux prince qu’elle venait, de la part de Dieu, pour lui rendre son royaume, tout son royaume, s’il voulait accepter ses services et la faire conduire à Orléans.