Livre IV : Vie posthume
269Livre IV Vie posthume
Chapitre premier Manœuvres contre la mémoire de Jeanne
La fin si édifiante de la Pucelle avait laissé une impression profonde dans le cœur des Rouennais. L’opinion publique se déclarait ouvertement pour la victime, contre les juges et leurs conseillers :
On les montrait du doigt, — dit un témoin, — et on en avait horreur.
Le jour même de l’exécution, au couvent des dominicains, où résidait le vice-inquisiteur, un religieux, nommé Pierre Bosquier, n’avait pas craint de dire publiquement que les juges avaient mal fait… Il importait donc de réagir au plus tôt. Les coupables, c’est-à-dire Cauchon, le gouvernement anglais et l’Université, comprirent tout de suite que le meilleur moyen de se justifier, devant l’opinion, était de déshonorer à jamais leur victime. Ils s’y employèrent de leur mieux.
§1. Informations posthumes
270Cauchon fit donc faire,
le jeudi 7 juin, des informations sur certaines choses que feue Jeanne, encore en prison, avait dites, en présence d’hommes dignes de foi, avant d’être conduite au lieu où devait être prononcée la sentence.
Son intention était de montrer, par des témoignages dignes de foi, qu’elle s’était rétractée spontanément, le matin même de sa mort. Le procès-verbal relate les dépositions de sept témoins ; aucune mention ni du lieu où elles ont été faites, ni des personnes qui les ont entendues ; pas un des témoins n’a signé la sienne et les greffiers, sommés de les légaliser, refusèrent de le faire. Nous n’avons donc d’autre garant de leur authenticité que la bonne foi de l’évêque prévaricateur. C’est assez dire que leur valeur est nulle et qu’elles ne méritent aucune créance.
Néanmoins, comme des historiens en ont fait état, jetons un coup d’œil rapide sur leur contenu. Il se réduit aux trois points suivants :
1° Jeanne aurait avoué que ce qu’elle, avait dit de la couronne était une fiction ; que, dans cette circonstance, elle avait été elle-même l’ange, qui apportait la couronne, de la part de Dieu. — Il y a donc là, non une rétractation, mais une simple explication. D’ailleurs, nous l’avons déjà dit, les expressions dont elle s’était servie, devant ses juges, laissaient suffisamment transparaître la vérité, sous le voile de l’allégorie.
2° Les témoins sont unanimes à déclarer qu’elle avait affirmé à nouveau la réalité de ses visions et révélations. — Elle l’avait fait tant de fois et si énergiquement au cours du procès, qu’il eût été difficile de faire croire qu’elle se fût démentie sur ce point.
3° Relativement à la nature des esprits qui lui étaient apparus, elle aurait déclaré s’en rapporter au jugement de l’Église ; mais elle se serait plainte amèrement d’avoir été déçue par eux, parce qu’ils lui avaient promis qu’elle serait délivrée à grande victoire. — Il est possible, probable même, que l’annonce du supplice imminent, au lieu de la délivrance espérée, ait arraché 271à la sainte enfant quelques paroles inconsidérées ; elle avait naturellement interprété la prophétie dans le sens favorable aux aspirations de son cœur : elle s’était attendue à sortir vivante des mains des Anglais ; et voilà qu’ils s’apprêtent à la conduire au bûcher !
L’aveu spontané, qu’elle aurait fait, de cette cruelle déception n’autorise pourtant pas à y voir, comme le prétend Cauchon, le reniement de ses Voix et de sa mission. D’ailleurs, si elle eut un moment de vertige, elle ne tarda pas à se ressaisir. Nous en avons pour garants de nombreux témoins ; ainsi, à s’en rapporter aux informations posthumes, Frère Martin Ladvenu aurait déclaré que Jeanne
avait avoué et reconnu avoir été trompée par les Voix.
Or, le même religieux, interrogé au procès de réhabilitation, dépose, en propres termes, que
Jeanne, jusqu’à la fin de sa vie, a affirmé que ses Voix venaient de Dieu, et qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par elles.
Le greffier Manchon déclare également que
jamais elle n’a voulu révoquer ses révélations et qu’elle y a persévéré jusqu’à la fin.
On voit par là le degré de créance que mérite l’œuvre de Cauchon.
Cependant il y a une déposition, attribuée à Loyseleur, qui serait beaucoup plus grave que celles dont nous venons de donner la substance ; la voici, d’après le soi-disant procès-verbal :
Le témoin exhorta Jeanne, pour faire disparaître l’erreur, qu’elle avait semée dans le peuple, à avouer publiquement qu’elle avait été trompée et qu’elle avait trompé le peuple, et à demander pardon de cela. Jeanne répondit qu’elle le ferait volontiers. Elle donnait de grands signes de contrition des crimes, commis par elle. Il l’a entendue dans la prison, en présence de plusieurs, et dans le jugement public, demander pardon aux Anglais et aux Bourguignons, parce que, ainsi qu’elle l’avouait, elle les avait fait tuer, mis en fuite, et leur avait causé de nombreux dommages.
Tout sue le mensonge et la fausseté, dans cette prétendue déposition. D’abord, si les choses s’étaient passées comme il 272vient d’être dit, Cauchon n’eût pas manqué de faire attester par de nombreux témoins un fait qui servait si bien ses intérêts ; or, nous n’avons ici qu’un seul témoin, et quel témoin ! Loyseleur, nous l’avons vu précédemment, touché d’un repentir qui paraissait sincère, avait, le matin de l’exécution, publiquement demandé pardon à la Pucelle, dans la cour du château ; et, sans l’intervention du gouverneur, les Anglais l’auraient massacré. Il avait quitté la ville en grande hâte et, par conséquent, n’avait pas assisté au jugement. Par quel miracle a-t-il donc entendu Jeanne, dans le jugement, demander pardon, aux Anglais et aux Bourguignons, des crimes commis par elle ? Le misérable a-t-il menti sciemment, pour rentrer dans les bonnes grâces de ceux qui payaient ses trahisons ? Ou bien, Cauchon a-t-il falsifié, inventé peut-être la déposition ? On est libre de choisir entre les deux hypothèses.
Quoi qu’on en puisse d’ailleurs penser, il reste acquis que les informations posthumes sont dépourvues de toute valeur. Cela n’empêcha pourtant pas le gouvernement anglais de s’en servir pour tromper les princes et les peuples chrétiens.
§2. Lettre du roi d’Angleterre à l’Empereur, aux rois et aux princes chrétiens ; aux autorités ecclésiastiques et civiles de son royaume de France
Le 8 juin, le Conseil royal, dont Cauchon faisait partie, adressait, au nom du jeune roi, à l’empereur Sigismond, aux rois, ducs et autres princes de la chrétienté, une longue lettre, dont nous allons donner l’analyse. Elle avait pour but de faire connaître au monde chrétien comment une sorcière, qui se faisait appeler la Pucelle, venait de recevoir le châtiment de ses crimes, après avoir,
durant une année presque entière, séduit les peuples dans presque tout l’univers.
Quand elle fut prise, le roi aurait été autorisé à se venger immédiatement des graves dommages et des embarras qu’elle lui avait suscités. Il n’a pas voulu le faire, mais il l’a livrée à un tribunal ecclésiastique.
La lettre signale ensuite la longue durée du procès, le jugement porté par l’Université de Paris, les exhortations charitables adressées à la coupable, pour la faire rentrer dans le droit chemin. 275Peine inutile ; dominée par l’esprit d’orgueil,
elle s’obstinait à se vanter d’avoir tout fait par le commandement de Dieu et des Vierges saintes qui lui apparaissaient. Ce qui est pire, elle ne reconnaissait aucun juge sur la terre…, récusant le jugement du Souverain Pontife et du Concile général.
Pourtant, après une prédication publique, pendant la lecture de la sentence,
elle se soumit à l’ordonnance de l’Église, révoqua, à pleine bouche, ses erreurs et ses crimes pestilentiels, les abjura et souscrivit de sa propre main, la formule de sa rétractation et de son abjuration. [Mais,] l’esprit de superbe l’ayant fait revenir aux erreurs, aux insanités, qu’elle avait rejetées…, elle fut abandonnée au pouvoir séculier qui jugea que son corps devait être réduit en cendres. La malheureuse, se voyant près de sa dernière heure, reconnut et confessa que ces esprits, qu’elle disait lui être souvent apparus, étaient des esprits mauvais et menteurs, qu’ils lui avaient faussement promis la délivrance de sa prison, et elle avouait qu’ils l’avaient jouée et trompée.
Cette lettre, chef-d’œuvre d’habileté et de mauvaise foi, ne pouvait manquer de produire dans les esprits une impression profonde ; d’ailleurs les assertions qu’elle contenait, reposaient sur un jugement canonique, dont les Français eux-mêmes et, à plus forte raison, les étrangers n’avaient aucun moyen de contrôler la valeur. Beaucoup, la plupart peut-être, des plus fervents admirateurs de la Pucelle en furent profondément troublés. Pouvait-on supposer le gouvernement d’un grand pays assez dépourvu d’honnêteté polir entreprendre d’égarer l’opinion publique par des mensonges officiels ?
Nous nous contenterons de signaler les deux plus graves :
1° La lettre dépeint Jeanne comme une orgueilleuse entêtée, récusant le jugement du Souverain Pontife et du Concile général. Or, le contraire est prouvé par les pièces mêmes du procès ; à plusieurs reprises, elle a dit s’en rapporter au Pape, demandé à être conduite par devers lui.
2° Il est faux qu’elle 276ait confessé, au matin de sa mort, que les esprits, qui lui apparaissaient, étaient des esprits mauvais et menteurs…, qu’ils l’avaient jouée et trompée.
Ce mensonge, œuvre de Cauchon, eût flétri à jamais la mémoire de sa sainte victime, si le procès de réhabilitation n’en eût fait bonne justice. En attendant, il produisit un effet déplorable.
Si le gouvernement anglais n’avait pas reculé devant la calomnie pour tromper les peuples étrangers sur le compte de la Pucelle, il lui importait bien davantage de la déshonorer aux yeux des Français. Aussi, le 28 juin, il adressa aux prélats ecclésiastiques, aux ducs, comtes et autres nobles, et aux villes de son royaume de France, une lettre, dont la teneur diffère peu de la précédente. Afin de lui assurer la plus grande publicité possible, les évêques étaient invités à en donner connaissance à leurs diocésains,
par prédications, sermons publics et autrement, pour le bien et l’exaltation de notre foi, et pour l’édification du peuple chrétien, qui, à l’occasion des œuvres de cette femme, a été longtemps déçu et abusé…, afin que personne ne présume d’ajouter foi légèrement en de telles erreurs et pernicieuses superstitions.
Conformément à cet ordre, l’inquisiteur général prononça, le 4 juillet, une violente diatribe contre la Pucelle, à Paris, dans l’église Saint-Martin-des-Champs.
§3. Lettre de l’Université au Pape et aux Cardinaux
Pendant que la chancellerie anglaise travaillait à circonvenir l’esprit des princes et des peuples, l’Université jugea qu’il était de son devoir de lui venir en aide, en agissant, de son côté, auprès du Saint-Siège. La lettre, qu’elle envoya à cet effet, au Pape et aux cardinaux, reproduit — cela va de soi — les calomnies des informations posthumes. L’Université y revendique hautement la part qu’elle a prise aux procès de Jeanne, dont les aveux lui furent soumis.
Notre Université, — y est-il dit, — en a délibéré et les a qualifiés doctrinalement. Il a été constaté qu’il fallait regarder cette femme comme coupable de superstition, de divination, de blasphème contre Dieu, ses 277saints et ses saintes, de schisme, d’erreurs multiples dans la foi chrétienne.
§4. Condamnation de Pierre Bosquier
Si les lettres menteuses du gouvernement anglais et de l’Université produisaient au loin un effet déplorable contre la mémoire de la Pucelle, parce qu’on n’en pouvait connaître la fausseté, il n’en était pas de même à Rouen, où la population était restée sous l’impression des sentiments qu’elle avait rapportés du Vieux-Marché. Les juges, qui se sentaient l’objet de la malveillance publique, se décidèrent à faire un exemple pour effrayer les mécontents et leur imposer silence.
La victime choisie fut ce dominicain, Pierre Bosquier, qui, le jour même de l’exécution, s’était permis de dire que les juges avaient mal fait. Plus de deux mois s’étaient écoulés ; il croyait sans doute que son propos était oublié, lorsque, le 8 août, il fut cité à comparaître devant Cauchon et le vice-inquisiteur, pour en rendre compte. Il reconnut l’avoir tenu, alléguant qu’il avait parlé sans réflexion, sans malice, après boire. Il confessa d’ailleurs avoir en cela gravement péché ; demanda pardon, à genoux, les mains jointes, et conjura les juges de ne le pas traiter avec trop de rigueur. Il ne paraît pas qu’ils aient eu égard à sa prière, si l’on en juge d’après leur sentence :
Nous le condamnons à tenir prison dans le couvent des Frères Prêcheurs, au pain et à l’eau jusqu’à Pâques prochaines.
C’est-à-dire durant plus de huit mois !
Nota. — Cette condamnation et les autres pièces que nous venons de résumer ont été annexées par Cauchon à l’instrument du procès.
Il n’en est pas de même, et pour cause, de la suivante.
§5. Lettres de garantie délivrées aux agents du procès
Il arrive assez souvent que des malfaiteurs se trahissent par les précautions mêmes qu’ils prennent pour s’assurer l’impunité. Ainsi en fut-il des bourreaux de la Pucelle. Assurément ils ne songeaient pas à dissimuler la part qu’ils avaient prise à sa condamnation : la plupart s’en faisaient gloire et en tiraient profit. Le gouvernement anglais les avait largement payés 278et s’apprêtait à récompenser les plus zélés par des honneurs et des bénéfices. Mais l’avenir avait de quoi les inquiéter. Si le procès venait à être soumis à une révision, que le roi de France avait grand intérêt à provoquer et que le Pape pouvait ordonner, ils couraient risque de ne pas s’en tirer indemnes.
Afin de les rassurer, des lettres de garantie furent délivrées, le 12 juin, au nom de Henri, roi de France et d’Angleterre…, aux juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteur, avocats, conseillers, notaires ou autres, qui se sont entremis du procès de Jeanne. On y lit :
S’il advenait que les juges ou autres, qui ont besogné au dit procès, fussent, à cause du même procès, traînés par devant Notre Saint-Père le Pape, par devant le Saint Concile général ou leurs délégués, nous promettons, parole de roi, de les aider et défendre en jugement, tous et chacun, à nos propres coûts et dépends.
Étrange contradiction ! Voilà des gens qui ont condamné la Pucelle pour avoir refusé de se soumettre au Pape et au concile ; ils devraient donc s’attendre à recevoir les félicitations du Pape et du concile, dont ils prétendent avoir vengé l’autorité méconnue ; et, au lieu de cela, ils éprouvent le besoin de se garantir contre les coups éventuels de leur justice !
Par une manœuvre habile et, jusqu’à un certain point, légitime, le gouvernement anglais cherchait d’ailleurs à dégager sa responsabilité, en s’effaçant derrière sa très chère et très aimée fille, l’Université de Paris. La première phrase des lettres rappelle, en effet, que le procès a été engagé à la requête et sur les instances de l’Université. Le fait n’est que trop vrai ; vrai aussi qu’elle l’a dirigé par ses délégués et fait aboutir conformément à ses vues.
279Chapitre II Les Anglais chassés de France
§1. Soumission du duc de Bourgogne
La Pucelle avait dit (14e séance) :
— Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne, que Dieu leur enverra ; tant que presque toute la France en branlera. Je le dis, afin que, quand cela sera arrivé, on ait mémoire que je l’ai dit.
Rien ne pouvait alors faire prévoir cette grande besogne, qui devait changer la face des choses à l’avantage des Français. Le Pape, il est vrai, travaillait de tout son pouvoir à ramener la paix, mais il n’était pas écouté. La grande besogne n’allait pourtant pas tarder à s’annoncer par des signes avant-coureurs.
Le couronnement du jeune roi d’Angleterre se fit solennellement à Paris, dans l’église de Notre-Dame, six mois après la mort de Jeanne. On s’attendait à voir le duc de Bourgogne à cette cérémonie ; il ne vint pas et son absence fut remarquée ; peut-être songeait-il déjà à lâcher ses bons amis, les Anglais. Moins de deux ans plus tard, la mort de la duchesse de Bedford vint rompre le lien de parenté qui l’unissait au régent. Celui-ci eut la maladresse d’abréger son deuil, en se remariant ; et, circonstance aggravante, il épousa une vassale du duché de Bourgogne, sans l’agrément du suzerain. Philippe le Bon fut, à juste titre, froissé de ce manque de délicatesse ; et on sait qu’il n’était pas homme à oublier les injures.
Sur ces entrefaites, l’empereur Sigismond, inquiet de ses visées ambitieuses, fit alliance contre lui avec Charles VII. Il se voyait ainsi à la veille de se trouver aux prises, à l’Est et à 280l’Ouest, avec ses deux puissants voisins, sans pouvoir compter sur ses alliés, les Anglais, dont les troupes, démoralisées par le contre-coup des victoires de la Pucelle, avaient peine à se maintenir dans les pays qu’elles occupaient. Son intérêt et aussi, sans doute, le désir de mettre fin à une lutte fratricide l’amenèrent à prêter une oreille plus favorable aux propositions du légat du Pape et du cardinal Chypre, médiateurs de la paix. Celle-ci fut conclue à Arras (1435) entre la France et la Bourgogne.
Comme les efforts du Pape tendaient à rétablir une paix générale, le gouvernement anglais avait été invité à la conférence d’Arras et il s’y était fait représenter. Mais ses délégués y apportaient des prétentions exorbitantes, auxquelles le roi de France ne pouvait souscrire ; ils quittèrent Arras avant la fin des négociations. Huit jours après cette rupture, le duc de Bedford mourait, laissant le gouvernement de son pays en proie à des rivalités qui allaient bientôt y déchaîner la guerre civile.
§2. Conquête de l’Île-de-France, de la Normandie, de la Guyenne
Cependant, La Trémoille ayant été écarté du pouvoir (1433) par une révolution de palais, le roi commençait à sortir peu à peu de son inertie et à s’intéresser aux affaires de l’État. Les hommes dont il était maintenant entouré, Charles d’Anjou, le bâtard d’Orléans, le connétable de Richemont, s’employaient de leur mieux à la délivrance du territoire national. Ils portèrent d’abord leurs efforts sur l’Île-de-France. Les environs de Paris, Pontoise, Corbeil, Vincennes, tombèrent successivement entre leurs mains. Les vivres n’entraient plus qu’en petite quantité dans la capitale et la famine y devenait menaçante. Les habitants, qui n’aimaient guère les Anglais, ne demandaient pas mieux que de rendre la ville, d’autant plus que Richemont, lieutenant-général du roi, leur promettait amnistie complète. Ils lui ouvrirent donc une des portes (13 avril 1436). La garnison anglaise, réfugiée à la Bastille, fut réduite à capituler. On lui permit de se retirer, avec le gouverneur, Louis de Luxembourg, et d’autres reniés, parmi lesquels était Cauchon.
281Cinq ans auparavant la Pucelle avait dit :
— Avant sept ans, les Anglais perdront un gage plus grand qu’ils n’ont lait à Orléans.
Après cela, on continua de se battre, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, mais mollement, sans plan défini, par à-coups. Des deux côtés, on était épuisé et on aspirait à la paix. Une trêve fut signée en 1444 ; elle dura cinq ans.
La guerre recommença en 1449, par faute des Anglais, qui avaient violé la trêve ; mal leur en prit. La Normandie, ruinée par eux et mal gardée par des troupes démoralisées et d’ailleurs trop peu nombreuses, allait enfin leur échapper. Nos soldats y furent accueillis en libérateurs. Rouen n’attendit même pas leur arrivée pour se débarrasser de la garnison ; le roi y fit une entrée triomphale, quelques mois seulement après l’ouverture des hostilités.
Le gouvernement anglais réunit alors une puissante armée pour tenter de reconquérir la province. Ces troupes, débarquées à Cherbourg, marchaient sur Bayeux, lorsqu’elles rencontrèrent l’armée française à Formigny (15 avril 1450). Elles furent écrasées par notre artillerie et laissèrent près de quatre mille tués sur le champ de bataille ; le reste fut pris.
La conquête de la Normandie n’avait demandé qu’un an. Le roi maintint à la province ses anciens privilèges, malgré l’opposition du parlement, et accorda une amnistie générale aux reniés.
La Guyenne fut beaucoup plus difficile à soumettre. Les rois d’Angleterre, qui en étaient les maîtres depuis trois cents ans, avaient réussi à s’y faire aimer, en respectant la langue, les usages et les institutions de leurs sujets français. Ils contribuaient, en outre, à les enrichir, en ouvrant à leurs vins le marché anglais.
En 1451, Bordeaux, bloqué par une flotte franco-espagnole, assiégé par une armée française et menacé de la famine, fut obligé de se rendre. Mais, peu de temps après, les Bordelais rappelèrent les Anglais et la ville fut reprise par le vieux 282Talbot (1452). Ce fut le dernier succès de ce général. Il trouva la mort, l’année suivante, à la bataille de Castillon (17 juillet 1453), qui mit fin à la guerre de Cent ans. Son armée y fut anéantie par l’artillerie française. Bordeaux se rendit deux mois plus tard.
Le sol national était enfin délivré de la domination étrangère. Les Anglais avaient tout perdu, en France, comme Jeanne le leur avait prédit. Calais seul continuera encore quelque temps de leur appartenir.
283Chapitre III Procès de réhabilitation
§1. Préliminaires
Le gouvernement anglais n’avait déployé tant de rouerie, dans le procès de la Pucelle, que pour mieux atteindre le roi de France. En faisant brûler comme sorcière celle qui l’avait mené au Sacre de Reims, il lui infligeait la pire des flétrissures, aux yeux du monde chrétien. Charles VII avait donc le plus grand intérêt à montrer l’iniquité du jugement, rendu contre sa bienfaitrice. Impossible de le faire tant que les Anglais furent maîtres de la Normandie. Mais, aussitôt qu’il eut recouvré la province et mis la main sur l’instrument du procès, il chargea le doyen de Noyon, Guillaume Bouillé, d’étudier ce document, puis de se renseigner auprès de témoins dignes de foi et de lui faire un rapport sur le tout. Bouillé interrogea sept témoins, le greffier Manchon, l’huissier Massieu, Isambart, Martin Ladvenu, etc., qui tous, sauf un, avaient été activement mêlés au procès. La conclusion de son rapport fut que le jugement tout entier est dénué de force et de valeur.
Deux ans après, le cardinal d’Estouteville, venu en France en qualité de légat du Pape, ouvrit une seconde enquête à Rouen. Il avait amené avec lui l’inquisiteur, Jean Bréhal, le fameux canoniste Pontanus et un théologien distingué, Théodore de Lellis. Ces trois personnages, haut placés dans l’estime publique par leur science et leur vertu, étudièrent les pièces et n’eurent pas de peine à y découvrir des vices criants de fond et de forme. 284En même temps, le doyen du chapitre de Rouen, Philippe de la Rose, que d’Estouteville avait chargé de continuer l’enquête, interrogeait de nouveaux témoins. Leurs dépositions ne laissaient aucun doute sur l’iniquité commise par Cauchon.
Cela fait, Pontanus rédigea un exposé complet de la cause ; reprenant un à un les griefs formulés dans les douze articles, qui avaient motivé la condamnation, il mettait en regard les aveux de Jeanne, fidèlement reproduits d’après l’instrument du procès et les dépositions des témoins qu’on venait d’entendre. Cet exposé fut envoyé à des juristes et à des théologiens renommés, avec prière d’en donner leur avis. Quelques-uns le firent de vive voix ; d’autres, par écrit, mais d’une manière sommaire ; quelques-uns rédigèrent de savants mémoires, où leurs raisons étaient copieusement exposées. Neuf de ces mémoires figurent intégralement parmi les pièces du procès de réhabilitation. Tous concluaient à l’innocence de la Pucelle et à la nullité de la sentence portée contre elle.
Une fois en possession de ces mémoires, l’inquisiteur Bréhal entreprit de les fondre ensemble et d’en condenser méthodiquement les divers aperçus, en y ajoutant les siens propres. Il le fit avec un rare bonheur, dans une œuvre magistrale, divisée en deux parties. Dans la première, qui traite la question de fond, il examine un à un les griefs formulés contre la Pucelle et il démontre qu’ils sont mal fondés, qu’elle ne pouvait être raisonnablement inculpée ni d’erreurs contre la foi, ni de faute grave dans sa conduite. La seconde porte sur les vices de forme : incompétence des juges, l’un, ennemi déclaré, l’autre, paralysé par la peur ; violation effrontée des règles canoniques, etc.
§2. Difficultés vaincues
Pendant que les théologiens et juristes démontraient victorieusement l’innocence de la Pucelle, la révision du procès restait toujours en suspens ; car ceux qui travaillaient à l’obtenir se heurtaient à une grosse difficulté. C’était là une de ces causes majeures qui sont de droit réservées au Pape, et le Pape avait de très fortes raisons pour ne pas s’engager dans cette 287affaire : d’abord, le respect de la chose jugée ; puis, la qualité du juge principal, son frère dans l’épiscopat ; enfin, le nombre et la qualité des personnages, qui seraient fatalement mis en cause. Ces raisons avaient bien leur poids ; ce n’étaient pourtant pas les plus importantes.
La révision du procès ne pouvait manquer de blesser au vif deux puissances redoutables, le gouvernement anglais et l’Université de Paris, que le Pape avait intérêt à ménager. Les lettres de garantie, délivrées au nom du roi d’Angleterre, portaient l’engagement formel de prendre parti en faveur des agents du procès, dans le cas où le Pape procéderait à une révision, et le gouvernement anglais ne pouvait moins faire que de tenir sa parole. Le danger n’était pas moins sérieux du côté de l’Université : réviser un procès, qu’elle avait dirigé par ses délégués ; annuler une sentence, qu’elle avait dictée, c’était la toucher à la prunelle de l’œil, en mettant en doute une science qu’elle estimait infaillible. Or, elle exerçait une grande influence, en Europe, sur le monde savant, et respectait fort peu l’autorité du Souverain Pontife. Par conséquent, une extrême prudence s’imposait, afin de ménager, autant que possible, les susceptibilités des Anglais et des maîtres de l’Université.
Dans le procès de condamnation, le gouvernement anglais, qui, en réalité, menait tout, s’était constamment effacé derrière Cauchon et l’Université de Paris. Charles VII adopta une conduite analogue, au procès de réhabilitation. La demande de révision fut présentée, non par le roi de France, mais par la famille de la Pucelle. Son père et son frère aîné étant morts, ce fut au nom de sa mère et de ses deux autres frères, Jean et Pierre du Lys, que fut rédigée la supplique. Ils y protestaient n’avoir d’autre but que de faire réhabiliter une mémoire qui leur était chère et dont la flétrissure rejaillissait sur eux. De plus, ils déclaraient ne pas poursuivre la condamnation des coupables, sauf trois, les deux juges et le promoteur.
Or, Cauchon et le promoteur, d’Estivet, étaient morts depuis 288longtemps, et le second juge, Jean Lemaître, s’il n’était pas mort — ce qu’on ignore — se cachait si bien qu’on ne savait où le trouver, la condamnation ne pouvait donc atteindre que leur mémoire. De la sorte, non seulement les assesseurs et consulteurs, qui avaient pris part au procès, mais encore le gouvernement anglais et l’Université étaient mis hors de cause.
§3. Ouverture du procès
Les choses étant ainsi réglées, de manière à éviter tout scandale inutile, le Pape Calixte III fit droit à la requête des demandeurs par un rescrit, en date du 10 juin 1455. Il était adressé à Isabelle Romée, pour être remis par elle aux prélats, chargés de procéder à la révision ; c’étaient Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, et les évêques de Paris et de Coutances. L’inquisiteur qu’ils s’adjoignirent, conformément aux ordres du Pape, fut Jean Bréhal.
Le 7 novembre suivant, eut lieu, à Notre-Dame de Paris, une cérémonie bien touchante : Isabelle Romée et ses deux fils, en grand deuil, s’y rendirent, accompagnés d’un nombreux cortège de dames et de seigneurs. Les délégués du Pape ayant pris place dans le chœur, au milieu d’une foule d’ecclésiastiques, Isabelle Romée, à genoux, avec ses fils, leur présenta le rescrit pontifical. Bien que profondément émue et très affaiblie par l’âge et le chagrin, elle trouva cependant, dans son cœur de mère, la force de rappeler, d’une voix entrecoupée de sanglots, les vertus de sa fille, l’iniquité de la condamnation et du supplice et le déshonneur immérité qui en rejaillissait sur toute la famille. C’est pourquoi, elle suppliait les délégués pontificaux d’accepter la mission qui leur était confiée ; ce qu’ils firent avec empressement.
Ils se mirent à l’œuvre sans retard. Rouen avait été le théâtre de la condamnation et du supplice de la Pucelle, il convenait qu’il le fût aussi de sa réhabilitation. C’était là, d’ailleurs, que résidaient la plupart de ceux qui avaient été témoins du procès. Les délégués apostoliques s’y rendirent donc et, à peine arrivés, publièrent aussitôt l’objet de leur mission, invitant ceux qui 289pouvaient se croire intéressés dans l’affaire, à produire leurs réclamations. Une seule fut présentée ; elle venait des héritiers de Cauchon. Un des neveux du prélat, agissant au nom de ses cohéritiers, plus soucieux de l’héritage que de l’honneur de l’oncle défunt, déclarait que son intention n’était pas de soutenir le bien-fondé du procès et la justice de la condamnation, reconnaissant que,
si Jeanne a été accusée en matière de foi, ce fut par la haine et à la suggestion des ennemis du roi notre Sire.
Il se contente de demander aux juges
que le procès qu’ils vont faire et la sentence à intervenir ne porte aucun préjudice [ni à lui ni aux siens].
Requête superflue ; personne ne songeait à les troubler dans la jouissance de leurs biens.
§4. Témoins entendus
Les pièces officielles du procès de condamnation, précédemment étudiées par des hommes compétents et confrontées avec les dépositions de plusieurs témoins dignes de foi, qui avaient suivi la procédure, avaient déjà fourni des preuves irrécusables de l’iniquité commise. Les délégués apostoliques auraient bien pu s’en contenter pour annuler le jugement ; ils firent plus et mieux. Afin de mettre en pleine lumière les faits et gestes de la Pucelle, depuis son enfance jusqu’à sa mort, ils voulurent interroger un grand nombre de personnes, parmi celles qui l’avaient particulièrement connue.
Cent dix-huit témoins, de tout sexe et de toute condition, furent entendus par eux ou par leurs commissaires, à Rouen, à Domrémy et dans les environs, à Orléans, à Paris. Toutes les dépositions furent faites sous la foi du serment. Tous les témoins étaient ou des vieillards ou des personnes déjà avancées en âge ; leur sincérité est indiscutable.
Trente-quatre déposèrent sur la vie de Jeanne à Domrémy, parmi lesquels l’oncle Laxart, un de ses parrains, trois de ses marraines, ses amies de cœur, Mengette et Hauviette, des prêtres, des nobles ; Henri le charron et sa femme, qui lui avaient donné l’hospitalité à Vaucouleurs ; enfin, ses deux guides, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, qui l’avaient conduite à Chinon.
290Les témoins qui déposèrent sur la vie guerrière de l’héroïne, sont au nombre de cinquante-deux, savoir : Pasquerel, son confesseur ; d’Aulon, son écuyer ; de Coutes, son page, qui vécurent constamment près d’elle, depuis son entrée en campagne jusqu’à sa captivité ; Dunois et Gaucourt, qui commandaient à Orléans, durant le siège ; son beau duc d’Alençon, etc. ; tous, principalement le dernier, lui rendirent un magnifique témoignage.
D’autres, qui ne l’avaient pas suivie dans sa carrière militaire, déposèrent sur certains faits dont ils avaient été témoins. De ce nombre sont neuf dames et vingt-quatre bourgeois d’Orléans, qui avaient assisté à la levée du siège ; l’avocat Jean Barbin, Simon Charles, conseiller du roi, le dominicain Séguin, qui l’avaient vue à Poitiers ; Marguerite la Thouroulde, dans l’intimité de laquelle elle avait vécu assez longtemps, à Bourges, etc.
Le procès et le supplice avaient eu d’innombrables témoins ; trente-cinq furent interrogés. Parmi ceux dont les dépositions ont un intérêt spécial, il convient de citer Aymond de Macy, Jean Moreau, les dominicains Isambart, Martin Ladvenu et Jean Toutmouillé, l’huissier Massieu et surtout le greffier Manchon, qui avait pris des notes à toutes les audiences et rédigé le procès-verbal général.
L’ensemble de ces dépositions constitue un document de la plus haute valeur pour l’histoire de notre sainte héroïne. Il présente pourtant une lacune, que nous devons signaler ; l’enquête est muette sur sa captivité, depuis sa prise sous les murs de Compiègne, jusqu’à son arrivée à la prison de Rouen. Pourquoi cette omission, qui fut certainement voulue et préméditée ? Raison politique, sans doute ; c’est la seule explication plausible qu’on en puisse donner.
§5. Sentence de réhabilitation
Après huit mois consacrés à l’instruction de la cause, les juges rendirent leur sentence, le 7 juillet 1456. Elle s’appuie sur de nombreux considérants, minutieusement développés, que nous ne pouvons reproduire 291à cause de leur longueur. Le premier vise les registres originaux du procès de condamnation et les pièces annexes qui ont été lus, relus, souvent examinés ; le second, les informations, faites sur la vie de la Pucelle, tant par le cardinal d’Estouteville, que par les délégués apostoliques ; le troisième, les mémoires et traités de nombreux
prélats, docteurs et praticiens de grand renom…, d’après lesquels les actes de la dite défunte sont jugés dignes d’admiration plutôt que de réprobation.
Les douze articles, qui avaient servi de base à la sentence de condamnation, sont appréciés avec une juste sévérité. Ils ont été, disent les juges,
mensongèrement, perfidement, calomnieusement… extraits des aveux de la dite défunte. On y supprime la vérité, on y introduit la fausseté dans plusieurs points substantiels, de manière à égarer l’intelligence de ceux qui se sont prononcés d’après ce texte.
Le simulacre d’abjuration, au cimetière Saint-Ouen, y est ainsi qualifié :
Abjuration fausse, extorquée par la violence, par la crainte, par la présence du bourreau et la menace immédiate du bûcher ; abjuration, qui n’avait nullement été prévue et ne fut pas comprise par la dite défunte.
Voici la conclusion de la sentence :
Nous disons, prononçons et déclarons que les dits procès (de chute et de rechute) et sentences, entachés de dol, de calomnie, d’iniquité, de contradiction, d’erreur de droit et de fait, et ensemble, l’abjuration, les exécutions et tout ce qui s’en est suivi, ont été et sont nuls et sans valeur. Néanmoins, autant qu’il est besoin, nous les cassons et annulons, déclarant que, à leur occasion, la dite Jeanne et ses parents n’ont encouru aucune note d’infamie… Nous ordonnons que notre présente sentence soit, sans retard, solennellement publiée dans cette ville, en deux endroits : immédiatement, sur la place Saint-Ouen, à la suite d’une procession générale, avec sermon ; demain, sur la place du Vieux-Marché, où la dite Jeanne a été cruellement et horriblement brûlée, et 292cela, avec prédication solennelle et érection d’une belle croix, pour en perpétuer le souvenir.
Cette sentence longtemps attendue, causa beaucoup de joie à tous les bons Français et fut pour plusieurs un véritable soulagement, en dissipant les doutes que la condamnation avait jetés dans leur esprit. Ils avaient désormais la certitude que leur admiration ne s’était pas égarée sur une indigne. Quant aux Anglais et aux maîtres de l’Université, ils durent ronger leur frein en silence et dissimuler leur dépit ; la sentence des délégués pontificaux était trop fortement motivée pour donner prise à la critique.
293Chapitre IV Jeanne d’Arc longtemps méconnue
§1. Quatre siècles d’ingratitude : XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe
Charles VII devenu, grâce à Jeanne, Charles le Victorieux, oublia vite, au milieu de ses succès, celle à qui il en était redevable.
Jaloux de son autorité, — dit M. Hanotaux, — ce prince n’aimait pas à partager la gloire. Ce qui se faisait pour lui lui appartenait de droit. Aux États de 1433, deux ans après la mort de Jeanne, un homme sensé et courageux, qui d’ordinaire savait et osait parler, — un des hommes, qui furent désignés plus tard, pour juger au procès de réhabilitation, — Jean Jouvenel des Ursins, salua la fortune nouvelle du roi ; il vanta les mérites de Charles VII et rendit grâces à Dieu qui avait donne courage à une petite compagnie de vaillants hommes de ce entreprendre ; mais il ne fit aucune allusion à l’intervention de la Pucelle, dont le bûcher était à peine éteint. Le silence était une consigne.
Lorsqu’il entreprit le procès de réhabilitation, plus par intérêt personnel que par reconnaissance pour sa bienfaitrice, le roi avait cessé, depuis longtemps, d’être le prince pieux et chaste, que Jeanne avait connu. Sa liaison adultère avec Agnès Sorel avait duré plus de quinze ans (1435-1450) et n’avait été rompue que par la mort de cette femme. Au lieu de se conduire en fidèle lieutenant de Dieu, roi de France, comme la Pucelle lui en avait fait prendre l’engagement, l’ambition lui fit édicter et maintenir, malgré les protestations du Pape, des lois inspirées par les maîtres de l’Université et absolument contraires à la 294discipline de l’Église. Dans la Pragmatique Sanction de Bourges (1438), il s’arrogeait, sur l’Église de France, des droits qui n’appartiennent qu’au Souverain Pontife. Ce fut l’origine de ces soi-disant Libertés de l’Église gallicane, qui ont mis, plus d’une fois, la France au bord du schisme.
Un tel homme était naturellement peu disposé à entretenir pieusement, dans son peuple, une mémoire qu’il ne pouvait guère évoquer lui-même sans remords, parce qu’elle lui rappelait et son ingratitude et ses promesses violées. Après lui, ses successeurs immédiats furent distraits — et l’opinion publique avec eux — par des entreprises qui absorbèrent toutes leurs pensées : Louis XI, par sa lutte contre Charles le Téméraire et les grands vassaux ; Charles VIII, Louis XII et François Ier, par leurs expéditions en Italie.
D’autre part, l’Université de Paris gardait — et garda jusqu’à la fin — un souvenir cuisant de l’humiliation qui lui avait été infligée par la réhabilitation de sa victime. Tout ce qui était de nature à rappeler le rôle qu’elle avait joué au procès de condamnation, par conséquent, l’exposé véridique des faits concernant la Pucelle, éveillait ses susceptibilités. Elle eut donc soin d’en filtrer, pour ainsi dire, la merveilleuse histoire et de ne laisser passer que ce qui lui convenait. Elle y réussit d’ailleurs d’autant plus facilement qu’elle avait la haute main sur les libraires et qu’aucun livre ne pouvait être publié sans son approbation. Aussi, a-t-il fallu attendre jusqu’au XIXe siècle pour avoir une histoire vraie et complète de Jeanne d’Arc.
Les deux principaux moteurs et régulateurs de l’opinion publique, le pouvoir royal et l’Université, étant ainsi d’accord pour laisser tomber sa mémoire dans un oubli relatif, l’admiration enthousiaste qu’elle avait suscitée parmi ses contemporains, déjà singulièrement refroidie par son odieuse condamnation, s’éteignit peu à peu, à mesure que disparaissaient ceux qui avaient été les témoins ou les bénéficiaires directs de ses exploits, et cette radieuse figure, en s’enfonçant dans un passé de plus 295en plus lointain, s’environna d’ombres, que personne ne songeait à dissiper.
Au XVIe siècle, l’esprit païen de la Renaissance et les principes de la prétendue Réforme étaient trop violemment opposés au surnaturel chrétien, dont notre sainte héroïne avait été la brillante personnification, pour que sa mémoire n’ait pas eu à en souffrir. Il y eut contre elle une véritable explosion de haine ; on prit à tâche de la rabaisser, de la dénigrer. Un du Bellay ne voulait voir en Jeanne d’Arc qu’un instrument politique, forgé par Charles VII ; un du Haillan allait plus loin et faisait planer d’odieux soupçons sur sa vertu ; les huguenots détruisaient le monument, érigé en son honneur par les dames d’Orléans, sur le pont qui avait été le théâtre d’un de ses plus beaux exploits.
À ce déchaînement de rage répondirent d’ailleurs de brillantes ripostes.
Grande pitié ! — s’écriait un des plus illustres écrivains du temps, Étienne Pasquier. — Jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne. De ma part, je répute son histoire un vrai miracle de Dieu. La pudicité que je vois qui l’avait accompagnée jusqu’à sa mort, même au milieu des troupes, la juste querelle qu’elle prit, la précision qu’elle y apporta, l’heureux succès de ses affaires, la sage simplicité de ses réponses aux interrogatoires, qui lui furent faits par des juges du tout voués à sa ruine, ses prédictions, qui, depuis, sortirent effet, la mort cruelle qu’elle se choisit, dont elle se pouvait garantir s’il y eût eu de la feintise de son fait, tout cela, dis-je, me fait croire (joint les voix du ciel qu’elle oyait) que toute sa vie et histoire fut un vrai mystère de Dieu.
Un autre écrivain, moins pondéré et plus ardent, Guillaume Postel, s’emportait jusqu’à dire que quiconque ne croyait pas en elle,
méritait d’être exterminé comme destructeur de la patrie, [et que] ses faits étaient chose nécessaire à maintenir autant que l’Évangile.
296Le XVIIe siècle ne vit point pareilles outrances d’amour ou de haine, mais il en connut d’autres, plus fâcheuses.
Ce siècle, — dit M. Hanotaux, — si puissant et si péremptoire, attire, vers sa propre conception du grand et du beau, la figure de Jeanne d’Arc. Il en fait, de très bonne foi, une héroïne cornélienne. Elle, apparaît dans l’art coiffée d’un casque d’airain, avec un grand panache de plumes, portant de longs cheveux flottants, armée d’une cuirasse à l’antique… Ce n’est plus la Jeanne d’Arc de la légende, ce n’est plus la Jeanne d’Arc de l’histoire, c’est la Jeanne d’Arc de l’épopée. Et quelle épopée !… Celle de Chapelain.
Le long poème de la Pucelle, œuvre d’un brave homme, animé d’excellentes intentions, mais trop dépourvu de génie et de goût pour traiter convenablement un tel sujet, sombra dans le ridicule, sous l’âpre critique de Boileau, non sans qu’il en rejaillît de fâcheuses éclaboussures sur la figure de l’héroïne, que l’auteur s’était proposé d’exalter.
Au commencement du XVIIe siècle, parut une insignifiante biographie de Jeanne d’Arc, écrite en latin, par Jean Hordal. Vers le même temps, Edmond Richer composa une judicieuse Histoire de la Pucelle d’Orléans ; cet ouvrage, malgré sa valeur, n’a été imprimé qu’en 1911 et resta longtemps ignoré du public. Les autres historiens, soit ignorance, soit parti-pris, soit crainte de déplaire au pouvoir royal21 ou à l’Université, qui avait la censure des livres, n’ont tracé de la Pucelle qu’une image amoindrie et décolorée.
Notre grand Bossuet lui-même ne fait pas exception. Dans l’Abrégé de l’histoire de France, qu’il composa pour l’éducation 297du Dauphin, il résume en moins de deux cents lignes toute la carrière de notre sainte héroïne, alors qu’il vient d’en remplir une centaine avec le récit d’un fait sans importance historique — le duel de Jean de Carrouges et de Jacques le Gris. Il évite soigneusement de se prononcer sur sa mission divine. Il admire une si rare vertu, mais n’a pas un mot de blâme à l’adresse de Cauchon, qu’il qualifie simplement de prélat affectionné au parti anglais ; pas la moindre allusion à l’Université. Il se contente de signaler d’un mot les jugements de condamnation et de réhabilitation, sans donner son appréciation personnelle. On dirait un homme qui se sent mal à l’aise en traitant ce sujet et qui a hâte d’en sortir, ou parce qu’il ne le connaît pas assez, ou parce qu’il le juge périlleux.
Il nous reste en outre à signaler deux grosses inexactitudes : Bossuet réédite, de bonne foi assurément, l’assertion erronée de Monstrelet, en disant que Jeanne avait été servante dans une hôtellerie ; et, erreur plus grave, prétend que sa mission se terminait au Sacre de Reims.
Le siècle de l’Encyclopédie et de la Révolution fut, moins encore que les précédents, en état de comprendre la mission de Jeanne d’Arc et de rendre justice à sa mémoire, à cause de la corruption intellectuelle et morale, qui gangrenait alors la noblesse et la haute bourgeoisie. Le poème graveleux de la Pucelle, dans lequel Voltaire donna libre carrière à son imagination lubrique, pour salir la pureté de la vierge chrétienne, convenait mieux aux goûts de cette triste époque que les ouvrages où la vérité et la morale étaient respectées.
298Il est juste cependant de reconnaître que ce siècle vit poindre l’aurore du jour nouveau, qui allait bientôt mettre en pleine lumière la radieuse figure de notre sainte nationale. L’abbé Lenglet du Fresnoy publia en trois volumes une Histoire de Jeanne d’Arc, vierge, héroïne et martyre d’État, suscitée par la Providence pour rétablir la monarchie française (1753-1754). L’auteur avait tiré cet ouvrage du manuscrit d’Edmond Richer. Un peu plus tard, L’Averdy étudia sérieusement les pièces originales du double procès et ses savantes recherches eurent pour résultat de compléter heureusement et de rectifier les travaux de ses devanciers.
§2. Orléans toujours fidèle au culte de sa libératrice ; la fête du 8 mai
La conduite des Orléanais ne cessa pas d’être une protestation contre l’indifférence et l’oubli du reste de la nation envers la Libératrice. Son souvenir, transmis de génération en génération, comme un héritage sacré, resta toujours vivant dans leurs cœurs et ils ont affirmé par des actes répétés la sincérité de leur reconnaissance.
Après la mort de Jeanne, ils firent célébrer des messes pour le repos de son âme et, les années suivantes, des services solennels, huit à douze chaque fois, la veille de la Fête-Dieu, aux frais de la ville.
Ils traitèrent magnifiquement le légat du Pape, quand il vint chez eux faire l’enquête préparatoire au procès de réhabilitation. Ils accueillirent de même, avec encore plus d’allégresse, l’inquisiteur Bréhal et l’évêque de Coutances, qui leur apportaient la nouvelle de l’heureuse issue du procès.
Ils eurent des égards touchants pour la famille de la Pucelle.
Sa mère, qui était venue se fixer à Orléans, vers 1440, étant tombée malade à son arrivée, la municipalité ne recula pas devant la dépense pour la faire bien soigner. De plus, elle lui alloua une pension mensuelle, qui lui fut fidèlement payée jusqu’à sa mort (1458).
Pierre du Lys fut également l’objet d’attentions délicates.
Il reçut des cadeaux de la ville et une place d’honneur lui était 301réservée dans la procession du 8 mai, dont il sera question plus loin. Le chapitre de Sainte-Croix lui afferma, par bail emphytéotique et pour une légère redevance, son domaine des Baigneaux. De son côté, le duc d’Orléans lui concéda, à lui et à son fils, Jean du Lys, l’usufruit de l’Île-aux-Bœufs, leur vie durant. À l’occasion de son mariage, ce Jean du Lys reçut un cadeau de seize livres parisis et
comme il n’avait point de bon vieil vin de provision pour pouvoir festoyer, la ville lui fit délivrer cinquante-une pintes de vin, tant blanc que vermeil.
Après la réhabilitation, les dames d’Orléans firent ériger un monument de bronze en l’honneur de la Pucelle, devant le pont, théâtre d’un de ses plus glorieux exploits. Abattu par les Huguenots, en 1562, ce monument fut remplacé par un autre, qui subsista jusqu’à la Révolution.
Le témoignage le plus démonstratif de la reconnaissance, toujours vivante au cœur des Orléanais envers la Pucelle, est, sans contredit, la grande fête commémorative du 8 mai, instituée pour célébrer l’anniversaire de la levée du siège. Le lendemain de ce jour mémorable,
il fut statué qu’une procession serait faite le huitième de mai ; que chacun y porterait lumière ; qu’on irait jusqu’aux Augustins et partout où avait été le combat ; on ferait station en chacun lieu, service convenable et oraisons ; les douze procureurs de la ville auraient en leurs mains chacun un cierge, où seraient les armes de la ville.
Cette procession solennelle, inaugurée par la Pucelle elle-même, le jour du départ des Anglais, s’est fidèlement perpétuée jusqu’à nous. Supprimée aux plus mauvais jours de la tourmente révolutionnaire, la fête du 8 mai reprit un nouvel éclat au siècle dernier. L’armée et les autorités civiles prenaient part, avec le clergé, à cette grandiose manifestation, qui attirait à Orléans des foules énormes.
Dans la seconde décade du XXe siècle, la fête, tout en continuant d’être célébrée au jour fixé, fut complètement dénaturée par le fait d’une municipalité sectaire et d’un gouvernement 302athée : le clergé ne figurait plus à la procession, dans laquelle une place était réservée aux francs-maçons : et, d’autre part, l’armée et les autorités civiles ne participaient plus en corps aux cérémonies religieuses, qui ont lieu à la cathédrale.
Mais les élections de 1919 ayant amené au pouvoir des hommes animés de meilleurs sentiments, la fête reprit, en 1920, son caractère traditionnel. Le maréchal Foch, invité par la municipalité d’Orléans, y assistait, heureux d’apporter, en sa qualité de maréchal de France et d’Angleterre, à notre Sainte nationale, l’hommage des deux nations, autrefois ennemies, dont les armées, combattant ensemble sous ses ordres, venaient de terminer la Grande Guerre par d’éclatantes victoires.
303Chapitre V Jeanne d’Arc enfin glorifiée
§1. Publication des procès-verbaux officiel des deux procès, avec de nombreux écrits du XVe siècle
L’Histoire de Jeanne d’Arc, d’après ses propres déclarations (4 vol. in-8°), composé par Le Brun de Charmettes et publiée en 1817, réalisait un progrès notable sur les publications antérieures, parce que l’auteur avait mis à profit les savantes recherches de L’Averdy, sur les deux procès. En effet,
pour tout homme de bonne foi, — dit M. G. Hanotaux, — la lecture des deux procès est irrésistible : ce sont certainement les plus étonnants documents humains qu’ait laissés à l’homme l’histoire de l’humanité. Les procès remis en lumière, c’est une nouvelle réhabilitation de Jeanne d’Arc qui commence.
Ces précieux documents, restés longtemps à peu près ignorés ou inutilisés, furent publiés, vers le milieu du XIXe siècle (1841-1849), par Jules Quicherat. À la suite des procès-verbaux officiels, le savant paléographe inséra de nombreux écrits du XVe siècle, chroniques et autres, relatifs à la Pucelle, la plupart inédits. Après la publication de ce recueil, rien ne manquait plus aux historiens pour écrire l’histoire vraie de l’héroïne et aux théologiens pour apprécier les vertus de la sainte.
Cinquante ans plus tard, le Révérend P. Ayroles entreprit, non seulement de vulgariser l’œuvre de Quicherat, en traduisant en français le texte latin des deux procès, et de la 304compléter par la publication de nouveaux documents inédits, mais encore d’éclaircir certaines questions et de rectifier nombre d’erreurs ou d’appréciations fausses, émises par des historiens rationalistes et par Quicherat lui-même, dans l’ouvrage intitulé : Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc. Son recueil, qui a pour titre : La vraie Jeanne d’Arc (1890-1902) ne comprend pas moins de cinq gros volumes in-4°. C’est le plus complet qui existe actuellement.
§2. Hommages rendus à la Pucelle
Grâce à ces publications magistrales, la physionomie de la Pucelle est maintenant dégagée des ombres que l’ignorance avait accumulées autour d’elle et les écrivains, qui veulent se donner la peine de l’étudier, ont en main tout ce qu’il leur faut pour en tracer un portrait véridique. Beaucoup s’y sont essayés, dans ces dernières années, avec plus ou moins de bonheur. Leurs ouvrages ont popularisé le nom de l’héroïne française dans le monde entier. Malheureusement plusieurs, même parmi ses plus sincères admirateurs, ne la voient qu’à travers le voile de leurs préjugés philosophiques et la peignent, sans le vouloir, sous de fausses couleurs. Quelques-uns vont plus loin ; entraînés par leurs passions sectaires, ils la défigurent odieusement.
Ainsi, à l’exemple du Sauveur du monde et pour des motifs analogues, la Libératrice de la France, pour être mieux connue, n’en reste pas moins un signe de contradiction.
1° Jeanne d’Arc et les écrivains de nos jours
Catholiques
Ceux-là seuls qui admettent la réalité de l’ordre surnaturel et divin sont en état de comprendre la merveilleuse histoire de la Pucelle ; pour les incrédules, elle présentera toujours une énigme indéchiffrable, parce que le surnaturel divin a été le moteur essentiel de cette vie, à nulle autre pareille.
305Remarquons, en effet, que, du commencement à la fin de sa carrière, à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, à Rouen, partout et toujours, Jeanne s’est proclamée l’envoyée de Dieu, pour rétablir Charles VII sur le trône de ses pères et chasser de France l’Anglais envahisseur. Elle affirmait en outre être dirigée, dans l’accomplissement de sa mission, par les conseils d’esprits célestes, ses Voix, qui lui transmettaient les ordres de Dieu. Voilà le fait capital, qui domine toute sa vie et qui seul peut l’expliquer. Les grandes choses, réalisées par cette jeune paysanne complètement illettrée, ne sont que la conséquence de son obéissance aux ordres qu’elle recevait du Ciel. Tout son mérite — et il est grand — consiste à avoir été un instrument docile entre les mains de Dieu, malgré les répugnances de la nature. Telle se présente Jeanne d’Arc aux yeux des catholiques.
Telle nous la dépeignent MM. H. Wallon, Marius Sepet, Ph.-H. Dunand, J.-B. Ayroles, H. Debout, etc., qui ont dans ces derniers temps, raconté sa merveilleuse histoire. Les faits évidemment surnaturels, dont elle est tissée, n’ont d’ailleurs rien qui puisse choquer des esprits habitués à s’éclairer aux lumières de la foi. D’un autre côté, cette intervention miraculeuse de Dieu, en faveur de notre pays, n’est-elle pas de nature à réjouir des cœurs français ?
Libres-penseurs : A. France
Tout autre est l’état d’esprit des libres-penseurs, qui affichent un dédain superbe vis-à-vis de tout ce qui touche à la religion. Le surnaturel, dont la vie de Jeanne est tout imprégnée, les déconcerte et les irrite. Les uns, affectant de ne le pas voir, ne laissent pas pour cela d’exalter les hauts faits de l’héroïne, son courage indomptable et son ardent patriotisme. Mais il en est d’autres — et ce sont des Français ! — qui s’attaquent odieusement à sa mémoire.
La Vie de Jeanne d’Arc, par M. Anatole France, membre de l’Académie française, dépasse en ignominie tout ce qui s’est fait dans ce genre. C’est le roman ou mieux, la caricature de la 306Pucelle que le lecteur trouve dans cet ouvrage. Le brillant écrivain l’y dépeint sous les traits d’une pauvre fille, à moitié, idiote, à peu près inconsciente, victime de perpétuelles hallucinations ; au demeurant, une petite sainte, aussi présentable que d’autres de la même époque. Sa prétendue mission est l’œuvre de prêtres inconnus, qui la suggestionnaient. Et comment l’a-t-elle remplie !
Mener les hommes d’armes à confesse, c’était tout son art militaire… La cause du roi, elle la servit de deux manières : en donnant confiance aux gens d’armes de son parti, qui la croyaient chanceuse, et en faisant peur aux Anglais, qui s’imaginaient qu’elle était le diable. [Aussi,] on ne lui demandait jamais conseil, on l’emmenait comme un porte-bonheur, et on la montrait comme un épouvantail aux ennemis.
Les faits merveilleux, attestés par de si nombreux témoins, autant de contes, inventés par l’imagination populaire ; car Jeanne fut
dès la première heure et pour toujours, peut-être, enfermée dans le buisson fleuri des légendes.
Ce pamphlet — car ce n’est pas autre chose, malgré les prétentions de l’auteur à une scrupuleuse exactitude historique — a soulevé, dans le monde savant, une réprobation unanime.
Nous ne sommes plus, — dit M. Funck-Brentano, — dans le domaine historique, pas même dans celui du roman, mais dans la région vaste et accidentée des contes fantastiques.
M. Luchaire, professeur à la Sorbonne, porte le même jugement :
Toute comparaison mise à part, — dit-il, — il n’y a pas si loin qu’on pense de la Rôtisserie de la reine Pédauque (roman de M. A. France) à la Vie de Jeanne d’Arc.
Enfin, le célèbre historien anglais, Andrew Lang, après avoir relevé dans l’ouvrage de l’académicien français, des centaines d’inexactitudes, de bévues, d’erreurs manifestes, ajoute :
Jamais nous ne pouvons nous fier aux affirmations de M. France. Toutes ces erreurs et ces fables, dont il proclame qu’il les a puisées aux meilleures sources, tout cela n’est qu’un produit de son imagination, inventé pour soutenir l’explication qui veut que Jeanne ait été une simple 307d’esprit illuminée…, joignant à son idiotie un état à peu près perpétuel d’hallucination.
À ces critiques, toutes fortement motivées, M. France répondit par un superbe dédain, en affirmant, contre l’évidence même, que ceux qui ont condamné son œuvre
n’ont pu y découvrir aucune erreur grave, aucune inexactitude flagrante.
Le coup avait cependant porté et l’aigreur d’un amour-propre profondément blessé se trahit dans les lignes suivantes, extraites d’un de ses ouvrages subséquents :
Le lecteur ne cherche jamais dans une histoire que ce qu’il sait déjà. Si vous essayez de l’instruire, vous ne ferez que l’humilier et le fâcher. Ne tentez pas de l’éclairer, il criera que vous insultez à ses croyances. Un historien original est l’objet de la méfiance, du mépris et du dégoût-universel.
Le mépris et le dégoût sont bien, en effet, les sentiments que provoque son œuvre.
Rationalistes : Quicherat, Lang, Hanotaux
Entre les libres-penseurs athées et les catholiques viennent se ranger, plus ou moins rapprochés de ceux-ci ou de ceux-là, les rationalistes, qui, de parti pris, rejettent le surnaturel, ou, du moins, n’en veulent pas tenir compte.
1° Les historiens rationalistes du dernier siècle, Michelet, Vallet de Viriville, Henri Martin, Quicherat, etc., etc., professent généralement une grande admiration pour la personne et l’œuvre de la Pucelle. Volontiers ils proclament que la carrière de Jeanne d’Arc est la merveille de notre histoire et de toutes les histoires. Mais ils s’arrêtent, déconcertés, devant les faits surnaturels qu’ils y rencontrent à chaque pas. Quelquefois, ils en hasardent une explication embarrassée, qui ne les satisfait pas eux-mêmes ; le plus souvent, ils passent sans vouloir en donner leur avis.
J. Quicherat a exposé loyalement l’attitude réservée, que ses principes rationalistes lui imposaient vis-à-vis des faits surnaturels et dont il ne voulut jamais se départir :
J’ai parlé tant de fois, — dit-il, — de mission et de révélation qu’il convient de m’expliquer sur ces mots. Le fait des Voix qu’elle (Jeanne) entendait, 308tient une si large place dans son existence qu’on peut dire qu’il en était devenu la loi. En dehors de la vie commune, elle ne disait et ne faisait rien qui ne lui eût été conseillé par ses Voix.
Cela est parfaitement exact et l’aveu ne manque pas de valeur sous une plume rationaliste.
Mais si vous lui demandez quel sens il attache à ces mots, mission, révélation, il vous répond :
Je m’en sers sans prétention aucune de leur faire signifier plus que l’état de conscience de Jeanne, lorsqu’elle soutenait, avec une fermeté si inébranlable, qu’elle était envoyée de Dieu, que Dieu lui dictait sa conduite par l’entremise des saints et des anges. Comme, sur ce point, la critique la plus sévère n’a pas de soupçon à élever sur sa bonne foi, la vérité historique veut qu’à côté de ses actions, on enregistre le mobile sublime qu’elle leur attribuait… Maintenant, — continue-t-il, — il est clair que les curieux voudront aller plus loin et raisonner sur une cause, dont il ne leur suffit pas d’admirer les effets : Je n’ai point de solution à leur donner.
Cet aveu d’impuissance est d’un honnête homme, malheureusement aveuglé par ses préjugés d’école, qui ne lui permettent bas de plonger son regard dans le monde surnaturel. Il est d’ailleurs incomparablement plus digne et plus respectueux que les explications imaginées par d’autres rationalistes moins réservés, Michelet, par exemple, qui prétend que Jeanne réalisait ses idées et en faisait des êtres. Autant dire tout crûment qu’elle était folle.
2° Deux historiens rationalistes, l’écossais Andrew Lang et l’académicien français Gabriel Hanotaux, ont publié récemment des biographies de la Pucelle, qui seraient excellentes, s’il n’y manquait pas la note catholique. Au lieu de jeter, comme leurs prédécesseurs du siècle dernier, un voile discret, sur les faits surnaturels, ils n’hésitent pas à les mettre en lumière.
S’il y a, — dit M. Lang, — dans la carrière de Jeanne, des faits que la science ne peut expliquer, je ne les regarderai pas pour cela comme faux.
309M. Hanotaux, tout en s’efforçant de rester sur le terrain rationaliste, s’y sent évidemment mal à l’aise. La thèse catholique ne semble pas trop lui répugner et il n’aurait que peu de chemin à faire pour en rejoindre les adhérents. Ainsi, après avoir cité le Dr Dumas, proclamant que, par son intelligence, par sa volonté, Jeanne resta saine et droite, il en tire cette conclusion :
Mais alors, les visions, les Voix, tout cet appareil ultra-terrestre, dont son propre témoignage a entouré sa vie ?… Puisqu’elle n’a jamais menti, elle a vu les anges et les saintes, elle a reçu les ordres divins, elle a perçu de ses sens et subi, de son intelligence et de sa volonté, toute cette intervention céleste, qui lui imposa sa mission.
Il en est ainsi, en effet, et les catholiques ne disent pas autre chose.
Le rationaliste montre néanmoins ailleurs le bout de l’oreille.
Qu’on admette l’intervention divine,
soit ; M. Hanotaux ne chicanera pas à ce sujet ; mais, d’autre part,
qu’on suppose l’action obscure d’une de ces lois de survie de l’humanité ( ?) que l’histoire et la science détermineront peut-être un jour ( ! ?),
il l’admet aussi. D’ailleurs, quelle que soit l’hypothèse qu’on préfère, il affirme que
l’apparition de Jeanne d’Arc a quelque chose de surhumain et participe du mystère ; elle est certainement, — dit-il, — placée au-dessus du cours ordinaire des choses humaines, à la hauteur où la religion l’a mise, où la raison la maintient.
On ne saurait mieux dire. Cet éclatant hommage, rendu à la Pucelle, doit faire oublier la malencontreuse évocation des lois de survie de l’humanité, expression vide de sens, jargon incompréhensible d’une philosophie aux abois.
2° La Pucelle et l’Église
Trois jugements solennels de l’Église
Jeanne d’Arc a été l’objet de trois jugements solennels de l’Église : à Poitiers, une commission officielle d’évêques et de 310théologiens proclama bien haut, après mûr examen, l’éminente vertu de la jeune paysanne, qui venait apporter le secours de Dieu à la France ; — après sa mort, le Pape fit réviser le procès de condamnation et le tribunal, qu’il institua à cet effet, la déclara parfaitement innocente des crimes, qui lui avaient été imputés et dont la haine des Anglais s’acharnait à flétrir sa mémoire ; — enfin, de nos jours, l’Église a reconnu l’héroïcité de ses vertus ; elle la présente aux hommages du peuple chrétien et lui a décerné les honneurs de la canonisation.
Quicherat s’étonnait, à bon droit, qu’on ne l’eût pas fait dès le XVe siècle :
Celle, — dit-il, — qui avait réalisé la perfection chrétienne dans des conditions, où jamais personne n’avait osé la concevoir, celle qui s’était manifestée aux hommes avec toute l’apparence du miracle, cette sainte n’obtint pas le culte réservé aux saints, dont son siècle fut prodigue. Ce fut là l’effet immédiat du procès de Pierre Cauchon, effet que la réhabilitation, prononcée plus tard, ne parvint pas à détruire.
Si Jeanne d’Arc a attendu si longtemps les honneurs religieux, que l’Église décerne aux saints, la France seule est responsable de ce retard. En effet, le Saint-Siège ne prend point l’initiative des procès de canonisation ; il se contente de recevoir les demandes et d’examiner les raisons à l’appui, qui lui sont présentées par les intéressés. Ici, le principal intéressé était le roi de France ; or, ni Charles VII, ni ses successeurs ne firent la moindre démarche en ce sens. À leur défaut, des évêques auraient pu se donner cette mission ; mais, si l’un d’eux en avait eu l’idée, l’indifférence du pouvoir royal et l’opposition de l’Université de Paris l’eussent sûrement empêché d’y donner suite.
Panégyriques annuels
Les évêques, qui se sont succédé sur le siège d’Orléans, depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours, ont eu du moins le grand mérite d’entretenir pieusement le souvenir de la Libératrice, par la célébration solennelle de la fête du 8 mai. Les plus illustres orateurs de la chaire y ont exalté, chaque année, les prouesses 311de l’héroïne et les vertus de la sainte. Il arriva même que certains dépassèrent la mesure ; ainsi, en 1672, le P. Sénaut, de l’Oratoire, sur la foi d’un martyrologe gallican, qui avait inscrit Jeanne parmi les martyrs, n’hésitait pas à la proclamer Bienheureuse et engageait les fidèles à lui adresser leurs prières avec confiance. C’était devancer mal à propos le jugement de l’Église.
En 1844, le futur évêque de Poitiers, l’illustre cardinal Pie, alors simple vicaire à la cathédrale de Chartres, sut, tout en restant dans les limites de la plus sévère orthodoxie, tracer un magnifique portrait de la guerrière et de la sainte :
Je cherche en vain, — disait-il, — ce qui pourrait manquer à mon héroïne ; tous les dons divins s’accumulent sur sa tête ; pas une pierrerie à joindre à sa couronne. Par l’esprit et par le cœur, je ne connais rien de plus chrétien et de plus français que Jeanne d’Arc, rien de plus mystique et de plus naïf. En elle, la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs ; l’inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français ; c’est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière. Elle est du ciel et de la terre ; c’est une sainte qui n’a pas d’autels, que l’on invoque presque, et qu’il est permis de plaindre, que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité ; modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois…, à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux grands et aux petits ;… figure historique qui n’a son semblable nulle part.
Jeanne d’Arc, c’est une douce et chaste apparition du ciel, au milieu des agitations tumultueuses de la terre ; une île riante de verdure, dans l’aride désert de l’histoire humaine ; un parfum de l’Éden, dans notre triste exil ; et, pour parler le langage de saint Augustin, c’est Dieu venant à nous, cette fois encore, par un sentier virginal.
L’œuvre magistrale de l’abbé Pie fut comprise et goûtée 312par une petite élite d’esprits sincèrement catholiques, mais ne parvint pas à secouer l’indifférence du grand public.
Préliminaires du procès de canonisation
En tête des promoteurs du culte de Jeanne d’Arc, se place Mgr Dupanloup, l’illustre évêque d’Orléans. L’éloquent discours qu’il prononça en son honneur, à la fête du 8 mai 1855, eut un immense retentissement en France et à l’étranger. Ce coup de clairon, donné par un prélat, dont le nom faisait autorité, non seulement dans le monde ecclésiastique, mais aussi dans les milieux politiques et littéraires, éveilla l’attention publique et contribua puissamment à faire connaître et aimer la Vierge Libératrice.
En 1867, un professeur de la Sorbonne, l’abbé Freppel, qui devint plus tard évêque et député, démontrait solidement, d’après les règles fixées par Benoît XIV, que l’on trouve en Jeanne d’Arc tout ce qui autorise l’Église à décerner à ses saints les honneurs des autels.
L’idée, ainsi lancée, d’une canonisation possible et désirable, allait bientôt recevoir un commencement d’exécution.
En effet, deux ans après, la demande officielle en fut faite par Mgr Dupanloup et contresignée par une douzaine d’archevêques et d’évêques, présents à la fête du 8 mai. L’information préparatoire, retardée par les travaux du concile et par les graves événements qui suivirent, ne fut achevée qu’en 1876. Rome la jugea d’ailleurs insuffisante : on y avait bien mis en relief les prouesses de l’héroïne, mais on n’avait pas fait valoir, autant qu’il eût fallu, les vertus de la sainte. Tout était à recommencer.
Cependant la cause de la vierge française était devenue de plus en plus populaire ; une foule de pétitions en sa faveur arrivaient à Rome de toutes les parties du monde. On y voit figurer les signatures de 14 cardinaux, 23 archevêques, 183 évêques, 8 supérieurs généraux d’ordres religieux. À ces instances du clergé se joignaient celles du comte de Chambord, chef de la Maison des Bourbons de France, du comte de Paris, son héritier dynastique, et de nombreuses notabilités.
313Encouragé par cet élan des cœurs catholiques, Mgr Coullié, qui avait succédé à Mgr Dupanloup sur le siège épiscopal d’Orléans, entreprit et mena à bien une nouvelle information. Après un long et minutieux examen des pièces, la Congrégation des Rites se prononça unanimement pour l’introduction de la cause. Le Pape Léon XIII fut enchanté de cette décision : Jeanne est nôtre, dit-il, et il se hâta de signer le décret d’introduction. Pour franchir ce premier pas, il n’avait pas fallu moins de vingt-cinq ans (1869-1894) et il restait encore plusieurs étapes à parcourir avant de parvenir au terme ; tant l’Église apporte de circonspection dans le jugement à rendre en ces délicates matières.
Procès de béatification
L’évêque d’Orléans fut chargé par le Pape de constituer un tribunal pour instruire le procès apostolique sur le fond de la question. Le rôle de ce tribunal consistait essentiellement à établir, preuves en main, que la vie de la Pucelle présente tous les caractères de la sainteté. Ces preuves se tirent, non seulement de ses propres déclarations, enregistrées par ses ennemis dans le procès de condamnation, et des dépositions des cent vingt témoins, interrogés au procès de réhabilitation, mais aussi des écrits de ses contemporains. C’est pourquoi les historiens les plus compétents sur la question, français et étrangers, furent appelés à donner leur avis, en même temps que des théologiens.
Le tribunal, présidé par Mgr Touchet, successeur de Mgr Coullié, tint cent vingt-deux séances et enregistra cinquante témoignages, tant sur la question historique que sur les miracles attribués à l’intercession de la sainte. La copie du procès-verbal, qui fut envoyée à Rome, ne comprenait pas moins de trois mille pages in-folio.
La mort de l’avocat, chargé de la cause, puis la maladie et la mort de Léon XIII, survenues au cours du procès, en retardèrent la solution. Enfin, le 6 janvier 1904, en présence de Pie X et d’une nombreuse assistance, le secrétaire de la Sacrée 314Congrégation des Rites donna lecture du décret longtemps attendu. Il y était déclaré que
la vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc, pratiqua, dans un degré héroïque, les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité envers Dieu et envers le prochain, et les vertus morales de prudence, de justice, de force et de tempérance ; [que, par conséquent,] l’on pouvait continuer le procès, c’est-à-dire entreprendre la discussion des quatre miracles.
Ces miracles — guérisons subites de maladies graves, obtenues à la suite de prières adressées à la servante de Dieu — furent reconnus authentiques et valables. Après quoi, nouveau décret, proclamant que l’on pouvait sans crainte procéder à la béatification.
L’imposante cérémonie, fixée au dimanche de Quasimodo (18 avril 1909), se déroula dans la basilique de Saint-Pierre, au milieu d’une énorme affluence de pèlerins français. Après la lecture du Bref, qui décernait à Jeanne d’Arc les honneurs dus aux bienheureux, Mgr Touchet entonna le Te Deum.
Au même instant, le voile cachant l’image auréolée de Jeanne tomba, et les rayons d’or qui l’entouraient, s’allumèrent de mille feux. L’impression fut intense ; les larmes jaillirent des yeux et une ardente prière pour la France monta de tous les cœurs. (Mgr Debout.)
L’audience, que le Saint-Père accorda le lendemain à nos pèlerins, fut aussi des plus émouvantes. Dans le discours qu’il leur adressa, il rendait hommage à leur foi et à leur constance au milieu des épreuves qu’ils avaient à endurer ; il leur rappelait que les intérêts de la France sont intimement unis à ceux de l’Église, et se réjouissait de les voir marcher sous la bannière de Jeanne d’Arc, où semblent inscrits ces deux mots : Religion et Patrie. Comme il se retirait
le porte-enseigne du groupe orléanais de la Jeunesse catholique inclina vers lui le drapeau français. Et Pie X, saisissant l’étendard aux trois couleurs, le baisa longuement. Des applaudissements éclatèrent, pendant 315qu’une indicible émotion faisait battre les cœurs des milliers de pèlerins. (Mgr Debout.)
La fête liturgique de Jeanne d’Arc, avec office et messe propres, put dès lors être célébrée et les tableaux ou statues de la Bienheureuse exposés à la vénération des fidèles, dans les églises de France, en attendant que la canonisation étendît le culte public de la sainte à l’univers entier.
Canonisation
Les grandioses cérémonies de la canonisation se déroulèrent, le dimanche 16 mai 1920, dans la Basilique de Saint-Pierre, au milieu d’un immense concours de clergé et de fidèles. Nous en trouvons le récit détaillé dans la Croix (18 mai) et surtout dans un article du R. P. Yves de la Brière (Études, N° du 5-20 juin), auquel nous ferons de larges emprunts :
La solennité pontificale du dimanche 16 mai, en l’honneur de sainte Jeanne d’Arc, eut, sans contestation possible, le caractère d’un incomparable hommage rendu par la Papauté, non seulement à la Sainte de la Patrie, mais, dans sa personne même, à la grandeur religieuse et historique de la France catholique.
Autour de Benoît XV, étaient réunis, ce jour-là, quarante-trois cardinaux de la Sainte Église romaine et trois cent cinquante archevêques ou évêques : parmi eux, tous les cardinaux français, tout l’épiscopat français, auxquels il faut joindre plus de six cents prêtres appartenant à l’élite du clergé de France.
La tribune d’honneur, voisine de celle des familles souveraines, avait été réservée à l’ambassade extraordinaire de France. Le choix de M. Gabriel Hanotaux, pour remplir cette mission diplomatique, était d’un effet particulièrement heureux, en raison de sa triple qualité d’ancien ministre des Affaires étrangères, de membre de l’Académie française et de très brillant historien de Jeanne d’Arc.
[Une autre tribune avait été aussi] réservée aux membres du Parlement français : environ quatre-vingts sénateurs et députés, portant leur écharpe tricolore. Parmi eux, les représentants ecclésiastiques de l’Alsace et de la Lorraine. Au premier 316rang, le général de Castelnau, en uniforme militaire, avec plaque de grand-officier de la Légion d’honneur.
Leur attitude grave et recueillie fit une profonde impression sur les Romains.
Ce n’étaient pas des curieux, qui assistaient à un beau spectacle avec une attention sympathique ; c’étaient des croyants qui venaient prier une sainte et participer à un acte solennel du culte catholique. — Près de cent cinquante personnes figuraient dans la tribune destinée à la descendance des frères de sainte Jeanne d’Arc.
Benoît XV fit son entrée dans la basilique, mitre en tête, porté sur la sedia gestatoria et escorté de la garde noble. Les cardinaux, primats, archevêques, évêques et autres dignitaires défilèrent devant lui en une longue procession et se groupèrent au pied du trône très élevé, où il vint s’asseoir. La cérémonie commença par le chant solennel des litanies des saints et du Veni Creator. Puis le Pape, prenant la parole, prononça d’une voix ferme les phrases rituelles de la canonisation, qui se terminent ainsi :
Nous déclarons et définissons que la bienheureuse Jeanne d’Arc, vierge, est sainte. Nous l’inscrivons au Catalogue des Saints. Nous ordonnons que sa mémoire soit pieusement rappelée, chaque année, dans l’Église.
On entonna ensuite le Te Deum et le gros bourdon de la basilique donna le signal d’un carillon triomphal, auquel prirent part toutes les cloches des églises de Rome, durant une heure entière.
Après le Te Deum, il est d’usage que les postulateurs de la canonisation offrent au Souverain Pontife des présents symboliques, déterminés par une gracieuse tradition : cierges de toute dimension, petits pains dorés ou argentés, petit baril de vin, de facture artistique, colombes dans une cage dorée. En les recevant, Sa Sainteté ordonna immédiatement de transmettre la cage
en hommage à la femme de notre ambassadeur extraordinaire. Le Saint-Père fit exprimer à Mme Hanotaux le vœu charmant que la colombe romaine, semblable à la colombe de l’Arche, apportât en France le rameau d’olivier, symbole de paix.
3173° Jeanne d’Arc et la France
Popularité de Jeanne d’Arc
Jeanne d’Arc fut longtemps méconnue en France. Mais, depuis un siècle, à mesure que l’histoire écartait les ombres qui cachaient, aux yeux de la foule, la beauté surhumaine de cette figure sans pareille, on vit sa popularité croître de jour en jour ; et, quand elle eut été complètement dégagée et mise en pleine lumière, le peuple français n’eut pas de peine, à y reconnaître la plus noble incarnation de son caractère tout à la fois religieux et chevaleresque, avec son humeur vive, enjouée et primesautière ; et il se prit d’enthousiasme pour la sainte patriote, qui avait bouté l’ennemi hors du pays et reforgé, pour ainsi dire, l’âme française, qu’une longue suite de désastres inouïs avait complètement désemparée. Aujourd’hui le nom de Jeanne d’Arc est dans toutes les bouches, son souvenir dans tous les cœurs, sa statue en d’innombrables églises. Ainsi se trouve réparé un long et injuste oubli.
Sourde hostilité du pouvoir
Cet élan populaire ne pouvait laisser indifférents les chefs de la nation ; bon gré, mal gré, il leur fallait ou s’y associer ou le contrarier. Alternative embarrassante ; le contrarier, c’était prendre parti contre la volonté manifeste du pays ; et, d’un autre côté, s’y associer de bon cœur était chose impossible aux sectaires, qui présidaient alors aux destinées de la France. Ennemis acharnés, non seulement de l’Église, qu’ils ont dépouillée et opprimée, mais aussi de l’armée, qu’ils ont travaillé sans relâche à affaiblir et à démoraliser, jusqu’au jour où leur haine du militarisme dut faire place à d’autres sentiments, sous le coup des menaces allemandes, nos radicaux, maîtres du pouvoir, pouvaient-ils honorer sincèrement une sainte authentique, doublée d’un habile et vaillant 318chef d’armée ? Quelques-uns s’y essayèrent pourtant, au moyen d’une distinction subtile ; la sainte leur est indifférente ou odieuse ; ils la laissent de côté ; mais la Pucelle a été un modèle de patriotisme ; il leur semble donc juste et raisonnable d’honorer la vaillante patriote.
En 1884, un député radical, M. Joseph Fabre, grand admirateur d’une Jeanne d’Arc ainsi laïcisée, proposa à la Chambre d’instituer une fête nationale en son honneur. La proposition ne trouva pas d’écho et ne fut pas même discutée. Dix ans plus tard, devenu sénateur, il reprit sa proposition devant le Sénat : la fête à instituer serait, d’après son projet, la fête du patriotisme, celle, du 14 juillet restant la fête de la Révolution. Ce projet fut voté à une assez forte majorité (8 juin 1894), grâce aux voix des sénateurs catholiques et à l’appui du ministère.
Parmi les opposants figure un certain M. Garran de Balsan, qui a droit à une mention spéciale. Cet illustre inconnu ne s’avisa-t-il pas de sommer le gouvernement d’intervenir auprès du Pape, par voie diplomatique, pour empêcher la canonisation !
Intervention maçonnique
Cependant le vote du Sénat avait jeté l’alarme dans le camp des libres-penseurs. C’est pourquoi le chef suprême de la franc-maçonnerie, Adriano Lemmi, jugea à propos d’intervenir ; voici la sommation insolente que cet Italien se permit d’adresser aux Loges françaises :
Les éternels adversaires de la raison et du progrès veulent glorifier une fille hystérique, dont l’existence fut une fourberie bigote et vicieuse, et l’imposer à l’admiration universelle. Il faut paralyser ce mouvement par tous les moyens, donner le mot d’ordre partout et montrer que s’associer à l’exaltation de cette Jeanne d’Arc, sous prétexte de patriotisme, serait tomber dans le piège clérical. Nous opposons Voltaire à Jeanne d’Arc.
Le mot d’ordre, imposé par cet étranger, fut entendu et la consigne fidèlement gardée par nos francs-maçons. La Chambre des députés, où ils étaient en nombre, ne demandait pas mieux 321que de s’y conformer. N’avait-elle pas déjà applaudi le député Lhopiteau, dénonçant avec indignation les hommages rendus à Jeanne d’Arc dans les églises et sommant le ministre de la guerre d’interdire aux officiers d’assister en tenue aux cérémonies religieuses, qui se célébraient partout en l’honneur de l’héroïne ! On devine l’accueil qu’une pareille assemblée réservait au projet voté par le Sénat. Il ne fut pas même mis en discussion.
Réponse de la nation, pétitions
Cette hostilité dédaigneuse, loin de refroidir le zèle des admirateurs de la Pucelle, ne servit qu’à l’aiguillonner. D’innombrables pétitions, parties de tous les points du pays, venaient sans relâche sommer la Chambre de sanctionner à son tour le vote du Sénat. Le rapporteur d’une des commissions, officiellement chargées de leur examen, constate qu’elles sont
couvertes de milliers de signatures, appartenant à tous les cultes, à tous les partis, à tous les milieux, à toutes les conditions, à toutes les classes de la société… C’est pourquoi, — ajoutait-il, — il semble évident à la commission que le grand mouvement d’opinion, qui s’est produit dans le pays, est bien l’expression du sentiment national.
N’importe ; les sectaires, qui ont si longtemps opprimé les consciences, étaient décidés à ne rien entendre.
La fête nationale de Jeanne d’Arc
Les choses en étaient là, lorsque la béatification de Jeanne vint provoquer, dans la France entière, un mouvement d’enthousiasme indescriptible. Partout, la fête de la Bienheureuse, qui tombait quelques jours après, fut célébrée avec une pompe extraordinaire et elle prit le caractère d’une grandiose manifestation nationale, malgré l’abstention forcée des municipalités. Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu rien de pareil. Ce jour-là, les cœurs de tous les bons Français battaient à l’unisson, dans un même sentiment d’allégresse et de fierté patriotique.
À Orléans, la fête dura plusieurs jours et fut d’une splendeur incomparable ; l’éclat en était rehaussé par la présence de deux 322cardinaux et d’une quarantaine d’évêques ; plus de cinquante mille personnes, étrangères à la ville, y prenaient part. La procession traditionnelle se déroula avec une majestueuse lenteur, le long des rues brillamment décorées. Au retour, les évêques, groupés sous le portail de la cathédrale, mitre en tête et crosse en main, bénirent tous ensemble la foule massée sur la place. Ce fut un spectacle inoubliable.
Depuis lors, la fête de Jeanne d’Arc se célèbre chaque année, sinon avec la même magnificence, du moins avec le même entrain, jusque dans nos moindres bourgades, et partout le peuple, sauf un petit nombre de mécréants, s’y associe de tout son cœur.
M. Joseph Fabre, qui n’ignorait pas combien Jeanne d’Arc est populaire, avait prévu ce résultat :
Remarquez, — disait-il au Sénat, — que si vous refusez de décréter la fête de Jeanne d’Arc, sous prétexte qu’elle serait une fête cléricale, il ne faut pas conclure que, pour cela, elle n’existera pas. Les adversaires de la République persisteront à la célébrer. Le résultat est qu’il y aura une fête cléricale, à côté de la fête du 14 juillet, la fête blanche, à côté de la fête tricolore. Le voulez-vous ?
— Non, répondait ingénument M. Garran de Balsan.
Hé bien ! ce que les anticléricaux désiraient éviter s’est réalisé, de manière même à dépasser leurs craintes. Car, tandis que la fête de la Révolution devient de plus en plus terne et n’est plus guère chômée que par les fonctionnaires et les ouvriers d’usine, qui ne peuvent faire autrement, la fête de Jeanne d’Arc unit la masse de la nation dans un élan spontané de foi et de patriotisme.
Après avoir dormi vingt-six ans dans les cartons du Parlement le projet du Sénat fut enfin repris, en 1920, par la nouvelle Chambre, issue des élections qui avaient eu lieu après la Grande Guerre. Adopté sans débat et à l’unanimité, il est devenu loi de l’État ; en voici la teneur :
La République française célèbre annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme. 323Cette fête a lieu le deuxième dimanche de mai, jour anniversaire de la délivrance d’Orléans. Il sera élevé, en l’honneur de Jeanne d’Arc, sur la place de Rouen où elle a été brûlée vive, un monument, avec cette inscription :
À Jeanne d’Arc
Le Peuple français reconnaissant.
4° Jeanne d’Arc et les nations étrangères
Angleterre
Jeanne d’Arc, — dit M. Barrès, — ne se borne pas à grouper autour d’elle des Français réconciliés ; sa vertu rayonne par-dessus nos frontières… En Angleterre, depuis un siècle, c’est, pour la victime de Rouen, une ère d’adoration et d’apothéose.
Le grand journal de Londres, le Times, lui consacrait, en mai 1915, un mémorable article, dont nous allons citer quelques passages :
Dans tout le moyen âge, il n’y a pas d’histoire plus simple et plus splendide, pas de tragédie plus douloureuse que celle de la pauvre petite bergère, qui, par sa foi passionnée, a relevé sa patrie des profondeurs de l’abaissement et du désespoir, pour subir la plus cruelle et la plus honteuse des morts de la main de ses ennemis.
L’élévation et la beauté morale du caractère de Jeanne ont conquis le cœur de tous les hommes ; et les Anglais se rappellent avec honte le crime dont elle fut victime.
En Jeanne d’Arc, l’Église romaine honore un type auquel non seulement une nation, mais le monde entier rendra hommage, le type de la chrétienne, bonne, tendre et pure, à une époque sensuelle et sans pitié.
Lord Mahon, au siècle dernier, et tout récemment Andrew Lang, ont écrit la biographie de la Pucelle, en rendant pleine justice à son caractère ; Thomas de Quincey lui a consacré un poème en prose ; le cardinal Moran et le R. P. Wyndham se sont attachés 324à mettre en lumière sa mission divine ; un évêque anglais, Mgr Gillis, prononça son panégyrique à Orléans, en 1857. Dans ces dernières années, une souscription populaire à dix centimes réunit en peu de temps la somme suffisante pour l’érection d’une statue de la Bienheureuse dans la cathédrale de Westminster. Ces faits, choisis entre mille, suffisent à montrer que les sentiments du peuple anglais sont en parfait accord avec les nôtres.
Allemagne
La Pucelle d’Orléans de Schiller a popularisé le nom de Jeanne d’Arc en Allemagne ; il n’y a pas de pièce, nous dit-on, qui y soulève autant d’enthousiasme. Malheureusement, l’héroïne, que les Allemands applaudissent sur la scène, ne ressemble guère à celle de l’histoire. Au lieu de la jeune fille, naïve et douce, autant que vaillante, ils n’ont sous les yeux qu’une aventurière héroïque et romanesque, dure, d’abord, jusqu’à la cruauté, puis sentimentale à l’excès, lorsque son cœur s’est laissé prendre aux charmes d’un trop séduisant ennemi.
L’Allemagne, — dit M. Goyau, — semble affecter une sorte de coquetterie à l’endroit de la Pucelle, et cette coquetterie, parfois, dans l’expression dont elle se pare, devient offensante pour nous.
Affaire de jalousie nationale, sans doute ; mais, peut-être aussi, résultat de l’oubli dans lequel la France a laissé si longtemps sa libératrice.
En 1815, un Prussien offrit jusqu’à six mille francs de sa maison natale, qui n’était plus qu’une masure délabrée. Elle appartenait alors à un ancien dragon, Nicolas Gérardin, dont le nom mérite d’être conservé ; ce brave paysan, qui n’était pas riche, puisa dans son patriotisme assez de désintéressement pour refuser la petite fortune que lui offrait le Prussien et, quelque temps après, il cédait la maison au département des Vosges pour une somme trois fois moindre. Quelle honte c’eût été de voir passer cette relique en des mains étrangères !
Russie
En Russie, avant la révolution des bolcheviks, le monde de l’armée professe une sorte de culte traditionnel 325pour Jeanne d’Arc. À l’école militaire son image orne les chambres des élèves-officiers ; quand ces jeunes gens vont subir leurs examens, ils inscrivent leurs noms au-dessous, pour prendre du courage et réussir.
L’illustre général Dragomirov a écrit une étude intéressante sur les Étapes de Jeanne d’Arc. Il admire en
cette enfant le plus sage des conseillers et des capitaines, un intrépide soldat, un logicien fécond dans la dispute, un moraliste profondément versé dans la connaissance du cœur humain.
Amérique
L’Amérique ne pouvait rester étrangère à ce concert de louanges. Les États-Unis ont élevé (1915) une statue colossale à la Vierge française, comme à la plus haute personnification du patriotisme ; et un de leurs plus célèbres écrivains, Marc Twain, n’hésite pas à la proclamer
la merveille des siècles, la créature la plus extraordinaire que la race humaine ait jamais produite.
Au Canada et dans l’Amérique latine, de grandes fêtes furent célébrées en son honneur, à Québec, à Mexico, à Buenos Aires, etc., à l’occasion de sa béatification.
Extrême-Orient
Les contrées infidèles de l’Extrême-Orient se sont elles-mêmes émues ; des églises s’élèvent, en Chine, sous le vocable de la Sainte ; une Japonaise a écrit sa biographie et la propose comme modèle aux filles de son pays.
327Épilogue
Action actuelle et future de la Pucelle, d’après M. Hanotaux
La remarquable étude de M. Gabriel Hanotaux sur Jeanne d’Arc se termine par des considérations bien dignes de fixer l’attention.
La portée de l’apparition de Jeanne d’Arc, — dit l’éminent académicien, — s’affirme par ceci, que l’action de sa vie et de sa mort n’est pas épuisée : elle dure et elle durera longtemps encore.
De même qu’il a fallu trois ou quatre siècles pour que la parole du Christ perçât la croûte des inattentions et des négligences du monde, de même, l’œuvre de Jeanne d’Arc ne se fera connaître que lentement. L’Église l’a mise sur ses autels, mais la science et la philosophie la réclament aussi : car elles se corrigeront, s’humaniseront, s’élargiront, rien qu’en essayant d’expliquer cette âme et de lui arracher son secret.
La pensée française, sauvée par elle, lui consacrera un culte perpétuel de souvenir, de recherches et de piété. Le moindre incident de cette existence exemplaire sera commenté, étudié dans sa réalité immédiate et dans son sens profond : on verra que mille choses humaines, connues et inconnues, se rapportent à la mesure de cette âme… Déjà, on sent combien les recherches nouvelles agrandissent le champ de l’histoire et de la méditation, en portant, d’un seul coup, l’humain jusqu’au divin.
La culture grecque, latine, chrétienne, méditerranéenne, gardée en Europe et sur les autres continents, ne périra pas ; elle reprendra son éclat un instant éclipsé. Il ne peut se faire qu’elle manque aux âges futurs. Par là se rétabliront, dans la vie universelle, les grands équilibres, les grandes réconciliations, 328les sages et loyaux apaisements. L’autorité et la liberté, l’individuel et le général, retrouveront leurs limites respectives et leur pondération indispensable. L’humanité n’est pas condamnée à se déchirer toujours faute de règle, à errer faute de guide, à se tromper faute de mesure. Or, tout cela est dans l’héritage antique que Jeanne à préservé… Nous ne sommes qu’à l’aube des jours qui verront s’accomplir indéfiniment sa mission.
Une prophétie de Jeanne réalisée dans la Grande Guerre
N’oublions pas que cette mission ne se bornait pas à délivrer la France du joug anglais. La célèbre Christine de Pisan écrivait, au lendemain du Sacre de Charles VII :
Détruire l’anglaiserie est le moindre des faits qui lui sont réservés ; elle a ailleurs plus hauts exploits : c’est que la foi ne périsse. Elle doit rétablir la concorde dans la chrétienté et détruire les méchants hérétiques, qui enlaidissent la foi de Dieu.
Jeanne elle-même faisait allusion à cette seconde partie de sa mission, lorsqu’elle disait, dans sa lettre aux Anglais :
Si vous lui faites raison (à la Pucelle), encore pourrez-vous venir en sa compagnie l’où (là où) que les Français feront le plus bel fait qui oncques fut fait pour la chrétienté.
On le voit, la prédiction est formelle : Les Français feront le plus beau fait, qui ait jamais été fait pour la chrétienté, et les Anglais, après avoir fait raison à la Pucelle, y pourront prendre part, en sa compagnie.
Comme elle est morte avant même que la France fût complètement délivrée, cette seconde partie de sa mission n’a certainement pas été accomplie de son vivant. Or, ses autres prophéties — et elles sont nombreuses — se sont toutes réalisées. Celle-là seule ferait-elle exception ? Doit-on la considérer comme fausse ? La question s’était posée dès le XVe siècle et un docte personnage de l’époque, Martin Berruyer, évêque du Mans, dans un mémoire, qui figure au procès de réhabilitation, répondait : Non ; car, disait-il,
qui sait si les Français ne rendront pas plus tard un service éminent à la chrétienté, en compagnie 329de la Pucelle, présente, non de corps, mais par son esprit et par son influence, si non in corpore, tamen in spiritu et virtute ?
Or, ce beau fait, prédit par Jeanne d’Arc, ne se serait-il pas accompli sous nos yeux, pendant la Grande Guerre ?
L’Union sacrée, qui, lors de la mobilisation, se produisit instantanément entre les Français, n’avait-elle pas été heureusement ébauchée sous l’influence de Jeanne d’Arc ? Depuis un quart de siècle, tous les bons citoyens, à part un petit nombre d’égarés, s’étaient habitués à communier ensemble dans un même sentiment d’admiration et de reconnaissance pour notre sainte héroïne. La gravité du danger, qui menaçait la patrie, ne fit que généraliser et renforcer ces bonnes dispositions.
Aussi, dès le premier jour, la guerre révéla au monde stupéfié une France qu’on croyait à jamais disparue, étroitement unie, ardemment patriote, profondément religieuse. À l’appel de la patrie, on vit accourir sous les drapeaux, sans démonstrations tapageuses, mais avec la ferme résolution de remplir vaillamment un devoir sacré, tout ce que le pays renfermait d’hommes valides, jeunes gens encore imberbes et pères de famille déjà grisonnants.
Chose plus admirable encore ! Malgré notre caractère national, si prompt au découragement, ce magnifique élan s’est maintenu : ni les revers du début, ni le séjour prolongé dans des tranchées humides, en face d’un ennemi invisible ; ni les vides que faisait dans leurs rangs la pluie des balles, des grenades et des obus ; rien n’a pu entamer le courage de ces guerriers improvisés ; pas plus, du reste, que la confiance de la nation dans le succès final de sa juste cause. Jamais l’héroïsme français ne s’était encore élevé et maintenu si longtemps à pareille hauteur.
Tout cela est vrai, dira-t-on ; mais ce fait, si beau qu’il soit, ne peut pas être celui qui a été prédit par la Pucelle ; car il n’est pas fait pour la chrétienté : ni la France, avec son gouvernement athée, ni l’Angleterre hérétique, ni la Russie schismatique ne combattaient pour empêcher que la foi ne 330périsse. En prenant les armes, ces puissances n’ont eu d’autre but que de repousser une injuste agression et elles ne se proposaient qu’une chose, détruire la force militaire d’une nation, qui menaçait l’indépendance de tous les peuples.
Il en est ainsi, en effet ; mais on aurait tort d’en conclure que les Alliés ne travaillaient pas pour la chrétienté. Ne savons-nous pas que, si l’homme s’agite, c’est Dieu qui le mène ? Combien de fois la Providence n’a-t-elle pas fait servir à l’exécution de ses desseins les volontés les plus rebelles ? Et pourquoi n’en aurait-il pas été de même alors, si les prétentions de l’Allemagne constituaient une menace redoutable pour la foi catholique ? Or, pour ne pas voir ce péril, il faudrait fermer les yeux à l’évidence.
En face de notre civilisation chrétienne, faite de justice, de douceur, et de bonté, se dresse la Kultur allemande, qui affiche la volonté bien arrêtée de se substituer à elle dans le monde entier. Or, cette Kultur, produit hybride du luthéranisme et d’une philosophie toute païenne, n’a pas d’autre idéal que la force,
la force disciplinée et organisée scientifiquement, mise au service de l’ambition et des plus basses convoitises.
Cet idéal, la Prusse a réussi à en imprégner l’âme allemande, par le moyen de l’école22, de la caserne et d’une bureaucratie aussi servilement obéissante que servilement obéie.
Fier de la supériorité incontestable de son organisation ; enivré par ses succès prodigieux dans l’industrie et le commerce, aussi bien qu’à la guerre ; enorgueilli d’ailleurs par le sentiment de sa force, qu’il jugeait invincible, le peuple allemand en était 331arrivé à se croire, non seulement le premier des peuples, mais la nation modèle, le peuple suprême, dont le devoir est de conduire la marche de l’humanité, de dominer le monde et de le transformer, pour son plus grand bien, en lui imposant sa Kultur. Toute la presse d’outre-Rhin n’avait qu’une voix pour le proclamer23.
Cette folie d’orgueil avait détraqué les cerveaux allemands longtemps avant la guerre. L’Allemagne au-dessus de tout ! L’Allemagne au-dessus de tout ! Tel était le cri qui jaillissait spontanément de toutes les poitrines et ne cessait de retentir d’un bout à l’autre de l’empire.
Aussi l’appel aux armes y fut-il partout accueilli avec enthousiasme.
La noble ( ! ?) race des Allemands, appelée à former l’univers à son image et à sa volonté,
allait donc enfin réaliser sa glorieuse destinée ! Car la victoire ne faisait doute pour personne.
À cet orgueil insensé se joignait, chez les luthériens, qui forment les deux tiers de la population, la haine violente du catholicisme. Dès la première ruée des hordes teutonnes en Belgique et en France, cette haine s’est signalée par l’incendie de l’Université catholique de Louvain, par la destruction ou la profanation des églises, des tabernacles, des vases sacrés, des statues des saints, et surtout par les sévices barbares exercés sur les ecclésiastiques, au cri de : Mort aux prêtres ! À bas le catholicisme ! C’est par dizaines que se comptent les prêtres fusillés par ordre des officiers ou massacrés par les soldats. 332Combien d’autres, emmenés en captivité, succombèrent aux mauvais traitements !
Les atrocités sans nombre commises par les soldats allemands, la Kultur ne peut les désavouer : car — ses penseurs le proclament :
elle n’exclut pas la sauvagerie sanglante : elle est au-dessus de la morale, de la raison et de la science24.
Elle est aussi, par là même, l’ennemie irréconciliable de l’Église catholique, gardienne vigilante de la morale, de la raison et de la science. Avant de réaliser ses prétentions et d’établir son règne sur le monde, il lui faut, de toute nécessité, faire disparaître sa rivale ou la réduire à l’impuissance.
Les tenants de la Kultur, conséquents avec leurs principes, espèrent bien y arriver, après une longue lutte des esprits. L’un d’eux célèbre d’avance, dans le Tag25, le triomphe de l’antique esprit germanique sur la mentalité latine, qui domine l’humanité depuis tant de siècles.
Il s’agit, — dit-il, — de mettre sur le pinacle l’idéal allemand plus beau et autrement meilleur que l’idéal latin,… qui a pris naissance en Orient et dont le centre est à Rome. Cet idéal latin, qu’il s’agit de renverser, c’est l’Église catholique.
Détruire, avec l’Église catholique, l’idéal chrétien et y substituer 333l’idéal allemand, c’est-à-dire le culte de la force brutale et rapace, qui était celui des anciens Germains, tel est donc le but que le peuple de Luther poursuivait, les armes à la main.
Les choses étant ainsi, n’est-il pas évident que les nations coalisées contre l’Allemagne luttaient pour la chrétienté, qu’elles en aient eu conscience ou non ? Car un des résultats de leur victoire, et non le moindre, a été d’empêcher que la foi ne périsse, sous les étreintes de la Kultur antichrétienne.
Or, la France a tenu sans contredit, le principal rôle dans ce drame, où se jouaient les destinées du monde et celles de l’Église. C’est elle que le colosse allemand voulait écraser en premier lieu, comme son adversaire le plus redoutable ; et ce sont les Français qui ont, les premiers, brisé son élan et changé en déroute sa marche triomphante du début.
Maintenant donc qu’il est définitivement abattu, n’est-on pas autorisé à dire que les Français ont fait le plus beau fait qui ait jamais été fait pour la chrétienté ? Et cela, sous les auspices de Jeanne d’Arc et avec le concours des Anglais qu’elle avait elle-même invités à en partager la gloire.
Fin
335Appendice
I. Sources historiques
1. Les deux procès
Les pièces authentiques des deux procès, — procès de condamnation et procès de réhabilitation — s’offrent, en premier lieu, à l’historien de la Pucelle. Nulle part ailleurs, il ne pourra puiser des renseignements plus abondants et plus sûrs.
Ce sont certainement, — dit M. Hanotaux, — les plus étonnants documents humains qu’ait laissés à l’homme l’histoire de l’humanité.
Dans le procès de condamnation, Jeanne raconte elle-même sa vie, expose le mobile de ses actions, met, en un mot, son âme à nu, en présence d’ennemis acharnés, qui ont enregistré eux-mêmes ses déclarations. Au procès de réhabilitation, ce sont cent vingt personnes de tout sexe et de toute condition, paysans et bourgeois, nobles et roturiers, ecclésiastiques et laïques, hommes de guerre et hommes de loi, qui déposent, sous la foi du serment, au sujet de faits dont ils ont été témoins. Leur témoignage présente d’ailleurs toute garantie de véracité, à cause de leur âge avancé et de leurs sentiments religieux.
2. Les écrits des contemporains
Après ces documents incomparables, viennent se placer les écrits des contemporains.
Ces écrits sont nombreux et variés : lettres, dans lesquelles Perceval de Boulainvilliers, Alain Chartier, les jeunes seigneurs de Laval, relatent et apprécient les faits, qui viennent de se passer sous leurs yeux ; mémoires de Gerson et de Gélu sur la mission de la Pucelle ; poème de Christine de Pisan célébrant ses 336exploits ; lettres-journal de la Chronique Morosini, où se trouvent enregistrées, au jour le jour, les nouvelles apportées par la renommée, etc. Tous ces écrits ont été composés du vivant de Jeanne.
Un peu plus tard, nombre d’écrivains entreprirent de raconter ses hauts faits dans un récit suivi. Mais, comme l’imprimerie n’était pas encore inventée à l’époque où furent composées les premières chroniques, un certain nombre d’entre elles restèrent enfouies dans les bibliothèques particulières ou dans les archives publiques et n’ont été publiées qu’au milieu du dernier siècle, quelques-unes plus récemment. Elles diffèrent naturellement les unes des autres, quant au mérite de la composition et à l’exactitude historique, mais bien plus encore par l’esprit qui les a dictées. Les unes ont été rédigées par des Français ; d’autres par des Bourguignons ; d’autres enfin, par des étrangers, italiens, allemands, etc. Mais toutes s’accordent à proclamer l’immense renommée que la Pucelle s’était acquise parmi ses contemporains.
§1 Chroniques françaises
Les chroniques, rédigées par des partisans de Charles VII, sont les plus nombreuses et les plus exactes ; leurs auteurs étaient mieux placés pour bien connaître les faits. Elles se complètent d’ailleurs mutuellement et les divergences, qu’on y rencontre çà et là, ne portent ordinairement que sur des détails de minime importance.
La Chronique de la Pucelle
est incontestablement, — dit M. de Beaucourt (Histoire de Charles VII) — la source la plus importante pour l’histoire de la vierge inspirée.
Elle fait partie d’un ouvrage considérable, la Geste des nobles, rédigé par Guillaume Cousinot, chancelier du duc d’Orléans et ami de Jacques Boucher, l’hôte de Jeanne à Orléans. Son fils, Cousinot de Montreuil, l’un des conseillers les plus écoutés de Charles VII, puis 337de Louis XI, continua l’œuvre de son père et la compléta, d’après ses renseignements personnels, sans prendre la peine de fondre ensemble les deux rédactions ; d’où il résulte qu’un même fait est assez souvent raconté avec des détails différents. Ce défaut de composition n’enlève d’ailleurs rien à la valeur historique de l’ouvrage. On y suit pas à pas la Pucelle à Domrémy, à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, à Orléans, dans les campagnes de la Loire et du Sacre et enfin sous les murs de Paris. La suite fait défaut, soit qu’elle ait été perdue, soit que l’auteur ne l’ait pas écrite.
La vie guerrière de Jeanne d’Arc occupe une grande place dans la Chronique de la maison d’Alençon, composée, en 1436, par Perceval de Cagny, écuyer et maître d’hôtel de Jean II, le beau duc.
Je n’hésite pas, — dit Quicherat, — à mettre Perceval de Cagny en tête des chroniqueurs qui ont parlé de la Pucelle. Cet honneur lui revient, comme au mieux instruit, au plus complet, au plus sincère, à celui qui, le premier en date, a témoigné pour elle et d’une manière digne d’elle, dans un écrit destiné à la postérité.
Il a vécu dans l’intimité de l’héroïne et son récit est celui d’un témoin oculaire. Nul autre ne présente, avec plus d’exactitude et de relief, les campagnes de la Loire et du Sacre, l’attaque de Paris et le retour de l’armée à Gien. L’affection, que ce bon serviteur porte à son jeune maître, ne le rend point partial en sa faveur. Il lui eût été facile de lui attribuer la gloire des succès obtenus par l’armée, qu’il commandait en chef ; au lieu de cela, il en renvoie tout le mérite à la Pucelle. Partout et en toute circonstance, il la montre jouant le premier rôle, le duc se contentant de seconder ses desseins et de transmettre ses ordres.
Le Journal du siège d’Orléans, composé vraisemblablement après la réhabilitation, fut déposé aux archives de la ville en 1466. Son auteur, Guillaume Cousinot, fait preuve de partialité en faveur des nobles, qu’il vante outre mesure, rabaissant d’autant le rôle de la Pucelle et des milices communales. 338Il est juste cependant de reconnaître qu’il donne, sur l’entrée de Jeanne à Orléans et sur l’emploi de son temps les jours suivants, des détails du plus grand intérêt, qu’on chercherait vainement ailleurs. À partir de la campagne de la Loire, il se contente d’abréger la Chronique de la Pucelle.
Ainsi fait également Jean Chartier, religieux de Saint-Denis et historiographe du roi. Il composa, vers 1443, deux chroniques, l’une en mauvais français, l’autre en mauvais latin.
Le Greffier de La Rochelle a consigné, dans les registres de la municipalité, les principaux faits guerriers de la Pucelle, à mesure, semble-t-il, qu’ils venaient à sa connaissance.
La Chronique de Tournay, rédigée, comme la précédente, par un scribe officiel, est d’une exactitude remarquable en ce qui concerne la Pucelle. Elle s’étend longuement sur la délivrance d’Orléans et raconte, d’une manière succincte, les faits postérieurs.
Thomas Basin, évêque de Lisieux, sous la domination anglaise, mais resté bon Français, a écrit sur Jeanne d’Arc, d’après ses souvenirs personnels. Mal placé pour bien connaître les faits, il s’en faut que ses récits soient toujours exacts.
Parmi les écrivains français, contemporains de la Pucelle ou appartenant à la génération suivante, qui lui ont consacré des notices, nous citerons, pour mémoire :
- Charles le Bouvier, dit Berry, héraut du roi de France ;
- Mathieu Thomas, dans son Registre delphinal ;
- Pierre Sala, dans les Hardiesses des rois ;
- l’Abréviateur du procès ;
- Alain Bouchard, dans les Grandes Annales de Bretagne ;
- Jean Bouchet, dans ses Annales d’Aquitaine ;
- Jean de Mâcon, auteur présumé de la Chronique de la délivrance d’Orléans et de la Fête du 8 mai ;
- Guillaume Gruel, dans sa Chronique d’Arthur de Richemont, etc., etc.
La plupart de ces ouvrages sont assez frustes ; il y a cependant à glaner, dans quelques-uns, certains renseignements utiles.
341§2 Chroniques bourguignonnes
La Chronique de Monstrelet est la mieux rédigée, la plus complète et la plus exacte de toutes celles qui ont été écrites par des Bourguignons. Elle s’étend de 1400 à 1440. Monstrelet, gentilhomme picard, au service de Jean de Luxembourg, est généralement bien renseigné et sincère dans son récit. Le plus gros reproche qu’on puisse lui adresser est d’avoir donné crédit à la fable de la Pucelle, servante d’auberge à Neufchâteau. Il a aussi parfois des oublis qui ne sont sûrement pas involontaires ; ainsi il déclare ne pas se rappeler les propos qui s’échangèrent entre le duc de Bourgogne et Jeanne prisonnière, au cours d’une entrevue à laquelle il avait assisté. Autre oubli : en quittant la captive au château de Beaurevoir, pour passer à un autre sujet, le chroniqueur prend l’engagement d’y revenir pour raconter la suite de sa captivité, et assurément personne n’était mieux en situation de le faire ; mais il oublie sa promesse et ne s’occupe plus de la victime des Anglo-Bourguignons que pour enregistrer la lettre par laquelle le gouvernement anglais informait les souverains de l’issue du procès. Le courtisan a arrêté la plume de l’historien.
La Chronique des Cordeliers glisse rapidement sur la délivrance d’Orléans et les campagnes de la Loire et du Sacre. Elle s’étend davantage sur les faits qui précédèrent et suivirent l’attaque de Paris. C’est là seulement qu’on trouve le texte des trêves, conclues entre Charles VII et le duc de Bourgogne. Cette chronique ne présente rien de défavorable à la Pucelle.
Il en est de même de celle de Gilles de Roye, moine bernardin.
On pourrait en dire autant de celle de Chastellain, historiographe du duc de Bourgogne, s’il n’avait pas tenté de justifier l’œuvre de Cauchon, en avançant que les faits de la Pucelle
recouvraient plusieurs hérésies et étranges choses bien périlleuses.
342Pierre Cochon, auteur d’une chronique normande, ennemi déclaré des Armagnacs, ne pouvait guère rendre justice à celle qui avait combattu dans leurs rangs ; il s’abstient du moins de l’injurier.
Les notes de Clément de Fauquembergues, greffier du Parlement, fournissent de précieux renseignements sur l’attaque de Paris.
Le chapitre, que le moine belge, Pierre Empis, a consacré à la Pucelle, lui est très favorable.
Les trois chroniqueurs bourguignons, qui nous restent à citer, sont, au contraire, animés de sentiments haineux contre elle. Wavrin de Forestel, bâtard issu d’une grande famille picarde, a laissé le récit de la délivrance d’Orléans et de la campagne de la Loire. Attaché à la personne de Fastolf, il avait, à la bataille de Patay, suivi son maître dans sa fuite. Ce souvenir ne le disposait pas à l’impartialité : son récit s’en ressent.
Lefèvre de Saint-Rémy, familier du duc de Bourgogne, affecte vis-à-vis de la Pucelle un ton dédaigneux et vise à rapetisser son rôle, non toutefois sans rendre justice à sa vaillance :
La Pucelle, — dit-il, — la toute dernière, soutenait le faix de ses adversaires, quand elle fut prise.
Mais le plus haineux des trois est, sans contredit, Jean Chuffart, chanoine de Notre-Dame, l’auteur présumé d’un recueil de faits, enregistrés au jour le jour, de 1408 à 1449, et publié sous le titre de Journal d’un bourgeois de Paris. Ce faux bourgeois, ancien cabochien, dévoué corps et âme au parti bourguignon et suppôt convaincu de l’Université, dont il avait été chancelier, haïssait d’instinct la Pucelle. À ses yeux, elle est une femme toute remplie de l’esprit de l’ennemi d’enfer ; ou, ce qui est pire encore, une créature en forme de femme ; ce qu’elle est ? Dieu le sait. Il semble pourtant qu’un doute se glissa, à la fin, dans cet esprit prévenu : après avoir raconté le supplice de Jeanne, il ajoute :
Il n’en manquait pas, là et 343ailleurs, qui disaient qu’elle était martyre et cela pour son droit seigneur ; les autres disaient que non ; ainsi parlait le peuple. Mais, quelque mauvaiseté ou bonté qu’elle eût faite, elle fut brûlée.
§3 Chroniques étrangères
De nombreux documents, recueillis de divers côtés, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Venise, à Rome et jusqu’à Constantinople, sont là pour témoigner que la gloire de la Pucelle avait rayonné bien au delà des frontières de la France. Nous allons citer quelques-uns des plus importants.
Le plus considérable des documents italiens est un recueil de vingt-trois lettres, écrites par divers personnages et insérées dans la Chronique de Morosini. Leurs auteurs, placés loin du théâtre des événements, ne les ont appris que par des correspondances particulières ou par la rumeur publique ; de là, les erreurs innombrables qui émaillent leurs récits ; on ne peut s’en rapporter à eux, quant à l’exactitude des faits ; mais ce sont des témoins désintéressés de l’admiration, suscitée par la Pucelle, et ils méritent d’être cités à ce titre.
Pancrace Justiniani écrit de Bruges à son père, deux jours après la délivrance d’Orléans, pour lui annoncer le grand événement ; il ajoute :
Ce que je lis, dans les lettres de tant de personnes dignes de foi, me fait devenir fou. Beaucoup de barons marchent à la suite de la demoiselle et bien des gens du peuple se rangent autour d’elle. Elle discute avec des maîtres en théologie, si bien que l’on croirait que c’est une autre sainte Catherine.
Le même, dans une lettre du 27 juillet, après le Sacre :
Nous pouvons bien dire que, de nos jours, nous avons vu des choses très merveilleuses.
Dans une autre du 20 novembre :
Ce qui est évident pour tous, c’est que, à l’ombre de la demoiselle, se sont accomplis des événements tels qu’ils démontrent qu’elle est l’envoyée de Dieu.
344Un autre correspondant enchérit encore : à ses yeux, la demoiselle est
un bel ange, venu et envoyé de Dieu pour relever le beau pays de France, qui était perdu sans ce secours. Ces merveilles ne sont pas l’œuvre d’une vertu humaine ; c’est Dieu qui les accomplit. De même que, par une femme, Notre-Dame Sainte Marie, il a sauvé le genre humain, de même, par cette demoiselle, vierge pure et innocente, il a sauvé la plus belle partie de la chrétienté. Voilà des choses qui paraissent incroyables ; moi-même, j’ai été très longtemps à les croire, et pourtant elles sont vraies.
Même enthousiasme chez Æneas Sylvius Piccolomini, qui, avant de devenir le pape Pie II (1459-1464), écrivit une histoire de la Pucelle. Il déclare qu’elle a agi
par inspiration divine, ainsi que le démontrent les choses qu’elle a faites.
Après l’avoir suivie pas à pas dans toute sa carrière et raconté son supplice, il ajoute :
Ainsi mourut Jeanne, l’admirable, la stupéfiante vierge, dont la pureté n’a jamais été effleurée par le moindre soupçon… Ses exploits sont dignes de passer à la postérité, encore qu’ils soient exposés à y exciter plus d’admiration qu’à y rencontrer de créance.
Pour se traduire d’une manière moins enthousiaste, l’admiration n’est pas moins grande chez les Allemands.
La Chronique d’Eberard de Windecken, trésorier de l’empereur Sigismond, débute ainsi :
En ces temps, il s’éleva, dans la Lorraine, une jeune fille, qui fit en France de grands miracles, dont les Anglais furent grandement affaiblis, et par lesquels le roi de France fut grandement secouru pour recouvrer sa terre.
Le dominicain Hermann Cornerius, de Lübeck, déclare aussi que le roi de France doit ses victoires
à la vertu et aux mérites de Jeanne la Pucelle, que Dieu a envoyée à ce royaume.
Un de ses frères en religion, Jean Nider, tout en hésitant à se prononcer sur le compte de l’héroïne, constate cependant que
les merveilles réalisées par Jeanne avaient jeté dans la stupeur, non seulement la France, mais tous les États chrétiens.
345§4 Poème de Christine de Pisan
Au moment où la Pucelle venait de remporter ses premières victoires, une femme célèbre, Christine de Pisan, surnommée la sœur des Muses, sortant du long silence, que nos malheurs lui avaient imposé, reprit sa lyre pour chanter le triomphe inespéré de nos armes et les exploits de la Pucelle. Son poème est daté du mois de juillet 1429. Nous en détachons quelques strophes, pour donner une idée du genre.
Je, Christine, qui ai plouré
Onze ans, en abbaye close,
À rire bonnement de joie
Me prends…
L’an mil quatre cent vingt-neuf,
Reprit à luire li soleil.
Oyez, par tout l’univers monde
Chose sur toute merveillable ;
Notez si Dieu, en qui abonde
Toute grâce, est point secourable
Au droit enfin…
Qui vit donc chose advenir
Plus hors de toute opinion,
Que France, de qui mention
On faisait que jus est ruée (jetée à bas)
Soit, par divine mission,
Du mal en si grand bien muée ?
Et toi, Charles… vois ton renom
Haut élevé par la Pucelle,
Qui a soumis sous ton penon
Tes ennemis. Chose est nouvelle.
Ce style naïf et gracieux, mais vieilli, étant souvent difficile à comprendre, nous allons reproduire quelques strophes, en français moderne, d’après la traduction du Révérend P. Ayroles.
346Ah ! Jeanne, née à une heure propice, béni soit le ciel qui te créa. Pucelle, ordonnée de Dieu, en qui le Saint-Esprit versa si grande grâce, en qui fut et est toute largesse de haut don. Jamais parole ne te sera adressée, qui dise la reconnaissance qui t’est due.
Oh ! Pucelle élue, tu nous as, par miracle, affranchis du malheur. Jamais nous n’ouïmes parler de si grandes merveilles ; car, de tous les preux, qui existèrent le long des âges, les prouesses n’égalent pas le fait de celle qui chassa nos ennemis ; mais c’est Dieu qui agit, qui la conseille, qui a mis en elle un cœur plus que viril… Tout un peuple abattu est par une femme redressé ; ce que pas un homme n’eût su faire.
N’a-t-elle pas mené le roi au Sacre, en le tenant toujours par la main ? Pour certain, il y eut des contredits sans nombre ; mais, malgré tout, il fut reçu à Reims avec honneur et sacré solennellement.
§5 Le Mystère du siège d’Orléans
Le XVe siècle nous a légué d’autres poèmes en l’honneur de la Pucelle : un, en latin, composé de six cents vers hexamètres ; d’autres, en français. De toutes ces compositions, la plus considérable et la plus intéressante, au point de vue historique, est le Mystère du siège d’Orléans.
Ce drame, œuvre d’un auteur inconnu, comprend plus de vingt mille vers (20.529). On n’y compte pas moins de cent quarante personnages ; non seulement les rois de France et d’Angleterre y tiennent un rôle, avec leurs ministres et les chefs de leurs armées, mais les habitants du ciel, Notre-Seigneur et sa Sainte Mère, prennent part à l’action et descendent sur la scène, en brillante compagnie d’anges et de saints.
Le mystère fut représenté sur une des places publiques d’Orléans, une première fois en 1435, une seconde en 1439. La plupart des assistants avaient donc été témoins de la délivrance. 347Quelques-uns mêmes des compagnons de la Pucelle avaient un rôle dans la pièce ; entre autres, le trop fameux sire de Retz (Barbe-Bleue), qui dépensa des sommes folles pour la monter.
Les quelques passages que nous allons en détacher, suffiront à donner une idée des sentiments, qui en avaient inspiré l’auteur.
Notre-Seigneur, envoyant saint Michel à Jeanne, s’exprime ainsi :
Tu lui diras que je lui mande
Qu’en elle sera ma vertu
Et que, par elle, on entende
L’orgueil des Français abattu.
La Pucelle, à genoux devant Charles VII :
Dieu vous a eu en souvenance
D’une prière d’un tel jour,
Que lui fîtes en révérence,
Dont il vous a pris en amour.
· · · · · · · · · ·
Je veuil (veux) bouter les Anglais
Dehors du royaume entièrement
En le délaissant aux Français,
À qui il est totalement.
Après la prise de la bastille de Saint-Loup, Scales s’écrie :
Qu’il faut résister à la diablesse.
Chacun dit qu’elle a tout fait,
Emporté l’honneur de noblesse,
De France toute la prouesse,
Et l’honneur de chevalerie.
Chacun devers elle s’adresse ;
Il n’est si grand qui ne la supplie.
Suffolk, apprenant qu’elle marche sur Jargeau :
Maudit sois-tu, toi et ta bande,
Fausse, déloyale…
348Un chacun ici a peur d’elle.
Je crois qu’elle soit immortelle,
Ou que au diable soit donnée.
Jamais n’ouïs parler de telle
Je ne sais s’elle est diable d’enfer.
La Pucelle à ses compagnons d’armes, après la bataille de Patay :
Messeigneurs et bons amis,
Or avons-nous eu victoire
De ces Anglais, nos ennemis,
Dont, à toujours, sera mémoire.
Sachez que le vrai Dieu de gloire
L’a voulu donner à nous tous,
Ne le veuillez autrement croire,
Qu’elle n’est pas venue de nous.
La Pucelle prenant congé des bourgeois d’Orléans :
Si (ainsi), vous en charge faire procession
Et louer Dieu et la Vierge Marie
Dont, par Anglais n’a point été ravie
Votre cité, ni vos possessions.
Le poème de Christine de Pisan chantait surtout les hauts faits de la guerrière ; sans négliger ce point de vue, le Mystère du Siège vise à autre chose. C’est un de ces drames religieux, que la foi naïve de nos pères fit éclore en si grand nombre au moyen âge, pour l’édification du peuple chrétien. Aussi, tout en offrant à l’admiration publique les prouesses de l’héroïne, l’auteur s’est constamment appliqué à mettre en relief les vertus de la sainte, sa foi vive, sa tendre piété, sa charité compatissante aux maux du prochain, la pureté de ses mœurs, son humilité qui lui fait toujours renvoyer à Dieu la gloire de ses succès.
Dans ce drame, les êtres surnaturels parlent et agissent de manière à donner pleine satisfaction aux sentiments religieux et patriotiques des spectateurs. Quant aux faits et aux 349personnages terrestres, l’auteur a dû les présenter avec toute l’exactitude possible ; autrement il se fût exposé à la risée de ceux qui en avaient été les témoins et les acteurs. C’est là surtout ce qui donne à son œuvre une réelle valeur historique.
II. Jeanne d’Arc sut-elle jamais lire ?
À cette question, jusqu’en ces derniers temps, tout homme un peu instruit répondait : non, sans hésiter. À vrai dire, elle ne se posait même pas et semblait ne pouvoir jamais être l’objet d’une discussion.
En effet, au cours de l’examen que des théologiens lui firent subir à Poitiers, par ordre de Charles VII, la Pucelle avait ingénument déclaré qu’elle ne savait ni A ni B ; après sa mort, au procès de réhabilitation, parmi les cent vingt témoins, qui furent interrogés sur sa conduite, depuis son enfance jusqu’à son supplice, pas un ne laisse soupçonner qu’elle eût pénétré les mystères de l’alphabet ; tous, au contraire, la représentent comme tout à fait ignorante, sauf en ce qui concernait la guerre ; enfin, d’après deux de ces témoins, elle aurait dit, lors de sa prétendue abjuration, ne savoir ni lire, ni écrire, ni signer. Aussi les historiens se sont-ils accordés jusqu’ici à la regarder comme complètement illettrée.
S’il en est ainsi, dira-t-on peut-être, pourquoi remettre en question une chose définitivement jugée et sur laquelle tout le monde est d’accord ? — C’est que, si l’accord était complet hier, il ne l’est plus aujourd’hui.
La croyance traditionnelle, qui paraissait inattaquable, a été récemment battue en brèche, non sans succès. Un brillant écrivain, qui se fait gloire de descendre de l’un des frères de la Pucelle, M. le comte de Maleissye, en appelle du verdict de l’Histoire et il le fait avec une habileté, une conviction, une maîtrise, qui s’est imposée à l’attention. Dans une étude, publiée en 1911, sous ce titre : Les lettres de Jeanne d’Arc et la prétendue 350abjuration de Saint-Ouen, il entreprend de démontrer que son illustre arrière-grand-tante, à la fin de sa carrière militaire, savait très probablement lire et écrire.
Cet ouvrage, dont la Revue des Deux Mondes avait eu la primeur, fut accueilli avec une faveur marquée ; un de nos plus illustres académiciens en écrivit la préface : l’Académie française lui décerna un de ses prix littéraires ; la presse applaudit ; des adhésions retentissantes se produisirent ; un grave personnage, que sa fonction invitait pourtant à une prudente réserve, écrivit à l’auteur que
toutes les conclusions [de son livre] sont maintenant des données de l’histoire. [R. P. Hertzog, promoteur de la cause de canonisation, le 9 janvier 1912.]
En est-il vraiment ainsi ? Doit-on tenir, sinon pour absolument certain — M. de Maleissye lui-même ne va pas jusque-là — au moins comme probable que Jeanne d’Arc a su lire et écrire ? Voilà la question que nous nous proposons d’examiner en toute sincérité et indépendance.
Au surplus, que notre sainte héroïne ait su ou non lire et écrire, la chose n’a, en soi, aucune importance : sa gloire n’en peut être ni augmentée ni diminuée. Il n’en faudrait pourtant pas conclure que la question est sans intérêt ; car rien de ce qui touche à cette grande figure ne peut être indifférent à des cœurs français.
Cela dit, abordons maintenant notre sujet.
I. — Parmi les lettres de la Pucelle, qui sont venues jusqu’à nous, les unes — ce sont les premières en date — ne portent pas de signature, tandis que les trois dernières sont signées Jehanne. M. de Maleissye, qui a la bonne fortune de posséder deux de ces précieuses reliques, fut ainsi amené à penser qu’elle avait dû apprendre à écrire son nom, pendant les trêves qui suivirent son échec sous les murs de Paris. En effet, elle eut alors plusieurs mois de loisir forcé, durant lesquels elle fut constamment environnée de clercs, tout disposés à mettre leur science à son service.
L’examen des signatures contribue à fortifier cette hypothèse ; 351toutes les trois sont en gros caractères, fortement appuyés et dénotent une main novice ; toutefois, on constate un progrès sensible entre la première (9 novembre 1429) et les deux autres, datées du printemps suivant. Des esprits pointilleux pourraient objecter que les doigts de la signataire ont été dirigés par une main étrangère ; néanmoins, l’absence de signature dans les premières lettres et le progrès évident, qui se remarque dans les signatures des dernières, portent à croire que Jeanne avait appris à tracer les lettres de son nom.
Mais, il y a loin de là à savoir lire et écrire.
II. — Aussi M. de Maleissye a-t-il d’autres arguments à produire ; il les tire de certaines réponses que Jeanne fit au cours de son procès.
1° Comme on lui demandait (exhortation charitable du 2 mai) si, au sujet du signe remis au roi, elle voulait s’en rapporter à l’archevêque de Reims, au sire de Boussac, etc., elle répondit : Je veux bien qu’on leur envoie un messager ; mais c’est moi qui leur écrirai ce que c’est que ce procès.
Ce moi, — dit M. de Maleissye, — n’est-il pas la négation de tout recours à un secrétaire, en qui elle n’aurait aucune confiance ; car elle se sait entourée d’hommes résolus à la perdre.
2° Déjà précédemment (séance du 24 février) elle avait demandé qu’on lui donnât, par écrit, les points sur lesquels elle ne voulait pas répondre, avant d’avoir consulté ses Voix.
Elle seule, — dit M. de Maleissye, — pourra lire et relire cet écrit, en demandant à ses Voix de l’inspirer ; car, abandonnée dans sa prison, à qui pourrait-elle avoir recours ?
3° Une troisième réponse paraît encore plus décisive ; amenée à s’expliquer sur sa lettre au comte d’Armagnac (séance du 1er mars), elle dit : Je n’ai jamais écrit ni fait écrire, sur le compte des trois papes. J’affirme, sous la foi du serment, que jamais je n’ai écrit ni fait écrire à ce sujet.
Cette affirmation solennelle de Jehanne, — dit M. de Maleissye, — nous apporte, sur le point qui nous occupe, une lumière que l’on 352ne saurait demander plus éclatante ; car Jehanne y précise, sans ambiguïté, que, si elle faisait écrire des lettres, il lui arrivait aussi d’en écrire elle-même.
Observations. — 1° La conclusion serait, en effet, d’une évidence irrésistible, s’il était démontré que les expressions écrire et faire écrire avaient, dans la pensée de Jeanne, le sens obvie que nous y attachons ; or, elle nous fournit elle-même la preuve manifeste du contraire. En effet, de l’aveu même de M. de Maleissye,
le 17 juillet 1429, le jour du Sacre du roi, elle ne savait pas signer,
encore moins écrire ; ce, qui ne l’empêchait pas de s’exprimer ainsi, dans la lettre qu’elle adressa, ce jour-là même, au duc de Bourgogne : Il y a trois semaines que je vous avais écrit.
— De même, elle disait à ses juges (séance du 27 février), au sujet de l’épée, qu’elle avait envoyé chercher dans l’église Sainte-Catherine de Fierbois : J’écrivis aux ecclésiastiques de ce lieu
; et (séance du 3 mars) à propos de ses démêlés avec Catherine de La Rochelle : J’écrivis à mon roi.
Or ces deux lettres étaient antérieures à la première signature. Dans les trois cas que nous venons de citer, les lettres, qu’elle dit avoir écrites, n’avaient certainement pas été tracées de sa main.
Quant à la distinction, si nette et deux fois répétée, qu’elle établit entre écrire et faire écrire, elle se justifie sans peine : à ses yeux, elle était censée écrire les lettres dont elle dictait les termes : elle faisait écrire celles dont elle se contentait d’indiquer le sens général, en laissant au secrétaire le soin de la rédaction telle la lettre aux Hussites, rédigée en son nom par son chapelain, mais d’un style tout différent des autres.
2° De même, lorsque la Pucelle disait : C’est moi qui écrirai ce que c’est que ce procès
, ou quand elle demandait qu’on lui donnât, par écrit, les points sur lesquels elle ne répondait pas, voulait-elle dire : c’est ma main qui écrira la lettre, ce sont mes yeux qui liront le communiqué ? M. de Maleissye estime qu’on n’en saurait douter :
Car, abandonnée dans sa prison, à qui pourrait-elle 353avoir recours ? Elle n’aurait aucune confiance dans un secrétaire ; car elle se sait environnée d’hommes résolus à la perdre.
Il est bien vrai qu’elle était environnée d’hommes résolus à la perdre et qu’elle le savait. Il y en avait pourtant, parmi eux, au moins un, qui avait su gagner sa confiance ; le chanoine Loyseleur lui rendait de fréquentes visites à la prison ; avant les audiences, il allait l’entretenir de son procès et lui donnait des conseils, qu’elle recevait comme venant d’un ami dévoué. Elle avait donc sous la main un homme de confiance, qui pouvait lui servir de secrétaire.
Quelque ingénieux que soient les arguments de M. de Maleissye, ils ne paraissent donc pas de nature à ruiner la croyance traditionnelle. D’ailleurs, fussent-ils encore plus probants, sa thèse aurait toujours contre elle les témoignages d’Aymond de Macy et de Jean Massieu, qui affirment avoir entendu Jeanne déclarer qu’elle ne savait ni lire, ni écrire, ni signer. Naturellement l’auteur récuse ces deux témoins gênants ; reste à savoir s’il est en droit de le faire.
III. — Aymond de Macy rapporte ce qu’il a vu et entendu au cimetière Saint-Ouen, la prédication, puis la longue résistance de Jeanne aux objurgations et aux menaces, qui lui étaient adressées pour lui arracher une rétractation, et finalement son apparente soumission. Il ajoute :
Pour éviter le péril, elle dit qu’elle était contente de faire tout ce qu’on voudrait. Alors, un secrétaire du roi d’Angleterre, là présent — son nom était Laurent Calot — tira de sa manche une petite feuille écrite et la donna à Jeanne pour qu’elle la signât. Jeanne répondait qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Nonobstant cette réponse, le secrétaire lui présentait la feuille et la plume pour qu’elle signât ; et Jeanne, en se moquant, fit un rond. Laurent Calot prit alors la main de Jeanne, avec la plume, et lui fit faire un signe, dont je n’ai pas souvenance.
Contre cette déposition, si précise, où tout respire la sincérité 354d’un témoin bien informé, voici ce qu’allègue M. de Maleissye :
1° Aymond de Macy
n’a pu entendre les paroles qu’il rapporte, parce qu’il n’était pas sur l’estrade, auprès de Jehanne.
Comme si, sans être sur l’estrade, il n’avait pas pu en être assez rapproché pour voir et entendre ?
2° Il n’est que
l’écho d’un mensonge habilement répandu par Laurent Calot, sur l’ordre de Cauchon.
Si Cauchon avait voulu faire croire que sa victime ne savait pas signer, il se fût bien gardé de faire figurer la signature, Jehanne, au bas de la formule qu’il substitua à celle où elle avait tracé une croix.
Enfin, 3°, le témoin
est le seul à rapporter les paroles (que Jeanne adressa à Laurent Calot).
Le fait est vrai, mais le témoignage d’un honnête homme ne mérite-t-il pas d’être tenu pour véridique tant qu’il n’est pas contredit ? Or le susdit témoignage, non seulement n’a pas été contredit, mais il se trouve singulièrement corroboré par celui de l’huissier Massieu, à qui Jeanne fit la même déclaration, quelques instants avant ou après.
Massieu était en train de donner à Jeanne des explications et des conseils à propos de l’abjuration, lorsqu’il fut interpellé par le prédicateur :
Maître Guillaume Érard, — dit-il, — me demanda ce que je lui disais.
Je lui lis la formule et lui dis de signer, et elle me répond qu’elle ne sait pas signer.
Là-dessus, M. de Maleissye s’indigne et traite Massieu de menteur.
Lorsque, — dit-il, — il met dans la bouche de Jehanne :
Je ne sais pas signer, il lui prête des paroles qu’elle n’a pas prononcées ; car nous avons des lettres revêtues de sa signature ; elle n’a donc pas pu dire :Je ne sais pas signer.
Est-ce bien sûr ?
Même en admettant que les signatures des lettres sont authentiques, — ce qui n’est pas absolument certain — on n’en peut légitimement conclure qu’elle savait encore signer à la fin de son procès. En effet, la plus récente de ces signatures remontait à quatorze mois : c’est plus de temps qu’il n’en fallait pour que, 355durant sa longue captivité, la Pucelle eût désappris ce qu’elle n’avait su que tardivement et d’une manière imparfaite.
Lorsque le prêtre Jean Massieu faisait sa déposition sous la foi du serment, il était âgé de plus de cinquante ans et curé de la paroisse Saint-Candé-le-Vieux, à Rouen ; les faits qu’il rapporte s’étaient passés en public, devant une multitude de témoins, dont trente-cinq furent appelés à en déposer judiciairement. On ne voit pas d’ailleurs quel intérêt il aurait eu à avancer une fausseté, à propos d’un fait de si minime importance. En de pareilles conditions, un témoin, fût-il d’ailleurs un homme d’une inconduite notoire, n’est guère tenté de se parjurer, alors surtout que son mensonge aurait tant de chances d’être relevé.
Nous avons essayé de montrer que l’opinion nouvelle repose sur des fondements qui paraissent ruineux et que la croyance traditionnelle à une Jeanne d’Arc complètement illettrée conserve toute son autorité. Notre tâche est terminée.
III. La Basilique de Sainte-Jeanne-d’Arc au Bois Chenu
Nota. — La magnifique Basilique du Bois Chenu, bien qu’inachevée, attirait déjà, avant la guerre, une foule de pèlerins. Comme elle intéresse grandement la gloire de la Pucelle, nous sommes heureux d’insérer ici la notice suivante, qui nous a été envoyée, sur notre demande, par l’évêché de Saint-Dié.
Lorsque Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, entreprit le procès de canonisation de Jeanne d’Arc, il vint en pèlerinage à Domrémy et monta au Bois Chenu, dont les pentes avaient été parcourues par la jeune villageoise. Son attention fut attirée par ce qu’on appelait le Pierrier de la Pucelle. On y fit des fouilles, et l’on trouva, avec une clef de voûte, un linteau portant cette inscription : Stephanus Hordal fecit. [Œuvre d’Étienne Hordal.] Le chanoine Hordal, petit-neveu de Jeanne, avait élevé, en souvenir de sa tante, au Bois Chenu, 356une chapelle dédiée à la Sainte Vierge, dont on venait de retrouver les vestiges.
On décida alors d’élever en ce lieu une Basilique nationale, dont la première pierre fut posée par Mgr de Briey, alors évêque de Saint-Dié. L’œuvre fut continuée par Mgr Sonnois, qui fut bientôt appelé à l’archevêché de Cambrai.
Les murs de la Basilique sortaient à peine de terre, lorsque Mgr Foucault fut nommé évêque de Saint-Dié, en 1893. Depuis vingt-huit ans, Mgr Foucault a poursuivi l’Œuvre avec des alternatives diverses. Il y fut aidé vaillamment par les RR. Pères Eudistes, jusqu’à l’époque des expulsions et ensuite par des prêtres du diocèse.
La canonisation ayant donné un nouvel essor à la piété des fidèles, les travaux ont repris avec une grande activité et tout permet d’espérer que, dans deux ou trois ans, ce magnifique monument de la reconnaissance et de la générosité de la France catholique sera achevé.
Adresser les offrandes à M. le Directeur de la Basilique, au Bois Chenu, par Coussey (Vosges).
Notes
- [21]
Les deux faits suivants permettent de saisir sur le vif les dispositions du pouvoir, au commencement du XVIIe et à la fin du XVIIIe siècle.
Sous Louis XIII, les descendants des frères de Jeanne se virent rogner les privilèges nobiliaires, concédés par Charles VII. Ceux d’entre eux qui étaient trop pauvres pour vivre noblement, c’est-à-dire sans exercer une profession lucrative, furent déclarés déchus, et les filles des autres dépouillées du privilège d’anoblir leurs maris.
Au début du règne de Louis XVI, le gouvernement supprima l’exemption d’impôts à Domrémy et à Greux, seule faveur qu’eût jamais sollicitée la Libératrice. Aux doléances des habitants le ministre répondit qu’on avait étendu à l’endroit de sa naissance des exemptions qui devaient se borner à la Pucelle elle-même ou s’accorder tout au plus à sa famille.
La maison où elle était née, qui aurait dû être traitée avec respect, comme une relique, était alors transformée en étable !
- [22]
Haugwitz, l’organisateur de l’enseignement prussien, disait effrontément :
Nous enseignons ce qui peut nous être utile ; que ce soit le vrai ou le faux, peu nous importe. Nous voulons que l’Allemand croie ce qui nous semble nécessaire qu’il croie pour le but que nous poursuivons.
- [23]
Le Tag :
L’univers ne peut être sauvé que par l’essence allemande.
Gazette de Voss :
La noble race des Allemands est appelée à former l’univers à son image et à sa volonté. — Comme nous sommes le peuple suprême, notre devoir est de conduire la marche de l’humanité.
Le chancelier de l’empire disait de même au Reichstag (août 1915) :
L’Allemagne devra avoir la haute main sur les destinées de toutes les autres nations.
- [24]
Neue Rundschau :
La Kultur est une organisation spirituelle du monde, qui n’exclut pas la sauvagerie sanglante. Elle est au-dessus de la morale, de la raison et de la science.
Die Zukunft :
Quel tribunal pourra nous juger ? Notre force créera une loi nouvelle.
- [25]
Le Tag (citation empruntée à la revue : La foi catholique) :
La guerre actuelle est une lutte apocalyptique… signe d’une ère nouvelle, qui n’est autre que la troisième époque de formation de l’humanité. Elle opérera la transformation la plus complète qui ait été opérée depuis des milliers d’années. Elle sera plus profonde et aura une portée autrement grande que celle exercée jadis par le christianisme lui-même.
Ce sera la lutte contre vous autres, Latins… contre l’humanité telle qu’elle est actuellement, depuis que, par votre mentalité latine vous la dominez depuis tant de siècles…
Vous nous avez exclus de votre civilisation. Soit. Nous sommes des barbares et nous voulons l’être ! Entre vous et nous, il y a désormais un abîme…
Il s’agit de mettre sur le pinacle l’idéal allemand, créateur d’une ère nouvelle, plus beau et autrement meilleur que l’idéal latin.
Mais quel est donc cet idéal latin qu’il s’agit de renverser ? C’est cet idéal qui a pris naissance en Orient et dont le centre est, à Rome. C’est l’Église catholique, cette seconde mère de la civilisation romaine.
Le Tag avait déjà dit précédemment :
La foi de nos aïeux païens revit en nous.
On ne s’en aperçoit que trop.