Dossier : Histoire des chiens célèbres (introduction)
Histoire des chiens célèbres 1796
Introduction à l’Histoire des chiens célèbres, Paris, Louis, 1796, 2 vol. in-18, t. I, p. 1-8, Gallica.
Ce recueil d’historiettes, qui met en scène les chiens fameux de l’Antiquité au siècle de son auteur, s’ouvre par une épître au petit Émilien, Au modèle de l’enfance
. Fréville y rappelle qu’il avait réuni ces histoires pour lui : l’enfant ne les lira pas, et le père n’entendra jamais ni ses saillies enfantines ni ses questions.
Au modèle de l’enfance
1Chère moitié de moi-même ! ô toi qui faisais ma gloire, mon espérance, tout mon bonheur ! Mon petit compagnon, mon ami ! tu ne pourras donc point lire ces intéressantes histoires que je recueillais à dessein de t’instruire et d’amuser ton enfance. Cet innocent plaisir t’est encore enlevé ! L’inexorable destin qui te moissonna, hélas ! comme une tendre fleur, au matin de la vie ! le barbare ! il s’y oppose sans retour !
2Et moi, père à jamais infortuné, je ne pourrai donc pas non plus, à ces lectures conformes à ton âge, entendre tes saillies enfantines, ni répondre à tes naïves questions ! Je ne jouirai point de la satisfaction si douce de voir éclore tes jeunes pensées, de contempler ton rire aimable, et cette joie franche qui animait ta figure ouverte, spirituelle et vraiment dessinée par les grâces ! Je ne goûterai plus cette plénitude de gaîté dont ton petit cœur, tout aimant, débordait pour ainsi dire, pour se répandre soudain dans mon âme épanouie !…
3Douleurs inexprimables ! douleurs sans remède ! Insupportable avenir ! Il ne me reste plus que la réminiscence amère de tant de charmes enchanteurs ; je me trouve réduit à m’en retracer ici le déchirant souvenir, sur cette feuille fugitive que je trempe de mes larmes !
Oh ! le funeste présent, celui d’une sensibilité sans bornes ! Soit que le jour finisse, ou qu’il commence ; soit que ma paupière appesantie se ferme un instant dans le silence des nuits, ou qu’elle s’ouvre dans l’horreur de leurs ombres, le vautour des noirs chagrins me dévore 4continuellement. Je ne vois, je ne sens, je ne me rappelle que mon cruel malheur. Après tant de mois écoulés, je considère toujours, dans toute son étendue, ma perte irréparable !…
Que dis-je ?… Je n’ai pas tout perdu. Eh ! qu’importe, après tout, quelques années d’existence de plus ou de moins ? Celui qui fit le bien, celui qui vécut bon, est toujours au milieu de ses amis : il est immortel sur la terre.
Puissant objet de consolation ! vertu divine ! quel empire est le tien ! Près de toi, je me 5sens tout-à-coup soulagé du poids énorme des angoisses sans nombre, qui me suffoquaient. Oui, tu me consoles, tu me rends mon fils !…
Émilien ! enfant charmant et plein de raison ; sujet unique, je ne t’ai point perdu entièrement ; ton ardent amour pour ta mère et pour moi, ta constante amitié pour ton frère, ton zèle pour apprendre et pour connaître, ton horreur pour le mensonge, ton caractère obligeant, ta discrétion exemplaire, ta bonté si industrieuse, ce grand courage dans un corps si délicat, ta douceur qui n’eut point d’égale, 6toutes tes vertus sont impérissables.
Oui, sage enfant, tu vis encore ; ton image est sans cesse devant mes yeux ; elle m’entoure de toutes parts ; ta voix agréable, ta parole distincte et posée frappe encore délicieusement mon oreille attentive. Ton ombre chérie me suit à chaque pas ; je la vénère religieusement ; toute ta personne, en un mot, je l’embrasse à chaque instant ; je la serre contre ma poitrine : elle habite au fond de mon cœur !
Cher Émile, mon enfant, toi envers qui la nature s’est montrée moins libérale, travaille 7davantage ; tu en auras plus de mérite. Sois un second Émilien, et sache que l’homme est tout ce qu’il veut être.
Vous aussi, jeunes contemporains du modèle de l’enfance, vous sur qui je fixe à présent des regards avides, et qui m’intéressez tant, marchez sur les traces du petit camarade qui ne peut plus, hélas ! s’ébattre parmi vous ; je vous y engage ; imitez les beaux exemples du sage Émilien ; ainsi que lui, soyez bons, vrais, doux, studieux, patients, sobres, honnêtes, complaisants, officieux [obligeant] et polis ; ainsi que lui montrez-vous pleins 8et de reconnaissance et de respects envers les tendres parents à qui vous devez tout ; soyez dociles à la voix de vos maîtres : du reste, divertissez-vous bien, et vous serez heureux.