A. F. J. Fréville  : Vie et mort républicaines du petit Émilien (1794)

Texte intégral

Vie et mort républicaines du
petit Émilien

par

Anne-François-Joachim Fréville

(1794)

Éditions Ars&litteræ © 2026

IIAvis

Un auteur a déjà écrit un précis de l’histoire d’Émilien, sous ce titre : Les vertus de l’enfance. Étant venu, il y plus de deux mois, me demander le portrait de l’enfant, pour mettre à la tête de son ouvrage, destiné, disait-il, aux Écoles primaires, je lui en communiquai deux. Je lui observai qu’étant sur le point de faire imprimer aussi la vie d’Émilien, il fallait me remettre au plutôt un dépôt si cher. Il me le promit et s’en alla.

Tout occupé de ma douleur, j’oubliai de demander à ce citoyen son nom et sa demeure. Je le prie ici de se souvenir de sa parole, et de me rapporter les deux portraits qui, bien que peu ressemblants, ne m’en sont pas moins précieux.

IIIÉpître aux enfants1

Ô vous qui du bonheur nous retracez l’image !

Ô précieux espoir des auteurs de vos jours !

Que vous employez bien le printemps de votre âge !

Toujours vous badinez ; vous folâtrez toujours.

Aimable et jeune essaim, les ris vous environnent,

Dans vos airs enfantins, vous avez mille appas !

Les grâces et Cypris, tour-à-tour vous couronnent,

La folie et les jeux vous suivent pas à pas.

Dans le moindre joujou, par un heureux prestige,

Vous croyez découvrir les plus grandes beautés ;

Des bulles de savon, l’insecte qui voltige,

Suffisent pour tenir tous vos sens enchantés.

D’un carton recourbé la mobile structure,

Pour vous est un prodige, un superbe château ;

D’un Turc ou d’un Chinois, la grotesque peinture,

Vous amuse bien plus qu’un dessin de Vateau.

L’amour, l’ambition, ces vautours de la vie,

Ne peuvent exciter vos frivoles désirs ;

Et le souffle mortel de l’exécrable envie,

Ne saurait altérer vos innocents loisirs.

De l’amour-propre, en tout, qu’un rien irrite et blesse,

Vous ignorez encor le sot et vain orgueil.

Pauvre ou riche qu’importe alors qu’il vous caresse,

L’homme égal à vos yeux reçoit le même accueil.

IVAussi, tout vous sourit et tout vous rend hommage ;

Quel cœur dur près de vous ne deviendrait aimant ?

Et l’animal timide, et la brute sauvage,

Afin de vous flatter, courent également.

Quelquefois de flatter vous faisant une fête,

Dans ces jeux innocents vous montrez le bon cœur ;

Le vainqueur est modeste ; et malgré sa défaite,

Le vaincu, sans rancune, embrasse le vainqueur.

Votre esprit, quoique vif, jamais ne se tourmente

Pour des maux qui souvent ne doivent point venir.

Et vous prenez le temps ainsi qu’il se présente,

Sans vous embarrasser d’un douteux avenir.

Un hochet égaré cause-t-il vos alarmes ?

Tels que des papillons errants de fleurs en fleurs,

Vous oubliez bientôt ce qu’il avait de charmes,

Et sur l’aile des vents vous renvoyez les pleurs.

Ce que j’admire encor, c’est votre indifférence

Pour ces fatals métaux que la terre produit ;

Trop heureux de ne mettre aucune différence

Entre un morceau d’argile, et l’or qui nous séduit.

Incapables de nuire, et suivant la nature

De la simple Colombe on vous voit la candeur ;

Et le germe du bien n’attend que la culture,

Pour se développer au fond de votre cœur.

VVous concevez à peine une faible pensée,

Que des soins maternels vous sentez tout le prix ;

Même en tétant encor, votre langue empressée

Bégaye je vous aime, à des parents chéris.

Vers les sentiers du vrai, dans ces ans si dociles,

Vos pas, avec le temps, sont aisés à tourner.

Ah ! fortunés cent fois, si des guides habiles

Par l’attrait du plaisir voulaient vous y mener !

Moments délicieux ! ô première existence !

Qu’ils sont tristes, les jours qui vous ont succédé !

Ah ! je préférerais votre folle inconstance

À la froide raison dont je suis obsédé !

Trop vains regrets ! Au lieu de ces nuits sans orages,

Où de légers Zéphyrs suspendaient mon réveil,

Des vives passions, fertiles en naufrages,

L’ouragan furieux m’arrache au doux sommeil.

Cependant vers cet âge éloigné d’artifice,

Où la jeunesse encor ne se peint rien qu’en beau,

On touche, je l’avoue, au bord du précipice ;

Et de l’expérience il faudrait le flambeau.

Ignorant ces détours qu’on appelle prudence,

J’ouvrais mon âme alors dans mon zèle indiscret ;

Le plus fourbe souvent avait ma confiance.

Imprudent ! en son sein j’épanchais mon secret !

VIL’illusion a fui. L’affreux tableau du monde

De sa perversité m’a montré les effets ;

Et de l’hypocrisie en fraudes trop féconde,

J’ai soulevé le masque… Et j’ai vu des forfaits !

Du mortel corrompu j’ai sondé le mensonge ;

Son discours éloquent n’est pas moins imposteur :

À ses yeux la vertu n’est, hélas ! qu’un vain songe.

Dans sa bouche exaltée, elle est loin de son cœur.

J’ai senti, dans ses bras, que celui qui vous presse,

Rarement est conduit par un noble intérêt ;

Que pour mieux vous tromper, le traître vous caresse,

En cachant un poignard à percer toujours prêt.

J’ai compris qu’un succès n’était dû qu’aux intrigues ;

Que pauvre on n’était rien, mais grand homme opulent ;

Qu’un stupide Crésus, éconduit par des brigues,

Protégeait la sottise, et frustrait le talent.

J’ai vu des grands sans frein, dont le nom seul indigne ;

Des fauteurs des tyrans, proscrire nos Brutus ;

Des brigands fortunés, pour prix d’un crime insigne,

Emporter des honneurs réservés aux vertus.

Enfin, j’ai vu que l’homme à l’homme était funeste,

L’homme trompe les dieux et la sainte amitié ;

L’homme a dans son semblable un rival qu’il déteste.

Et l’homme fut toujours pour l’homme sans pitié.

VIIMais vous, bien différents dans votre insouciance,

Sensibles, francs et bons, quel est votre destin !…

Votre aurore est paisible ; et vos cœurs, dans l’enfance,

Sont purs comme la fleur qui naît un beau matin.

Non, non, si j’avais pu disposer de mon être,

Je n’aurais point connu l’homme injuste et jaloux :

Tendres fruits de l’amour, je n’aurais voulu naître,

Que pour rester enfant et vivre parmi vous.

Aux mânes d’Émilien

Mânes d’Émilien, cendre sainte, ombre chère !

Toi dont la triste fin me tira tant de pleurs !

Que de titres nouveaux, pour que ton tendre père

Sente, plus que jamais, ta perte et ses douleurs !

Lorsque l’erreur aveugle ou la lâche imposture (*)

Voulut livrer ma tête au glaive si fatal,

C’est toi, mon jeune ami, qui, de ta sépulture,

Prouva mon innocence auprès du tribunal.

Ô moitié de moi-même ! Enfant digne d’envie !

Que je dois te chérir et déplorer ton sort !

Ô tendresse ! Ô regrets ! Si tu me dus la vie,

Tes naissantes vertus me sauvent de la mort.

(*) Voyez le récit de ma funeste aventure, à la fin de ce livre.

VIIIPréface

On regarde, d’ordinaire, les enfants comme des petites marionnettes dont les fonctions se bornent à gambader, boire, manger et dormir. On croit que, semblables à des perroquets, il ne savent qu’imiter et répéter des sons, sans pouvoir produire d’eux-mêmes, rien qui caractérise un être raisonnable et sensible. Ceux qui donnent une extension illimitée à cette opinion injurieuse pour l’espèce humaine, sont loin de la nature, et n’ont guère observé le premier âge de l’homme.

Sans parler ici des phénomènes, et du petit nombre d’êtres privilégiés à qui l’on peut attribuer cet ancien proverbe : gaudeant bene nati [que se réjouissent ceux qui sont bien nés], je puis assurer qu’en général les enfants ne sont rien moins que ce qu’ils paraissent au premier aperçu. Susceptibles, selon les caractères, de courage, de sagacité, IXd’attention, de sensibilité, ils manifestent, dès le berceau même, différentes qualités que les yeux peu exercés ne voient point, ou que leur turbulence habituelle empêche d’apprécier.

Si les mères, dont le coup-d’œil est si pénétrant, étaient consultées à cet égard, si ces bonnes et tendres amies de l’homme à tout âge, savaient rendre et peindre leurs idées, comme elles les sentent, que d’observations lumineuses et intéressantes sur le moral de leurs nourrissons chéris ! Pénétrés de surprise et d’admiration à la vue de ce qu’est, et de ce que pourrait être l’homme naissant, bientôt les instituteurs renonceraient à leur antique routine, et substitueraient des plans naturels aux romans qui ont été trop longtemps en usage dans l’éducation.

Au lieu de passer par un long cercle d’erreurs, de fautes, de châtiments, Xde soucis et de dégoûts, les enfants que nous nous imaginons élever, et qui s’élèvent péniblement eux-mêmes, couleraient des jours plus heureux encore, et nous intéresseraient doublement. Ils avanceraient dans la carrière du bien et des sciences, presque sans y penser ; et leurs progrès, analogues à nos soins et à notre intelligence, nous combleraient à notre tour de bonheur et de joie.

L’histoire d’Émilien, que je vais crayonner, prouvera la justesse de ces remarques.

Les gens superficiels, les cœurs corrompus, les célibataires et les amateurs du merveilleux tiendront peu de compte des jeux naïfs, de la simplicité toute aimable et des vertus naissantes du premier âge. Ils se récrieront sans doute, dans leur ignorante incrédulité, sur l’existence d’un héros XIde sept ans. Je répondrai en deux mots, que ce n’est pas à eux à sentir la nature.

Non, ce n’est pas pour cette classe d’hommes que je consacre cet écrit, dont chaque page est baignée de mes pleurs. Si j’ai les suffrages des mères sensibles, si je suis compris par les bons pères et les vrais instituteurs, si surtout je souris à l’enfance, mon ambition est satisfaite. J’aurai ainsi deux motifs de consolation à la fois, celui d’avoir rendu la meilleure partie d’un fils chéri à une digne épouse qui se glorifie justement d’en être la mère, et celui d’être utile aux jeunes contemporains du petit Émilien, en leur présentant un modèle digne de leur émulation.

Que peut-on proposer de plus propre à stimuler les enfants vers le bien, que peut-on citer de plus déterminant XIIpour les engager à pratiquer la vertu, si ce n’est la vie même de ceux de leurs jeunes compagnons qui furent bons et vertueux ? L’exemple du vieillard ne saurait toucher puissamment le jeune homme ; ni celui du jeune homme le vieillard ; mais les actions de nos pairs, et de nos égaux ont une singulière influence sur nous, soit en bien, soit en mal. Heureux cent fois, quand des traits de vertu nous parviennent d’une telle source ! Rarement ils manquent d’exciter notre attention, et de fructifier dans nos cœurs.

1Vie et mort républicaines du petit Émilien

Plusieurs historiens se sont plu à nous transmettre des récits intéressants sur les talents précoces de quelques enfants particulièrement favorisés de la nature. Baillet a écrit la vie des enfants déjà savants dans un âge où les autres connaissent à peine leur alphabet2. On ne lit pas sans surprise qu’elle fut l’habileté des deux Lazarini, musiciens, jumeaux qui, renfermés dans un gros pâté, paraissaient tout-à-coup sur la table de Cromwell, puis amusaient Monsieur le Protecteur, en exécutant, dès l’âge de 2trois ans, de jolis concerts, tantôt sur des flageolets, tantôt sur des violons de poche.

On connaît le jeune Beauchâteau qui, à neuf ans, s’était déjà rendu illustre par un volume de poésies récompensées à l’envi, par le cardinal de Richelieu, par la reine Anne d’Autriche et différents seigneurs de la cour d’Angleterre3.

On cite avec étonnement la prodigieuse érudition du petit Candiac, frère puîné de Moncalm4, qui savait lire et écrire très correctement dans sa quatrième année, qui entendait le Grec, l’Hébreu et le Latin à cinq ans ; qui possédait à six les principes de l’histoire ancienne et moderne, la science des médailles, et mourut à sept ans, d’une complication de maux aussi multipliés que son vaste savoir.

On fait encore mention de Henri Hinkley, natif de Lübeck, qui lisait passablement 3à quinze mois ; sut écrire à dix-huit ; possédait le blason et la géographie à deux ans ; savait à trois l’histoire ancienne et moderne ; et qui, dans sa quatrième année, voyagea en Danemark, où il harangua le roi et la famille royale5.

Le jeune enfant dont j’écris l’histoire, ne figurera pas dans cette galerie d’érudits précoces ; doué en naissant d’une singulière aptitude, et d’un grand sens, il eût pu sans doute acquérir bien des connaissances en peu de temps, si l’on eût fatigué son esprit dès le berceau, et surchargé sa mémoire d’une vaine nomenclature. Heureusement que l’on n’a pas eu cette ambition non moins ridicule que nuisible au développement des facultés physiques de l’enfance, toujours blessée par le besoin d’agir et de se remuer en tout sens.

Parents dénués d’expérience, précepteurs 4peu sensés, vous qui, par une vanité ridicule, prétendez former de petits prodiges en lisières, pour moissonner des suffrages hâtifs aux dépens de vos jeunes élèves, connaissez votre erreur. Ah ! laissez croître avant, et corroborer, au sein des jeux innocents, ces précieux et tendres rejetons. Que de regrets ! quel désespoir s’ils venaient à être moissonnés, dès le matin de la vie, par une pénible contention d’esprit qui ne convient qu’à l’âge mûr ! Souvenez-vous que l’arbrisseau qui porte des fruits précoces au printemps, languit et meurt desséché quelquefois avant l’automne.

Pour présenter ici une idée juste touchant le petit Émilien, il suffira de dire qu’il se montra, par rapport aux qualités morales, ce que furent quelques enfants relativement aux sciences, ou bien aux beaux arts. Ceux-ci furent tout esprit. Émilien fut tout cœur et tout âme ; plein 5d’énergie, de jugement, de courage, d’amabilité, il fut brûlant d’amour du bien et de ses semblables. C’était vraiment un prodige quant aux qualités inestimables qui constituent l’homme, qui font le charme de la vie, et le plus fort lien de la société. La nature lui avait départi autant de moyens pour manifester un sentiment doux, pour exprimer ses désirs d’obliger et de se rendre utile, que de facilité à certains génies, pour conserver un grand dépôt d’idées ou pour produire des pensées ingénieuses.

Les paroles remplies de sens, les actions sages, l’excellent cœur et la mort héroïque du petit Émilien sollicitent de légers détails, qui sont nécessaires pour le faire mieux connaître, et lui assigner la place qu’il mérite, à bon titre, dans l’estime des hommes. Ayant à peindre l’élève de la nature, si je ne puis 6être simple comme cette bonne mère, j’en conserverai du moins la vérité.

Naissance du petit Émilien.

Émilien naquit à Paris, le vingt-quatre octobre 1786, d’Anne-François-Joachim Fréville, instituteur, et de Marie-Catherine Dubuard son épouse.

Il n’est pas hors de propos de rapporter ici, pour l’utilité de la médecine seulement, que le petit Émilien vint au monde sept mois après le temps ordinaire. Ce phénomène, occasionné par des accidents et de vives commotions qu’éprouva sa sensible mère, dans les premiers temps de sa grossesse, est constaté dans un mémoire que je donnai au médecin Bodlok, célèbre accoucheur6. Ainsi voilà un fait de plus pour venir à l’appui des naissances tardives, dont le docteur Petit a composé un ouvrage qui porte la conviction sur ces évènements qu’on a eu tort de révoquer en doute jusqu’ici7.

7Gentillesse, force et santé du petit Émilien venant au monde.

Assiégée de terreurs et de mille craintes diverses, moins encore pour elle-même, que pour le fruit qu’elle portait dans son sein, la tendre mère d’Émilien désirait et redoutait toute ensemble l’heure tardive de l’enfantement. Les opinions opposées des gens de l’art, et l’incertitude de leurs décisions sur un état si critique, n’étaient pas propres à la rassurer. Tantôt elle s’imaginait être enceinte de quelque être informe et hideux ; tantôt elle se figurait une môle8 inanimée.

Au milieu de ces perplexités déchirantes, le moment de la délivrance vint enfin. On connaît la joie ordinaire d’une femme qui donne le jour à un fils. Mais qui pourrait peindre l’agréable surprise de la citoyenne Fréville ? Quelle fut son 8allégresse, lorsqu’au lieu du monstre qu’elle se peignait en frissonnant, elle se vit présenter un petit garçon pétri de gentillesse et de grâces !

Celle qui, après avoir gardé pendant un long terme dans ses entrailles, l’héritier d’un époux chéri, qu’elle enfante dans les convulsions de mille douleurs cruelles, qui sent couler dans ses mamelles le nectar suave destiné à le nourrir, et qui abandonne cette honorable charge à une mercenaire inconnue, cette femme-là ne mérite point le doux nom de mère, elle n’en a que le vain titre, et ce n’est qu’une marâtre.

La citoyenne Fréville était pénétrée de cette vérité. Chargée de l’avantage d’avoir un fils, elle saisit avec avidité celui de l’allaiter encore. On peut dire qu’elle remplit ce devoir sacré avec des soins, une assiduité et une complaisance dignes d’être cités pour modèles. Que 9je regrette de ne pouvoir crayonner les tableaux enchanteurs que m’offrirent, pendant deux années, et sous les plus riants aspects, l’inexprimable tendresse de la nourrice, et l’attachement peu commun du petit nourrisson !

Que ne m’est-il permis d’entrer dans quelques détails propres à prouver le caractère vif et décidé du petit Émilien qui, dès l’âge de quatre mois, voulut manger absolument seul ! Que ne puis-je décrire le plaisant exercice de la cuiller, et le noviciat de cet enfant pour trouver le chemin de sa jolie petite bouche !

Ces esquisses minutieuses, en apparence, trouveraient sans doute des censeurs irréfléchis ; mais ce qui désarmerait les plus sévères, c’est la gentillesse du jeune novice durant ce singulier apprentissage ; c’est sa constance, son courage, bien qu’il se donnât d’assez 10rudes coups, bien qu’il se trompât fréquemment de route, et qu’il prît à chaque instant celle de son front, de son nez, et de ses oreilles mêmes pour la véritable : tant il est vrai qu’il faut tout apprendre dans la vie, jusqu’aux choses les plus simples. C’était l’expression touchante de l’amour filial et maternel ; c’était le tableau de la vertu même, et du bonheur si pur qui l’accompagne !

Caractère décidé d’Émilien dès le berceau.

Un philosophe qui a parfaitement étudié la nature, et qui a écrit avec discernement sur l’homme, Helvétius, a dit, avec raison, que nous manifestons, dès le berceau, ce que nous devions être étant grands9. Si cette observation semble démentie, par rapport à plusieurs individus, cela vient du peu d’expérience 11des observateurs. Ayant vécu toute ma vie avec les enfants dont j’ai suivi un bon nombre jusqu’à l’adolescence, et même à l’âge mûr, j’ai été dans le cas de me convaincre de la vérité de cette remarque.

Le petit Émilien fit voir, presqu’en naissant, le caractère heureux qu’il développa jusqu’à l’instant qu’il nous fut ravi, et je suis fondé à croire qu’il n’eût point changé dans la suite.

Émilien donnant à manger à des Chinois peints sur un paravent.

Voici un trait caractéristique qui va commencer à faire connaître l’excellent petit cœur d’Émilien au berceau. Pendant le second hiver qui suivit sa naissance, il avait près de lui un paravent peint de diverses figures chinoises ; s’imaginant que c’étaient des êtres vivants, 12il leur adressait la parole dans son joli langage, et leur offrait de son lait tous les soirs : tin nanan, leur répétait-il à diverses reprises, manze nanan. Voyant enfin que les magots immobiles ne mangeaient point, cette charmante créature se tournait aussitôt vers sa maman, où lui enfonçait de toute sa force la cuiller dans la bouche, afin qu’elle mangeât. Goûtant déjà le bonheur de donner, l’enfant agitait d’aise ses petits bras ; et ses yeux, touchants interprètes de son âme, exprimaient avec énergie, ce que sa langue débile ne pouvait rendre encore.

La pénitence et le sac de sucre.

Élevé suivant la nature, et pouvant agir librement de tous ses membres dès sa naissance, Émilien bien que mignon et mince, devint fort en peu de 13mois. Avant un an il courait par la chambre, il en visitait les moindres recoins, voyait tout et connaissait tout. À cette époque, le petit compère tentant d’outrepasser les privilèges de son âge, avait des petites volontés, et regimbait un peu. Avec l’enfance, sur vingt peccadilles il est sage d’en oublier dix-neuf. Le grand art est de savoir distinguer la faute qui provient du cœur ou qui peut tirer à conséquence ; telles sont la mauvaise humeur, l’emportement et l’indocilité. Dans un moment de dépit de la part de l’enfant, j’élevai la voix. Mécontent de ce ton inusité, le bambin se mit à crier. Je parlai plus fortement encore, et je le mis en pénitence derrière un rideau.

Un quart-d’heure se passe. Plus de pleurs, plus de cris ; enchanté d’une telle obéissance, je m’écrie : Émilien, viens, mon ami, je te pardonne. Il ne 14bouge pas. J’appelle de nouveau ; il reste toujours. Étonné de ce silence, je dis à la maman : Ah ! il boude ! J’approche. Je vois l’enfant couché par terre, et le visage appuyé sur un paquet. C’était un sac rempli de gros cassons de sucre qui venait de m’être envoyé, pour mon épouse, par la mère de mon élève, et que le petit coquin suçait à travers la toile.

L’obstination de l’enfant venait d’être punie, et il avait très bien senti sa faute ; afin de lui faire connaître la seconde dont il ne se doutait point, je le prends dans mes bras : Mon ami, lui dis-je, tu aimes donc bien le sucre ? — vi papa ! — Ah bien, je vais t’en donner un morceau. Quand tu en voudras, tu en demanderas, mais il ne faut jamais rien prendre.

Depuis ces leçons paternelles, le petit Émilien ne s’obstina plus, tant il 15était raisonnable et sensible ; seulement, quand on venait à le réprimander, il se couvrait la tête de son mouchoir, ou il se cachait les yeux avec ses mains.

Je puis dire pareillement qu’après l’histoire du sucre, je ne me rappelle point que ce docile enfant ait touché à quoi que ce fut ; bien que ma coutume ait toujours été de ne tenir fermé sous clef, ni fruit, ni aucune autre chose, jamais il ne prit même une pomme ; retenu, sobre, et discret, il ne demandait rien non plus, mais nous allions au-devant de ce qu’il souhaitait ; sa maman lisait dans ses yeux ; et il ne désirait pas longtemps ce que la raison et de tendres soins sollicitaient. De tout temps j’eus à cœur de former dans mes élèves non des vertus de nécessité, mais volontaires, personnelles et provenant du cœur. Telles furent celles du petit Émilien.

16Dada bel-li.

Dans le temps que les Français, toujours bons et reconnaissants même des maux qu’on ne leur fait pas, avaient encore des idoles, il s’était choisi le vaillant Béarnais qui fut malheureusement prince. Le nom de ce tyran retentissait de toutes parts, surtout sous les deux derniers automates couronnés, qui hâtèrent notre étonnante révolution, par leurs scandaleux déportements. Tant d’éloges outrés avaient sans doute un but politique, celui de stimuler de lâches despotes, et de les faire rougir d’une conduite non moins funeste au peuple qu’à eux-mêmes.

L’exemple et l’opinion sont les mœurs des nations. À force de voir et d’entendre préconiser sans cesse Henri IV, les enfants avaient conçu un grand 17amour à son égard. Une mère respectable s’étant arrêtée un jour du printemps de 1788, devant la statue équestre de celui qui nous promettait la poule au pot, je la contemplai avec plaisir. Elle faisait mille caresses et serrait contre son sein un enfant à la mamelle, répétant avec toute la grâce imaginable : bon iou, bel-li, bel-li à dada ! (bonjour bon Henri, bon Henri à dada !)

Changement de ton et de visage, cette aimable créature s’écria soudain : bobo iambe bel-li ! (bobo à la jambe bon Henri !) Ne sachant à quoi attribuer cette douloureuse exclamation, j’observais en silence, mais sans comprendre rien. Comme les mères sont ingénieuses ! combien elles ont de pénétration ! celle-ci eut bientôt deviné ce dont il s’agissait.

En effet, elle s’aperçut que le soleil 18couvert, en partie, d’un nuage très rouge, dardait obliquement ses rayons sur une jambe de la statue, et représentait, en quelque sorte, une plaie vive aux yeux inexpérimentés du citoyen naissant. Et c’était justement ce qui tourmentait sa jeune pensée !

Un instant après, le soleil ayant été obscurci, on ne put douter davantage du motif qui dirigeait le sensible enfant ; on sentit parfaitement la raison alléguée par son ingénieux interprète ; car il ajoute distinctement en montrant sa joie : Ah ! plus bobo iambe bel-li ! (ah ! plus bobo à la jambe bon Henri !)

Ceux qui connaissent peu la nature, ou qui n’ont pas été à même d’examiner jusqu’où va l’attention de l’homme au berceau, douteront peut-être de cette intéressante anecdote ; mais elle est d’une grande vérité, et l’on pouvait citer 19au besoin, ceux qui y ont donné lieu.

Hélas ! les deux acteurs de cette scène attendrissante, rapportée dans le second volume des Nouveaux essais sur l’éducation, en 1788, ce fut Émilien lui-même ; c’était son inconsolable mère !

Quand j’écrivais alors que la première enfance m’avait fourni des observations morales dont je comptais faire part un jour à mes concitoyens, j’étais loin d’imaginer qu’elles seraient arrachées de mes larmes. Que je m’attendais peu qu’elles dussent être tracées à l’ombre des cyprès dont est couverte la tombe d’un fils chéri qui montra, si jeune encore, tant de qualités recommandables !

Il est bon de prévenir ici un préjugé qui pourrait nuire chez quelques lecteurs de cet opuscule. Ils croiront peut-être que je donne celui qui en est le héros, 20comme un être extraordinaire. S’ils ont cette idée, ils m’auront mal compris.

Les hommes naissent bons en général ; ils sont susceptibles, dès le berceau, de mille excellentes qualités. Je suis fondé à croire qu’il est beaucoup de petits Émiliens ; mais il nous manque l’œil observateur qui puisse les discerner.

La plupart des pères, plus sensibles à l’intérêt qui rétrécit et glace l’âme, qu’aux doux sentiments de la nature, vivent trop peu avec leurs enfants, pour les connaître. Les mères les apprécient mieux ; mais leur indulgence est aveugle, et leurs lumières trop bornées.

Quant à ceux auxquels on confie le soin et le gouvernement de nos premières années, hélas ! ce ne sont, la plupart du temps, que des mercenaires que l’on marchande, et que l’on tâche d’avoir à bon marché. Ce sont des gens 21sans âme, sans étude, sans réflexions, trop souvent sans nulle humanité, qui tarabustent, maltraitent, subordonnent à une détestable routine, et surmènent, si l’on peut parler ainsi, les citoyens-enfants à l’instar des bêtes de somme.

Reprenons ici une grande vérité : l’éducation et les soins sont beaucoup ; la nature commence, l’art achève, et les hommes sont à peu près ce qu’on les fait être.

Naïveté d’Émilien sur l’impolitesse du fils aîné de Capet.

La mère d’Émilien était allé voir sa sœur à Versailles ; elle n’avait pas oublié, comme on le pense bien, d’emmener avec elle son cher nourrisson. Afin de lui faire prendre l’air, elle dirigea sa promenade vers la partie du château où demeurait le fils aîné de 22Capet. Le bambin royal était pour lors à jouer dans un jardinet avec un petit chien nommé Moufflet. Émilien, qui aimait singulièrement les animaux, parut fort désireux d’aller caresser celui-ci dont la vivacité lui plut beaucoup. Mais le moyen qu’un pauvre petit plébéien approchât du rejeton auguste des Dieux de la terre !

Une barrière et une armée de valets étaient là pour défendre la ligne de démarcation établie entre les profanes humains et Monseigneur en lisières. Impatient de plus en plus d’approcher de Moufflet, Émilien cependant se mit à crier de toutes ses forces : C’est à moi Moufflet ! je veux Moufflet ! La prétention était par trop hasardeuse. Monseigneur en parut très choqué, et regarda avec étonnement le jeune étourneau qui ne se doutait de rien. Émilien alors salua trois et quatre fois de suite le Dauphin, 23qui demeura immobile sans lui rendre le salut. Mais, toujours occupé de Moufflet, Émilien répéta Moufflet plus fortement encore. Scandalisé au suprême degré de cette liberté, un des esclaves du troupeau royal dit avec colère : Qu’on fasse retirer cette femme et cet enfant-là.

Vicissitudes frappantes des choses humaines ! Retour consolant de la fortune ! Éloquente leçon pour l’homme vain qui a la sottise de s’oublier ! Ces potentats si dédaigneux hier, au milieu de leurs satellites brutaux, se doutaient-ils qu’aujourd’hui ils seraient plus bas que les objets de leurs mépris insensés ? Je n’ai fait que passer, ils n’étaient déjà plus.

Quoi qu’il en soit, la mère et l’enfant se retirèrent un peu déconcertés et très mécontents. Le pauvre Émilien, surtout, regrettait beaucoup de n’avoir pu 24embrasser Moufflet. Mais ce qui lui tint particulièrement à cœur, ce fut l’impolitesse de Monseigneur. Entre mille questions qu’il fit coup sur coup à sa maman, il lui demanda avec naïveté : Est-ce qu’il a bobo du bras, le petit Dauphin, qu’il n’a pas ôté son chapeau ? Je le battrai bien fort, moi. Rendons à César ce qui est à César. Je me rappelle à l’instant que cette anecdote, que j’insérai en 1788 dans le journal politique et littéraire, avec une lettre sur l’Éducation des rois, concerne Émile, frère aîné d’Émilien.

Question naïve d’Émilien sur le ci-devant Roi.

Étant une autre fois à Versailles, pour remplir les devoirs de l’amitié, si douce pour un cœur aimant et sensible, la citoyenne Fréville avait emmené 25avec elle chez sa sœur le petit Émilien, âgé pour lors de deux ans. Heureuse seulement du bonheur de ses enfants, cette bonne et tendre mère eût-elle joui, eût-elle été tranquille sans eux, et eux sans elle ?

Elle se rendit au château, afin d’entendre la musique de la chapelle du ci-devant roi. L’appareil fastueux, la pompe régnant à la cour du tyran, l’empressement avec lequel la multitude se portait pour voir le Roi, le nom de Roi répété avec emphase par le peuple encore esclave, cette exclamation : Ah ! voici le Roi, retentissant de toutes parts, au moment où le sire offrit aux yeux stupéfaits le prodigieux volume de son stupide individu : tout cela frappa beaucoup le petit Émilien ; il ne dit rien alors, mais il fut tout yeux et tout oreilles.

De retour chez sa tante, l’enfant qui 26avait bien observé le roi, et s’était convaincu qu’il n’était point fait autrement que les autres hommes, voulut s’assurer en outre s’il était sujet aux mêmes besoins. Il y en avait un entre autres qui causait toujours au petit Émilien un embarras et une honte extrêmes, car il était d’une grande modestie. Ce fut précisément celui-là qu’il supposait difficilement dans l’être si commun que chacun encensait comme une divinité. Afin d’éclaircir son doute, il demanda à voix basse : Mais fait-il tata, le roi ? Oui, mon ami, tout comme toi. — Ah !… il fait tata, reprit-il, avec étonnement, Ah !… il fait tata.

Dès ce moment, Émilien rabattit beaucoup de l’idée qu’il avait conçue du sire : il l’appelait même simplement Monsieur Capet, toutes les fois qu’il voyait sa grosse figure, en feuilletant 27les médaillons des rois de France, qu’il distinguait et nommait sans se tromper, dans un âge si tendre encore. À l’égard de ces derniers, je remarquerai que sa maman lui ayant désigné avec horreur Clovis, Clotaire, Childéric, Charles IX et divers autres, il n’apercevait pas plus tôt l’effigie de ces monstres, qu’il y appliquait de grands coups de poing, en répétant à diverses fois : Méssan ! Méssan !

Émilien dans les bras de sa maman.

Émilien était loin encore des jours nébuleux, où des pédants, porteurs de tristesse, viennent effaroucher les grâces et les ris, qui marchent à la suite de l’enfance. Ne voyant autour de lui que l’image de la paix ; n’entendant qu’un langage à la mesure de sa conception naissante, il passait l’aurore de ses 28premières journées dans les innocents loisirs de son âge. Il ne connaissait ni ces cris violents, ni ces pleurs amers qu’occasionne trop souvent la maladresse, la malignité même des gouvernantes quinteuses et bourrues. Si son visage serein se rembrunissait quelquefois, ce n’était qu’un nuage léger qui se dissipait soudain par un baiser maternel. Portant dans tous ses traits l’empreinte de ce contentement parfait qui suit la santé du corps et le calme de l’esprit ; souriant à chacun, comme chacun se plaisait à lui sourire ; le soir, cet heureux enfant s’endormait dans le sein de la gaieté ; le matin, il se réveillait dans celui de la joie.

Moments de l’innocence ! que ne m’est-il permis de vous peindre comme je vous contemplai, comme je vous sentis ! Vigilante et soigneuse nourrice ! femme vertueuse 29qui fus deux fois mère dans la personne de ton petit Émilien, ce n’est qu’à toi seule qu’il appartient de retracer ces instants hélas ! trop tôt écoulés. Délicieux instants, pendant lesquels tu guettais attentive, ton cher nourrisson tournant naturellement, dès son réveil, ses premiers regards de ton côté, comme l’Héliotrope vers les doux rayons du soleil levant.

Mère unique ! mère alors si fortunée ! Ah ! quand ton jeune ami, de sa jolie menotte, avait secoué les pavots du sommeil paisible, avec quelle vivacité il portait vers toi ses beaux yeux embellis encore par l’expression de l’âme et du sentiment ! comme il s’élançait dans tes bras ! Comme il y recueillait tes caresses multipliées dont tu étais non moins prodigue qu’il s’en montrait avide ! Inexprimables et douces étreintes ! extase ravissante ! Tendre mère ! sensible 30enfant ! Vous ne formiez, à vous deux, qu’un seul corps, qu’un seul cœur, qu’une seule bouche ; et vous savouriez ainsi, à longs traits, le nectar du bonheur dans la coupe de la nature.

Badinage du petit Émilien avec Gaston, son parrain.

Pendant que la citoyenne Fréville nourrissait Émilien chez elle, j’instruisais au collège Gaston10, l’un des plus aimables élèves que j’aie formés. J’avais alors rapproché ma femme et mes enfants, afin d’être plus à portée de remplir le double devoir de père et d’instituteur. Devoir bien doux ! devoir sacré ! Je ne manquais point de venir visiter ma petite famille aux heures de récréation ; et Gaston, qui était parrain de ce second fils, m’accompagnait avec grand plaisir.

31Quelle allégresse ! quels transports de part et d’autre ! Sitôt que le petit Émilien nous apercevait, il sautait à notre cou, et répétait à diverses fois : Bon zou, papa, bon zou lalin ! (Il prononçait ainsi le mot parrain) Quelquefois, quand il nous entendait du bas de l’escalier, il courait se cacher, à dessein de nous surprendre ; mais cette gentille créature, ne pouvant contenir les élans de joie dont son petit cœur débordait, pour ainsi dire, elle s’écriait presqu’aussitôt avec naïveté : Me voilà… me voilà. Soudain le compère se précipitait avec impétuosité vers nous, en riant à gorge déployée ; puis il grimpait le long de mes jambes, puis il se mettait à cheval, tantôt sur mes genoux, tantôt sur ceux de Gaston, qu’il appelait Aton dans son langage enfantin.

L’enfant cherche de préférence 32ceux qui se rapprochent le plus de son âge et de son humeur, et la jeunesse ne s’épanouit qu’au milieu de la jeunesse. Le petit Émilien ne tardait pas de me quitter pour aller avec Lalin, pour converser et jouer avec lui. Gaston, de son côté, ne se faisait pas tirer l’oreille. Non moins ingénieux qu’adroit, il fabriquait, même avec un tuyau de plume, un pantin ou un pandour ; il lui taillait et cousait des habits dont il l’habillait parfaitement ; puis il jouait complaisamment avec son petit filleul, dont il retraçait l’ingénuité, bien que touchant déjà à l’époque de l’adolescence. Simple, poli, prévenant, discret et tout aimable, Gaston s’amusait ainsi des heures entières, dans sa quinzième année, mais de façon à faire voir que le jeu ne lui déplaisait pas et qu’il y était vraiment pour son propre compte.

33Regrets sur les jours fugitifs de l’enfance.

Heures passagères de l’enfance ingénue ! saison fugitive de l’innocence et de la plus pure félicité ! vos charmes passent plus rapidement hélas ! qu’un songe flatteur durant un doux sommeil ! Le jeune parrain du petit Émilien eût bientôt fini le cours de ses études, dirigées avec succès sous mes yeux et par mes soins. Six années passées avec ce sage élève ne me semblèrent en quelque sorte que six beaux jours, tant la jeunesse, quand elle est docile et bien née, tant le commerce des Muses et la culture du cœur ont d’attraits par eux-mêmes !

Loisirs paisibles ! passe-temps agréables du jeune âge, qu’êtes-vous devenus ? vainement je vous désire ; je vous rappelle vainement ! Triste et 34pénible perspective !… De tant d’images enchanteresses, je n’aperçois plus qu’une ombre qui m’échappe, dans un lointain désolant ; et je n’envisage que trop près de moi l’austère figure de la vieillesse froide et grondeuse !

Ô chers élèves ! mes amis, mes enfants ! vous qui portiez l’espérance et la joie dans mon âme satisfaite, où êtes-vous donc ? Et toi, Gaston, toi qui faisais l’honneur de ton Mentor, et le noble orgueil de ta courageuse mère, que n’as-tu grandir plus lentement ! ou que les destins ne t’accordent-ils de rétrograder dans la carrière, et à moi de remonter le fleuve de mes ans, afin de vivre encore avec toi et avec ton petit ami !

Puissé-je du moins te revoir, et te conter mes chagrins ! Ah ! cette consolation ne me sera point ravie sans 35doute ! Un jour je pourrai t’embrasser encore ! mais hélas ! c’en est fait à jamais pour le jeune innocent qui te souriait avec tant de douceur, et à la vue duquel tu accourais, appelé du gentil nom d’Aton ou de Lalin.

Tristesse d’Émilien sur l’éloignement de son Parrain.

Lorsque Gaston fut sur le point de me quitter, il vint nous faire des adieux pleins de cordialité et de reconnaissance. Son filleul, trop jeune encore pour comprendre la nature de ce départ, embrassa gaiement son parrain, comptant le revoir comme de coutume. Demeurant encore au collège, je revins seul le lendemain matin. Le premier mot d’Émilien, c’est Aton et Lalin. Je m’en vais et reviens à la maison. Sur le soir, nouvelles demandes de Lalin et 36d’Aton. Plus d’Aton, plus de Lalin, mon cher petit, lui dis-je alors en l’embrassant ; il est parti ! et les pleurs de couler en abondance.

Depuis ce jour, le sensible enfant, dont la gratitude n’était pas la moindre vertu, commença à sentir de cuisants regrets et l’amertume du chagrin. Loin de son ami, dont il parlait à chaque instant du jour, sa bonne humeur diminua sensiblement. Plus d’un an encore après cette séparation, toutes les fois qu’il passait devant le collège d’Harcourt, il voulait absolument y entrer, et répétait avec instances : Maman, voir Aton, voir Lalin !

Nouveaux amis d’Émilien.

Après un trop long terme, je quittai enfin le collège, antique et barbare 37asile de la routine, prison affreuse où les vertus sociales, le bon sens et l’urbanité cédèrent presque toujours la place à la pédanterie boursouflée de mauvais latin, à l’incivilité grossière et à l’hypocrisie cachée sous le manteau de Tartuffe. J’étais convaincu et plus qu’ennuyé depuis longtemps des vices nombreux de l’éducation particulière, éducation dont les aristocrates étaient fort curieux ; en effet, égoïstes et despotes de leur nature, ils avaient l’art de procurer ainsi à leurs enfants, même au milieu des maisons d’instruction publique, des talents exclusifs, afin qu’ils en tirassent vanité et avantage contre le peuple, réduit à l’ignorance et à l’esclavage.

En conséquence de mon plan, qui demandait le concours de plusieurs disciples, soit pour l’émulation et 38l’exemple, soit pour l’égalité, je reçus ceux qui m’arrivèrent de Nantes, lors de la fameuse fédération de 179011.

Excellent caractère de mes nouveaux élèves.

Heureux les instituteurs qui rencontrent des élèves dont le caractère incline au bien ! Plus heureux encore, lorsqu’étant pères d’enfants également bien nés, ils peuvent instruire d’exemple les uns et les autres sous le même toit ! Tel fut mon sort. Je n’éprouvai pas une satisfaction légère, lorsqu’après quelques jours d’observation, j’eus reconnu que mes nouveaux disciples étaient doués d’un excellent naturel, et qu’ils n’étaient pas sans aptitude.

39Dédé, Coco, Doudou Fournier.

Dédé, Coco, et Doudou Fournier, tels étaient les noms des nouveaux camarades d’Émilien. Ces enfants avaient malheureusement passé leurs plus tendres années chez les moines de Vendôme12, au milieu des minuties claustrales, des sots préjugés, et de la plus dure contrainte. Ce n’est pas un art facile, celui d’élever la jeunesse en troupeau. L’ignorance, la paresse et la dureté trouvent plus court de substituer la routine et des châtiments de toute espèce à la douceur, à la patience, à la raison et à l’examen qu’exige le gouvernement de l’enfance.

C’est précisément ce qu’on avait pratiqué à l’égard des jeunes Fournier. Aussi leur premier abord chez nous sentit-il la gêne et la crainte. Semblables 40à ces oiseaux pris au trébuchet et renfermés, pêle-mêle dans des cages, avec d’autres captifs différents d’âge, de plumage et d’instinct, ils s’étaient imaginé retomber entre les mains d’un autre oiseleur, et n’avoir fait que changer de prison. Ils furent agréablement trompés, et bientôt ils jugèrent qu’il y avait de la différence entre un instituteur citoyen et des abbés égoïstes, des mercenaires accapareurs d’enfants, qui faisaient trafic de la plus honorable des professions.

Accueil que fait le petit Émilien à ses nouveaux camarades.

La mélancolie des jeunes frères fut de courte durée. Elle ne put tenir à l’accueil tout plein de franchise et d’enjouement que s’empressa de leur faire le petit Émilien, âgé pour lors de trois ans et demi ; il les conduisit 41par toute la maison, leur montra les chambres, l’étude, et surtout le jardin. Il leur apporta le peu de joujoux qu’il avait, et pria en grâce sa maman de le laisser dîner et souper à table, se lever et se coucher en même temps que ses nouveaux camarades.

De leur côté Dédé, Coco et Doudou se montrèrent fort sensibles à la cordialité de leur petit hôte, et se lièrent bientôt avec lui. L’amitié était un besoin pour l’âme expansive d’Émilien. Charmé du retour qu’il éprouvait de la part des jeunes Fournier, il s’y attacha de plus en plus, et leur témoigna des sentiments de frère. Il s’accoutuma peu à peu à les croire tels. Il resta même assez longtemps dans cette innocente illusion, ainsi qu’il avait eu la naïveté de s’imaginer que nous avions tété ensemble, et que sa maman était la mienne.

42Chagrin d’Émilien.

Après avoir donné quelques jours à mes élèves, pour se familiariser avec moi, je procédai insensiblement au plan de leurs études. Ce ne fut pas une petite affaire ; le mot seul d’étude portait la tristesse dans leur âme, et ce n’était point sans raison. On la leur avait rendu odieuse au collège de Vendôme, où ils étaient obligés de se lever dès quatre heures du matin, pour apprendre à réciter du latin, pour traduire et composer du latin, pour lire et psalmodier du latin ; enfin ce n’était que du latin et du latin encore que ces misérables enfants labouraient du matin au soir, dans le dédale d’immenses dictionnaires, et dans de vieux bouquins, sans y rien comprendre.

Pour éviter un excès contraire, 43qui est de renoncer à présent à une langue utile sous plus d’un point de vue, je m’arrangeai de manière qu’elle ne fît point l’unique objet de nos occupations. Je les diversifiai de mon mieux, afin d’y attacher plus d’attraits et d’obtenir des succès. Le français, l’italien, les mathématiques, le dessin, la musique, et par-dessus tout la morale, dont mes Essais13 forment un cours complet, fixèrent alternativement l’attention de mes disciples. J’atteignis à mon but par cette méthode ; je vis naître le goût, l’application et les progrès ensuite. Afin de donner du ressort à l’esprit, j’eus grand soin d’exercer le corps ; nous passâmes tour-à-tour du jeu au travail, et du travail au jeu.

Tant que les récréations duraient, Émilien, qui sautait comme un chevreuil, et qui avait la vivacité d’un 44poisson, se trouvait dans son véritable élément. Respirant et courant dans les bosquets du jardin, provoquant à la gaieté ses jeunes camarades, observateur attentif, et bientôt industrieux imitateur des jeux divers qu’ils inventaient ou qu’ils exécutaient, ce charmant enfant offrait l’image parfaite de la liberté et du bonheur.

Il n’est point de jouissance pure et sans mélange. Au fort de ces divertissements, il fallait interrompre les deux passe-temps destinés à corroborer la santé, pour aller cultiver le cœur et l’esprit. Le petit Émilien n’entendait pas cet arrangement-là. Ce n’est pas qu’il y fût assujetti. Quand ses compagnons allaient étudier, il était libre de rester ou de s’amuser. Mais le moyen de jouer seul ! Le plaisir n’en est plus un, dès qu’il est sans partage. Se trouvant tout-à-coup seul dans la carrière 45des jeux, la tristesse succédait bientôt à la joie folâtre. Les larmes roulaient dans ses yeux, et coulaient sur ses joues rondelettes et couleur de rose.

Remontant pas-à-pas, mais sans cris, sans obstination, et dévorant en silence sa douleur profonde, Émilien allait retrouver sa maman. Confidente des petits chagrins de son meilleur ami, cette consolatrice ingénieuse ne manquait point d’y compatir et de chercher à les adoucir autant qu’il était en elle.

Mais le vrai remède aux maux de l’enfant affligé, c’était la société de ses camarades et de son frère Émile. Ses regards, ses vœux et son cœur inclinaient vers eux comme l’aiguille vers la pierre d’aimant. On faisait pour lors diverses tentatives. Tenant son fils caché derrière elle, et marchant 46sans être entendue, la maman hasardait de l’emmener dans l’étude. La mouche qui voltige et bourdonne est plus que suffisante pour distraire et mettre aux champs les écoliers volages ; de longs éclats de rire partaient soudain de côté et d’autre.

Affectant alors un air de sévérité, et haussant la voix, je mettais en fuite et la mère et l’enfant, qui poussait de longs sanglots, et disait en se retirant, tout fâché : Ne faites donc pas la glosse voix comme cela, monsieur papa.

Désir du petit Émilien, pour apprendre à lire.

J’ai vu peu d’enfants qui ne manifestassent un invincible dégoût de la lecture, et souvent de l’aversion à l’égard des maîtres qui l’enseignent. Il faut en 47convenir, le pas le plus difficile que l’homme ait à franchir avant d’entrer dans la carrière des sciences, c’est celui de l’alphabet. Cependant je suis fondé à croire que l’inexpérience et la précipitation de bien des pères, l’ennui, la maladresse et la dureté de la plupart des instituteurs, sont les principales causes de la répugnance et du peu de progrès des élèves.

Voulez-vous exciter le zèle d’un enfant pour un objet quelconque ? Instruisez d’exemple, et retenez son ardeur. C’est le moyen de l’animer pour ce que vous avez à cœur qu’il apprenne. Plus j’éloignais Émilien du lieu de notre étude, et plus il s’y portait pour participer aux exercices de son frère Émile et de mes élèves. Lui ayant représenté qu’il fallait qu’il sût lire auparavant, il demanda en grâce que je lui apprisse, il me pria longtemps ; je cédai 48enfin. Ce jour-là ne fut pas le moins gai de sa vie. Ayant pris le premier livre, je lui donnai alors une leçon, mais courte et enjouée. L’enfant qui n’était point contraint ni rudoyé, ne manqua pas de venir depuis, plutôt deux fois qu’une, en me répétant gentiment papa lire ! papa lire !

Promenades champêtres ; collection de fleurs et de plantes sauvages.

Lorsque le petit Émilien eût obtenu ses entrées franches dans l’étude, il vécut, presque en tout, à l’application près, le genre de vie de ses jeunes camarades. Dès lors ils devinrent inséparables. Doués d’une grande sensibilité et sympathisant bien ensemble, ils eussent vécu difficilement sans Émilien, et Émilien sans eux.

Une des plus vives jouissances de 49mes élèves, c’était des promenades dans les lieux champêtres. Elles n’étaient pas infructueuses. L’enfance est naturellement pressée par le besoin de connaître ; il s’agissait seulement de diriger ses pas vers les objets, et de les lui expliquer. Outre qu’ils se donnaient amplement carrière, au milieu des campagnes fleuries, ils y faisaient encore une recherche assidue de diverses plantes, de mousse et de gazon de toutes sortes de nuances. Les abeilles ne sont pas plus ardentes à la picorée.

C’était surtout un plaisir de contempler au milieu de ses camarades, le petit Émilien, l’œil attentif, la tête baissée, et regardant de toutes parts afin de découvrir des fleurettes sauvages, ou quelques noyaux germés. Ah ! quand il pouvait en trouver, avec quelles précautions il les déracinait, dans la crainte d’offenser les fibres délicates et les 50feuilles naissantes ! Avec quels transports il m’apportait ce trésor, en s’écriant de loin : Ah ! pépère ! voilà un cerisier ! voilà un pêcher ! voilà un abricotier !

Souvent le soleil était déjà loin sous l’horizon, et nos jeunes naturalistes herborisaient encore. La brune nous avertissait alors de regagner notre ermitage. Chacun ayant son chapeau, ses poches et son mouchoir remplis d’herbes et d’embryons d’arbustes, revenait enchanté, pour placer ce précieux dépôt dans le carré de terre que je lui avais départi.

Plantations, jardinets, grottes, bassins en miniature.

Le lendemain de nos promenades d’été, il y avait, le matin, un supplément de congé pour arranger les jardins. 51Il n’était pas besoin de réveiller, ce jour-là, mes élèves. Oh ! que c’est une douce jouissance pour l’être encore près de la nature, de planter et de voir croître ses productions ! Levé des premiers, et muni de sa petite bêche, Émilien préparait son terrain, le remuait en tous sens, et il rangeait ses plantes selon leur âge et leur espèce.

Il ne suffit point de planter ; il faut encore observer l’ornement et la symétrie dans le plant. Notre petit jardinier qui ne manquait pas de lever de légères pièces de pelouse dans les champs, priait Charles, le quatrième de mes disciples, de les lui couper par bandes. Ce jeune homme qui s’entendait assez bien en jardinage, et qui en outre était doux et complaisant, mettait la dernière main au jardin d’Émilien ; il y plaçait des bordures avec beaucoup de goût et les arrangeait avec lui. Chacun cultivait de même 52de son côté ; et il en résultait des parterres, des bassins, des prairies, des vergers et de jolies grottes en miniature, qui offraient un coup-d’œil vraiment agréable.

Dînettes. Excellent cœur d’Émilien.

Les plantations ne s’achevaient point d’une haleine ; l’air joint à l’exercice, aiguisait fortement l’appétit de nos petits jardiniers. Pour reprendre des forces, on faisait une pause dans un joli cabinet de verdure, et l’on y déjeunait à l’ombre. Ce fut principalement pendant ces repas impromptus que je fus à même de remarquer l’excellent cœur d’Émilien. Quelque chose qu’il eût avec son pain, il réservait toujours tout pour le manger en commun ; et je puis dire qu’à cet égard encore, il donnait l’exemple à son frère et à ses camarades.

53Émilien avait souvent, le matin, un peu de lait qu’il aimait par-dessus tout. Ô le bon lolo ! s’écriait-il. Alors sa maman le pressait de le boire près d’elle, de peur qu’il ne le renversât en le descendant au jardin. Vaine exhortation ! heureuse désobéissance ! il se hâtait de prendre son petit pot ; le portait sur une table de pierre qui était sous un berceau de vigne ; il invitait joyeusement ses camarades à s’asseoir autour et les forçait de tremper leur pain avec lui. Ce partage était une vraie fête pour ce sensible et bon enfant. Le contentement brillait dans ses yeux ; la gaieté embellissait encore son intéressante figure ; il avait l’air du bonheur même. Plus d’une fois j’ai désiré d’être peintre, pour crayonner ces dînettes enfantines, ainsi que le petit hôte qui en faisait les honneurs avec tant d’amabilité et de grâces.

Ajoutons un dernier trait à ce récit 54qui est l’expression de la vérité. J’observerai que jamais cet enfant ne mangea seul un fruit, ou des bonbons. Réservant, surtout pour les occasions dont il s’agit, son dessert de la veille, il tirait furtivement de sa poche une pomme ou une poire, la montrait en riant aux jeunes convives, la coupait en parts égales, offrait à chacun la sienne qu’il eût vainement refusée, et se réjouissait de tout son cœur de cette surprise, tant il se sentait heureux de donner, lorsqu’il en avait le pouvoir ! Ô vous ! qui l’avez connu, jugez de ma perte, jugez de ma douleur et de celle de la femme vertueuse qui lui donna le jour !

La pirouette géographe.

Le pas le plus difficile, pour entrer dans la carrière des sciences, c’est, sans contredit, celui de la lecture. Le petit 55Émilien l’avait déjà franchi, avant sa sixième année ; mais sans avoir besoin de ces stimulants honteux qui coûtent tant de pleurs aux enfants. Désireux de s’instruire de plus en plus, il manifesta beaucoup de goût pour la géographie. Passionné pour cette science, son frère Émile s’en occupait, jusques dans ses récréations ; il faisait tourner sans cesse sur des mappemondes, une pirouette dont les points de départ, les circuits et les chutes indiquaient successivement des villes, des pays, des mers ou des fleuves.

J’observai que ce jeu, plein de mouvement et de variété, ne laissait pas que de répandre, par là même, de l’attrait sur cette étude fort aride, lorsqu’elle est réduite à une nomenclature absolue. Je résolus conséquemment de le réduire en règles. Je les traçai ; j’imaginai aussi un cadre à cet effet, et je me mis à jouer avec mes élèves, qui, tout en s’amusant acquirent 56en peu de temps des notions géographiques dont ils n’avaient eu nulle teinture dans les collèges.

Émilien qui pouvait à peine déchiffrer auparavant les mots trop fins, et tournés en tous sens sur la carte, ne tarda pas à les lire du premier coup-d’œil ; et de cette façon, il apprit non seulement à connaître les pays et les villes de la France, mais les moindres contrées des quatre parties du monde lui devinrent encore familières.

Comme mes veilles eurent toujours pour objet principal l’éducation de la jeunesse, je placerai après la vie d’Émilien les règles du jeu de la pirouette géographe, et celle du jeu de l’alphabet. Ces jeux aussi simples que l’âge charmant auquel je les destine, sont peut-être une découverte heureuse. J’en ai fait des essais suffisants pour assurer 57qu’ils seront aussi agréables qu’utiles à l’enfance.

Empressement d’Émilien pour écrire.

L’homme incline dès le berceau à connaître et à savoir. Le grand art est de mettre ce penchant à profit, et d’adoucir les épines qui hérissent l’entrée du sanctuaire des sciences.

Ainsi que les autres enfants, Émilien en voyant écrire avait toujours la plume à la main, et griffonnait sur tous les bouts de papier qu’il pouvait rencontrer ; mais peu content de ses essais informes, il voulut bientôt apprendre à peindre des caractères qui formassent un sens.

En prenant tout de suite l’enfant au mot, et en l’assujettissant à des leçons régulières, c’eût été courir les risques de ralentir son ardeur pour la chose. Je l’accrus au contraire en différant 58d’accéder à ses demandes réitérées. Dans son impatience, il s’avisa de prier ses camarades de lui enseigner à écrire. L’un d’eux, nommé Coco, âgé de 13 ans, et qui l’aimait particulièrement, fut sensible à sa prière. Il lui rendit ce service pendant l’espace d’onze mois ; mais avec une douceur, une patience, un zèle que je n’oublierai de ma vie.

D’une autre part, Dédé, le frère aîné qui dessinait fort bien, lui montra à tenir le crayon, avec non moins de soins et de complaisance. Aussi, la première lettre qu’écrivit l’élève reconnaissant, ce fut pour ses jeunes maîtres, lorsqu’un événement désastreux les eût séparés à jamais, hélas ! de celui qui était à la fois leur petit compagnon, leur disciple et leur ami.

59Séparation d’Émilien et de ses camarades d’étude.

Dédé, Coco et Doudou Fournier coulaient avec Émile et Émilien, des journées que l’étude, les jeux et la douce amitié partageaient tour à tour. Ils goûtaient cette paix inaltérable, compagne de l’innocence et du travail, lorsqu’ils apprirent qu’un embrasement suscité par une combinaison de forfaits royaux, venait de ruiner leurs parents dans le nouveau monde14.

La perte imprévue de leur fortune ne surprit point ces chers enfants. L’objet constant de mes leçons fut toujours de prémunir mes élèves contre les coups du sort : ce fut de leur apprendre et de leur répéter sans cesse que l’homme ne doit fonder que sur lui-même, et qu’il n’y a rien de stable que la vertu.

60Les larmes des compagnons d’Émilien coulèrent, il est vrai, à l’affreuse nouvelle de leur désastre, mais ce fut moins pour eux-mêmes que pour leur malheureux père, et le bon oncle qui leur en tint lieu ; ce fut dans la douleur d’interrompre le cours de leurs études et de nous quitter.

Funèbre séparation ! tu vins hélas ! mettre un terme fatal aux plus beaux jours d’Émilien et de ses jeunes amis ! Que n’ai-je le loisir de décrire ici les objets variés et toujours utiles de leurs occupations leurs passe-temps ingénus, ces banquets présidés par la concorde et la gaieté, ces concerts enfantins, ces pantomimes historiques, et surtout ces lanternes magiques qui faisaient rire de si bon cœur le petit Émilien à l’apparition des gros moines à nez de citrouille, des abbés à panse rebondie, et de tant de figures grotesques si ingénieusement 61dessinées par l’aimable Dédé !

Je ne retracerais pas avec moins d’intérêt nos regrets réciproques en nous quittant, nos adieux réitérés, nos larmes, nos douces étreintes ; et j’entremêlerais ces tableaux touchants, de plusieurs remarques qu’une longue expérience dans le gouvernement de la jeunesse m’a mis à portée de mûrir depuis vingt-cinq ans. Mais les malheurs de ma patrie, mais la conquête de notre liberté revendiquent tous les instants du vrai citoyen ; je me hâte de rétrécir ce cadre, et de le circonscrire à la mesure de la trop courte carrière de l’enfant si bien né que j’y peins à peine de profil.

Émilien tombe malade la première fête de la Raison.

Depuis l’instant qui sépara Émilien 62de ses jeunes amis, jusqu’à celui où il cessa d’être, il se passa encore une année. Durant cet intervalle, ce petit républicain dit et fit des choses pleines de sens. J’en formerai un court chapitre qui ne sera pas le moins intéressant de sa vie. Mais avant, je vais procéder aux détails de sa mort. Ils sont dignes d’être cités sous plus d’un rapport ; et j’ose dire qu’ils honoreraient même un homme fait, si toutefois ils ne le rendaient célèbre.

Le vingt brumaire, jour de la première fête de la Raison [10 novembre 1793], des symptômes alarmants annoncèrent la maladie prochaine d’Émilien. Il avait passé une nuit fort laborieuse ; et le matin, quoiqu’il éprouvât un malaise considérable, il voulut se lever. Il s’habille comme à l’ordinaire ; et me demande instamment de venir à la fête avec son frère et son petit camarade Chéri14a.

63Le voyant abattu et très changé, je lui dis : Je t’y mènerais avec grand plaisir, mon petit ami, mais tu n’es pas en état de marcher ; reste avec Chéri, joue avec lui, et à mon retour, je te dirai des nouvelles de la fête.

Ah ! papa, je voudrais bien y aller, reprend ce raisonnable enfant, mais puisque cela ne se peut, j’obéis.

J’étais loin alors de soupçonner tout le danger d’Émilien ; mais une crainte secrète s’empara de moi ; j’écris un mot au citoyen Baile, médecin, dont le zèle et le désintéressement le disputent à la capacité. Je donne la lettre à Émile, mon fils aîné, afin de la porter ; et je lui recommande, avec sollicitude, de venir me retrouver au temple de la Raison15.

Je pars donc pour l’auguste cérémonie. Émilien prend son parti, il met son petit sabre à son côté, bat du tambour, et s’amuse avec son camarade Chéri.

64Arrivé à la fête de la Raison, j’admire en silence le triomphe de la vérité sur l’erreur. Je me réjouis de la fuite soudaine du monstre fanatique qui, depuis tant de siècles, pesait, avec des rois barbares, sur la France abâtardie. Cependant, loin de goûter dans toute sa pureté une jouissance bien douce pour un ami de la nature et de l’humanité, je sors du Temple, j’y rentre ; j’en sors de nouveau ; et je regarde de tous côtés pour découvrir mon jeune messager.

En attendant, je montrais à des citoyens les statues des premiers tyrans de la dynastie française, qu’on venait de précipiter du haut du portail sur le parvis du Temple16. Je leur citais avec horreur les crimes de ces monstres couronnés, quand j’aperçus Émile qui s’était acquitté ponctuellement de sa commission.

65Dans la perplexité où je suis, je me hâte de regagner la maison avant la fin de la cérémonie. Sur le point d’arriver, je porte un œil inquiet vers ma porte. Je n’y vois point hélas ! mon petit ami dont la coutume était de me guetter, et d’accourir au-devant de moi, en s’écriant tout joyeux : Ah ! bonjour pépère ! Tu as été bien longtemps à venir ! j’étais bien en peine de toi. J’entre ! Il était silencieusement assis. Plus de vivacité, plus de gaieté. Un air morne, un teint pâle et son visage enflé m’annoncent les plus sinistres présages. Il était tard ; nous nous mettons à table ; il mange avec assez d’appétit, mais sans proférer un mot.

Le dîner est à peine fini, que le frisson s’empare de l’enfant ; et, ce qui ne lui était jamais arrivé dans d’autres indispositions, il demande à se coucher. Quand il fut au lit, comme je pensais 66qu’il allait avoir la petite vérole, je lui dis : Ne te découvre pas, mon petit ami, tu serais mort en vingt-quatre heures. — Ne sois pas en peine, me répond-il. Je l’embrasse, et je vais à l’assemblée de ma section.

Agonie et souffrances d’Émilien durant quarante-quatre heures.

Après une séance qui me parut un siècle, et pendant laquelle mon enfant m’avait demandé cent fois, je reviens à onze heures. Je vole vers l’objet de mes vives inquiétudes. Ô dieux ! j’entends un hoquet alternativement aigu et grave, mais dont le son plaintif avait encore quelque chose d’enfantin et de doux dans une si cruelle position. Il est plus facile de se figurer mes alarmes, que de les décrire. Quelle nuit ! que de sinistres tableaux elle présenta à mon imagination !

67Après mille et mille conjectures ; après les alternatives de la crainte et de l’espérance, car le médecin n’avait rien décidé encore, et j’espérais toujours, le matin vint enfin. Ainsi que nous, Émilien n’avait pu clore sa paupière ; je savais ce qu’il avait souffert ; je voyais ce qu’il souffrait toujours. Je lui demande alors : Comment cela va-t-il mon ami ? — Bien papa, me répond-il avec fermeté.

Courage d’Émilien, chantant l’hymne Marseillaise, à l’agonie.

Redoublant d’attention et de tendresse à mesure que le mal le pressait et devenait sérieux, le petit Émilien faisait ses efforts pour dissimuler son état et calmer nos inquiétudes. Se croyant autant de forces que de courage, il prie sa maman de lui donner son petit habit bleu et son petit sabre. Merci maman, 68dit-il avec douceur, mets sur le pied de mon lit. Trompant alors sa douleur et la nôtre, il se mit à chanter : Allons enfants de la patrie ; il y ajoute peu après : Veillons au salut de l’Empire, chanson qu’un de ses petits compagnons d’étude lui avait apprise, et qu’ils chantaient ensemble tous les soirs avant sa maladie.

Le mot fatal prononcé sur le sort d’Émilien.

Le bandeau de l’illusion était toujours sur mes yeux. Le citoyen Dumont Valdajou17, chirurgien d’une réputation égale à son rare mérite, vint la dissiper. Le mot fatal est prononcé. Un abcès couvant intérieurement sur le foie de l’enfant depuis deux mois, ne me permet plus de le sauver… Mon désespoir est au comble. L’obligeant Valdajou s’efforce de le calmer. Il y a, dit-il, 69un topique par le moyen duquel j’ai tiré plusieurs personnes des portes du tombeau ; les enfants reviennent de loin…

Je m’élance au côté de l’homme précieux qui me porte des paroles d’espérance. Le remède est préparé et appliqué au même instant. Inutile tentative ! aux tourments il ajoute d’autres tourments encore, et le pauvre petit innocent souffre le martyre. Au bout de quelques heures je lui propose d’enlever l’emplâtre. Non papa, me dit-il, je veux souffrir pour guérir.

Seconde nuit de l’agonie d’Émilien. Visite d’un bon voisin qu’il entretient des affaires publiques.

Le mal et les souffrances d’Émilien croissaient de plus en plus, sans qu’il poussât un cri, sans qu’il jetât une seule larme. Sa malheureuse mère et moi, nous 70en étions réduits à invoquer la mort pour y mettre un terme. Au milieu de notre désolation arrive, vers deux heures du matin, un bon voisin afin de nous offrir quelque consolation, et des secours. Il s’approche d’Émilien qui le reconnut très bien, et dit : C’est le citoyen Fanfar. — Comment cela va-t-il, mon petit ami, lui demanda le voisin ? — Hélas ! répond l’enfant, voilà trois nuits que je ne puis fermer l’œil. Puis sans parler davantage de son état, il s’informe des affaires publiques, des nouvelles de nos armées, et surtout du procès de Bailly dont le jugement venait d’être prononcé18. Ne vient-il pas d’aller à la guillotine ? — Oui mon ami. — Oh ! il l’a bien mérité !

Nouveaux tourments d’Émilien.

Excédé de fatigues, le cœur serré d’une douleur subite et muette, la mère d’Émilien s’était retirée un instant, à 71mes pressantes sollicitations, pour reposer un peu. Mais hélas ! quel repos ! L’enfant avait à lutter, contre deux terribles assauts ; celui du topique, nommé le Fort, capable de faire pousser les bruits cris à des hommes ; et celui du mal décomposant avec violence son corps rempli de vie. Loin de sa bonne mère, lui qui ne l’avait pas plus quittée que son ombre, dès le berceau, il éprouva un tourment bien différent encore ; mais telle est sa patience, telle est sa raison, qu’il sait endurer ces trois grands maux à la fois, sans se lamenter ; seulement il me demande d’un accent plaintif et par intervalle : Papa ! où est maman ? où est donc maman ?

La chère maman reparaît bientôt. Saint amour de la nature ! quelle puissance est la tienne ! À l’aspect de cette divinité tutélaire, un baume suave coule dans les veines brûlantes de l’innocent 72ressuscité. Maman, déshabille-toi, lui dit-il, et couche-toi à côté de moi. Elle se met auprès de son cher fils qui passe soudain ses petits bras autour de son col, qui la baise, qui la serre, qui la contemple… Voyant des larmes couler : Qu’as-tu donc, maman, dit-il, tout ému ? — Oh, cher amour ! que j’ai de douleur de ne t’avoir pas rendu plus heureux. — Tu ne m’as pas fait de mal, reprend aussitôt le sage enfant, tu m’as mis au monde.

Bon cœur d’Émilien jusqu’à la mort.

Le courageux enfant était dans la trente-sixième heure de son agonie, et les extrêmes souffrances n’avaient point amorti cette vigueur, cette trempe d’âme, et cette patience qui le caractérisaient. Sa sensibilité et son excellent cœur se manifestaient, surtout vers ses derniers instants. Voyant qu’il n’y avait plus rien 73à espérer, je lui ôtai le topique de dessus son ventre en douleur : il se sentit incontinent soulagé et dit, avec l’air du regret : Je ne ferai pas mon devoir aujourd’hui. Les larmes tombent de mes yeux, je me détourne pour les essuyer : Bah, ne pleure pas, me dit-il ; souviens-toi que tu es républicain.

Sur ces entrefaites, entre Émile, pour s’informer de son frère, Émilien se ressouvenant d’un gâteau à pommes de terre qu’il avait fait cuire la surveille, au matin, dans le four du poêle, dit encore : Émile tu mangeras le gâteau avec mes deux camarades… S’il y a quelque chose dans mon tiroir, c’est pour toi. Sa maman était dans l’usage de mettre, après notre soupé, quelque bagatelle dans sa table d’étude, pour le surprendre le lendemain ; et c’est cela qu’il entendait.

Afin de le distraire un peu de ses 74cruelles souffrances, je cherchais à lui présenter quelque idée agréable. Serais-tu bien aise, lui demandai-je, d’avoir une cocotte ? — Oui papa. — Eh bien, je vais en acheter une. De quelle couleur la veux-tu ? — Jaune, répliqua-t-il vivement. Réfléchissant un peu, il ajouta ensuite : Le chat ne mangera pas ma cocotte toujours ! Quelle sollicitude dans une pareille situation ! comme le bon cœur se peint au naturel dans ces mots ingénus !

Mon embarras, service d’Émile.

Quand on est sur le point de perdre à jamais quelqu’un qui nous est cher à tant de titres, oh ! quel supplice de le quitter, ne fût-ce que pour un instant ! J’éprouvai, lors ce contretemps si cruel pour un bon père.

Nommé commissaire de bienfaisance, 75et devant inscrire les citoyens de mon arrondissement pour les cartes du pain19, le tambour bat : deux cents personnes affluent autour de moi, et m’arrachent à mon fils tout près d’expirer. Partagé entre les devoirs de citoyen, et les sentiments impérieux de la nature, je tâche de me multiplier. C’est en vain. Horrible position ! laisser ainsi mon fils, mon fils chéri ! Ne pas entendre sa dernière parole ! ne pas lui prodiguer mes dernières caresses ! ne pas recueillir son dernier soupir !… Ô dieu !…

Heureusement, dans cette désolante alternative, la tendresse filiale vient au secours de la tendresse paternelle. Émile, mon aîné, prend le registre, et remplit mon office à la satisfaction de tous les citoyens enchantés.

Je vole de nouveau auprès de mon enfant, j’étends mes bras vers lui, je l’embrasse avec un saint respect. Ses 76lèvres pâles et atteintes du froid de la mort, pressent faiblement les miennes ; puis il tourne vers moi ses beaux yeux où je lis tout son cœur…, son âme toute entière.

Scène déchirante.

À force de lutter contre sa destruction prochaine, les forces d’Émilien diminuaient sensiblement. Plus il est près de sa fin, plus je me sens altéré de la soif de le voir, de lui parler, de l’entendre, de le sentir, de fixer ses moindres regards, d’épier ses mouvements les plus légers. Dans son abattement extrême, je l’appelle, il ne me répond plus !… je cherche dès lors, autour de moi, les moindres vestiges qui peuvent me retracer le souvenir de mon enfant quand il ne sera plus. Je demande à Émile les cahiers de son cher frère. 77Il me les apporte. Je les saisis ; je les baise, je les serre contre mon cœur… Précieuse écriture de mon jeune ami !

Dans cet instant de regrets et d’angoisse, j’essaie de montrer à l’enfant son cahier de latin, il le reconnaît. Des barbouillis épars au bas de la première page le frappent aussitôt. Extrêmement soigneux, très propre, plein d’ordre de sa nature, et par là même extrêmement sensible au reproche, cet innocent s’imagine que je viens lui en faire, au sujet du peu d’encre qu’il voit répandue… La parole lui revient ; il s’écrie d’un ton animé : Ce n’est pas moi ; c’est Chéri en faisant des petits Prussiens, lorsque tu m’as donné la troisième déclinaison.

C’était l’exacte vérité. Ô dieux ! moi qui n’eus jamais besoin de menacer ce sensible enfant en pleine santé ; moi, le tourmenter au bord du tombeau !… L’erreur d’Émilien, troublé par l’état 78d’atténuation où il est plongé, me déchire l’âme. Je veux l’embrasser, il se détourne et dit toujours : Ce n’est pas moi… tu m’accuses ? Ô désespoir ! l’élève de la nature et de la raison, mon cher fils, mon ami, mon petit compagnon sortirait de la vie, fâché contre son tendre père !…

Dans cette affreuse position, je prie mon épouse d’embrasser mon enfant pour moi ; elle l’embrasse et lui dit : Cher ami, embrasse aussi papa, embrasse ton pauvre papa… Émilien approche sa tête après mille efforts vers la mienne ; il recueille mon baiser ; et m’en rend un autre de sa lèvre mourante.

Un poids énorme me suffoquait. Le baiser d’Émilien me soulage à l’instant et je respire ; mais hélas ! pour sentir bientôt avec plus de force encore toute l’étendue de mon malheur ! La mort inexorable !… La mort !… mot horrible 79à prononcer ! La mort ! spectacle effrayant à contempler ! Ah ! qu’il contraste affreusement auprès des grâces, auprès de l’innocence et de l’âge si tendre qui annonce la force, la vigueur et la santé ! Mourir soi-même, c’est peu de chose ; mais être présent à la destruction imprévue et prématurée d’un sujet accompli qui nous touche de si près, c’est le dernier des supplices. Le triste présent que celui de l’existence, quand il faut la conserver sans ceux que l’on aime si bien, et qui nous sont chers à tant de titres !

Caresses touchantes, parole mémorable et dernier soupir d’Émilien.

C’est fait ; une barrière insurmontable, l’effrayante éternité, va me séparer à jamais du fils qui était né pour ma joie et l’honneur de mon pays. Ce 80fils chéri que je croyais devoir être un jour le confident de ma pensée, l’héritier de mes faibles talents, mon plus fidèle ami, l’espoir et l’appui de ma vieillesse, ce fils va m’être arraché à moitié élevé. Vainement hélas ! il lutte avec énergie contre le monstre qui l’assaille sans pitié depuis quarante-quatre heures, il faut qu’il succombe. Il le sent. Je suis bien fâché d’être tombé, dit-il alors d’une voix entrecoupée de sanglots, puis reprenant avec de grands efforts sa respiration, il ajoute : Ce qui me fait le plus de peine, c’est de te quitter, maman, et de ne pouvoir être utile à la République19a.

À ces immortelles paroles un râle redoublé étouffe les sons mal articulés de sa voix qui s’éteint ; mais ses regards !… Ah ! quel peintre pourrait les exprimer ? Ses regards peignent à la fois le regret, la douleur, le respect et l’amour qu’il 81porte à son inconsolable mère en la réchauffant contre son sein, et en la couvrant de baisers… Ses beaux yeux gonflés de pleurs sont encore pleins d’âme, de sentiment et de vie, quand son jeune corps est déjà glacé du froid mortel.

Désireux que cet héroïque enfant apprît à son frère et à ses camarades à mourir, comme il leur avait appris à vivre jusqu’à son fatal moment, je les avais fait approcher de son lit, où nous étions tous rangés. Scène déchirante et attendrissante tout ensemble ! J’eus le courage de la voir, j’aurai celui de la peindre.

Sur le point d’expirer, le pauvre innocent écarte la mort avec ses petits bras qu’il agite en tous sens autour de sa tête appesantie ; il tente à diverses reprises de rouvrir ses yeux qui se ferment malgré lui… Nous nous hâtons d’avancer, dans un silence respectueux, 82pour donner le baiser d’éternel adieu à ce héros expirant. Ô dieux ! je sens que ses lèvres, déjà froides nous le rendent aussi !… Il nous fixe douloureusement ; il avance sa petite main défaillante, nous en caresse chacun à notre tour, nous la baignons de nos pleurs, nous la pressons contre notre bouche… Se cachant tout-à-coup le visage avec ses deux mains, il soupire hélas ! pour la dernière fois, le doux nom de maman expirant au bord de ses lèvres.

Ah ! maman, s’écria Émile en cet instant funèbre, ah ! maman, si ma vie pouvait te rendre mon frère, je la donnerais tout de suite.

Ainsi vécut, ainsi mourut, à son aurore, cette charmante créature qui montra, en sa fleur, ce qu’elle eût été certainement dans sa maturité. Pendant des souffrances non interrompues jour et nuit, elle fut constamment la 83même. Pas un signe d’impatience ni d’humeur, malgré le mal qui l’obsédait sans relâche. Toujours la même douceur, toujours la même tendresse et la même attention à notre égard.

Je cachetais un mot de lettre sur la perte irréparable que j’étais sur le point d’éprouver. Émilien n’avait pas vingt minutes à vivre ; il me demande un petit portrait, c’était l’empreinte de mon cachet représentant une figure assez semblable à la mienne. Sa maman lui donne le petit portrait ; il le baise, et dit : Merci maman ; mets sur la cheminée.

Ô vous ! pères sensibles, vous qui lirez ce court récit, jugez de mes regrets amers ! jugez de ceux de la femme vertueuse qui perdit en si peu d’instants un enfant si plein de vigueur, de sagesse et de santé ! Ah ! quel dommage que tant de vertus naïves fussent demeurées ensevelies dans l’horreur du 84tombeau ! Le germe m’en avait tellement frappé, lorsque ce fils si cher avait à peine trois ans, qu’à cette époque, je dis mainte et mainte fois : il ne faudrait pas que je perdisse un tel enfant ! Ceux qui le connurent et qui me connaissent savent bien si cette exclamation partait de l’idolâtrie.

Émilien enseveli par sa maman. Recherche attentive de ses petites dépouilles.

Une agonie continuelle de quarante-quatre heures, et les douleurs renaissantes d’Émilien durant cet immense intervalle, nous firent souffrir également mille et mille fois la mort. Aussi quand le courageux enfant expira, sa mère s’écriait-elle : Ah ! je suis contente, mon enfant ne souffre plus !

Vous qui, alléguant une fausse commisération, n’auriez pas la force, dites-vous, 85d’assister à l’heure dernière de ceux que vous chérissez le plus ; vous qui répugneriez de leur rendre, de vos propres mains, ces devoirs sacrés dont les anciens peuples, toujours nos maîtres en morale, étaient si curieux ; êtres froidement sensibles, âmes pusillanimes, non, vous n’aimez pas, ou vous n’aimez que vous-mêmes.

La tendre mère qui peut s’enorgueillir d’avoir donné le jour à Émilien ; qui le nourrit de son lait, qui l’éleva avec tant de soins, et de tendresse, termina son ouvrage en véritable républicaine. Elle ensevelit, avec un saint respect, ce fils si cher, et sur les traits duquel on lisait encore, après son décès, la douceur, le bon sens, la sagesse, le calme et la fermeté de son âme. Elle le garda, le caressa, le contempla jusqu’au moment où il fallut enfin lui enlever ce trésor, et le rendre à la nature.

86La main du cœur.

Oh ! quand on sent avec force, quand on aime avec énergie ; que d’observations intéressantes qui échappent aux âmes vulgaires ! le lendemain de ma perte, perte fatale qui a ouvert, au fond de mon cœur, une plaie sanglante qui ne se fermera qu’à mon dernier soupir, mon épouse et moi arrosions toujours, de nos larmes, les restes inanimés de notre jeune ami. Libre de tous ses mouvements, lorsque ses yeux s’ouvrirent, pour la première fois, à la douce lumière du jour, quand il cessa d’être, j’eus de même à cœur que son corps fût simplement couvert et non cousu dans le linceul. De cette façon, nous pouvions presser respectueusement, de nos lèvres, son front et ses petites mains. Au milieu de ces saints épanchements, nous remarquâmes que le bras droit 87avait une grande raideur, tandis que le gauche était souple et très flexible.

Rien de si naturel, sans doute ; mais l’observation n’est pas superflue. Le bras tourné vers la ruelle du lit, où nous n’avions nul accès, n’avait presque point agi ; et l’autre, qui était de notre côté, avait été dans un continuel exercice. Déjà glacé du froid mortel, l’enfant l’agitait encore afin de nous en caresser ! Cette flexibilité est une preuve attendrissante de l’amour inexprimable de ce bon fils, et des singuliers efforts qu’il fit jusqu’au tombeau pour nous le témoigner.

Respect pour la mémoire des personnes chéries.

Que la vénération pour les personnes dignes de notre amour est naturelle ! Combien elle nous rend chers les lieux mêmes qu’ils ont habités ! comme elle 88nous porte à rechercher attentivement tous les objets qui leur étaient de quelque usage ! Dès qu’Émilien nous eût été arraché, nous nous attachâmes avidement à tout ce qui était de lui. Nous recueillîmes à l’envi, ses beaux cheveux, ses livres, ses petites écritures, ses vêtements et son portrait dessiné d’amitié par Caraffe20, grand peintre et chaud patriote, le reste, des bougies funéraires qui brûlèrent près de son corps, privé de vie, les vers mis en musique par son frère, son éloge inséré dans les papiers publics, puis envoyé par la société populaire de la section de l’Arsenal, au comité d’instruction de la convention ; tous ces objets, ainsi que les lettres écrites et reçues sur sa fin prématurée, l’épître à ses mânes, imprimée en tête du Petit manuel des républicains, que je lui ai dédié, et les traits qui me servent actuellement à crayonner, selon 89mon cœur et la pure vérité, l’histoire de sa vie fugitive ; tout cela, dis-je, fut mis à part pour former un dépôt de pièces intéressantes peut-être.

Que dis-je, peut-être ? Ce dépôt est un monument précieux à plus d’un égard. Au milieu des grandes mesures révolutionnaires nécessitées par d’impérieuses circonstances, et le salut de la patrie, mais qui nous attirent l’odieuse dénomination de cannibales de la part des esclaves des rois et des prêtres, il servira à constater les plus beaux sentiments qui puissent honorer l’humanité.

Vertus naissantes et bonnes qualités du petit Émilien.

J’ai dit que le petit Émilien pouvait servir en tout de modèle à l’enfance. Je crois avoir déjà donné dans ce livre quelque idée de son caractère heureux et des fruits d’une éducation soignée. 90Les traits suivants achèveront de le peindre et prouveront que je n’ai pas avancé une assertion légère.

Amour filial.

Que les pères et les mères ne savent-ils ce qu’ils auraient à gagner, en élevant leurs enfants eux-mêmes, lorsqu’ils en ont les facultés ! ils n’abandonnent point si légèrement ce soin important à des étrangers, rarement dignes de les représenter. Un des précieux résultats de cette belle fonction, c’est de resserrer les nœuds de l’amour paternel et filial. Cette vertu d’une âme bien née caractérisait particulièrement Émilien.

Les cataractes.

Affligé de cataractes naissantes, ayant perdu le fruit de bien des travaux, et me voyant menacé, malgré 91toute la bonne conduite possible, d’une affreuse indigence ; je prenais souvent mon petit Émilien sur mes genoux, et je lui disais ainsi qu’à son frère : Si je deviens aveugle, que deviendrez-vous, mes amis ? que deviendrai-je moi-même ? Ne te mets pas en peine, répondit un jour Émilien, d’un ton qui raviva tout-à-coup mon espoir abattu, je te nourrirai et je te conduirai, moi !

La Maisonnette.

Devenu possesseur, après une longue et stricte économie, d’une petite maison nationale que j’habite, je tenais cette faible propriété cachée à mes enfants, dans la crainte qu’ils ne me crussent riche, et qu’ils s’appliquassent moins. En conversant avec eux, il faudrait, leur disais-je, que cette maison nous appartint, il y aurait 92encore assez de place pour vous deux et pour vos femmes, quand vous serez mariés. Ou bien ! reprenait Émilien, quand je serai grand, je travaillerai de toutes mes forces ; sitôt que j’aurai gagné cent écus, je te l’achèterai, et nous y vivrons ensemble, comme de bons amis.

Caresses d’Émilien.

Ce serait un tableau ravissant, celui qui retracerait les caresses que me prodiguait ce sensible enfant, lorsque je sortais, et que j’allais donner quelques leçons dehors. Il me faisait les plus vives instances pour m’accompagner jusqu’au bord du quai ; puis, me réitérant mille et mille adieux, il me suivait des yeux tout le long du Pont-Marie.

Tardais-je plus que de coutume ? Il n’est tien arrivé à Papa toujours, 93redisait-il de temps en temps, dans son inquiétude. Il allait et venait de notre maison au coin de la rue, afin de me voir revenir. Du plus loin qu’il me découvrait, il courait à ma rencontre, et semblable au jeune oiseau qui bat des ailes à la vue de sa mère apportant la becquée, il s’écriait : Ah ! bonjour pépère… tu as été bien longtemps… baise-moi, pépère. Nous nous embrassions cordialement ensemble ; puis, nous mettant à causer, il me demandait avec intérêt : Qu’y a-t-il de nouveau dans le Bulletin d’aujourd’hui ? Avons-nous gagné des victoires ?

Le petit Toutou.

Enchanté du bon naturel de cet enfant, je l’appelais quelquefois en riant Toutou. Bonjour, Toutou, à moi, Toutou, lui disais-je. Il se mettait 94soudain à quatre pattes, accourait vers moi en aboyant ; puis il passait et repassait entre mes jambes, en me caressant comme un petit chien fidèle.

Tendresse d’Émilien pour sa Maman.

Émilien me chérissait ; mais il n’y a point de terme capable d’exprimer son attachement pour sa mère : il suffit de dire qu’elle n’eût pu s’absenter de lui sans qu’il tombât malade, et qu’il pensa mourir, lorsqu’elle le mit une huitaine en sevrage. On n’eût pas impunément attaqué cette tendre amie en sa présence ; il se fût précipité à travers des épées nues. Le simple simulacre, tenté par badinage, le rendait tout autre. Mignon et peu robuste, bien que caressant et doux, on lui voyait tout-à-coup l’impétuosité et l’air menaçant d’un petit lion. Monsieur 95Papa, me disait-il à moi-même d’un ton sérieux, quand je moralisais, ne grondez pas maman. Si les prêtres l’emportaient, disait-il quelquefois à sa mère, j’irais enfoncer la boîte, je le prendrais dans mes bras, je te réchaufferais, et je te ferais revenir.

Maman va nir.

Aussi étroitement attaché à sa bonne et tendre mère que la jeune vigne à l’ormeau, c’était un cruel tourment pour cet enfançon, à peine âgé d’un an, de la perdre de vue, même pour un quart d’heure. Dès qu’elle était sortie, soudain il courait à la porte, et redisait, la larme à l’œil : Maman va nir ! Maman va nir ! La voyait-il revenir ? il se précipitait vers elle, se réjouissait de toute son âme, lui faisait mille caresses ingénues, et répétait en soupirant, longtemps après : Ah ! maman est nu ! maman est nu !

96Concorde fraternelle.

Né avec une âme expansive, et doué d’un si bon naturel, il ne faut pas demander si Émilien aimait son frère. Du moment où il put sentir et connaître, peu de jours s’écoulèrent sans qu’il lui témoignât son amitié, quoique Émile, de son côté, fût moins heureux dans les moyens de marquer la sienne. Lui communiquer ce qu’il pensait, pouvoir l’intéresser, partager et lui donner même le plus souvent les différents objets qui étaient en sa possession, c’était un vrai besoin pour son cœur ; et ce sage enfant prouva bien, soit par ses discours, soit par ses actions, qu’un frère est un ami donné par la nature.

Se figurant d’avance le bonheur qu’il croyait pouvoir goûter un jour 97en vivant avec son aîné, Émilien calculait avec complaisance divers petits arrangements de famille ; tantôt ils voyageaient ; tantôt ils s’établissaient ensemble. Un soir qu’ils étaient couchés, car l’un n’allait pas au lit sans l’autre, j’entendis Émilien qui disait : Papa est pauvre ; il ne pourra pas nous donner grand chose ; tiens, quand nous serons grands, nous prendrons une femme à nous deux, pour ne pas tant dépenser. — Ah ! oui, reprit Émile, avec non moins d’ingénuité, tu as raison.

Reconnaissance.

Si Émilien ne put manifester, par des actions, le doux sentiment de la reconnaissance, c’est qu’il était aussi pauvre en assignats, que riche en bonne volonté. Il prouva du moins, de vive voix, ou par lettres, combien il était 98sensible aux services qu’on lui avait rendus. Dès l’instant où il se vit séparé de ses jeunes compagnons, Coco et Dédé dont l’un lui avait appris à écrire, et l’autre les principes du dessin, il ne cessa de parler d’eux avec la plus tendre émotion : Papa, me demandait-il souvent, je t’en prie, un petit carré de papier pour écrire à mon maître et à Toutou ; je veux les remercier de tous les plaisirs qu’ils m’ont faits. Il leur écrivit en effet des lettres naïves et gentilles que je voudrais avoir pour montrer l’honnêteté de son âme, et la bonté de son cœur.

Ayant reçu, trois jours avant sa mort, une lettre et des dessins d’un de ses camarades, nommé Charles, qui l’aimait beaucoup, et qui lui crayonnait souvent de petits bonshommes, pour l’amuser, Émilien traça aussitôt, d’un coup de plume, une vieille femme 99conduisant une chèvre avec son chevreau qui la suivait en tétant : Ce griffonnage-là, vaut mieux, dit-il, que rien du tout : on marque, comme on peut, son amitié et sa reconnaissance.

Docilité.

La première vertu de l’enfance, c’est la docilité. Bien que né avec un caractère très décidé, Émilien s’était accoutumé de bon heure à le plier. Lui commandait-on quelque chose ? il ne se le faisait point répéter deux fois ; il l’exécutait avec autant de ponctualité, que de bonne grâce. Seulement quand il se sentait contrarier, ou que son petit amour-propre était offensé, il gardait le silence et se cachait le visage avec ses deux mains ou avec son mouchoir.

Une fois, cependant, il ne put vaincre sa répugnance pour ce que sa maman lui disait de faire. Il était question 100de passer une robe qu’il avait quittée depuis quelque temps qu’il portait des culottes. Comme on l’avait pris plus d’une fois pour une fille, sous ce costume, et que la méprise lui était fort à cœur ; il dit : J’ai l’air d’une petite fille avec cette robe, si tu me forces de la mettre, je m’en irai.

Humanité.

Celui qui n’a pas éprouvé une peine ou un besoin, y compatit rarement dans les autres. C’est pour cette raison que la plupart des enfants, saturés de caresses et de choses souvent superflues, exercent d’autant moins la sublime vertu de l’humanité, qu’ils ignorent d’autant plus les cruelles alternatives qui sont propres à exciter la commisération.

Quant au petit Émilien, élevé d’une manière simple, austère et frugale, 101doué d’ailleurs d’une grande sensibilité, il n’avait pas besoin d’exemple ni d’exhortations, pour sentir la misère d’autrui. Il en était pénétré dès le premier coup-d’œil. Il distinguait même avec discernement la position et les circonstances qui sont dans le cas d’aggraver encore les maux de la vie. Lorsqu’il rencontrait des vieillards infirmes, des aveugles, ou des pauvres femmes chargées d’enfants et demandant l’aumône, il courait à eux, et leur donnait le peu d’argent qu’il avait, mais avec un air de satisfaction qui ajoutait beaucoup à son léger bienfait.

Un objet réveillait surtout l’amour de ce petit républicain pour ses semblables ; c’était l’aspect des convois funèbres. Il avait conçu, de très bonne heure, une haine prononcée contre les prêtres, précisément parce qu’ils escortaient toujours les morts, et qu’il les entendait beugler 102d’une manière aussi désagréable qu’insouciante et barbare. Âgé de quatre ans environ, il voyait passer fréquemment, sous nos fenêtres, des enterrements de gardes nationaux. Il s’écria un soir, dans son indignation contre les porte-dieux qui causaient indécemment et qui riaient même entre eux : Quoi ! ces gueux-là vont donc emporter tous les patriotes dans la boîte.

La Charpie.

Voyant un jour sa maman défiler du vieux linge, il lui demanda ce qu’elle faisait. C’est de la charpie, mon ami, lui répondit-elle. — À quoi sert donc la charpie ? — À mettre dans les plaies des patriotes qui sont blessés aux frontières. — Ça les guéris donc ? — Oui, mon ami. — En ce cas donne moi des chiffons, mémère, que je fasse aussi de la charpie.

Ce bon et sensible enfant se mit aussitôt 103en besogne, et ce ne fut pas un zèle passager. Depuis cet instant, il employait toujours une partie de ses récréations à cette occupation, si digne de l’humanité ; et son plus grand bonheur, quand il allait chez le citoyen Dumont, chirurgien, c’était de lui porter des cornets de charpie faite avec non moins de soin que de propreté.

Sensibilité envers les animaux.

Pour faire aimer le petit Émilien, il suffirait de peindre ses sollicitudes pour les animaux souffrants. Il voyait passer quelquefois devant notre porte un chien maigre et portant l’empreinte parfaite de la misère. Sitôt qu’il l’apercevait : Maman, s’écriait-il, donne-moi donc quelque chose pour le dîner de cette pauvre bête qui cherche à manger !

Afin de satisfaire sa vive attente, on lui disait de prendre la soupe du chat ; 104soudain il la portait au pauvre animal qui, non moins reconnaissant que malheureux, regardait l’enfant d’un air pacifique, et lui léchait la main, comme pour le remercier de sa bonté.

Son aversion pour les animaux nuisibles.

S’il aimait et protégeait ainsi les animaux utiles et bons, il en était bien autrement de ceux qui sont sales, nuisibles et malfaisants. Il ne pouvait les voir ni les souffrir, et les poursuivait sans relâche jusqu’au milieu des ténèbres, où il n’eut jamais cette frayeur qu’éprouvent involontairement quelquefois les personnes les plus raisonnables. Mainte fois on le vit saisir froidement de grosses araignées par les pattes, des frelons hideux, malgré leur aiguillon, et même des souris par la queue, et les écraser sans pitié sous ses pieds.

105Pétition en faveur des chevaux maltraités.

Chacun est témoin, tous les jours, des cruels traitements que des hommes brutaux exercent, sans pitié, contre les chevaux qu’ils conduisent : et personne ne réclame contre une barbarie également opposée à nos propres intérêts et à la commisération si naturelle aux Français ! Ce lâche silence est une infraction aux lois de l’humanité elle-même. Comment ne voit-on pas qu’une férocité impunie, à l’égard des bêtes, s’étend insensiblement sur les hommes, et qu’elle rend les mœurs d’une nation barbares et féroces ?

Le plus généreux, le plus utile des animaux, l’infaillible compagnon de travaux de l’homme, n’eût pas manqué de trouver un zélé défenseur dans la personne du bon Émilien, s’il eût atteint 106l’âge de l’adolescence. On en va juger par le trait suivant. Témoin, le jour de la fédération de 1793, des emportements d’un charretier contre son cheval qu’il frappait à grands coups du manche de son fouet à la tête, le sensible enfant frissonna d’indignation et d’horreur ; ne pouvant supporter un si horrible spectacle, il tira son mouchoir et s’en couvrit les yeux.

Quelques semaines s’étant écoulées, un soir que je sortais pour aller discuter, à l’assemblée de ma section, des objets intéressants, Émilien m’embrassa comme de coutume ; puis me pressant la tête de ses deux petites mains, il me dit, à diverses reprises et avec l’accent de la douleur : Je t’en prie, papa, fais donc aussi une pétition, pour empêcher qu’on assomme ces pauvres chevaux qui sont si bons et qui travaillent tant !

Cette anecdote fut insérée, le 22 107frimaire, dans les papiers publics. L’écrivain patriote qui l’a rapportée ajouta sagement : on ne pourra pas dire avec La Fontaine, cet âge est sans pitié.

L’aveugle et son chien.

L’âme toute bonne et toute sensible d’Émilien m’inspirait une joie inexprimable, et je me réjouissais intérieurement d’être son père. Eh ! qui ne s’applaudirait d’avoir un tel fils ? Semblable à ces fleurs qui exhalent naturellement une odeur suave dans tous les lieux, dans toutes les circonstances, son bon petit cœur aimait à se répandre et s’épanouir.

Dans les temps froids et pluvieux, quand nous allions sous les arcades des fédérés, deux objets intéressaient tour à tour cet aimable enfant. Le premier, c’est l’aveugle qui se tient, de coutume, du côté des boulevards. Dès qu’il l’apercevait, 108il courait lui donner une monnaie légère, prise sur ses menus plaisirs.

Après avoir pensé au maître, il n’oubliait point le fidèle serviteur ; c’était un joli chien blanc qui, dressé à se tenir droit et à agiter à la fois ses deux pattes de devant, afin d’exciter la commisération des passants, attirait ainsi quelque aumône de leur part. Enchanté de ce spectacle, Émilien se hâtait de caresser le petit animal, le baisait de tout son cœur, et lui faisait manger ensuite un peu de pain, réservé exprès de son dîné.

Minet.

Les animaux sont, le plus souvent, à la torture entre les mains des enfants : et c’est pour cette raison que je refusais, depuis longtemps, à Émilien un jeune chat qu’il me demandait ; je cédai 109enfin à ses instances, et je fis ainsi son bonheur à peu de frais.

Dès que l’enfant fut devenu possesseur du petit animal qu’il désirait, loin de le tourmenter, il le soigna avec précaution, pourvut attentivement à sa nourriture, et s’informa même de lui une heure avant d’expirer. Levé de bon matin, pour voir Minet, il allait s’asseoir sur sa petite chaise, puis il appelait Minet, Minet ! Le chat accourait aussitôt, en miaulant ; il sautait sur les genoux de son jeune maître qui le caressait et le contemplait avec un air de complaisance.

Charmé des caresses que lui rendait le petit chat, Émilien retournait dans la joie de son cœur près de sa maman, et disait, avec une naïve simplicité : Minet m’a dit bonjour !… Si tu savais comme il a fait la roue sur moi !

110Discrétion.

La discrétion est une vertu rare même dans les grandes personnes ; car la plupart des gens sont pressés par la démangeaison de parler, quelquefois à leur propre détriment. Bien qu’enfant, Émilien avait une grande retenue, soit dans ses paroles, soit dans ses actions ; il savait tout voir, tout entendre, sans rien dire et sans jaser ; à moins que les choses n’apportassent un détriment sensible. Il savait tout voir, sans toucher à quoi que ce fût.

Lui recommandait-on un secret, on était sûr qu’il était bien gardé. Un jour de récréation, un de ses camarades tomba pesamment sur lui, et le blessa. Tous s’empressèrent de venir autour d’Émilien et de prendre part à son mal ; Ne faites donc semblant de rien, leur dit-il, papa s’en apercevrait. Le maladroit 111surtout le priant de garder le silence : Quand je le dirais, reprit l’enfant, cela ne me guérirait pas. Bah, ce n’est rien, continuons notre jeu. Il continua, et de fait, il ne souffla pas le mot.

Le pot au lait.

Obliger et se rendre utile, c’était un vrai besoin pour l’aimable enfant dont j’écris l’histoire. Combien de fois il me dit avec une douce satisfaction : Papa, n’est-ce pas vrai que je te sers déjà à quelque chose ?

Il disputait un jour à son frère le plaisir d’aller chercher du lait chez une petite voisine de notre maison. Émile voulut se saisir du pot qu’Émilien avait déjà ; celui-ci se débattit vivement pour le garder. Au milieu de cette lutte, le vase échappa de ses mains, se brisa sous ses yeux, et les larmes de couler en abondance. Émilien n’était point pleureur 112de sa nature, mais il était extraordinairement économe, et n’aimait pas à gaspiller ni à rien perdre.

Une voisine témoin de l’aventure de l’enfant, et non moins touchée des grâces de sa figure que du petit chagrin qui la rendait plus intéressante encore, essaya de le tirer d’embarras, en lui conseillant de rejeter la faute sur la laitière. Essuyant aussitôt ses yeux et regardant la personne d’un air étonné : Citoyenne, lui dit-il, ce serait mentir, cela ! je veux dire la vérité ; maman ne me grondera pas ; et quand bien même elle me gronderait, je ne mentirai pas encore.

Ce trait est un des plus beaux de ce recueil ; je ne voudrais pas, pour beaucoup, qu’il me fût demeuré inconnu. Je viens de l’apprendre, par hasard, de la bouche même de la citoyenne qui admira également la candeur, le ton ferme 113et la sensibilité d’Émilien qu’elle ne connaissait que de vue.

Bon cœur.

J’ai déjà eu lieu de citer, dans le courant de ce livre, plusieurs traits qui caractérisent l’excellent cœur de l’enfant qui était né, sans contredit, pour l’ornement de la patrie. Il suffira d’ajouter ici un mot, pour achever de le peindre.

Lorsqu’il avait quelque bagatelle à manger, il fallait absolument que quelqu’un y participât. Refusait-on ? il séparait soudain une bonne partie de ce qu’il avait ; il vous portait le morceau à la bouche, et l’enfonçait de toutes ses forces.

J’avais contracté avec Émilien un engagement ; c’était de récompenser, de quelque légère monnaie, un certain nombre de devoirs correctement faits : lorsqu’il avait reçu ce que 114je lui devais, sa jouissance finissait là. Heureux seulement de donner, il ne lui était pas possible de garder longtemps son petit pécule. Papa, me disait-il, je ne sais que faire de mon argent. — Eh bien achète quelque chose pour t’amuser. — Papa, je n’ai besoin de rien ; tiens, c’est pour toi. — Non ; garde-le, tu l’as gagné, il faut en jouir. — Je t’en prie, pépère, prends-le, tu es pauvre, il te sera plus nécessaire qu’à moi. — Non, mon ami, je n’en veux pas absolument. Les instances cessaient alors, mais c’était pour glisser doucement l’argent dans ma poche. La joie éclatait aussitôt dans les yeux pleins d’âme de ce bon enfant ; sa physionomie franche et ouverte portait l’expression d’un parfait contentement, et il se mettait à rire de tout son cœur.

115Économie.

L’économie est une source de richesses intarissables et de prospérités renaissantes. Cette belle vertu fait la joie des familles, et la force des Empires. Sans elle tout se détériore, tout dépérit et tout meurt ; sans elle toute abondance est stérile, le bonheur est empoisonné de mille amertumes ; toute puissance est momentanée, et la liberté touche à l’esclavage.

Il importe donc d’accoutumer, de bonne heure, les jeunes gens à être économes en tout. Tel fut l’objet principal de nos leçons près de mes élèves ; mais je n’eus jamais besoin de faire, sur ce sujet, de longues exhortations à Émilien ; toute sa vie n’est qu’un exemple de la qualité recommandable dont il est question, et pour laquelle j’avoue que je l’aimais d’une manière toute particulière.

116Le peu qu’il avait, il le conservait très soigneusement ; il en usait avec sobriété, et gardait toujours quelque chose de la veille, pour le lendemain. Semblable à une petite poule, il ramassait les moindres miettes ; une épingle, un clou, un brin de fil, il ne laissait rien traîner. Tiens, maman, tout fait somme, disait-il, et tout cela sert.

Quoique agissant, quoique remuant sans cesse, Émilien grandissait, et n’usait presque point ses affaires ; j’ai plusieurs de ses habits qu’il porta au-delà de deux années, et qui n’ont ni trou, ni tache. Enfin, pour juger de son économie, il suffit de dire qu’une plume lui durait des mois entiers ; je conserve précieusement ses deux dernières, ainsi que ses petits sabots qu’il me pria de raccommoder un jour, avec un bout de fil de fer qu’il trouva dans la rue.

Je rapporte scrupuleusement ces légers détails, 117sans craindre le reproche que des êtres immoraux ou célibataires pourraient me faire d’être minutieux sur le compte de mon enfant. Tout ce qui peint la vertu, tout ce qui tend à l’inspirer, ne saurait être indifférent. Et quoi de plus aimable, quoi de plus intéressant que d’envoyer de beaux exemples, dans un âge tendre qui n’a encore que des grâces, et qui surtout est si frivole !

Frugalité.

Comme les vices sont frères, les vertus sont sœurs ; et semblables aux grâces, elles se tiennent toutes par la main. Émilien économe, était conséquemment frugal et sobre. Ainsi que les autres enfants, il aimait les douceurs destinées à son âge, mais il savait aussi très bien s’en passer. Comme je l’ai déjà dit, rien n’était fermé chez nous ; des paniers de 118fruits étaient souvent placés sur des planches, à sa portée, et il n’en déroba jamais un seul. Bien plus, c’est que prenant ses récréations dans un jardin que nous avions, et qui était planté de pommiers nains rompant, d’ordinaire, en automne, sous la charge des pommes, quoiqu’il se trouvât fréquemment seul, il n’en cueillit jamais ; seulement quand il s’en détachait, il les ramassait, et me les apportait, en disant : Ah papa ! que c’est dommage ! tiens, voilà encore des pommes de tombées !

Une longue expérience m’ayant convaincu que l’individu possesseur de beaucoup d’objets, et aux désirs duquel on se prête davantage, est souvent le plus misérable de tous les hommes, j’avais accoutumé le petit Émilien à savoir se priver, même de ce qu’il pouvait avoir. Toutes les fois qu’il allait promener avec moi, et même avec sa mère, 119jamais de ces demandes importunes, jamais de ces pleurs impérieux et si ordinaires aux enfants élevés avec mollesse et sans principes. Les jouets les plus amusants, les gâteaux les plus croustillants arrêtaient à peine ses regards, et n’occupaient point sa pensée.

La plupart des enfants saturés de joujoux et de bonbons, se montrent encore boudeurs, criards, convoiteux, mutins et mécontents. Émilien sevré des bagatelles qui sont l’apanage de l’enfance, ne proférait pas un murmure, parce que je lui alléguais la modicité de mes moyens, et qu’il était plein de raison. Des bouts de bois dont il fabriquait avec assez de dextérité de petits ouvrages de menuiserie, qu’il aimait beaucoup, un livre pour lire, de légères bandes de papier sur lesquels il s’amusait à écrire ou à dessiner, et quelques vieilles plumes suffisaient pour le 120rendre heureux. Ces bagatelles m’attiraient cent fois plus de remerciements et de caresses, que n’en feraient les muscadins en lisières pour des boutiques de joujoux et de dragées.

Peu délicat.

Les délicats sont malheureux, rien ne saurait les satisfaire, dit La Fontaine ; ce proverbe ne pouvait s’appliquer au petit Émilien ; l’éducation autant que la nature l’avaient accoutumé à s’accommoder de tout, à tirer de tout le meilleur parti possible ; se roidissant contre les maux et la douleur, il fallait qu’il fût bien malade pour se plaindre et garder le lit.

Emporté par la vivacité de la jeunesse et par l’amour du jeu, il ne lui arrivait que trop souvent de se donner de rudes coups ; et le sang coula à flots plus d’une fois ; étouffant aussitôt 121le cri de la douleur, renfonçant ses larmes près de couler, ce malheureux enfant se frappait en outre, avec ses mains, à la tête, comme pour se punir de son étourderie ; et témoin inquiet de nos larmes, il nous disait froidement : Eh, ce n’est rien !

Ordre et soin.

Celui qui n’observe pas un ordre exact dans ses affaires, soit privées, soit publiques, perd un temps considérable à chercher sans cesse ce dont il a le plus pressant besoin ; il s’en prend à tout ce qui l’entoure de son mauvais soin ; sa vie n’est qu’un long cercle de recherches, d’humeur et de disputes ; toujours il éprouve quelque mécompte, et souvent, par son désordre, il manque des objets d’importance.

L’esprit d’ordre n’est pas familier à l’enfance, dissipée de sa nature, et 122pressée du besoin de se remuer en tout sens, afin de croître et de se développer ; c’est une qualité qu’il faut qu’elle acquière à l’aide de la discipline et d’une longue habitude. À force de la recommander, et d’en donner l’exemple au petit Émilien, il s’y était insensiblement formé, et il servait encore en cela de modèle à ses camarades quoique plus âgés du double que lui. Ses livres, ses cahiers, son linge même, il mettait tout en ordre ; tout avait une place déterminée et précise ; quelque chose même de ce qui ne lui appartenait pas, se trouvait-il égaré, on pouvait le lui demander ; il le trouvait bientôt, et vous l’apportait avec joie.

Quelques semaines après que nous eûmes perdu ce cher enfant, sa maman cherchant des morceaux de drap pour accommoder un vêtement, aperçut un petit paquet fort proprement 123arrangé. Toujours attentif à ce qui pouvait être agréable ou utile à sa tendre mère, il y avait réuni, à son insu, diverses coupures de toiles, et il y avait placé cette étiquette écrite de sa main : paquet de toile ; numéro premier. Le pauvre petit espérait sans doute en faire d’autres à l’instar de celui-là.

Propreté.

Vainement aurait-on des vêtements riches, et d’une coupe élégante ; vainement posséderait-on des meubles superbes ; sans la propreté, qui est au physique, ce que la politesse est au moral, on rebute, on dégoûte, dès le premier coup-d’œil. Avec le soin et la propreté, on plaît, on attire, même sous un habit commun.

La propreté était encore un heureux don que la nature avait départi à Émilien. Peu de chose le parait, parce qu’il n’était point gaspilleur ; et que ses petites 124affaires étaient encore fraîches au bout d’un long temps. Si les détails du ménage étaient supportables, combien j’en citerais qui ne seraient point à la défaveur de ce soigneux enfant.

Il me suffira de dire, qu’à son lit de mort, il manifesta une propreté étonnante dans une situation si horrible. Durant sa cruelle et longue agonie, il se penchait, tout à fait hors du lit, soit pour boire, soit pour cracher. Pressé par de faux besoins, et se levant fréquemment, dans la persuasion d’y satisfaire, sa maman l’exhortait à ne point se fatiguer en vain ; elle lui représentait qu’il y avait un drap plié en quatre sous lui, et qu’il ne devait point craindre. Les bonnes habitudes l’emportaient malgré lui. Une heure avant qu’il expirât, je l’ai vu se lever spontanément tout droit, et s’écrier avec énergie, en s’élançant dans les bras de sa 125pauvre mère : Non, je ne veux pas gâter ton lit. Et de fait, il n’y répandit pas une goutte d’eau, durant les quarante-quatre heures de ses mortelles souffrances.

Vigilance, amour de l’étude.

Pressentant peut-être le peu de durée de ses jours fugitifs, Émilien les plongea en gardant le lit le moins qu’il lui fut possible. En tout temps, et même dans les rigueurs de l’hiver, il se levait toujours de bon matin, et bien avant nous. Il caressait d’abord son petit chat, regardait s’il avait bu et mangé ; balayait et rangeait l’étude avec beaucoup d’ordre. Après cette première besogne, qui ne lui était cependant pas commandée, il écrivait une demi-page ; il étudiait ses leçons d’histoire, de latin et de morale.

Ces premiers devoirs remplis, il s’amusait jusqu’au déjeuner : mais cet amusement 126eût été encore une espèce de travail pour certains écoliers. Il consistait tantôt à copier des passages de différents livres, tantôt à dessiner des fédérations, des tentes, des canons, des Autrichiens terrassés par des patriotes, et des vaisseaux armés en guerre. Tout cela exigeait un peu de papier dont il avait un besoin continuel ; aussi quand le jour de son prêt était arrivé : Papa, me disait-il, je ne veux pas d’argent ; donne-moi un carré de papier, voilà tout ce que je te demande.

Témoins des dispositions prononcées de son frère Émile pour la géographie, il traçait, à sa manière, des cartes des départements ; il étudiait la position des villes, et suivait assidûment le cours des rivières. J’ai même dans le tiroir qui contient le dépôt, bien cher, de ses petites écritures ; j’ai, dis-je, un opuscule enfantin qu’il composa sous 127ce titre : Petite géographie des enfants.

Bonne humeur, enjouement, gaieté, tableau comique.

La physionomie de notre jeune républicain dénotait quelque chose de spirituel, de grave et de sensé ; et cette annonce n’était pas trompeuse. Cependant il n’en avait pas moins la gaieté franche et folle qui accompagne le premier âge, et il était rare de lui voir de l’humeur.

Toujours enjoué, toujours riant, son imagination portait l’empreinte de son heureux caractère ; et ce qu’il dessinait représentait souvent des tableaux comiques. Un jour il en traça un dans ce genre, et, quoique ce ne soit qu’un griffonnage d’enfant, je regrette beaucoup de n’en avoir qu’une moitié.

C’était une école sans maître. On y voyait les écoliers courant çà et là comme 128des déchaînés ; les uns se battaient, les autres étaient montés sur des tables. Ceux-ci se balançaient sur des bancs ; ceux-là se jetaient des livres à la tête. Un de ces espiègles, entre autres, était grimpé sur la maison, et s’efforçait d’arborer au haut d’une cheminée, une flamme nationale, sur laquelle on lisait cette devise : la Patrie est tout, tout pour la Patrie.

Pour dernier trait, le maître d’école portant sur son gros nez, de larges lunettes, paraissait dans le lointain et menaçait ses élèves d’un long martinet dont il s’apprêtait à les fustiger rudement.

Prévenance et politesse.

Ce ne sont pas seulement des services signalés qui rendent recommandable, et concilient notre estime. Une bagatelle présentée de bonne grâce, une 129démarche faite à propos, une parole honnête suffit quelquefois pour donner, des personnes, une opinion avantageuse et méritée.

Peu de temps avant que son mal se déclarât mortel, Émilien était chez la citoyenne Dumont-Valdajou, jeune femme qui, aux grâces de son sexe, joint le courage de panser les pauvres, avec non moins de zèle et d’intelligence, que son mari dont on connaît les talents distingués. L’enfant se tenait tranquillement auprès de sa chère maman, quand il aperçut la petite Dumont entrant avec une bûche assez forte. Bien qu’enflé, bien que pesant et peu ingambe, l’enfant court vers la porte, se saisit du bois, d’un air obligeant et gracieux, et va le porter à la cheminée.

Il est inutile de dire combien chacun fut charmé de cette prévenance attentive. Elle avait un double prix, car on 130ignorait l’état de souffrances où languissait ce pauvre petit, portant hélas ! la mort dans son sein, et n’ayant pas quatre jours à exister !

Bon sens, et sagacité.

Il m’eût été facile de citer, dans cette petite histoire, plusieurs traits concernant la sagacité et l’aptitude d’Émilien pour les sciences ; il n’en manquait certainement pas ; mais comme ces qualités dépendent moins de nous, que celles du cœur et de l’âme ; comme on peut d’ailleurs avoir un grand génie et être un méchant homme ; comme rien n’est si commun que l’esprit, et rien de si rare que la bonté, j’ai dû m’étendre seulement sur ce dernier article si intéressant pour la société. On ne saurait trop s’évertuer à faire aimer la vertu, dit un sage de ce siècle, puisqu’elle assure le bonheur de l’homme.

131Une seule anecdote suffira pour faire connaître le jugement et la pénétration du petit Émilien. Un de ses camarades d’étude avait un grand cheval de carton, monté sur deux appuis orbiculaires, et propre à s’y balancer. Les pièces s’étant démontées à force d’exercice, on porta le bucéphale éclopé chez un menuisier voisin. L’objet n’était pas d’un intérêt médiocre pour nos jeunes cavaliers, aussi Émilien voulut-il être présent au raccommodage.

L’ouvrier, après avoir examiné ce qu’il avait à réparer, paraissait fort en peine, sans cependant s’expliquer sur l’objet. Témoin de l’embarras du menuisier, l’enfant ne tarda pas à en pénétrer le motif. Citoyen, lui dit-il, pour faire de l’ouvrage solide, vous ne pouvez pas observer ici la symétrie ; de ce côté, il faut mettre une pièce ronde et de cet autre, une pièce carrée.

132L’observation était vraie, et c’était le seul parti qui pût être pris. L’ouvrier frappé d’étonnement, s’écrie : Mon ami, tu as raison ; puis se tournant vers son fils, il ajouta : Depuis plus de six ans que tu me vois travailler, serais-tu capable de voir aussi juste que cet enfant ?

Le gâteau de l’Égalité.

Une des fêtes que chérissait volontiers Émilien, c’était celle des Rois ; bien entendu à cause du gâteau qu’il était d’usage de manger ce jour-là. Le dernier de nos tyrans ayant été renversé, et la France proclamée République, je parlai, dans la saison des gâteaux à la fève, de supprimer celui des Rois. Alarmé de cette motion, Émilien la désapprouva fortement. Tu es donc royaliste, lui objectai-je ? — Eh ! tu sais bien que non ! mais c’est si bon un 133gâteau ! — N’importe, plus de gâteau des Rois. — Eh bien ! soit, plus de gâteau des Rois ; mais sais-tu ce qu’il faut faire, papa ? — Non. — Il n’y a qu’à changer le mot Roi, et mettre celui d’Égalité. — Eh ! compère, tu as raison ! — Écoute, papa ; les parts seront, pour le coup, aussi grosses les unes que les autres ; celui qui aura la fève, sera le Président du festin ; et quand il boira, chacun criera : Vive la République.

Courage.

Même dans les amusements du jeune âge, on peut discerner le caractère et les dispositions de l’homme naissant ; lent et flegmatique, au premier coup d’œil, Émilien était cependant plein de feu et de cette énergie qui produit les grandes choses ; il aimait singulièrement à lutter avec ses égaux, et la supériorité de leurs forces ne faisait qu’aiguillonner 134son courage. Tout petit qu’il était, du moment où il se sentait animé, il aurait bravé des haies de baïonnettes.

Lors de la première levée pour la Vendée21, et des proclamations à ce sujet, on vit surtout bouillonner sa jeune ardeur. Il voulut absolument se présenter devant le Président de la section de l’Arsenal, afin de s’enrôler ; il s’arma de son petit sabre, fit son paquet, y cousit lui-même des bretelles, et le porta avec constance, du matin au soir, durant près de quinze jours sur son dos. Je veux aller, disait-il vivement, je veux aller aux frontières, pour défendre maman et la Patrie.

Idée qu’Émilien s’était faite d’un républicain.

Pénétré d’indignation au récit des horreurs commises par les prêtres et la 135horde des brigands de la Vendée, Émilien se faisait illusion sur la faiblesse de son âge ; il voulait absolument y voler. Il s’en croyait la force, parce qu’il s’en sentait le courage, et ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à le dissuader de son dessein. Pendant plusieurs jours, il préluda aux apprêts de son voyage, et il essaya le genre de vie pénible et dur d’un soldat.

Sa maman voulant lui donner, à l’ordinaire, un fruit ou du lait pour déjeuner : Je te remercie, lui dit-il, il faut qu’un républicain s’accoutume à manger du pain tout sec, et sache même s’en passer quand il en manque.

Ces paroles auxquelles je n’ajoute pas même une syllabe, n’étaient pas un vain enfantillage ; elles furent suivies de l’effet. Mange toujours, mon ami, disais-je à ce courageux enfant, profite du présent ; quand tu seras à l’armée, 136il sera assez temps de te priver. Malgré ces exhortations, il persista dans sa frugalité républicaine ; il remit, plusieurs jours de suite, à son frère, ce qu’il appelait le superflu du déjeuner, et dit : Quand je serai aux frontières, je serai fort heureux encore d’avoir du pain.

Querelle avec un aristocrate.

Le lendemain de la fête de Châteauvieux22, un anti-révolutionnaire blâmait amèrement les patriotes qui s’étaient cotisés, afin de célébrer les valeureux Suisses échappés au massacre de Nancy. Le contraste de mon opinion avec celle du censeur aussi sot qu’ignorant, frappa le petit Émilien qui, âgé alors de cinq ans, s’écria avec naïveté : Apparemment que monsieur vient de Coblentz23 ! Comment, s’écrie le personnage, avec une feinte colère, comment 137petit Suisse, tu m’insultes ! il faut nous battre !

Aussitôt fait que dit ; Émilien est déjà sur le pré avec une épée tirée de son fourreau. Je n’eus pas grand peine à mettre les holà. Cependant, bien que cette scène ne fût qu’un badinage, toujours est-il vrai de dire que lorsque l’improbateur de la fête voulut faire la paix, et qu’il s’approcha pour embrasser l’enfant, celui-ci se retira, et dit franchement : Moi, je n’embrasse pas les aristocrates.

Joie d’Émilien à la vue des patriotes.

Doué, en naissant, des vertus républicaines, et patriote par instinct, notre petit héros se sentait électrisé, son cœur palpitait d’aise au récit de nos avantages sur les tyrans ; lorsque je revenais dîner, après mes courses du matin, la première demande qu’il 138me faisait, après m’avoir embrassé, c’était celle-ci : Papa, qu’y a-t-il de nouveau ? avons-nous gagné quelque victoire dans la Vendée ?

Lorsqu’il voyait passer, devant notre porte, les patriotes du quartier, il se réjouissait, il courait au-devant d’eux et sautait dans leurs bras. Caraffe, jeune peintre, plein de talents et d’énergie, modeste, obligeant et très aimable, était celui auquel il souriait particulièrement ; du plus loin qu’il l’apercevait, il rentrait dans la salle, et disait à son frère Émile : Voilà Caraffe, viens donc vite, il va passer.

Fortement occupé des plans tendant au salut de la patrie, souvent je communiquais mes faibles idées aux magistrats pourvus des moyens d’en hâter l’exécution. Plus d’une fois je reçus à ce sujet, des lettres encourageantes, de la part des autorités constituées. Lorsque le facteur ou un gendarme 139me les apportait, ce cher enfant distinguait bientôt, au cachet, de qui elles venaient. Il les saisissait avidement, et se faisait une fête de me les apporter, en disant : Tiens pépère, encore une lettre des patriotes !

Modestie.

Ce qui ajoutait infiniment au mérite du petit Émilien, c’est qu’il ne montra jamais d’orgueil, ni cette jactance qui ôte le mérite des plus belles actions ; les moindres choses charment dans l’enfance, et chacun prévenu en faveur de cet heureux âge, ne manque guère de le caresser et de lui prodiguer des louanges ; le petit Émilien en moissonna plus d’une ; cependant ignorant, lui seul, ses bonnes qualités, ne sachant à quoi attribuer ce qui excitait l’admiration des personnes, il avait cette simplicité naïve et cette aimable 140modestie qui est le complément des vertus.

Un fait charmant vient de me parvenir à ce sujet ; il est rapporté dans une lettre de Dédé, l’ami et le compagnon de mon cher enfant. (C’est le jeune homme qui parle).

Le plaisir qu’Émilien prenait à me voir dessiner, et à copier quelques petits principes que je lui traçais, l’engageait souvent à monter dans ma chambre ; c’est là qu’un jour, voyant son ouvrage, je lui dis, en l’embrassant, que j’étais fort content de lui ; et qu’il dessinerait bien mieux que son frère. Il ne faut dire cela à personne, et surtout à papa, reprit-il à l’instant ; il reprocherait à Émile de se laisser surpasser, et ça ferait de la peine à mon frère.

141Puissance de l’exemple.

Ô comme l’exemple est puissant ! combien il influe sur l’enfance ! Depuis qu’Émilien n’est plus, dès que ses camarades voient ou entendent quelque chose de déplacé, ils disent aussitôt : Ah ! si Émilien était ici, il ne ferait pas cela ; il ne souffrirait point cela.

Paroles naïves d’un petit camarade d’Émilien.

Je traversais, un jour de marché, la place aux veaux, avec un enfant intimement lié avec le mien, par rapport à la conformité d’âge et de caractère. À la vue des animaux pacifiques, dont les uns, liés par les pieds, étaient tristement étendus sur la paille, et dont les autres étaient suspendus égorgés et tout sanglants, le petit s’écria, dans son joli langage : Ah ! si Émilien était avec nous, il irait prendre un couteau ; il 142couperait les cordes, et ferait sauver toutes les petites vaces dans les sans ; il les conduirait lui-même, bien loin, bien loin, de peur qu’on ne les rattrape. C’est bien méssan de tuer comme ça les petites vaces ! Pourquoi donc qu’on les tue ? — Pour les manger, lui répondis-je. — Pourquoi donc qu’on les manze puisqu’elles donnent du bon lait, et qu’il y a tout plein de pommes de terre ? Heureux âge ! ingénuité charmante !

Lettres sur la mort d’Émilien.

Tous ceux qui connurent le sage enfant dont je viens d’écrire la vie éphémère, ne purent apprendre son malheur et le mien sans en être vivement touchés, et plusieurs le pleurèrent comme leur propre fils. De ce nombre fut une pauvre marchande de joujoux qui l’avait promené quelques 143mois dans sa première enfance. Quoiqu’elle ne l’eût point vu depuis plus de quatre ans, elle fondit en larmes, lorsqu’elle lut sa mort dans les Affiches publiques. Ce n’était pourtant pas de réminiscence des jouets qu’elle m’avait vendus pour amuser l’enfant. Élevé en vrai Lacédémonien, hélas ! je ne crois pas lui en avoir acheté trois ou quatre en tout.

Lettre au frère d’Émilien.

Quelques traits sur la mort toute républicaine d’Émilien ayant été insérés dans la feuille de l’Observateur du 22 frimaire, an 2 de la République [12 décembre 1793], un auteur dramatique fut désireux de la mettre en scène. Voici la lettre que le rédacteur du susdit journal écrivit à cet égard à Émile :

Cher enfant, tu as pris l’âme de ton frère pour me répondre, ou plutôt 144vous aviez tous deux la même âme, et tu la conserves toute entière. Eh bien ! Émile, je te consulte. Un bon génie, voué au théâtre, pour lequel il peint la vertu, m’observe que le portrait d’Émilien est trop petit dans ma feuille, trop fugitif ; il a raison. Il désire mettre en scène les beaux traits de l’enfant-héros ; mais il craint la douleur trop récente d’un père et d’une mère qu’il admire ; il la respecte, et ne fera rien sans leur agrément ; je crois, moi, que ce serait pour eux une grande consolation de plus, pour tes camarades une meilleure leçon, et pour le public un doux objet d’intérêt. Et toi, mon ami, qu’en penses-tu ? Mais c’est à tes parents de permettre, et à toi d’être l’interprète de leurs sentiments. — Sextidi, 26 Frimaire, an II Rép. F. [16 décembre 1793]

Ayant incontinent rassemblé les matériaux 145qui me servent actuellement à composer cette petite histoire, j’en envoyai l’extrait au rédacteur, qui inséra dans sa feuille la lettre suivante.

Réponse du Rédacteur.

Oui, les parents d’Émilien ont l’âme aussi forte que sensible ; oui, ils consentent au projet que t’inspire l’intérêt public, de ressusciter leur enfant sur la scène ; ils t’offrent même d’en faciliter l’exécution. Tu ne le connais que bien imparfaitement cet enfant et la famille dont il était l’orgueil. Donne ton adresse, on te fournira tout ce qui doit être le fond et le plan d’une excellente pièce. — 4 Nivôse, an 2 R. F. [24 décembre 1793]

Remerciements du Rédacteur.

Toi, dont j’ignorais jusqu’au nom même, toi qui ne m’es connu que par 146le civisme et le bon sens avec lesquels ton journal est rédigé, je te remercie mille fois. Obligeant et sensible écrivain, tu m’as rendu deux services ; celui d’inspirer, dans ta feuille du 10 frimaire, une motion sur la nécessité de créer des censeurs des mœurs publiques de la jeunesse vagabonde et trop négligée ; objet important, sur lequel j’avais fait un travail près d’être porté à la Convention, avec un autre sur la Publicité, par douze commissaires nommés exprès, quand la maladie interrompit ces projets.

Le second service sollicite également toute ma reconnaissance. C’est toi qui m’as enhardi à tracer l’esquisse d’un modèle digne sans doute de paraître dans les écoles primaires, où, comme tu le dis fort bien, Émilien méritait d’être immortel.

Lettre de Dédé sur Émilien.

Parmi toutes les lettres que j’ai reçues au sujet de la mort d’Émilien, et dont je réserve quelques-unes pour compléter un ouvrage composé depuis deux ans sur le style épistolaire, je choisis la suivante. Elle respire également les regrets sentis, l’esprit et le bon sens.

Mon bon ami, comme j’ai eu le bonheur de vivre intimement avec le bon fils qui cause vos justes regrets, vous me demandez si je n’aurais point remarqué quelques traits intéressants de sa part. Ah ! si j’avais cru qu’il m’eût fallu rendre ce triste témoignage aux restes du plus cher de mes amis, si j’avais pu prévoir que vous fussiez un jour dans le cas de couvrir sa petite tombe des fleurs qu’il semait lui-même sans y songer, 148oh ! comme j’aurais été attentif à recueillir, à guetter, pour ainsi dire, ses paroles toujours pleines de sens, et ses jeunes pensées.

Hélas, mon bon ami, mes frères et moi nous ne pensions guère qu’à jouir du présent, avec votre aimable enfant, et nous nous inquiétions peu d’un avenir devenu si funeste et pour vous et pour nous ! Le sentiment, la douceur et la bonté d’Émilien faisaient couler de sa bouche ce que son cœur sentait si bien, et il nous avait accoutumés à regarder comme naturel ce qui, véritablement, n’est pas commun dans les autres enfants de son âge. Nous amusant cordialement ensemble, nous aimant en frères, nous suivions ce que la nature nous dictait ; nous goûtions, au sein des jeux naïfs, des loisirs purs que je ne saurais peindre ; et le temps s’écoulait pour 149nous, dans une heureuse et parfaite insouciance.

Cher Émilien ! si je ne puis embellir ton épitaphe, du moins elle sera baignée de mes pleurs. Cher petit ami ! le souvenir de tes vertus sera toujours mon guide dans le sentier du bien, et je me formerai avec le fils le plus chéri, comme le plus digne de l’être, aux bonnes qualités dont son digne père donna toujours l’exemple à ses chers élèves.

Mais pourquoi vous affliger ? pourquoi vous désoler sans cesse, ô mon bon ami ! Il vous reste dans vos chagrins un grand motif de consolation. Permettez-moi de vous rappeler ce que vous dites si bien dans vos Essais sur l’éducation ! ce n’est point par le nombre des années que l’on doit mesurer la carrière de l’être pensant, mais par les bonnes actions qu’il a faites.

150Notre cher Émilien montra en sa fleur presque tous les fruits de l’âge mûr. Vous les recueillez précieusement, ces meilleures parties de lui-même, pour l’instruction d’Émile, pour l’émulation de la jeunesse actuelle, et pour celle des enfants qui viendront après nous. Elles prouveront qu’à son aurore, il vécut plus que beaucoup d’individus sexagénaires, qui ne firent jamais rien de bon ni d’utile.

Voici, mon bon ami, le seul trait dont je puisse me rappeler, etc. (Il est rapporté ci-dessus, à l’article Modestie).

Avis aux bonnes mères.

Ce qui accroît de plus en plus mes cuisants regrets, ce qui double ma perte irréparable, c’est que je n’ai point la juste ressemblance de mon ami, si ce n’est au fond de mon cœur. Le peintre que j’appelai pour sauver au moins la plus 151faible partie d’Émilien, ne put tenir à la vue des tourments qu’endurait le pauvre petit innocent, et il ne l’a dessiné que d’idée. Que ne m’est-il venu à la pensée de modeler sa charmante figure dont un martyre de quarante-quatre heures et la mort même avaient respecté les grâces touchantes ! Art consolant ! Art divin de la peinture ! heureux qui te cultive ! heureux et cent fois estimables les génies précieux qui te possèdent ! À l’aide de tes pinceaux magiques, tu nous arraches, pour ainsi dire, des bras de la mort ; tu essuies nos larmes ; tu trompes ingénieusement notre douleur ; tu nous rends trait pour trait nos parents, nos amis, et tu les fais revivre auprès de nous, à chaque instant de nos douloureuses journées !

Ô vous ! mères pleines d’entrailles, si jamais il vous arrive d’éprouver ma 152funeste position, ayez plus de présence d’esprit que moi ; au défaut du cher objet de vos soins et de votre amour, sacrifiez tout pour vous en procurer la douce image.

Portrait d’Émilien.

Émilien était brun, mince et un peu pâle ; il avait de grands yeux pleins d’âme. Ses cheveux châtains tombaient en anneaux sur son front moyen, et le long de son cou ; son nez fait au pinceau, son menton mignon et marqué, ainsi que ses joues d’une jolie fossette, formaient, avec sa bouche petite et vermeille, un ensemble aussi régulier que gracieux.

Bien que vif et très gai, Émilien avait naturellement un air réfléchi, observateur et sensé, de sorte que sa physionomie eût pu servir de modèle pour peindre un petit philosophe.

153Il avait la parole lente, toujours le terme propre, et il articulait distinctement.

Sa figure, empreinte de la bonté même, prévenait au premier coup-d’œil, et promettait moins encore qu’il n’effectuait.

Doué d’une grande énergie, et cependant toujours maître de lui-même, il ne manifestait aucun mouvement de colère dans les circonstances les plus propres à l’exciter.

Tout jeune qu’il était, un ton ferme, son regard seul en imposait, dans l’occasion, à ses camarades sur lesquels il avait beaucoup d’ascendant.

Né avec un caractère décidé, il savait prendre aussitôt un parti.

Extrêmement sensible et très franc, il ne lui était guère possible de dissimuler une injustice.

Ayant l’imagination riante et féconde, 154pourvu de moyens intellectuels et plein d’invention, cet enfant chéri de la nature portait avec lui l’espérance, le bonheur et la joie qu’il inspirait à son tour.

Regrets sur Émilien.

Comme on voit mourir une rose,

Par un insecte impur piquée, à peine éclose,

Émilien ainsi mourut à son berceau.

Ô deuil !… que d’heureux dons ravit l’affreux tombeau !

Je n’ai donc plus d’ami, je n’ai plus d’espérance !

Blessé profondément au cœur,

Je n’ai plus qu’à gémir sur ma triste existence !…

Un objet cependant adoucit ma douleur ;

Ce fils chéri vécut trop peu pour mon bonheur ;

Mais assez pour servir de modèle à l’enfance.

Ce que je viens d’écrire sur un des plus sages et des plus aimables de tous les enfants, rendra sans doute son nom cher à la mémoire des hommes ; car il est aisé de sentir que ce récit n’est 155pas un roman imaginé à plaisir, mais bien l’expression du sentiment et de l’exacte vérité.

Le principal de mes vœux était, en essayant de charmer mes peines, de rendre hommage à la vertu, et de la faire aimer. Mon silence, j’ose le dire, eût été une faute grave envers la chose publique, ainsi qu’un reproche pour ma conscience. Il est de mon état, il est dans mon goût de cultiver la morale, cette sainte législatrice du genre humain ; il est de mon devoir de développer dans l’âme encore neuve de la jeunesse, le germe du bien, l’exemple de l’honnête et les principes du patriotisme.

Je viens de m’acquitter de cette honorable tâche, au milieu des sollicitudes civiques et paternelles ; je ne sais si je présumai trop de mon zèle et du sujet ; mais une secrète voix me dit 156que je n’aurai pas travaillé infructueusement, car tel est l’ascendant de la vertu, qu’elle plaît et subjugue, nonobstant le faible talent de ceux qui l’interprètent.

Prière du petit Émilien à l’Éternel.

La Prière que récitait matin et soir le petit Émilien, doit naturellement trouver place dans l’histoire de sa vie. Aussi claire que courte et simple, dégagée de toute mysticité sacerdotale, rien n’est plus à la portée de l’enfance. Je crois que les pères et les instituteurs se feront un vrai plaisir d’apprendre cette oraison républicaine à leurs enfants et à leurs jeunes élèves.

Créateur éternel du ciel, de la terre et des êtres qu’elle renferme,

Auteur bienfaisant de tous les trésors dont l’homme jouit, depuis sa naissance, jusqu’au moment où son âme 157immortelle va se réunir dans ton sein ;

Être suprême, écoute la prière que t’adresse, mon cœur ;

Accorde toujours un plein succès à nos armes ;

Une paix digne du peuple libre, qui t’honore ;

Une perpétuelle durée à notre république ;

La fertilité et l’abondance à nos campagnes ;

Maintiens les Français dans les sentiments de courage, de patriotisme, de fraternité et d’union qui les animent ;

Augmente encore, s’il se peut, leur haine contre les tyrans, leur respect pour la loi, leur reconnaissance envers les législateurs et les héros qui ont bien mérité de la patrie ;

Donne-moi aussi la sagesse, l’obéissance, la santé, la force et l’amour du travail ;

158Prolonge, au gré de mes désirs, et préserve d’accidents les précieux jours de mon père, ceux de ma tendre mère, de mes parents, amis et concitoyens ;

Dieu juste et bon, mets-moi en état de leur rendre dans leur vieillesse, les services et les soins qu’ils me prodiguent dès mon enfance ;

Et, pour grâce dernière, fais que, quand je mourrai, ce soit surtout pour la défense de mon pays ou des miens.

Quatrains de l’Enfance.

Tout annonce d’un Dieu l’éternelle existence ;

On ne peut le comprendre ; on ne peut l’ignorer ;

La voix de l’Univers annonce sa puissance :

Et la voix de nos cœurs dit qu’il faut l’adorer.

Que la gloire, ô mon fils, et que votre patrie

Dirigent vos travaux, et fixent tous vos vœux :

Sans ces objets sacrés l’âme est vile et flétrie ;

Quiconque en est rempli se sent l’égal des dieux.

159Acquérez des talents, cultivez votre esprit ;

Mais surtout montrez-vous bon, économe et sage,

Le talent sans sagesse est indigne d’hommage.

Qui réunit les deux mérite en tout le prix.

Enfant, crains d’être ingrat ; sois soumis, sois sincère ;

Obéis, si tu veux qu’on t’obéisse un jour ;

Vois ton dieu dans ton père, offre-lui ton amour ;

Que celui qui t’instruit te soit un nouveau père.

Qui s’élève trop, s’avilit ;

De la vanité naît la honte ;

C’est par l’orgueil qu’on est petit ;

On est grand, quand on le surmonte.

Soyez vrai, mais discret ; soyez ouvert, mais sage ;

Et sans la prodiguer, aimez la vérité :

Cachez-la sans duplicité ;

Osez la dire avec courage.

Le premier des plaisirs et la plus belle gloire,

C’est de répandre des bienfaits :

Si vous en recevez, publiez-le à jamais ;

Si vous en répandez, perdez-en la mémoire.

Réprimez tout emportement.

On se nuit alors qu’on offense ;

160Et l’on hâte son châtiment,

Quand on croit hâter sa vengeance.

De l’émulation distinguez bien l’envie ;

L’une mène à la gloire, et l’autre au déshonneur ;

L’une est l’aliment du génie ;

Et l’autre le poison du cœur.

La dispute est souvent funeste autant que vaine ;

À tout combat d’esprit craignez de vous livrer.

Que le flambeau divin qui doit vous éclairer,

Ne soit pas en vos mains le flambeau de la haine.

Toutes les passions s’éteignent avec l’âge.

L’amour-propre ne meurt jamais ;

Ce flatteur est tyran, redoutez ses attraits,

Et vivez avec lui sans être en esclavage.

191Funeste aventure qui m’arrive en terminant cet ouvrage.

Tristement penché sur l’urne cinéraire de mon petit Émilien, arrosant d’un torrent de larmes la dernière page de sa vie, je me complaisais dans l’idée consolante de publier aussitôt et de faire connaître tant de bonnes qualités, lorsqu’un événement bizarre et imprévu pensa faire tomber ma tête sous le 192fer destiné à frapper seulement les traîtres et les conspirateurs.

Le 25 ventôse [15 mars 1794], dénué de subsistances de seconde nécessité, ayant ma femme et mon enfant malades, sans domestique et réduit à moi-même, je fus transporté au marché Germain, comme le mieux fourni et pouvant m’y pourvoir au moins d’un demi-livre de beurre manquant absolument dans mon quartier.

M’étant placé, comme on dit, à la queue, là j’entendis des nouvelles fort alarmantes sur un magistrat qui jusqu’alors avait passé pour un bon citoyen24. J’en fus frappé, ainsi que de divers propos peu mesurés contre la commission des subsistances.

Mon caractère, connu depuis le commencement de la révolution, est de sentir et de me pénétrer fortement des immenses travaux des autorités constituées ; 193c’est d’en défendre les membres, de tout mon pouvoir, contre la malignité de l’aristocratie, ou contre les bévues de l’ignorance, selon moi, plus nuisible encore. Je m’écriai en conséquence, dans mon indignation contre les aristocrates : Tandis que les scélérats nous tiennent ainsi rassemblés des journées entières, pour nos subsistances qu’ils accaparent, le moyen de nous éclairer dans nos sections, et d’y défendre les patriotes !

Des femmes qui étaient derrière moi comprirent mal le sens de ces paroles ; m’ayant pris d’ailleurs pour un prêtre réfractaire, au demi-deuil que je portais de mon cher enfant, elles me dénoncèrent furtivement, et je fus arrêté sans avoir la faculté de m’expliquer.

J’étais loin de prévoir les suites de cette affaire. Ma sécurité était parfaite, et je ne fis nulle tentative pour me tirer 194de ce mauvais pas, car je ne me sentais coupable de rien. Peut-être cependant n’y aurais-je point réussi, parce que les grands événements du jour, que j’ignorais entièrement au fond de ma douloureuse solitude, avaient commandé des mesures sévères, et propres à découvrir les fils cachés du complot qui menaçait notre liberté et notre vie à notre insu.

Successivement conduit, de la prison de la Mairie, dans celle de Pélagie ; et de celle-ci, au ci-devant Collège Duplessis, servant de dépôt momentané pour les prévenus de contre-révolution, je me trouvai un peu dépaysé dans cet endroit, pour un patriote. Ah ! qu’il est doux de n’avoir rien à se reprocher ! jamais je ne me sentis plus de fermeté et plus de calme.

Je puis le dire, plus occupé des maux de mon pays, que des miens propres, 195quoique je perdisse, par mon arrestation, ce qui me faisait subsister avec ma petite famille, je méditais dans ma captivité différents plans relatifs au salut public. La veille même du jour que je reçus mon acte d’accusation, je m’amusai à composer la petite fable que l’on trouvera avant ce chapitre, pour en égayer la tristesse.

Tranquillité sur mon sort, mais non sur l’état de mon épouse, séchant sur pied, et s’épuisant en vaines démarches, pour moi, depuis cinquante jours j’attendais ma délivrance des commissions populaires, quand je fus tout-à-coup amèrement détrompé de cette espérance. Le 14 floréal [3 mai 1794], réfléchissant en paix, dans l’obscurité, j’entends les verrous rouler avec fracas, et la voix d’un guichetier faisant retentir les corridors de mon nom. L’espérance entre dans mon cœur palpitant de crainte et 196de joie… Ma première idée est qu’un génie protecteur des patriotes vient briser mes chaînes… Me voici, m’écriai-je ! — Tiens, prends ce papier… Grand dieu ! c’est mon accusation conçue en termes effrayants, et telle qu’en peut recevoir l’ennemi le plus décidé de la République !

Il est aisé de croire que je ne fermai point l’œil de la nuit ; mille sombres pensées m’agitèrent tour-à-tour ; une sueur froide coula sur tout mon corps jusqu’au matin où je brûlai ce billet, que je ne pus faire tenir à mon enfant et ma femme ignorant heureusement ma funeste position.

À mon fils Émile.

Je suis à présent au jugement, mon cher petit. Je me sens fort de ma conscience, et de la cause du peuple, que j’ai toujours défendue. 197Cependant, mon fils, si quelque ennemi secret me faisait succomber, je t’en conjure, fais tout au monde pour adoucir le désespoir de ta bonne, et trop sensible mère ! pensez tous deux à l’héroïsme de notre petit Émilien. Je vous serre dans mes bras, comme je vous aime.

Ton ami, le C. Fréville.

Toi, chère compagne de mes vertus et de mes infortunes, je t’en conjure, recueille ton courage, pour achever l’éducation de notre cher enfant ; après, tu auras assez vécu.

Qu’Émile conserve à jamais la vie de mon petit Émilien, qu’il imite ses vertus. La vertu seule nous console.

J’embrasse mon père de tout mon cœur.

Peu de temps après que j’eus tracé ce 198billet que je croyais bien le dernier de ma vie, un gendarme vint me lier avec un compagnon d’infortune ; je fus mené à la Conciergerie, et traduit ensuite devant le tribunal le plus formidable, comme le plus juste, que l’on ait encore établi en France.

Jamais je n’avais assisté au jugement d’aucun prévenu quelconque ; j’en ignorais les formes terribles ; et je ne dissimulerai pas que, malgré la justice de ma cause, je me crus perdu sans ressources ; du moment où l’accusateur public eut fait lecture du résumé de mon accusation qui me rangeait au nombre des agents d’Hébert que je n’ai jamais vu, j’étais si persuadé de mourir, que je remis dans ma poche mon mémoire justificatif, en disant en moi-même : Hélas ! c’est inutile de le lire, c’en est fait de moi !

La clôture des débats ayant été annoncée 199pour lors par le Président, un gendarme me prit par dessous le bras, et me conduisit dans un lieu petit et resserré, nommé la Souricière. Pendant ce temps-là, les jurés se recueillirent, pour prononcer sur le sort de mes six compagnons et sur le mien.

Abandonné de toute la nature, loin des miens, seul et sans réconfort ; fixant avec avidité, à travers une fenêtre étroite, mes tristes regards, sur les bords de la Seine, je redisais par intervalle : Bientôt je ne verrai plus ce beau soleil et ce beau fleuve ! Que va devenir ma pauvre femme sans moi ? que va devenir mon enfant, à moitié élevé ? J’ai pourtant fait le bien, j’ai toujours cultivé la vertu, et je suis un bon citoyen !

Une réflexion surtout, me déchirait l’âme. C’était de penser que les vertus du petit Émilien allaient être ensevelies 200à jamais dans l’obscurité ; c’était de voir que ma réputation et les pièces authentiques qui la constatent, auraient été perdues avec moi. Mourir n’est rien ; mais mourir déshonoré !… Oh ! qui peut résister à cette pensée affreuse ? Que l’individu périsse, j’y consens ; je dois mourir ; mais, non la mémoire des bonnes actions qu’il a faites !

M’imaginant toucher à mon heure dernière ; je prie mon garde de prendre des mes papiers ainsi que le mot de lettre placé ci-dessus, et de vouloir bien les porter à mon épouse éperdue. C’est vainement, il est sourd à ma voix plaintive, et ne veut se charger de rien !

Dans cette déchirante situation, on nous fait rentrer pour entendre le résultat de notre jugement. Je reviens ; je m’assieds à ma place. Je prête une oreille attentive ; le Président prononce ces paroles, d’un ton grave, au milieu 201d’un majestueux silence : Suivant l’opinion des jurés, Fréville, instituteur, né à Paris en 1749, n’est pas convaincu.

Revenu comme de l’autre monde, et m’imaginant songer, je me retourne vers le gendarme qui était assis près de moi : Est-ce bien vrai que je ne suis pas convaincu ? lui demandai-je ?

La même sentence prononcée, une seconde fois, avec un superbe discours, de la part du Président, ne me permet plus de rester dans l’incertitude. De la mort je passe subitement à la vie ! Je m’élance au col d’un excellent patriote de ma section ; cet honnête citoyen nommé Déray, assigné de comparaître dans ma cause, comme témoin, après avoir déclaré loyalement le bien qu’il savait de moi, me reconduisit au milieu des acclamations du peuple et des miens tremblants sur mon sort. Je fus accueilli 202par mes concitoyens avec toute la fraternité possible ; l’assemblée me fit l’honneur de députer vers moi deux de ses membres pour me rendre dans son sein, où je reçus l’accolade du Président ; et peu après j’y fus nommé d’une voix unanime, juré au tribunal criminel du département de Paris ; qui a confirmé cette nomination.

Scène touchante et horrible ! jour affreux et consolant ! Non, jamais je ne l’oublierai. Quelle sagacité ! que de lumières et quelle équité dans mes juges !… Grâces vous soient rendues mille fois, génies intelligents et tutélaires qui m’avez sauvé à la fois et l’honneur et la vie ! Recevez pareillement ici les sincères remerciements d’une mère éplorée et d’un bon fils qui vous combleront de bénédictions jusqu’à leur dernier soupir ! vous sûtes pénétrer heureusement la vérité et la faire 203sortir, avec éclat, du nuage où elle était enveloppée, soit par l’erreur, soit par la prévention. Je ne dirai point par la méchanceté ; car je ne suppose point un être atroce au point de faire périr, de gaieté de cœur, un citoyen vertueux et irréprochable en tout.

Je l’avoue, avec la franchise qui fut toujours dans mon cœur, telle est l’épouvante que m’inspira le tribunal Révolutionnaire, nonobstant mon innocence, que je ne voudrais pas faire souffrir à mon plus mortel ennemi, la centième partie des angoisses dont mon âme sensible a été froissée durant dix-huit heures.

Ce qui a surtout éclairé la conscience de mes juges, c’est la moralité de ma vie entière, dont l’emploi est connu, depuis mes études, jusqu’à l’instant où j’écris. C’est surtout mon civisme et l’éducation de mon petit Émilien, 204dont j’ai cité les dernières paroles devant le tribunal. Cet auguste aréopage a jugé avec raison que le tendre père qui, depuis trois mois, faisait sa plus chère occupation de retracer les vertus naissantes d’un fils si bien né, était loin d’être un conspirateur ; car la vertu est une, et ne saurait s’allier avec le crime.

Vers que j’ai trouvés crayonnés sur le mur, dans ma prison de Pélagie.

D’un œil calme et serein, la paisible innocence

Verrait le monde entier s’écrouler sous ses pas,

Comptant sur ses vertus, fort de sa conscience,

Le juste ne craint point le moment du trépas.

Notes

  1. [1]

    Cette épître avait déjà paru dans le Mercure de France du 11 mars 1780, sous la signature de M. l’abbé Fréville.

  2. [2]

    Adrien Baillet, Des enfants devenus célèbres par leurs études ou par leurs écrits : traité historique, Paris, Dezallier, 1688.

  3. [3]

    François-Mathieu Chastelet, dit le petit de Beauchasteau, né en 1645, publia en 1657 le recueil de poésies La Lyre du jeune Apollon ou la Muse naissante du petit de Beauchasteau (Paris, C. de Sercy et G. de Luynes), qui fit sensation à la cour.

  4. [4]

    Le petit Candiac, frère cadet du marquis Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759, mort à la bataille des Plaines d’Abraham, à Québec), naquit lui aussi au château de Candiac. Enfant prodige confié au pédagogue Louis Dumas — inventeur du bureau typographique, dont il fut le premier élève —, il savait dès l’âge de six ans l’hébreu, le grec, le latin et le gascon. Montré à Paris et dans les grandes villes du royaume, il mourut à sept ans, dit-on d’un excès de travail.

  5. [5]

    Christian Heinrich Heineken, dit l’enfant de Lübeck, né en 1721, passa pour le plus prodigieux des enfants savants de son siècle. Il fut reçu par Frédéric IV du Danemark le 9 septembre 1724, et mourut à quatre ans, en 1725. Son précepteur Schöneich publia en 1726 une Vie, actions, voyages et mort de l’enfant de Lübeck, et Kant le cita plus tard comme exemple d’ingenium præcox.

  6. [6]

    Jean-Louis Baudelocque (1745-1810), auteur de L’Art des accouchements (1781), le plus célèbre accoucheur de son temps, éleva l’obstétrique au rang de discipline scientifique.

  7. [7]

    Antoine Petit (1722-1794), anatomiste et médecin, professeur d’anatomie au Jardin du Roi. Un procès breton portant sur un enfant né dix mois et vingt jours après la mort de son père déclencha, à partir de 1764, la querelle des naissances tardives : contre le chirurgien Antoine Louis et le médecin Jean Astruc, partisans d’un terme fixe de neuf mois, Petit soutint qu’aucun terme ne pouvait borner la durée d’une grossesse. Son principal contradicteur fut le célèbre et redoutable médecin Michel-Philippe Bouvart. La querelle s’envenima dans les années 1765-1766, chaque camp multipliant les publications pour appuyer sa thèse.

  8. [8]

    Une môle est un vieux terme de médecine (du latin mola, meule) désignant une masse de chair informe et sans vie qui se développe dans l’utérus à la place d’un fœtus.

  9. [9]

    Claude-Adrien Helvétius (1715-1771), philosophe matérialiste des Lumières, auteur de De l’esprit (1758) et De l’homme (1773). Contre l’idée d’un génie inné, il soutenait que l’éducation et le milieu façonnent l’homme dès ses premières années (l’éducation peut tout).

  10. [10]

    Gaston de Rouvray, que Fréville nomme dans ses Nouveaux essais d’éducation (3 vol., Paris, Momoro, 1789) — l’ouvrage où il expose ses théories éducatives —, et qu’il lui dédie. Gaston était élève au collège d’Harcourt ; sa famille avait engagé Fréville comme précepteur particulier, et celui-ci logeait au collège auprès de lui durant ses études, de 1783 à 1789 environ, soit de sa neuvième à sa seizième année.

    Le collège d’Harcourt était l’un des collèges les plus florissants de l’université de Paris ; Racine, Boileau et l’abbé Prévost y étudièrent. En 1790, il comptait environ cinq cents élèves. La Convention le fermera en 1793, avec tous les établissements de l’université ; converti un temps en prison, il sera démoli en 1795, et le lycée Saint-Louis bâti sur son emplacement en 1820.

  11. [11]

    La Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars — premier anniversaire de la prise de la Bastille —, où convergèrent les délégués des gardes nationales de tous les départements.

  12. [12]

    Il s’agit du collège de Vendôme, dans le Loir-et-Cher, fondé en 1623 et confié aux Oratoriens. Le collège était devenu en 1776 l’une des dix écoles royales militaires créées pour remplacer celle de Paris. Lors de la dissolution de la congrégation de l’Oratoire en 1792, il deviendra l’école nationale, puis l’école centrale du Loir-et-Cher jusqu’en 1802, et sera rétabli l’année suivante comme école secondaire, sous la direction d’anciens oratoriens. Honoré de Balzac y sera pensionnaire de 1807 à 1813.

  13. [13]

    Nouveaux essais d’éducation (3 vol., Paris, Momoro, 1789), voir la note 10.

  14. [14]

    Probablement l’insurrection des esclaves d’août 1791, qui incendia la plaine du Nord de Saint-Domingue et ruina ses planteurs.

  15. [14a]

    Dans l’édition de 1798 (Vie des enfants célèbres, t. II), il précisera : Chéri, le quatrième frère des jeunes américains, arrivés depuis peu.

  16. [15]

    C’est-à-dire Notre-Dame de Paris. Le jour même, à l’issue de la cérémonie, la Convention décrétait que l’édifice connu sous le nom d’église Notre-Dame s’appellera désormais le temple de la Raison.

  17. [16]

    Les vingt-huit statues de la galerie des Rois, sur la façade occidentale de Notre-Dame. La Commune de Paris avait ordonné, le 23 octobre 1793, de les abattre sous huitaine ; les sculptures mutilées restèrent entassées sur le parvis jusqu’en 1796. Il s’agissait en réalité des rois de Juda, ancêtres bibliques de la Vierge, sculptés vers 1220 et confondus de longue date avec les rois de France.

  18. [17]

    Probablement Jacques Dumont de Valdajou (1728-1798), chirurgien renoueur — c’est-à-dire rebouteux, spécialiste des luxations et des fractures — du comte de Provence, frère du roi. Il enseignait dans une école de chirurgie renoueuse destinée à former des praticiens pour les hôpitaux militaires, et soignait gratuitement les indigents chez lui, ce qui lui valut une pension de la Convention.

  19. [18]

    Jean Sylvain Bailly (1736-1793), astronome, président de l’Assemblée nationale — il prêta le premier le serment du Jeu de paume —, puis premier maire de Paris. Pour avoir fait proclamer la loi martiale qui aboutit à la fusillade du Champ-de-Mars (17 juillet 1791), puis avoir déposé en faveur de Marie-Antoinette à son procès (14 et 15 octobre 1793), il fut condamné par le Tribunal révolutionnaire le 11 novembre 1793 et guillotiné le lendemain au Champ-de-Mars, à l’endroit même de la fusillade.

  20. [19]

    Face à la pénurie, la Commune de Paris avait instauré, le 29 octobre 1793, des cartes du pain : une carte par foyer, portant le nombre de personnes et la quantité à délivrer chaque jour, chez un boulanger assigné. Le recensement des ayants droit se fit section par section — Paris en comptait quarante-huit — et ne s’acheva que vers la mi-décembre. Fréville avait été nommé commissaire de bienfaisance de la section de l’Arsenal.

  21. [19a]

    Éd. 1798 : République est remplacée par patrie. Ce qui me fait le plus de peine, c’est de te quitter, maman, et de ne pouvoir être utile à la patrie.

  22. [20]

    Armand-Charles Caraffe (1762-1822), alors âgé de trente et un ans, élève de Lagrenée puis de David. Jacobin comme son maître, il sera emprisonné après le 9 thermidor (27 juillet 1794) pour être resté fidèle à ses opinions.

  23. [21]

    Après le soulèvement de la Vendée contre la levée des 300 000 hommes destinée à combattre la coalition aux frontières (décret du 24 février 1793), la République organisa une autre levée pour aller combattre les Vendéens. Le recrutement des volontaires parisiens se fit section par section, en mai 1793.

  24. [22]

    Le 15 avril 1792, le peuple offrit une fête de la Liberté aux quarante soldats du régiment suisse de Châteauvieux : mutinés à Nancy en août 1790 pour réclamer leur solde, ils avaient été écrasés par Bouillé (cousin de La Fayette), condamnés aux galères de Brest, puis amnistiés par l’Assemblée législative le 31 décembre 1791. Financée par souscription, la fête divisa l’opinion : les patriotes y voyaient des martyrs ; les partisans de La Fayette et les royalistes, des mutins.

  25. [23]

    Coblence, en Rhénanie, était le centre du rassemblement des émigrés, autour des frères de Louis XVI.

  26. [24]

    L’arrestation

page served in 0.071s (1,6) /