Dossier : François Fréville (Ernest Tambour, 1913)
François Fréville par Ernest Tambour, 1913
Extrait des Études sur la Révolution dans le département de Seine-et-Oise, Paris, Baillière, 1913, p. 400-418, Gallica.
400Qui donc connaît aujourd’hui François Fréville ? Et cependant il fut jadis presque célèbre. Depuis le règne de Louis XVI jusqu’à celui de Louis-Philippe, il avait publié plus de cinquante volumes. Son nom était répandu partout en France ; je trouvais récemment, au milieu de documents provenant d’un petit chef-lieu de canton, des prospectus de librairie de la fin du XVIIIe siècle sur lesquels certains de ses ouvrages figurent à côté de ceux de Florian et de Berquin. Comme ce dernier, il fut l’ami des enfants ; il ne cessa d’écrire pour eux, simplifiant à leur usage les méthodes d’instruction élémentaire, cherchant des procédés ingénieux pour leur rendre les leçons attrayantes1, recueillant, sans une grande rigueur de critique, dans l’histoire de tous les temps des récits propres à inculquer les principes de la morale et même de l’héroïsme.
Ce n’est pas l’éducateur que je me propose d’étudier ici. Je veux seulement rappeler deux épisodes qui touchent à la politique et remontent à la Révolution ; le premier faillit lui coûter la vie, le second lui fit perdre la seule fonction publique à laquelle il ait été appelé.
401I
Si invraisemblable que cela puisse paraître, l’auteur de tant d’œuvres candides avait professé, pendant quelques années, des opinions révolutionnaires auxquelles il donna libre cours dans un petit livre aujourd’hui fort rare. Désirant consacrer le souvenir d’un tout jeune fils qu’il avait perdu en brumaire an II, il publia un opuscule intitulé Vie et mort républicaines du petit Émilien2, qui fut présenté à la Convention nationale et renvoyé avec mention honorable au Comité d’instruction publique.
Alors qu’Émilien était presque mourant, Fréville assiste à la fête de la Raison célébrée à Notre-Dame. L’auguste cérémonie
le remplit d’enthousiasme. Il oublie ses inquiétudes de père pour se réjouir de la fuite soudaine du monstre fanatique qui, depuis tant de siècles, pesait avec des rois barbares sur la France abâtardie
. Il a demandé qu’on lui apporte des nouvelles de son enfant ; en les attendant, il se plaît à montrer aux citoyens qui l’entourent les statues des premiers tyrans de la dynastie française qu’on venait de précipiter du haut du portail sur le parvis du Temple
.
Si l’on en croit son père, Émilien, dès l’âge de deux ans, manifestait de l’aversion pour la royauté. Il avait accompagné sa mère, qui, se trouvant à Versailles, était allée entendre la musique de la chapelle du château.
L’appareil fastueux, la pompe régnant à la cour du tyran, l’empressement avec lequel la multitude se portait pour voir le roi, le nom du roi répété avec emphase par le peuple encore esclave, cette exclamation : Ah ! voici le roi ! retentissant de toutes parts au moment où le sire offrit aux yeux 402stupéfaits le prodigieux volume de son stupide individu, tout cela frappa beaucoup le petit Émilien.
Il en fut frappé à ce point que, devançant les événements, il ne cessa depuis d’appeler le roi : Monsieur Capet.
Un enfant si bien doué devait rapidement mettre à profit les enseignements révolutionnaires qu’il recevait de son père. Celui-ci manquait toutefois sur un point de logique dans ses procédés d’éducation. Il est grand admirateur de Sylvain Maréchal, le chef de la secte des hommes sans Dieu, qu’il proclame le plus hardi penseur du siècle, ce qui ne l’empêche pas de composer une prière au Créateur
et de la faire réciter à son fils matin et soir. Mais en même temps il s’attache à lui inspirer la haine des prêtres, et il y réussit pleinement, comme le prouve le trait suivant :
Âgé de quatre ans environ, il voyait passer fréquemment sous nos fenêtres des enterrement de gardes nationaux ; il s’écria un soir, dans son indignation contre les porte-dieux qui causaient indécemment et qui riaient même entre eux : Quoi ! ces gueux-là vont donc emporter tous les patriotes dans la boîte !
Fréville s’était moins efforcé, semble-t-il, de faire pénétrer dans son cœur la pitié pour les victimes. La nuit qui précéda la mort de l’enfant, un voisin entre dans sa chambre et s’approche du lit. Émilien, qui n’avait que sept ans, s’informe de l’issue du procès de Bailly :
Ne vient-il pas, dit-il, d’aller à la guillotine ? — Oui, mon ami. Oh ! il l’a bien mérité.
Fréville habitait, 31, rue de la Cerisaie (section de l’Arsenal) une petite maison qu’il avait achetée comme propriété nationale. Il continua, après la mort d’Émilien, à y vivre très modestement, sans domestique, avec sa femme et un fils qui lui restait. Les temps étaient durs ; les livres devenaient d’une vente difficile, les élèves rares et les leçons peu rémunérées. D’autre part la pénurie des denrées se 403faisait sentir ; on était souvent forcé de faire une longue station à la porte des marchands.
Le 25 ventôse an II (15 mars 1794), Fréville prit une résolution qui, pour être celle d’un bon père de famille, n’en fut pas moins malencontreuse. Obligé d’aller au faubourg Saint-Germain, il se décide à s’arrêter au marché pour y acheter un quarteron de beurre. Parti de chez lui dès six heures du matin, il s’y rend directement. Depuis la perte de son fils, il assistait rarement, sans doute, aux réunions du comité révolutionnaire de la section de l’Arsenal auquel il était affilié. À peine a-t-il pris place à la suite de la queue déjà formée, qu’il apprend avec stupéfaction la nouvelle qui est l’objet des conversations animées de la foule. Hébert, le rédacteur du Père Duchesne, a été arrêté la veille au soir, ainsi que plusieurs de ses amis. Tous les bruits circulent ; ne raconte-t-on pas que Pache et la plupart des membres de la Commune ont été également mis en état d’arrestation ! En entendant le nom du maire de Paris, qu’il a eu l’occasion de connaître, Fréville ne peut se contenir. Pendant que le peuple en est réduit à faire la queue pour se nourrir, s’écrie-t-il, on incarcère les meilleurs patriotes !
L’exclamation est mal accueillie. Le gouvernement avait très habilement excité la population contre les Hébertistes, en insinuant que la disette actuelle était due à leurs menées perfides et qu’il y avait parmi eux des agents de l’étranger. Près de lui se trouvait une citoyenne Sensier, habitante du quartier ; elle lui conseille ironiquement de ne pas se préoccuper du sort des patriotes, qui, s’ils sont innocents, n’en seront que plus victorieux. Le colloque s’envenime ; Fréville se hasarde à dire que le peuple est mal informé et ne peut se rendre compte de ce qui se passe.
La fille Sensier réplique que, pour s’instruire, les citoyens n’ont qu’à fréquenter les sociétés populaires. Son interlocuteur 404lui tient tête et finit par lancer cette apostrophe antiféministe : Vous feriez mieux de rester chez vous pour vous occuper de votre ménage que d’aller aux clubs.
C’en est trop. La citoyenne, qui d’ailleurs, en voyant les vêtements de deuil de son voisin, l’a pris pour un prêtre réfractaire, va trouver le commissaire de la section Mutius Scevola (primitivement du Luxembourg), et lui désigne le particulier
qui vient de proférer des paroles séditieuses. Immédiatement Fréville est appréhendé et consigné au poste de la section3.
Sa famille crut d’abord que l’affaire était sans importance et qu’il serait libéré le jour même. Le lendemain, elle commence à s’inquiéter. Le fils, Émile, écrit à Pache pour implorer son appui ; la femme s’adresse au comité révolutionnaire de l’Arsenal pour lui demander d’intercéder en faveur de son mari ; elle va trouver un membre de la Convention et le juge de paix de la section Chalier. Lettres et démarches restent sans effet. Pache, qui n’a pas encore été arrêté, mais qui est fort compromis, se borne à cette mention :
L’administration ne peut rien, le comité Mutius Scevola n’ayant point fait part à l’administration de ses motifs.
Le comité de l’Arsenal refuse d’intervenir. Émile Fréville de plus en plus anxieux envoie, le 29 ventôse [19 mars], à Pache une nouvelle lettre qui se termine ainsi :
Maman est dans la plus grande désolation parce qu’il a des infirmités, et craint pour sa santé. Citoyen, je vous prie de faire tout ce qui dépendra de vous pour son élargissement ; vous nous rendrez la vie.
Le comité Mutius Scevola, après avoir reçu les dépositions de trois témoins qui confirmèrent la déclaration de la citoyenne Sensier, avait fait conduire Fréville au poste de 405la Commune. Le 19 germinal [8 avril], il était amené à la maison d’arrêt dite Égalité, rue Jacques (Sainte-Pélagie). Interrogé par Subleyra, juge au tribunal révolutionnaire, il allégua que, retenu chez lui par la maladie de son enfant, il avait perdu de vue les affaires politiques
et qu’en entendant les propos tenus au marché, il avait cru que les patriotes étaient opprimés par les aristocrates. Quant à ses paroles concernant les clubs, il prétendit que son langage avait été mal interprété, qu’il avait, contrairement aux affirmations des témoins, exprimé le regret que le peuple, obligé de s’occuper tout le jour de se procurer des subsistances, ne pût aller dans les assemblées populaires prendre la défense des patriotes.
À la fin de son livre sur la vie et la mort du petit Émilien, Fréville avait, sous le titre de Funeste aventure qui m’arriva en terminant cet ouvrage, inséré quelques pages dans lesquelles il racontait ses impressions de captivité. De la prison de l’Égalité il fut conduit au dépôt du ci-devant collège du Plessis où étaient enfermés les prévenus de contre-révolution. Au milieu de ceux-ci un patriote aussi farouche se trouvait un peu dépaysé
; mais, n’ayant rien à se reprocher, il conservait toute sa fermeté d’âme et consacrait ses loisirs forcés à combiner différents plans relatifs au salut public
. Il avait même, pour se distraire, écrit un dialogue fantaisiste intitulé Le Dimanche et le Décadi, où il ne ménageait ni la vermine sacerdotale et nobiliaire
ni le roi assassin
. Après avoir entendu les injures les plus violentes proférées contre lui par Décadi, Mgr Dimanche courait se noyer de rage dans les flots de la Vendée
, tandis que Décadi allait danser la carmagnole avec de jolies Parisiennes sur les bords de la Seine
.
Le prisonnier fut brutalement arraché à ces doux rêves. Le 15 floréal [4 mai], il entendit tout à coup les verrous rouler 406avec fracas
et son nom retentir dans les corridors. Il crut à l’apparition d’un génie protecteur
. C’était le guichetier qui lui apportait l’acte d’accusation, signé de Fouquier-Tinville, le traduisant devant le Tribunal révolutionnaire à raison de
propos aussi contre-révolutionnaires que séditieux, lesquels ne permettent pas de douter qu’il ne soit un des agents d’Hébert et ses complices, qui cherchaient à exciter des troubles à l’occasion des subsistances pour soulever le peuple contre la Convention.
Il avoue qu’il fut alors agité par mille sombres pensées et ne ferma point l’œil de la nuit
. À peine avait-il écrit à sa femme et à son fils des lettres contenant ses derniers adieux, qu’un gendarme vint le lier avec un compagnon d’infortune pour le transférer à la Conciergerie. Le lendemain, Fréville comparaissait devant le tribunal le plus formidable comme le plus juste que l’on ait encore établi en France
. Quelque confiance qu’il dût avoir dans une telle juridiction, il crut son dernier jour arrivé. Comment n’aurait-il pas tremblé pour sa vie, alors que le mois précédent avait été l’un des plus sanglants de l’époque de la Terreur ! En vingt jours tous les chefs des partis opposés à Robespierre étaient montés sur l’échafaud. Hébert et plusieurs de ses partisans avaient été guillotinés le 4 germinal [24 mars] ; Danton et Camille Desmoulins le 16 [5 avril] ; Chaumette et Gobel le 24 [13 avril].
Lorsqu’il eut entendu l’accusateur public, Fréville était tellement certain qu’une sentence de mort allait être prononcée contre lui, qu’il renonça à lire un mémoire justificatif préparé dans sa prison. Enfermé à la Souricière pendant que les jurés délibéraient, il regardait à travers l’étroite fenêtre qui éclairait la pièce et se disait : Bientôt je ne verrai plus ce beau soleil et ce beau fleuve ! J’ai pourtant fait le bien, j’ai toujours cultivé la vertu et je suis un bon citoyen.
Rentré dans la salle d’audience, il entend 407le président prononcer au milieu d’un majestueux silence
le jugement qui l’acquitte. Son saisissement est tel qu’il demande à un gendarme si c’est bien vrai
. Il lui semble qu’il est revenu de l’autre monde ; il se jette au cou d’un membre du comité de l’Arsenal assigné comme témoin ; il sort de la salle aux acclamations du peuple. Un autre triomphe lui est réservé. Le comité de l’Arsenal, qui a refusé de lui venir en aide après son arrestation, lui témoigne tout son intérêt lorsqu’il est mis en liberté, en lui envoyant une députation. Il assiste à une séance, reçoit l’accolade du président, puis, considérant sans doute que sa détention et son procès ont été le meilleur des noviciats, les membres du comité le désignent à l’unanimité pour faire partie du jury criminel de la Seine.
Fréville termine le récit de sa funeste aventure
par ces réflexions quelque peu incohérentes :
Scène touchante et horrible ! Jour affreux et consolant ! Non, jamais je ne t’oublierai. Quelle sagacité ! Que de lumières et quelle équité dans mes juges ! Je l’avoue, avec la franchise qui est toujours dans mon cœur, telle est l’épouvante que m’inspire le tribunal révolutionnaire, nonobstant mon innocence, que je ne voudrais pas faire souffrir à mon plus mortel ennemi la centième partie des angoisses dont mon âme sensible a été froissée durant dix-huit heures.
Son étonnement et sa joie d’avoir vu des juges si éclairés et si sagaces, acquitter un innocent lui fait oublier que, le même jour, ce tribunal envoyait à l’échafaud trois autres citoyens assis à côté de lui, poursuivis comme lui à raison de propos contre-révolutionnaires, et qui vraisemblablement n’étaient guère plus criminels que lui : un commis de la loterie, un gendarme et un pauvre garçon confiseur âgé de dix-huit ans.
408II
Deux années se sont écoulées depuis que Fréville a presque miraculeusement échappé à la mort ; le règne de Robespierre a pris fin ; la Constitution de l’an III a institué un nouveau gouvernement. La Convention, avant de disparaître, avait décrété qu’une École centrale serait créée dans chaque département. Le 18 floréal an IV [7 mai 1796], Fréville était nommé professeur de belles-lettres à celle de Versailles4.
Le jury d’instruction publique de Seine-et-Oise, en proposant son nom, faisait connaître les titres du candidat sur lequel son choix s’était fixé :
Homme de lettres, instituteur à Paris, dont le talent est constaté par divers ouvrages de littérature et de morale, et qui exerce avec distinction et succès cet art si utile, depuis quinze ans.
Le nouveau professeur aurait été moins flatté de cette notice élogieuse, s’il avait su que, quelques mois auparavant, ce même jury écrivait :
Ce ne seront pas des personnes d’un mérite très distingué qui quitteront Paris pour venir à Versailles.
Le 1er messidor [19 juin], Fréville assistait dans la salle des gardes du palais à l’inauguration solennelle de l’École. Il y entendait le discours que prononçait le citoyen Lépicier, président de l’Administration centrale. S’adressant aux maîtres qui venaient d’être désignés, l’orateur définissait ainsi la mission qui leur était confiée :
Vous allez être les créateurs d’un monde nouveau ; à quelles destinées sublimes vous êtes appelés ! Premiers instituteurs d’un peuple républicain, il vous faut ou acquérir une gloire immortelle ou dévouer votre mémoire au scandale de la postérité. Vos noms seront tracés à la tête des annales d’un peuple qui commence son 409histoire.
Ce n’était pas une gloire immortelle que Fréville poursuivait, en acceptant le poste auquel il était nommé ; il avait été surtout tenté par le traitement ; il désirait ne pas se fixer à Versailles et être autant que possible un professeur in partibus. Les vacances étant proches, il attendit pour commencer son cours la rentrée qui devait avoir lieu le 1er brumaire [23 octobre].
On avait envoyé dans tous les cantons du département un programme des divers enseignements. Le professeur de belles-lettres, y était-il dit,
puisera dans l’imitation de la nature les principes généraux de l’éloquence et de la poésie ; il en fera l’application sur les ouvrages des grands orateurs tant anciens que modernes. Cicéron, Démosthène, Quintilien, Eschine, Bossuet, Daguesseau réfléchiront aux yeux des élèves les traits du génie et leur communiqueront cet ascendant supérieur qui subjugue et entraîne jusqu’aux volontés. Parallèles, analyses et compositions achèveront de développer les semences du goût par la considération du beau, du grand et du solide.
Ce programme, quelque pompeux qu’il fût, ne produisit pas sur les pères de famille l’effet prévu ; dix élèves avaient été inscrits pour le cours de belles-lettres, deux seulement le suivirent régulièrement. Le professeur lui-même résista à l’attraction. Aller à Versailles, y faire son cours, revenir à Paris, c’était un déplacement d’une journée presque entière ; aussi s’employa-t-il à conserver sa place, tout en professant le moins possible. À peine donna-t-il quelques leçons au début de l’an V [octobre 1796], puis il demanda un congé. Atteint d’une maladie d’yeux, il avait consulté deux médecins en renom qui lui interdisaient toute espèce d’études et d’application
, et lui prescrivaient, outre l’apposition de sangsues et de vésicatoires, l’absorption, chaque matin, du suc de 20 à 100 cloportes des champs, etc. À l’expiration du congé qui 410 lui fut accordé, il en obtint, grâce à l’intervention du ministre de l’Intérieur, la prolongation jusqu’à la fin de l’année scolaire.
En l’an VI [1797-1798], Fréville ne professa guère davantage. Sa femme est sur le point d’accoucher et se propose de nourrir son enfant pour la patrie
; il a deux nouveaux ouvrages sous presse. Il ne peut venir s’installer à Versailles, le logement qu’on lui offre est délabré : comment au surplus déménager au milieu de l’hiver ! Les professeurs de l’École réclament ; les administrateurs du département menacent, mais il avait trouvé de puissants protecteurs.
C’était un titre des plus sérieux à la faveur des hommes alors au pouvoir que celui de victime du gouvernement de Robespierre. Nul doute que Fréville ne se soit très habilement prévalu de l’emprisonnement qu’il avait subi avant le 9 thermidor [27 juillet 1794, chute de Robespierre]. Il s’adresse au Directeur Barras, au ministre Le Tourneur, les apitoie sur son sort : il est dans le besoin ; sa femme souffre des suites de ses couches ; faute de domestique, il lui faut rester chez lui pour la soigner ; son fils est tombé en démence5. Avec l’appui de ces hauts personnages, il finit par obtenir un second congé et le paiement d’une somme de 215 francs retenue sur son traitement à raison d’absences non justifiées.
Ce fut à Paris qu’éclata l’orage si longtemps conjuré. À la fin de l’an VI, les membres de l’Administration centrale de Seine-et-Oise recevaient une lettre de François de Neufchâteau, datée du 1er jour complémentaire [17 septembre 1798]. Il s’agissait cette fois non plus d’une bienveillante recommandation. mais d’un fait grave dont le nouveau ministre de l’Intérieur les invitait à saisir le jury d’instruction publique :
411Citoyens administrateurs, [leur écrivait-il], on a dénoncé dans les journaux la Vie des enfants célèbres, ouvrage d’A.-F.-J. Fréville, professeur de belles-lettres près l’École centrale de votre département, comme renfermant des détails louangeurs et déplacés relativement au petit Capet mort dans la prison du Temple, à son père et à d’autres individus de sa famille. D’après le compte que je me suis fait rendre de cette production, il paraît que la dénonciation dont il s’agit n’est que trop fondée. Vous serez sans doute aussi surpris que je l’ai été moi-même qu’un homme appelé à l’instruction des jeunes républicains ait oublié l’objet de sa mission au point de recueillir pour leur usage des souvenirs dont l’effet doit être d’exciter leur admiration même plus encore que leur pitié en faveur d’une race justement proscrite et par suite de leur inspirer la haine de la République et le désir de voir relever le trône. Le citoyen Fréville est d’autant plus répréhensible en cela qu’il n’a cherché à prévenir ces dangereuses conséquences par aucune réflexion patriotique. Je dois néanmoins vous informer d’une circonstance qui semble atténuer le tort dont il s’est rendu coupable. Peu s’en est fallu qu’il n’ait grossi le nombre des victimes du tribunal révolutionnaire et l’impression de ce qu’il a souffert a pu égarer sa plume. C’est au jury d’instruction publique établi près de vous qu’il appartient d’examiner jusqu’à quel point cette considération doit lui concilier l’indulgence, et si, en ne le supposant même qu’imprudent et aigri, il convient de lui laisser occuper plus longtemps la chaire de belles-lettres de votre École centrale. Je vous invite à provoquer sa décision à cet égard et à nous la transmettre dans le plus bref délai possible.
Puis, en post-scriptum de la main du ministre :
Je dois vous rappeler en outre que ce professeur s’est déjà rendu 412coupable d’absences prolongées et non autorisées dont sa classe a dû se ressentir.
Voici donc Fréville, après avoir été, quatre ans auparavant, poursuivi pour complicité avec les Hébertistes, dénoncé comme un fauteur de monarchisme. La Vie des enfants célèbres était l’un des deux ouvrages dont il avait invoqué la publication prochaine pour obtenir un congé. Un chapitre de ce livre, bien que portant le titre peu royaliste de le Petit Capet, n’en était pas moins un hommage au prisonnier du Temple ; l’auteur y citait avec attendrissement nombre de traits d’intelligence et de bonté du malheureux enfant. En le lisant, on a peine à croire qu’il ait été écrit par le fougueux révolutionnaire qui célébrait naguère les vertus républicaines de son Émilien. Celui-ci était d’ailleurs, à côté du petit Capet, un des héros du nouvel ouvrage, qui reproduisait le récit de sa vie et de sa mort ; mais combien le texte de l’an II n’avait-il pas été émondé et transformé !
Tout était théâtral à cette époque, même l’expression de la douleur la plus sincère. Un orateur dramatique avait offert de mettre sur la scène les derniers moments d’Émilien ; le père avait accepté. Ce projet avait été abandonné ; mais un artiste avait dessiné un tombeau allégorique. La gravure, qui fut placée en tête de l’opuscule de l’an II, était des plus prétentieuses. Au milieu d’un bosquet de cyprès on voit un sarcophage surmonté d’une pyramide au sommet de laquelle un petit génie ailé dépose une couronne de roses supportant un bonnet phrygien ; à droite et à gauche figurent deux autres petits génies ; sur une branche sont perchés des oiseaux, dont l’un prêt à s’envoler est censé représenter le frère d’Émilien. Au-dessous du monument, une inscription rappelle les dernières paroles de l’enfant : Ce qui me fait le plus de peine, c’est de te quitter, 413maman, et de ne pouvoir être utile à la République.
L’image se trouve également en tête de la Vie des enfants célèbres ; mais le bonnet phrygien a disparu, et l’inscription est remplacée par cinq vers ridicules. Il est vrai que dans le corps de l’ouvrage les dernières paroles de l’enfant sont encore relatées, avec une variante toutefois. Les événements ont rendu Fréville prudent ; n’étant plus aussi assuré de la stabilité de la République, il fait dire à Émilien qu’il regrette en mourant de ne pouvoir être utile à la patrie. Il prend soin en même temps de supprimer tous les passages dans lesquels il avait manifesté trop énergiquement ses opinions politiques d’autrefois.
Le 11 vendémiaire an VII [2 octobre 1798], le jury d’instruction publique rend sa décision. Il estime que Fréville a été imprudent,
dans un moment où il serait à désirer qu’on pût jeter un voile épais sur les excès qui ont souillé quelques-unes des années de notre Révolution, [en faisant l’éloge du petit Capet et en donnant des détails sur] le mauvais traitement (que pour l’honneur de l’humanité il faut croire exagéré) exercé envers un enfant innocent des torts de son père.
Il juge cependant que la faute du professeur est atténuée par l’intention qu’il a eue de faire ressortir les dangers d’une éducation grossière, — par le souvenir du danger qu’il avait jadis couru, pour
le tendre sentiment qui semble l’enthousiasmer toutes les fois qu’il parle d’enfants doués de dispositions précoces pour la vertu.
Fréville n’a-t-il pas d’ailleurs publié le Temple de la morale, où il avait réuni nombre de vers des poètes les plus célèbres glorifiant l’amour de la liberté et dépeignant les maux accumulés sur l’espèce humaine par l’ambition et les crimes des rois !
Le jury émet en conséquence l’avis que le professeur soit maintenu dans ses fonctions, à la condition qu’il viendra demeurer à Versailles avant la rentrée de l’École centrale.
414Le bruit ne tarda pas à courir qu’en prenant cette délibération le jury avait cru se conformer aux vues du ministre. François de Neufchâteau s’en émeut. Le post-scriptum de sa lettre, écrit-il, prouve assez qu’il n’a pas recommandé l’indulgence. Il invite l’administration départementale à sommer les membres du jury de reconnaître que ce n’est pas la lettre ministérielle qui les a déterminés. Ceux-ci n’hésitent pas à faire cette déclaration, mais ils maintiennent leur premier avis.
Le 8 brumaire [29 octobre], Fréville est entendu par l’administration centrale. Le président Lépicier lit le principal passage incriminé :
Le Mentor de trempe nouvelle répondit parfaitement à l’esprit et aux ordres des dominateurs de ces temps désastreux. Il s’évertua à démoraliser complètement son élève ; il lui inspira, autant qu’il le put, un profond mépris pour les auteurs de ses jours ; il lui assura que la science était un inutile fatras ; il lui fit apprendre fort gravement les Droits de l’homme, et du reste il lui fit chanter du matin au soir Madame Veto et la Carmagnole.
Si Fréville n’est pas angoissé comme il l’avait été devant le tribunal révolutionnaire, il éprouve peut-être plus d’embarras pour se disculper ; il ne s’agit plus de témoignages oraux qu’on peut contester, c’est un texte formel qui lui est opposé. Le président le presse de questions. L’adverbe gravement qu’il a employé ironiquement ne prouve-t-il pas qu’il a voulu tourner en dérision la Déclaration des droits, qu’il a d’ailleurs accolée à Madame Veto et la Carmagnole. L’auteur proteste de son respect pour la Déclaration et prétend qu’il a seulement cherché à signaler l’ineptie du maître qui veut l’apprendre à un enfant incapable d’en apprécier le mérite. Réponse malhabile ; n’était-il pas à cette époque enjoint aux instituteurs de faire réciter par leurs élèves la 415Déclaration des droits dans les classes et dans les réunions décadaires ! Le président insiste sur la faute qu’il a commise en se livrant à l’éloge fastidieux d’un enfant dont la famille est bannie et en excitant ainsi les passions royalistes. Fréville reconnaît son imprudence et finit par avouer la vérité. Il n’a pas poursuivi un but politique ; il a obéi à un amour-propre d’auteur ; il a voulu donner un peu de célébrité
à son ouvrage en choisissant un sujet d’actualité qui attirerait les lecteurs. Pour montrer combien peu il a cherché à faire de la propagande royaliste, il ajoute qu’il se proposait d’insérer dans son livre des anecdotes concernant la jeunesse de Barras, mais qu’il n’a pu se procurer les matériaux nécessaires.
Le 6 frimaire [26 novembre], l’Administration centrale prend un arrêté longuement motivé. Comparant la Vie des enfants célèbres avec le Temple de la Morale elle constate le contraste frappant que présentent les deux livres et qui prouve la facilité avec laquelle
la plume du citoyen Fréville sait se plier aux circonstances.
Abordant ensuite l’ouvrage dénoncé, elle reproche à son auteur, qui pouvait sans peine trouver des modèles dans les Républiques d’Athènes, de Rome ou de France, d’avoir puisé à des sources obscures ou connues de lui seul et composé ainsi une sorte de roman servant de cadre à l’histoire du petit Capet. L’aveu de Fréville en ce qui concerne son désir de rechercher la célébrité indique la mesure de ses opinions politiques. Un professeur, qui n’a pas craint de caresser la faction royaliste
et qui d’ailleurs a fait preuve de la plus grande insouciance dans l’exercice de ses fonctions, est incapable de former une jeunesse républicaine et ne saurait sans danger être maintenu dans sa chaire. Toutefois, comme l’Administration centrale ne peut prononcer une révocation que sur avis conforme du jury d’instruction publique, elle renvoie le 416dossier au ministre de l’Intérieur pour qu’il prenne le parti qu’il jugera convenable.
François de Neufchâteau n’hésite pas. Les membres du jury se refusent à donner l’avis conforme qu’exige la loi ; il suffit de les remplacer par d’autres qui seront plus accommodants. Cependant, pour leur éviter le désagrément d’un arrêté de destitution
, il consentira à accepter leur démission.
Une dernière chance de salut semble s’offrir. On va célébrer le 2 pluviôse [21 janvier], à Versailles, l’anniversaire de la mort de Louis XVI. L’École centrale a été invitée à prêter son concours à cette cérémonie. Les professeurs se réunissent et demandent à leur collègue d’écrire deux pièces de vers : une Invocation à l’Être suprême et des Imprécations contre les parjures. Au grand mécontentement de ses collègues, Fréville se borne à envoyer une Invocation. En composant cette ode, il a retrouvé ses accents de l’an II pour maudire les prêtres et les rois :
Du joug humiliant et des rois et des prêtres,
Tyrans astucieux, lâches autant que traîtres,
Ton bras nous affranchit, et nos vaillants soldats
S’avancent d’un pas sûr de victoire en victoire,
Fixant près d’eux la gloire
Même avant les combats.
Il finit par une strophe de circonstance :
Il est encore un vœu que forme la patrie.
Dieu ! veille aux jours si chers du vainqueur d’Italie.
Pour combler son triomphe et nos communs souhaits,
Qu’il revienne punir l’Anglais traître et parjure,
De sa barbare injure
Et qu’on chante la paix.
Les vers si médiocres du poète6 ne sauvèrent pas le 417professeur. Afin d’échapper à une révocation que le ministre voulait à tout prix, Fréville donna sa démission pour cause de santé. Le 21 pluviôse an VII [9 février 1799], les administrateurs du département en informèrent François de Neufchâteau, dont la satisfaction dut égaler la leur.
Sauf le traitement dont il était privé et auquel il tenait beaucoup, Fréville ne pouvait regretter des fonctions qui n’avaient été pour lui qu’une source de déboires. Peu tenté de se mêler à la politique active, il ne paraît pas avoir demandé au vainqueur de l’Italie devenu tout-puissant la récompense de ses vers de l’an VII. Il se contenta, pendant le Consulat et l’Empire, d’exploiter la veine féconde qu’il avait été l’un des premiers à découvrir. Il publia des éditions nouvelles de ses anciens ouvrages et en composa d’autres analogues aux précédents quant au fond et quant à la forme.
La Vie des enfants célèbres avait été traduite en plusieurs langues ; trois éditions françaises avaient déjà paru, lorsque la restauration de la royauté sembla à l’auteur 418une occasion favorable pour la mise en vente d’une quatrième qui, grâce à de légères modifications, pourrait être encore d’actualité, le Petit Capet devient le Jeune Roi martyr ; sa sœur, Madame Royale. La prise de la Bastille est
la première foudre révolutionnaire qui frappe l’autorité légitime du plus juste des souverains.
Le lâche infanticide commis par des législateurs en démence est un crime inutile, puisque, à défaut de Louis XVII, il y avait d’autres héritiers,
ces princes chéris et bien forts de leurs vertus, de leurs droits et de l’opinion dominante.
Fréville prend soin de rappeler que la publication de la vie de Louis XVII lui a valu, vingt ans auparavant, la perte de la place qu’il occupait ; il ajoute qu’il publiera les pièces authentiques relatives à cet incident. Il semble avoir renoncé à cette publication, qui aurait nécessité trop de suppressions. À la suite de la Révolution de 1830, l’auteur aurait vraisemblablement apporté quelques retouches à ses Enfants célèbres ; mais il était alors âgé de plus de quatre-vingts ans.
La renommée de Fréville lui survécut. Après sa mort, des éditions de plusieurs de ses ouvrages furent imprimées en France et à l’étranger. Vers 1840, ses livres étaient encore donnés en récompense dans beaucoup de distributions de prix, et il n’était guère de bibliothèques d’enfants qui n’en continssent quelques-uns. L’oubli ne tarda pas à être complet. Aux récits historiques et moraux de Fréville les générations nouvelles préféraient les aventures plus récréatives de Jean-Paul Choppart et de Robert-Robert, en attendant les chefs-d’œuvre de Jules Verne.
Notes
- [1]
Les Jeux, les Fables et les Maximes pour enseigner la lecture par une pirouette. — Le Domino des enfants et les petits Contes suivis de la lanterne magique. — Les lettres rendues sensibles par ceux qui les portent. — Il proposait d’entourer les sucreries de maximes imprimées, afin que les jeunes citoyens
trouvent, sous le titre de bonbons patriotiques, un cours de morale dans un sac de pistaches
. - [2]
Bibliothèque nationale L n° 27 8022.
- [3]
Les documents concernant l’arrestation et le jugement de Fréville se trouvent aux Archives nationales W 359 no 754.
- [4]
Voy. L’École centrale de Seine-et-Oise, par M. Godart. (Revue de l’histoire de Versailles et de Seine-et-Oise. Août 1909, à février 1911, Gallica).
- [5]
Fréville avait dû assombrir la situation. L’état de son fils était moins grave qu’il ne le prétendait, car il fait allusion dans un de ses livres à la mort de ce fils qui succomba plus tard
sous le glaive de l’horrible Bellone
. - [6]
La pièce de vers de Fréville paraît avoir été peu goûtée du public versaillais. Dans son numéro du 10 pluviôse an VII [29 janvier 1799], le Journal du département de Seine-et-Oise rendit compte de la cérémonie du 2 pluviôse [21 janvier] précédent. Le rédacteur de l’article raconta qu’il se trouvait près d’un groupe dans lequel un citoyen portait sur l’œuvre de Fréville ce jugement peu bienveillant :
Ses oreilles avaient été cruellement blessées par le stile de cette strophe de la pièce du citoyen Fréville :
De héros renaissans, peuple bon, magnanime,
L’effroi des ennemis dont il conquiert l’estime,
De vingt rois conjurés bravant le rude choc,
Dans les camps, au conseil toujours inébranlable
Le Français indomptable
Demeure comme un roc.
Peut-on rien trouver, ajoutait-il, de plus barbare qu’un stile semblable ? Ne dirait-on pas au mauvais goût et à la dureté des expressions que l’auteur a été enchaîné par de fâcheux bouts-rimés.
Ce même rédacteur, qui recueillait volontiers les propos des assistants, avait entendu un autre citoyen dire que
se reportant au passé, il comptait jusqu’à vingt-quatre sermens qu’il avait faits depuis la Révolution.