A. F. J. Fréville  : Vie et mort républicaines du petit Émilien (1794)

Dossier : Temple de la morale (introduction)

Temple de la morale
(1794)

Annexes au Temple de la morale, Paris, Gueffier, 1794, p. 5-10, Gallica.

Le Temple de la morale, recueil de maximes sur l’éducation que Fréville publia peu après Vie et mort républicaines du petit Émilien, s’ouvre sur deux pièces consacrées à l’enfant :

Aux mânes du petit Émilien

5Mort à sept ans, sur la section de l’Arsenal, en prononçant ces paroles : Ce qui me fait plus de peine, c’est de te quitter, maman, et de ne pouvoir être utile à la République !

Ombre chère ! Précieuse portion de moi-même ! Digne objet de mes regrets éternels ! Émilien ! Ô mon petit ami ! l’aveugle Parque a donc tranché sans retour, la trame délicate de ta vie à son matin !…

Vainement ta mère inconsolable, vainement ton pauvre père t’appellent, à chaque instant de la nuit et de leurs douloureuses journées ; hélas ! tu n’entends point leur voix triste et plaintive !

Émilien ! sujet de si grande espérance ! C’en est donc fait !… J’ai perdu, dans toi, cher enfant, le soutien, l’honneur et la joie de ma vieillesse. Quel coup accablant et funeste ! Douleur amère ! Ô dommage ! Que d’heureux dons enfouis dans l’horreur de la tombe !

6Puisqu’un gouffre immense nous sépare, ô mon amour ! ah ! du moins, pour charmer la peine dont je suis consumé, qu’il me soit permis de rappeler les vertus naissantes à tes jeunes contemporains.

Au défaut du génie dont la sensibilité peut se passer aisément, que mon cœur les transmette aux races futures qui les rediront, sans doute, aux enfants de l’âge tout aimable où tu viens d’être moissonné, comme un bouton de rose, dès les premiers rayons de l’aurore !…

Divin apanage de la pensée ! Présent des immortels !… Il est donc des consolations et quelque ressource encore au comble du malheur ! Ô mon gentil ami ! c’en est une bien grande pour moi de retracer tout ce que tu valus ; d’arracher à l’oubli la meilleure partie de toi-même ; de te faire revivre sur la feuille légère qui s’échappe aux bouleversements des révolutions, se soutient sur le torrent des siècles, et qui, mieux que le marbre ou le bronze, conserve à nos derniers neveux le doux souvenir des bienfaiteurs de l’humanité.

7Sage enfant, il est également bien doux pour ton père, d’offrir à tes mânes innocents, cet inestimable dépôt de pensées recueillies à dessein de te former à la sagesse, et d’assurer ton bonheur.

Né avec tant de jugement, de caractère, de sagacité et de propension vers le bien ; oh ! comme elles auraient fructifié dans ton excellent cœur, pour le bonheur de la société, pour l’ornement de ta famille et la terreur des méchants !

Juste sujet de chagrins renaissants ! Source de pleurs intarissables ! Le barbare destin en a ordonné autrement !….

Cher Émile ! fils unique qui me reste, puisque tu n’as plus de frère, puisque je n’ai plus qu’un fils, apprends à connaître la tâche sacrée que tu as à remplir. Travaille sans relâche à adoucir une perte irréparable ; l’exemple de ton frère te le commande : l’amour filial te le conseille. Qu’Émilien, s’il est possible, revive en toi !

Ah ! si je ne suis point trompé dans cette attente, je mourrai content… J’aurai encore un citoyen à présenter à ma patrie !

Explication du tombeau
du petit Émilien

8Présenté, avec sa vie, à la Convention, accepté et renvoyé, avec mention honorable, au comité d’instruction publique, le 20 fructidor an deuxième de la République française [6 septembre 1794].

Le génie qui est à gauche, indique avec douleur, l’épitaphe du petit Émilien, et son médaillon :

Ci-gît le petit Émilien.

Ce génie a l’air chagrin et pensif, mais il ne s’abandonne pas aux larmes, à dessein de faire sentir que la patrie est au-dessus des individus. Il tient la main droite appuyée sur un livre ouvert où l’on lit ce grand principe :

La Patrie est tout.

De l’autre côté du tombeau, est un second génie plongé dans la méditation, et gravant sur une table de marbre cette belle pensée, comme une conséquence de la maxime précédente :

Tout pour la Patrie.

9Ces paroles sont ici d’autant plus significatives, qu’Émilien les avait tracées un jour, de lui-même, sur une flamme nationale, ainsi qu’il en est fait mention dans sa vie.

La deuxième inscription désigne l’heureux caractère d’Émilien, et renferme son éloge avec autant de précision que de vérité.

Toujours il fut bon, et fit bien.

Émilien n’a été dessiné qu’après sa mort, et malheureusement avec peu de ressemblance. Un auteur qui avait d’abord écrit la vie de l’enfant, d’après les papiers publics, vint emprunter son portrait, afin de le faire graver, disait-il, et d’en orner son ouvrage. Au lieu d’un, on lui en communiqua deux avec une gravure. Ce particulier, dont on n’avait point demandé la demeure, n’étant point revenu depuis rapporter ce précieux dépôt, c’est à quoi fait allusion le vers suivant.

Ses traits nous sont ravis ; mais ses vertus nous restent.

Le cœur entouré de roses, est l’emblème de la douceur et de la bonté singulière de l’enfant qui n’est plus.

10Les vases de parfum brûlant sur la tombe, et les fleurs éparses au bas, peignent allégoriquement la réputation de la vertu qui se répand partout, après la mort des personnes dignes de nos regrets.

Dans un coin du bocage, on voit deux tourterelles tristement perchées. Ces oiseaux plaintifs figurent le père et la mère d’Émilien, pleurant la perte de leur cher fils.

Sortant d’un nuage, un troisième génie vient récompenser les vertus du jeune patriote, en plaçant une couronne civique sur son bonnet de liberté, qui surmonte la pyramide du monument imaginé par un père inconsolable, et exécuté par les plus habiles artistes.

Enfin, le frère de l’enfant-héros, Émile représenté à droite du bosquet, sous la forme d’un jeune oiseau, fixe attentivement le prix de la vertu, et semble vouloir prendre l’essor, afin d’en mériter autant.

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