A. F. J. Fréville  : Vie et mort républicaines du petit Émilien (1794)

Dossier : Les Enfants célèbres (G. Lenotre, 1924)

Les Enfants célèbres
par G. Lenotre, 1924

Extrait des Vieilles maisons, vieux papiers, 5e série, Paris, Perrin, 1924, p. 151-170, Archive.

151Tel est le titre d’un livre que les catalogues de librairie classent à la rubrique Éducation et que nous avons tous lu au temps de notre enfance. Nos pères l’avaient reçu en prix ; nos aïeuls et nos arrière-grands-parents s’en étaient également pénétrés alors qu’ils étaient marmots, et je crois bien que sa vogue dure encore. Un exemplaire m’en fut apporté du ciel, il y a quelque cinquante ans, par saint Nicolas ; sa lecture m’a fait verser bien des larmes, car, outre l’histoire de nombreux petits prodiges tels que l’antique Alcibiade et le moyenâgeux Pic de la Mirandole, il contenait celle de Louis XVII martyrisé par le farouche Simon ; et je vois encore la fruste gravure sur bois, manifestement empruntée à quelque édition antérieure, et représentant l’aimable petit Dauphin, sans bas ni souliers, accroupi parmi les ordures et les rats. Cet exemplaire ne portait pas de nom d’auteur, ce qui ne m’étonnait pas, bien persuadé que toute la 152science des quarante académiciens réunis avait dû être mise à contribution pour l’élaboration d’un ouvrage aussi miraculeusement substantiel et instructif. J’en suis revenu un peu, depuis lors ; et, grâce aux travaux d’un érudit versaillais, M. E. Tambour, on sait maintenant quel fut l’auteur de ce recueil pendant si longtemps populaire parmi la jeunesse de France. Il valait d’être connu : et jugez-en1.

Il s’appelait François Fréville : c’était un pauvre hère de professeur qui, à force de courir le cachet, de publier des manuels à l’usage des écoliers, des traités d’éducation et de civilité puérile, parvenait à vivre et à élever ses enfants. Quoiqu’il fût certainement, Louis XVI régnant, un adulateur obstiné de la monarchie et qu’il n’entrevit même pas la possibilité d’une France démocratique, il avait été atteint, comme bien d’autres, d’un mal qui opéra des ravages dans la seconde moitié du XVIe siècle : il était un fervent de J.-J. Rousseau dont il admirait sans réserve les théories éducatrices. 153C’est pourquoi il avait donné le prénom d’Émile à son premier garçon ; quand naquit le second, désespérant de trouver pour le nouveau-né un plus beau nom, il lui imposa celui d’Émilien afin de le mettre, ainsi que son aîné, sous le parrainage vénéré de l’auteur du Contrat social. Cet Émilien sera, comme on va le voir, le premier des Enfants célèbres.

La Révolution survint, d’abord acclamée par les naïfs comme étant le retour au Paradis terrestre prophétisé par les philosophes, bientôt considérée comme une catastrophe par tous ceux qui n’en profitaient point et qui formaient l’immense majorité ; mais, par peur, ils dissimulaient leur désillusion et faisaient silence, attendant que les meneurs parvinssent à s’entendre ou à s’entre-dévorer. — Trois femmes qui crient font plus de bruit que cent mille hommes qui se taisent, a dit un sage, et ceci explique le succès de certains braillards. Dans l’expectative, les gens riches s’étant subitement trouvés pauvres, et Paris devenu Spartiate, ce fut la ruine de tous les métiers de luxe : les perruquiers et les maîtres de danse furent atteints les premiers ; le tour des instituteurs ne tarda point : comme la loi obligeait à instruire civiquement les élèves et à leur inculquer la notion de leurs droits, les résultats furent tels 154que les parents aimèrent mieux laisser leurs enfants sans leçons que de les entendre ânonner la Constitution, les litanies de Marat et autres lanterneries révolutionnaires. D’ailleurs, tous les éducateurs de quelque mérite étant traqués comme suspects et choquant la sainte Égalité, ceux qui s’obstinaient à professer auraient eu besoin d’aller eux-mêmes à l’école. Une citoyenne Roget, se disant institutrice à Paris écrivait :

Des pères et des mères mont exposée que jaitais troprompte et quel retirais leurs enfans puis qu’il n’ était plus instruit…

Francois Fréville, plus expert en l’art orthographique, n’était pas totalement dépourvu de grammaire ; la crise de l’instruction le submergea néanmoins ; il dut s’évertuer. Parmi le fatras d’illisibles brochures qu’il publia et dont il attendait quelque profit, on ne voit à retenir qu’une idée ingénieuse : celle d’ envelopper les sucreries de papillotes portant des maximes imprimées, afin que les jeunes citoyens trouvent, sous le titre de bonbons patriotiques, un cours de morale dans un sac de pistaches. Fréville est donc l’initiateur de la poésie de confiseur, dont le succès s’est perpétué depuis plus d’un siècle et se prolongera sans doute longtemps encore. C’est là un de ses titres à la renommée ; il en a d’autres. Car le pauvre 155homme, dans l’espoir de se faire remarquer des puissants du jour, et quoiqu’il soit le plus placide, le plus pacifique et le moins sanguinaire des êtres, croit devoir se transformer en un jacobin farouche : carmagnole, bonnet rouge, large cocarde, sabots, mine rébarbative, gourdin noueux ; le travestissement est aisé et bien d’autres, tout aussi bonasses que lui, l’adoptent. Il se met à déblatérer contre les tyrans et à proclamer sa haine, — invétérée, assure-t-il, — contre les rois et les prêtres ; — les prêtres surtout ; il se rallie à la secte des athées dont Sylvain Maréchal est le pontife ; au club, aux assemblées de sa section, il vilipende ces gueux, ces bêtes noires, proclame qu’il se réjouit de la fuite soudaine du monstre fanatique qui, depuis tant de siècles, pèse avec des rois barbares sur la France abâtardie, phrase qui sert alors de thème à toutes les harangues et fournit de copieuses amplifications. Il exalte, par contre, la sagacité et les lumières du Tribunal révolutionnaire, l’équité des juges, attestant que jamais juridiction plus vénérable n’a honoré le Temple des Lois. Rentré chez lui, le soir, il habitait rue de la Cerisaie, non loin des ruines de la Bastille, — le pusillanime Fréville déposait sa livrée terroriste et son intransigeance de commande, pour se remettre à rédiger des libelles de 156circonstance ou sa plume ne ménageait, il est vrai, ni la vermine sacerdotale, ni le Roi assassin ; mais, de cette même plume, il composait en même temps, à l’usage particulier de son fils Émilien, une prière au Créateur, que l’enfant récitait matin et soir.

Le jour où La Raison, personnifiée par une figurante de l’Opéra, fut installée, grâce à Chaumette, dans le chœur de Notre-Dame, Fréville revêtit sa livrée des grands jours et s’en alla parader sur le Parvis pour manifester bruyamment son adhésion au sacrilège. Il avait le cœur bien gros pourtant et l’esprit obsédé d’affreuses hantises : le petit Émilien était très malade. Misère, manque de nourriture, faute de soins ? On ne sait ; la mort s’acharne contre les enfants, quand sévit l’ouragan dévastateur des guerres et des révolutions. N’importe, il fallait se montrer et faire preuve de civisme. Pour ne point quitter avant qu’elle fat terminée l’auguste cérémonie, le père angoissé avait recommandé qu’on lui apportât à Notre-Dame des nouvelles du pauvre petit moribond. En les attendant, il pérorait, montrant aux badauds ébahis les statues des premiers tyrans de la dynastie française qu’on venait de précipiter du haut du portail, vieux rois de pierre qui gisaient en débris et que souillaient d’ordure des provocateurs malpropres. 157Il assista à toute la fête, vit la mascarade s’engager par les rues pour se rendre à la Convention ; puis il rentra chez lui, la mine joyeuse, l’âme en deuil. Émilien mourut ce soir-là ou le jour suivant2.

Le malheureux Fréville, aux abois, astreint au travail sans répit dont dépendait la ration de pain quotidienne, d’ailleurs redoutant aussi les rebuffades des éditeurs las de ses rhapsodies révolutionnaires, imagina d’écrire la courte histoire de l’enfant qu’il venait de perdre, en la maquillant de façon à ce que la publication de cette nouvelle œuvre prit, pour sa renommée et son profit personnels, l’importance d’un événement patriotique. Il l’intitula Vie et Mort républicaines du petit Émilien. Ce thème adopté, Fréville s’applique, avec une inconscience obstinée, à ridiculiser la mémoire du petit mort dont son cœur paternel est plein ; il le montre, démocrate dès sa naissance, haïssant au maillot les moines et les monarques, bégayant dans son berceau des phrases lapidaires, grosses de menaçant mépris pour les aristocrates et le luxe insultant des puissants de la terre. En 1788 ou 89, Émilien a été conduit à Versailles ; il avait alors deux ans ; il y a vu la pompe régnant 158à la Cour du tyran ; il a considéré avec un dédain superbe l’empressement de la multitude à voir le Roi ; il contempla, sans être ébloui, le Sire offrant aux yeux stupéfaits le prodigieux volume de son stupide individu… De ce jour-là, dégoûté des grandeurs factices, — à deux ans ! — Émilien, précurseur inspiré, ne cessa de surnommer Louis XVI Monsieur Capet, devançant ainsi témérairement les beaux esprits de la Commune de Paris qui n’usèrent de ce sobriquet qu’après la chute de la Monarchie. La mort de enfant n’était même pas respectée et le père attestait que la suprême pensée de son Émilien avait été sublime : comme un voisin entrait dans la chambre et s’approchait du lit, ce mourant de sept ans s’informa près du visiteur de l’issue du procès de Bailly, l’ex-maire de Paris : — Ne vient-il pas, dit-il, d’aller à la guillotine ? — Oui, mon ami. — Oh ! il l’a bien mérité ! Ce furent ses dernières paroles.

J’ignore quel profit tira Fréville de cette imbécile autant que répugnante spéculation et si La Vie et la Mort républicaines du petit Émilien obtint un succès lucratif. Ce livre devait, semble-t-il, mettre son auteur en évidence et le classer parmi les solides ; il constituait même une réclame 159assez habile à l’adresse des parents soucieux de voir leurs enfants trancher dès le bas âge les questions ardues de la politique. Il ne paraît pas cependant que les élèves affluèrent rue de la Cerisaie ; Fréville restait obscur et misérable. Dès l’aube, il partait de chez lui pour aller faire la queue aux portes des fournisseurs, obligation imposée à tous les Parisiens en cet âge d’or de l’An II. Un jour de ventôse3, comme il a pris la file à l’étal d’une crémière du marché Saint-Germain dans le fallacieux espoir d’obtenir un quarteron de beurre, il apprend de ses compagnons de patience que Hébert, le Père Duchesne, l’idole de la Commune, a été arrêté pendant la nuit. On assure même que Pache, le dieu Chaumette et d’autres sont menacés du même désagrément ; et voilà imprudent Fréville à se plaindre qu’on incarcère les meilleurs patriotes. Une commère réplique aigrement ; la discussion s’envenime ; on échange des mots vifs bientôt tournés en invectives, et, comme les vêtements noirs du professeur en deuil, sa face glabre et aussi son langage sentencieux paraissent suspects à ces gens simples, la foule croit deviner en lui un prêtre déguisé ; il est appréhendé, conduit a la Section et emprisonné pour propos séditieux. Un prêtre, lui, l’apôtre de 160l’incrédulité, l’adepte de Sylvain Maréchal, l’ennemi déclaré de la vermine ecclésiastique ! Cette ironique revanche de la destinée compterait certainement, dans la carrière de Fréville, pour l’épisode le plus désagréable et le plus humiliant, si d’autres avanies, plus poignantes, ne lui avaient été réservées.

De tous les historiens de la Révolution, pas un n’a observé que le peuple de France et celui de Paris en particulier ne comprit jamais rien, — absolument rien, — aux événements pour ou contre lesquels on le surchauffait. Si l’on excepte les acteurs du drame, bien informés des rivalités personnelles et des intrigues de partis, est-il admissible que, pour le commun des mortels, ce ne fut point une indéchiffrable charade que cette lutte incessante et rapide entre des Girondins qui n’étaient pas de la Gironde, des Montagnards venus des pays les plus plats, tels que la Beauce, l’Artois, la Champagne ou la Brie, des clubs ultra-révolutionnaires portant des noms d’ordres monastiques, comme les Jacobins ou les Cordeliers. Et comment s’y reconnaître sous cette averse de constitutions et de lois aussitôt abolies que promulguées, ce nombre immense de Comités dont les attributions étaient mal 161définies, l’imbroglio des mois décadaires, l’étrange nouveauté du système décimal, et plus encore dans ces renommées surgissantes d’hommes inconnus la veille, proclamés soudain les sauveurs du peuple et condamnés comme traîtres à la patrie avant même que leur prestige se fût répercuté jusqu’aux extrémités du pays ? Il y avait de quoi perdre la tête pour les petites gens qui n’avaient ni le loisir, ni la compétence de compulser et d’annoter Le Moniteur et Le Bulletin des Lois, ou de suivre studieusement les séances des assemblées parlementaires et des grands clubs. Fréville n’était ni des plus bêtes ni des moins instruits ; il vivait à Paris, parmi les écrivains et les journalistes ; il avait même, à maintes reprises, assumé la tache de glorifier les bienfaits de la révolution dont il s’affirmait l’un des dévots, et son aventure établit sans conteste que, pas plus que bien d’autres, il n’y entendait goutte. Si on l’avait averti que, en déplorant l’arrestation d’Hébert, ce pur démocrate, il se posait audacieusement en ennemi de Robespierre, cet autre pur, il eût été confondu d’étonnement ; et son aveuglement fut tel qu’il se réclama de Pache, la veille encore très influent et, du jour au lendemain, à ce point discrédité et compromis que cette nouvelle bévue aggrava le cas du pauvre Fréville. Pris dans l’engrenage fatal, roulé de prisons en geôles jusqu’à la 162Conciergerie, il apprit là qu’il allait être traduit devant le tribunal révolutionnaire comme agent du Père Duchesne et de ses complices, et coupable de propos contre-révolutionnaires ayant pour but d’exciter le peuple à la révolte et de le soulever contre la Convention nationale.

Sachant combien il préconisait ce bienfaisant tribunal, on pense peut-être qu’il fut ravi de cette solution. Point du tout : il a hautement vanté la sagacité et l’équité des magistrats révolutionnaires quand la tête des autres était en jeu ; maintenant qu’il y va de la sienne, il est épouvanté de comparaître devant ce jury de bourreaux ; il avoue qu’il ne ferma pas l’œil de toute la nuit précédant la fatale audience ; il est persuadé que son dernier jour est arrivé ; il en salue l’aube en désespéré, écrit à sa femme une lettre d’adieu, et, déjà à demi mort, il prend place sur la sellette. Il s’y assied, les jambes flageolantes, la gorge sèche, la figure décomposée, en compagnie de complices qu’il ne connaît pas : une folle4 et trois ivrognes qui, étant saouls à ne pas se tenir debout, ont crié en pleine 163rue : Vive le Roi. Après la lecture de l’acte d’accusation, il balbutie quelques réponses aux questions du président ; Fréville se voit condamné d’avance et estime superflue toute tentative de justification. Et lorsque le verdict est rendu, lorsqu’il entend prononcer la condamnation à mort des trois ivrognes et son propre acquittement, son émotion est telle qu’il n’en croit pas ses oreilles et demande a son gendarme si c’est vrai, tant il est stupéfait que ces juges, dont il a, en ses brochures, célébré la scrupuleuse impartialité, puissent, par hasard, absoudre un innocent.

Il met, à calmer ses transes, deux années pleines, au cours desquelles, bien terré, il échappe à ses historiographes. Persuadé enfin que la Terreur est finie, que l’échafaud est relégué au nombre des cauchemars abolis, que la réaction est proche et qu’il faut se hâter de lui donner des gages, Fréville émerge et se pose en victime de la révolution. Il oublie sa carmagnole, son bonnet rouge, ses cinquante brochures et son enthousiasme pour Hébert et Chaumette ; il se prévaut d’avoir été traîné au sanglant tribunal ; s’il a été acquitté, ce n’est pas de sa faute ; les tyrans voulaient sa mort, et cela mérite compensation. Ainsi réclame-t-il, et obtient, en mai 1796, d’être nommé professeur de belles-lettres à l’École centrale récemment créée à 164Versailles. Les pères de famille de Seine-et-Oise se méfient : deux élèves seulement, pour tout le département, s’inscrivent au cours de Fréville ; d’ailleurs celui-ci montre peu de zèle ; il accepte, en dédommagement de ses malheurs immérités, le titre et les émoluments qui lui sont attribués ; mais il ne se sent plus le goût du professorat. Il refuse, au reste, de se fixer à Versailles et ne consent pas davantage à se déplacer, pour y tenir sa classe, trois fois par semaine. D’abord il demande un congé ; le congé expiré, il fait valoir qu’une grave affection des yeux lui interdit toute espèce d’étude et d’application. Chaque matin, il absorbe, assure-t-il, suivant l’ordonnance de deux médecins en renom, le suc de vingt à cent cloportes des champs, et ne subsiste qu’à renfort de sangsues et de vésicatoires. L’année suivante, ses yeux sont guéris ; mais madame Fréville est sur le point d’être mère pour la troisième fois et se propose de nourrir son enfant pour la Patrie ; dans ces conditions comment songer à s’installer a Versailles, dans un logement délabré ? Fréville continue donc à toucher ses appointements sans professer. Le gouvernement thermidorien ne doit-il pas traiter avec complaisance un homme qui a failli payer de sa tête son amour de l’ordre et sa haine pour les terroristes ? Le professeur récalcitrant s’est, d’ailleurs, insinué 165dans les bonnes grâces de Barras, alors tout puissant, dont il cultive, avec piété, la protection. Aussi, une troisième période scolaire étant près de s’ouvrir, et Fréville répugnant toujours à former l’esprit des deux élèves inscrits à son cours et depuis vingt mois en vacances, il expose que sa femme souffre des suites de ses couches ; faute de servante, il ne peut la quitter ; et puis, le parrainage du philosophe de Genève n’a pas porté chance au jeune Émile ; l’enfant devient idiot et son état réclame des soins continus. Nul doute que Fréville ne collectionnât les catastrophes domestiques dont il se promettait d’arguer, d’année en année, en faveur d’une demande de congé ; nul doute encore que son imagination féconde ne lui en eût fourni de quoi gagner l’âge de la retraite. Ses loisirs, d’ailleurs, ne sont pas inoccupés ; il est doué d’une ingéniosité pédagogique inépuisable : successivement il publiera la Correspondance de Milady Cécile avec ses enfants, ou Recueil de lettres relatives aux mœurs et aux jeux de la jeunesse des deux sexes ; — Le Domino-Mentor, ou moyen d’enseigner par l’attrait du jeu, a plusieurs disciples a la fois, les lettres, les chiffres, les nombres et la lecture ; — l’Histoire des chiens célèbres ; — les Beaux exemples de piété filiale ; — la Grammaire notée, ou les Parties du discours démontrées par 166des signes analytiques qui ne laissent aucun doute sur les principes de la syntaxe et l’orthographe des participes français… et bien d’autres ouvrages d’éducation amusante. Mais si le ministère fermait les yeux sur l’impénitente abstention de ce professeur, fort appuyé, qui ne professe point, les collègues du maître de belles-lettres s’offusquent de l’indulgence tolérante dont il bénéficie et guettent l’occasion de lui jouer un mauvais tour.

Cette occasion se présenta en l’an VI. Mettant à profit sa sinécure rétribuée, Fréville avait publié une nouvelle édition de La Vie et la Mort du petit Émilien, mais édulcorée au goût du jour et diminuée de tout ce qui, dans la première version, affectait un ton jacobin, maintenant démodé. Escomptant, comme bien d’autres, la restauration de la monarchie, à laquelle il se ralliait d’avance, l’auteur avait assourdi son œuvre et baissé le ton des passages les plus ronflants : ainsi, en l’an II, le petit moribond disait à sa mère : Je meurs avec le regret de n’avoir pas été utile à la République !… En l’an VI, la stabilité de la République paraissant compromise, l’enfant exprimait seulement son chagrin de ne pouvoir servir la patrie ; ainsi du reste. En outre, pour pallier davantage ce que pouvait avoir de choquant, pour certains rétrogrades, l’histoire de ce spartiate de sept ans, Fréville plaça dans 167son livre, celle du petit Dauphin du Temple, — il l’appelait révolutionnairement le Petit Capet, — telle que, d’après les brèves indiscrétions de certains journaux, l’aggravait déjà la légende : livré par l’ignoble Chaumette au cruel savetier Simon, l’enfant mourait sous les coups de trique en appelant sa maman !… Pour grossir le volume dont le jeune Émilien et le petit Capet, se faisant pendants, formaient le principal attrait, Fréville avait ajouté quelques anecdotes sur les premières années de personnages fameux en des époques plus reculées. Le livre, publié sous le titre : Vie des Enfants célèbres, eut un gros succès ; les gazettes le mentionnèrent avec éloge ; d’autres dénoncèrent cet ouvrage empoisonné5 et c’est bien là ce qu’attendaient les bons collègues de l’École centrale de Versailles. Fréville, convaincu de s’être livré à l’éloge fastidieux d’un enfant d’origine princière dont la famille est bannie et de caresser ainsi la faction royaliste, dut donner sa démission. L’accusation, d’ailleurs, tombait à faux ; après avoir été jacobin au temps de la Terreur, modéré après la chute de Robespierre, monarchiste avant Fructidor, l’ex-professeur se sentait, à présent, pris d’un enthousiasme ardent pour Bonaparte, dont l’étoile se levait 168à l’horizon politique et promettait d’être de première grandeur. La République abolie et à mesure que le régime impérial semblait s’affermir, son admiration pour Napoléon se manifesta en termes aussi chauds que sa dévotion de naguère pour Chaumette, Hébert et Barras. Comme la mode était au militaire, il ne manque pas de signaler, avec une fierté, — d’ailleurs justifiée, — que son fils aîné a succombé sous le glaive de l’horrible Bellone, ce qui veut dire qu’Émile, guéri apparemment de sa démence accidentelle, a été tué à la guerre. Fréville s’occupait alors de réviser ses anciens ouvrages et de les mettre au ton du jour : la vogue de la Vie des Enfants célèbres ne s’épuisait pas ; le livre comptait plusieurs éditions et avait eu les honneurs de la traduction en diverses langues étrangères : il fallait, à chaque nouveau tirage, émonder, retoucher, corriger, recoudre, épurer pour ne point froisser les acheteurs et se garantir des foudres de la Censure. L’histoire du jeune Émilien, surtout, nécessitait des replâtrages incessants ; celle du petit Dauphin n’exigeait pas moins d’épluchages : la célébration des vertus républicaines, aussi bien que les attendrissements sur le drame du Temple, manquaient d’opportunité vers 1807. Le lecteur intrépide qui aurait la patience de collationner les éditions successives des Enfants célèbres 169serait seul en mesure d’apprécier l’habile doigté de Fréville, rapetassant son œuvre favorite.

L’Empire s’écroula ; les Bourbons rentrèrent. Aussitôt Fréville exulte : il acclame ces princes chéris, si forts de leurs vertus, de leurs droits et de l’opinion dominante. Il ne manque pas d’insister sur ce point que la publication de son livre, où, le premier, il a eu le courage de signaler à l’indignation publique le sort lamentable du fils de Louis XVI, le plus juste des souverains ! lui a valu, au temps de l’odieuse République, la perte de son emploi. Et, tout de suite, voici une nouvelle édition des Enfants célèbres. Cette fois l’épopée du pauvre Émilien, le marmot terroriste, est proprement réduite à rien ; celle de Louis XVII prend, au contraire, des développements pleins d’à-propos : ce n’est plus le petit Capet, c’est le jeune roi martyr ; la Révolution y est sévèrement jugée et l’auguste famille de nos rois encensée de la bonne manière. En quoi Fréville n’était pas le seul : bien d’autres, plus notables, qui avaient adulé Robespierre, se prosternaient sur les tapis des Tuileries et la route était encombrée qui venait de la Carmagnole et menait à la Croix du Lys.

Quinze ans plus tard, Fréville vivait encore, quand une nouvelle révolution, — qu’il approuva, n’en doutons pas, — compromit encore l’actualité 170de son livre ; mais il était octogénaire et il est douteux que l’âge lui permit d’apporter des retouches à son livre-Protée dans le sens du juste milieu ; d’autres, probablement, se chargèrent de la tâche ; telle qu’elle est, l’œuvre maîtresse de Fréville a survécu et le père du petit Émilien à sa place marquée dans histoire de la littérature éducatrice, loin derrière Berquin et a la suite de Bouilly ; son livre anodin qui fut, dans sa première forme, une ridicule et rebutante pasquinade révolutionnaire, demeure peut-être encore de ceux que saint Nicolas apporte du ciel aux petits Français d’aujourd’hui.

Notes

  1. [1]

    Archives nationales, W 359. — Revue de l’Histoire de Versailles et de Seine-et-Oise. Études de M. E. Tambour réunies sous le titre La Révolution dans le département de Seine-et-Oise, J.-B. Baillière et fils, 1913. Un vol. gr. in-8°. — L’école centrale de Seine-et-Oise, par M. Godart. Même revue, 1909-1911. — Biographie nouvelle des contemporains ou Dictionnaire historique et raisonné de tous les hommes qui, depuis la Révolution française ont acquis de la célébrité par leurs actions, leurs écrits, leurs erreurs ou leurs crimes, 1829.

  2. [2]

    Le 12 ou le 14 novembre 1793. La fête de la Raison à Notre-Dame eut lieu le 10 novembre.

  3. [3]

    Le 25-15 mars 1794.

  4. [4]

    La femme Meurine qui, après le jugement n’étant pas censée jouir de toute sa raison dut être gardée dans une maison de détention. Archives nationales, W 359. — Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, III, 380 et 484. Fréville a conté lui-même ses transes, en épilogue à l’histoire du petit Émilien, sous ce titre : Funeste aventure qui m’arrive en terminant cet ouvrage.

  5. [5]

    Le Républicain du 16 messidor an VI.

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