Chapitres 1 à 12
1Chapitre premier Du contenu de cette histoire
Depuis l’heure où l’homme s’est révolté contre Dieu, l’ange de la paix s’est éloigné de lui ; et, depuis, les mauvaises passions rongent, comme des vautours affamés, l’homme révolté, attaché qu’il est au rocher de la misère et de la mort ; elles le tourmentent le jour et ne lui laissent pas de repos la nuit. De la terre, ce délicieux jardin du Seigneur, leur souffle empoisonné a fait un vaste et funèbre champ de bataille, où les peuples vivent en guerre avec les peuples et où les uns sont en inimitié contre les autres. De père en fils, de génération en génération, le glaive ensanglanté et les haines envenimées passent comme un héritage, et ils ne se reposent par intervalle un moment que lorsque les combattants se trouvent épuisés de sang et que le bras leur tombe de lassitude. Car le nombre y est petit de ceux qui sont demeurés fidèles aux paroles de l’éternelle charité, laquelle voulut elle-même devenir sur la croix une victime de réconciliation entre Dieu et l’humanité, et s’écria aux combattants acharnés : Heureux sont ceux qui aiment la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu.
2Cependant celui qui tire l’épée du combat, doit aussi se soumettre à la loi de la guerre, et cette loi est que le fort triomphe et que le faible succombe. Car le cours naturel des choses est que le loup déchire l’agneau quand il vient à le rencontrer.
Mais il en est tout autrement quand le Dieu tout-puissant s’avance lui-même entre les combattants, et que sa main détourne d’une manière miraculeuse le cours naturel des choses. Lui qui, par sa volonté, ressuscite les morts à la vie ou fait descendre les vivants dans la poussière du tombeau ; lui, qui est élevé au-dessus de toutes les lois qu’il a données lui-même à sa créature, peut accorder la victoire à qui il veut, selon sa sagesse, au fort ou au faible. Et il entre dans les desseins de son éternelle sagesse de confondre, aux yeux du monde, la science des sages par la simplicité des enfants, et de briser le tronc puissant des chênes avec la faible tige du lis, afin de faire honte à l’orgueil des railleurs et à la science de ceux qui doutent, et afin que le monde reconnaisse qu’un Dieu vit dans le ciel, que Lui est le Seigneur, et qu’à lui revient tout honneur et toute gloire.
Eh bien ! l’histoire de la bergère Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, après sa grande victoire, est une de celles-là. Histoire merveilleuse, mais confirmée sous serment par un grand nombre de témoins oculaires, histoire grande et pleine d’actions glorieuses et hardies, comme celle du plus courageux chevalier, histoire simple et touchante comme celle d’une sainte jeune fille consacrée au Seigneur. D’un bout à l’autre, elle respire le souffle vivant de Dieu dont les miracles y éclatent à toutes les pages, comme les étoiles étincelantes au ciel calme et serein de la nuit.
Déjà l’Angleterre, après de nombreuses et grandes victoires, avait réussi à placer sur sa tête la couronne royale de France ; déjà les grands et les états de la moitié du royaume avaient juré fidélité aux dominateurs étrangers ; Paris était perdu ; Orléans était sur le point de tomber, et le roi Charles VII, privé de tout secours et ne sachant plus à quoi se résoudre, songeait, le désespoir dans l’âme, à quitter comme un fugitif le beau royaume de ses pères ; voilà que tout à coup, en ce moment d’extrême détresse, apparut dans la lice des combats une pauvre jeune fille inconnue. Elle n’amenait ni trésors, ni armées à son roi ; mais elle lui apportait la promesse que le Dieu tout-puissant, le Dieu des armées, avait pris la France en pitié, que la force du Seigneur était entrée dans son bras et que la victoire accompagnerait ses pas.
Et voilà ! le ciel suscita une faible et naïve jeune fille, élevée 3loin du monde au milieu des troupeaux et auprès de l’humble rouet où elle filait son lin, et qui eût tremblé dans son village, si on lui eût seulement adressé la parole ; qui pleurait avec douleur quand des ennemis furieux, dans le cours de leur victoire, faisaient injure à son honneur, et qui versait des larmes amères en les voyant mourir sur le champ de bataille ; qui, lorsque la voix d’en haut l’eut appelée dans la lice de la guerre, au secours de son roi réduit à l’extrémité, disait : Je ne suis qu’une pauvre jeune fille, je ne sais ni manier l’épée, ni monter un cheval.
Ce fut la main de cette faible bergère qui releva de la poussière la bannière abattue de la France ; et devant cette héroïque jeune fille que l’esprit de Dieu rendait si forte, s’enfuirent les vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, les redoutables archers d’Angleterre. Ce fut elle qui, l’oriflamme de France à la main, conduisit les chevaliers les plus braves à l’assaut et à la victoire. Ce fut elle qui conquit le nom de Charles le Victorieux, que l’histoire lui donna depuis, au petit roi de Bourges, comme les étrangers appelaient par dérision l’infortuné Charles VII. Ce fut elle qui, à travers les épées de ses ennemis, le conduisit à Reims et lui replaça sur la tête la couronne fleurdelisée de ses pères.
Si l’Angleterre ne porte plus aujourd’hui le titre orgueilleux, qu’elle s’était arrogé par la victoire, de royaume uni d’Angleterre et de France ; si peut-être la France elle-même n’est pas courbée sous un joug accablant, comme la malheureuse Irlande, si elle eût refusé, comme celle-ci, de faire aux vainqueurs le sacrifice de ses croyances les plus saintes, c’est en grande partie à sa fidèle héroïne, à la victorieuse jeune fille d’Orléans, qu’elle le doit.
Mais, pendant qu’elle faisait ainsi pencher la balance de la fortune en faveur de la France et de l’Europe, ce fut elle-même qui proclama à haute voix à la face du monde et qui confirma par l’accomplissement de ses prédictions merveilleuses, qu’elle ne faisait point ces choses par le secours de la force et de la sagesse humaines, mais uniquement par la puissance de Dieu, elle, instrument de la miséricorde divine et qui n’attendait du ciel d’autre récompense que le salut de son âme.
Mais, après qu’elle eut accompli sa mission et remis au front de son roi la couronne de saint Louis, elle obtint sa couronne aussi, non la couronne d’or de quelque puissance passagère, mais la couronne éternellement rayonnante du martyre, celle qui convient à ceux qui ont souffert la mort en servant le Seigneur et qui ont loué son nom au milieu des flammes du bûcher.
4Chapitre II Du lieu de naissance de la Pucelle et de ses parents
Au temps où l’épée de la justice impériale, l’épée de Charlemagne, reposait dans les mains de Sigismond, de la maison de Luxembourg, et où l’apôtre Alexandre V était assis sur le trône de saint Pierre, c’est-à-dire, au commencement du quinzième siècle, vivaient à Domrémy, humble village situé sur les frontières de la Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine, deux pauvres gens de la campagne. Le mari s’appelait Jacques d’Arc ; Isabelle Romée était le nom de la femme. Selon les rapports unanimes d’un grand nombre de témoins sous les yeux desquels ils vécurent, c’étaient des gens pieux et honnêtes et d’une réputation intacte. Ils s’appliquaient, ainsi que les témoins nous le racontent, à servir Dieu avec simplicité de cœur, élevaient leurs enfants dans le travail et dans la crainte de Seigneur, étaient honnêtes dans leurs discours, justes dans leurs actes, et vivaient avec leurs voisins dans une concorde chrétienne. À la vérité, la vie était loin de leur être facile ; car ce n’est qu’à la sueur de leur front qu’ils gagnaient au juste le nécessaire et leur pain quotidien, en cultivant leur petit champ et en élevant quelques bestiaux. Cependant ils partageaient de bon cœur le peu qu’ils avaient avec les pauvres et avec leurs frères souffrants, afin que Dieu, au grand jour du jugement, leur fit miséricorde aussi.
Ils habitaient une contrée riante, calme et bénie, une vallée solitaire et délicieuse, riche de belles et larges prairies, de champs abondants, de fruits et de vignobles. Les eaux jeunes encore de la Meuse la traversent joyeusement et y baignent de charmants villages, des chapelles silencieuses et de vieux châteaux. Au sommet des hautes montagnes on voit encore des restes d’antiques et sombres forets ; et les arbres séculaires, témoins muets de races qui ne sont plus et de temps qui ne sont plus, se penchent avec leurs couronnes flétries que tant d’orages ont battues, et regardent d’en haut dans les prairies tout en fleurs, comme de sévères et vénérables vieillards qui se réjouissent à la vue du printemps de la jeunesse, ignorante encore des tempêtes de l’hiver et des rigueurs de la mort.
À la vérité, cette contrée n’est ni d’un aspect grandiose et varié, comme les vallées profondes où le berger des Alpes mène paître ses 5troupeaux, au pied des rochers dont les cimes se perdent dans les nuages et dont les flancs, toujours couverts de neige, donnent naissance à des fleuves ; ni industrielle ni commerçante comme les vallées des grandes rivières avec leurs routes peuplées par le négoce ou par la guerre. Mais elle présente le tableau le plus doux du travail que le ciel bénit et du repos que donne le contentement du cœur.
Le petit hameau de Domrémy appartenait lui-même à la paroisse d’un village voisin, Greux. Il est situe entre Neufchâteau et Vaucouleurs et était domaine immédiat de la couronne de France. Au temps où se passe notre histoire, les habitants de cette contrée, presque entièrement enfermée au milieu de domaines étrangers et située aux frontières extrêmes de la France, au lieu de se relâcher de leur ancienne fidélité et de leur ancien attachement à la vieille famille de leur roi, y avaient été fortifiés, au contraire, par les luttes constantes où le pays était engagé. Sous le rapport spirituel, ce hameau de Domrémy appartenait à l’Allemagne. Il était placé sous l’évêché de Toul et sous l’archevêché de Trèves. À cette époque où l’aigle impériale d’Allemagne étendait encore si puissamment ses ailes au-delà du Rhin sur les terres de la vieille France, les grandes bornes de pierre par lesquelles l’empereur Albert marqua les limites de l’empire, n’étaient éloignées que de quelques lieues de Domrémy.
On peut encore voir aujourd’hui l’humble demeure que Jacques d’Arc et Isabelle Romée, sa femme, habitèrent il y a plus de quatre siècles. On la reconnaît facilement, parmi toutes les autres, à une ancienne statue en pierre placée au-dessus de sa porte cintrée et qui représente une femme armée de toutes pièces, assise à genoux et les cheveux flottants sur ses épaules. Cette statue elle-même est déjà à demi-détruite par le temps ; mais on voit encore, au-dessous, à la clef de voûte de la porte, trois blasons parfaitement conservés. Celui de droite représente une épée nue, la pointe dressée en l’air et portant une couronne royale ; celui de gauche est meublé de trois socs de charrue ; dans celui du milieu on reconnaît les trois lis, ces antiques armes de la France, et enfin, au-dessus de cet écusson, une gerbe de blé et des rameaux de vigne, avec cette inscription : Vive labeur ! Vive le roi Louis !
et la date de 1481.
Sans doute, le brave Jacques d’Arc eût été loin de s’imaginer qu’après tant de siècles encore, ni prince puissant ni pauvre ouvrier ne passeraient par le hameau de Domrémy sans s’arrêter un moment devant son humble maison pour regarder ces trois 6écussons et cette image de femme agenouillée au-dessus de la porte. Et cependant, il en est ainsi, bien que près de cinq siècles se soient passés depuis qu’il est mort, et que plus d’une maison puissante soit tombée dont on ne retrouve plus la place, et que l’oubli ait dévoré plus d’une famille illustre dont on ne connaît plus le nom. Et il en sera toujours ainsi, aussi longtemps que la reconnaissance vivra dans le cœur des hommes, parce que la main de Dieu était sur cette maison et que sous ce toit naquit Jeanne d’Arc, en l’an mil quatre cent onze, après la naissance de Jésus-Christ.
C’est elle que représente cette statue de femme agenouillée et revêtue d’une armure de chevalier ; et le blason orné d’une épée nue dont la pointe porte une couronne royale, fut donné à sa famille comme un souvenir perpétuel, destiné à rappeler que ce fut elle qui, — après avoir quitté le champ paternel, ainsi que l’autre écusson avec les trois socs de charrue l’indique, — accourut au secours de son roi réduit à l’extrémité et reconquit à la pointe de son épée la couronne des lis de France.
Que la devise de sa maison : Vive labeur !
et Vive le roi Louis !
reste en honneur chez tous. Car, si elle ne peut servir à reconquérir une couronne de roi, comme fit l’héroïque Jeanne d’Arc, au moins elle peut contribuer à faire pacifiquement récolter des blés et des raisins et vivre en repos, comme firent les parents de la jeune fille.
Chapitre III De l’enfance de Jeanne d’Arc
Jeanne avait trois frères et une sœur. Mais, depuis ses plus tendres années, elle se distinguait particulièrement parmi tous les autres par la bonté de son cœur et par la piété de son âme. Le temps nous a conservé sur l’enfance de notre héroïne les rapports de plus de trente témoins oculaires de tous les rangs, grands et petits, chevaliers et prêtres, fonctionnaires du roi et humbles laboureurs, hommes et femmes. Tous s’accordent unanimement à dire que, depuis sa première enfance, ce fut l’âme la plus pure et la plus innocente qu’on pût trouver. Presque chacun de ces témoins vante en elle une vertu différente, qu’il lui a vue pratiquer. Elle était, selon ces témoignages authentiques, douce et 7charitable envers tous, simple de cœur et ignorante du mal ; mais d’un esprit vif et décidé, chaste dans ses paroles et dans ses actions, humble, timide et réservée, ne se livrant jamais à la colère ni à l’impatience, et d’un courage à toute épreuve dans l’accomplissement de ses devoirs.
Mais surtout ils ne tarissent pas sur l’éloge de sa piété ; car un amour brûlant pour le créateur éternel de tout ce qui est bon et beau et une soumission complète à sa volonté divine, tel était le lien d’or qui reliait toutes ses vertus et la source pure où elles prenaient leur source. Dans la maison, dans la forêt, dans les champs, disent ces mêmes témoins, partout Dieu était présent à sa pensée, et il lui était une étoile conductrice dans le bonheur et dans le malheur. La maison de Dieu, l’église, était sa demeure de prédilection ; et, chaque fois qu’elle le pouvait, le matin et le soir, elle y assistait au service divin. Elle allait souvent et volontiers avec grand repentir confesser ses péchés et se fortifier avec le pain des anges. Quand elle entendait, au milieu des champs, la cloche appeler les villageois à la prière, ou si elle était trop éloignée de l’église ou que le travail fût trop pressé, elle se jetait pieusement à genoux en plein air et se mettait à prier. D’autres rapportent quelle aimait avant toutes choses à parler de Dieu et de la sainte Vierge. Quand d’autres jeunes filles, après les heures du travail, allaient oisives folâtrant et badinant par les rues, on la voyait priant en silence dans quelque coin de l’église ou agenouillée devant une croix, les regards fixés avec dévotion et recueillement sur l’image du Sauveur et sur la Vierge des douleurs. Cependant ce n’est pas quelle eût l’esprit tourné à la tristesse et à la mélancolie. Au contraire, elle était gaie de caractère et avait toujours le visage riant. Personne ne put jamais lui reprocher de s’enorgueillir de sa grâce et de sa dévotion. Elle subissait avec la plus grande patience les plaisanteries de ses compagnes, qui, du reste, ne trouvaient à redire en elle qu’à sa piété exagérée. Elle-même ne blâmait personne, pas même ceux qui ne vivaient pas comme elle. Elle était amicale et affectueuse envers tout le monde, et donnait des consolations et des secours, autant qu’il était en son pouvoir, à tous ceux qui en avaient besoin. En sorte que Jean Morel, habitant du village de Greux, disait encore, en sa soixante-dixième année, que tous les habitants de Domrémy tenaient en affection cette pieuse enfant. Un autre villageois, Simonin Meusnier, témoignait que, s’étant trouvé malade, il avait été soigné par elle avec le dévouement le plus attentif et qu’elle n’avait cessé de lui prodiguer les consolations 8du cœur le plus compatissant. Un troisième témoin raconte que sa charité envers les pauvres était si grande qu’elle ne se bornait pas seulement à leur procurer un asile chez ses parents et chez ses amis, mais que plus d’une fois elle leur prêta son propre lit, se contentant de coucher sur l’aire de la grange. Souvent même elle se laissa entraîner par sa pitié pour le malheur des autres, au point de leur donner ce qui appartenait proprement à ses parents. L’argent qu’elle ne distribuait pas en aumônes, elle le remettait au curé du village, afin qu’il célébrât des messes à son intention. Selon le témoignage de Perrin, sacristain de Domrémy, Jeanne lui fit plus d’une fois d’amers reproches sur la négligence qu’il mettait à ne pas sonner, tous les soirs, l’Angélus, et qu’elle alla même jusqu’à lui promettre de l’argent en récompense, s’il voulait à l’avenir accomplir ponctuellement ce devoir.
Dès sa plus tendre enfance, elle assista ses frères dans les travaux des champs, et menait, alternativement avec les autres enfants, le troupeau de son père et ceux du village au pâturage. Plus tard, sa mère l’employa davantage aux soins de la maison, car elle possédait une grande habileté à coudre et à filer.
Parmi les jeunes filles de Domrémy elle avait plusieurs amies intimes. Mais elle préférait à toutes choses le commerce des femmes honnêtes, et elle se plaisait à causer avec les petits enfants qui prenaient plaisir à se trouver avec elle.
C’était pour Jeanne une récréation d’aller toutes les semaines en pèlerinage à une petite chapelle appelée l’Ermitage de Notre-Dame de Vermont [Bermont]. Cette chapelle silencieuse était située derrière le village, sur une colline qui se dressait dans le voisinage d’une vieille forêt de chênes. Aujourd’hui encore on en voit les ruines éparses sur cette éminence, d’où les yeux du voyageur se promènent avec délices sur la vallée la plus charmante et d’où la pensée s’élève avec enthousiasme vers celui qui a revêtu les champs et la forêt d’une si riche parure que le luxe des princes et des grands s’efface à côté. Cet endroit était particulièrement en vénération dans toute la contrée ; et il paraît avoir été, comme le furent un grand nombre de ces célèbres lieux de pèlerinage où nous allons recueillir les fruits de la grâce céleste, un de ceux où nos aïeux, aux temps les plus reculés, célébrèrent leur culte païen, où dans la suite les premiers apôtres et martyrs de l’Évangile allumèrent la lampe de la véritable foi devant l’autel du vrai Dieu, et d’où enfin les églises environnantes reçurent l’une après l’autre la lumière. Il se racontait à ce sujet mille étranges et mystérieuses histoires parmi le peuple.
9Non loin de cette chapelle sourdait une fontaine salutaire où les malades avaient coutume de boire. On racontait une légende selon laquelle, au temps des païens, cette source était hantée par les fées qui s’y montrent encore aujourd’hui, et l’on disait qu’il se trouvait à l’entour des racines magiques d’une vertu merveilleuse. Tout près de la fontaine s’élevait un vieux hêtre touffu qui dans tous les villages environnants était connu sous le nom du Beau Mai ou de l’Arbre des Fées. Avec ses branches énormes et ombreuses, qui descendaient jusqu’à terre comme une tente de verdure, il était le rendez-vous de fête et de plaisir de toute la contrée. Chaque printemps, le dimanche où le prêtre, en disant la messe, entonne, à l’Introït, ces mots : Lætare, Jerusalem ! le seigneur du manoir de Domrémy et sa famille, accompagnés de toute la joyeuse jeunesse du village, se rendaient en grand cortège à l’Arbre des Fées. Les enfants chantaient et dansaient en rond autour du hêtre, puis allaient à la source où ils cueillaient des fleurs qu’ils tressaient en couronnes et en guirlandes pour en orner le tronc de l’arbre reverdi. Le sire du château leur donnait du pain et du vin ; et, ce jour-là, qu’on appelait le dimanche de la Fontaine, on cuisait dans le village de petits pains particuliers. Cette solennité est probablement encore une ancienne fête des sacrifices, du temps des païens, que le christianisme a convertie en une joyeuse fête de mai.
Jeanne célébrait ce jour à l’exemple des autres enfants ; mais, comme les témoins le rapportent, elle avait coutume d’y chanter plus qu’elle ne dansait ; et, si parfois elle ornait de fleurs l’arbre majestueux, ses plus belles guirlandes et les mieux choisies étaient destinées à l’image de la mère de Dieu, qui habitait la chapelle de la forêt et devant laquelle, tous les samedis, elle allumait pieusement des cierges et priait avec grande dévotion.
Plus de deux siècles après la mort de Jeanne d’Arc, Edmond Richer, son studieux biographe, vit encore ce hêtre, dans toute sa beauté, et se célébrer la même fête sous son feuillage. Ainsi autrefois dans cet heureux village les années s’écoulaient en paix. À chaque printemps de nouvelles fleurs naissent autour de la fontaine, et une génération nouvelle danse à l’entour, sans savoir que ses ancêtres faisaient ainsi et que sa postérité fera encore de même après des siècles.
Quand, plus tard, l’épée de Jeanne d’Arc eut frappé si rudement les ennemis de son pays et de son roi, et qu’ils en eurent conçu contre elle une grande haine, leur méchanceté chercha à lui faire un crime d’avoir assisté à cette fête et de son pieux pèlerinage 10à la chapelle de la forêt. Là, disaient-ils, dans cet endroit maudit elle avait exercé la sorcellerie et les arts infernaux, et c’était à ces pratiques diaboliques plutôt qu’à la main puissante de Dieu qu’elle devait toutes ses victoires. Mais Jeanne, qui avait une horreur profonde de tout maléfice et de tout ce qui n’était pas selon les préceptes de Dieu, répondit quand on l’interrogea sur les fées et les racines magiques :
Il est vrai que j’ai fort souvent entendu raconter par des vieillards, mais qui n’appartenaient point à ma famille, que des fées hantent cet endroit. Même la femme du bailli d’Aubery, ma marraine, nommée Jeanne, m’a assuré qu’elle-même a vu ces fées ; mais si cela est vrai ou faux je l’ignore. Quant à moi, je n’ai jamais, que je sache, vu les fées sous cet arbre ; si je les ai vues ailleurs ou non, voilà ce que je ne saurais dire.
J’ai entendu dire par mon frère qu’on prétend, au village, que j’ai reçu ma mission sous l’Arbre des Fées. Mais cela n’est pas vrai et je le nie de toutes mes forces. Si les saints me sont apparus sous l’Arbre de Fées, je n’en sais rien. Lorsque je me présentai devant mon roi, quelques-uns me demandèrent s’il n’y avait pas dans mon village une forêt nommée la Forêt des Chênes, parce que des prophéties annonçaient que de ces bois sortirait une jeune fille destinée à accomplir des choses merveilleuses. Mais je n’avais pas de foi à cela. Jamais je n’ai possédé aucune racine magique. On m’a dit qu’il y en avait de cette nature dans les environs de mon village, mais je n’en ai jamais vu une seule. On m’a dit aussi que c’était dangereux et un péché d’en posséder. Du reste, aussi bien j’ignore à quoi elles pourraient être bonnes. On m’a dit, il est vrai, qu’on peut se procurer de l’argent par leur secours, mais je n’en crois rien. La voix de mes saintes ne m’a jamais dit un mot à cet égard.
Ainsi répondait la jeune fille, libre de toute superstition à une époque où assurément plus d’un homme instruit croyait à la vertu des racines magiques et de la baguette divinatoire. Son cœur était d’ailleurs rempli de tout autres soucis que de l’idée de tirer de l’or du flanc des rochers au moyen des arts de la sorcellerie. C’étaient les malheurs de son roi et de sa patrie qui la préoccupaient tout entière et pour lesquels elle envoyait au ciel d’ardentes prières au lieu de prononcer des formules magiques.
Quelque éloigné que fût le village de Domrémy des grandes routes et des villes du royaume, la rumeur, bruyante des guerres qui, à cette époque, désolaient la France, retentit jusque dans la tranquille vallée où il se trouve situé. Tout le pays alors était 11divisé en deux partis ; celui de la maison d’Orléans, aussi appelé le parti des Armagnacs, et celui de la maison de Bourgogne. Longtemps ils se battirent déchaînés l’un contre l’autre avec une fureur incroyable, jusqu’à ce qu’enfin celui des Bourguignons, pour venger le meurtre de leur chef, livrât traîtreusement le royaume ensanglanté et son malheureux roi, frappé d’une déplorable folie, à l’Angleterre, cette ennemie héréditaire de la France. Tous les habitants de Domrémy, à l’exception d’un seul, demeurèrent fidèles à l’ancienne maison de leur roi. Un autre village tout à fait voisin tenait au parti de Bourgogne. Cette terrible guerre civile avait tellement irrité les esprits, et les avait si profondément exaspérés que les enfants eux-mêmes suçaient avec le lait maternel la haine et l’inimitié les uns contre les autres. Le soir, quand le travail de la journée était fini, les enfants de ces deux villages si calmes s’avançaient en ordre de bataille les uns contre les autres, puis en venaient aux mains et faisaient ainsi l’apprentissage de la guerre. Jeanne, décidée un jour à conduire au combat les plus braves chevaliers de France, ne se souvenait pas d’avoir jamais pris part à ces luttes d’enfants, quoiqu’elle se souvint parfaitement d’avoir vu plus d’une fois les enfants de son village revenir à la maison tout ensanglantés et souvent grièvement blessés. Elle avoua aussi qu’elle avait souhaité que l’on coupât la tête à celui qui, le seul du village de Domrémy, tenait pour le parti de Bourgogne ; mais son cœur pieux, qui en toutes choses n’avait en vue que le Seigneur, se hâtait d’ajouter qu’elle n’avait formé ce souhait qu’à la condition que ce fût la volonté de Dieu. Ainsi Jeanne, si compatissante envers tous les malheurs et qui était la douceur et la pitié mêmes, dut elle-même subir la redoutable puissance de cet esprit des ténèbres qui souffle les haines mortelles et qui rend les guerres civiles si terribles par-dessus toutes les autres guerres. Mais, hâtons-nous de le dire, elle paraît s’être réconciliée même avec cet homme, car elle tint avec lui un des enfants du village sur les fonts de baptême. Lui-même ne parlait d’elle qu’avec le plus grand respect. Un autre jour, comme on lui demandait si, pendant son enfance, elle avait eu un vif désir de faire du mal aux Bourguignons, elle répondit avec une noble simplicité : J’ai souhaité du fond de mon cœur que mon roi fût rétabli dans son royaume.
Elle se montra toujours ainsi, pleurant avec ses ennemis vaincus et séchant leurs larmes.
De cette manière Jeanne vivait tranquille parmi les pauvres gens de la vallée natale, et tous ceux qui la voyaient la prenaient 12en affection. Et cette jeune fille, que tous les témoins de sa vie louaient si hautement, que le curé et les habitants du village regardaient comme l’enfant la plus douce de toute la contrée, et dont le chevalier Albert, sire des Ursins, disait qu’il souhaitait ardemment que le ciel lui eût accordé une fille aussi vertueuse qu’elle, et qui plus tard excita par ses actions merveilleuses et inouïes l’admiration de tous les peuples de l’Occident, ne savait ni lire ni écrire et n’avait appris qu’à réciter le Pater et le Credo. Elle est un exemple frappant de ce que peut un cœur mû par un entier dévouement à Dieu et une complète confiance en sa force, plutôt que par le secours de toute la science et toute la sagesse. humaines.
Un ancien journal nous apprend aussi sur Jeanne des détails pareils à ceux que nous lisons dans les légendes de tant de saintes, c’est-à-dire la paix intérieure de son âme et comment la puissance de son amour s’étendait sur les innocentes créatures de Dieu. Quand elle était petite encore et qu’elle menait paître les troupeaux, les oiseaux de la forêt et des champs, selon le témoignage de ses partisans, venaient à elle, quand elle les appelait, comme à une compagne bien-aimée et becquetaient le pain qu’elle leur émiettait dans son giron. Que ceci soit réellement vrai ou que ce ne soit qu’une charmante légende, imaginée par l’affection populaire pour sa pieuse héroïne, toujours est-il certain que, lorsque plus tard ses ennemis courroucés mirent tout en œuvre pour souiller sa renommée si pure et envoyèrent au village de Domrémy un homme chargé d’y recueillir des informations sur la manière de vivre de Jeanne, il s’en retourna et leur rapporta qu’il n’avait appris sur le compte de la jeune fille rien de ce qu’il n’eût volontiers vu pratiquer par sa propre sœur. Tel fut le témoignage que donna Jean Moreau, bourgeois de Rouen. Et ce témoignage que ses ennemis eux-mêmes rendirent de l’affection et de la vénération de tout le monde pour elle, est plus beau et plus important que la tradition selon laquelle les oiseaux des bois venaient manger le pain dans son giron.
13Chapitre IV Des saintes visions de Jeanne d’Arc
Comme Jeanne cheminait ainsi dans les voies de l’amour divin, le temps arriva où la main de Dieu se manifesta d’une manière merveilleuse dans sa vie cachée, pour lui révéler la mission magnifique qu’elle était destinée à accomplir sur la terre. Mais, comme aucun autre mortel n’obtint la grâce de voir les messagère célestes par lesquels le ciel lui annonça ses desseins, nous la laisserons parler elle-même et nous ne ferons que réunir les dépositions qu’elle fit plus tard à ses juges à cet égard.
Tout ce que j’ai fait pour le bien de la France, je l’ai fait par la grâce et par l’ordre de Dieu, le roi du ciel, qui m’a fait connaître sa volonté par ses anges et par ses saints ; et tout ce que je sais, je le sais uniquement et absolument par les révélations et par l’ordre de Dieu.
Par son commandement je me suis rendue chez le roi Charles VII, fils du roi Charles VI. Je me serais plutôt laissé tirer à quatre chevaux que d’aller vers lui sans la permission de Dieu. Tous mes faits, toutes mes actions sont dans la main de Dieu. En toutes choses mon unique espérance était en lui et en lui seul. Tout ce que les saintes voix m’ont commandé je l’ai accompli le mieux que je l’ai pu, selon mes forces et mon entendement. Elles ne m’ont rien ordonné ni promis si ce n’est avec la permission et le bon vouloir de Dieu ; et en tout ce que j’ai fait par son ordre, je crois avoir bien fait.
Si je voulais dire tout ce que Dieu m’a révélé, huit jours ne me suffiraient pas pour cela. Mais voici comment les saints vinrent à moi pour la première fois. Il y a sept ans de cela. C’était un jour d’été, à l’heure de midi. Je pouvais avoir environ douze ans [treize (dreizehn Jahre) dans l’édition originale] et je me trouvais dans le jardin de mon père. Voilà qu’à ma droite, vers l’église j’entendis une voix, et une forme rayonnante apparut à mes yeux. Elle avait l’aspect d’un homme plein de bonté et de vertu, portait des ailes et était de tous côtés environnée de lumière et accompagnée des anges du ciel. Car les anges apparaissent souvent aux bons chrétiens sans que ceux-ci les aperçoivent, et moi-même je les ai souvent vus parmi vous. Or, cet ange était l’ange Michel. Sa voix me parut une de celles qui inspirent le respect ; mais j’étais encore enfant alors, et j’eus une grande peur de cette forme et doutais fort que ce fût l’ange. Seulement 14quand j’eus trois fois entendu cette voix, je reconnus que c’était lui. Je l’ai aussi bien vu de mes propres yeux, lui et les anges qui l’entouraient, que je vous vois, vous, mes juges. Je crois si fermement à ce qu’il m’a dit et à ce qu’il a fait, que je crois à la mort et à la Passion de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ ; et ce qui me porte à cette croyance, ce sont les bons conseils, l’assistance et les bons préceptes qu’il m’a donnés.
L’ange me dit qu’avant tout je devais être bien sage, avoir toujours une bonne conduite et fréquenter l’église avec zèle. Qu’ainsi Dieu ne m’abandonnerait pas. Il me parla de la grande compassion que Dieu avait de la France, et me dit que je devais voler au secours de mon roi. Il ajouta que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient à moi et que j’eusse à accomplir ce qu’elles me commanderaient, car elles seraient envoyées par l’ordre de Dieu pour me guider et pour m’assister de leur conseil dans tout ce que j’aurais à faire.
Comme l’ange me l’avait prédit, sainte Catherine et sainte Marguerite m’apparurent aussitôt et m’ordonnèrent de partir et d’aller vers Robert de Baudricourt, capitaine du roi à Vaucouleurs, qui, il est vrai, me renverrait à plusieurs reprises, mais qui, à la fin, consentirait à me donner des gens, lesquels me conduiraient vers le roi, dans l’intérieur de la France, où je devais faire lever le siège d’Orléans. Je leur répondis que je n’étais qu’une pauvre enfant, que je ne savais pas monter à cheval, ni ne m’entendais à faire la guerre. Elles me dirent que je n’aurais qu’à porter avec courage ma bannière, que Dieu me viendrait en aide et que mon roi reconquerrait enfin son royaume malgré tous les efforts de ses ennemis.
Va avec assurance, me dirent-elles ; et, quand tu arriveras auprès de ton roi, il se fera un beau miracle, afin qu’il te croie et te souhaite la bienvenue.
Elles m’ont guidée pendant sept années et m’ont prêté secours dans toutes mes détresses et dans tous mes labeurs ; et maintenant encore il ne se passe pas de jour qu’elles ne m’apparaissent. Je ne leur ai rien demandé si ce n’est de m’assister à la guerre et de vouloir secourir les Français et protéger leurs villes. Pour moi-même je n’ai pas souhaité d’autre récompense que le salut de mon âme. Dès la première fois que j’entendis leurs voix, je fis en moi-même le vœu de rester vierge de corps et d’âme, s’il était agréable à Dieu que je fisse ainsi, et elles me promirent aussi de me conduire dans le paradis, comme je le désirais d’elles.
Les saintes ne m’ont pas recommandé de garder le silence sur leur apparition, mais je craignais fort d’en parler, de peur 15que les Bourguignons ne missent obstacle à mon voyage vers le roi, et surtout je craignais que mon père lui-même s’y opposât. Du reste, les voix elles-mêmes me laissèrent entièrement libre de tout révéler ou non à mes parents ; mais je ne l’eusse pas fait pour tout l’or du monde. Dans tout le reste j’ai fidèlement obéi à mon père et à ma mère. Si je leur ai désobéi en cette seule chose et si je m’en allai sans leur rien dire, je ne crois pas avoir mal fait en cela, car je partis par l’ordre de Dieu, et, comme Dieu me le commandait, je serais partie tout de même quand j’eusse eu cent pères et cent mères et que j’eusse été fille de roi.
Si j’ai entendu la voix des saintes près de l’Arbre des Fées, je l’ignore. Mais je sais fort bien que je les ai vues près de la source, quoique j’aie oublié ce qu’elles me dirent alors. Depuis que j’eus appris qu’il fallait que j’entrasse dans l’intérieur de la France, je pris en général aussi peu de part que possible aux réjouissances du village sous l’Arbre des Fées. Je ne crois pas que j’aie dansé sous cet arbre, depuis que je me suis trouvée à l’âge de raison.
Rarement je vois les saintes qu’elles ne soient entourées de splendeur. Je ne vois que leur visage ; mais je ne saurais rien dire de leurs vêtements, de leurs cheveux, de leurs bras, et j’ignore si elles ont une forme corporelle. Je les vois toujours sous la même figure, et jamais je ne me suis aperçue de la moindre contradiction dans leurs paroles. Je sais fort bien les distinguer l’une de l’autre ; je les reconnais au son de leur voix et quand elles me saluent, car elles me nomment par mon nom quand elles commencent à me parler. Quand j’étais dans la forêt, je les entendais venir à moi. Sainte Catherine et sainte Marguerite portent des couronnes riches et précieuses, ce qui est juste et convenable. Je comprends fort bien ce qu’elles me disent. Elles ont la voix pleine de charme, de douceur et d’humilité, et s’expriment avec noblesse et bonté en langage français. Je voudrais que chacun les entendit aussi distinctement que je les entends. Avant la délivrance d’Orléans et depuis, elles m’ont, en me parlant, appelée plusieurs fois
Jeanne la pucelle
et la fille de Dieu
. De temps en temps sainte Catherine et sainte Marguerite m’ordonnaient d’aller à confesse.
Elles viennent souvent sans que je les appelle, et si elles tardent parfois à venir, je prie notre Seigneur afin qu’il me les envoie. Je ne les ai pas encore désirées qu’elles ne soient venues. J’éprouve une grande joie quand saint Michel et les anges et les deux saintes viennent à moi ; car je crois alors que je suis pure de tout péché mortel ; sans cela, je pense, ils me quitteraient aussitôt. 16Quand ils m’apparaissent, je leur témoigne tout le respect que je puis ; et je ne puis leur en témoigner suffisamment, car je sais qu’ils habitent le royaume des cieux. J’ai aussi, à la messe, déposé en offrande des cierges entre les mains du prêtre, afin qu’il les allumât devant l’image de sainte Catherine, en l’honneur de Dieu, de la sainte Vierge et de sainte Catherine ; mais je n’en ai pas fait allumer autant que j’aurais voulu en l’honneur de sainte Catherine et de sainte Marguerite. J’ai aussi orné leurs images de couronnes de fleurs ; quand elles viennent à moi, je m’agenouille devant elles, et si parfois j’ai négligé de le faire, je les ai priées de m’excuser et de me pardonner. Quand saint Michel et les anges me quittaient, je baisais la terre où ils avaient placé leurs pieds et je m’inclinais devant eux. Sainte Catherine et sainte Marguerite, je les ai toutes deux serrées dans mes bras. À présent j’entends leurs voix tous les jours ; aussi bien j’en ai grand besoin, car je serais déjà morte si je n’avais été fortifiée par elles. Je les ai vues de mes propres yeux, et j’y crois aussi fermement que je crois à l’existence de Dieu.
Tel est le récit qu’elle fit elle-même de la manière miraculeuse dont lui était parvenu l’ordre de Dieu de prendre l’épée pour son roi. La vérité de ces visions elle la soutint avec une constance inébranlable, malgré toutes les souffrances et toutes les menaces, et elle la confessait encore à haute voix au milieu des flammes du bûcher. Mais ce fut une tâche rude et pénible. Il fallait un esprit héroïque et plein d’enthousiasme et de dévouement pour le Seigneur, pour supporter les outrages avec lesquels le monde accueillit la jeune fille inconnue, pour souffrir avec humilité et patience, comme il convient à une envoyée de Dieu, tous les découragements et toutes les afflictions qu’elle eut à subir, et pour porter, avec l’audace du lion, la bannière du Seigneur au milieu des épées et des flammes, à travers la mêlée des assauts et des batailles. Car cette pauvre enfant de bergers, rebutée de tout le monde, comment eût-elle pu donner aux hommes incrédules la conviction que la miséricorde de Dieu l’avait choisie d’une manière miraculeuse pour accomplir ses desseins et l’avait armée de sa force ? Comment eût-elle, des frontières les plus éloignées de la France, pu parvenir à son roi à travers les masses des ennemis de son pays et engager son souverain désespéré à lui confier le commandement de ses derniers hommes d’armes ? Et ce ne fut qu’après avoir obtenu cela de ses amis, qu’elle commença sa carrière sur les champs de la guerre. Mais l’esprit qui animait cette vierge héroïque ne connaissait pas la faiblesse et ne se rebutait par aucun 17obstacle. Elle s’inclinait en profonde humilité devant Dieu. Mais devant les hommes elle portait sa bannière avec audace et courage ; et, les yeux fixés au ciel, elle franchissait de pied ferme tous les abîmes et elle atteignit triomphante le but élevé auquel elle avait été appelée par ses saintes.
Une ancienne petite gravure allemande représente Jeanne d’Arc comme elle était, enfant, entourée de ses brebis et des oiseaux du ciel. Les envoyés célestes lui apparaissent. Tout au haut on voit l’enfant Jésus, ayant à ses côtés saint Louis et Charlemagne, qui appellent la miséricorde de Dieu sur leur patrie, la malheureuse terre de France. À la gauche de la jeune fille se montre saint Michel, qui l’appelle aux combats. À sa droite, sainte Catherine et sainte Marguerite lui apportent l’épée et la bannière. Au-dessus d’elle on remarque les trois blasons, les raisins et les épis, avec l’inscription tels qu’aujourd’hui encore on les trouve sculptés sur la pierre à la façade de la maison qu’elle habitait autrefois au village de Domrémy.
Chapitre V Comment Jeanne la Pucelle quitta la maison paternelle
Jeanne n’avait donné à personne au monde connaissance du grand secret qu’elle portait en son cœur ; car elle n’avait personne à qui elle eût pu se confier, et elle craignait surtout son père. Et elle avait bien raison de le craindre, car comment aurait-elle pu le convaincre des visions quelle avait ? Cela étant, il eût été difficile de croire qu’il eût consenti à la laisser partir. Il y avait, au contraire, tout à craindre de sa sévérité en tout ce qui concernait l’honneur. Chose étonnante ! Le vieux d’Arc avait un vague pressentiment des destinées de sa fille. C’est pourquoi Jeanne était surveillée avec la plus grande sévérité par ses parents. Deux années environ pouvaient s’être écoulées, depuis que les saintes lui avaient apparu la première fois, quand sa mère commença à lui parler souvent de ce que disait son père des rêves qu’il avait et dans lesquels il voyait sa fille s’en aller avec des hommes de guerre. C’est pourquoi aussi il disait souvent aux frères de Jeanne :
18 — Si je savais que les choses que j’ai rêvées de ma fille dussent arriver, je voudrais que vous la jetassiez à l’eau ; et, si vous refusiez de le faire, je le ferais moi-même.
Si son père, dont elle connaissait pourtant la piété et la vertu, pensait ainsi de son départ pour l’armée, quel accueil pouvait-elle espérer de ceux qui ne la connaissaient pas ?
Cependant il était impossible qu’il ne lui échappât parfois quelque mot du secret qui la préoccupait nuit et jour. Un écuyer témoigna, dans la suite, qu’elle lui dit souvent qu’elle voulait entrer dans l’intérieur de la France. De même, un homme du village témoigna qu’elle lui dit plus d’une fois :
— Compère, si vous n’étiez Bourguignon, je vous dirais quelque chose.
Cet homme croyait alors, dans sa simplicité, qu’elle voulait parler d’une histoire de mariage.
Elle dit à un troisième qu’il y avait entre Compey [Coussey] et Vaucouleurs une jeune fille qui parviendrait à faire sacrer le roi de France à Reims avant un an écoulé. Et c’est là une prophétie fort remarquable, qui réellement s’accomplit et que l’homme auquel elle fut faite, affirma par serment en justice. Enfin elle s’expliqua d’une manière plus précise encore à un autre villageois, qui témoigna l’avoir souvent entendue dire qu’elle délivrerait la France et son sang royal.
Mais les années s’écoulaient les unes après les autres ; les voix des saints qui exhortaient Jeanne à partir et qui lui commandaient d’aller vers le capitaine du roi à Vaucouleurs, devenaient de plus en plus pressantes, et pourtant il ne s’offrait pas d’occasion favorable pour l’exécution de son dessein. Même tout semblait concourir à y mettre obstacle. Car, vers ce temps, une troupe de Bourguignons se jeta sur le territoire de Domrémy. Les pâtres et les laboureurs, qui n’ignoraient pas la rudesse de ces hôtes, se réfugièrent avec leurs troupeaux et leur avoir, en Lorraine, dans la petite ville fortifiée de Neufchâteau. Le vieux d’Arc et sa famille y cherchèrent un asile et y prirent leur logement dans la maison d’une honnête femme qui tenait une sorte d’hôtellerie. Jeanne n’y continua pas avec moins d’ardeur à y élever son cœur vers Dieu dans l’église ; et, durant le peu de jours qu’elle passa en cet endroit, elle alla deux ou trois fois à confesse chez les Franciscains. Le reste de son temps elle l’employait à mener paître le troupeau de son père ou à aider, selon des témoignages précis, sous les yeux de ses parents, la bonne hôtesse dans les travaux de sa maison. Et c’est là l’unique fondement sur lequel 19repose la fausse allégation, qui plus tard fut tant de fois reproduite dans l’intention de présenter la jeune fille dans un jour défavorable et d’expliquer plus d’un événement étrange de sa vie, allégation selon laquelle Jeanne d’Arc aurait pendant longtemps servi dans une hôtellerie, quelle s’y serait habituée à manier les chevaux en menant baigner ceux de l’auberge et qu’elle s’y serait instruite dans beaucoup d’autres choses que les jeunes filles d’ordinaire n’ont pas coutume d’apprendre. Tout cela, selon les documents authentiques, est entièrement controuvé et ne porte aucun caractère de vérité.
Le séjour de Neufchâteau ne tarda pas à devenir intolérable à la pauvre Jeanne, car elle s’y trouvait beaucoup plus éloignée encore de Vaucouleurs, et l’idée qu’elle nourrissait toujours de voler au secours de son roi se fortifiait en elle à chaque nouveau malheur qui rendait encore plus désespérée la situation du royaume. Elle n’avait de repos ni le jour ni la nuit, et bientôt elle tomba en maladie à force d’inquiétude et de chagrin. Mais quand on lui demandait ce qu’elle avait, elle ne répondait si ce n’est qu’elle ne se plaisait pas à Neufchâteau, que ce séjour la rendait malade et qu’elle désirait retourner à Domrémy. Aussi, elle fit tant d’instances auprès de ses parents qu’ils rentrèrent, quatre ou au plus cinq jours avant les autres habitants, au village que les Bourguignons venaient de quitter.
Mais ce ne fut pas là le seul obstacle qui s’apposât à l’exécution de desseins de Jeanne. Il y en avait un autre encore d’une nature toute particulière. Un jeune homme, dont elle avait constamment repoussé les poursuites, ne sut pas de meilleur moyen de parvenir à son but que d’avancer qu’elle lui avait fait une promesse de mariage, et il poursuivait devant le tribunal ecclésiastique de Toul l’exécution de cette promesse. On a lieu de croire que les parents de Jeanne appuyèrent les prétentions de l’importun jeune homme, car ce moyen dut leur paraître le meilleur pour empêcher leur fille de s’en aller avec les gens de guerre. Seulement Jeanne ne se laissa pas effrayer ; elle pria ses saintes de lui accorder assistance, et ses saintes lui donnèrent bon courage et lui promirent qu’elle gagnerait son procès. Elle s’en alla donc, toute rassurée, à Toul, où elle affirma par serment qu’elle n’avait point fait de promesse. Et ainsi elle fut acquittée.
Rien de tout cela ne put l’ébranler dans sa résolution, et elle fit enfin le premier pas pour l’accomplissement de son projet. Elle alla trouver son oncle Durand Laxart, laboureur qui habitait entre Domrémy et Vaucouleurs et dans lequel elle avait la 20plus grande confiance. Elle lui dit qu’elle désirait de demeurer quelque temps avec lui. Laxart en fut content et pria les parents de Jeanne de laisser la jeune fille auprès de lui, afin qu’elle soignât sa femme qui était près de mettre un enfant au monde. Les parents y consentirent, et Jeanne fut délivrée de leur sévère surveillance.
Il ne s’était pas écoulé huit jours quand elle révéla à son oncle l’ordre qu’elle avait reçu de Dieu, et qu’elle lui dit comment elle était appelée à replacer sur la tête du roi Charles la couronne de ses pères, et que c’était pour cela qu’elle devait aller vers le capitaine de Vaucouleurs. On peut se représenter l’étonnement incrédule avec lequel le brave villageois écouta le merveilleux récit de la jeune fille. Pour vaincre son incrédulité, elle lui demanda s’il n’avait jamais entendu parler d’une prophétie selon laquelle la France, perdue par une femme, serait sauvée par une vierge. Elle parla avec une conviction si inébranlable, avec une confiance si ferme dans sa réussite, que le brave homme commença lui-même à y croire. Mais il trouva bon d’aller d’abord lui-même trouver le capitaine, pour voir comment la chose serait reçue, il s’en alla donc à Vaucouleurs, et y trouva un rude soldat, plus disposé à compter sur une bonne épée que sur cent jeunes filles inspirées de Dieu. Quand Laxart lui eut raconté toute l’histoire, le capitaine répondit qu’il ferait bien de donner de bons soufflets à celle qui l’avait envoyée et de la rendre à la maison paternelle. Car le capitaine croyait que tout cela n’était que folie et que c’était là le seul moyen de guérir celle qui en était frappée.
Chapitre VI Comment Jeanne la Pucelle se rendit elle-même chez le capitaine
À la vérité, ce fut là une réponse peu consolante. Mais Jeanne ne s’en laissa point décourager. Elle déclara à son oncle qu’elle voulait absolument aller trouver elle-même le capitaine et que rien n’était capable de l’en retenir. Que pouvait y faire le bon Laxart ? Il résolut donc, au nom du ciel, d’accompagner sa nièce, et ainsi tous deux arrivèrent à Vaucouleurs vers le jour de l’Assomption de l’an 1428. En cela le pauvre villageois, qui dans 21la simplicité de sa foi ne rejetait pas de prime abord tout ce qui lui paraissait miraculeux et venu de Dieu, se montra plus noble et plus sage que le gentilhomme, le capitaine Baudricourt. Celui-ci fit de nouveau répondre à Jeanne qu’il n’était pas disposé à l’envoyer vers le roi.
À force de persévérance, la jeune fille réussit pourtant à être admise chez lui ; et, instruite par les voix de ses saintes, elle le reconnut tout d’abord parmi sa suite, bien qu’elle ne l’eût jamais vu auparavant. Elle lui dit comment la voix de Dieu était parvenue jusqu’à elle par l’entremise des saintes et comment, par l’ordre du Seigneur, elle venait à lui afin qu’il mandât au roi qu’il reprit courage et se gardât de livrer bataille à l’ennemi, car son maître devait lui envoyer un puissant secours avant que la mi-carême fût venue. Elle dit encore que le royaume appartenait à son maître et non pas au roi, et que son maître voulait que le dauphin Charles devint roi et tint de lui le royaume en fief. Enfin elle ajoute que les ennemis ne pourraient empêcher que cela se fît et qu’elle conduirait elle-même le roi à Reims pour y obtenir le sacre.
Sur cela le capitaine lui demanda :
— Quel est donc votre maître ?
— C’est le Roi du ciel, répondit Jeanne.
Mais elle eut beau dire. Le capitaine ne se laissa pas émouvoir par ses paroles. Il consentit tout au plus à mander au roi les promesses de Jeanne.
La jeune fille le quitta, le cœur serré de tristesse. Cependant elle resta à Vaucouleurs, attendant une issue plus favorable et demandant de nouveau des consolations à Dieu, le grand consolateur. Elle logeait dans la maison d’un charron dont la femme s’était prise d’une profonde affection pour la pieuse enfant. Elles allaient souvent ensemble à l’église, et Jeanne s’y confessa fréquemment. Aussi, plus tard, un prêtre témoigna qu’il avait été fort édifié de sa confession. Un autre affirma qu’elle venait très souvent à son église, qu’elle y entendait la messe et y restait prier longtemps après que le service divin était déjà fini. Plus d’une fois il la vit agenouillée devant l’image de la sainte Vierge, tantôt la tête baissée et comme plongée dans une contemplation profonde, tantôt le visage et les yeux tournés vers la mère du Sauveur avec l’expression de l’amour, de la soumission et de la confiance.
Dans la maison elle s’occupait de filer le lin. Seulement l’idée de s’en aller avant que tout fût perdu, lui dévorait l’âme 22comme un feu intérieur. Son hôtesse affirma que, ne pouvant aller trouver le roi, Jeanne comptait les heures et les minutes comme une femme qui attend le terme de ses couches. Elle suppliait tout le monde de la conduire vers le roi pour le salut du royaume.
— Il faut que je m’en aille incontinent, disait-elle. Mon maître le veut ainsi. Cette mission m’a été confiée par le Roi du ciel. Et j’irai, dussé-je me traîner à deux genoux jusqu’auprès du roi.
Elle rappelait aussi à son hôtesse la prophétie généralement connue, selon laquelle le royaume de France ne pourrait être sauvé que par une jeune fille des marches de la Lorraine. L’hôtesse fut si touchée par les paroles et par la vie édifiante de Jeanne, qu’elle ajouta une foi complète à ces promesses, comme beaucoup d’autres personnes y croyaient aussi.
De son côté, le capitaine, qui avait bien vu que la sévérité et les coups n’avaient rien à faire ici, ne put s’expliquer l’obstination de la jeune fille autrement qu’en se disant qu’elle était peut-être possédée du démon. Aussi, un jour, il se présenta avec le curé à la maison du charron, pour éclaircir la chose au fond. Quand Jeanne vit entrer le prêtre, solennellement vêtu de son étole, elle s’agenouilla aussitôt devant lui. Sur quoi celui-ci, avant quelle s’y attendît, commença à proférer l’exorcisme, disant :
— Si lu es du démon, retire-toi d’ici ; si tu es de Dieu, viens à moi.
Jeanne s’approcha de lui en se traînant sur ses genoux. Mais plus tard elle dit que ce soupçon l’avait beaucoup blessée et que le curé n’avait pas bien fait, parce qu’il l’avait entendue en confession.
Or, le capitaine, n’ayant pas mieux réussi par ce moyen, laissa leur cours aux choses, comme les gens de sa nature ont coutume de faire. Et la pauvre Jeanne fut forcée de retourner chez son oncle sans avoir obtenu plus de succès.
Mais l’inquiétude qui la rongeait ne lui laissait plus un moment de repos ; car le temps où la promesse des saintes devait s’accomplir s’approchait de plus en plus. Déjà à l’entrée du carême le bon Laxart, en qui Jeanne, malgré tous les refus qu’elle en recevait, ne cessait d’avoir une complète confiance, dut la ramoner à Vaucouleurs. Mais, comme elle trouva le capitaine aussi inébranlable qu’auparavant, elle ne s’arrêta pas davantage, et se mit elle-même en route à pied, accompagnée de son oncle et de Jacques Alain, qui croyait aussi fermement à la mission dont le 23ciel l’avait chargée. Quand ils eurent marché quelque temps et qu’elle eut eu le loisir de réfléchir à ce voyage, elle dit à ses compagnons qu’il ne lui semblait pas qu’il fût convenable qu’elle allât ainsi vers le roi. Ils reprirent donc le chemin de Vaucouleurs.
Là, elle attendit de nouveau que le capitaine, après l’avoir renvoyée trois fois, consentit enfin à la laisser partir et lui donnât une escorte convenable, comme elle en avait reçu la promesse de ses voix. En cette situation, il arriva précisément qu’un gentilhomme, fort considéré dans le pays, Jean de Novelompont, surnommé de Metz, rencontra Jeanne chez son ancienne hôtesse, la femme du charron de Vaucouleurs.
— Eh bien ! que voulez-vous, ma chère enfant ? lui demanda-t-il. Que peut-il arriver autre chose si ce n’est que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions anglais ?
Elle répondit pleine d’inquiétude :
— Je suis venue vers le capitaine du roi, afin que messire Robert de Baudricourt me conduisit ou me fit conduire vers le roi. Mais il ne s’inquiète ni de moi ni de mes paroles. Et pourtant il faut que j’aille trouver le roi, dussé-je m’user les jambes jusqu’aux genoux pour aller le chercher. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni même la fille du roi d’Écosse, ne pourront reconquérir le royaume de France. Il n’a pas d’autre secours que moi. Bien que j’aimasse mieux rester à la maison et filer la quenouille à côté de ma pauvre mère, ce n’est pas à cela que je suis appelée. Mais il faut que je parte et que j’accomplisse ma mission, parce que c’est la volonté de mon Maître.
— Et qui est votre Maître ? lui demanda le chevalier.
— C’est Dieu, répliqua-t-elle.
Cette réponse fut faite d’une voix si assurée et avec une conviction si profonde, que le cœur du gentilhomme en fut ému. Il donna avec effusion la main à la jeune fille et lui promit de la conduire au roi sous la garde de Dieu.
Dès ce moment elle trouva de plus en plus, par sa vie pieuse, croyance auprès de ceux qui la voyaient ; et de plus en plus le bruit se répandit dans le pays que sa mission était une œuvre de Dieu et que l’Esprit saint l’accompagnait dans toutes ses voies. En sorte que le duc Charles de Lorraine, tombé en si grave maladie qu’il n’y avait plus d’espoir pour lui dans l’art de la médecine humaine, envoya à Jeanne un coursier noir, en la priant de venir le trouver afin qu’il pût la consulter. Elle se rendit à la prière du duc, mais elle lui déclara qu’elle n’avait aucune révélation 24sur sa maladie. Pourtant elle ajouta que, s’il voulait regagner la santé, il devait mieux s’appliquer à servir Dieu, se garder du péché, se réconcilier avec sa vertueuse épouse qu’il avait quittée et la reprendre en honneur dans son palais. Enfin, elle supplia en outre le duc de la faire conduire au roi par une escorte convenable, et lui promit de prier Dieu de lui rendre la santé. Mais Charles de Lorraine ne voulut pas consentir à cela, et il la laissa partir après l’avoir comblée de présents.
Cependant le bruit de l’entreprise de Jeanne était parvenu aux oreilles de ses parents à Domrémy. Ces bonnes et pauvres gens furent d’abord près de perdre la tête en apprenant que leur fille avait été trouver les hommes de guerre du roi à Vaucouleurs. Aussi, ils se mirent tout de suite en route pour aller la chercher. Mais ils arrivèrent, à ce qu’il paraît, à Vaucouleurs au moment même où Jeanne se trouvait auprès du duc de Lorraine. Cependant, comme ils trouvèrent à Vaucouleurs l’opinion publique favorablement disposée en faveur de leur enfant, et qu’ils entendirent que même les personnes les plus distinguées et les plus considérées croyaient à sa mission divine, ils se soumirent humblement à la volonté de Dieu et s’en retournèrent à Domrémy, Jeanne leur fit écrire une lettre dans laquelle elle suppliait son père et sa mère de lui pardonner si elle avait agi ainsi à leur insu et sans leur permission ; et les braves gens lui pardonnèrent aussitôt.
Enfin le capitaine, après avoir reçu une lettre du roi, se rendit à la prière de la jeune fille. Suivant une chronique contemporaine, le capitaine laissa partir Jeanne, parce qu’elle lui avait prédit une défaite des armes du roi, qui en effet était arrivée au jour et à l’endroit qu’elle avait indiqués. Par là le chevalier avait ouvert les yeux et il ne savait plus que penser de tout ce qu’il avait entendu. De sorte qu’après une mûre délibération, il s’était déterminé à l’envoyer vers le roi. Mais, comme Jeanne ne quitta Vaucouleurs qu’un jour après que cette défaite fut survenue dans une partie éloignée de la France, et qu’ainsi le capitaine ne put être instruit de l’accomplissement de la prédiction, la fausseté de ce récit est évidente. Aussi, il n’en est fait aucune mention dans les dépositions judiciaires qui se firent plus tard.
Les amis de Jeanne à Vaucouleurs s’empressèrent à l’envi de lui procurer tout ce que lui était nécessaire pour son voyage, car ils croyaient que Dieu était avec elle et que par elle il arriverait un grand bien au royaume. Son oncle, qui l’avait si fidèlement assistée dans toutes ses traverses, se cotisa avec Jacques Alain 25pour lui acheter un cheval. Alors elle déposa ses vêtements de femme et endossa un vêtement de cavalier, ce qu’elle fit, selon ses propres aveux, d’après le conseil des voix célestes, afin que par là les grossiers gens d’armes fussent moins aiguillonnés par des pensées de péché, et qu’elle-même fût mieux garantie de leur brutalité. Le capitaine lui donna une épée pour compléter son armure.
Tous ces apprêts terminés, le dimanche, 13 février de l’an 1429, Jeanne d’Arc, la pieuse héroïne, monta à cheval à Vaucouleurs, pour porter à son roi le secours de Dieu. Elle était entourée de ses amis et d’une grande multitude de gens émerveillés de voir cette jeune fille qui allait se risquer en un si long et si périlleux voyage d’environ cent cinquante lieues, dans la mauvaise saison et à travers des forêts et des fleuves, quand toutes les grandes routes étaient occupées par des troupes d’Anglais et de Bourguignons, par des brigands et des pillards.
— Comment pouvez-vous partir en ce moment ? disaient-ils. Tout le pays d’alentour est sillonné par des bandes de gens de guerre.
— Je ne crains pas les gens de guerre, répondait-elle d’une voix assurée. Je saurai bien trouver un chemin pour passer. Car, si les gens d’armes veulent m’arrêter, j’ai Dieu pour moi qui m’ouvrira le passage et me conduira vers mon seigneur le Dauphin. C’est pour cela que je suis venue au monde.
Elle se mit donc en route, pleine de courage et le cœur animé de la plus ferme confiance. Car les envoyées de Dieu lui avaient dit :
— Va ton chemin avec assurance, et, quand tu seras en présence du roi, il se fera un signe miraculeux afin qu’il te fasse bon accueil et qu’il ait foi dans tes paroles.
Elle était accompagnée de Pierre d’Arc, son troisième frère, de deux chevaliers, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, de deux varlets, enfin d’un messager du roi et d’un écuyer. Mais Robert de Baudricourt doutait encore d’elle et lui dit au moment du départ :
— Va maintenant. Il en adviendra ce qu’il pourra.
26Chapitre VII Du grand voyage de Jeanne d’Arc à la cour du roi
À vrai dire, il n’eût pas été étonnant que Jeanne eût par moments senti faillir la fermeté de son cœur en ce voyage ; car, outre les périls sans nombre de la route, infestée de brigands et d’ennemis, elle courut un autre danger de la part même de ceux qui étaient chargés de la protéger contre ces périls. Le capitaine, à la vérité, avait fait jurer aux hommes qui composaient l’escorte de Jeanne, de la conduire sauve et en sûreté auprès du roi. Aussi, il n’y avait rien à craindre des nobles sentiments des deux gentilshommes. Mais il n’en fut pas de même de leurs compagnons. Car ils confessèrent plus tard qu’ils l’avaient d’abord prise pour une insensée ou pour une sorcière, et que, à cause des nombreux dangers auxquels elle les exposait, ils avaient résolu de se rendre maîtres d’elle et de la mettre en lieu de sûreté. Puis d’ailleurs, la beauté même de la jeune fille avait éveillé en eux de mauvaises intentions.
Mais Jeanne n’en continua pas moins sa route avec courage et intrépidité, dans la ferme croyance que le Dieu tout-puissant la conduirait et la protégerait en son chemin. Aucune inquiétude ne la préoccupait. Même ce fut elle qui donnait courage à ses compagnons, quand leur cœur faiblissait ; et, quand ils lui demandaient avec doute et anxiété si elle était bien sûre de pouvoir accomplir ses promesses, elle leur répondait :
— Ne craignez rien. Tout cela m’a été ordonné, car mes frères du paradis me disent ce que je dois faire.
On raconte aussi que quelques-uns de son escorte, pour mettre à l’épreuve le courage de la jeune fille, s’éloignaient en secret et tombaient brusquement au-devant d’elle comme pour l’attaquer. Alors on l’entendait crier à ceux de ses compagnons qui lâchaient pied en désordre :
— Ne fuyez pas ! Mon Dieu fera qu’il ne vous arrive malheur !
Durant tout ce voyage elle se conduisit comme une sainte ; c’est pourquoi aussi ses compagnons furent bientôt saisis devant elle d’une crainte respectueuse, comme devant un être d’un ordre supérieur. Le matin, quand elle se réveillait, sa première pensée était d’invoquer la protection de Dieu, en faisant le signe de la croix. Souvent elle disait aux gens de son escorte :
— Si c’était possible, nous ferions bien d’entendre la messe.
27De peur d’être surpris par l’ennemi en allant à l’église, ils ne se rendirent que deux fois à ce désir de la jeune fille ; et elle se soumit sans murmure aux nécessités de cette prudence si bien intentionnée d’ailleurs. En général, ils remarquèrent en elle la pratique de tout ce qui peut amender et édifier l’homme et le faire rougir de lui-même, mais ils ne virent pas en elle la moindre chose qui pût être blâmée, même par la vertu la plus rigide.
Aussi il arriva de cette manière que même ceux qui d’abord nourrissaient de mauvaises intentions à son égard, furent profondément touchés de sa piété et confessèrent que, chaque fois qu’ils voulaient poursuivre leurs criminels desseins, ils sentaient leur langue enchaînée par une honte soudaine et toute leur témérité faillir. Ils dirent que, peu de temps après le commencement du voyage, ils avaient conçu une tout autre idée de la Pucelle, tellement qu’ils n’auraient pas eu la force de lui résister, ni de vouloir ce qui aurait pu lui déplaire. Ils ajoutèrent enfin qu’ils désiraient aussi ardemment de la conduire au roi, qu’elle désirait elle-même de lui être présentée.
Jean de Metz témoigna littéralement que la Pucelle, pendant ce voyage, était parvenue à lui inspirer une telle retenue et un tel respect qu’il n’eût pas osé se hasarder de vouloir d’elle quelque chose de déshonnête, et que même la pensée ne lui en était pas une seule fois venue. Bertrand de Poulengy affirma de même qu’il n’en avait eu ni la volonté ni le désir, et cela, comme il disait, à cause de la grande bonté qu’il avait remarquée en elle. C’est pourquoi les deux chevaliers avaient foi dans ses promesses et se sentaient, selon l’aveu exprès de Jean de Metz, animés du même esprit divin qui animait Jeanne.
De cette manière ils accomplirent leur long voyage à travers la Champagne, la Bourgogne, le Nivernais, le Berry et la Touraine. Le commencement surtout fut dangereux dans toute la partie du pays qui était occupée par les ennemis. Aussi ils durent s’avancer aussi furtivement que possible. Loin des grandes routes, par des sentiers écartés, ils se glissaient à travers les forêts, traversaient les froides eaux des rivières gonflées par l’hiver et passaient les nuits dans de petits villages. Deux fois ils chevauchèrent la nuit tout entière.
La seule tristesse que Jeanne eût au milieu de tous ces dangers et de toutes ces fatigues, c’était de ne pouvoir suffisamment accomplir ses devoirs religieux.
Après une course de onze jours, ils arrivèrent heureusement et saufs à Fierbois, qui n’était éloigné que de six lieues de Chinon, 28où le roi Charles tenait sa cour. Jeanne, maintenant parvenue au terme de son voyage, se livra tout entière à l’ardente dévotion de son cœur et alla entendre, dans l’église de sa miséricordieuse protectrice, trois messes en une matinée. Mais elle envoya au roi une lettre dans laquelle elle lui mandait quelle désirait de savoir si elle pouvait venir le trouver à Chinon, qu’elle avait fait un voyage de cent cinquante lieues pour venir à son secours, qu’elle savait beaucoup de nouvelles favorables et qu’elle le reconnaîtrait parmi tous ses seigneurs.
Maintenant laissons un moment la pieuse Jeanne recueillie dans l’église de Fierbois. Car, à présent que nous la connaissons, il est temps que nous fassions connaissance aussi avec le malheureux roi vers lequel elle fut envoyée par le ciel, et que nous voyions comment il fut affligé, lui et son royaume, d’une calamité si inouïe qu’il fallut pour le sauver le secours miraculeux du Seigneur.
Mais, comme un royaume ne peut pas plus s’écrouler en une nuit qu’il ne peut se construire en un jour, nous devons remonter un peu plus haut dans l’histoire du passé, pour voir comment il arriva que la France, après de longues années de guerre, fut foulée aux pieds de ses anciens ennemis héréditaires, les Anglais, et comment une folie pleine de désastres l’entraîna dans une guerre civile si acharnée que de toutes parts ses villes et ses villages furent dévorés par les flammes qu’elle avait elle-même allumées, que le fils massacrait son père à la lueur de ce vaste incendie, et que la patrie tout entière fut changée en un immense désert des crimes les plus effroyables, de la misère et du désespoir.
Chapitre VIII Des guerres et des discordes entre les Anglais et les Français, et de la terrible guerre civile qui dévastait la France au temps de la Pucelle
Déjà, depuis un temps immémorial, la France et l’Angleterre avaient vécu en grande inimitié. L’origine de cette division la voici. À l’époque où les successeurs de Charlemagne au trône de France oublièrent si profondément la force et la sagesse de leur aïeul, qu’ils ne purent ni maintenir l’ordre au dedans, ni protéger le 29pays contre les attaques de l’ennemi au dehors, à cette époque vivait, sur les froids rivages du nord de l’Europe, un peuple belliqueux et plein d’audace ; c’étaient les ancêtres des Suédois, des Danois et des Norvégiens actuels.
Ils étaient beaux et forts de taille, exercés au maniement des armes, et ne goûtaient que les plaisirs sauvages de la guerre, comme ils ne vivaient que de la piraterie ; car la doctrine de la charité chrétienne n’avait pas encore adouci la rudesse de ces farouches natures. Sous la conduite de leurs chefs, ils parcouraient les mers sur leurs mille navires, ou sur leurs chevaux marins, comme ils les appelaient, pour aller conquérir, à la pointe de leur épée, l’honneur et la richesse dans les pays enchantés du Sud. De l’occident des côtes de France et d’Angleterre jusqu’à celles du Levant, sur les rivages de la Méditerranée comme sur ceux du Nord, on entendait retentir leur redoutable cri de guerre. Les villes et les châteaux, les églises et les couvents, tremblaient à leur venue, et disparaissaient dans les flammes rouges de l’incendie à leur passage. Mais bientôt ces puissants souverains des mers ne se contentèrent plus de recueillir simplement de riches butins. De pirates ils devinrent conquérants et partout ils fondèrent des établissements. Il arriva de cette manière que, en l’an 911, un de leurs capitaines, nommé Rollon, força les armes à la main Charles le Simple, roi de France, à lui donner en fief la côte septentrionale de son royaume. Et dès lors ce pays prit le nom de Normandie, du nom de son nouveau maître normand.
Cette province fleurit, pendant cent cinquante ans, sous ses ducs, vassaux de la France, et les sauvages enfants du Nord, en embrassant la foi chrétienne, adoptèrent aussi la civilisation, les arts et les sciences du christianisme. De sorte que la cour de ces ducs de Normandie fut bientôt citée dans toute la chrétienté comme la plus chevaleresque et la plus magnifique. Or il advint, à cette époque, que le roi d’Angleterre Édouard le Confesseur mourut sans laisser de postérité. Alors le duc Guillaume de Normandie forma des prétentions à la couronne d’Angleterre et résolut de la conquérir par les armes. Il rassembla donc une armée de plus de cinquante mille hommes, traversa le détroit et gagna sur le sanglant champ de bataille d’Hastings la victoire et avec la victoire la couronne d’Édouard. Mais par là il se plaça et mit ses successeurs dans une singulière position, en devenant d’un côté rois libres et indépendants en Angleterre, tandis qu’ils étaient de l’autre, comme ducs de Normandie, sujets et vassaux du roi de France. Et si déjà, avant cette conquête, les superbes ducs normands 30n’avaient plié qu’à regret le genou devant la faible puissance de leurs suzerains pour lui rendre hommage, les rois anglais le firent maintenant avec plus de dépit encore ; et leur jalousie s’accrut toujours à mesure que, par des successions ou des mariages, ils attachaient beaucoup d’autres provinces françaises à leur duché originaire de Normandie. De sorte que bientôt, grâces à la puissance et à la richesse de ces possessions, ils se trouvèrent dans une position menaçante à l’égard du roi de France. Ce fut là l’origine d’une division acharnée et d’une guerre interminable entre ces deux couronnes. Mais cette lutte, au commencement, fut, en général, si peu favorable aux Anglais, qu’ils conclurent la paix en l’an 1303, et que le prince héréditaire d’Angleterre Édouard II, pour rattacher les deux peuples l’un à l’autre et mettre un terme aux désastreuses inimitiés qui les divisaient, se maria avec Isabelle, fille du roi de France, Philippe le Bel.
Mais ce mariage, au lieu de pacifier cette discorde, produisit précisément l’effet contraire et donna lieu à l’explosion d’une guerre dix fois plus terrible. Car, le roi Philippe, le dernier de sa maison, étant mort, peu de temps après, sans enfant, et les grands du royaume ayant conféré la couronne à Philippe, comte de Valois, selon l’ancienne loi Salique qui excluait les femmes de la succession au trône, les Anglais s’appuyèrent sur le mariage d’Isabelle pour établir leurs injustes prétentions sur le royaume de France. Édouard III, fils d’Édouard II et d’Isabelle, tira l’épée pour faire valoir ses prétendus droits ; et ce fut là la guerre qui s’était allumée alors pour le sceptre de France et que, cent ans plus tard, Jeanne, l’envoyée de Dieu, eut mission de décider.
Précisément à l’entrée de cette guerre, un coup plus rude que tous les autres frappa le malheureux royaume. En 1340, les Anglais, ayant l’avantage du vent et du soleil, livrèrent aux Français un combat de mer, à l’embouchure de l’Escaut, combat terrible à la suite duquel la flotte française tomba au pouvoir de l’ennemi après une perte d’environ trente mille morts. En 1343, la France, par une témérité inconsidérée et par défaut de discipline et d’expérience, perdit la sanglante journée de Crécy. Avec une armée sept fois plus forte que celle des Anglais, le roi Philippe ne put leur tenir tête. Il combattit avec la plus grande vaillance, et ce ne fut qu’après qu’un cheval eut été tué sous lui et que ses frères furent tombés et que tout fut perdu, qu’il quitta le champ de bataille, entraîné de force par les siens par la bride de son cheval. Onze têtes souveraines, douze cents chevaliers et plus de trente mille morts y restèrent, et quatre-vingts bannières devinrent la 31proie de l’ennemi. Le roi, qui, le matin, sûr de la victoire, s’avançait au combat avec cent mille soldats, s’enfuit, le soir, accompagné de six d’entre ses barons seulement, vers le château de Broi [Labroye] ; et, comme le châtelain ne put reconnaître les fuyards dans l’obscurité de la nuit, le roi vaincu lui cria :
— Ouvrez, ouvrez aux destinées de la France !
Après une longue et valeureuse résistance, Calais fut forcé de se rendre. Édouard III garnit cette ville d’une population anglaise, et fit de ce port une grande et forte place d’armes, d’où lui et ses successeurs pussent, selon leur fantaisie, lancer leurs armes en France et porter la flamme et le fer dans ce malheureux royaume.
Il ne s’était pas écoulé dix ans depuis la fatale journée de Crécy, que les ducs et les comtes de France se remirent en campagne avec plusieurs princes alliés, et entrèrent dans les plaines de Poitiers à la tête de cent vingt bannières. Cette belle et brillante armée ne comptait pas moins de soixante mille chevaux. Elle était commandée par le chevaleresque roi Jean de France, accompagné de ses quatre jeunes fils. L’armée ennemie avait pour chef Édouard de Galles, surnommé le Prince Noir d’après la couleur de son armure. Elle était peu nombreuse et dévastée par la famine, et occupait une forte position, derrière des haies et des buissons, comme un lion cerné. Vainement le prince anglais offrit-il de remettre en liberté tous ses prisonniers, si on voulait le laisser partir de là. Vainement le cardinal de Talleyrand Périgord, légat du Pape, chevauchait-il tour à tour d’un camp à l’autre pour négocier un accommodement entre les deux pays. Le roi Jean, confiant dans sa force et sûr de la victoire, se refusa à toutes les propositions, et la bataille s’engagea.
Le courage des Anglais désespérés, l’adresse de leurs archers et la grande habileté guerrière de leur capitaine, le Prince Noir, qui avait déjà gagné ses éperons à la bataille de Poitiers, firent du jour de la défaite le jour de la victoire la plus éclatante que jamais une poignée d’hommes bien conduits ait remportée sur une masse dirigée sans expérience. Déjà tous les siens étaient tombés autour de lui, déjà trois de ses fils avaient quitté le champ de bataille avec une partie de l’armée, et le roi Jean combattait toujours, assis sur son destrier blanc et brandissant avec courage sa formidable hache d’armes. Il n’y avait plus à côté de lui que Philippe, le plus jeune de ses fils, qui, âgé à peine de quinze ans et blessé lui-même, détournait tous les coups qui s’adressaient à son père. Mais leur vaillance ne put les sauver. Le roi, son fils et plus de huit mille chevaliers tombèrent au pouvoir des Anglais, 32dont l’armée fit deux fois autant de prisonniers qu’elle comptait de soldats. Le roi Jean fut forcé de faire partie du cortège du Prince Noir à l’entrée triomphale que celui-ci fit à Londres. Mais, même dans ce désastre, l’indomptable courage du jeune Philippe n’oublia pas que leur vainqueur, Édouard III, n’était que le vassal normand de la couronne de France. Un jour, comme l’échanson anglais d’Édouard remplissait la coupe de son maître avant de verser au roi prisonnier, le jeune Philippe le frappa de la main, disant :
— Qui t’apprit à servir le vassal avant le suzerain ?
Sur cela, Édouard répliqua avec une générosité toute chevaleresque :
— C’est à grand-raison qu’on vous nomme Philippe le Hardi.
Le prince avait gagné ce nom à la bataille de Poitiers, et ce fut son père, le roi Jean, qui prononça ces paroles royales :
— Si la vérité était perdue sur la terre, on devrait la retrouver dans la bouche des rois.
Paroles mémorables que tout prince devrait graver sur sa couronne ou plutôt dans son cœur !
Pendant la captivité du roi, son fils Charles V prit en mains les rênes du royaume de France. Une trêve fut, il est vrai, conclue avec l’Angleterre pour négocier de la paix. Mais, dans son propre pays, Charles V n’en était pas moins entouré de toutes sortes d’afflictions. À la réunion des états du royaume, les communes cherchèrent l’occasion favorable de détruire complètement l’autorité du roi et de s’emparer de tout le pouvoir comme une compensation de toutes les charges qu’ils avaient subies. Un prince de la maison royale, surnommé Charles le Mauvais, roi de Navarre, se mit à la tête de ce soulèvement, qu’il essaya de mettre à profit pour placer sur sa tête la couronne de France. Paris, la capitale, s’émut en une furieuse révolte et foula aux pieds l’autorité de Charles V, qui fut forcé de faire le siège de cette ville. Le peuple était écrasé d’exactions et de tailles pour subvenir aux énormes rançons que l’Angleterre réclamait pour la relaxation des prisonniers faits à Poitiers. L’armée était mal payée et le pays gardé plus mal encore. Les gens d’armes anglais, licenciés après la conclusion de la trêve, le parcouraient par bandes, ne vivant que de vol et de pillage et ravageant ce que la guerre avait épargné. Alors les habitants des campagnes se soulevèrent à leur tour comme ceux de Paris avaient fait, et se ruèrent, la torche et l’épée à la main, sur les châteaux et sur les nobles. Leur fureur ne respectait rien, ne reculait devant aucun crime. Ils allèrent jusqu’à forcer la femme d’un gentilhomme à manger de la chair 33rôtie de son époux. Cependant, au milieu de toutes ces désastreuses calamités, Charles V ne se laissa ni abattre ni décourager, et il sut les combattre heureusement par la sagesse et par la modération.
Mais le danger devint plus pressant encore quand son père, le roi Jean, fatigué de sa longue captivité, offrit, pour prix de sa liberté, de renoncer à tous les droits de suzeraineté royale sur toutes les possessions anglaises en France et promit, en outre, de payer une rançon exorbitante aux Anglais.
Cette paix, que le prisonnier conclut à Londres, fut rejetée par Charles et par les états de France, qui avaient une meilleure conscience de leur dignité. Alors le roi Édouard débarqua de nouveau sur les côtes de France avec l’armée la plus formidable qui fût sortie de l’Angleterre jusqu’à ce jour. Les conquérants s’avancèrent jusque sous les murs de Paris. Charles V resta ferme au milieu de cette vaste désolation et se retira prudemment devant les Anglais, quoi qu’ils fissent pour le provoquer, décidé qu’il était à ne pas risquer de nouveau la fortune du royaume aux hasards d’une bataille. Bientôt ce qu’il avait prévu arriva. Les maladies et la famine dévastèrent l’armée ennemie dans un pays qu’elle avait elle-même ravagé et changé en un désert. Le roi Édouard fut forcé de reculer, et sa prompte retraite avait déjà l’air d’une fuite, quand un orage effroyable, accompagné d’une grêle terrible, éclata sur ses troupes aux environs de Chartres. Ce fut un désastre comme on n’en trouve pas de semblable dans l’histoire. Tandis que les chevaux tombaient par milliers, hachés par cette grêle furibonde, et que les cadavres des hommes d’armes jonchaient au loin les routes, le roi se sentit tout à coup saisi d’un grand remords de conscience, en reconnaissant, dans les éclairs qui sillonnaient les rangs de ses soldats, la main vengeresse de Dieu, qui le frappait ainsi pour le punir de tous les maux incalculables que son ambition avait répandus sur cette terre chrétienne. Il sauta à bas de ses étriers, tendit, en suppliant, les mains vers l’église de la sainte Vierge de Chartres, et promit de conclure une paix équitable. Ainsi intervint, en l’an 1360, la paix de Brétigny, à la suite de laquelle le roi de France sortit de captivité et s’en retourna parmi les siens.
Jean mourut peu de temps après, laissant un arrangement qui, durant un siècle tout entier, décida des destinées de la France. Peu d’années avant sa mort, la branche aînée des ducs de Bourgogne s’éteignit, après une existence de trois siècles, et le duché, comme domaine direct, retourna par succession à la couronne de 34France. Mais le dévouement et la fidélité du jeune Philippe lui avaient conquis toute l’affection de son père, qu’il n’avait pas abandonné à l’heure du péril à la bataille de Poitiers. Aussi, en ce moment où l’unité du royaume déchiré avait déjà reçue de si rudes atteintes, Jean lui conféra, pour lui et pour ses successeurs, la Bourgogne avec le titre de premier pair de France. Dès lors la nouvelle maison s’étendit rapidement par des héritages et par des conquêtes sur tous les pays situés entre la France et l’Allemagne, en sorte que le chapeau ducal de Bourgogne fut bientôt plus puissant, plus redouté, et, à coup sûr, plus riche et plus magnifique que ne l’étaient beaucoup de couronnes royales.
De même que les anciens vassaux normands s’étaient faits sur le trône d’Angleterre les rivaux de leur suzerain le roi de France, les nouveaux vassaux de Bourgogne ne tardèrent pas à dominer la couronne par leur vaste puissance. L’Artois et la Flandre où l’on comptait ces riches et commerçantes cités flamandes, Gand, Bruges, Ypres, Anvers et Malines, ces florissants foyers des arts et de l’industrie ; les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise, toutes ces provinces échurent à leur sceptre fortuné. En un siècle cette famille hérita de ce puissant et superbe domaine dans quatre ducs, et Philippe le Hardi, Jean surnommé sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire se succédèrent de père en fils. Toutes ces têtes furent animées de cet esprit d’audace, d’orgueil et de ténacité, par lequel Philippe le Hardi fonda d’abord sa puissance à la journée de Poitiers, et qui, cent vingt-deux ans plus tard, perdit Charles le Téméraire, le dernier échelon de sa maison, sur les champs sanglants de Nancy. Durant cette époque les rois de France furent soumis aux épreuves de plus d’une rude humiliation, et plus d’une fois ils eurent à craindre pour leur propre sceptre l’ambition de leurs fiers vassaux, surtout lorsque les Anglais et les Bourguignons, comme nous le verrons dans le cours de l’histoire de Jeanne d’Arc, s’unirent pour anéantir la puissance de leur suzerain commun, et osèrent s’avancer, l’épée à la main, contre un trône au pied duquel ils auraient dû plier le genou comme il convient à des vassaux fidèles.
Cependant aussi longtemps que Charles V porta d’une main ferme et courageuse le sceptre après la mort de son père, son frère Philippe le Hardi l’assista fidèlement, comme un bon vassal, de toute la puissance de la Bourgogne, contre les ennemis du dedans et du dehors. Sous ce roi qui justifia si bien le litre de sage, la France ne tarda pas à se relever de l’abaissement où elle 35était tombée. Ce ne fut point par de brillantes batailles, mais par des marches habilement calculées qu’il emporta les possessions anglaises l’une après l’autre, quand la guerre eut de nouveau éclaté avec l’Angleterre. Par sa propre sagesse, par le choix intelligent de ses serviteurs et par la bravoure de son connétable Du Guesclin, qu’on surnomma à cause de cela l’Épée de la France, il rétablit l’antique honneur et l’antique puissance du royaume, de telle façon que l’orgueilleux vainqueur Édouard III, couché sur son lit de mort, vit tomber de ses mains le prix de toutes les victoires remportées dans tout le cours d’une vie pleine de fatigues. Pour obtenir ces conquêtes, des centaines de mille hommes avaient versé leur sang sur les champs de bataille, des pays florissants avaient été livrés à la dévastation, des crimes horribles avaient été commis, il avait chargé son propre pays de tailles inouïes et dû acheter le bon vouloir de ses sujets au prix de plus d’un précieux privilège de sa couronne, — et maintenant le vieux roi était là couché sur son lit de mort, solitaire et délaissé ; même les domaines de sa maison en France lui étaient presque tous arrachés jusqu’au dernier lambeau.
Aucun des compagnons de gloire de sa brillante jeunesse ne fut présent à son chevet, pour lui rendre les derniers honneurs et lui fermer les yeux. Il y avait à la vérité auprès de lui une maîtresse éhontée, qu’il avait comblée de faveurs et qui lui arracha du doigt son anneau, au moment où il rendait le dernier soupir, tandis que son palais était mis au pillage par ses serviteurs, un prêtre seulement, qui se trouvait par hasard à côté du moribond, eut pitié de lui et lui dit que l’heure de la mort était venue. Le roi le remercia, baisa le crucifix en pleurant, et expira pour aller rendre compte de sa vie à Dieu. Vingt-trois ans plus tard, son petit-fils Richard II, fils du Prince Noir, mourut dans un cachot où la guerre civile l’avait jeté. Richard fut le dernier prince de sa maison, et la couronne d’Angleterre passa à la maison de Lancastre.
Mais le bonheur de la France ne fut pas de plus longue durée. Car ce n’est point par des batailles gagnées ou perdues, ce n’est point par de bons ou par de mauvais princes que les royaumes se maintiennent ou s’écroulent. Quand une corruption intérieure ronge le cœur des nations, quand la crainte de Dieu est éteinte, quand la sainteté de la justice et des lois est mise en oubli, quand la pureté des bonnes mœurs est perdue, ils tombent dans un abîme de misères, et aucune puissance humaine, aucune sagesse humaine ne peuvent les sauver de leur perte.
36À peine Charles V eut-il fermé les yeux, après un glorieux règne qui lui mérita dans le souvenir du peuple le surnom de Sage, que les princes et les hauts barons du royaume recommencèrent leurs divisions acharnées et pernicieuses. Le sujet de leur lutte fut la domination et la tutelle de l’héritier du trône, âgé à peine de douze ans. Il manquait un bras qui fût assez fort pour les retenir tous dans les bornes des lois, et, ce bras manquant, les passions individuelles purent se déchaîner à leur aise. Ajoutez à cela les souffrances du pauvre peuple qui, épuisé d’exactions par des dissipateurs effrénés, et pillé en outre par une soldatesque mal payée, fit éclater sa colère en soulèvements et en révoltes.
Au commencement pourtant la situation était encore tolérable ; car le jeune roi était affable, bienveillant et plein de riches espérances pour l’avenir. Mais la main vengeresse de la justice divine enleva aussi bientôt cet espoir au royaume dégénéré.
Un jour, en traversant à cheval la forêt de Mans, Charles VI fut saisi d’une grande terreur par la brusque apparition d’un inconnu qui, sortant d’un hallier et saisissant son coursier par la bride, lui cria :
— Roi, tu es trahi !
Cette terreur se changea en une déplorable frénésie. Dès ce moment, l’esprit frappé du roi n’eut plus que de rares intervalles lucides, et, durant tout le cours de son règne, il était souvent des mois tout entiers couché sans aucun sentiment, rugissant comme une bête féroce et ne pouvant plus même se souvenir de son nom. Alors le malheur déborda à pleins flots sur le royaume démoralisé, dont les nobles et les princes, mettant en oubli Dieu, leur honneur et leur devoir, ne furent plus capables de retenir en frein même leurs propres passions.
Tout le temps qui s’écoula depuis la malheureuse rencontre dans la forêt de Mans jusqu’à la venue de Jeanne d’Arc, ne fut qu’un long et lamentable enchaînement des misères les plus effroyables et des crimes les plus inouïs. C’est une douloureuse histoire, mais elle est pleine d’enseignements, parce quelle nous montre jusqu’où peut conduire la corruption intérieure d’un peuple, quand chacun n’écoutant que la voix de ses propres passions, foule aux pieds toutes les lois divines et humaines.
Deux partis se disputaient le pouvoir ; c’était, d’une part, le puissant duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, si distingué par la pureté de ses mœurs, par sa générosité et sa magnificence ; et, de l’autre part, le duc d’Orléans qui, joignant à une instruction 37parfaite, à une exquise affabilité et à un esprit chevaleresque la plus grande légèreté et l’immoralité la plus profonde, crut avoir, comme frère du roi régnant, la prééminence sur le Bourguignon dont le roi n’était que le neveu. Ces deux princes ambitieux se firent, chacun de leur côté, plus ou moins de partisans parmi les grands du royaume. Avec la dissolution générale et la corruption des mœurs, la misère et l’appauvrissement du peuple allèrent grandissant aussi. On enleva aux pauvres la paille de leurs lits ; et, au lieu de défendre le pays contre les ennemis au moyen des tailles si rudement extorquées, on dépensait l’or en fêtes et en orgies ou on le prodiguait aux favoris et aux partisans qu’on se faisait.
Plus d’une fois ces deux partis acharnés se trouvèrent l’épée à la main, l’un en face de l’autre, n’attendant que l’ordre de s’entr’égorger. Cependant le duc Philippe, aussi longtemps qu’il vécut, employa sa sagesse et mit en œuvre son dévouement pour détourner du roi et de la maison de son frère ces désolantes extrémités. Mais, lorsque son cœur eut été déposé à Saint-Denis à côté des rois de France, et que Jean, surnommé Sans Peur, lui eut succédé en 1404, les haines éclatèrent avec plus de fureur que jamais. Ce prince était remarquable par les éminentes qualités qui distinguaient toute sa maison. Il possédait une intrépidité qui tendait toujours aux grandes choses, un courage inébranlable et une grande force de caractère ; mais au fond de son cœur brûlait une ambition qui ne reculait devant aucun crime. Alors la lutte devint de plus en plus acharnée, la perturbation se mit de plus en plus dans le royaume, et l’ordre fut bientôt entièrement renversé. Au lieu de payer leurs dettes, les grands forcèrent par la violence les marchands à leur avancer tout ce qu’il leur plaisait de demander. Les débordements effrénés, le luxe insensé et l’insolence des riches contrastaient de la manière la plus saisissante avec la détresse et la misère des pauvres. L’immoralité avait envahi toutes les classes, les prêtres comme les laïcs. Toute la société était dissoute. Les serviteurs du pauvre roi malade en étaient réduits eux-mêmes à devoir lui voler à son insu de quoi se nourrir.
Pourtant l’épée ne s’était point encore rougie du sang de la guerre civile. Mais voilà que, au milieu d’une nuit obscure de l’année 1407, le duc de Bourgogne fit frapper par des assassins son rival le duc d’Orléans dans les rues mêmes de Paris. La fureur des partis avait tellement étouffé tout sentiment de honte et de justice, que, dans une assemblée solennelle des princes et des grands du royaume, le meurtrier justifia, avec une impudeur sans exemples, 38cet assassinat perpétré sur la personne du frère de son roi, comme une action grande et louable, comme un devoir sacré accompli sur un traître, et comme une œuvre méritoire et faite plutôt pour être récompensée par des faveurs, des honneurs et des richesses, que pour encourir la disgrâce de son seigneur et roi. Ce crime fut le premier signal de la guerre civile. Ce sang devint bientôt un torrent qui, grossissant toujours, finit par envahir la France tout entière. Le pays fut dévasté de la manière la plus effroyable par la flamme et par le fer. La rage et la cruauté des gens de guerre devint toujours plus furibonde et plus terrible avec la licence sans frein de leurs chefs. Les choses les plus saintes furent foulées aux pieds. Pas d’autel, pas de sexe, pas de lieu sacré qui fussent respectés par la colère de ces démons. Toute foi, toute croyance étaient éteintes. Au moment même où les partis se tendaient la main et se réconciliaient en échangeant les serments les plus solennels, ils méditaient déjà au fond de leurs cœurs le parjure, la trahison et le meurtre.
Le duc de Bourgogne comptait parmi ses partisans les plus dévoués la corporation des bouchers de Paris, les écorcheurs et toute la populace qui se rattachait à ce métier. La garde de la capitale fut confiée à leurs mains, et bientôt l’insolence et la sauvage licence de ces bandes furieuses devinrent telles qu’aucun honnête bourgeois n’était plus assuré de sa vie. Celui qui était riche ou qu’avait contre lui quelque haine particulière, était désigné comme un traître ou comme un adhérent du parti opposé ; et il était heureux s’il échappait à la gravité de cette accusation au prix de ses biens et de sa liberté. Ainsi chaque parti persécutait les alliés de l’autre ; et, si l’un avait le dessus, il détruisait ce que l’autre avait laissé debout. Le rôle le plus malheureux était celui que le faible roi malade jouait dans ce drame effroyable. Quand parfois, à de courts intervalles, la raison lui revenait, il était le témoin forcé des horreurs que les partis déchaînés avaient accomplies dans ses jours de folie et devait approuver tous les actes du vainqueur dans les mains duquel il ne se trouvait que comme un instrument sans volonté.
Tandis qu’ainsi le feu de la guerre intestine dévorait les entrailles de la nation et ruinait le royaume, les Anglais abordèrent de nouveau avec des forces considérables sur les côtes de France. Jusque-là la guerre contre l’étranger avait toujours assoupi les divisions intérieures. Mais maintenant, en 1415, les seigneurs venaient, réunis sous le drapeau de leur roi Henri V, ce jeune prince plein d’espérances, pour venger les défaites et 39la honte que leurs armes avaient subies au temps de Charles V et pour rétablir les choses dans l’état où elles se trouvaient sous le règne d’Édouard III. Mais enfin, effrayés par les pertes importantes que le royaume essuyait chaque jour, les Français s’avancèrent de leur côté en force contre l’ennemi. Leur armée était trois fois plus nombreuse que celle des Anglais, et la perte d’Henri V paraissait inévitable. Mais l’arrogance des Français, qui se croyaient sûrs de la victoire, et leur discorde leur préparèrent une nouvelle défaite, et l’héroïsme plus calme et plus sage d’Henri gagna la mémorable journée d’Azincourt, cette journée sanglante comme il ne s’en était pas encore rencontrée dans l’histoire de France. Le royaume y perdit le plus noble de son sang par un événement malheureux. Car, à peine la victoire se fut-elle décidée pour l’Angleterre, qu’il se répandit tout à coup un faux bruit selon lequel une nouvelle armée française s’avançait sur les derrières des Anglais. Alors Henri donna l’ordre cruel de faire égorger tous les prisonniers sans distinction. Les plus braves et les plus courageux chevaliers tombèrent sous les coups de la hache. Aussi, pas une maison en France qui n’eût à pleurer l’un des siens tué dans ce carnage. Le roi seul y perdit sept de ses plus proches alliés, parmi lesquels se trouvaient deux frères du duc de Bourgogne. Le jeune duc d’Orléans et beaucoup d’autres furent amenés prisonniers en Angleterre. Le comte d’Armagnac le remplaça comme chef de son parti, qui de là prit le nom de celui des Armagnacs.
Cette vaste calamité nationale, qui avait surtout frappé le parti d’Orléans, parce que le duc de Bourgogne avait défendu aux hommes de son service de prendre part à la bataille, fut loin de concilier les esprits et de rétablir une concorde si nécessaire. Au contraire. Le comte d’Armagnac, qui dominait à Paris depuis la chute des bouchers et des écorcheurs, songea plutôt à empêcher cette ville de tomber aux mains des Bourguignons qui s’avançaient vers ses murs, qu’à la protéger contre les Anglais victorieux. C’est pourquoi il réunit à Paris toutes les garnisons dont les épées devaient défendre la Normandie contre les vainqueurs étrangers, et abandonna à l’ennemi tout le pays ainsi dégarni. Mais le comte empira plus encore l’état des choses, en dépouillant de ses biens et en envoyant en captivité à Tours la reine elle-même, au moyen d’un consentement arraché à son fils Charles VII, le même prince auquel s’adressa le message de Jeanne d’Arc.
Cette princesse était la dissolue Isabelle, fille d’Étienne II, duc de la Haute-Bavière. Enfant encore et d’une merveilleuse 40beauté, l’infortunée avait mis le pied sur le sol de la France en des jours meilleurs. Brillante de l’éclat du bonheur et de la jeunesse, elle avait vu célébrer par de joyeuses fêtes et avec une magnificence inouïe son entrée dans le royaume. Mais, entraînée dans l’abîme de la corruption générale, épouse d’un roi frappé de folie, et entourée de tous les pièges de la séduction, de tous les lacs des passions désordonnées, elle dut plier elle-même sous le plus terrible malheur et devint la mère de tous les fatals désastres qui affligèrent la France. D’abord attachée au parti d’Orléans, elle se tourna dès ce moment, avec son esprit passionné, du côté du comte d’Armagnac et de son fils, et voulut se réconcilier avec le duc de Bourgogne pour se venger des humiliations qu’elle avait essuyées comme reine et comme mère. Délivrée de sa captivité par Jean sans Peur, elle établit son propre conseil et constitua son propre gouvernement. Dès lors il y eut deux gouvernements en France, et ainsi le désordre arriva bientôt à son comble.
Cependant la dureté inflexible du comte et la licence sans bornes de ses gens d’armes avaient réduit les Parisiens au désespoir. La ville fut livrée par trahison aux mains des Bourguignons, et la fureur du peuple contre ses oppresseurs expulsés fut telle qu’il brisa aussitôt les portes des prisons d’état et égorgea en un jour avec la rage la plus acharnée quinze cents prisonniers de tous les rangs. Les furieux finirent par prendre goût au carnage, il ils se livrèrent à toutes les abominations sur les cadavres comme pour y épuiser leur exaspération. Comme toujours en ces temps de dissolution et de désordre, la misère se répandit de plus en plus, et bientôt à la misère vinrent se joindre la famine avec toutes ses horreurs, et enfin la peste, qui, en peu de mois, tua dans Paris seul plus de cinquante mille hommes.
Tandis qu’ainsi les Français combattaient contre les Français, les Anglais pénétraient toujours plus avant et ne demandaient comme gage de la paix que la couronne de France. Rouen soutint avec un courage héroïque un long et terrible siège. Les fidèles habitants supportèrent avec une admirable constance toutes les misères et tous les dangers. Cinquante mille d’entre eux trouvèrent la mort, jusqu’à ce qu’enfin la ville réduite à l’extrémité, après avoir vainement demandé du secours aux deux partis qui se disputaient le pouvoir, fut forcée à entrer en négociation. Mais, Henri V s’étant montré d’un orgueil et d’une dureté inflexible envers les chargés de pouvoir qu’elle députa vers lui, les héroïques bourgeois résolurent de mettre le feu à leur cité et de chercher avec l’aide de Dieu à se faire jour à travers leurs implacables 41ennemis. Alors seulement l’Anglais consentit à leur accorder des conditions honorables de capitulation.
Ce nouveau désastre qui fit tomber entre les mains de l’ennemi tout le Nord de la France, répandit une grande consternation parmi le peuple et porta enfin le dauphin Charles VII et le duc de Bourgogne à se tendre la main et à se réconcilier. Mais la haine et la défiance n’en continuaient pas moins à diviser les deux partis acharnés dont l’un avait à reprocher à l’autre tant de sang et d’atrocités. Malgré toutes les afflictions de la patrie, ils ne purent se résoudre à réunir leurs armes et à les tourner contre l’ennemi commun. Le dauphin y songea bien ; car le danger devenait de plus en plus pressant. Il proposa une entrevue au duc de Bourgogne, et cette entrevue eut lieu sur le pont de Montereau. Mais, à peine Jean sans Peur y fut-il arrivé, que les anciens partisans du duc d’Orléans, qui se trouvaient dans la suite du dauphin, tombèrent sur lui et le massacrèrent par trahison pour venger le meurtre qu’il avait fait commettre sur leur chef dix ans auparavant dans les rues de Paris. Ainsi le crime fut payé par un nouveau crime, et ce meurtre enfanta de nouveaux malheurs, selon les lois de l’éternelle justice qui dit que la semence du sang ne produit qu’une moisson de sang.
La première conséquence de cet assassinat fut de détacher complètement du dauphin la reine, blessée au vif par cet acte, et son époux toujours privé de sa raison, et de les jeter dans le parti du jeune duc de Bourgogne Philippe le Bon. Mais celui-ci n’eut plus d’autre pensée que de venger le meurtre de son père. En vain Pierre Floure, inquisiteur de la foi, de Jean sans Peur, exhorta solennellement dans un sermon le jeune Philippe à ne tirer aucune vengeance du crime commis sur son père, à laisser agir la justice divine et à ne pas s’arroger le droit de Dieu. Rien n’y fit. Entraîné par la passion, il devint traître à sa maison et à son roi en s’alliant avec les Anglais et en concluant avec eux, en 1420, le traité de Troyes. Ce traité funeste anéantit l’unité de la France et fit, même du vivant de Charles VI, passer à l’Angleterre le gouvernement du royaume avec la main de Catherine, fille du roi, au grand préjudice des droits légitimes de l’héritier direct du trône, le dauphin Charles VII. Le roi dans sa folie et la reine, plus insensée encore dans sa haine dénaturée contre son propre fils, accédèrent à cette honteuse convention, qui fut un objet d’horreur pour tous les bons Français. Et le jeune dauphin déshérité vit, le jour même où se célébrait le mariage de sa sœur avec le roi Henri V, les forces réunies de la France et de l’Angleterre 42marcher contre lui pour l’expulser des provinces qui étaient demeurées fidèles à son autorité. Ainsi la guerre devint encore plus désastreuse, ainsi s’accrut encore la misère du pays, ainsi l’acharnement et l’exaspération des partis, toujours plus irrités dans cette lutte désespérée, parvint bientôt à son comble. Le royaume fut épuise par le meurtre, par le pillage et par l’incendie. On eût dit une forêt où se démenaient des bandits et des meurtriers. Français, Anglais, Bourguignons, les gens des villes et ceux des campagnes rivalisaient d’ardeur dans cette dévastation générale. Les champs restaient en friche et oubliaient le soc de la charrue. Des contrées tout entières voyaient émigrer leurs populations. Les villes fortes et les châteaux seuls offraient encore quelque sûreté. Les animaux eux-mêmes étaient tellement habitués à cet état de choses, que les troupeaux, quand ils entendaient sonner la cloche d’alarme, se précipitaient aussitôt vers les portes des villes. Mais Paris surtout présentait un aspect déplorable. La misère et les souffrances que subirent ses habitants, sont difficiles à décrire. Ravagés par la famine, les rigueurs de l’hiver vinrent les décimer. Les pauvres se nourrissaient de ce que les pourceaux ne voulaient pas manger. Jour et nuit, des femmes et des enfants parcouraient les rues, criant :
— Je meurs de faim ! Je meurs de froid !
Les enfants gisaient par dizaines, par vingtaines, abandonnés sur les fumiers, exténués de faim et gelés de froid. Mais ce ne fut pas seulement la famine et l’hiver qui dévastèrent la malheureuse cité. Des troupes de loups, chassés des campagnes par l’inclémence de la saison, peuplaient les cimetières de Paris et dévoraient même les cadavres étendus dans les rues. Et plus terribles que tout cela furent les effroyables récits qui se faisaient dans le royaume, des horreurs commises de tous côtés par les bandes effrénées des gens de guerre. L’imagination recule devant ces récits, et l’on frémit à l’idée que l’homme puisse ainsi descendre au-dessous des tigres et des hyènes, une fois que la chaîne est rompue avec laquelle l’amour de Dieu et la crainte d’un juge éternel tiennent enchaînées toutes les pensées féroces qui sommeillent au fond du cœur humain. L’amour, la pitié, la charité et la miséricorde avaient été remplacés par la soif dévorante et infernale du mal et de la ruine du prochain. Même les gens des campagnes, naguère si doux et si pacifiques, maintenant poussés au désespoir par les malheurs du temps, désertaient leurs toits et leurs foyers, se répandaient dans les forêts et égorgeaient tous ceux qui leur tombaient sous la main. Tels sont les fruits terribles de la guerre civile ! Malheur à 43ceux sur la tête desquels en retombe la faute et qui attisent cette flamme infernale !
Outre cette misère profonde, les Français eurent encore la douleur de subir l’orgueil et la dureté d’une domination étrangère. Tandis que les Anglais s’environnaient de tout l’éclat du luxe et de la magnificence, le vieux roi de France malade, pauvre et abandonné, ne recevait plus qu’aux jours de grandes fêtes les hommages de quelques bourgeois fidèles et de ses anciens serviteurs.
Cependant le roi Henri V mourut en l’an 1422 sans avoir achevé la conquête de la France. Il laissa pour héritier un fils au berceau que, sur son lit de mort, il recommanda à ses frères, les ducs de Bedford et de Glocester [Gloucester], en leur enjoignant de demeurer dans une étroite alliance avec le duc de Bourgogne, sans quoi ce serait fait de la fortune de l’Angleterre en France.
Peu de mois après, Dieu rappela aussi de cette vie misérable l’infortuné roi Charles VI. Le peuple suivit en grande douleur ses funérailles ; car il n’attribuait pas la faute des désolations dont le royaume était affligé, au malheureux monarque qui, d’ailleurs, avait eu lui-même à subir de si rudes épreuves.
Alors, dans l’église de Saint-Denis, cet antique cimetière des souverains de la France, le héraut anglais proclama le jeune Henri VI roi de France et d’Angleterre, tandis que les Français fidèles nommèrent, dès ce jour, le dauphin Charles, héritier légitime de la couronne, du nom de Charles VII. Dans une misérable petite chapelle, où le pauvre prince déchu avait trouvé un asile, on déploya la bannière du royaume, dont il était, dès ce moment, devenu le guide suprême.
Mais tout concourut à fournir au duc de Bedford les moyens de forcer Charles à se retirer des provinces qui lui étaient restées fidèles dans le midi de la France, et, pour s’assurer davantage l’alliance de la Bourgogne, il épousa la sœur du duc Philippe le Bon. Cependant les chevaliers du roi Charles combattaient vaillamment et se distinguaient par de grands coups d’épée dans plusieurs parties du royaume. Les villes et les châteaux forts furent tantôt pris tantôt perdus, avec des fortunes diverses. Mais les forces étaient trop inégales, et les Français fidèles succombaient toujours sous la supériorité des Anglais. La bataille de Verneuil fut surtout une rude journée, où Charles VII subit une défaite peut-être aussi sanglante que celle essuyée par son père dans les plaines d’Azincourt.
La dévastation continuait à sévir dans toute le France. Les villes et les châteaux se changeaient en déserts et en ruines. Les 44villages avec leurs champs naguère si fertiles et leurs jardins naguère si verdoyants et si fleuris, n’offraient plus que le spectacle de la désolation, dévorés qu’ils étaient par l’incendie. Çà et là seulement on voyait croître quelque taillis où les bêtes sauvages cherchaient un abri. À ces victoires incessantes de l’ennemi venait se joindre un autre malheur encore. C’est que le jeune roi Charles VII était loin de posséder cet esprit actif, prudent et ferme, dont son aïeul Charles V avait donné tant de preuves, et qui lui fût pourtant si bien venu en aide dans les circonstances difficiles où se trouvait le pays. Il était tour à tour d’une faiblesse incroyable et d’une témérité qui touchait à la folie. Il n’agissait jamais d’après sa propre impulsion, mais toujours d’après les conseils de ses favoris. Rien n’égalait la mobilité flottante de son caractère, ni son irrésolution. Il arriva de cette façon qu’il sortait des mains des uns pour tomber aux mains des autres. Les choses en arrivèrent au point que ses partisans, dont l’union était pourtant plus nécessaire que jamais, entrèrent en guerre ouverte les uns contre les autres pour s’emparer de lui et conduire en son nom et selon leur fantaisie les rênes de l’autorité suprême.
Telle était la situation désespérée du royaume de France, au temps où la pieuse Jeanne d’Arc, le cœur serré d’une douleur profonde, était assise au foyer natal, à côté de son père et de sa mère, et rêvait tristement aux moyens d’exécuter les ordres de Dieu et de porter secours à son roi. Mais le dernier coup n’avait pas encore été frappé au cœur de la patrie, le coup les plus affligeant que Dieu réservât à la pauvre France. Il ne devait faire saigner les entrailles du royaume qu’au moment même où la Pucelle, implorant le capitaine de Vaucouleurs, en fut si durement rebutée. Voici comment cette catastrophe arriva.
Chapitre IX Comment les Anglais plantèrent le siège devant Orléans et mirent en détresse la ville fidèle
C’était pendant l’été de l’année 1428 après la naissance de Jésus-Christ. D’après l’ordre des trois états du royaume, messire Thomas de Montagu, comte de Salisbury, aborda aux côtes de la France avec une armée anglaise, afin d’achever, pour son maître le roi d’Angleterre, la conquête des provinces qui reconnaissaient encore l’autorité de Charles VII. Tandis que les partisan de 45Charles, aveuglés par leurs mauvaises passions, se disputaient entre eux l’esprit du roi, les villes et les châteaux français de la rive droite de la Loire tombèrent l’un après l’autre au pouvoir du conquérant étranger.
Le nord de la France se trouvant entièrement soumis, le comte de Salisbury, dont l’orgueil et le courage étaient sans bornes, songea à acquérir une gloire plus grande encore. Toutes ses pensées, tous ses efforts, n’eurent qu’un but, c’était de s’emparer de la grande et puissante ville d’Orléans. Depuis que Paris se trouvait aux mains de l’ennemi, Orléans était devenu la capitale des villes restées fidèles au roi. C’était le boulevard du midi du royaume. Ses portes une fois ouvertes, les Anglais pouvaient pénétrer sans obstacle au cœur du pays et c’en était fait de la liberté de la France. Aussi les Français sentaient fort bien que leur destinée se trouvait ici au bout de leurs épées. C’est pourquoi ils offrirent volontairement les dernières et faibles ressources qui leur restassent après tant de désastres, pour détourner ce coup mortel.
La ville elle-même était dévouée et animée du plus grand courage. Les habitants étaient prêts à sacrifier leurs biens et leur sang au salut de la patrie et du roi qui se voyait réduit à la dernière extrémité. C’est pourquoi ils s’armèrent et garnirent leur ville le mieux qu’ils purent, et s’imposèrent une contribution volontaire. Plus d’un bourgeois ainsi donna même au-delà de sa part ; et parmi ceux-là se distinguèrent surtout les chanoines du chapitre de Sainte-Croix, qui, en cette dure détresse, comptèrent à la ville deux cents vieux écus d’or.
Les autres bonnes villes du royaume, pour pourvoir à sa défense, lui envoyèrent aussi de l’argent et des vivres. Enfin, on reconnaissait si bien et si généralement l’importance de la lutte que les habitants d’Orléans allaient soutenir pour sauver la liberté expirante de la patrie, que même les états du royaume s’imposèrent une taxe à cet effet. De son côté, le roi Charles resserra son union avec son ancien allié le roi d’Écosse, afin d’obtenir de lui une nouvelle armée de troupes écossaises. Il n’était donc pas étonnant que les plus nobles et les plus braves chevaliers de la France accourussent de toutes parts vers la ville mise en péril, pour livrer, selon les devoirs de la chevalerie, de bonnes batailles à l’ennemi du pays et conquérir de la gloire et de l’honneur. Au milieu de tous ces apprêts, celui de qui vient toute victoire, ne fut pas oublié. Et, comme on n’ignorait pas que, quelque nombreuses et disciplinées que soient les forces dont on dispose, on est 46impuissant à défendre ses propres murailles et qu’on ouvre soi-même ses portes à l’ennemi, quand on habite avec le blasphème et l’impiété, les chanoines du chapitre de Sainte-Croix ordonnèrent des processions solennelles pour implorer la miséricorde de Dieu, afin qu’il ne fit pas expier à la bonne ville d’Orléans les afflictions qui, dans les rudes assauts qu’on allait soutenir, pourraient être faites à son nom sacré et à sa sainte religion.
La ville d’Orléans est assise sur la rive droite de la Loire. Sur la rive gauche s’étend un vaste et riche faubourg, uni par un pont au corps de la ville même. À l’endroit où cette communication touchait le faubourg, s’élevait un château, appelé le château des Tourelles. Pour défendre le passage du pont, ce fort n’était relié à la rive qu’au moyen d’un pont-levis.
Or, quand ils reçurent la nouvelle que l’armée anglaise s’approchait de ce côté, les bons bourgeois résolurent, d’après le conseil des capitaines, de détruire eux-mêmes ce faubourg et d’élever, devant le château qui protégeait le pont, un retranchement en terre, garni de gros troncs d’arbres.
Ils travaillèrent jour et nuit à cet ouvrage, qui n’était pas encore entièrement terminé, quand, le 12 octobre, leurs coureurs rentrèrent précipitamment dans la ville et que l’on vit dans la plaine, derrière eux, s’avancer vers la tête du pont le comte de Salisbury à la tête de son armée et au milieu des plus nobles et des plus illustres chevaliers d’Angleterre, parmi lesquels figurait plus d’un Français transfuge. Les Anglais commencèrent par incendier tout ce qui était resté debout dans le faubourg ; et, après avoir mis le feu à la belle église des Augustins, qui était demeurée intacte, ils se mirent à élever tranquillement, masqués qu’ils étaient par l’incendie, leurs retranchements contre le pont.
La flamme sévit durant quatre jours et défendit aux ennemis l’approche du fleuve. Mais, le cinquième jour, le feu commençant à s’éteindre, le comte fit planter sur les ruines de l’église sa grosse artillerie et commença à canonner la ville, jour et nuit, avec des boulets de fer et de pierre selon l’usage alors pratiqué à la guerre. Cependant ceux d’Orléans ne restèrent pas en demeure de lui riposter. Et non seulement leur artillerie accablait les Anglais du haut des murailles et des tours, mais encore ils firent coup sur coup des sorties du retranchement dressé en avant du pont, et chaque fois avec tant de vigueur et de courage, que le comte résolut de donner, avant tout, l’attaque à ce point, et fit aussitôt ouvrir des tranchées et rassembler les échelles d’assaut.
Le jeudi 21 octobre, vers dix heures du matin, la trompette 47donna le signal de l’attaque. Sous le feu des canons, les Anglais appliquèrent leurs échelles au retranchement. Sur les parapets étaient postés les plus braves chevaliers, qui accueillirent les assiégeants avec le sang-froid le plus intrépide. Ils les laissèrent d’abord venir à leur portée, puis les précipitèrent dans le fossé les uns sur les autres. Ceux qui revenaient à la charge ils les accablaient de coups de masses d’armes, et leur jetaient des cercles de fer, des pierres, de l’huile, de l’eau bouillante et de la chaux. Les intrépides femmes d’Orléans leur apportaient elles-mêmes toutes les choses dont ils avaient besoin ; elles pourvoyaient à tout ; elles leur servaient à manger et à boire ; elles soignaient les blessés avec un courage héroïque. Même plusieurs d’entre elles aidaient à repousser l’ennemi à grands coups de lance. Les braves d’Orléans combattirent, ce jour-là, avec tant de valeur, que le comte dut renoncer à l’assaut, après avoir subi une perte considérable.
Mais cet avantage ne leur fut que d’un médiocre secours. Car, dès ce moment, le comte fit avancer avec plus d’ardeur ses tranchées et ses mines ; et, quand il eut entièrement sapé le retranchement, de manière qu’il ne reposait plus que sur des étais de bois que l’on pouvait enlever au premier signal, et que son artillerie eut déjà enlevé une partie du recouvrement du château qui défendait le pont, les habitants d’Orléans virent bien qu’ils n’y pourraient plus tenir longtemps. Ils abattirent donc deux arches du pont derrière la bastille et s’en servirent pour construire un nouvel ouvrage de défense sur une petite île, nommée la Belle-Croix, et sur laquelle reposait le milieu du pont. Puis ils mirent le feu à l’ancien retranchement. Les Anglais s’emparèrent du château après un nouvel assaut et le remirent en état de servir de point d’attaque contre les Français. Mais ceux-ci firent jouer si vigoureusement leur artillerie de la Belle-Croix sur le retranchement et sur le château, que les Anglais, selon les paroles d’une ancienne chronique, n’osèrent plus s’aventurer à mettre le nez dehors.
La perte du château n’avait pas peu affligé la ville. Mais les braves bourgeois en furent doublement consolés, d’un côté par l’arrivée d’un des plus célèbres capitaines de son époque, le jeune comte de Dunois, nommé le Bâtard d’Orléans, que le roi avait chargé du commandement de la ville et qui amenait un bon nombre de valeureux chevaliers ; de l’autre, par un grand malheur qui avait frappé les Anglais et auquel ils avaient été bien loin de s’attendre. Car Salisbury, s’étant rendu maître de la bastille du pont, monta avec plusieurs de ses capitaines dans l’une des tourelles, 48pour mieux s’assurer de la position de la ville. En ce moment l’un de ses chevaliers, Guillaume de Gladisdale [William Glasdale], lui adressa ces paroles orgueilleuses :
— Voyez, messire, voici que votre ville s’étend devant vos yeux. Vous pouvez d’ici l’embrasser tout entière d’un seul coup d’œil.
Mais à peine eut-il prononcé ces mots, qu’une grosse pierre, lancée de la ville, entra par la fenêtre, emporta un œil et une partie du visage de Salisbury et étendit mort sur le plancher un autre chevalier qui se trouvait debout derrière lui.
Malgré cette blessure, mortelle, le commandant de l’armée n’oublia ni son devoir ni l’honneur. Il rassembla ses capitaines autour de lui et les exhorta à ne pas désespérer malgré le coup dont il venait d’être frappé, et à n’y voir qu’un motif de combattre plus courageusement encore pour l’avantage du roi contre Orléans. Alors il se fit transporter dans une ville prochaine et y mourut caché et si ignoré, que l’armée n’apprit que deux jours après, que son chef était expiré.
La mort de ce grand mais implacable capitaine remplit toute l’Angleterre de deuil et de fureur. Le conseil royal écrivit même à ce sujet au duc de Bedford à Paris, disant que la perte douloureuse d’un serviteur aussi vigilant, aussi zélé et aussi dévoué à son roi et à son pays, était un événement trop déplorable, pour qu’on ne dût pas le regarder comme une punition de la main miséricordieuse de Dieu ; mais que, comme il n’était pas sage de se révolter contre la main du Seigneur, dont on doit tout accepter avec reconnaissance, et qu’au contraire il fallait autant que possible remédier au malheur, il était nécessaire d’avancer du mieux les travaux devant Orléans.
Aussi, le duc y envoya le comte de Suffolk avec un renfort d’hommes et d’artillerie. Suffolk était un noble et héroïque chevalier et un ancien compagnon d’armes du victorieux roi Henri V. Il savait manier l’épée aussi bien que le comte de Salisbury l’avait su ; et, en outre, il était orné de toutes les vertus d’un cœur bon et généreux, comme il convient à un vrai chevalier.
Il partagea son armée en deux corps dont il plaça l’un sous les ordres de Glacidas [Glasdale] près du château du pont, pour canonner sans relâche la ville de ce côté. L’autre il le transporta, à quelque distance de là, sur l’autre rive de la Loire, pour enserrer la ville du côté de l’est, du nord et de l’ouest.
Quand la nouvelle de ce projet fut connue à Orléans, les braves bourgeois résolurent unanimement, d’abattre et d’incendier, afin de ne pas les laisser tomber aux mains de l’ennemi, les 49vastes et riches faubourgs qui s’étendaient de ce côté du fleuve et qui, presque aussi grands que la ville elle-même, passaient pour les plus beaux qu’il y eût dans la France tout entière, avec leurs nombreux édifices et leurs églises consacrées aux saints protecteurs de la cité. Car ils aimaient mieux perdre leurs faubourgs, que la ville et la patrie.
Au milieu de ces sauvages tumultes de guerre arriva la sainte fête de Noël. Les deux partis convinrent entre eux que ce jour, où le plus grand prince de la paix naquit parmi les hommes sous la forme d’un pauvre enfant, l’épée ne sortirait pas du fourreau et que le canon resterait muet depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures du soir. En outre, Glacidas et d’autres capitaines anglais firent prier le bâtard d’Orléans et le maréchal de Sainte-Sévère de leur envoyer une compagnie de bons chanteurs et de musiciens avec des trompettes et des hautbois pour célébrer dignement la fête sainte. On s’empressa de leur envoyer ce qu’ils demandaient, et ils firent ainsi une belle et joyeuse musique.
Mais à peine l’heure fut-elle écoulée, que cette musique fut remplacée par celle des canons, qui assourdit plus d’une oreille de vivant et endormit plus d’un brave du sommeil de la tombe. Glacidas fit jouer son artillerie avec plus de vigueur et de rage encore que Salisbury n’avait fait. Il lançait des pierres de deux cents livres sur les toits et dans les rues de la ville. Ce fut souvent par un vrai miracle que les gens d’Orléans échappèrent à un aussi grand péril. Ainsi les chroniques racontent qu’un de ces boulets tomba au milieu d’une table autour de laquelle cinq personnes étaient assises, sans que l’une d’elles fût blessée. De sorte qu’on attribua leur salut à une grâce spéciale de Dieu et à la protection de Saint-Anien [Saint-Aignan], le patron de la ville. Aussi, après de pareils événements, et on en rapporte plus d’un, chevaliers et bourgeois ne manquaient pas de se rendre aussitôt à l’église pour rendre grâce à Dieu de les avoir sauvés. Car on croyait que celui dont toute vie procède est aussi maître de la mort.
Peu de jours après cette fête, le comte de Suffolk parut en effet avec son corps d’armée sur les derrières de la ville. Il fit fortifier par des tours, des boulevards et des retranchements, toutes les routes qui conduisaient à Orléans. Sur une île de la Loire, il éleva une redoute pour établir sa communication avec Glacidas. La ville fut bientôt cernée tout à l’entour, par terre et par eau, par treize ouvrages fortifiés. Suffolk ayant ainsi pris poste, l’attaqua à toutes les heures du jour, tantôt le matin quand les bourgeois avaient le soleil en face ; tantôt à l’heure des ténèbres ou dans 50les nuits de tempête, quand les sentinelles ne pouvaient rien voir ni entendre ; tantôt il se ruait vers les remparts avec toutes ses forces, au son des clairons et au bruit de son redoutable cri de guerre ; tantôt il se glissait furtivement vers les murailles comme un voleur nocturne, pour les surprendre au moment du sommeil. Mais il faut le dire, il ne cessait de faire la guerre, selon les nobles lois de la chevalerie, sans haine et sans commettre d’atrocités ; et toujours il sut honorer la bravoure dans ceux qui servaient un autre drapeau que le sien. Ainsi il envoya un jour au comte de Dunois un plat de figues, de raisins et de dattes, en le priant de lui envoyer en retour un morceau de fourrure noire, afin qu’il pût en garnir son habit pour se garantir du froid de l’hiver.
De l’autre côte du fleuve, Glacidas n’attaquait pas la ville avec moins de vaillance que Suffolk. Mais il était plein d’orgueil et possédait un esprit méchant et tyrannique, selon le rapport des chroniqueurs. Jour et nuit ses boulets pleuvaient sur la ville et lui conseillaient de se rendre.
Cependant ceux d’Orléans, les chevaliers étrangers aussi bien que les bourgeois eux-mêmes, cernés de toutes parts, battus sans relâche par le canon, fatigués par les assauts continuels, combattaient comme des héros dont la bravoure est attachée au salut de la patrie. Ils repoussaient les assauts les uns après les autres et allaient même attaquer les ennemis dans leurs propres retranchements. De vaillants chevaliers introduisaient souvent aussi des vivres et des troupes dans la place, à travers les nombreux retranchements qui en fermaient de toutes parts les avenues. L’artillerie des assiégés répondait si bien à celle de l’ennemi, que plus d’une fois Glacidas entra dans une grande colère et leur cria du haut de ses tours fortes, que, s’il parvenait à entrer dans la ville, il passerait tout au fil de l’épée, hommes et femmes, et qu’il n’épargnerait personne. Les bourgeois répondirent à ces menaces en le canonnant plus vivement encore. Ils avaient surtout parmi eux un Lorrain, nommé maître Jean, qui s’entendait merveilleusement à diriger l’artillerie. Partout où il pointait ses canons, ses boulets frappaient sans faillir, et plus d’un ennemi laissa la vie devant les remparts d’Orléans. Avec cela il était un brave et intrépide soldat, qui se mit plus d’une fois en danger avec sa coulevrine. Ajoutez encore qu’il était plein de ruse. Comme il savait que les Anglais aimaient mieux le voir mort que vivant, il faisait souvent semblant d’être frappé d’un boulet, se laissait tomber par terre et se faisait emporter comme si c’eût été fait de lui. Alors, quand ils se réjouissaient de sa mort, il reparaissait 51tout à coup et donnait avec sa bouche à feu des preuves terribles de sa résurrection.
Les chevaliers français désespéraient si peu, que souvent ils provoquaient les chevaliers anglais en combat singulier sous les yeux des deux armées et leur prouvaient que, dans des luttes d’homme à homme, ils ne leur cédaient ni en courage ni en adresse à manier les armes. Un mémorable combat de ce genre eut lieu le 31 décembre. Deux chevaliers gascons de la troupe du célébré La Hire firent savoir aux Anglais que, s’il se trouvait parmi eux deux chevaliers aussi nobles qu’eux et aussi dévoués à leur patrie qu’ils l’étaient à la leur, ils désiraient rompre avec eux deux lances en l’honneur et pour la défense de leur patrie, et descendre avec eux dans la lice pour essayer en un combat loyal leur courage et leur adresse. Aussitôt deux chevaliers anglais se présentèrent. L’enceinte d’une lice fut pratiquée au moyen de cordes et commise à la garde de deux troupes d’hommes d’armes à pied et à cheval en nombre égal de chaque côté. Alors les chevaliers baissèrent leurs lances et se précipitèrent les uns au-devant des autres avec une force incroyable. Les Français remportèrent la victoire, et cela était bien désirable sans doute. L’un d’eux jeta, au premier coup, son adversaire hors des étriers. Alors on sépara les combattants, parce qu’ils n’avaient pas institué cette lutte par haine ni pour se tuer l’un l’autre pour l’honneur de leur pays.
Ainsi, au milieu de ces travaux et de ces combats, qui se continuaient sans relâche jour et nuit, les mois s’écoulèrent les uns après les autres. Le siège ne tirait point vers sa fin, et la détresse augmentait de plus en plus dans la ville qui se vit, chaque jour, plus étroitement serrée.
Orléans n’avait plus d’espoir que dans le comte de Clermont, qui réunissait à Blois une armée pour marcher au secours des assiégés, à laquelle s’était joint le connétable d’Écosse avec ses Écossais, et un grand nombre d’entre les comtes et les barons français les plus considérés. Mais il arriva que, précisément au moment où le comte allait se diriger avec son armée vers Orléans, il apprit la nouvelle que le duc de Bedford envoyait de Paris aux assiégeants un convoi de plus de trois cents chariots chargés de vivres et de munitions de guerre, sous la conduite de Fastolf et avec une escorte d’environ cinq cents hommes d’armes. Le comte résolut aussitôt d’intercepter ce convoi. Le bâtard d’Orléans partit dans ce même but de la ville, avec les meilleurs chevaliers et une troupe de cinq cents hommes pour seconder en cette entreprise le comte de Clermont.
52Mais Dieu, qui dirige toutes choses, les grandes et les petites, selon son éternelle sagesse, voulut que Dunois arrivât le premier à l’endroit convenu, à Rouvray, et apprit que le convoi de Fastolf s’avançait dans Je plus grand désordre, sans se douter le moins du monde du voisinage de l’ennemi. C’est pourquoi les chevaliers brûlaient du désir de se mettre en embuscade et de se jeter à l’improviste sur les Anglais. Mais le comte de Clermont leur dépêcha messager sur messager avec ordre d’attendre jusqu’à ce qu’il fût arrivé au lieu du combat avec toutes ses forces. Les chevaliers obéirent et virent, avec un grand serrement de cœur, Fastolf, qui avait maintenant reconnu le danger où il se trouvait, disposer ses chariots en une longue ligne, devant laquelle il fit planter des pieux aiguisés en pointe, attendant après s’être recommandé à la protection de Dieu, l’attaque derrière ce double retranchement. En ce moment, comme ses archers commençaient à lancer leurs flèches contre les Français et que le comte se montrait déjà au loin avec sa troupe, il fut impossible à Dunois de contenir ses chevaliers. Mais en ce moment il s’établit parmi eux un grand désordre. Les Écossais ne voulaient pas attaquer les palissades à cheval. Ils descendirent des étriers avec un grand nombre de chevaliers français, tandis que l’autre partie attaquait à cheval, et précipitèrent sur les pointes des pieux les poitrails de leurs coursiers. Au plus fort de ce désordre général, Fastolf fit faire une sortie et dispersa les assaillants avec une perte énorme. Les deux Stuarts, deux frères, tombèrent l’un à côté de l’autre sur le sol ensanglanté. Beaucoup de chevaliers des plus nobles familles de la France et de l’Écosse mordirent la poussière à côté d’eux. Le brave Dunois fut grièvement blessé, et il ne fut sauvé que grâce à deux fidèles archers. Mais La Hire et le vaillant chevalier Poton de Xaintrailles tinrent ferme et arrêtèrent avec quelque soixante hommes les efforts de l’ennemi qui poursuivait et abattait tout sous ses coups.
En ce moment périlleux, le comte enfin arriva. Ce jour-là même il avait été créé chevalier pour montrer sa bravoure. Il amenait une troupe assez forte pour venger la honte des armes françaises. Mais il se retira aussitôt du lieu du combat sans coup férir, sans doute parce qu’il ne pouvait maîtriser la colère qui s’était élevée en lui, vu qu’on avait agi contrairement à ses ordres.
Ainsi cinq cents Anglais conservèrent le dessus en présence d’un corps de huit mille Français. Ce fut cette défaite que Jeanne avait prédite au capitaine de Vaucouleurs. Cette journée sanglante 53fut le coup le plus terrible qui pût frapper la malheureuse ville d’Orléans. Quand, le soir, ces chevaliers, qui étaient partis si joyeux et si sûrs de la victoire, revinrent, tout abattus et tout sanglants, du champ de bataille où tant des leurs étaient restés, la douleur et la crainte furent à leur comble. Les hommes, les femmes et les enfants parcouraient les rues en jetant des cris de désespoir. Ils voyaient déjà la ville au pouvoir de l’ennemi et estimaient heureux ceux qui étaient tombés avant ce jour fatal. Mais Dunois, ce héros si magnanime et si chevaleresque, ne se laissa pas décourager, et ce malheur même agrandit encore la considération et l’honneur de ce brave qui ne reculait devant aucun danger et qui inspirait du courage et donnait des consolations à tous.
Cependant la destinée de la ville devenait de plus en plus précaire ; car le comte de Clermont, sur lequel on avait fondé tant d’espérances, quitta Orléans après n’y avoir passé que deux jours et emmena avec lui les meilleurs chevaliers et deux mille gens de guerre. Dunois et le maréchal de Saint-Sévère y restèrent seuls. Tout espoir de secours s’était évanoui. Les bourgeois se voyaient, après un siège de cinq mois, livrés à la colère d’un ennemi terrible et irrité d’une si longue résistance. Aussi la plupart furent d’avis que le plus sûr était d’implorer la clémence du vainqueur. Cependant les encouragements de ces deux chevaliers parvinrent à les engager à tenter un dernier moyen. Ce fut le 15 février. Ils envoyèrent des messagers au duc de Bourgogne pour le prier humblement de vouloir prendre sous sa protection, jusqu’à ce que la querelle relative à la couronne de France fût décidée, la ville d’Orléans, son seigneur le duc d’Orléans, retenu prisonnier en Angleterre depuis la bataille d’Azincourt, étant incapable ainsi de défendre sa bonne ville.
Deux longs mois s’écoulèrent avant le retour des messagers. Pendant ce temps les combats continuaient sans relâche, tandis que la misère et la détresse croissaient de jour en jour dans la ville fidèle. Cependant la courageuse garnison accomplit encore plus d’un beau fait d’armes. Ainsi, pendant une nuit obscure, plusieurs de ses braves passèrent secrètement la Loire, s’emparèrent brusquement de vingt Anglais au milieu même de leurs retranchements et les entraînèrent avec eux.
Mais les assiégés furent d’autant plus affligés de voir tant de courage employé inutilement et sans le moindre résultat, que leurs messagers revinrent sans avoir réussi dans leur mission. Le duc de Bourgogne s’était, il est vrai, montré disposé à satisfaire à leur prière. Mais, comme il demandait à Paris le consentement 54du duc de Bedford, celui-ci comprit qu’Orléans ne pouvait plus tenir et qu’il n’avait plus à ménager le duc de Bourgogne comme le grand roi Henri V le lui avait si strictement et si ardemment recommandé. Avec orgueil et sévérité il rejeta, en plein conseil, la demande du Bourguignon, en se vantant insolemment d’avoir maintenant réduit à sa volonté la ville d’Orléans, et en jurant de faire expier chèrement aux habitants leur longue résistance et le sang anglais qu’elle avait fait répandre. Je n’aurais donc, disait-il, tendu mes filets que pour voir un autre y prendre les oiseaux ?
Un de ses conseils ajouta à ces orgueilleuses paroles de son maître que ce n’était pas ici le lieu de mâcher les morceaux pour que le duc n’eût qu’à les avaler.
C’est ainsi que les Anglais parlaient alors, se croyant sûrs de la victoire. Mais ils ne songeaient pas qu’il ne tombe pas un passereau du toit sans la volonté de Dieu. Ils ne soupçonnaient pas que la faible main d’une jeune fille était appelée à déchirer les mailles du filet où Bedford croyait prendre les oiseaux. Cependant le duc de Bourgogne s’irrita profondément de cette réponse. Il fit accompagner les députés d’Orléans par son héraut, pour qu’ils enjoignissent en son nom à tous ses hommes d’armes qui se trouvaient dans l’armée anglaise, à revenir à l’instant même. Les Bourguignons obéirent avec joie à cet ordre. Mais tout cela n’aida que bien peu ceux d’Orléans, auxquels leur ruine paraissait imminente et inévitable.
Maintenant tout ce que peuvent la bravoure et la fidélité, avait été essayé par eux. La ville épuisée et exténuée était enchaînée aux pieds de son vainqueur irrité. En ce moment où, selon le témoignage d’un avocat du roi Charles, tout était désespéré ; en ce moment où Orléans ni la France n’avaient plus aucune voie de salut, hors celle de la miséricorde de Dieu ; en ce moment où le roi Charles, que ses ennemis, par dérision, appelaient le petit roi de Bourges, ne possédait plus dans son trésor, comme le témoigna la femme de son trésorier elle-même, que quatre écus, et dont la moitié encore appartenait à celui-ci, — la main invisible du Seigneur se manifesta dans les événements. Le 15 février la ville avait envoyé ses députés au duc de Bourgogne, et déjà le 24 du même mois Jeanne d’Arc envoyait au roi la lettre dans laquelle elle lui annonçait qu’elle avait accompli un voyage de cent cinquante lieues pour lui amener le secours de Dieu.
55Chapitre X Des saints qui vivaient dans ce temps, et des prophéties antérieures à Jeanne d’Arc
Une apparition aussi miraculeuse que celle de Jeanne, n’était pas, à cette époque, une chose si rare. Avant et depuis elle, nous voyons plus d’une figure semblable sortir du silence et de l’obscurité et entraîner tous les esprits avec une puissance merveilleuse et irrésistible. Les malheurs terribles et la corruption profonde de ce temps, qui ruinèrent toute la société civile et qui se formulèrent en révoltes, en guerres, en meurtres, en excès de tout genre, en pestes, en famines et en désespoirs, avaient pénétré jusqu’au fond du sanctuaire de l’Église et atteint les plus nobles de ses membres. Déjà, depuis plus de trois générations, la chrétienté avait subi dans l’Occident un schisme déplorable, tandis qu’en Orient, la croix tombée devant les masses innombrables des Turcs et des Tartares, et le croissant vainqueur depuis le fond des Indes jusqu’à Salzbourg même, Bajazet semblait près d’accomplir la menace qu’il avait faite de faire manger son coursier sur les autels de Rome.
Au milieu de cet ébranlement général, où plusieurs croyaient que la fin des temps était prochaine, les sources mystérieuses de l’esprit s’ouvrirent et des figures apparurent au monde comme on n’en avait pas vu dans les jours de calme. Les unes, saisies d’un profond désespoir ou s’adonnant entièrement à tout le vertige des passions déchaînées, abaissèrent leur regard dans l’abîme des ténèbres et invoquèrent les puissances de la nuit pour leur demander aide et secours. De là la naissance de la magie avec ses pratiques infernales et ses crimes ; de là cette horreur qui remplissait les esprits de défiance les uns envers les autres et qui leur faisait imaginer les peines les plus rudes pour extirper le mal et livrer aux flammes des bûchers des milliers de personnes, rien qu’au moindre soupçon. D’autres, au contraire, levaient les yeux vers la lumière éternelle et imploraient, avec un ardent désir, la miséricorde en faveur des malheureux mortels. Plus d’un de ces hommes pieux fut entendu et leur cœur fut éclairé d’un rayon de l’amour divin. Nous les voyons, ainsi élus du Seigneur, lutter d’abord avec les souffrances et les épreuves de tout genre, puis, poussés par l’esprit d’en haut, marcher avec calme et avec fermeté au devant du monde désespéré, pour lui donner secours et consolation dans son désespoir et lui prêter secours dans son malheur. 56Leur voix s’adresse à tous, aux papes et aux empereurs, aux mendiants et aux bandits, et à tous elle parle avec puissance au nom du Seigneur, enseignant, avertissant, plaignant, implorant et exhortant tour à tour, menaçant, punissant, foudroyant et annonçant tour à tour le jugement et la punition de Dieu.
[Sainte Brigitte de Suède]
Ainsi sainte Brigitte, sortie de la race des anciens héros du Nord, remplit la plus grande partie du siècle précédent. Un grand nombre de ses prédictions sont adressées à ses contemporains. Elles furent examinées par le concile de Bâle, avec le consentement duquel elles furent mises à la connaissance du monde entier pour l’édification des fidèles et traduites dans toutes les langues connues. C’est pourquoi la sainte illuminée du Nord et ses prophéties nous sont rappelées par un prêtre de Landau [l’auteur de la Sibylla Francica], qui écrivit ceci à propos de Jeanne d’Arc, dans le cours de l’année même de la délivrance d’Orléans :
Ses prophéties démontrent, dit-il, quelle illuminée et quelle prophétesse elle fut. Ce qu’elle prédit s’est déjà en partie réalisé, et l’on attend avec une ferme confiance l’accomplissement du reste.
Nous ne devons point passer ici sous silence une de ces prédictions. Elle a rapport à notre sujet, et se trouve au livre 6, chapitre 63. La sainte y conjure, au nom du ciel, le pape Clément, comme souverain pacificateur de la chrétienté, de faire ce que plus tard l’épée de Jeanne fut appelée à accomplir, c’est-à-dire de mettre fin à la guerre désastreuse, allumée entre l’Angleterre et la France. Les sévères paroles que Dieu adresse par elle au pape, sont entre autres conçues en ces termes :
Le Seigneur te fait dire : par moi tu as atteint le faite des honneurs, c’est pourquoi lève-toi et sois l’ouvrier de la paix entre les rois de France et d’Angleterre, qui sont là se déchirant honteusement, comme des animaux sauvages qui n’ont point de raison, et travaillant ensemble à la perdition des âmes. — Songe aussi aux temps écoulés, où tu m’irritas par tes fraudes et en faisant selon tes volontés et non selon tes devoirs ; j’ai gardé le silence et j’ai été patient comme un juge qui ne veut point porter de jugement. Je te demanderai compte de la tiédeur que tu as mise à conseiller la paix aux rois et d’avoir tourné ton cœur d’un autre côté. Si ma longanimité ne m’avait parlé en ta faveur, depuis longtemps je t’aurais humilié parmi tes devanciers. C’est pourquoi interroge le livre de ta conscience et vois si je dis la vérité.
En sa soixante-neuvième année, l’infatigable sainte se rendit en pèlerinage à Jérusalem. Elle mourut à Rome, en 1373, dans les bras de sa fille, sainte Catherine de Suède.
[Jean Tauler]
57Cette prophétesse du Nord eut pour contemporain le célèbre docteur Jean Tauler, qui prêcha à Cologne et à Strasbourg. Dans sa biographie on lit la conversion miraculeuse par laquelle sa parole reçut la sainte consécration. Il avait déjà atteint sa cinquantième année, et il s’était fait par ses sermons une si grande réputation qu’on en parlait au loin. On disait que, par l’inspiration de Dieu, un homme du monde, simple de cœur mais riche de grâce céleste, était venu à lui et lui avait dit que, malgré tout, il n’était au fond qu’un pharisien, quoiqu’il ne fût pas de méchante nature. Ces paroles dures et insolites l’avaient d’abord vivement frappé, mais bientôt il en sentit la vérité et supplia l’étranger d’avoir pitié de lui. D’après le conseil de l’inconnu, il renonça donc à prêcher et à conseiller les autres, et commença à se conseiller et à se prêcher lui-même, triomphant ainsi de ses propres passions aux pieds du Christ mort pour nous dans les angoisses de la croix. Alors il recommença ces sermons qui secouèrent si profondément ses auditeurs, et dont la voix, sans s’affaiblir, est parvenue jusqu’à nous.
[Sainte Catherine de Sienne]
La grande sainte de la Toscane, Catherine de Sienne, fut entraînée par la parole du prédicateur allemand. Sa vie fut de courte durée, car elle ne passa pas plus de trente-trois ans sur la terre, mais ses jours furent aussi bien remplis que s’ils eussent été des années. Tantôt elle s’agenouille en silence dans la solitude de sa cellule monastique, sondant du cœur l’abîme de divinité ; tantôt elle parcourt les villes et les villages, et partout le peuple, accouru par milliers sur ses pas, se livre à l’ascendant de sa parole de feu. Ici elle soigne les pestiférés et accompagne les criminels au lieu du supplice en excitant leur cœur au repentir ; là, elle se jette sans effroi au milieu du sauvage tumulte des guerres, et sa voix arrête les combattants dans leur œuvre de sang. De Florence, on l’envoie vers Grégoire XI, à Avignon, où elle élabore avec mille peines et mille dangers la paix de l’Église. Elle subit avec patience et humilité l’examen de ceux qui doutent et change miraculeusement leur impiété en conviction, ou elle adresse les lettres les plus touchantes à ceux que sa parole elle-même ne peut aller chercher. Le temps nous a conservé trois cent quatre-vingt de ces lettres écrites au pape, aux princes et aux cardinaux, et qui, pour la pureté de langage qui y règne, ont été reconnues par l’Italie comme des modèles à côté de Dante et de Pétrarque. En outre, on lui attribue, de même qu’à saint François d’Assise, des poésies qui nous sont parvenues avec ses prophéties.
Dans l’année même de la mort de sainte Catherine et à l’époque 58de Jeanne d’Arc, deux nouveaux esprits inspirés de Dieu se révélèrent au inonde : saint Bernard de Sienne et sainte Ludwige [Ludivine] dans les Pays-Bas.
[Saint Bernardin de Sienne]
Saint Bernard soignait les malades dans l’hôpital de Sienne ; il donna tous ses biens aux pauvres, et, après s’être être ainsi dépouillé de toutes les vaines choses de la terre, il parcourut, pendant quatorze années, les villes et les campagnes de l’Italie, prêchant partout la parole du Seigneur. Tous les endroits voulaient l’entendre et le suppliaient de venir. Les églises ne pouvaient contenir la foule. Il réconcilia les haines invétérées des Guelfes et des Gibelins, et toute l’Italie, selon le témoignage du martyrologe de Rome, fut édifiée par ses doctrines et par ses actions. Aussi, quand il mourut, les frères de son ordre entonnèrent avec raison ce verset : Mon Père, j’ai annoncé ton nom au monde, et maintenant je monte à toi !
[Sainte Ludivine de Schiedam]
La vie de sainte Ludwige, pleine de douleurs terrestres et de jours célestes, a été décrite par Thomas a Kempis. Les paroles du prêtre de Landau, dont nous avons parlé et qui fait allusion à cette âme choisie pour montrer que l’apparition de personnages tels que Jeanne d’Arc n’est pas chose extraordinaire, prouvent aussi que cette sainte fille, du fond de sa solitude, saisit profondément l’esprit de ses contemporains.
Il y a dix-sept ans, dit-il, le bruit se répandit dans le monde qu’il y avait en Brabant une fille nommée Ludwige qui rayonnait d’une sainteté merveilleuse et qui accomplissait de grands miracles, comme me l’ont raconté ceux qui en ont été témoins et qui l’ont vue. Du levant au couchant, depuis le nord jusqu’à la mer, on loue dans ces deux vierges (sainte Ludwige et Jeanne d’Arc) le nom du Seigneur pour la grandeur de sa bonté, lui, qui exalte les humbles et qui abaisse les orgueilleux, afin que nous reconnaissions qu’il ne choisit ni la noblesse, ni la puissance, ni les sages, ni les riches, mais qu’il porte son choix sur les faibles, lui qui vit dans sa triple unité et règne dans l’éternité.
[Saint Vincent Ferrier]
Un saint qui fleurit jusque dans les temps de Jeanne d’Arc et dont les œuvres embrassent une grande partie de la chrétienté, c’est le grand prédicateur et conquérant dans le royaume de Dieu, saint Vincent Ferrier. Issu d’une ancienne et noble race sous le ciel ardent de l’Espagne, il renonça de bonne heure aux pompes de la terre et entra dans l’ordre des Dominicains. Là sa réputation de sainteté et de science éclata si haut que le pape Benoît XIII l’appela à Avignon comme confesseur et maître du sacré palais. Mais ni les prières, ni l’offre d’un évêché, même d’un chapeau de cardinal, ne purent le retenir plus longtemps à la cour papale. À l’âge de quarante-deux ans, il demanda la 59bénédiction du souverain pontife et la mission apostolique, et ainsi il commença sa grande carrière d’héroïsme chrétien, allant annoncer de ville en ville, de royaume en royaume, la parole de l’évangile dans les églises, sur les places publiques ou en rase campagne, et rappelant au monde corrompu le jour du jugement. Il parcourut plusieurs fois les provinces d’Espagne, sa patrie, et Valence, la Catalogne, l’Aragon, Castille, Léon, Murcie, l’Andalousie et les Asturies entendirent tour à tour sa parole et admirèrent ses belles actions et ses miracles. Même un mahométan, le roi de Grenade, le fit appeler par des messagers dans son royaume mauresque, et le saint ne quitta ce pays que lorsque les conversions nombreuses qu’il y opérait donnèrent de l’inquiétude et que les grands menacèrent de se soulever contre le roi. On raconte qu’à Tolède et à Salamanque il convertit toute la synagogue et en fit une église chrétienne. Quand l’ancienne race royale des comtes de Barcelone s’éteignit en don Martin, trois prétendants s’élevèrent pour se disputer la couronne et le sceptre d’Aragon. Une guerre civile menaçait d’éclater. Pour l’éviter, les états des trois provinces du royaume se réunirent et choisirent neuf arbitres qui eussent à prononcer sur les prétentions hostiles que chacun des concurrents faisait valoir. Valence élut saint Vincent et son frère qui était Chartreux. L’heureuse issue de cette affaire difficile fut particulièrement attribuée à la sagesse et à la considération dont il jouissait. Ces arbitres le chargèrent unanimement de proclamer le nom du nouveau roi au peuple dans l’attente, et le peuple lui répondit avec des cris de joie : Bonheur et gloire et longue vie à don Ferdinand notre nouveau roi !
Il parcourut aussi la France en prêchant partout, depuis les Pyrénées le long de la mer et le long du Rhin, à travers la Lorraine, la Bourgogne, la Flandre et la Normandie. Comme, avant lui, saint Bernard avait visité la vallée d’absinthe, il descendit aussi dans la vallée de la corruption au milieu de ses hommes sauvages et impies ; et, depuis son passage, on ne l’a plus appelée que la vallée de la pureté. Il traversa les ravins et les montagnes de la Suisse et les gorges de la Savoie. Il passa les Alpes au milieu des rigueurs de l’hiver, et se rendit, par les villes de la Lombardie, à Florence. Le roi Henri IV l’appela à Londres, et le saint prêcha en Angleterre, en Écosse et en Irlande. Il alla, sans se donner le moindre repos, jusque dans l’île lointaine de Majorque. Ainsi il continua son œuvre sainte pendant vingt années. L’empereur lui demandait des conseils. Un grand nombre de rois et de princes l’invitaient. Le pape et le concile lui envoyaient des messages et 60invoquaient le secours de ses lumières. Les populations l’accueillaient partout comme un apôtre en grande pompe et en grande vénération. Mais en tout lieu il observait rigidement la règle de son ordre. Pas une seule fois il n’accepta une aumône, si ce n’est ce qu’il fallait pour sa nourriture quotidienne. Souvent il était forcé d’interrompre ses sermons à cause des sanglots de ses auditeurs. Les riches, après l’avoir entendu, donnaient leurs biens aux pauvres. Toutes les inimitiés se composaient à sa voix. Des notaires le suivaient pour dresser acte authentique des différends qu’il arrangeait. De grandes processions de pécheurs repentants l’accompagnaient quand il quittait un endroit, et l’on compte par milliers les hérétiques et les infidèles qu’il gagna au christianisme. Il mourut, en l’an 1417, à Vannes en Bretagne, en récitant les psaumes de la pénitence. Pendant plusieurs années on conserva religieusement à Toul en Lorraine, la chaire où il prêcha dans la patrie de Jeanne d’Arc.
[Saint Jean de Capistran]
Avec un succès presque égal à celui avec lequel saint Vincent enseignait l’occident de l’Europe, le disciple de saint Bernard de Sienne, saint Jean de Capistrano [Capistran] semait dans l’orient de l’Europe la parole du Seigneur. Fils d’un gentilhomme angevin, et né dans les Abruzzes en l’an 1385, il entra, après d’amères contrariétés, dans l’ordre des Franciscains. Il fut employé par quatre papes dans des affaires de la plus haute importance. Il visita tour à tour l’Italie, la France, les pays de l’empire Germanique, l’Autriche, la Bavière, la Thuringe, la Franconie, la Saxe, la Souabe, la Silésie, la Moravie, la Bohême, la Pologne, la Hongrie, la Valachie, et même la Russie. Bien qu’il prêchât en langue latine et qu’il se servit d’un interprète, un concours immense de peuple affluait pour l’entendre. On l’attendait souvent, pendant des heures entières, au milieu du froid et de la neige. Cent mille hommes composèrent, dit-on, son auditoire à Erfurt. À Belgrade il rendit à la chrétienté le même service qu’à Orléans Jeanne d’Arc rendit à la France. Car ce furent l’épée d’Huniade, le chevalier blanc de Valachie, et la voix de ce frère qu’on vit, la croix à la main, parcourir les rangs des chrétiens et inspirer aux combattants le courage et le mépris de la mort, qui défendirent contre Mahomet II ce grand boulevard de la chrétienté et qui refoulèrent les armes des infidèles au moment où elles menaçaient d’inonder tout l’Occident.
[Frère Richard]
Précisément au même temps où Jeanne d’Arc apparut, il y eut plusieurs prédicateurs qui allaient en France de ville en ville et exhortaient le peuple à renoncer à sa vie de péchés et à apaiser, 61par la pénitence et le repentir, la colère de Dieu qui châtiait si rudement le pays. Parmi ceux-là se distinguait surtout un disciple de saint Vincent. Il s’appelait le frère Richard et était un homme merveilleux auquel nous reviendrons plus bas. Dans un de ses sermons tenus à Paris, il annonça la venue de l’Antéchrist et que de grandes merveilles s’accompliraient en l’an 1430.
Les mobiles Parisiens furent tellement saisis et terrifiés de ces paroles qu’un bourgeois écrivit sur son journal que le peuple avait été plus édifié par onze sermons de ce frère qu’il ne l’avait été par tous ceux que les prédicateurs avaient tenus, depuis un siècle, à Paris.
Quand le peuple, dit-il, sortait d’un de ses sermons, il se trouvait édifié et contrit au point que, en moins de deux ou trois heures, on voyait plus de cent feux allumés où les hommes jetaient leurs cartes, leurs dés, leurs jeux de hasard, toutes les choses enfin qui portent à la colère et au blasphème et qui peuvent exciter la soif du gain.
Les femmes livraient aux flammes leurs vaines parures, les queues de leurs robes et les hautes cornes qu’elles portaient sur la tête et qui souvent les forçaient à se baisser pour entrer dans les portes. Frère Richard parvint à la fin à mettre le peuple en telle excitation, que les Anglais commencèrent à avoir peur de lui et lui ordonnèrent de quitter aussitôt la ville, vers l’époque où Jeanne d’Arc se trouvait auprès du roi. À son départ, toute la ville de Paris fut en larmes.
[L’imitation de Jésus-Christ]
Vers ce même temps, il arriva que le livre si célèbre de l’imitation de Jésus-Christ commença à être plus généralement connu.
Vanité, vanité, disait-il, tout n’est que vanité, hormis d’aimer Dieu et de ne servir que lui seul.
Il montrait aux hommes, dans leur intérieur, un asile calme et saint où ils peuvent trouver toujours un refuge assuré contre toutes les misères de la terre ; et plus qu’aucun autre livre sorti d’une plume humaine, il a, depuis, trouvé l’entrée de tous les cœurs, comme il la trouve encore au jour d’aujourd’hui. Il a été réimprimé un nombre infini de fois. On compte mille éditions en latin, langue dans laquelle il fut originairement écrit. On connaît deux mille éditions de la traduction française, et ainsi en proportion dans toutes les langues, même celles de l’Asie. Tous les pays se sont disputé la gloire d’avoir donné le jour à l’auteur de cet admirable livre, comme autrefois les villes grecques d’avoir produit le chantre du siège de Troie.
Mais, si, au milieu de tous ces phénomènes, l’apparition de Jeanne d’Arc n’avait rien d’inusité, elle était aussi peu inattendue. Car, comme il arrive ordinairement dans ces moments d’attente 62inquiète qui précèdent les événements d’où dépendent, pour des siècles tout entiers, les destinées des nations, un vague pressentiment de l’avenir s’était élevé dans l’esprit du peuple, et il s’était fait des prédictions de tout genre, les unes claires les autres plus obscures. Jeanne, d’après le témoignage solennel de son hôtesse, lui avait elle-même demandé si elle n’avait pas connaissance d’une prophétie selon laquelle la France serait précipitée vers sa ruine par une femme (la reine Isabelle) et serait sauvée par une jeune fille des frontières de la Lorraine. L’hôtesse en fut profondément émue, car elle s’en souvenait parfaitement, et, depuis, elle s’était mise à croire avec beaucoup d’autres à la mission de Jeanne. En outre, comme le docteur Jean Érault avait entendu dire, une femme s’était présentée devant le roi en lui disant qu’il lui avait été révélé que de grands désastres et de rudes afflictions tomberaient sur la France ; que, dans le grand nombre de ses visions merveilleuses, elle avait vu, entre autres, une grande quantité d’armés, et que, croyant qu’elles lui étaient destinées, elle s’en était effrayée ; mais qu’on lui avait dit qu’elle avait à être tranquille, que ces armes n’étaient pas pour elle, mais pour une jeune fille qui viendrait plus tard et qui délivrerait la France de la domination de ses ennemis.
[La prophétie de Merlin]
Un autre témoin rapporta aussi qu’il avait lu dans un vieux livre signé du nom de Merlin, qu’une jeune fille arriverait de la forêt de chênes des contrées de la Lorraine. Cette prophétie se divulgua parmi tout le peuple, et nous la connaissons par une foule d’autres témoignages.
À Orléans même, la nouvelle était déjà généralement répandue qu’une jeune bergère, vulgairement connue sous le nom de Pucelle et accompagnée de plusieurs gentilshommes de son pays, frontière de la Lorraine, avait traversé la ville de Gien ; qu’elle voulait, comme elle l’avait annoncé, se présenter devant le noble dauphin Charles et qu’elle venait, au nom du Seigneur, pour secourir la bonne ville d’Orléans. Le comte de Dunois affirma lui-même que, longtemps avant l’arrivée de Jeanne à Orléans, ce bruit était généralement connu.
63Chapitre XI Comment le roi et son conseil reçurent la Pucelle à Chinon
Le jour même où Jeanne demanda la permission de se présenter devant le roi, elle entra à Chinon. Elle avait parcouru des routes, que les ennemis et les voleurs rendaient dangereuses ; elle avait traversé des rivières profondes ; rien n’avait pu l’arrêter ; et, maintenant qu’elle était parvenue au but désiré de ses souhaits, le premier obstacle se dressait devant elle.
La grande détresse où l’on se trouvait avait brisé tous les courages. Même les serviteurs les plus fidèles de la patrie désespéraient de réussir. Aussi, toutes les assurances de Jeanne ne leur parurent que le produit d’un cerveau dérangé. Ils se refusaient à croire que les destinées du plus magnifique royaume de la chrétienté reposassent dans des mains pour ainsi dire assez méprisables, pour que le faible bras d’une jeune fille inconnue et ignorante pût mettre un terme à des désastres auxquels les plus sages conseillers de la couronne se sentaient incapables de porter remède et pour lesquels les plus braves chevaliers avaient inutilement répandu leur sang dans tant de batailles. Ainsi Jeanne ne réussit pas mieux à la cour qu’elle n’avait réussi chez le capitaine de Vaucouleurs.
Le roi manda devant son conseil les deux chevaliers qui accompagnaient Jeanne, celui de Metz et celui de Poulengy, et les fit interroger en sa présence. Ils racontèrent ce qu’ils savaient de la Pucelle, et dirent avec quel bonheur ils avaient accompli leur long voyage par des routes aussi dangereuses. Après cela, on discuta vivement dans le conseil la question de savoir s’il convenait à la dignité du roi et s’il pouvait être permis d’admettre et d’entendre la prophétesse inconnue. Les seigneurs enfin résolurent que les conseillers ecclésiastiques du roi interrogeraient d’abord la jeune fille sur son état et sur le but de son voyage, et qu’on se déciderait, d’après ses réponses, à une résolution ultérieure.
Les prélats firent ce qui leur était ordonné. La Pucelle leur fut amenée par les deux chevaliers, et ils lui adressèrent un grand nombre de questions. Mais Jeanne ne leur répondit qu’une seule chose, c’est-à-dire, qu’elle devait parler au roi. Seulement quand le roi lui eut fait ordonner de répondre, elle déclara qu’elle était 64venue par l’ordre du roi du ciel pour l’accomplissement de deux choses, d’abord pour délivrer de ses ennemis la place forte d’Orléans, ensuite pour conduire le roi à sa bonne ville de Reims pour y recevoir le sacre et la couronne.
Après cette déclaration, les conseillers du roi ne furent pas plus d’accord qu’auparavant. Les uns dirent qu’on ne devait ajouter aucune foi à ces paroles. Les autres furent d’avis qu’il fallait au moins l’entendre, puis qu’elle se disait envoyée de Dieu et demandait à parler au roi. Charles lui-même ne savait à quoi se résoudre.
Il fut donc décidé qu’on la soumettrait de nouveau à un interrogatoire plus scrupuleux encore, et qu’on s’informerait, au pays d’où elle venait, de sa réputation et de sa manière de vivre.
On lui assigna, en attendant, pour demeure le château de Coudray, sous l’intendance du sire de Gaucourt, grand-maître d’hôtel du roi. Jeanne s’affligeait profondément de ces longs retards et priait Dieu avec ardeur. Un page, qu’on avait mis à son service, témoigna plus tard qu’il la vit fréquemment agenouillée et souvent en larmes et qu’il lui sembla toujours qu’elle adressait de ferventes prières au ciel. Elle ne parlait jamais que de Dieu. Les principaux seigneurs de la cour accoururent visiter la miraculeuse fille des champs, et elle pénétra d’émotion tous ceux qui furent témoins de sa profonde piété, de son humilité si douce, et qui virent son caractère ouvert, plein de courage et de simplicité, enfin son inébranlable confiance dans la mission que le ciel lui avait donnée. Ainsi on crut de plus en plus quelle était inspirée de Dieu, comme elle le disait.
Ce qui est surtout remarquable, c’est que déjà, vers ce temps, deux gentilshommes de la ville assiégée, le sire de Villars et Jamet de Tilloy [Tillay], arrivèrent auprès du roi à Chinon, par ordre du comte Dunois, le bâtard d’Orléans, pour apprendre ce qui en était du bruit qui se répandait au sujet de la jeune fille que Dieu envoyait pour le salut du royaume.
Après avoir discuté pendant deux longues journées, on résolut enfin, la troisième, que la Pucelle serait amenée devant le roi. Il arriva, selon le témoignage de frère Jean Pasquerel, qu’au moment où elle entrait au château, un cavalier la regarda et se mit à se moquer d’elle d’une manière peu honnête. Il renforça son langage inconvenant par un jurement blasphématoire.
— Ha ! s’écria la Pucelle plus blessée de ce blasphème que du langage outrageant proféré contre elle, tu renies Dieu et tu es pourtant bien près de ta fin !
Une heure s’était à peine écoulée que la parole 65prophétique de Jeanne s’accomplit ; le malheureux tomba dans l’eau et se noya.
Cependant le roi, assailli de mille objections, était redevenu irrésolu ; et ce ne fut que l’idée de ce voyage si dangereux et si miraculeusement accompli, qui put le retenir de la renvoyer sans l’avoir entendue.
Ce fut le soir que Jeanne, conduite par le comte de Vendôme, fut introduite. Cinquante flambeaux éclairaient la salle. Toute la cour, plus de trois cents chevaliers, des membres de toutes les plus nobles familles de la France, les plus hauts dignitaires de la couronne, tous splendidement vêtus, s’y trouvaient rassemblés. Le roi, vêtu avec une simplicité extrême, s’était placé à l’écart et assez loin de ses seigneurs ; car il voulait voir si la Pucelle reconnaîtrait celui auquel, selon ses propres paroles, Dieu l’avait envoyée. Les deux gentilshommes d’Orléans y étaient aussi présents.
La Pucelle, calme et sans se déconcerter au milieu de toute cette pompe, s’avança droit vers le roi. Car elle avait déjà vu en face la figure rayonnante des princes du ciel, et maintenant elle venait porter secours à un prince brisé et humilié de la terre.
Jeanne avait alors dix-sept ans. Elle était d’une belle taille, bien faite, et grande pour une personne de son sexe. Elle était fort blanche, avait des yeux noirs ; et ses cheveux, selon l’usage alors pratiqué par les chevaliers, étaient coupés courts et en rond. Elle était d’une grande vivacité et d’une force extraordinaire de corps, audacieuse et habile à manier les armes comme le meilleur chevalier. Modeste et chaste, elle était sobre de paroles. Mais, s’agissait-il de sa mission divine, son langage était riche et abondant, fort et enthousiaste, comme celui d’une prophétesse. Les traits de son visage étaient fins et présentaient l’expression de la douceur et d’une piété toute dévouée à Dieu. Dans tout son être rayonnait quelque chose de divin, selon l’expression littérale d’un témoin oculaire. Elle s’avançait ainsi, revêtue d’un costume de chevalier, et elle salua humblement le roi, devant lequel elle s’agenouilla, conformément à l’usage, en embrassant ses genoux et en lui disant d’une voix douce et mélodieuse :
— Noble roi, Dieu vous donne une vie longue et heureuse !
Charles répondit :
— Je ne suis pas le roi. Le roi le voilà.
Et, en disant ces mots, il désigna l’un des assistants.
— Au nom du Seigneur, répliqua Jeanne, c’est vous et pas un autre.
66Puis, le roi l’interrogeant sur son nom et sur ses intentions :
— Je m’appelle Jeanne la Pucelle, répondit-elle, et j’ai été envoyée ici de la part de Dieu, pour vous porter secours, noble sire, à vous et à votre royaume. Le roi du ciel vous mande par ma voix que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims et que vous deviendrez le vicaire du roi du ciel, ce que tout vrai roi de France doit être.
Sur cela, le roi la prit à part et parla avec elle à voix basse. Il lui adressa un grand nombre de questions et il fut fort content des réponses qu’elle lui faisait, comme les assistants s’en aperçurent visiblement à la gaîté qui brillait sur son visage, sans cependant comprendre de quoi il s’était agi entre eux. Ainsi s’accomplit ce que les voix saintes avaient prédit à la Pucelle, c’est-à-dire qu’elle n’avait qu’à aller avec courage et résolution ; car il se ferait un beau signe devant le roi, afin qu’il ajoutât foi à ses paroles. Voici à quoi ce signe se rapporte. Du temps de la Pucelle, on savait généralement, et ceci nous est confirmé par les témoins et par les historiens, que, dans cet entretien, Jeanne dit au roi un grand secret, dont, selon Charles VII lui-même, lui et Dieu seuls pouvaient avoir connaissance. Les ennemis de la Pucelle insistèrent vainement plus tard, pour l’engager à dire ce que c’était. Elle dit elle-même à l’aumônier du roi, à propos de cet entretien, quelle avait répondu à beaucoup de questions que le roi lui avait adressées, puis elle ajouta :
— Je te dis, de la part de mon-Seigneur, que tu es l’héritier légitime de la France et le fils légitime du roi.
[Récit de Pierre Sala]
Tout le mystère consiste en ce peu de mots, mais les contemporains de la Pucelle n’en comprirent pas le sens caché, comme nous ne le comprendrions pas nous-mêmes, si un étrange hasard ne nous en avait pas procuré la solution.
À la bibliothèque royale de Paris se trouve un ancien manuscrit, contenant le récit des faits et gestes les plus remarquables de plusieurs empereurs et rois. L’auteur de ce livre s’appelait Sala et il vivait peu de temps après Jeanne d’Arc. Il avait été attaché par Charles VIII en qualité de panetier à la cour du beau-fils de ce prince, et c’est là qu’il apprit ce secret d’un vieux chevalier qui avait joui, dans sa jeunesse, d’une très grande faveur auprès du roi Charles VII, lequel le lui avait confié lui-même. Sala raconte cette histoire avec une naïveté extrême dans les termes suivants :
Quand le roi Charles VII se trouva en telle détresse qu’il ne lui resta plus d’autre asile que Bourges ou un château situé 67dans les environs, Notre Seigneur Dieu lui envoya une simple jeune fille, par les conseils de laquelle il fut rétabli en toute sa puissance. Et, comme il pourrait se trouver aucunes gens qui vissent avec déplaisir que le roi eût pu ajouter foi à ce qu’elle lui dit, sachez qu’elle lui apporta, de la part de Dieu, un message par lequel elle lui révéla un secret qu’il tenait celé en son cœur, de telle façon que le roi ne l’avait jamais confié à personne, si ce n’est à Dieu dans ses prières. C’est pourquoi le roi, entendant dire par cette jeune fille des choses qu’elle n’avait pu savoir que par une inspiration divine, lui remit entre les mains toutes ses volontés et tout son pouvoir.
C’est à Plessis-les-Tours [Plessis-lèz-Tours] que le beau-fils du noble roi Charles VIII fut élevé par les soins d’un vieux chevalier de très haute lignée, nommé Guillaume Gouffier, sire de Boissis [Boisy]. Le roi lui avait confié son fils comme à un homme d’une grande fidélité et d’une grande bravoure. J’accompagnais volontiers le chevalier quand il allait se promener dans la forêt, et je l’aimais tant, qu’il m’était impossible de le quitter. Car on n’entendait de sa bouche que de belles histoires d’où je tirais beaucoup d’utiles enseignements. Il avait été à Jérusalem et près de sainte Catherine sur le mont Sinaï, dont il me raconta mainte chose merveilleuse, tandis que, de mon côté, je lui parlais de mon voyage dans la Barbarie où j’avais vu plus d’une merveille. Entre autres choses il me raconta le secret dont il avait été question entre le roi et la Pucelle, et il était bien à même d’en être parfaitement instruit, car, dans sa jeunesse, le roi l’avait tenu en telle faveur qu’il ne laissait coucher à ses côtés aucun autre que ce chevalier.
Or, dans cette grande confiance, comme je vous disais, le roi lui révéla les paroles que la Pucelle lui avait dites et que je rapporterai ci-après. Il est vrai que ce bon roi Charles, aux jours de ses malheurs, se trouvait en si rude détresse qu’il ne savait plus à quoi se résoudre et ne pensait plus qu’à mourir. Car, comme je l’ai déjà dit, il était entièrement enveloppé par ses ennemis. Or, comme il allait ainsi songeant que ce serait bientôt fait de lui, il entra, un matin, seul dans sa chambre à coucher, et éleva son cœur à Dieu dans une fervente prière sans qu’il la prononçât par les lèvres. Il le suppliait humblement de lui accorder, — s’il était réellement le véritable héritier, issu de la noble maison de France, et que le royaume lui appartînt légitimement, — secours et protection, ou de vouloir au pis-aller lui faire la grâce de ne pas le laisser mourir en captivité, mais de l’aider à se sauver heureusement en Espagne ou en Écosse, où habitaient les anciens frères 68d’armes et alliés des rois de France, et où, pour cette raison, il voulait chercher un asile.
Ainsi, à cette prière secrète, à ce doute émis par le roi, dans l’intimité de son cœur, sur la légitimité de sa naissance, ces paroles de la Pucelle qu’elle communiqua elle-même à l’aumônier et qu’elle déposa plus tard en justice, furent une réponse éclatante : Je vous dis, de la part de mon Seigneur, que vous êtes l’héritier légitime de la France et le fils du roi.
Le roi n’en fut si profondément frappé que parce qu’elle ne pouvait savoir cela que par l’inspiration de Dieu. Et il est fort naturel que Jeanne gardât un silence si constant sur ce grand signe que Dieu lui avait accordé ; car si les Anglais avaient su que le roi, connaissant la légèreté de sa mère, doutât lui-même de la légitimité de sa naissance et de ses droits au trône, ils auraient sans doute mis à profit cette circonstance pour anéantir complètement aux yeux des Français le peu de considération dont il jouissait encore. Mais ce qui n’est pas moins merveilleux que ce secret lui-même, c’est la manière dont il plut à la Providence de nous le conserver et la façon étrange dont le naïf récit de Sala, simple panetier de la cour du petit-fils du roi Charles, et le dire de la Pucelle le confirment chacun de leur côté.
Au reste, dans toute cette entrevue, elle se conduisit avec tant de convenance et de réserve que, selon les uns, c’était comme si elle avait été élevée toute sa vie au milieu des habitudes de la cour, tandis que les autres ne voyaient en elle qu’une pauvre et humble bergère.
Maintenant le roi savait que cette jeune fille, qui lisait dans l’avenir et qui connaissait les plus secrètes pensées du cœur, était animée d’un esprit miraculeux. Seulement il ne savait pas si cet esprit venait du ciel ou de l’enfer, avec lequel elle pouvait avoir des rapports condamnables et illicites. Il résolut donc, avant de lui confier une armée, comme elle le désirait, de faire examiner plus scrupuleusement la chose et de demander à cet égard le conseil des hommes les plus sages et les plus considérés du royaume.
Lui-même eut encore plusieurs entretiens avec Jeanne, et de plus en plus se répandit dans tout le pays le bruit qu’elle était envoyée de Dieu. Le duc d’Alençon, dont le père avait, à la bataille d’Azincourt, fait tomber la couronne d’or du casque du roi Henri et dû payer de sa vie ce fait héroïque, se livrait précisément à la chasse aux cailles quand son bailli vint lui annoncer la nouvelle qui courait de bouche en bouche.
69Le duc se rendit aussitôt à Chinon où il trouva la Pucelle auprès du roi ; et, quand le roi dit à Jeanne : Voici le duc d’Alençon
, elle répondit :
— Qu’il soit le bienvenu ; plus il y a de princes du sang royal de France, mieux c’est.
Le lendemain au matin, le duc apprit comment, entre autres choses, la Pucelle réclamait du roi qu’il offrit son royaume entre les mains du roi du ciel, disant que le roi du ciel ferait pour lui, selon cette offrande, comme il avait fait pour ses ancêtres et le rétablirait dans toute sa puissance.
À midi, quand on se fut levé de table, le roi et le duc allèrent se promener dans la prairie devant le château. Tout à coup ils avisèrent Jeanne, qui, une lance à la main et avec l’adresse et la légèreté d’un cavalier exercé, passait à cheval devant eux. Le duc, frappé de joie et d’étonnement, lui fit présent d’un beau cheval de guerre.
Les deux messagers d’Orléans s’en retournèrent, tout réjouis des choses merveilleuses qu’ils avaient vues et entendues, pleins de belles espérances et d’enthousiasme, à leur garnison réduite à la plus douloureuse extrémité. Le bon Dunois, à leur retour, fit aussitôt convoquer tous les habitants, et les messagers racontèrent tout ce qu’ils avaient vu et entendu de la Pucelle à la cour du roi, et dirent quelle viendrait pour délivrer la ville et conduire le roi à Reims où l’attendaient le sacre et la couronne.
Chapitre XII Des longs interrogatoires que la Pucelle eut à subir à Poitiers
D’après l’ordre du roi, Jeanne fut de nouveau interrogée sur ses desseins par une honorable assemblée, à laquelle assistèrent, entre autres, quatre évêques et le duc d’Alençon. Elle leur répondit de nouveau qu’elle venait de la part de Dieu et que les voix célestes lui avaient révélé ce qu’elle eût à faire pour accomplir les ordres de Dieu.
Il paraît que tous ces hommes ne purent en venir à prononcer une décision dans une affaire aussi importante. Ils craignaient les railleries des ennemis. L’évêque de Reims surtout ne pouvait croire aux promesses de la Pucelle. Ainsi on résolut de la conduire à Poitiers. Là se trouvaient, depuis que Paris était tombé 70entre les mains des Anglais, un parlement et une université, où l’un comptait un grand nombre de savants, de docteurs et de maîtres, qui devaient l’examiner et l’interroger de nouveau.
Si l’on soumit la chose à un examen aussi scrupuleux, ce fut à raison. Car c’eût été agir avec la plus condamnable et la plus impardonnable légèreté que de confier sur une simple parole, les destinées du royaume aux mains d’une jeune fille inconnue. Mais, si tout a ses bornes, la prudence a les siennes aussi ; et les plus sages ne sont pas toujours ceux qui ont les yeux les plus clairvoyants pour les choses de la vie, car souvent ils ne savent plus distinguer le soleil de la lune. Aussi la Pucelle s’effraya au fond du cœur des cent mille objections savantes qu’on ne manquerait pas de lui faire.
— Au nom du ciel, disait-elle en chemin, je sais bien que j’aurai un rude travail à Poitiers où l’on me conduit. Mais le Seigneur me viendra en aide, c’est pourquoi allons au nom du Seigneur.
Le roi se rendit aussi à Poitiers.
Et ainsi fut convoquée, en cette ville, d’après l’ordre du conseil du roi et sous la présidence de l’archevêque de Reims, comme chancelier du royaume, une grande et solennelle assemblée de docteurs, de professeurs et de bacheliers, versés dans les livres saints et dans le droit civil et ecclésiastique, afin d’examiner la doctrine et la foi de cette jeune fille qui se disait envoyée de Dieu pour rétablir le roi dans sa puissance. Ils étaient appelés à déclarer au roi si elle disait vrai et s’il pouvait en bon chrétien accepter le secours qu’elle lui offrait.
En conséquence l’assemblée se réunit dans la demeure de la Pucelle qu’on avait placée sous la surveillance de la femme d’un avocat royal, qui jouissait de la meilleure réputation.
Quand tous furent réunis dans la salle, Jeanne prit place au bas bout du banc et leur demanda ce qu’ils désiraient.
Alors l’un d’eux prit la parole au nom de tous et lui dit qu’ils étaient venus parce que, comme ils l’avaient appris, elle avait donné air roi l’assurance que Dieu l’avait chargée d’une mission pour lui. Puis les professeurs, les docteurs et les bacheliers commencèrent, l’un après l’autre, à lui démontrer d’une manière claire et précise, par toutes sortes de preuves savantes, qu’on ne pouvait aucunement ajouter foi à ce qu’elle avançait.
Mais Jeanne ne se laissa point embarrasser par tout cela et leur donna à toutes leurs preuves, à leurs questions et à leurs sophismes, des réponses si bonnes et si belles, que les professeurs et les docteurs secouèrent la tête et furent d’avis qu’un savant docteur n’aurait pu mieux répondre. Mais quand elle vint à parler de sa 71mission divine et leur raconta comment les anges et les saintes lui avaient apparu quand elle menait paître son troupeau dans son pays et l’avaient instruite de la grande miséricorde de Dieu envers la France ; comment tout cela lui avait arraché des larmes, et comment les saintes lui avaient commandé d’aller trouver le capitaine de Vaucouleurs et lui avaient promis qu’elle achèverait heureusement le dangereux voyage vers le roi ; elle montra dans ses paroles tant d’enthousiasme, d’élévation et de dignité, que les savants furent étonnés d’entendre une jeune fille des champs, simple et ignorante, proférer tant de choses merveilleuses, grandes et belles, répondre avec tant de sagesse et d’intelligence à toutes les questions et combattre tous les doutes.
Mais, quand ils recommencèrent à lui démontrer par toutes sortes de livres et d’écrits, qu’on ne pouvait ajouter foi à ses paroles, elle écouta avec calme leurs longs discours, depuis le commencement jusqu’à la fin, et leur dit :
— Dans les livres de Dieu, qui est mon Seigneur, il y a plus que dans les vôtres.
Dans cet interrogatoire elle leur prédit aussi quatre choses ; la première, c’était que la puissance des Anglais serait brisée et Orléans délivré ; mais, pour accomplir cela, le roi devait lui donner des hommes d’armes, et elle devait d’abord inviter les Anglais à se retirer de bonne grâce. La deuxième chose qu’elle leur prédit, c’était que le roi serait sacré à Reims ; la troisième, qu’il rétablirait sa domination à Paris ; et enfin la quatrième, que le duc d’Orléans reviendrait de la captivité où il gémissait en Angleterre.
Or, quoique ces quatre prédictions merveilleuses se soient réalisées telles que la Pucelle les proféra à Poitiers, elles parurent entièrement invraisemblables aux professeurs et aux docteurs, avant qu’elles fussent accomplies, surtout quand, pour ce qui concernait le couronnement du roi, ils songeaient que toutes les routes et toutes les places fortes, depuis Orléans jusqu’à Reims, la ville du sacre, se trouvaient aux mains des ennemis. Ils lui firent à ce sujet toutes sortes d’objections.
— Jeanne, dit l’un d’eux, vous demandez que le roi vous donne des hommes d’armes et vous affirmez vous-même que la volonté de Dieu est que les Anglais soient chassés du pays. Si cela est vrai, vous n’avez pas besoin d’hommes d’armes, car la volonté seule de Dieu suffit pour détruire leur puissance et les forcer à la retraite.
— Par mon Dieu, répliqua Jeanne, les hommes d’armes combattront, 72et Dieu leur accordera la victoire, quelque petit que soit leur nombre.
L’interrogateur fut content de cette réponse, mais aussitôt un autre, le frère Seguin, dont nous possédons les propres dépositions judiciaires, commença en ces termes :
— Dieu ne veut pas que l’on ajoute foi à vos paroles si vous ne faites pas un miracle par lequel il devienne manifeste que nous devons vous croire. C’est pourquoi nous ne conseillerons pas au roi de vous confier ses hommes d’armes, rien que sur votre dire, pour que vous les conduisiez à leur perte. Vous devriez donc nous fournir une autre preuve.
Ce fut là une objection que plus d’un trouva de la plus grande évidence. Car, si la Pucelle avait changé, sous leurs yeux, de l’eau en vin ou rappelé un mort à la vie, c’eût été là, sans doute, le moyen le plus bref de mettre fin à leurs doutes. C’est pourquoi ils se joignirent au frère Seguin pour prier instamment Jeanne de prouver sa mission par un miracle.
Mais la Pucelle répondit :
— Par mon Dieu, je ne suis pas venu à Poitiers pour faire des miracles et tenter Dieu. Conduisez-moi à Orléans. Là, je ferai le miracle pour lequel je suis envoyée. Que le roi me donne seulement des hommes d’armes, quelque peu nombreux qu’ils soient, et je pars à l’instant même.
Les interrogatoires, les questions ne finissaient pas. Car, outre que, dans les assemblées solennelles, dont la première dura plus de deux heures, on la questionnait sur toutes choses en général, chacun avait encore le droit de l’interroger en particulier. Mais ce n’était pas tout encore. Comme cela arrive ordinairement, beaucoup d’autres gens de tous les rangs, grands et petits, hommes et femmes, affluèrent de toutes parts pour voir par leurs propres yeux la bergère dont on racontait tant de merveilles.
Avant que ces gens, dit une ancienne chronique, l’eussent vue eux-mêmes, ils ne croyaient pas aux promesses de la Pucelle. Ils pensaient que rien de tout cela ne s’accomplirait, et disaient que ce n’étaient que des rêveries et de folles imaginations. Mais personne ne la quittait sans dire qu’elle était une fille de Dieu. Quelques-uns même ne départaient d’elle qu’en versant des larmes. Des dames, des damoiselles et des femmes de bourgeois vinrent la trouver et s’entretenir avec elle. Il y en eut qui pleurèrent en entendant ses réponses si bienveillantes et si pleines de douceur. Entre autres choses, elles lui demandèrent pourquoi elle ne prenait point de vêtements de femme.
Je crois bien, leur répondit-elle, 73que vous devez trouver cela étrange, et vous avez bien raison ; mais, comme je dois m’armer et servir sous les armes l’illustre Dauphin, il faut que je porte aussi les vêtements les plus convenables et les plus commodes pour cela. Puis encore, puisque je dois vivre au milieu d’hommes, je porte aussi des vêtements d’homme, afin de ne pas exciter en eux de désirs inconvenants ; et il me semble que je pourrai ainsi mieux conserver pures les pensées et les œuvres.
Il y en avait aussi plusieurs qui lui demandaient pourquoi elle donnait au roi le titre de Dauphin, c’est-à-dire prince-royal, et non le titre de roi.
— Je ne l’appellerai roi, répondait-elle, que lorsqu’il aura reçu le sacre et la couronne à Reims où je pense le conduire.
Dans cette réponse se révèle tout l’esprit religieux qui animait la jeune fille ; car, selon les anciennes idées chrétiennes et catholiques, la royauté était pour elle une dignité sainte, une mission divine. L’Église devait prononcer sur le roi ses bénédictions et le sacrer, afin que, au nom de Dieu, auquel appartient tout pouvoir dans le ciel et sur la terre, il maintint le droit et la justice et qu’il défendit et avançât, par le bras temporel, comme l’Église par le bras spirituel, le royaume de Dieu parmi les hommes confiés à sa garde.
Même ceux qui avaient été chargés par le roi d’interroger la Pucelle, firent épier ses moindres actes et ses moindres paroles par des femmes qu’on avait placées auprès d’elle et qui rapportaient tout ce qu’elle faisait et tout ce qu’elle disait. Mais tous leurs rapports ne contribuaient qu’à faire son éloge. Elles ne pouvaient rien dire d’elle, sinon qu’elle était bonne chrétienne, qu’elle menait une vie exemplaire et qu’elle n’était jamais oisive. Sa bonne hôtesse aussi se louait grandement d’elle et disait que tous les jours, après le dîner, elle s’agenouillait pour prier et passait ainsi une partie de la journée, même souvent une partie de la nuit. Souvent aussi elle se retirait dans une petite chambre qui touchait à l’appartement de l’hôtesse, et y priait pendant des heures entières.
Dans ce long et minutieux examen, la Pucelle trouva une occasion éclatante d’exercer sa patience. Car sans doute il lui fut plus facile, plus tard, de délivrer des Anglais la ville d’Orléans, que de chasser les scrupules et l’irrésolution de l’esprit des docteurs et des professeurs. Aussi l’on comprend facilement que plus d’une fois la patience dut être sur le point de lui échapper, au milieu de ces interrogatoires interminables et qui se renouvelaient sans cesse, quand elle songeait que chaque jour l’épée des ennemis 74et la famine mettaient Orléans en plus grand péril, et surtout parce qu’elle avait la certitude que le temps était fort court que Dieu lui avait accordé pour accomplir sur la terre ses œuvres merveilleuses, et qu’il dépendait uniquement des hommes de mettre à profit ou de négliger cette grâce, selon qu’ils eussent plus ou moins de foi à la miséricorde et à la puissance du Dieu.
Un jour que deux professeurs recommencèrent à lui faire cette question si souvent faite déjà, pourquoi elle était venue et qui l’avait envoyée, elle répondit :
— Écoutez ; je ne sais ni A ni B. Je viens de la part du roi du ciel pour faire lever le siège d’Orléans, et pour conduire le roi à Reims afin qu’il y soit sacré et couronné. Mais je dois d’abord écrire aux Anglais pour les engager à se retirer, car telle est la volonté de Dieu. Avez-vous de l’encre et du papier ?
Et, quand on lui eut donné du papier et de l’encre, elle se mit à leur dicter une lettre aux Anglais.
Un autre jour, frère Seguin, que la chronique représente pour un homme mordant et malicieux, lui ayant demandé en mauvais français limousin, en quelle langue la voix céleste lui parlait :
— En une langue meilleure que la vôtre, répondit-elle.
Et comme il lui demandait, après, si elle croyait aussi en Dieu, elle lui répliqua, choquée de ce soupçon :
— Plus que vous n’y croyez vous-même.
Mais surtout elle ne cessait de répéter qu’il était plus que temps d’agir.
L’évêque de Castres, Christophe de Harcourt, déclara qu’il la croyait envoyée de Dieu et que c’était d’elle que parlait la prophétie.
Enfin les savants inquisiteurs donnèrent leur avis. Ils affirmèrent, selon un témoin oculaire, qu’ils n’avaient rien vu, entendu ni reconnu en cette jeune fille, qui ne fût d’une bonne chrétienne et d’une vraie catholique, qu’ils la tenaient pour telle et que, selon leur opinion, elle était surtout une fort bonne fille. C’est pourquoi leur avis était que, vu ses bonnes mœurs, sa simplicité, sa réputation sans tache, sa vie sainte et ses réponses empreintes de tant de sagesse, il fallait considérer celles-ci comme des inspirations divines ; qu’ensuite, vu la grande détresse du roi et du royaume, dont les fidèles serviteurs désespéraient de tout secours humain et n’avaient à attendre leur salut que de Dieu seul ; vu enfin le grand péril dans lequel se trouvait la ville d’Orléans si elle n’était secourue sans délai, le roi pouvait accepter le service de cette jeune fille et l’envoyer au secours d Orléans.
[Traité de Jacques Gélu]
75Ce qui prouve la prudence et la sagesse avec laquelle le roi Charles agit en cette circonstance et surtout la difficulté avec laquelle on se rendit à la conviction que Jeanne venait chargés d’une mission divine, c’est que, non content des longs interrogatoires des savants et des célèbres docteurs de Poitiers, il voulut encore invoquer le conseil et l’avis des prélats et des hommes les plus considérés de la France. C’est ainsi que nous est parvenu l’avis de Jacques Gelu [Gélu], qui, après avoir occupé d’abord le siège archiépiscopal de Tours, monta sur celui d’Embrun et mourut la même année que la Pucelle.
À la première question qu’on lui adressa, c’est-à-dire à la question de savoir s’il pouvait convenir à la Majesté divine de s’occuper des actes individuels d’un homme ou du gouvernement d’un royaume, l’archevêque répondit : L’éternelle sagesse a dit : c’est par moi que les rois règnent et que les législateurs proclament la justice. Dieu, l’auteur et le gardien de chaque créature, les aime et les conduit toutes avec le même amour.
À la deuxième question, celle de savoir s’il ne convenait pas plus au Dieu tout-puissant d’opérer ses miracles par des anges que par des hommes, l’archevêque Jacques Gelu répondit qu’à la vérité cela convenait plus à la divinité, mais quelle s’était aussi servie des hommes pour opérer les plus grands miracles. Car Dieu n’avait-il pas même envoyé un corbeau pour nourrir Élie dans le désert ?
Quand on lui demanda s’il convenait à la Providence de charger une jeune fille d’une mission qu’il appartenait plutôt à un homme d’accomplir, il déclara qu’à la vérité l’ancienne loi, pour séparer les sexes, avait défendu aux femmes de porter des vêtements d’homme ; mais que Dieu avait révélé souvent aux femmes des choses qu’il avait tenues cachées aux hommes ; c’est pourquoi il pensait qu’une jeune fille pourrait bien conduire une armée ; que dans tous les actes de la Pucelle et dans la conclusion favorable qu’on pouvait en tirer, il était facile de voir que toute cette affaire n’était pas un prestige ni une illusion de l’ennemi du salut humain ; enfin, qu’on devait mettre les esprits à l’épreuve, et que, l’intelligence étant un don de Dieu, il fallait l’appliquer à des choses qui se fissent par l’ordre de la Providence divine.
On vit, par cet avis, que les gens d’alors, s’ils ne possédaient pas une si grande imagination par eux-mêmes, étaient cependant bien loin d’être aussi crédules que plus d’un aujourd’hui semble le croire, dans l’ignorance de son orgueil ; qu’ils y regardaient 76de près quand il le fallait, et qu’ils ne fermaient pas, comme on fait aujourd’hui, les yeux à toutes les choses miraculeuses et divines, se contentant d’en rire, sans daigner les examiner une seule fois quand il plaît à l’éternelle sagesse d’agir autrement que leur orgueil et leur intelligence étroite et aveugle ne le conçoivent.
Enfin, après que le roi Charles eut soumis la jeune fille à l’examen de sa belle-mère, la reine de Sicile, et à plusieurs autres dames, afin qu’elles s’assurassent si elle avait tenu la promesse qu’elle avait faite à Dieu de se conserver pure et chaste, et ce jugement ayant été rendu favorable à la Pucelle, le roi, bien qu’hésitant toujours, répondit dans son conseil que, dès ce moment, il acceptait les services de Jeanne et qu’il voulait l’envoyer à Orléans parce que Dieu l’avait chargée de cette mission.
[Mémoires de Pie II]
Le célèbre Æneas Sylvius, qui, environ trente ans après la mort de la Pucelle, c’est-à-dire en 1458, monta sur le trône papal sous le nom de Pie II, donne, en parlant, dans ses mémoires, des interrogatoires qu’elle eut à subir, l’éclatant témoignage suivant sur notre héroïne :
Le Dauphin, craignant d’être trompé, fit examiner Jeanne par son confesseur, l’évêque de Castres, homme distingué par sa science parmi tous les autres théologiens. Quand cet évêque l’interrogea sur sa foi, elle ne lui donna que des réponses conformes à la religion chrétienne. En scrutant ses mœurs, on ne trouva en elle rien qui ne fût de la chasteté la plus sévère et de la pudeur la plus pure. L’examen dura plusieurs jours, et l’on ne découvrit en elle rien qu’on pût regarder comme l’œuvre du mensonge, de l’hypocrisie ou des ruses de l’esprit du mal.
Telles furent les longues et dures épreuves que la Pucelle eut à subir avant d’obtenir de son roi la permission d’accomplir la volonté de Dieu, en se montrant aux ennemis l’épée à la main, à la tête de la chevalerie française.