Chapitres 24 à 28
142Chapitre XXIV Comment la Pucelle alla plus loin avec le roi et comment son épée fut rompue
Au couronnement du roi Charles la mission de la Pucelle était terminée. Il ne fallait plus de miracles désormais. La sagesse et la vaillance humaines pouvaient accomplir le reste. Jeanne avait senti elle-même que le temps était venu de suspendre son épée et sa bannière à l’autel de Reims et de déposer son armure. C’est pourquoi elle supplia le roi de la laisser retourner chez ses parents pour y finir tranquillement sa vie comme elle l’avait commencée. Mais le roi ni son conseil ne voulurent consentir à sa demande. La sagesse humaine qui avait d’abord outrageusement repoussé ses paroles prophétiques, quand elle appela aux armes les chevaliers français, et qui ne l’avait suivie qu’avec hésitation, cette même sagesse refusait maintenant de la laisser partir, quoique Jeanne elle-même déclarât sa mission finie. Les seigneurs songèrent prudemment à tirer tout l’avantage possible de la grande considération dont elle jouissait à cause des événements merveilleux qu’elle avait accomplis. C’est pourquoi ils insistèrent tant, qu’elle se laissa convaincre par les ordres du roi et consentit à rester. Mais, dès ce moment, la position de la pauvre enfant fut tout autre qu’elle n’avait été auparavant. Le pouvoir de Dieu s’était retiré d’elle. Elle pouvait encore, il est vrai, combattre avec fidélité et courage, et sacrifier son sang dans les batailles pour son roi, et monter sur le bûcher pour attester la vérité de sa mission divine. Mais elle n’était plus certaine de gagner une victoire. Les portes de l’avenir ne lui étaient plus ouvertes. Aussi, elle n’opposa plus, comme auparavant, au conseil trompeur des hommes son conseil comme la volonté infaillible de Dieu exigeant que tous s’y soumissent aveuglément. Ce fut une chose douloureuse et triste à voir que la Pucelle se traînant à la suite des armées et répandant son sang dans une lutte à laquelle elle n’était plus appelée, tandis qu’elle n’aspirait qu’à la calme solitude de son village. Mais c’est précisément cette différence qui peut fournir la preuve la plus irrécusable qu’elle reçut d’en haut sa mission première, et c’est pour cela que nous ne devons pas la perdre de vue.
De Reims le roi se dirigea avec toute son armée à Paris, et, pendant sa marche, partout les villes et les châteaux lui ouvrirent avec joie leurs portes ou lui envoyèrent des députés pour lui offrir 143leur soumission. Pendant que Château-Thierry négociait sa soumission, qui ne fut pas médiocrement hâtée par le bruit qui se répandit qu’on avait vu comme à Troyes, voltiger des abeilles autour de la bannière de la Pucelle, on apprit tout à coup la nouvelle de l’approche des Anglais. L’armée en fut prise d’une grande inquiétude. Mais l’intrépide Pucelle l’encouragea et lui dit que ce n’était qu’une fausse nouvelle, comme c’était en effet. Alors la ville se rendit, et la forte garnison anglaise qui l’occupait s’en retira.
Combien la Pucelle, en ses jours de bonheur, tenait au lieu de sa naissance, elle le manifesta à Château-Thierry ; car la pieuse fille qui ne désirait rien pour elle, demanda au roi, pour les pauvres villages de Domrémy et de Greux, une complète exemption des tailles. Ce document, que l’on conserve encore à Greux, est conçu en ces termes :
[Lettre d’exemption d’impôts accordée aux habitants de Greux et de Domrémy]
Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, au bailli de Chaumont, aux préposés des tailles, gabelles et aides et à tous les employés et serviteurs, salut ! Nous vous faisons savoir que, en faveur et d’après le désir de notre très aimée Jeanne, la Pucelle, et à cause des grands, éminents, distingués et utiles services quelle nous a rendus, en aidant à nous rétablir dans notre puissance, et qu’elle nous rend encore, nous avons accordé et accordons par les présentes aux habitants et manants des villages de Greux et de Domrémy, dans le bailliage de Chaumont en Bassigny, où ladite Jeanne prit naissance, décharge complète et exemption de toutes tailles, gabelles et aides, pour le présent et pour l’avenir. C’est pourquoi nous vous ordonnons et vous requérons de laisser lesdits habitants et manants jouir librement et complètement de cette franchise, de ne leur imposer ni laisser imposer aucune charge, ni au présent ni à l’avenir ; et, si on les impose en quoi que ce soit, chacun de vous aura le droit de les en laisser libres et francs, car telle est notre volonté et nous voulons qu’il soit ainsi fait, sans égard à aucune disposition et modification contraire. Donné à Château-Thierry, le dernier jour de juillet, en l’année de grâce mil quatre cent vingt-neuf, de notre règne la septième.
Il faut le dire, à l’honneur des rois de France, cette grâce, que le roi Charles VII, dans sa reconnaissance, consacra à Château-Thierry par un acte solennel le dernier jour de juillet 1429, fut continuée par tous ses successeurs aux habitants de Domrémy et de Greux, jusqu’en l’année 1600. En cette année Louis XIII la confirma de nouveau le 28 juin, et cet antique et bel usage fut 144observé jusqu’aux temps déplorables de la révolution française, qui, en anéantissant tant d’autres choses, anéantit aussi le souvenir sacré d’un des faits les plus beaux et les plus merveilleux de l’histoire de France. Jusqu’à cette époque de destruction, on trouve, dans les registres des tailles en France, les pages relatives à Greux et à Domrémy laissées en blanc, et l’on n’y lit, au lieu des acquits de payement, que ces deux mots écrits pour mémoire : Rien : la Pucelle. Et, en vérité, la Pucelle s’était suffisamment acquittée par son sang. Mais ce qui peut servir d’exemple à tout homme, même à celui qui n’est pas roi, c’est que cette reconnaissance dura environ quatre siècles et fut un bienfait constant à ses pauvres compatriotes.
Cependant plus le roi s’approchait de sa capitale infidèle, plus la consternation y devint grande. Les habitants récoltaient la peur avant qu’elle fût mûre, et s’enfuirent avec leur bien et leur avoir. Le duc de Bedford joignit son armée à celle du cardinal de Winchester et marcha avec douze mille hommes à la rencontre du roi. De Montereau il envoya sa lettre de défi, dans laquelle il demandait au roi avec un orgueil incroyable la paix ou le combat et se répandit en vils outrages contre la Pucelle. Le roi dit d’un ton moqueur au héraut qui lui apporta cette lettre :
Ton armée aura peu de peine à me trouver, car c’est moi précisément qui te cherche.
Pendant toute la journée il attendit sur le champ de bataille le duc avec son armée. Mais Bedford ne se montra point, car il tint pour plus prudent de se retirer et de défendre la capitale menacée. Alors il s’éleva un différend dans le conseil du roi. Les uns voulaient marcher droit sur Paris dont la route leur était ouverte. De son côté, le roi suivit un autre parti et se décida pour la retraite. Mais à la joie de tous les braves chevaliers, les Anglais, par une ruse de guerre, leur coupèrent aussitôt l’unique passage de la Seine qui fût resté libre. Et ainsi le roi Charles fut forcé de s’avancer malgré lui sur Paris.
De toutes parts les villes et les campagnes se soumirent au roi, qui, sur toute sa route, fut accueilli par le peuple enthousiaste, au cri de :
— Noël ! Noël !
Dans tous les lieux où il apparaissait, lui ou son héraut d’armes, on venait au devant de lui en procession, avec la croix et les bannières, en le saluant de ces cris :
— Vive Charles, roi de France !
On remerciait Dieu à haute voix d’avoir rendu au pays son maître légitime et on chantait le Te Deum laudamus. Mais les yeux étaient surtout fixés sur la Pucelle, et l’on s’émerveillait à la 145voir si humble et si modeste et en même temps si courageuse et si belle, assise sur son cheval et paraissant l’ange gardien du royaume. En voyant cette grande joie du peuple, elle éclata en chaudes larmes et dit à l’archevêque de Reims qui chevauchait à côte d’elle :
— Ce sont de bonnes gens. Je n’ai pas encore vu un peuple se réjouir autant de l’arrivée de son noble roi. Quand je devrais mourir, je voudrais que ce fût en ce pays.
— Ô Jeanne, lui répondit l’évêque, savez-vous quand vous mourrez et en quel lieu ?
— Je l’ignore, répliqua-t-elle ; c’est à la volonté de Dieu. Mais je ne sais pas de moment ni de lieu meilleurs que ceux-ci. S’il pouvait plaire à Dieu, mon créateur, de me laisser à présent déposer mes armes, servir mon père et ma mère et garder les troupeaux avec mes frères et mes sœurs, qui se réjouiraient fort de me revoir !
En disant ces paroles, elle leva les yeux au ciel. Et jamais, selon le témoignage de Dunois, les seigneurs qui étaient là présents et qui la virent et entendirent ce qu’elle disait, n’avaient aussi bien compris qu’elle venait de la part de Dieu, et non du démon, ainsi que les Anglais le publiaient.
Déjà des trois côtés de Paris le pays tout à l’entour s’était soumis au roi. Il songea donc à se tourner aussi du quatrième côté, c’est-à-dire vers la Normandie et vers la Picardie ; mais le duc de Bedford lui barra avec son année le passage près de Senlis. L’armée française marcha contre lui en ordre de bataille. Mais Bedford, sachant bien que la terreur qu’inspirait le nom de la Pucelle avait trop abattu le courage des siens, se retrancha pendant la nuit au moyen de fossés et de palissades. Et, quand au matin le roi s’avança avec ses hommes d’armes pour livrer bataille, il trouva les redoutables archers anglais, qui attendaient son attaque, postés dans une position inaccessible. L’armée réunie des Anglais, des Bourguignons et des Français infidèles, se tenait la lance en avant, développée en une ligne large et profonde comme un mur de fer. Alors le roi dépassa au pas de course cette lisière de piques, et, après avoir disposé son armée à deux traits d’arc de là, fit défier par son héraut le duc de Bedford au combat. Mais, celui-ci ne bougeant pas du parc inattaquable où il était posté, les meilleurs et les plus vaillants d’entre les chevaliers français se mirent à chevaucher dans un long et étroit espace resté ouvert entre les deux armées. Ils allaient et venaient, en provoquant les chevaliers anglais. Les chevaliers de Bedford, pour répondre à ces provocations, sortirent, furieux et en grand 146nombre, de leur position, et la lutte s’engagea. Le combat dura depuis le matin jusqu’au soir, tantôt homme contre homme, tantôt troupe contre troupe, et toujours avec la plus grande fureur. On se poussait, on se heurtait, on se frappait sans se lasser et sans faire quartier. Le jour de Mont Piloy [Montépilloy] (ainsi s’appelait le champ de bataille) laissa un long souvenir dans la mémoire des deux peuples, comme un jour de gloire chevaleresque avec ses magnifiques et glorieux faits d’armes. Bien que, de chaque côté, on vint secourir les siens quand ils étaient repoussés et qu’ainsi les combattants se refoulassent à droite et à gauche, le prudent Bedford ne laissa pas s’engager une bataille générale, et, après le coucher du soleil, les trompettes rappelèrent des deux parts les chevaliers en même temps. Ce jour-là, la Pucelle se distingua aussi par son audace et par sa valeur. Elle n’avait cessé d’encourager les siens quand ils cédaient et de repousser les assaillants avec sa lance. Le roi lui-même brava tous les dangers, et plus d’une fois il lança son cheval dans cet étroit champ de bataille.
Cependant, dans toutes les parties du pays, les gentilshommes français prirent les armes et, avec l’aide de leurs gens, chassèrent les Anglais des villes et des châteaux, qui tombaient les uns après les autres. La forteresse d’Estrepagny [Étrépagny] fut prise par La Hire, qui délivra le chevalier Barbazan dont elle fut le cachot pendant neuf ans. Par ces avantages et ces progrès rapides des armes françaises, la Normandie, cet ancien héritage des Anglais, se trouva bientôt menacée de deux côtés. Aussi, Bedford quitta, dès le lendemain, son armée de Mont Piloy avec la plus grande partie de ses troupes, pour voler au secours de la province menacée. De son côté, le roi marcha droit sur Paris. D’après le conseil de la Pucelle, il envoya aussi des messagers au duc de Bourgogne pour se réconcilier avec lui ; mais il n’obtint d’abord rien que des promesses.
Le chancelier anglais à Paris, inquiet de la marche du roi qui se dirigeait vers la capitale, exigea de nouveau des bourgeois le serment de fidélité à l’Angleterre. Et, pour les empêcher mieux encore de se réconcilier avec leur souverain légitime, il fit annoncer que messire Charles de Valois, comme ils appelaient le roi, avait promis d’abandonner à ses gens toute la ville de Paris, hommes et femmes, riches et pauvres.
À Saint-Denis, l’antique sépulture des rois de France depuis l’origine de la monarchie, le roi Charles rendit grâce à Dieu et au saint protecteur de son royaume de la faveur qu’ils lui avaient accordée et fit de riches offrandes à la tombe de ses pères, comme 147c’était, depuis un temps immémorial, l’usage dans sa maison. Jeanne y tint deux enfants sur les fonts de baptême, et les gens se pressaient autour d’elle pour lui baiser les mains et les vêtements. Mais elle montra de nouveau ici d’une manière particulière que sa mission était finie.
Modeste, pleine d’affabilité et charitable envers tous ceux qui s’approchaient d’elle, elle avait une invincible aversion pour les femmes déhontées qui vivaient avec les gens d’armes dissolus et qui empestaient l’armée. Tantôt elle les exhortait avec douceur, tantôt elle les engageait avec sévérité à renoncer à leur vie de péché. Souvent elle leur avait défendu de suivre l’armée, si les hommes d’armes ne voulaient pas à l’instant les épouser. Toujours elle leur avait interdit de se présenter à ses yeux, parce qu’elle ne pouvait supporter leur vue. Or, vers le même temps, il arriva qu’elle en aperçut une parmi les soldats. Saisie d’une violente colère, elle la frappa du plat de son épée et aussitôt cette lame redoutable qui avait porté de si rudes coups devant Jargeau et à Patay, se brisa en deux. Il ne se trouva pas, disent les chroniques, un armurier assez habile pour la réparer. Le roi en fut fort triste, et on dit à la Pucelle qu’elle aurait bien pu se servir d’un bâton pour frapper. Mais, si les seigneurs avaient laissé partir de Reims la pauvre Jeanne, son épée n’eût pas été brisée. La Pucelle fut si profondément affligée du souvenir de cette perte et de la manière dont l’arme que les saints lui avaient montrée, s’était brisée à cause de sa trop grande colère, qu’elle n’osa jamais raconter à ses juges ce quelle était devenue.
Chapitre XXV Attaque de Paris
À Saint-Denis, les seigneurs résolurent de tenter une attaque sur Paris. Ils voulaient essayer si, en s’avançant avec des forces imposantes vers les murs de la capitale, le peuple ne se soulèverait pas en faveur de son souverain légitime et ne secouerait pas le joug des Anglais. Dans cette intention, ils y lancèrent d’abord des lettres dans lesquelles ils écrivaient amicalement aux chefs de la ville pour mettre parmi eux la discorde et la division. Ceux de Paris prirent les lettres et firent savoir à ceux qui les avaient écrites, qu’ils n’eussent plus à envoyer aucun message. Mais, 148sans le secours de la population, il n’y avait pas de succès à espérer.
Dans l’attente d’une attaque, on s’était préparé à Paris à une bonne défense. Au nom du roi on mit la main sur les dépôts judiciaires, sur l’argent des églises et sur la bourse des bourgeois, pour l’entretien des gens de guerre et pour la défense de la ville. Malgré ces exaction, le peuple était dans la meilleure intelligence avec les capitaines anglais et bourguignons et s’apprêtait à une vigoureuse défense. Car les ennemis du roi avaient répandu le bruit que le souverain, irrité, ferait renverser la ville si elle était prise et en ferait labourer la place par la charrue. Aussi, les guets de jour et de nuit furent renforcés, et les maisons avancées furent garnies de canons. Paris était bien pourvu de vivres et d’artillerie. Les remparts furent chargés de pierres destinées à être lancées sur les assaillants. Les ouvrages fortifiés et les barrières devant les portes furent retranchés de nouveau, les fossés déblayés et la ville barricadée au dedans et au dehors.
Tandis que naguère les fidèles habitants d’Orléans avaient tout sacrifié pour défendre leur ville contre les ennemis de la patrie et qu’au milieu de leur détresse la Pucelle vint les délivrer, maintenant l’infidèle Paris se tenait là tout en armes et prêt à recevoir son roi à la pointe de l’épée et la Pucelle qui arrivait devant ses remparts pour y monter à l’assaut et y planter sa bannière. Mais, si, auparavant, elle avait souvent et de la manière la plus solennelle prédit au roi qu’Orléans serait délivré et que lui serait sacré à Reims, maintenant elle se sentait devenue incapable d’aucune de ces solennelles promesses. Lorsque, plus tard, on l’interrogea à cet égard en justice et qu’on lui demanda si cette attaque avait été entreprise d’après le conseil de ses voix, elle répondit :
— Non, mais elle le fut d’après le désir des seigneurs qui voulaient tenter une entreprise sur la ville.
Ce que d’autres résolvaient, elle était prête à le mener courageusement à bonne fin.
Le jeudi 8 septembre, à onze heures du matin, au moment où l’on célébrait la messe dans les églises de Paris (car c’était la fête de la Nativité de la Vierge), l’armée du roi, forte de plus de douze mille hommes, se présenta tout à coup en ordre de bataille sous les remparts de la ville, du côté de Montmartre. Elle avait amené, sur un grand nombre de voitures, des échelles d’escalade, des fascines et d’immenses fagots de ramilles liés chacun par trois harts d’osier et destinés à combler les fossés. On y 149comptait la Pucelle, le duc d’Alençon, les comtes de Clermont, de Vendôme et de Laval, les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rays, les chevaliers La Hire et Xaintrailles, et beaucoup d’autres de ceux qui avaient eu part à la gloire de la délivrance d’Orléans. Ils virent les remparts couverts de bannières et de couleurs ennemies et étrangères, la croix rouge de Bourgogne, ou Saint-Georges, le patron d’Angleterre, ou d’autres blasons que par dérision on promenait et qu’on agitait à l’envi. Aussitôt, des hauteurs où ils avaient pris poste, leur artillerie commença à jouer contre les remparts. Les boulets pleuvaient dans Paris ; et, à la faveur de cette redoutable canonnade, l’armée, maudissant hautement l’infidélité de la ville, donna un terrible assaut contre la partie occidentale, entre la porte de Saint-Denis et celle de Saint-Honoré.
Mais l’insouciant roi Charles, dont la présence et la parole eussent peut-être été plus puissantes que ne furent ses échelles d’escalade, son artillerie et ses capitaines, était loin de là et se tenait, on ne sait pourquoi, auprès de l’arrière-garde à Saint-Denis.
La ville avec ses gros canons et ses longues coulevrines répondit à ce tonnerre par un autre tonnerre. Une partie de la population accourut en armes sur les remparts pour prêter secours aux Anglais et aux Bourguignons ; l’autre s’exaltait dans les églises aux paroles de prédicateurs. On se battit des deux parts avec un égal acharnement, d’un côté parce qu’on avait pour adversaires des traîtres infidèles, de l’autre côté pour échapper à la ruine qu’on attendait de la colère du roi.
Tout à coup le sire de Saint-Vallier en Dauphiné s’avança courageusement à la tête des siens et mit le feu au bastion et à la barrière qui défendaient la porte de Saint-Honoré. Malgré leur bonne résistance, ceux de Paris se virent forcés de se retirer dans l’intérieur de la ville. Dans la mêlée, la Pucelle arracha des mains d’un chevalier anglais sa riche épée.
Cependant le duc d’Alençon et Charles de Bourbon, comte de Clermont, s’étaient postés derrière les hauteurs voisines, pour faire l’arrière-garde en cas que les assiégés opérassent une sortie. Mais, ceux-ci ne se montrant pas, la Pucelle voulut pénétrer jusqu’au pied des remparts. Elle s’avança en belle ordonnance, accompagnée du maréchal de Rays et d’un grand nombre d’hommes d’armes et de chevaliers. Tous descendirent de cheval, et se chargèrent de longues poutres et de claies au moyen desquelles ils se mirent à combler le premier fossé. Cet ouvrage fut terminé vers deux heures de l’après-midi. Mais personne n’avait 150dit à Jeanne, quoiqu’un grand nombre le sussent fort bien, que le second fossé était profond et rempli d’eau. Elle en longea tristement le bord, ne sachant quelle résolution prendre, sondant par intervalle la profondeur, pour chercher un gué pendant que les autres y jetaient leurs poutres et leurs fascines sous le feu de l’artillerie ennemie.
En ce moment il s’éleva un grand bruit dans Paris. Tous ceux qui tenaient au roi s’écrièrent que tout était perdu, que déjà l’ennemi avait pénétré dans la ville, et qu’il n’y avait plus qu’à fuir et qu’à se sauver. Les bourgeois, saisis d’épouvante, sortirent des églises et se réfugièrent dans leurs maisons où ils se barricadèrent avec soin. Mais cette ruse n’eut pas tout le succès qu’on en attendait. Personne dans la ville ne se souleva contre les Anglais. Les uns restaient tranquillement dans leur maison, les autres combattaient vaillamment sur les remparts.
La Pucelle était toujours au bord du fossé, et à côté d’elle se trouvait son porte-étendard qui tenait sa bannière haute. Sous une pluie de boulets, de pierres, de traits et de flèches, elle ne cessait de crier aux assiégés :
— Rendez la ville au roi de France !
Mais, en ce moment, un archer, en lui répondant par des outrages, dirigea vers elle son arbalète et l’atteignit d’une flèche à la jambe. Un autre frappa au pied l’homme d’armes qui portait sa bannière. Frappé ainsi, il voulut regarder sa blessure et leva la visière de son casque. Mais aussitôt un nouveau trait l’atteignit au milieu du front et l’étendit mort sur la place. La Pucelle eût mieux aimé perdre quarante de ses meilleurs gens d’armes qu’un aussi bon porte-bannière. Mais, malgré sa blessure, elle ne voulut pas quitter l’assaut et ne cessait de faire combler le fossé.
Ainsi le combat continua flottant et indécis jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Cependant les gros canons et les coulevrines des Parisiens ne cessaient de tonner avec une ardeur si formidable contre les assaillants, que les assiégés sentirent, à chaque instant, croître leur courage et que leurs ennemis durent songer à la retraite. Les boulets les poursuivirent rudement pendant longtemps. Mais, du reste, personne ne se hasarda à sortir de la ville, de crainte de tomber en quelque embûche. La retraite s’effectua sous les ordres de La Trémouille. L’armée, avant d’opérer ce mouvement, mit le feu à la ferme des Mathurins et y jeta une partie de ses morts qu’elle avait amenés à dos de cheval.
Épuisée par le sang qui coulait de sa blessure et inquiète de l’issue du combat, Jeanne s’était couchée derrière la crête du 151deuxième fossé. Car elle ne pouvait se résoudre à renoncer aussi facilement que les autres à Paris, la capitale du royaume, et à la laisser aux mains des ennemis et des enfants infidèles de la patrie. Elle y resta jusqu’au soir. Richard de Thiebronne [Guichard de Thiembronne] et d’autres seigneurs allèrent à sa recherche. Mais Jeanne ne voulut pas quitter la place ; et, bien que tous les autres fussent décidés à la retraite, elle y demeura jusque vers minuit. Ni prières ni supplications ne purent l’émouvoir, jusqu’à ce qu’enfin le duc d’Alençon la fil ramener, pour ainsi dire, de force.
C’est ainsi que l’armée, après une perte considérable et sanglante, retourna à Saint-Denis. Le héraut du roi compta, dit-on, le lendemain, environ quinze cents morts et blessés. En outre, tous les bagages étaient devenus la proie de l’ennemi. Depuis que la journée de Mont Piloy était restée indécise et que la Pucelle avait annoncé au roi, devant l’autel de Reims, que la volonté de Dieu était accomplie et que sa mission était finie, l’attaque de Paris fut le premier grand combat qu’on livra et l’issue en fut si malheureuse ! Bien que Jeanne ne l’eût pas conseillée et qu’elle eût fait avec un courage inébranlable tout ce qui dépendait d’elle pour la faire réussir, elle n’en fut pas moins, malgré la blessure qu’elle avait reçue, regardée comme la cause et l’origine de ce désastre par la foule à laquelle on l’avait dépeinte comme invincible.
Elle s’agenouilla dans l’église de Saint-Denis, devant l’autel du patron de la France, remercia Dieu, la sainte Vierge et les saints Martyrs de la grâce qu’ils lui avaient accordée, et suspendit à une des colonnes du tombeau de saint Denis son armure complète et l’épée qu’elle avait conquise devant Paris avec sa ceinture de cuir et sa poignée d’or fin.
Quand ses juges, plus tard, lui demandèrent pourquoi elle avait fait cela, elle répondit :
— J’y ai suspendu mes armes comme une offrande, ainsi qu’il est d’usage parmi les gens de guerre quand ils sont blessés ; et, comme j’avais été blessée devant Paris, j’ai offert mes armes à saint Denis, parce que son nom est le cri de guerre des Français.
Maintenant il devait être évident à tous les yeux qu’elle n’était plus désormais revêtue de l’invincible puissance de Dieu. Elle refusa de suivre plus longtemps l’armée et voulut s’en aller de Saint-Denis, décidée, comme il paraît, à se retirer dans la vallée natale où elle avait passé son enfance à garderies troupeaux. Elle-même déclara ceci devant ses juges :
— Mes voix m’avaient dit de rester à Saint-Denis, au cœur de 152la France. Je voulais aussi le faire. Mais les seigneurs refusèrent de consentir à me laisser quitter. Et si ce n’eût été ma blessure, je ne serais pas partie non plus. Je fus guérie en cinq jours.
Les seigneurs s’efforcèrent de la consoler ; ils louèrent fort sa bonne volonté et sa vaillance ; ils lui répétèrent que, si l’on eût fait tout ce qu’elle avait dit et qu’on eût attendu jusqu’au lendemain, on eût facilement gagné Paris. Elle consentit donc à rester, et, comme elle le confessa dans un interrogatoire postérieur, ses voix le lui avaient permis.
À l’approche de l’hiver, le roi distribua une partie de son armée en garnison dans les villes et dans les châteaux que ses armes avaient reconquis. Puis, avec la plus grande partie, composée presque tout entière de volontaires non soldés qui désiraient de rentrer dans leurs foyers, il retourna, par Lagny, Provins et Montargis, à Gien, d’où il était parti, trois mois auparavant, pour aller se faire sacrer à Reims.
[Lettre du chevalier Parnalio de Bonlavillar (Perceval de Boulainvilliers) au duc de Milan]
Ici nous reproduirons en entier une lettre qui se trouve déposée aux archives de Kœnigsberg [Königsberg] et au couvent de Mœlk [Melk], et dont nous avons déjà fait mention au quatorzième chapitre de cet ouvrage. Elle donne un témoignage vivant des actes de la Pucelle. Elle fut écrite, trois jours après la grande victoire de Patay, par un chevalier, chambellan de Charles VII, et adressée au duc de Milan. Elle raconte en abrégé toute la vie de la Pucelle depuis sa naissance jusqu’à ce jour mémorable. En comparant ce que nous savons, par le témoignage des témoins oculaires, sur l’enfance de la Pucelle, avec ce que ce chevalier écrit d’elle, on voit combien la tradition populaire s’est appliquée à poétiser et à embellir, à sa façon, la biographie de son héroïne bien-aimée et y a brodé une infinité de choses que l’histoire ignore.
Ainsi nous apprenons ici, pour la première fois, que le chant des coqs eux-mêmes annonça la naissance de la miraculeuse libératrice de la France, ce que nous laissons croire à qui voudra. Si, dans ce que le bon chevalier dit de fabuleux sur les premières années de la Pucelle, il se trouve beaucoup d’autres choses qui ne méritent pas plus de foi, nous devons d’autant plus croire ce qu’il raconte de ses actes postérieurs et surtout de la bataille de Patay, sa lettre ayant été écrite peu de jours après ce grand événement, et parce qu’il se trouvait auprès du roi Charles VII et que les détails qu’il fournit s’accordent complètement avec tous ceux qui nous sont parvenus par d’autres sources.
La lettre elle-même, telle qu’elle se trouve aux archives de 153Kœnigsberg2, est une traduction qui date du XVe siècle. Le traducteur, n’étant pas suffisamment versé dans l’allemand, a rendu le texte passablement inintelligible en plusieurs endroits. Puis encore la plupart des noms sont visiblement tronqués, et plusieurs mots ont été enlevés avec la marge. Au contraire, le texte qui se trouve au couvent de Mœlk est une copie de l’original latin. Il est complet, clair et intelligible, à l’exception de quelques noms tronqués ; en ceci il est littéralement conforme à la traduction3.
Au très illustre et très puissant prince et seigneur, messire Jean Angel Mariæ [en réalité Philippe Marie], duc de Milan, mon très redouté seigneur.
Très illustre, très puissant prince et mon très honoré maître ! Comme le soin des humains et surtout le désir des hommes distingués et avides de science sont incités à entendre et à apprécier les choses nouvelles et inouïes auparavant, parce que les anciennes leur répugnent comme étant usées, j’ai, très auguste prince, en considération du zèle que votre Altesse met à estimer et à louer les choses merveilleuses et dignes d’admiration et à les rechercher avec amour, entrepris de lui donner connaissance des grands et étonnants miracles qui sont récemment advenus à notre roi de France et à son royaume. Comme j’estime que la renommée vous a instruit d’une certaine Pucelle qui nous a été bénévolement envoyée de Dieu, ainsi qu’on le croit fermement, je veux vous raconter sa naissance et vous dire les choses depuis l’origine, afin que vous sachiez brièvement sa vie, ses actions, son état et ses habitudes.
Elle naquit dans un petit village, appelé Domrémy, au bailliage de Bassigny, sur les frontières du royaume de France, près de la rivière de Meuse, dans le voisinage de la Lorraine. On sait qu’elle est issue de gens de simple condition, mais honorables du reste. Pendant la nuit de Noël, quand les peuples ont coutume de célébrer en fête le souvenir des œuvres du Christ, elle ouvrit les yeux à la lumière des mortels. Les habitants du village furent merveilleusement émus d’une joie extraordinaire. Sans rien savoir de la naissance de la Pucelle, on se demandait cependant de tous côtés ce qu’il était advenu de nouveau. Quelques-uns 154conçurent dans leur cœur une joie nouvelle. Qu’est-il besoin de s’étendre en paroles ? Les coqs, comme les hérauts de cette joie nouvelle, firent entendre un chant inusité et inouï jusqu’alors. On les vit, pendant environ deux heures, agiter leur ailes, comme pour annoncer l’histoire de cette créature qui venait de naître.
L’enfant grandit, et, quand elle eut atteint l’âge de sept ans, on la chargea, selon l’habitude des gens de la campagne, du soin de garder le troupeau. Malgré cet âge si tendre, elle ne perdit jamais le moindre agneau, ni ne vit jamais la moindre de ses brebis emportée par les loups. Aussi longtemps qu’elle demeura dans la maison paternelle, elle protégea si bien la maison, que ni la ruse des ennemis, ni les tromperies, ni la méchanceté des barbares ne put lui faire perdre la moindre chose.
Plus tard, quand elle eut atteint l’âge de seize ans [douze (zwölf Jahre) dans l’édition originale], la première révélation qu’elle reçut du ciel, lui fut faite de la manière suivante. Comme elle était occupée, avec les jeunes filles du village, à garder les troupeaux de leurs parents, quelques-unes d’entre elles se mirent à folâtrer dans le pré. Elles l’appelèrent en lui demandant si elle voulait courir pour un bouquet de fleurs ou pour quelque chose de semblable. Elle accepta et, aussitôt après, elle se mit à courir au but, et à deux reprises différentes, avec tant de rapidité quelle paraissait à peine toucher l’herbe, en sorte qu’une de ses compagnes s’écria :
— Jeanne (tel est le nom de la Pucelle ), je te vois voler sur la terre !
Quand elle eut fini sa course et quelle se fut arrêtée au bout du pré comme toute hors d’elle-même et cherchant à reprendre haleine, elle vit à côté d’elle un jeune garçon qui lui dit :
— Jeanne, retourne à ta maison, car ta mère a dit qu’elle a besoin de toi.
Et, croyant que c’était son frère ou quelque enfant du voisinage, elle retourna aussitôt à la maison. Sa mère, qui venait précisément au devant elle, lui demanda pourquoi elle revenait et pour quel motif elle avait abandonné le troupeau, et se mit à lui faire des reproches. Alors l’innocente jeune fille répondit, disant :
— Ne m’avez-vous donc pas mandé ?
À quoi sa mère lui répondit que non. Alors Jeanne s’imagina que l’enfant l’avait trompée et voulut retourner incontinent auprès de ses compagnes, quand tout à coup un nuage d’une clarté éblouissante descendit devant elle, et de ce nuage sortait une voix qui lui dit :
— Jeanne, tu es destinée à marcher dans une autre voie, et à accomplir des choses merveilleuses ; car tu es celle que le roi du ciel a choisie pour rétablir le royaume de France et pour défendre et soutenir le roi Charles, qui est 155déchu de sa puissance. Tu prendras des vêtements d’homme, tu te couvriras d’une armure et tu seras un chef de guerre. Tout sera fait selon ton conseil.
Quand la voix eut ainsi parlé, le nuage disparut, et la Pucelle, frappée de saisissement par ce miraculeux langage, ne put d’abord en croire ses oreilles ; elle fut si troublée que, dans la simplicité de son innocence, elle ne sut que dire ni si elle devait ajouter foi ou non à ce qu’elle venait d’entendre. De semblables révélations furent faites à ladite Pucelle le jour et la nuit et se répétèrent fréquemment. Elle garda le silence pourtant, n’ouvrit son cœur qu’à son confesseur et resta dans cette ignorance pendant environ cinq années.
Après cela, quand le comte de Salisbury arriva d’Angleterre et aborda en France, lesdites révélations et visions se renouvelèrent et se multiplièrent plus que jamais. Le cœur de la Pucelle s’émut, son esprit flottait plein d’inquiétude, jusqu’à ce qu’un jour, comme elle était, selon son habitude, dans les champs livrée à la méditation, une vision plus claire et plus grande que toutes celles qu’elle avait eues jusqu’alors, lui apparût et qu’une voix lui parlât, disant :
— Pourquoi tardes-tu si longtemps et ne te hâtes-tu pas ? Pourquoi ne cours-tu à grands pas où le roi du ciel t’a destinée ? Car, pendant que tu n’es pas là, la France est déchirée de plus en plus, les villes sont dévastées, les bons meurent, les nobles tombent sous l’épée, et le sang des plus braves se répand à grands flots.
Fortifiée en quelque sorte par cette exhortation, elle dit à son confesseur :
— Que faut-il que je fasse ou que j’entreprenne ? Faut-il que je parte ? J’ignore le chemin, je ne connais point le peuple, et je ne reconnaîtrai pas le roi. Ils ne voudront pas me croire ; je serai la risée de tous et à raison. Car n’est-ce pas folie de dire aux plus puissants qu’une jeune fille veut rétablir la France et entreprendre le commandement de l’armée, et que son bras ramènera la victoire. Quelle chose prêtera plus à rire qu’une Pucelle vêtue d’habits d’homme ?
Et après quelle eut dit cela et d’autre choses encore, le prêtre lui répondit :
— Le roi du ciel vous a manifesté sa volonté et vous a ordonné de l’accomplir. Ne demandez pas comment cela se fera. Car, de même que la volonté de Dieu se fait dans le ciel, elle se fait sur la terre aussi. Allez au village prochain, qu’on appelle Vaucouleurs et qui est le seul en Champagne que le roi ait gardé dans sa fidélité. Le capitaine du village vous conduira sans aucune difficulté, comme vous le désirerez de lui.
Et elle fit ainsi. Et, après qu’elle eut prédit au capitaine beaucoup 156de choses miraculeuses, il la fit conduire au roi par une compagnie de gentilshommes. Ils y allèrent, sans rencontrer le moindre obstacle, à travers les ennemis.
Et comme ils arrivèrent au château de Chinon, dans le pays de Touraine, où le roi se tenait, il fut résolu par le conseil du roi, qu’elle ne le verrait et ne serait admise en sa présence que le troisième jour seulement. Mais les cœurs des hommes furent bientôt tournés. On appela la Pucelle et elle descendit de cheval. Elle fut soigneusement interrogée par des archevêques, des évêques, des abbés et des docteurs en droit sur sa foi et sur ses mœurs. Puis le roi la conduisit dans son parlement, où elle fut examinée plus sévèrement encore. Et tous la trouvèrent orthodoxe, bien pensante et affermie dans la foi, croyant aux saints sacrements et aux lois de l’Église. Enfin elle fut soumise à une scrupuleuse enquête de femmes expérimentées, d’intelligentes jeunes filles, de veuves et d’autres : et aucune ne reconnut en elle quoi que ce fût qui ne se trouvât de la modestie et de la pudeur les plus sévères. En outre, elle fut surveillée pendant un laps de six semaines, afin qu’on pût observer s’il y avait en elle quelque légèreté ou si elle ne chancellerait pas dans son entreprise. Mais on ne remarqua en elle rien de tout cela. Elle sert Dieu constamment, entend la messe, va à la communion, poursuit sans se désister son premier dessein, prie chaque jour le roi avec des larmes et des soupirs, pour qu’il lui permette de marcher contre les ennemis ou de retourner dans la maison paternelle. Et, après avoir obtenu à grand-peine de prendre les armes, elle se rend à Orléans afin de pourvoir cette ville de munitions et de vivres. Bientôt elle prend d’assaut les retranchements des assiégeants, et, bien que ceux-là paraissent invincibles, elle parvient cependant à les vaincre dans l’espace de trois jours. Un grand nombre en sont tués, un plus grand nombre faits prisonniers, et le reste mis en fuite, de façon que la ville est ainsi délivrée.
Tout cela accompli, la Pucelle retourne vers le roi, qui vient au devant d’elle et l’accueille avec des félicitations. Elle reste quelque temps auprès de lui. Mais elle a hâte de reprendre son épée et supplie le roi de faire annoncer une expédition et de réunir une armée pour vaincre le reste des ennemis. Quand l’armée fut rassemblée, Jeanne assiégea le village de Jargeau. Le lendemain elle livra bataille et remporta une victoire complète. Six cents chevaliers y furent vaincus, parmi lesquels le comte de Suffolk, capitaine anglais, et son frère furent faits prisonniers, leur autre frère ayant été tué dans le combat. Trois jours après, l’héroïne 157attaqua les places fortes de Meun-sur-Loire [Meung-sur-Loire] et de Beaugency et les prit d’assaut. Et sans prendre de repos, le samedi dix-huitième jour du mois de juin, elle marcha au devant des troupes qui venaient au secours de l’armée anglaise. Les ennemis furent abordés, et nous remportâmes une victoire si complète que les Anglais perdirent quinze cents morts et mille prisonniers, parmi lesquels plusieurs capitaines, tels que les sires Talbot, Fastolf, le fils du sire d’Hendefort et quelques autres ; tandis que, de notre côté, nous n’eûmes que trois morts. Toutes choses que nous attribuons à un miracle de Dieu.
Ces choses et beaucoup d’autres encore ont été accomplies par la Pucelle, et, si Dieu veut, elle en fera de plus grandes encore. Elle est d’une beauté qui plaît, garde un maintien masculin, parle peu, se montre d’une sagesse merveilleuse dans ce qu’elle dit et dans ce quelle doit dire, et sa voix a la douceur d’une voix de femme. Elle est fort sobre, ne boit que médiocrement de vin, se complaît aux chevaux et aux belles armures, aime beaucoup la noblesse et les gens de guerre, fuit les réunions et les conversations nombreuses, a une grande abondance de larmes et un visage toujours gai, supporte des travaux inouïs, enfin elle est d’une pudeur et d’une continence telles, qu’elle garde souvent son armure pendant une semaine tout entière, le jour et la nuit. Elle dit que les Anglais n’ont aucun droit sur la France. Elle s’est dite envoyée de Dieu pour les chasser et les vaincre, mais après les avoir préalablement engagés à se retirer. Le roi lui témoigna beaucoup d’honneur. Elle dit qu’il est aimé et spécialement protégé de Dieu, et que pour cela il sera bien gardé aussi. Elle dit du duc d’Orléans, votre neveu4, qu’il sera miraculeusement délivré de captivité, mais après qu’on aura d’abord sommé les Anglais, qui le retiennent prisonnier, de le remettre en liberté.
Illustre prince, pour tout dire en un mot, sachez qu’il s’est fait et qu’il se fait plus de miracles que je ne puis vous écrire ou vous raconter. Tandis que j’écris cette lettre, la Pucelle s’est dirigée vers la Champagne dans le pays de Reims où le roi s’est 158rendu en grande hâte, avec l’assistance de Dieu, pour recevoir le sacre et la couronne. Très illustre, très puissant prince et mon très redouté seigneur, je me recommande très humblement à votre grâce, et prie le Tout-Puissant qu’il vous tienne en sa sainte garde et remplisse saintement vos souhaits. Écrit le XXIe jour du mois de juin.
Votre très humble serviteur,
Parnalio, seigneur de Bonlavillar,
L’un des conseillers de la chambre du roi des Français, sénéchal du duc de Berry5 et chevalier du royaume.
Chapitre XXVI De la renommée de la Pucelle et de sa piété
[Traité d’Henri de Gorkum]
Cependant la renommée de la Pucelle, sa vie sainte et ses victoires miraculeuses se proclamaient de plus en plus dans tous les pays de la chrétienté, et parmi ses ennemis eux-mêmes le nom de l’héroïne d’Orléans ne se prononçait qu’avec respect. Nous possédons encore un traité qui fut écrit, vers cette époque, par un sujet du duc de Bourgogne, le théologien hollandais, Henri de Gorcum [Gorkum], fort connu alors. Il y expose avec beaucoup de circonspection, dans la forme scolastique usitée en ce temps, les raisons qui militent pour ou contre la mission divine de la Pucelle ; et, bien qu’il conclue en laissant la question indécise et dise qu’il n’a voulu que contribuer à fournir une lumière de plus aux esprits qui pourraient être tentés de soumettre la question à un examen plus approfondi, — les beaux témoignages qu’il fournit en faveur de Jeanne, d’après le bruit général et d’après le dire unanime des personnes les plus dignes de foi, font d’autant plus d’honneur à la Pucelle qu’ils viennent d’un pays soumis à la domination de ses ennemis.
L’écrivain hollandais dit, entre autres choses :
… qu’elle prouve sa mission divine par des signes surnaturels, tels que la révélation de secrets cachés au plus profond du cœur et la prédiction des choses futures. Quand elle est à cheval, sa bannière à la main, elle est singulièrement agile et 159active et instruite comme un capitaine de la tactique de la guerre ; alors aussi les siens sont pleins de courage et ses ennemis sont pris de peur comme s’ils eussent perdu toute force. Quand elle a quitté les étriers et qu’elle a repris ses vêtements ordinaires de femme, elle est entièrement simple et inexperte des choses du monde, comme un innocent agneau. On raconte aussi qu’elle mène une vie sainte, chaste et réservée, et qu’elle défend à tous ceux qui veulent lui obéir, le meurtre, le vol et tout acte de violence quelconque. Pour cette raison et pour d’autres de même nature, les pays, les communes et les châteaux se soumettent au fils du roi et lui promettent fidélité. Elle exhorte aussi les gens à la vertu et aux œuvres de justice, par lesquelles on glorifie le Seigneur. Elle ne recherche aucun bénéfice et travaille de toute son âme à rendre au pays les trésors de la paix. Mais pour cela elle n’a pas besoin du malin esprit, qui est le père de toute discorde.
Telles sont les paroles de Henri de Gorcum.
D’après la déposition unanime de plus de cinquante témoins oculaires, la Pucelle mérita pleinement cet éloge. Car, dans les plaines sanglantes de la guerre, au milieu de l’éclat de la cour du roi, auprès des pauvres et des malheureux, dans ses jours de bonheur et dans ses jours de détresse, toujours elle demeura l’humble et pieuse bergère. Les grâces que Dieu répandit sur elle ne firent, au rapport des témoins, que rendre plus ardent en elle le zèle pour le service du Seigneur et pour la pratique des saints sacrements. Elle ne désirait rien pour elle-même, si ce n’est que Dieu eût pitié de sa pauvre âme. Quelque pieuse et sainte que fût sa vie et quoique personne ne sût trouver en elle le moindre péché, elle ne se confessait pourtant jamais sans pleurer sur ses fautes.
Elle n’a jamais tué un ennemi à la guerre, car elle ne voulait pas répandre le sang. Il lui suffisait de porter sa bannière en avant. C’est pourquoi elle ne se servait presque jamais de son épée. Elle se défendait le plus souvent contre les assaillants avec sa lance ou avec une petite hache d’armes qu’elle portait à sa ceinture.
Chaque matin, aussi longtemps qu’elle fut en campagne avec l’armée, elle se rendait, dès que le jour commençait à poindre, dans l’église la plus voisine et faisait, pendant une demi-heure, convoquer au moyen des cloches tous les prêtres qui suivaient l’armée, afin qu’ils célébrassent le service divin. Elle s’agenouillait au milieu d’eux, tandis qu’ils entonnaient une hymne en 160l’honneur de la sainte Vierge. Elle voulait que son confesseur lui indiquât tous les couvents de son ordre situés sur la route que suivait l’armée, et un jour elle eut, dans un de ces établissements, la grâce particulière de communier avec des enfants pauvres.
Les juges lui demandèrent, plus tard, si elle n’avait reçu aucun trésor du roi. Elle leur répondit :
— Je ne lui demandais jamais rien, si ce n’est de bonnes armes, de bons chevaux et de l’argent pour payer les gens de ma compagnie. J’ai eu de sa caisse dix à douze mille écus, et ce n’est pas un grand trésor pour faire la guerre, c’est une bagatelle.
Ce qui lui restait de cet argent, elle le donnait généreusement aux pauvres ; et, quand on lui recommandait l’économie, elle répliquait :
— Ne suis-je pas pour secourir et consoler les pauvres et les malheureux ?
Elle défendait sévèrement à ses gens le pillage ; elle aimait mieux souffrir la faim que de manger quelque chose qu’elle soupçonnait avoir été acquis par violence. Un jour qu’un Écossais, qui ne comprenait pas le français, l’invita à manger d’un veau qu’il avait volé, elle fut si fâchée quelle voulut, dans sa colère, le frapper de son épée. Dans tous ses discours, elle était si chaste et tellement pénétrée de l’amour de Dieu et de l’horreur du mal, que tous ceux qui s’approchaient d’elle éprouvaient une sainte terreur.
— Je n’ai demandé à Dieu que trois choses, disait-elle à ses juges, à savoir, d’abord, le succès de mon entreprise, ensuite qu’il secourût les Français et protégeât les villes soumises à leur domination, et enfin le salut de mon âme.
[Prière latine contemporaine]
On conserve encore, à la Bibliothèque Royale de Paris, une prière en latin, qui, si l’on juge d’après le titre qu’elle porte, se récitait dans les églises pendant les guerres de la Pucelle, pour appeler sur la France l’aide miséricordieuse de Dieu. Elle est ainsi conçue :
Antiphon. Nos ennemis sont rassemblés contre nous et s’enorgueillissent de leur force. Anéantis leur valeur, ô Seigneur, et disperse-les, afin qu’ils reconnaissent que nul autre que toi, notre Dieu, ne combat pour nous !
Répons. Inspire-leur la crainte et fais pâlir leurs visages, et qu’ils soient terrifiés de leur anéantissement.
Domine, exaudi, etc.
Dominus vobiscum. Oremus.
161Prière.
Dieu, source de la paix, qui réduis à néant, sans arcs et sans flèches, les ennemis de ceux qui ont confiance en ton nom, prête-nous ton secours. Nous te supplions, Seigneur, de jeter sur notre misère un regard miséricordieux ; et, comme tu as délivré ton peuple par la main d’une femme, donne à Charles notre roi, la force de la victoire, afin qu’il triomphe aujourd’hui de ses ennemis, confiants dans leur nombre et dans leurs lances et leurs flèches, et qu’un jour, avec le peuple confié à son sceptre, il puisse habiter avec toi en magnificence, toi qui es le vrai chemin, la vérité et la vie, par Notre Seigneur Jésus-Christ.
En faveur de sa mission divine, Jeanne attachait la plus haute importance à ne pas même donner lieu au moindre soupçon qui pût mettre le doute en quelque esprit sur sa bonne renommée. C’est pourquoi, après le coucher du soleil, elle n’échangeait plus une parole avec un homme ; elle dormait toujours, entourée de femmes ou de jeunes filles par préférence. Quand cela était impossible ou qu’il lui fallait passer la nuit en plein air, dans les camps, elle se couchait armée de pied en cap. Pendant son séjour à Bourges, elle eût volontiers assisté aux matines ; mais, comme elle ne pouvait aller seule dans les rues à une heure aussi matinale, elle pria instamment son hôtesse de vouloir l’accompagner. Aussi, Jean d’Aulon, qui, à cause de son office, l’accompagnait toujours, disait fréquemment d’elle qu’il ne pensait pas qu’il y eût une femme plus chaste sur la terre. Souvent, au milieu de la nuit, quand elle croyait tout le monde endormi, elle se levait tout doucement et se mettait à prier à genoux pour la prospérité du roi et du royaume.
Aussi, de quel courage l’armée dut-elle se sentir enflammée quand cette calme et sainte jeune fille apparaissait à cheval, s’élançait, à la tête des plus vaillants chevaliers, à travers le feu de l’artillerie et conduisait sans relâche l’attaque, avec courage et enthousiasme !
Pleine du pressentiment de sa fin prochaine, elle disait souvent à son confesseur :
— S’il est dans ma destinée que je meure bientôt, dites de ma part au roi notre maître qu’il fasse ériger des chapelles où l’on puisse prier le Tout-Puissant pour le salut des âmes de ceux qui sont tombés dans cette guerre pour la défense du royaume.
De son côté, le roi Charles pensait qu’il était du devoir de sa reconnaissance de parer de tous les honneurs humains la main 162par laquelle tant de grâces lui étaient advenues ; c’est pourquoi il l’environna d’un éclat royal et lui donna une sorte de cour, comme les seigneurs les plus distingués avaient seuls coutume d’en avoir. Elle portait, par ordre du roi, un riche vêtement de guerre, d’étoffe précieuse et bordé de fourrure. Elle avait sur la tête une toque brodée d’or, tailladée, doublée et retroussée aux quatre côtés. Sur sa cuirasse flottait un manteau ayant tout à l’entour des taillades de drap d’or. Puis elle avait une cotte qui lui descendait jusqu’aux genoux. Elle avait des chausses de couleur cramoisi. Elle portait au doigt deux anneaux dont l’un était un cadeau de son frère, l’autre un souvenir de sa mère. Les noms de Jésus et de Marie y étaient gravés, accompagnés de trois croix. Elle les avait un jour touchés à sainte Catherine et les regardait chaque fois qu’elle se jetait dans une bataille. Mais elle ne savait de quelle matière ils étaient faits ; elle disait elle-même que, s’ils étaient d’or, ce n’était pas d’or fin. Parmi ses chevaux elle avait cinq coursiers de bataille et un nombre plus grand encore de chevaux de voyage. Le roi mit à son service plusieurs nobles damoiselles, un maître d’hôtel, plusieurs pages et un valet de chambre.
[Lettres d’anoblissement de Jeanne d’Arc et de sa famille]
Outre ce grand éclat dont le roi l’entoura, il voulut lui donner un éclat plus haut encore et qui ne mourût pas avec elle, mais qui, aussi longtemps qu’un membre de sa maison vivrait, fût pour le monde entier un témoignage constant de la grande grâce qu’elle avait apportée au royaume. Ce fut là l’origine de la noblesse accordée aux descendants mâles et femelles de sa famille, comme s’exprime l’acte lui-même en vertu duquel elle fut instituée. La teneur de ce document est parvenue jusqu’à nous et se conserve encore de nos jours. Nous en donnerons ici un extrait qui sera un exemple d’humilité et de justice humaine sous la toute-puissance de Dieu, car peut-être les exemples d’injustice et d’orgueil humains sont-ils infiniment plus fréquents.
Charles, par la grâce de Dieu, roi des Français, en perpétuel souvenir. Décidé à louer la toute-puissance divine pour les grâces nombreuses et magnifiques qu’elle nous a accordées jusqu’aujourd’hui par les glorieux services de notre chère et amée Pucelle Jeanne d’Arc, de Domrémy, au bailliage de Chaumont, et dont nous espérons qu’elles se multiplieront encore par le secours de la miséricorde divine, — nous tenons pour juste et pour bon d’orner et de distinguer, par de tels honneurs qu’il convient à la dignité de notre majesté royale, la Pucelle elle-même et toute sa famille, tant pour ses propres services qu’elle nous a rendus, que 163pour publier la louange de Dieu, afin que la Pucelle, qui a été éclairée par la lumière divine, laisse aussi à sa race un présent de notre magnificence royale, par lequel la louange de Dieu et le glorieux souvenir de ses grandes grâces croisse et vive à perpétuité ;
Faisons savoir à tous présents et à venir que, pour ces motifs et en considération des glorieux, beaux et importants services qui nous ont été si richement rendus, jusqu’à ce jour, par ladite Pucelle Jeanne, et qui, nous l’espérons, nous seront rendus encore, et, en outre, pour d’autres motifs déterminés, nous avons été incités à élever à l’état de noblesse et à anoblir par les présentes et par grâce spéciale de notre bon vouloir et de la force de notre toute puissance, ladite Pucelle Jeanne, son père Jacques d’Arc de Domrémy, Isabelle sa mère, Jacquemin et Jean d’Arc et Pierre Pierolo ses frères, et toute leur lignée, comme aussi, en faveur et en considération de la Pucelle, toute leur lignée légitime, masculine ou féminine, tant les vivants que ceux à naître : accordons, en outre, expressément que tous les susdits et leur postérité soient, dans leurs actes, en justice comme hors de justice, tenus et estimés de tous comme nobles et jouissent pleinement et à toujours de tous les privilèges, franchises, avantages, honneurs et droits que nous avons accordés et accordons, selon leur origine, aux autres nobles de notre dit royaume, etc. Et afin que les présentes soient à perpétuité valables, nous y avons fait apposer notre sceau en l’absence du grand sceau ordinaire du royaume, le tout cependant sans préjudice de nos droits. Donné à Meung-sur-Yèvre [Mehun-sur-Yèvre], au mois de décembre de l’an de Notre Seigneur 1429, de notre règne le huitième.
Au verso on lisait ces mots :
Par le roi, en présence de l’évêque de Séez, des sires de la Trémouille, de Thermes et d’autres. Signé Mallière. Rédigé en la chambre des comptes du roi, le 19 du mois de janvier 14296, et enregistré au registre des actes de cette chambre, p. 121. Signé Agréelle et scellé du grand sceau de cire verte.
En outre, le roi accorda aux frères de la Pucelle l’honneur de porter pour blason deux lis d’or en champ d’azur accostant une épée nue, placée en pal et dont la pointe soutient une couronne. Elle-même ne portait point ces armes, qui ne furent qu’un souvenir perpétuel donné à sa famille pour témoigner que de cette maison était issue une fille dont l’épée avait reconquis sur les anciens 164ennemis du royaume la couronne et les lis de France. Et en effet, les descendants de cette famille portèrent longtemps ce blason et le nom de Dulys ou Dalys (c’est-à-dire deux lis), et furent longtemps une race fort considérée en France. Seulement en 1633, un arrêt du parlement modifia les lettres de Charles VII et ne laissa les titres de noblesse qu’aux mâles, afin d’éviter la trop grande propagation de droits à laquelle l’acte royal donnait lieu.
Ainsi le roi Charles témoigna, par des lettres et par son sceau, qu’il devait son trône à la grâce divine, qui l’avait relevé de la poussière par la faible main d’une jeune fille. Et ce fut en 1430. De nos jours, au contraire, quatre siècles plus tard, c’est-à-dire en 1830, les Français oublièrent si bien ce document authentique de l’aïeul de leur roi, que celui qu’ils portèrent au trône et revêtirent du manteau royal, le 7 août 1830, n’a plus le droit de porter le titre si honorable de roi par la grâce de Dieu, et que, — à cause du misérable orgueil d’un parti oublieux du ciel et qui croyait anéantir tous les souvenirs des temps passés, — s’effaça de la bannière de France l’antique blason des lis que saint Louis et Jeanne la Pucelle avaient si glorieusement porté, et que l’on vit briller sur les tours de Jérusalem et dans plus de cent batailles glorieuses. Puisse-t-il ne pas arriver que cette race (qui, dans son vain orgueil, ressemble si peu à ses ancêtres et refuse de donner témoignage de la grâce et de la miséricorde de Dieu, comme le firent, il y a quatre siècles, Charles VII et les héros les plus nobles et les plus braves de la chevalerie française), soit destinée à donner de sa criminelle justice un acte que la postérité lira avec étonnement, dans quatre autres siècles, comme nous lisons aujourd’hui les lettres de noblesse de la Pucelle !
Le roi Charles fit aussi frapper une médaille en l’honneur de la Pucelle. Sur l’avers, on voyait l’image de Jeanne, et sur le revers, une main tenant une épée avec la légende suivante : Consiliis confirmata Dei, ce qui veut dire confirmée par les conseils de Dieu.
165Chapitre XXVII Comment la Pucelle prit la forteresse de Saint-Pierre et comment les saintes lui annoncèrent sa captivité
Cependant le duc de Bourgogne remettait toujours sa réconciliation avec le roi ; il tenait et négociait avec les deux partis, s’appliquant à retirer de leurs querelles le plus d’avantages que possible.
Le roi Charles lui avait offert les conditions les plus honorables. Il était disposé à déclarer que le meurtre du père du duc était un acte hautement condamnable, exécuté par mauvais conseil, qu’il abhorrait de tout son cœur et qu’il eût empêché de toutes ses forces s’il n’avait été alors trop jeune et trop peu expérimenté. Il était prêt à bannir du royaume les auteurs de ce crime ou à faire bâtir à Montereau, sur le lieu même où le meurtre fut commis, une chapelle expiatoire pour le repos de l’âme du duc assassiné et de celle de tous ceux qui étaient tombés dans cette guerre fatale. De son côté, le duc, déposant toute rancune, oublierait et pardonnerait tout le passé. L’amour et la paix régneraient entre les deux princes. En outre, le roi consentait à affranchir le duc de tout serment de féauté, mais seulement sa vie durant, ses successeurs devenant de nouveau vassaux de la France.
[Lettre du pape Martin V au duc de Bourgogne]
Le pape Martin V, comme père et pasteur suprême de la chrétienté, avait, depuis longtemps, mis tout en œuvre pour mettre un terme à cette funeste querelle, et déjà, plusieurs années auparavant, il avait écrit au duc une lettre dans laquelle il l’exhortait à finir cette fâcheuse division. Cette lettre, nous la reproduisons ici parce qu’elle est écrite dans le véritable esprit du père commun et du pacificateur de la chrétienté. Elle était conçue en ces termes :
Depuis le jour de notre exaltation, nous nous sommes occupé avec un zèle constant d’établir, au moyen de plusieurs légats et envoyés du siège apostolique, la paix entre l’Angleterre et la France, comme le devoir de notre apostolat suprême nous le commande et comme notre cœur le désire si ardemment. Et si jusqu’à présent nous n’avons encore trouvé personne qui ait accepté les paroles de la paix, qui ait écouté nos prières et se soit laissé émouvoir à la compassion par notre compassion, rien n’a pu cependant affaiblir en nous le désir d’opérer cette paix, ni le peu d’espoir que nous avions, ni les obstacles nombreux qui rendent 166cette œuvre si difficile. Au contraire, plus nous apprenions combien de jour en jour croissait le malheur des fidèles, combien la misère la plus profonde s’étendait sur les deux pays, combien le sang chrétien coulait à flots dans cette désastreuse et toujours plus terrible guerre, d’autant plus aussi augmentait en nous le désir d’y mettre un terme. Nous ne pouvons songer sans verser des larmes aux malheurs effroyables qui ont affligé les deux peuples et qui les affligeront encore, si l’on ne parvient à en arrêter le torrent par la miséricorde du Christ.
Ainsi, ému du plus vif désir de rétablir la paix et souhaitant de mettre, mieux tard que jamais, une fin à cette misère, nous t’adressons derechef nos prières, à toi notre fils bien-aimé, que nous avons déjà plus d’une fois supplié en cette affaire et dont nous savons que l’on peut beaucoup attendre.
Nous avons été récemment informé par des gens dignes de foi, que tes adversaires sont inclinés, par l’inspiration de Dieu, à une paix juste et honorable, que tu ne peux refuser sans encourir les plus durs reproches. Mais tes alliés, comme plusieurs le craignent, s’y refuseront peut-être. C’est pourquoi nous invoquons ta générosité avec un amour cordial et paternel ; nous te demandons et te supplions, au nom de Jésus-Christ qui dit à ses disciples en retournant à son Père :
Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, d’incliner ton cœur à la paix et de t’employer à émouvoir tes alliés avec toi au même sentiment et à la même volonté de faire la paix, qui serait d’autant meilleure et d’autant plus salutaire et plus agréable, qu’un plus grand nombre la conclussent et qu’elle devint plus générale.Mais, s’ils étaient assez opiniâtres pour persister dans cette soif de guerre, qui doit nécessairement avoir pour conséquences la plus terrible dévastation de tant de pays, le désespoir le plus extrême des peuples, et en même temps l’outrage le plus condamnable à la divinité et une perte déplorable pour la commune chrétienté, — songe alors ce qu’il te convient de faire, afin que tu mettes en paix ta conscience et ton honneur et que tu ne paraisses pas aux yeux de Dieu et des hommes l’unique cause de tant de désastres. Quant à nous, nous ne connaissons aucun motif qui puisse être assez puissant pour qu’on lui préfère un bien aussi profitable et aussi général que le salut de ton âme que tu risques aux dangers de la damnation éternelle, si tu refuses la paix, quand tu peux la donner à tant de malheureux chrétiens.
Mais peut-être quelqu’un objectera-t-il que l’on doit tenir ses promesses et ses alliances. Telle est aussi notre croyance et 167notre opinion, pourvu qu’elles soient de telle nature qu’elles n’offensent pas Dieu, ce qui est beaucoup plus à craindre que toute offense des hommes. Car, bien que l’amour de la patrie, le rétablissement du royaume natal et les liens de la parenté doivent être ici du plus grand poids, la crainte de Dieu doit être cependant d’un poids beaucoup plus grand encore que tous les liens terrestres, et son jugement est plus à craindre que ne l’est le vain murmure des hommes dont le blâme a moins souvent sa source dans la vérité des choses, que dans les penchants et dans les passions de ceux qui parlent. Mais l’utilité de cette paix si désirée est pour la famille chrétienne d’une importance si vaste et si générale, que, si tu parviens à la faire naître, aucune tache n’en sera faite à ton nom, mais que tu obtiendras des éloges mérités en tous les lieux considérés et de tous les princes.
Mais le duc Philippe n’avait pas alors prêté l’oreille à cette exhortation, et maintenant encore il ne pouvait se résoudre à conclure une paix complète. Telles furent la profonde division et les conséquences terribles du meurtre funeste commis au pont de Montereau. Aussi, c’est avec raison que, cent ans plus tard, un chartreux de Dijon dit au roi François Ier, en lui montrant le cercueil du duc assassiné et la profonde entaille que le mort avait au crâne :
— Voilà l’ouverture par où les Anglais ont pénétré en France.
Mais ce meurtre-là n’en fut pas la cause unique. Car il ne fut qu’une vengeance prise d’un autre assassinat et un anneau seulement de la grande et sombre chaîne de crimes qui furent commis de part et d’autre.
Cependant le duc Philippe, après avoir négocié avec le roi une trêve jusqu’aux fêtes de Noël, la mit à profit aussitôt pour se faire donner un sauf-conduit pour passer librement dans tout le pays soumis à l’autorité royale. Il se rendit à Paris, où il accepta de Bedford le commandement de la capitale et la régence du royaume. Tous deux s’engagèrent, en outre, à réunir leurs forces, à l’expiration de la trêve, pour reconquérir en commun les provinces que le roi avait réduites à sa puissance.
Bedford, de son côté, quitta Paris pour défendre la Normandie. L’automne et l’hiver se passèrent en escarmouches et en attaques continuelles entre des chevaliers isolés et des bandes armées qui se heurtaient sans cesse. Plus d’une rencontre sanglante eut lieu, plus d’une ville et plus d’une forteresse fut prise ou perdue par la force ou par la ruse. Mais la victoire restait le plus souvent aux Français. Car la Pucelle avait partout relevé leur courage. 168Triomphants dans l’attaque et intrépides dans la défense, ils maintenaient vaillamment les pays et les villes qui leur avaient ouvert leurs portes lors de la marche de l’armée sur Reims, et ils conquirent, en outre, plusieurs autres belles forteresses. Ils surprirent la ville de Laval, grâce au concours d’un meunier qui les cacha dans son moulin. Ambroise de Loré défendit Lagny et Saint-Célerin contre les attaques répétées des Anglais. Château-Gaillard défia, pendant sept mois, toutes les forces réunies du duc de Bedford. Mais ils perdirent Saint-Denis, situé trop près de Paris. Les Anglais s’en rendirent maîtres et forcèrent les bourgeois à payer une grosse somme parce qu’ils avaient ouvert leurs portes au roi sans coup férir. La ville fut en partie pillée, et les anciennes tombes royales, sur lesquelles la longue lignée des rois de France avait prié et déposé des offrandes, et où ils s’étaient ensuite endormis de l’éternel sommeil, furent dévastées et livrées au pillage ; même le cercueil d’or où étaient renfermés les restes de saint Louis ne put échapper, pas plus que beaucoup d’autres richesses, aux mains avides des spoliateurs. Durant le même hiver, la malheureuse ville fut surprise de nouveau par les gens du roi qui la pillèrent à leur tour.
Quatre siècles plus tard, la révolution française, dans sa haine sauvage contre toutes les choses vénérables et saintes du passé, dispersa derechef non seulement les tombes des rois à Saint-Denis, mais encore souilla d’une main téméraire dans la cathédrale de Spire le sépulcre d’un ancien empereur d’Allemagne dont elle jeta la cendre au vent.
Le chancelier, Louis de Luxembourg, fit enlever aussi à Saint-Denis les armes que la Pucelle y avait suspendues. On ne parvint à sauver que l’épée ; du moins, un siècle plus tard, on en montrait encore une que l’on donnait pour celle de Jeanne.
Quant à la ville d’Amiens et à la Picardie, le duc de Bourgogne se les sut si bien attacher en leur envoyant une honorable députation qui leur promit ses services et sa protection, et en se faisant fort d’obtenir pour elle du duc de Bedford la suppression des aides et des gabelles, qu’elles envoyèrent un bon nombre d’hommes d’armes sous ses drapeaux.
Malgré la trêve, le pays ne continuait pas moins à être foulé de la manière la plus déplorable. Ce que les étrangers ne dévastaient pas était pillé par les hommes d’armes du pays comme payement de leur solde. Les villes se dépeuplèrent. Les gens du roi s’avançaient souvent jusque sous les murs de Paris. Aussi, aucun des habitants n’osait s’aventurer hors des portes, parce 169qu’ils étaient sûrs d’y trouver la mort ou de devoir racheter leur vie par une rançon plus forte que tout leur avoir. L’hiver fit monter la détresse et la misère à un degré effroyable. Un grand nombre de bourgeois se retirèrent, car la ville était dépourvue de défense et sans garnison. Le duc de Bourgogne lui-même l’avait abandonnée à ses propres ressources et à ses embarras sans nombre, pour aller célébrer en Flandre son mariage avec Isabelle, fille du roi de Portugal.
La Princesse, montée sur un vaisseau richement pavoisé, se trouvait déjà en vue du port de l’Écluse, où le peuple attendait sa venue, quand tout à coup une violente tempête s’éleva et emporta le navire comme par magie. Pendant quatre jours on fut sans savoir ce qu’il était devenu. Alors seulement il reparut, et les noces furent célébrées à Bruges avec un luxe inusité et par des fêtes qui durèrent huit jours. Au milieu des fêtes, Ambroise de Loré et quatre chevaliers français se présentèrent à Arras, demandant le combat avec autant de chevaliers Bourguignons. Le duc leur choisit cinq adversaires, et pendant cinq jours on vit des joutes entre deux nouveaux combattants chaque jour, en présence de Philippe de Bourgogne, qui était lui-même juge du camp, et de toute la chevalerie bourguignonne. Deux chevaliers français furent grièvement blessés en ces rencontres. Les autres s’en retournèrent honorés et chargés de présents par le duc. En ces mêmes jours fut fondé l’ordre si célèbre de la Toison d’Or, que les couronnes d’Autriche et d’Espagne, comme héritiers de la Bourgogne, accordent encore aujourd’hui comme la plus haute distinction dans des cas assez rares.
À cause du grand échec que la considération des Anglais avait reçu en France par suite du couronnement du roi à Reims, on trouva bon en Angleterre de placer d’abord à Londres la couronne d’Angleterre sur la tête du jeune roi Henri VI, et de l’envoyer ensuite en France avec ses chevaliers pour y recevoir la couronne des lis. Et en effet, pour juger combien était tombé le courage de l’orgueilleuse Angleterre, on n’a qu’à lire le manifeste lancé, le 30 mai 1430, par le duc de Glocester, représentant du jeune roi, et dans lequel il menaçait de la prison et de la perte de leurs chevaux et de leur armure tous les capitaines et gens de guerre qui refuseraient à suivre, selon leur devoir, le roi en France et qui seraient retenus chez eux par la crainte des sortilèges de la Pucelle.
Vers le même temps arriva un événement qui montre que la Pucelle, malgré sa grande piété et les merveilleuses visions 170qu’elle avait, ne croyait cependant pas aveuglement aux choses surnaturelles qu’on voulait lui faire accroire. Elle se trouvait, comme elle le raconta elle-même, à Montfaucon dans le duché de Berry, quand une femme, nommée Catherine de Rochelle, vint la trouver. Cette femme avait pour directeur frère Richard. Elle menait aux yeux de tous une vie sainte et exemplaire, et répandait, aussi bien que le frère, le bruit de toutes sortes de révélations qu’elle recevait du ciel. Or, cette prétendue prophétesse raconta à la Pucelle qu’une dame blanche, vêtue d’une robe d’or, lui apparaissait toutes les nuits et lui ordonnait de demander au roi un héraut et un trompette avec lesquels elle eût à parcourir toutes les villes du royaume et à proclamer : que ceux qui avaient de l’or, de l’argent ou quelque trésor caché, eussent à l’apporter sans délai pour payer les gens d’armes de la Pucelle ; que ceux qui ne feraient point ainsi et qui cacheraient leurs trésors, leur or ou leur argent, ne sauraient les tenir celés, parce qu’elle parviendrait bien à les découvrir.
À la vérité, ce prétexte était admirablement trouvé pour subvenir à la grande pénurie d’argent qu’exigeait la solde des hommes de guerre. Plus d’un autre eût facilement cédé au leurre d’un pareil avis, sans s’inquiéter grandement de ce qu’il y avait de vrai dans l’apparition blanche vêtue d’or.
La Pucelle, au contraire, s’informa soigneusement à la soi-disant prophétesse si la dame blanche lui apparaissait toutes les nuits. Et comme celle-ci lui répondit que oui, Jeanne lui demanda à coucher avec elle dans la même chambre. La première nuit, elle resta éveillée jusqu’à minuit ; mais, ne voyant rien, elle s’endormit. Quand le matin fut venu, Catherine lui dit que la forme blanche lui avait apparu, mais que la Pucelle avait dormi si profondément qu’il avait été impossible de la réveiller. Comme Jeanne lui demandait si l’apparition se montrerait encore la nuit suivante et que l’autre répondit : Sans doute
, elle alla, cette fois, se coucher le jour, pour pouvoir mieux veiller toute la nuit suivante. Pendant cette nuit, elle demanda souvent :
— Ne viendra-t-elle donc pas ?
Catherine répondit, chaque fois :
— Oui, bientôt.
Mais Jeanne vit poindre le jour sans que l’apparition se fût montrée. Elle interrogea à ce sujet ses voix et elles lui répondirent :
— Les assertions de cette femme ne sont que des fruits de son imagination et que des enfants du mensonge.
171Sur quoi, Jeanne fit écrire au roi ce qu’il avait à faire en cette occurrence et enjoignit à la prophétesse de retourner dans sa maison, de s’occuper de son ménage et de soigner ses enfants, au lieu de se mêler de pareilles tromperies. Frère Richard en fut très piqué.
Mais ce ne fut pas la seule occasion où la Pucelle montra combien la superstition, la vanité et l’impureté avaient peu de prise sur elle. Elle-même s’indignait souvent de l’espèce d’adoration superstitieuse et exagérée que le peuple professait pour elle. Quand on lui disait qu’elle était invulnérable, elle répondait qu’elle était aussi peu invulnérable que qui que ce fût. Et quand à Bourges plusieurs femmes vinrent avec des rosaires et des cierges pour la toucher comme une sainte, elle se retourna en souriant vers son hôtesse et dit :
— Tenez, l’hôtesse, touchez ces cierges et ces rosaires ; car votre attouchement sera aussi puissant que le mien.
Elle habita à Bourges, pendant trois semaines, dans la maison d’une dame qui appartenait à la suite de la reine et dont l’époux faisait partie du conseil royal. Elle partageait son lit et vivait avec elle dans la plus grande intimité. Cette même dame donna, plus tard, comme toutes les autres, les plus beaux témoignages en faveur de la Pucelle, attestant sa charité envers les pauvres, sa libéralité envers les malheureux, son affabilité envers tous ceux qui l’approchaient, sa chasteté sans reproche et sa piété profonde, sa dextérité à manier les chevaux et les armes, sa simplicité et son innocence en tout le reste. Cette femme était cette bonne Marie d’Anjou, qui supporta avec tant de patience la légèreté et la froideur de Charles VII. À Selles en Berry elle avait attendu le roi, et Jeanne s’était rendue au-devant d’elle en précédant le souverain.
Pendant l’hiver la Pucelle, à l’exemple des autres chevaliers, se mit à la tête de ses gens d’armes, et le conseil du roi lui confia le siège de Saint-Pierre le Moutiers [Saint-Pierre-le-Moûtier] dans la vallée de la Loire.
Cette expédition fut aussi le dernier rayon de la carrière militaire de la Pucelle. Ce fut le dernier moment où le secours céleste, prêt à se retirer d’elle, lui donna encore un reste de force. C’est pourquoi nous devons regretter de n’avoir pas d’autres détails sur cette partie de la vie de Jeanne, que ceux qui nous sont parvenus dans la déposition judiciaire du chevalier Jean d’Aulon qui assista à cette expédition et qui la décrit dans les termes suivants :
Peu de temps après que le roi fut revenu du sacre de Reims, son conseil décida, à Meung-sur-Yèvre [Mehun-sur-Yèvre], qu’il était indispensable que la ville de Charité fût reprise sur l’ennemi, mais qu’il fallait 172d’abord se rendre maître de la ville de Saint-Pierre le Moutiers qui se trouvait également aux mains de l’ennemi. À cette fin et pour réunir des troupes, la Pucelle se rendit à Bourges où elle manda ses gens. C’est de là quelle partit avec un certain nombre d’hommes d’armes, sous le commandement de messire d’Albret, pour faire le siège de la ville de Saint-Pierre le Moutiers.
Après que ladite Pucelle eut passé quelque temps devant cette ville, l’ordre fut donné de livrer l’assaut aux remparts. L’assaut fut donné, et il y eut plus d’un combattant qui fit bravement son devoir. Mais, à cause du grand nombre de gens qui composaient la garnison, et à cause de leur forte position, aussi bien que de la résistance opiniâtre de ceux de la ville, les Français furent repoussés et forcés de se retirer pour lesdites raisons. Jusqu’au moment, où, moi qui témoigne ceci, je fus si cruellement blessé par une flèche au talon, que je ne pus me tenir debout ni marcher sans le secours de béquilles, — je vis ladite Pucelle tenir tête la dernière, accompagnée seulement de quelques-uns de ses gens d’armes sans plus. Et comme moi, témoin de ces choses, je craignais de ne pouvoir suivre assez vite la retraite, je montai un cheval et chevauchai incontinent du côté de ladite Pucelle, lui demandant ce qu’elle faisait là toute seule et pourquoi elle ne se retirait pas comme les autres. Elle ôta son casque et me répondit qu’elle n’était pas seule, qu’elle avait encore cinquante de ses gens en sa compagnie, et qu’elle ne s’en irait pas avant que ladite ville fût prise. Mais, quoi qu’elle pût dire, elle n’avait avec elle que quatre ou cinq hommes ; et je le sais positivement, comme le savent plusieurs autres qui le virent aussi bien que moi. C’est pourquoi je lui répétai qu’il fallait s’en aller et se retirer, comme faisaient les autres. Alors elle me dit de faire apporter des fagots et des clayons pour faire un pont au moyen duquel on pût approcher de ladite ville. Et, comme elle venait de me dire ces paroles, elle se mit à crier à haute voix :
— Accourez tous avec des fagots et des clayons pour faire un pont par où nous entrions dans la ville.
À l’instant même, le pont fut établi. Ce dont je m’émerveillai grandement ; car ladite ville fut aussitôt prise d’assaut sans qu’elle opposât grande résistance.
Ici encore elle défendait sévèrement à ses gens, toujours avides de butin, d’enlever quoi que ce fût dans l’église où les bourgeois s’étaient réfugiés avec leur avoir, que ce fussent choses appartenant à l’église ou non.
Après cette victoire, elle marcha à contre-cœur, mais d’après 173le conseil des capitaines, sur la ville de Charité pour en faire le siège. Cette expédition se fit au plus froid de l’hiver. En sorte que Catherine de Rochelle conseilla à la Pucelle de ne pas aller, parce qu’il faisait si froid, disant qu’à sa place elle n’irait certainement pas. Jeanne resta pendant un mois devant cette ville, essayant vainement de l’aborder avec la petite armée qui lui restait. Après que plus d’un brave chevalier eut laissé la vie dans les combats sanglants qui se livrèrent, les Français furent forcés de lever le siège en abandonnant leur artillerie. Car ils s’étaient laissé influencer par une ruse du chef ennemi, qui leur avait inspiré la terreur en annonçant que des secours allaient lui arriver et dégageraient la ville.
Les juges demandèrent, plus tard, à la Pucelle pourquoi elle n’était pas entrée dans la ville, Dieu le lui ayant commandé.
— Qui vous a dit que Dieu me l’avait commandé ? demanda-t-elle. Je n’ai reçu aucune révélation à ce sujet, et le siège s’est fait d’après le désir des capitaines, comme devant Paris, et non avec ou contre la volonté de mes voix.
De là elle se rendit devant la forteresse de Melun que les Anglais attaquaient avec de grandes forces et qu’elle parvint heureusement à dégager. Mais ce fut précisément sur les remparts de cette ville que, selon les déclarations postérieures de la Pucelle, les saintes lui annoncèrent, vers le temps de Noël, qu’avant la fête de Saint-Jean elle tomberait aux mains des ennemis ; que cela était inévitable ; qu’elle ne devait point en perdre courage, mais qu’il fallait accepter avec reconnaissance cette croix de Dieu qui lui donnerait aussi la force de la porter. Jeanne supplia ses saintes bien-aimées de prier Dieu pour elle, afin qu’il lui épargnât l’angoisse d’une longue captivité et la fit mourir aussitôt et l’admit en son saint paradis. Mais les saintes ne voulurent rien lui révéler à cet égard. Elles ne lui dirent pas davantage le lieu ni l’heure où elle devait tomber au pouvoir de l’ennemi. Seulement elles lui recommandèrent d’être patiente et résignée.
Plus tard elle dit, à ce propos, que, si elle avait su d’avance le lieu où elle fut prise, elle s’y serait difficilement rendue, mais qu’elle aurait fini par se soumettre aux ordres de Dieu, car elle n’aurait pas pu, malgré tout, éviter ce que Dieu avait résolu à son égard.
Dès ce moment, vers le temps de Noël, les saintes lui annoncèrent, presque chaque jour, le malheur qui l’attendait. Mais Jeanne n’en disait mot aux gens de guerre. Seulement, depuis lors, elle obéit en tout aux ordres des capitaines. Car elle-même, elle était tombée sous la main de Dieu et ne voulait pas aussi, à 174cause de cela, en entraîner d’autres dans sa destinée, au devant de laquelle elle marchait avec une pieuse résignation.
Chapitre XXVIII Comment la Pucelle tomba aux mains de l’ennemi devant Compiègne
Accompagnée de ses deux frères et d’une petite troupe de gens d’armes, Jeanne arriva devant Lagny. Après la fête de Noël, le duc de Bourgogne s’était remis en campagne et faisait le siège des forteresses françaises, selon la promesse qu’il avait faite au duc de Bedford. C’est pourquoi Catherine de Rochelle conseilla à la Pucelle d’aller elle-même trouver le duc et de l’émouvoir à la paix. Mais Jeanne répondit qu’il n’y avait de paix à trouver auprès du duc qu’à la pointe de la lance. Et ainsi elle reparut, l’épée à la main, en face de l’ennemi. Le beau mois de mai était revenu, où les fleurs renaissent et où tout se réjouit et s’anime d’une vie nouvelle. Mais, cette fois, Jeanne n’allait plus comme à Orléans, joyeuse d’esprit, parce qu’elle marchait au devant de la rayonnante couronne de la victoire. L’épine blanche des douleurs était la seule fleur que le mois de mai devait faire épanouir pour elle.
Tandis qu’elle attendait à Lagny l’ennemi qui s’avançait, il arriva qu’une femme mit au monde un enfant qui ne donnait pas le moindre signe de vie et qu’on allait enterrer sans lui avoir d’abord versé l’eau sainte du baptême. Les parents étaient fort affligés parce que leur enfant n’aurait point part à la grâce de la Rédemption ; et, en leur intention, les jeunes filles de la ville se rendirent au pied de l’autel dans l’église de Notre-Dame et implorèrent la miséricorde de Dieu sur l’enfant mort. Elles prièrent Jeanne de joindre ses prières aux leurs, ce qu’elle fit de bon cœur. Trois jours s’étaient passés sans que l’enfant eût donné signe de vie. Il était, comme la Pucelle l’affirma elle-même plus tard, aussi noir que sa robe. Mais à peine la Pucelle se fut-elle agenouillée au pied de l’autel devant l’image de la Vierge que l’enfant reprit les couleurs de la vie et soupira trois fois. Il fut baptisé à l’instant même, et referma presque aussitôt les yeux pour toujours. Plus tard, on demanda à la Pucelle, dans son interrogatoire, si l’on n’avait pas dit dans la ville qu’elle avait fait cela et que l’enfant 175était ressuscité par son intercession. Elle répondit avec sa simplicité ordinaire :
— Je ne me suis pas informée de cela.
En ce moment arriva à Lagny la nouvelle que Franquet d’Arras, homme dur et cruel et capitaine ennemi, passait près de la ville avec une troupe de trois à quatre cents hommes, richement chargés de butin. Aussitôt la Pucelle partit avec les capitaines de la garnison et quatre cents hommes et fit la chasse aux pillards. Franquet fit descendre de cheval ses archers et les disposa en bonne ordonnance derrière une haie. La bataille fut rude et acharnée. Deux fois ils repoussèrent l’attaque intrépide de la Pucelle. Mais elle ramena ses gens au combat, jusqu’à ce que, renforcée par les garnisons voisines et par une bonne artillerie, elle eût défait, après une vive résistance, le chef de cette bande furieuse. Le capitaine lui-même fut pris avec le reste de ses hommes. Jeanne voulut d’abord, comme elle déclara plus tard en justice, le garder pour l’échanger contre un des seigneurs français prisonniers ; mais, quand elle apprit que ce prisonnier avait été mis à mort, elle abandonna Franquet à la justice de Lagny, qui, à cause des terribles cruautés qu’il avait commises dans le pays, non comme un chevalier en combat loyal, mais comme un brigand et un assassin, demandait qu’il fût livré à la loi. Le bailli exposant que, sans cela, la justice souffrirait un grand tort, Jeanne répondit que les juges eussent à faire ce que la justice ordonnait. En conséquence, on instruisit le procès, qui dura quinze jours. Et comme, selon le dire de la Pucelle, il se confessa lui-même meurtrier, voleur et traître, le conseil des chevaliers le condamna à mort. Il subit cet arrêt. Et ce jugement, auquel la Pucelle ne prit aucune autre part, lui fut dans la suite objecté, par ses juges iniques, comme une violente atrocité et comme un crime.
De Lagny la Pucelle se rendit à Compiègne où elle se réunit au chancelier du royaume et au comte de Clermont. Puis elle prit avec sa compagnie la route de Choisy, que les Bourguignons avec Suffolk et Arundel assiégeaient et canonnaient à outrance. Mais, avant même qu’elle eût vu l’ennemi, la Pucelle dut retourner à Compiègne. Car, le capitaine royal, qui commandait à Soissons, leur ayant traîtreusement fermé les portes de sa ville qu’il livra, plus tard, aux ennemis, le chancelier et le comte de Clermont se trouvèrent tout découragés et dénués de tout moyen d’existence ; et, ayant renoncé à leur entreprise, ils se retirèrent dans l’intérieur du pays vers la Loire. Mais Jeanne tint ferme dans 176sa résolution et fit mander au nom du roi dans tout le pays les chevaliers et les hommes d’armes à Compiègne. Un grand nombre de vaillants chevaliers répondirent à son appel, et parmi eux plusieurs de ceux qui avaient combattu à Orléans, tels que le brave Poton de Xaintrailles et d’autres. Bientôt elle se trouva ainsi à la tête d’une armée de deux mille hommes. Mais elle en abandonna entièrement le commandement aux capitaines, auxquels elle se soumit complètement, suivant en tout leurs ordres sans les approuver et sans les blâmer.
Ils partirent donc, et surprirent, un matin, avant le lever du soleil, une partie de l’armée bourguignonne qui se tenait à Noyon pour protéger les bagages. Les chevaliers français combattirent vaillamment et pénétrèrent jusque dans les faubourgs de la ville. Ils ne retournèrent à Compiègne, chargés d’un riche butin, que lorsque les forces trop nombreuses que l’ennemi réunissait les contraignit à la retraite.
Cependant Choisy, rudement maltraité par l’artillerie bourguignonne, fut forcé de se rendre après une vigoureuse mais inutile défense. La garnison obtint des Bourguignons le droit de se retirer en liberté. Le duc, après avoir fait démanteler cette forteresse, marcha en avant en bonne ordonnance et s’établit tout autour de Compiègne, dans les villages et dans les châteaux environnants. Chaque jour de nouveaux renforts, venus de ses pays, augmentaient son armée. En outre, quinze cents Anglais, conduits par les comtes de Huntington, d’Arundel et de Suffolk, vinrent le joindre pour s’emparer de la forteresse au nom de Henri d’Angleterre.
Tandis que la courageuse garnison de Compiègne faisait, chaque jour, de sanglantes sorties, l’infatigable Pucelle s’occupait à rassembler de toutes parts de nouvelles troupes. Une nuit, à la faveur des ténèbres, elle parvint à introduire, à la grande joie des habitants, ces forces dans la ville sans que les assiégeants s’en fussent aperçus.
Les capitaines voulurent aussitôt mettre à profit l’enthousiasme que le retour de la Pucelle avait mis dans tous les cœurs, et lui donnèrent, le même jour, l’ordre d’attaquer, avec d’autres chevaliers et six cents hommes à pied et à cheval, les retranchements ennemis sur l’autre rive de l’Aisne où Baudon de Noyelle s’était fortifié et coupait la route de Marigny. Ce fut l’avant-veille de la fête de l’Ascension, vers cinq heures de l’après-midi, que la Pucelle se dirigea avec ses gens vers le retranchement qui couvrait la porte du pont de l’autre côté de la rivière, et déboucha 177dans le pré qui s’étendait au devant. Il arriva, par la volonté de Dieu, que précisément à cette heure le capitaine de l’armée bourguignonne, Jean de Luxembourg, et plusieurs autres gentilshommes vinrent de ce côté pour faire une reconnaissance et aperçurent les Français qui s’avançaient contre eux. Aussitôt les Bourguignons se retirèrent et appelèrent aux armes la garnison voisine du quartier de Marigny. Sans cet événement, ce poste eût été, sans aucun doute, enlevé par la Pucelle ; car la garnison, pleine de confiance et toute désarmée, ne s’attendait à rien moins qu’à être surprise par les ennemis.
Tout se trouva bientôt sous les armes. Mais la Pucelle ne les accosta pas avec moins de vigueur et d’audace. Jamais, dit-on, elle ne combattit avec autant de courage et de vaillance que dans ce moment. Déjà elle avait refoulé Jean de Luxembourg et sa garnison derrière la barrière de Marigny, quand le cri d’alarme retentit de poste en poste sur toute la ligne ennemie et que les troupes anglaises et bourguignonnes accoururent de tous côtés. Les forces de l’ennemi croissaient à chaque instant. Elles poussèrent en avant et furent refoulées de nouveau. Mais, toujours plus nombreuses, elles opérèrent une troisième attaque. Alors Jeanne ne put plus les rejeter en arrière. Les siens commencèrent à lâcher pied, et elle ne put plus les contenir. Ils reculèrent vers le pont de Compiègne ; mais elle continuait toujours à combattre au dernier rang pour couvrir la retraite. Les chevaliers français, en se laissant entraîner à la fuite, furent loin, cette fois, d’égaler l’héroïque courage de la Pucelle, qui n’avait cependant pas la perspective d’une victoire, mais celle d’un cachot devant elle. Le désordre croissait de moment en moment et à mesure qu’ils s’approchaient du pont. À chaque instant, des masses plus nombreuses arrivaient de tous côtés sur les fuyards. L’arrière-garde, ne pouvant résister au choc ennemi, se dispersa dans le plus grand désordre. Les uns roulaient dans la rivière, les autres furent forcés de se rendre. La Pucelle seule, montée sur un beau cheval et un manteau de pourpre sur son armure, tenait toujours haut sa bannière et frappait sans cesse avec l’épée étincelante qu’elle avait conquise sur un Bourguignon à Lagny. Toute la foule des Bourguignons se jeta sur elle, pour s’emparer de cette femme qui était la terreur des Anglais et la gloire de la France. Combattant toujours et entourée d’ennemis, elle parvint jusqu’au fossé qui environnait le boulevard situé devant le pont. La cloche d’alarme sonnait, il est vrai, dans les murs de Compiègne, mais il n’était plus au pouvoir d’homme vivant de sauver la Pucelle. 178Le moment était venu, que les saintes lui avaient prédit à Melun. Elle trouva l’entrée du boulevard obstruée d’ennemis qui y pénétraient avec les fuyards. Cependant elle ne cessait de faire des prodiges de valeur, et, prenant une résolution subite, voulut, confiante dans la vitesse de son cheval, se frayer un passage et gagner la Picardie. Mais un archer la tira par sa robe à bas de son cheval. Malgré cette chute, elle refusa de se rendre, en sorte qu’il fallut s’emparer d’elle par la force. Lionel, surnommé le bâtard de Vendôme [Wandonne], l’emmena prisonnière à Marigny, où il la vendit à Jean de Luxembourg qui la remit à la bonne garde des siens.
C’est ainsi que la Pucelle tomba au pouvoir de ses ennemis acharnés, le 23 mai 1430, devant le pont de Compiègne. Ce fut quinze mois après qu’elle eut paru la première fois devant le roi à Chinon, un an après la délivrance d’Orléans et dix mois après qu’elle eut conduit Charles VII à Reims pour y recevoir le sacre et la couronne. Ainsi s’accomplit cette prédiction qu’elle avait faite au roi :
— Je n’ai qu’une année à vous revoir et pas davantage, c’est pourquoi il faut que vous fassiez en sorte que cette année soit bien employée.
Le duc d’Alençon affirma par son témoignage cette prédiction.
[Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet]
Selon le dire de quelques-uns, Jeanne fut trahie et vendue à ses ennemis par Guillaume de Flavy, capitaine de Compiègne. Bouchet, qui vivait peu de temps après la Pucelle et qui connut plusieurs témoins de la vie de notre héroïne, dit, dans son histoire d’Aquitaine :
Avant que Jeanne sortît de la ville, elle avait fait dire de bon matin une messe dans l’église Saint-Jacques, où elle s’était confessée et avait communié. Quand elle sortit de l’église, un grand nombre de gens se trouvaient autour d’elle pour la voir et elle leur dit :
Messires et amis, je vous fais savoir que je suis vendue et trahie et que je mourrai bientôt. Priez Dieu pour moi !
Bouchet raconte plus loin qu’elle fut trahie par Flavy. Mais ce récit est entièrement inexact ; car la Pucelle, dans l’interrogatoire du 10 mars, répondit elle-même, quand on lui demanda si, avant cette attaque, elle savait quelle serait faite prisonnière :
— Bien que j’aie souvent supplié mes saintes de m’en instruire, elles ont toujours refusé de me donner connaissance de l’heure où je serais prise. Aussi, je ne le savais pas ce jour-là. Puis d’ailleurs, ce ne furent pas elles qui m’ordonnèrent d’attaquer ; seulement elles me disaient toujours que je serais faite prisonnière. Mais je ne disais rien de ces révélations aux capitaines.
179Toute l’histoire de cette trahison n’est ainsi tout simplement qu’un faux bruit, qui n’avait aucun caractère de vraisemblance, bien que Flavy fût un homme capable de tous les crimes. C’était, en effet, un de ces monstres redoutables comme il s’en élève dans les temps désastreux de toutes les guerres civiles. Une chronique rapporte de lui qu’il avait, il est vrai, toujours vaillamment combattu du côté du roi, mais qu’il avait du reste un cœur de la plus grande cruauté. Il massacrait les hommes, déshonorait les femmes et se rendait coupable des crimes les plus affreux. Il finit par être tué par sa propre femme dont il avait mis à mort le père, et avec laquelle il vivait en discorde et qu’il menaça même souvent de son épée. C’est pourquoi elle engagea son barbier à lui couper la gorge, puis elle l’étouffa sous les oreillers de son lit. Ainsi Guillaume de Flavy descendit aussi bas dans le crime que Jeanne monta haut au ciel. Que Dieu ait pitié de son âme !
Notes
- [2]
Le professeur Voigt, directeur de ces archives, a fait connaître cette pièce en 1820 dans le Literatur-Zeitung de Leipzig, nos 135 et 136.
- [3]
L’original, tiré du Cod. Mell. G. 23, se trouve dans Pezii Thesaur. Anecdot. [R. P. Bernardi Pezii, Thesaurus Anecdotorum Novissimus], t. VI, part. III, p. 237.
- [4]
On voit par ce passage que la lettre fut adressée au duc Philippe Maria qui régna, comme duc de Milan, de 1412 à 1447. Sa sœur Valentine fut l’épouse du duc Louis d’Orléans, père de Charles, prisonnier des Anglais. Charles était ainsi neveu du duc de Milan et forma, en cette qualité, des prétentions sur le duché, après la mort de ce prince. François Sforce [Francesco Sforza] ne devint duc de Milan qu’en 1450. La supposition, selon laquelle la lettre que nous avons citée lui aurait été adressée, est donc sans fondement.
- [5]
Dans le manuscrit de Kœnigsberg, on lit : du duc d’Orléans.
- [6]
Il y a ici 1429 au lieu de 1430, l’année commençant alors à Pâques.