Chapitres 13 à 23
Chapitre XIII Comment la Pucelle s’apprêta à partir pour l’armée et envoya un héraut aux Anglais
Alors le duc d’Alençon reçut du roi l’ordre de marcher avec la Pucelle sur Blois et d’y organiser un convoi de vivres pour Orléans et des forces suffisantes pour l’escorter. Ce convoi devait être dirigé vers Orléans par la Pucelle. Car, quand même le roi 77aurait eu en elle la confiance la plus complète, il lui aurait été impossible de songer à quelque chose de plus important ; parce que même l’argent nécessaire pour l’exécution de cette entreprise ne pouvait être que difficilement rassemblé.
Pendant ces préparatifs, Jeanne reçut son équipement. Ce fut le roi lui-même qui lui donna tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne comme il convenait à un capitaine d’alors, et qui lui composa sa suite. Mais ce fut de Dieu qu’elle reçut son épée et sa bannière.
Car ses saintes lui annoncèrent qu’une épée se trouvait enterrée près de l’autel dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois. C’est pourquoi elle fit écrire aux prêtres de cette église une lettre dans laquelle elle leur demandait cette arme. Un armurier de Tours reçut l’ordre de creuser la terre près de l’autel, et l’on y trouva, en effet, à une médiocre profondeur, une épée marquée de cinq croix. Les prêtres eurent peu de peine à ôter la rouille dont elle était entièrement couverte, et y firent faire un magnifique fourreau de velours rouge semé de fleurs de lis. Les bourgeois de Tours voulurent faire plus encore et firent présent à la Pucelle d’un fourreau d’or. Mais l’humble Jeanne en fit faire un de cuir, tout simple, mais fort et solide, qu’elle avait l’habitude de porter dans les combats.
Ce ne fut qu’après les plus grandes instances du roi, et à regret encore, qu’elle lui confia, comme un secret, que l’existence de cette épée lui avait été révélée par les voix célestes ; car elle ne voulait pas, dans l’humilité de son cœur, tirer vanité de la grâce divine dont elle était l’objet.
Après cela, elle se fit faire une bannière que sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient commandée en lui disant : Prends cette bannière au nom du Roi céleste et porte-la avec courage et sans peur.
D’après l’ordre des saintes, elle la fit faire de toile blanche semée de lis. Le sauveur des hommes y était représente, assis, au milieu des nuages, sur son trône placé sur un arc-en-ciel, et tenant à la main le globe de la terre. À ses pieds, de chaque côté, se trouvait un ange agenouillé, et tenant une branche de lis, blason de la France, auquel Dieu donnait sa sainte bénédiction. À côté, se lisaient, en forme de devise, les noms de Jésus et de Marie. Du reste, ce pennon avait la forme de celle d’un chevalier ordinaire. Sur la banderole, particulière à cette humble sorte de bannières, était peinte l’Annonciation de la Vierge. Un ange s’y trouvait devant la mère de Dieu et lui offrait un lis.
78Le roi attacha au service de la Pucelle le chevalier Jean d’Aulon, que le noble Dunois appelait le meilleur chevalier de sa cour ; ensuite, deux pages, un maréchal, deux hérauts d’armes et deux serviteurs. Le roi lui fit faire aussi une armure complète, d’après sa taille. Mais, comme elle demandait, en outre, ce qui lui tenait sans doute le plus à cœur, un confesseur ou aumônier, comme on disait alors, son frère, Pierre d’Arc, et l’un de ceux qui l’avaient accompagnée auprès du roi, lui amenèrent maître frère Jean Pasquerel, maître de lecture au couvent des ermites de Saint-Augustin, à Tours. Édifiés de sa grande piété, ils l’avaient engagé à partir avec elle, et le conduisirent auprès d’elle, disant :
— Jeanne, nous t’amenons ce bon père que tu aimeras sans doute de bien bon cœur quand tu auras appris à le connaître.
Elle leur répondit qu’elle avait déjà entendu parler de lui, qu’elle l’acceptait avec joie et qu’elle se confesserait à lui le lendemain au matin. Le frère lui dit d’abord la messe, et, comme il le témoigna plus tard en justice, il fut grandement édifié de la confession à laquelle il l’admit. Elle le supplia de ne pas la quitter et de rester toujours auprès d’elle en qualité de confesseur. Il le lui promit et il a toujours tenu cette promesse.
Avant de prendre congé du roi Charles et de se mettre en campagne, elle confirma d’une manière miraculeuse sa mission divine. Elle dit au roi comment sainte Marguerite et sainte Catherine lui avaient annoncé qu’elle serait blessée en délivrant Orléans, mais que cette blessure ne l’empêcherait pas d’accomplir sa mission. Cette prédiction, qu’elle répéta à Orléans le matin même du jour où elle s’accomplit, est attestée d’une manière remarquable par un chevalier flamand, dans une lettre qu’il écrivit de Lyon, pour annoncer cette nouvelle, quelque temps avant qu’elle eût reçu son accomplissement. En sorte qu’il ne peut être élevé aucun doute à l’égard de son authenticité. Ici, comme à propos du secret que la Pucelle révéla au roi et comme nous le voyons dans toute l’histoire de cette fille admirable, la Providence semble avoir voulu susciter elle-même les preuves les plus convaincantes pour confondre l’incrédulité de tous ceux qui se refuseraient à croire à sa mission divine.
[Lettre du sire de Rotselaer]
Ce gentilhomme, nommé le sire de Roulers [Rotselaer], mandait dans cette lettre, adressée à la cour du duc de Brabant, qu’il tenait d’un conseiller intime de messire Charles de Bourbon : qu’il se trouvait auprès du roi Charles une certaine fille venue de Lorraine ; qu’elle s’était dite appelée à délivrer Orléans ; que, dans un combat devant cette ville, elle serait blessée par une flèche, mais 79qu’elle ne mourrait pas de cette blessure. Le roi, ajoutait-elle, serait couronné à Reims dans le cours de l’été suivant. Elle avait prédit beaucoup d’autres choses encore, mais le roi les tenait secrètes. Cette jeune fille, continuait-il, monte tous le jours à cheval, armée de pied en cap, la lance au poing, comme tous les autres gens d’armes qui se trouvent auprès du roi, et elle possède toute la confiance du roi et de ses fidèles. Cette lettre remarquable est datée de Lyon, du 22 avril, et ce fut le 29 seulement que la Pucelle fit son entrée à Orléans. Jeanne fut blessée le 7 mai, et, le 11 juillet de l’été suivant, le roi fut couronné à Reims.
Quand les préparatifs du duc d’Alençon furent terminés et que plus d’un brave chevalier se fut joint à lui, la Pucelle déploya sa bannière et partit, le 21 avril, de Tours vers Blois, accompagnée de l’archevêque de Reims, du grand maître de la maison du roi et d’une petite troupe d’hommes d’armes.
Les gens de guerre n’eurent d’abord en elle qu’une foi très médiocre. Quand ils entendirent parler de la pieuse jeune fille et dire quelle ne plaçait pas toute sa confiance dans une bonne épée, mais qu’elle la mettait avant tout dans la grâce de Dieu, tous ces esprits farouches se montrèrent peu faciles à croire au succès qu’elle avait annoncé. De son côté, Jeanne avait une horreur profonde de la vie impie dans laquelle ces âmes avaient été élevées au milieu de tous les crimes qui souillaient cette guerre interminable à laquelle elle voulait mettre fin.
Pendant les deux jours qu’elle passa à Blois, les prêtres de la ville se réunirent, à sa prière, deux fois par jour, le matin et le soir, sous une bannière qu’elle avait fait faire par le confesseur lui-même. On y voyait représentée l’image du Sauveur attaché à la croix. Les prêtres chantaient des cantiques et des hymnes en l’honneur de la Reine du Ciel, et Jeanne s’agenouillait priant au milieu d’eux. Elle n’admettait à cette pieuse cérémonie que ceux d’entre les hommes d’armes qui s’étaient confessés le jour même. Les prêtres se tenaient disposés à les entendre en confession à toute heure du jour. Elle-même les y exhortait instamment ; car elle ne voulait que des mains pures et agréables au ciel pour l’aider à accomplir la mission que Dieu lui avait imposée. D’après le désir qu’elle manifesta, une partie de ces prêtres l’accompagnèrent dans sa sainte croisade à Orléans, cette ville héroïque et affligée de si amères angoisses.
[Lettre aux Anglais]
Cependant, avant de quitter Blois, elle envoya aux Anglais, d’après les recommandations de ses saintes, un héraut d’armes pour les sommer au nom du Seigneur de se retirer du sol de la 80France. La lettre portait pour inscription ces mots :
Écoutez l’avis de Dieu et de la sainte Vierge ! Au duc de Bedford qui se dit lieutenant général de France pour le roi d’Angleterre.
La lettre elle-même était ainsi conçue :
✝ Jésus Maria ✝
Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule, comte de Suffolk ; vous, Jean, sire de Talbot, et vous, Thomas, sire de Scales, qui vous dites lieutenant du duc de Bedford, faites raison au roi du ciel, et rendez à la Pucelle, qui est ici envoyée de par le roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu réclamer le sang royal.
Elle est toute prête à faire la paix si vous voulez lui faire raison, par ainsi que vous laisserez là la France et payerez ce que vous y avez pris.
Et entre vous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes ou autres, qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous-en en votre pays, de par Dieu. Et si ainsi ne le faites, attendez nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir bien fièrement à votre grand dommage.
Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites pas, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire.
Je suis envoyée ici de par le roi du ciel, pour vous bouter tous hors de France. Et, s’ils veulent obéir, je les prendrai tous à merci. Et n’ayez point en votre opinion que vous tiendrez le royaume de Dieu, le roi du ciel, fils de sainte Marie ; ains le tiendra le roi Charles, le vrai héritier ; car Dieu, le roi du ciel, le veut. Et cela lui est révélé par la Pucelle, et il entrera dans Paris avec bonne compagnie.
Si vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et par la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons tout à travers corps contre corps, et ferons un si grand hahay, qu’il n’y en a pas eu un aussi grand en France, depuis mille ans, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le roi du ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne sauriez en mener à tous vos assauts contre elle et ses bons gens d’armes. Et aux horions, l’on verra qui a meilleur droit.
Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie que vous ne vous 81fassiez point détruire. Si vous lui faites raison, vous pouvez venir en sa compagnie, où les Français feront le plus beau fait qui onques fut fait pour la chrétienté. Et faites réponse si vous voulez faire la paix en la cité d’Orléans. Et, si vous ne la faites, de vos biens grands dommages il vous souviendra brièvement.
Écrit ce samedi de la semaine sainte, l’an mil quatre cent vingt-neuf après la naissance de Jésus-Christ1.
Chapitre XIV Comment la Pucelle partit pour Orléans et avec quelle joie elle y fut reçue
Le vingt-sept avril, le convoi prit la route d’Orléans, et la Pucelle, qui commandait l’armée au nom du roi, ordonna qu’on manœuvrât de manière à arriver devant la ville par la rive droite de la Loire. C’était précisément de ce côté que se tenait le comte de Suffolk avec le corps principal des Anglais, et que les retranchements les mieux fortifiés et les tours les plus fortes défendaient tout accès. Les chevaliers en avaient grande inquiétude, et ils lui représentèrent vainement les dangers sans nombre qui se présentaient de ce côté, et que le bâtard d’Orléans avait conseillé d’aller par la rive gauche du fleuve et d’aborder la ville par bateaux. Mais la Pucelle n’avait aucune peur de Suffolk, ni de ses épées, ni de ses retranchements. Elle voulait percer à travers les positions les plus formidables des Anglais, car ses voix le lui avaient ordonné ; et les chevaliers ainsi furent forcés de lui obéir.
En tête du convoi marchaient les prêtres avec la sainte bannière du Christ. La Pucelle suivait avec le maréchal de Sainte-Sévère et Rays [Rais], l’amiral de Culan [Culant], le grand maître du palais Gaucourt, le brave La Hire et beaucoup d’autres vaillants chevaliers, 82qui étaient accourus à Blois pour accompagner la Pucelle. Enfin venait l’armée, composée d’environ quatre ou cinq mille combattants, pour protéger les bœufs et les chariots de vivres destinés à ravitailler la ville.
Les prêtres qui ouvraient la marche chantaient à haute voix en chœur d’anciens chants d’église, mais ils entonnaient surtout et élevaient vers l’esprit de l’éternelle sagesse le Veni creator spiritus, afin qu’il répandit sa grâce sur l’armée.
C’était précisément au plus beau du mois de mai. Les oiseaux chantaient dans les bois et dans les champs ; les arbres et les prairies fleurissaient, et tout ce qui a vie s’épanouissait aux rayons du plus beau soleil. Le convoi mit deux jours à traverser les plaines riantes de la Loire, qu’à cause de leur beauté on appelle le Jardin de la France.
L’armée, précédée de ses prêtres triomphants, ressemblait plutôt à un pacifique pèlerinage qu’à une croisade guerrière ; et de plus en plus ces farouches hommes d’armes se sentaient pris d’un grand respect pour leur pieuse conductrice. Elle les exhortait sans relâche à la pénitence et à la confiance en Dieu et en sa miséricorde infinie, leur disant qu’il ne manquerait pas de leur donner la victoire s’ils se trouvaient en état de grâce. Elle-même communia avec la plus grande dévotion au milieu d’eux en plein air, et ainsi l’esprit qui brûlait dans son cœur enflamma aussi bientôt les autres. La plupart d’entre eux allèrent à confesse. Toutes les femmes de mauvaise vie furent forcées de quitter l’armée d’après l’ordre de la Pucelle, et elle-même observa si sévèrement la discipline, que, la première nuit, elle se coucha revêtue de toute son armure, ce qui l’incommoda fortement.
Le troisième jour, ils arrivèrent devant Orléans, la ville fidèle, où la Pucelle avait si longtemps été emportée par tous ses vœux. Mais quelle amertume remplaça tout à coup sa joie, quand, arrivée sur les hauteurs qui dominent la cité, elle reconnut que les chevaliers avaient agi contrairement à leur promesse et que l’armée se trouvait vis-à-vis de la ville sur la rive gauche du fleuve !
Bientôt on comprit les conséquences funestes de la faute qu’on avait commise en ne se confiant pas entièrement aux ordres de la Pucelle et en agissant plutôt selon le courage humain, pour se tirer d’un danger apparent. L’escorte tout entière se trouvait dans la position la plus fâcheuse. Pas de pont sur lequel on pût passer le fleuve, et l’eau de la Loire était si basse près de la ville, qu’on n’eût pu décharger qu’en un seul endroit dans les bateaux 83les vivres dont les chariots étaient remplis. Mais c’était précisément en cet endroit que le retranchement des Anglais était situé, et, à chaque instant, on avait à redouter une attaque de toutes les forces réunies des ennemis.
Maintenant les chefs, qui avaient d’abord préféré leur conseil à celui de la Pucelle, étaient là ne sachant à quoi se résoudre. Mais elle, toujours pleine de courage et de confiance en Dieu, leur conseilla de donner l’assaut à ce retranchement. Les chevaliers, inquiets, trouvèrent que leurs forces étaient insuffisantes pour cela.
En ce moment de détresse, le comte de Dunois passa la Loire avec un grand nombre de bourgeois.
— Êtes-vous le Bâtard d’Orléans ? lui cria la Pucelle.
— C’est moi ! répondit-il, et je me réjouis de votre arrivée.
— Est-ce vous, reprit-elle involontairement, qui avez conseillé de me conduire de ce côté-ci du fleuve, et non du côté où se trouvent Talbot et ses Anglais ? Les vivres seraient entrés dans la ville, sans qu’on eût eu besoin de les transporter par le fleuve.
Comme Dunois s’excusait disant que lui et d’autres chefs plus expérimentés encore avaient été de cet avis, parce qu’ils avaient regardé ce chemin comme plus sûr et plus commode, elle lui répliqua :
— Au nom du Très-Haut, le conseil de Dieu, notre Seigneur, est plus sûr et meilleur que le vôtre. Vous avez cru, me tromper, et vous vous êtes trompé plus encore que vous ne m’avez trompée, vu que je vous amène le meilleur secours que jamais chevalier ou ville ait obtenu, car c’est le secours du roi du ciel ; il ne vous vient pas de moi, mais de Dieu même, qui, par l’intercession de saint Louis et de saint Charlemagne, a pris en pitié la ville d’Orléans et ne veut pas que les ennemis du duc d’Orléans retiennent à la fois son corps et sa ville.
Enfin, on résolut de remonter le fleuve avec les bateaux et l’armée à deux lieues de là, vers le château de Chezy [Chécy], où, sous la protection de la garnison française, le passage était beaucoup plus facile. Mais il n’y avait pas même possibilité d’exécuter ce plan. Car le temps était orageux, la pluie tombait en torrents, le jour était déjà fort avancé et les bateaux ne purent bouger à cause du vent contraire. Mais la Pucelle prédit que le vent ne tarderait pas à changer.
— Un peu de patience seulement, disait-elle. Car, avec l’aide de mon Dieu, tout ira bien.
À peine eut-elle prononcé ces paroles, qu’elles se confirmèrent aussitôt. Même, selon le témoignage d’un témoin oculaire, le 84frère Pasquerel lui-même, le fleuve parut grossir à vue d’œil. Dunois lui-même fut si profondément frappé de ce miraculeux événement, qu’il en rendit littéralement le témoignage suivant :
— Il me semble que la Pucelle et ses exploits à l’armée sont plutôt d’un Dieu que d’un homme, quand je songe au changement qui s’opéra au moment où elle parlait de l’espoir d’un prompt secours et de l’introduction des vivres en dépit des Anglais qui étaient cependant infiniment plus nombreux.
Les bateaux passèrent à pleines voiles sous le canon des Anglais et sans qu’un seul boulet les atteignit, ce qui était vraiment étonnant. Cependant le courage des Français et leur confiance dans leur miraculeuse conductrice allèrent toujours s’augmentant. Aussi, à l’endroit convenu, les vivres abordèrent sans obstacle à l’autre rive du fleuve. Mais les bateaux étaient insuffisants pour l’armée, en sorte qu’on résolut de la faire rétrograder jusqu’à Blois pour y passer la Loire et revenir à Orléans avec de nouveaux renforts par l’autre rive, comme la Pucelle l’avait voulu d’abord. Mais on pria Jeanne d’entrer dans la ville sans retard, pour satisfaire au désir des bourgeois qui l’attendaient avec une si vive impatience. On ne put d’abord l’engager à se séparer de son armée.
— Mes gens, disait-elle, se sont repentis de leurs péchés, ils se sont confessés, ils sont de bonne volonté, et il est nécessaire de les conduire contre l’ennemi.
Ce ne fut que sur les instantes prières de capitaines et sur les promesses qu’ils firent de revenir avec des renforts plus considérables, qu’elle entra dans le bateau de Dunois et qu’elle passa la Loire, en tenant sa bannière à la main et accompagnée du brave La Hire, du maréchal de Boussac et de plusieurs autres chevaliers. Pourtant ce ne fut qu’après qu’elle eut recommandé à son confesseur Jean Pasquerel de rester à l’armée et porter, comme auparavant, avec les prêtres, la sainte bannière du Christ à la tête des troupes.
Pendant que ceux d’Orléans faisaient une sortie courageuse contre un retranchement anglais, qui défendait le passage, et qu’ils s’emparaient, dans le combat, d’une bannière ennemie, les vivres furent heureusement introduits dans la ville affamée, et ainsi s’accomplit ce que la Pucelle avait prédit, c’est-à-dire que le convoi parviendrait à Orléans sans que les Anglais pussent y mettre obstacle.
Mais la Pucelle, pour éviter le trop grand concours de peuple, attendit jusqu’au soir, avec sa suite, à l’endroit même où elle 85avait débarqué. Il était six heures et demie quand elle partit de là, avec deux cents lances qui étaient restées auprès d’elle pour lui servir d’escorte. Bien que cette troupe passât à une portée de flèche des Anglais, ceux-ci ne firent pas mine de bouger ni de tirer l’épée contre l’envoyée du ciel, comme si la main de Dieu elle-même eût paralysé leurs bras et les eût frappés d’impuissance.
À huit heures, la Pucelle fit son entrée dans la ville fidèle. Elle était couverte des pieds à la tête d’une étincelante armure d’acier, et montait un cheval blanc richement caparaçonné. Devant elle, marchait la bannière sainte avec l’image du Sauveur et les anges qui portaient des lis. À sa gauche chevauchait le noble Dunois, sur un destrier non moins magnifiquement enharnaché. Une foule de vaillants chevaliers, d’écuyers et d’hommes d’armes venaient à leur suite. Les bourgeois, les femmes et les enfants de la ville, accompagnés des chevaliers et des gens de guerre qui formaient la garnison, vinrent à leur rencontre avec un grand nombre de flambeaux.
[Journal du siège d’Orléans]
Ils éprouvaient une si grande joie à sa venue, écrivit un bourgeois d’Orléans sur un journal qui est parvenu jusqu’à nous, qu’on eût dit que Dieu lui-même fût entré dans la ville ; et ce ne fut pas sans raison, car ils avaient, pendant sept mois qu’ils avaient été exposés à l’artillerie et aux assauts continuels des Anglais, essuyé toutes les misères, toutes les inquiétudes ; ils étaient épuisés entièrement ; et, pis que cela, ils désespéraient plus que jamais de tout secours et n’osaient plus même croire au salut de leurs têtes et de leurs biens. Or, maintenant, il leur semblait qu’ils étaient déjà sauvés et délivrés de leurs ennemis par la vertu céleste de cette humble jeune fille dont on leur avait tant parlé et que tous, hommes, femmes et enfants, contemplaient avec une admiration et un amour si profonds. Aussi, il y eut une presse considérable. Chacun voulait toucher les vêtements de la Pucelle ou le cheval qu’elle montait. On y mit tant d’empressement, qu’un de ceux qui portaient des flambeaux s’approcha trop de la bannière et y mit le feu. Alors Jeanne, pour éteindre la flamme, poussa son cheval en avant avec tant de grâce et de dextérité, qu’on l’eût dite habituée à la guerre depuis ses plus tendres années, ce dont les hommes d’armes et les bourgeois de la ville s’émerveillèrent grandement. Ils l’accompagnèrent aussi avec grande joie et grand plaisir à travers la ville.
Bien que la Pucelle n’eût rien mangé ni rien bu depuis le matin, bien qu’elle eût passé la journée tout entière à cheval sous le poids de son armure et qu’elle dût avoir besoin de repos, elle se dirigea d’abord tout droit vers la cathédrale, pour rendre grâces 86à Dieu. Le peuple ne cessait de la suivre avec grand respect, comme on suivrait un ange du ciel ; et, quand dans son enthousiasme il la saluait de ses cris, elle lui adressait des paroles bienveillantes, l’exhortant à avoir confiance en Dieu et lui promettant que ses souffrances prendraient certainement un terme s’il avait une foi ferme et un espoir réel dans le Seigneur.
De la cathédrale elle fut conduite avec grande solennité à la maison d’un des bourgeois les plus considérés de la ville, qui avait une femme très honorée et très vertueuse. Et ce fut là seulement qu’elle se dépouilla de son armure. On lui avait préparé un banquet splendide. Mais elle permit seulement qu’on lui versât un peu de vin et d’eau dans une coupe d’argent, où elle trempa cinq petites tranches de pain. Ce soir-là, elle ne but ni ne mangea autre chose.
Elle passa la nuit dans la chambre de son hôtesse, à côté de la fille de la maison. Son frère Pierre, le bon Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, et son écuyer, le chevalier d’Aulon, prirent leur logement dans la même maison.
[Lettre au duc de Milan]
Aux archives de Kœnigsberg en Prusse, se trouve une lettre que l’on suppose avoir été adressée à François de Sforce, duc de Milan, et traduite pour l’ordre Teutonique. Elle donne le portrait suivant de la Pucelle :
Elle est agréable de taille, pratique des exercices d’homme, parle peu, montre un courage étonnant ; dans le langage et dans la conversation elle a la douceur de voix d’une femme. Elle mange peu, et ne boit que très peu de vin ; dans le maniement des chevaux et des armes, elle est très experte. Elle aime grandement les hommes d’armes et les chevaliers. Elle est sobre de paroles, mais parle avec facilité. Elle aime les visages gais, supporte des travaux inouïs et est si bien faite au port des armes et si aguerrie, qu’elle reste souvent six jours et six nuits tout entiers sans déposer son armure.
Chapitre XV Comment la Pucelle ordonna aux Anglais de se retirer
Le lendemain au matin, il fut tenu, chez le comte de Dunois, un conseil de guerre auquel assistèrent tous les capitaines et tous les chefs. La Pucelle y soutint qu’il fallait sans délai employer les 87chevaliers et les bourgeois, pleins d’un nouveau courage, à donner l’assaut aux tours fortifiées de l’ennemi. Le brave La Hire et le chevalier Florentin d’Illiers partagèrent son avis. D’autres cependant, n’écoutant que les conseils de la sagesse humaine, furent contraires à cette opinion. La Pucelle, en sa qualité de capitaine suprême de l’armée dont le roi l’avait investie, exigea qu’on lui obéit. Et la discussion devint de plus en plus vive. Un des chefs de la vénerie du roi, messire Jean de Gamache [Gamaches], en voyant les autres céder aux paroles enthousiastes de la Pucelle, entra dans un emportement tel qu’il ne put plus se contenir et dit, tout bouillant de colère :
— Or, puisqu’ainsi, messires chevaliers, vous écoutez plutôt le conseil d’un blanc-bec de fille de basse origine, que celui d’un homme tel que moi, je ne veux plus perdre inutilement mes paroles ici. En temps et lieu mon épée parlera ; il se peut que j’y perde la vie, mais je la perdrai avec joie pour le roi et pour l’honneur. En attendant, je reploie ma bannière, et je ne suis plus rien qu’un simple écuyer. Car j’aime mieux avoir pour seigneur et maître un gentilhomme qu’une fille dont on ne sait qui elle est.
En disant ces mots, il reploya sa bannière et la remit à Dunois, comme pour lui dire qu’il se mettait à son service. Celui-ci mit tout en œuvre pour terminer une querelle qui aurait pu avoir des suites si funestes. Enfin, il réussit à accommoder ce différend. Et, en signe de paix, le chevalier embrassa la Pucelle sur les joues, ce que tous deux, selon la chronique, ne firent qu’à contrecœur. Quant au fond même de la question, c’est-à-dire, l’assaut, il fut rejeté à la majorité des voix, et l’on résolut d’envoyer, avant de rien entreprendre, une troupe de renfort au-devant de l’armée française qui revenait de Blois.
La Pucelle fut profondément irritée de la décision prise par le conseil à l’égard de l’avis qu’elle avait émis. Le bouillant La Hire et Florentin d’Illiers firent donc, de leur propre mouvement, une sortie et eurent un rude engagement avec les Anglais.
Alors la Pucelle envoya, pour la seconde fois, par ses hérauts d’armes, un message à Talbot pour l’engager à se retirer en paix. Les Anglais en entrèrent dans une furieuse colère et injurièrent violemment la Pucelle, l’appelant vile servante et vachère, et menaçant de la brûler vive si elle tombait entre leurs mains. En outre, ils se raillèrent de tout ce qu’elle leur avait écrit. Mais ce qui était pis que tout cela, c’est que, dans leur colère, ils oublièrent les lois de la guerre et celles de l’honneur au point de retenir un 88de ses hérauts d’armes avec la ferme résolution de le livrer aux flammes. Cependant ils tinrent pour prudent d’écrire d’abord à l’université de Paris et d’en obtenir la permission d’exécuter leur projet. Ils renvoyèrent l’autre héraut pour rapporter leur réponse.
— Que dit Talbot ? demanda Jeanne au héraut.
— Lui et tous les Anglais, répondit-il, disent de vous toutes les mauvaises choses imaginables. Ils disent qu’ils vous brûleront vive, s’ils parviennent à s’emparer de vous.
— Retourne donc vers eux, reprit-elle, et sois sûr que tu ramèneras ton compagnon. Dis à Talbot qu’il prenne ses armes. Moi, je prendrai les miennes. Et s’il parvient à me vaincre, il pourra me livrer au bûcher. Mais s’il succombe, il lèvera le siège et retournera avec les siens dans son pays.
Le héraut, comme il paraît, n’eut pas le courage de retourner de sitôt au camp des Anglais furieux. Mais Jeanne n’eut pas la moindre crainte pour lui et lui dit :
— De par le Très-Haut, il ne te sera fait aucun mal.
Et, en effet, il en fut ainsi. Car les Anglais le laissèrent retourner.
Le même samedi, vers le soir, la Pucelle monta sur le retranchement élevé près de la Belle-Croix sur l’emplacement du pont. Elle recommanda de nouveau à haute voix aux Anglais de se retirer de bon gré s’ils ne voulaient que ce fût par la force des armes et à leur grand dommage. Alors Glacidas et ses compagnons lui répondirent par des insultes et par des menaces. Et il y en eut un, appelé le bâtard de Granville, qui l’insultait et la menaçait plus fort que les autres.
— Penses-tu donc, disait-il, que des chevaliers fuiront devant une femme ?
Il appelait les Français magiciens et hérétiques, parce qu’ils suivaient une si belle sorcière.
Jeanne fut si douloureusement blessée au fond du cœur par ces paroles déshonorantes et audacieuses des Anglais, qu’elle ne put plus se contenir et cria à Glacidas qu’il mentait ; que, quoiqu’ils pussent faire, ils seraient bien forcés de se retirer dans peu, mais que lui ne le verrait pas et que beaucoup de ses gens d’armes y laisseraient aussi la vie.
Après avoir proféré ces paroles menaçantes, elle rentra incontinent dans la ville. Car, dans une pareille dispute avec un aussi grossier compagnon que Glacidas, il n’y avait certainement pas d’honneur à gagner pour elle.
Le lendemain, dimanche, le comte Dunois se dirigea, comme on était convenu de le faire, avec ses hommes d’armes vers Blois 89au-devant des Français. La Pucelle, armée de pied en cap, sortit avec eux et s’établit avec sa troupe entre les remparts de la ville et les retranchements ennemis, pour couvrir la marche du comte en cas d’une attaque des Anglais. Mais pas un ennemi ne bougea, quoiqu’ils se trouvassent en force ; et ce ne fut que lorsqu’elle eut entièrement perdu Dunois de vue, que Jeanne rentra dans la ville. Mais, avant de se retirer, elle cria une dernière fois aux Anglais, postés de ce côté :
— Au nom du Sauveur, retirez-vous ; sinon, je ferai en sorte que vous vous en repentiez.
Alors ils recommencèrent à l’insulter d’une manière peu décente, de façon qu’elle se retira aussitôt de là.
Mais, malgré tout ce langage furieux, les Anglais étaient loin de se trouver à leur aise. Leur confiance les avait abandonnés. Car, selon le témoignage du comte Dunois lui-même, eux qui, auparavant, au nombre de deux cents, mettaient cinq cents Français en fuite, cédaient maintenant, au nombre de quatre cents, le terrain à deux cents Français. Presque chaque jour, toutes leurs forces réunies étaient attaquées par une troupe de quatre à cinq cents combattants et refoulées dans leurs retranchements par cette poignée d’hommes d’armes. C’est pourquoi aussi chaque jour relevait davantage le courage des bourgeois d’Orléans et leur confiance dans l’envoyée du Seigneur. Dans le conseil des capitaines, elle ne le cédait ni en courage, ni en expérience, ni en justesse de vues, aux meilleurs chevaliers, sans cesser pour cela d’être aussi pieuse, aussi humble de cœur, aussi modérée et aussi chaste qu’une sainte qui a renoncé au monde. Devant sa grandeur, quand elle louait la bonté et la magnificence de Dieu, devant son humilité, quand elle parlait d’elle-même, tous devaient plier le genou. Sa douceur et son affabilité lui soumettait même les esprits les plus farouches. Bientôt pénétrèrent au fond de tous les cœurs ces paroles qu’elle ne cessait de répéter :
— Dieu m’a envoyée ici. Ayez une ferme confiance en lui. Cette confiance vous délivrera infailliblement.
Elle étonnait et touchait le peuple par sa dévotion profonde. Les larmes inondaient ses joues quand, au milieu de la messe, le prêtre élevait la sainte hostie à l’adoration de la foule ; elle parlait toujours de Dieu et de la sainte Vierge, et exhortait sans cesse ceux qui l’entouraient à un vrai repentir.
La vie relâchée des gens d’armes causait un grand souci à la pieuse Jeanne. Tantôt elle reprenait avec douceur, tantôt avec une sévérité qui étonnait dans une fille aussi jeune, leur vie déréglée 90et pleine de péchés, et leur disait sans relâche qu’ils eussent à ne pas oublier Dieu et à songer au salut de leur âme immortelle. Elle parlait avec tant de force et de conviction, que plus d’un cœur mort pour le ciel se réveilla de nouveau à la vie.
Le bon chevalier La Hire lui causait surtout de grandes inquiétudes. C’était un audacieux et fougueux compagnon, qui avait une foi ferme et inébranlable en Dieu et qui était dévoué de corps et d’âme à son roi, mais qui, pour le reste, n’y regardait pas de si près, selon la coutume des hommes de guerre d’alors, et avait la mauvaise habitude de jurer d’une manière horrible. Aussi, la Pucelle se donna toutes les peines imaginables pour en déshabituer le brave chevalier. La Hire avait les meilleures intentions du monde. Il alla se confesser d’après les exhortations de Jeanne. Mais il ne put parvenir à se défaire de l’habitude de jurer. Enfin, la Pucelle lui conseilla de jurer par son épée, puisqu’il ne pouvait y renoncer, au lieu de renier Dieu et d’invoquer le démon. Et c’est ce que fit le chevalier, du moins tant qu’il était en sa présence.
Ce qui étonnait surtout les gens, ce fut son activité extraordinaire et les travaux sans nombre auxquels elle se livrait. Car, depuis le matin qu’au soir, elle était à cheval et armée de pied un cap. Souvent elle ne mangeait, de toute la journée, qu’un morceau de pain, et ne buvait qu’un peu de vin mêlé d’eau.
Après une aussi longue et aussi dure détresse, les hommes d’Orléans ne purent assez se réjouir de toutes ces merveilles si nouvelles pour eux. Le peuple assiégeait en quelque sorte la porte de la maison de Jeanne. Et quand, ce dimanche-là, la Pucelle rentra dans la ville, ils la supplièrent tant qu’elle consentit à parcourir le cité tout entière, afin que tout le monde pût le voir. La foule remplissait tellement les rues qu’il était presque impossible de les traverser. Les pauvres gens ne pouvaient se lasser de la contempler et s’émerveillaient grandement de la voir si bien assise à cheval et le manier si dextrement.
En vérité, écrivait dans son journal le bourgeois d’Orléans que nous avons déjà cité, la Pucelle se tenait à cheval avec tant tant d’aisance, qu’on eût dit que, depuis son enfance, elle était habituée à paraître un homme d’armes.
91Chapitre XVI Comment la Pucelle prit d’assaut le premier retranchement ennemi
Le lundi suivant, Jeanne sortit de la ville pour observer les retranchements ennemis. Une grande partie du peuple la suivit, et elle passa devant les tours et les bastions, tout autour de la ville, sans que les Anglais lançassent une flèche ou tirassent l’épée. Elle rentra sans avoir été inquiétée et assista aux vêpres dans l’église de Sainte-Croix.
Mais les jours s’écoulaient et ni Dunois ni l’armée n’étaient de retour. Les gens de la ville en conçurent une vive inquiétude. Ils ne craignaient pas moins pour le maréchal de Sainte-Sévère, qui était aussi allé au-devant de la troupe. Mais Jeanne dit :
— Le maréchal vient, j’en suis certaine ; et il ne lui arrivera aucun mal.
Et en effet bientôt on annonça l’approche des troupes. À l’instant même la Pucelle se rendit à la rencontre de l’armée avec La Hire, d’Illiers et un grand nombre de chevaliers pour lui prêter secours en cas que les Anglais l’attaquassent à son entrée. Mais l’ennemi, silencieux et immobile comme s’il eût été frappé de la foudre, se tint dans ses retranchements et dans ses tours fortes quand l’armée s’avança comme une procession solennelle vers la ville. Frère Pasquerel, suivi des prêtres, marchait en tête, portant la bannière sainte ; et ainsi, en chantant des cantiques sacrés, ils entrèrent à Orléans sans coup férir.
Ici de nouveau l’on vit manifestement que la Pucelle avait eu grand-raison de refuser si constamment de se séparer de son armée le jour où elle devait arriver. Car les chefs avaient de nouveau tenu conseil à Blois, et ils avaient été bien près de se séparer, si Dunois n’était venu à propos pour les en empêcher. Or, maintenant que tous se trouvaient réunis à Orléans, Dunois annonça à la Pucelle qu’il avait appris la nouvelle certaine que le chef anglais Fastolf devait arriver dans peu avec des renforts et des provisions dans le camp ennemi. Jeanne s’en réjouit fort. Mais, comme on avait déjà une fois rejeté son avis et que, plus d’une fois, on avait, d’une manière peu conforme aux ordres du roi, repoussé ses conseils au grand détriment de son entreprise, elle dit alors d’une voix ferme au vaillant comte :
— Bâtard, bâtard, je t’ordonne de m’annoncer l’arrivée de 92Fastolf au moment même où tu l’apprendras. Car, s’il passe à mon insu, je promets, en vérité, que je te ferai trancher la tête.
Dunois, frappé d’un langage aussi insolite de la Pucelle, lui répondit avec le plus profond respect qu’elle n’eût pas à douter de lui et qu’il ferait selon ces ordres.
Après que Dunois l’eut quittée, il arriva un singulier événement qui nous est rapporté par les témoins oculaires eux-mêmes. D’Aulon, écuyer de la Pucelle, s’était couché à midi pour prendre quelque repos, fatigué et épuisé qu’il était. Jeanne avait fait de même avec son hôtesse. À peine le chevalier se trouva-t-il plongé dans le sommeil, que la Pucelle se leva tout à coup de son lit et le réveilla à haute voix, disant :
— Au nom du Seigneur, mon conseil m’a dit d’aller au-devant des Anglais. Mais je ne sais si je dois diriger l’attaque contre leurs retranchements ou contre Fastolf.
Comme elle parlait ainsi, frère Pasquerel et d’autres prêtres entrèrent et l’entendirent s’écrier :
— Où sont mes armes ? Le sang des nôtres rougit la terre. Par mon Dieu, cela est mal. Pourquoi ne m’a-t-on pas réveillée plus tôt ? Nos gens sont en grande détresse devant une tour, et déjà plus d’un est blessé grièvement. Mes armes ! Qu’on m’apporte mes armes ! Qu’on m’amène mon cheval !
On voit clairement qu’elle disait ceci dans un moment d’enthousiasme. La tour, le combat et le sang des Français, tout cela elle le voyait par les yeux de l’esprit, qui, même dans le sommeil du corps, ne cessait de veiller sur ceux que Dieu lui avait confiés.
D’Aulon ne savait ce que cela voulait dire. Car, tout à l’entour, le calme et le silence le plus profond régnaient dans les rues. Et, avant qu’il eût pu lui donner son armure, elle était déjà dans le bas de la maison. À la porte, se trouvait le page de la Pucelle, Louis de Contes, qui causait tranquillement sur le seuil.
— Ha ! méchant garçon, lui cria-t-elle, lune me disais pas que le sang français coule.
Alors elle demanda son cheval, remonta à sa chambre, se fit ajuster son armure, et, à peine d’Aulon eut-il fini de la lui mettre, qu’on entendit du tumulte dans la rue et un bruit qui grandissait toujours. L’écuyer se mit aussi en devoir de s’armer ; mais il ne fut pas prêt, qu’elle se trouvait déjà à cheval. Alors seulement elle se souvint qu’elle avait oublié sa bannière. Le page monta pour la prendre. Mais Jeanne était si pressée, qu’elle lui cria de la lui descendre par la fenêtre. Alors elle piqua des deux et se précipita, sa bannière à la main, avec tant de rapidité par les rues vers la 93tour de Bourgogne, que les fers de son destrier faisaient jaillir des étincelles du pavé. Les gens s’émerveillèrent beaucoup de la voir prendre sans hésiter le chemin le plus direct vers un côté quelle n’avait pas encore vu.
Le page, dans le trouble où il se trouvait, était resté en arrière. L’hôtesse lui dit de suivre sa maîtresse. Il alla donc la rejoindre avec le chevalier d’Aulon. Ce ne fut que près de la porte qu’ils atteignirent la Pucelle ; car le passage, en cet endroit, se trouvait déjà obstrué par la presse des Français en déroute.
Le matin de ce jour, une troupe de gens d’armes français avaient, sans demander l’avis de Dunois ou de la Pucelle, entrepris une attaque contre les retranchements anglais près de l’église de Saint-Loup. L’assaut leur réussit d’abord, mais ils ne tardèrent pas à être mis en fuite. La Pucelle voyant l’un des blessés, dit :
— Je n’ai pas encore vu couler le sang français sans que j’aie senti les cheveux se dresser sur ma tête.
Et en disant ces paroles, elle poussait toujours plus vivement son cheval en avant, à travers les fuyards, vers le retranchement, suivie de quelques chevaliers. Les siens saluèrent sa venue par un cri de joie, et tous aussitôt se remirent à faire face à l’ennemi. Mais elle, sûre de la victoire, commença d’abord par faire annoncer qu’aucun homme d’armes n’eût à détourner quoi que ce fût de l’église de Saint-Loup qui était située au milieu des fortifications anglaises. Puis elle donna le signal de l’assaut. De son côté, Talbot ordonna de rassembler sur ce point une grande partie de ses forces pour mieux défendre l’ouvrage attaqué. Mais, en même temps, le maréchal de Boussac et le baron de Coulonges [Coulonces] sortirent d’Orléans avec six cents chevaliers et hommes d’armes, et interceptèrent ce secours, tandis que la Pucelle victorieuse s’emparait du retranchement après trois heures de combat acharné. Ceux qui ne se rendaient pas furent tués sans quartier. Cent quatorze Anglais périrent, quarante furent pris et deux cents se sauvèrent par la fuite. Quelques-uns s’étaient retirés dans l’église de Saint-Loup et revêtus de chasubles. Mais ils furent pris par les Français, dont les uns voulaient les tuer et dont les autres prétendaient qu’il fallait les respecter en faveur des vêtements sacrés dont ils étaient couverts. Le débat fut porté devant la Pucelle ; et la pieuse Jeanne les traita comme si c’eussent été des prêtres. Elle ordonna qu’on ne leur fit aucun mal, ne souffrit pas qu’on les pillât, et les fit même, pour leur plus grande sûreté, conduire dans sa propre maison en ne les perdant pas des yeux. Car les 94gens d’Orléans, pour se venger de toutes les misères qu’ils avaient souffertes, avaient égorgé les autres prisonniers hors de la vue de Jeanne. La Pucelle versa des larmes amères et se sentit le cœur navré en songeant qu’un si grand nombre de ses ennemis avaient perdu la vie ; car elle cherchait à adoucir, autant qu’il était en son pouvoir, les misères de la guerre. Elle voulut se confesser à l’instant même ; car elle avait contracté l’habitude de ne combattre pour son roi qu’avec un cœur pur devant Dieu. Mais, cette fois, elle avait été brusquement tirée de son sommeil et n’avait pas eu le temps d’accomplir ce pieux devoir. C’est pourquoi elle voulut le remplir maintenant, et ordonna à tous ceux qui avaient pris part au combat de faire de même et de rendre grâces à Dieu pour la victoire qu’il avait donnée aux armes de la France.
— Sans cela disait-elle, il ne serait plus avec eux dans le combat, et il abandonnerait ceux qui ne seraient pas reconnaissants envers lui.
Après cela, on mit le feu au retranchement ainsi conquis et on le rasa entièrement. Puis la Pucelle rentra dans la ville avec les seigneurs et les chevaliers. Toutes les cloches annoncèrent sa première victoire et l’on rendit grâces à Dieu, dans toutes les églises, par des prières et des chants, de la protection qu’il avait si manifestement témoignée à la ville d’Orléans dans l’immense détresse où elle se trouvait.
Mais ce bruit de fête alla retentir tristement aux oreilles des Anglais ; car, ce jour-là, ils avaient beaucoup perdu de leur force et de leur courage.
Au soir, la Pucelle déclara que le lendemain, qui était le jour de l’Ascension, elle ne combattrait point, que même, en considération de la sainteté de cette fête, elle ne mettrait pas son armure, voulant, disait-elle, en l’honneur de ce jour consacré à Dieu, se confesser et aller à la communion.
Chapitre XVII Deuxième victoire de la Pucelle
Le jour de l’Ascension, les chevaliers et les chefs tinrent un grand conseil de guerre en l’absence de la Pucelle. Ils convinrent de diriger une fausse attaque contre les retranchements anglais en deçà de la Loire. Ils voulaient, après avoir attiré de ce côté une partie de l’ennemi, se jeter brusquement sur l’autre rive et 95détruire ce qui y restait. Ils résolurent de ne donner connaissance à la Pucelle que de l’attaque qui devait avoir lieu en deçà, et de lui cacher le but réel et la ruse qui avait ce but pour objet.
Quand tout cela fut convenu, on manda Jeanne. Mais le chancelier d’Orléans, qui avait la présidence du conseil, l’ayant instruite de ce qu’on avait résolu de lui dire :
— Apprenez-moi tout ce que vous avez conclu et arrêté, dit-elle toute fâchée ; car je sais garder le silence sur des choses bien autrement importantes que celle-là.
— Ne vous fâchez pas, répliqua le bâtard d’Orléans, parce que nous ne vous avons pas instruite de tout à la fois.
Puis il lui communiqua tout ce qui s’était traité entre eux et ajouta que la résolution lui paraissait excellente. La Pucelle en témoigna aussi sa satisfaction, mais en ajoutant, avec un air de doute :
— Pourvu que ce projet puisse s’exécuter de cette manière.
Et elle avait raison. Car, le soir même, le projet d’attaque fut changé et l’on se détermina à donner l’assaut au bastion de Saint-Jean-le-Blanc, situé en deçà de la Loire.
Sur cela, Jeanne fit annoncer que, le jour de l’attaque, nul n’eût à sortir de la ville pour prendre part au combat, avant de s’y être préparé d’abord par la confession ; qu’on renvoyât toutes les femmes de mauvaise vie, et qu’on se gardât, avant tout, de les laisser approcher d’elle ; parce que souvent Dieu faisait perdre des batailles à cause des péchés des hommes.
Après cela, elle fit écrire aux Anglais une troisième lettre qu’elle fit lier à une flèche et lancer par un archer dans le camp ennemi, en criant :
— Voici le message !
Cette lettre se terminait par les paroles suivantes :
C’est la troisième fois que je vous écris, et je ne vous écrirai plus. Jésus Maria. Jeanne la Pucelle.
Plus bas, on lisait :
Je vous aurais envoyé ma lettre d’une manière plus honnête. Mais vous retenez mes hérauts prisonniers, car vous gardez encore mon héraut Guyenne. Renvoyez-le-moi et je vous rendrai quelques-uns des vôtres que nous avons pris dans le bastion de Saint-Loup ; car tous ne sont pas morts.
Les Anglais répondirent de nouveau par des insultes.
— Voici le message de la prostituée des Armagnacs ! s’écriaient-ils à haute voix.
Jeanne en gémit et en pleura amèrement. Elle invoqua son Seigneur, le roi du ciel, en témoignage de son innocence. Mais le 96ciel lui eut bientôt envoyé les grâces de la consolation, et elle dit à ceux qui l’entouraient quelle venait de recevoir un message de son Seigneur.
De son côté, Dunois fit sommer les Anglais de rendre le héraut d’armes de la Pucelle, les menaçant, s’ils n’y consentaient, de faire périr misérablement tous les prisonniers et leurs propres hérauts qui se trouvaient dans la ville pour traiter de la rançon des captifs. Personne ne voulut d’abord se charger de leur porter ce message ; mais, enfin, l’autre héraut de Jeanne, pressé par les sollicitations de sa maîtresse, qui lui promit qu’il reviendrait, prit sur lui de porter la sommation au camp ennemi, d’où il revint en effet.
Au lever du jour suivant, frère Pasquerel dit une messe solennelle, en présence de Jeanne et des siens. La messe dite, la Pucelle se confessa et sortit de la ville, vers neuf heures du matin, avec les meilleurs chevaliers et environ quatre mille hommes d’armes. Puis ils passèrent le fleuve et descendirent dans une petite île située près du bastion de Saint-Jean-le-Blanc.
Quand ils se furent établis dans cette île, ils commencèrent à construire avec deux bateaux un pont qui pût le conduire au fort. Mais, pendant ce temps, Glacidas fit mettre le feu au retranchement de Saint-Jean-le-Blanc et se retira avec la garnison dans un autre retranchement voisin de l’église des Augustins et qui était mieux fortifié et plus grand. Les chefs français s’estimèrent trop faibles pour attaquer avec succès une position aussi forte. C’est pourquoi ils furent d’avis qu’il fallait se retirer. Mais Jeanne, accompagnée seulement d’une petite troupe, marcha en avant et planta sa bannière sur le bastion des Augustins. Voilà que tout à coup un grand cri se fit entendre et annonça que les Anglais traversaient en grande force le fleuve pour venir au secours des leurs. Les Français effrayés reculèrent, et Jeanne fut entraînée malgré elle dans le flot des fuyards. Les Anglais des retranchements lui envoyèrent des paroles d’insulte et des outrages en la voyant entraînée ainsi. Elle était parvenue saine et sauve dans l’île de la Loire. Mais, ne pouvant souffrir plus longtemps la honte d’une fuite, elle se jeta avec son cheval dans un bateau et ordonna aux rameurs de la reconduire à la rive ennemie. Le brave La Hire la suivit.
Quand elle fut descendue avec son cheval sur le rivage, elle s’écria :
— Au nom du Seigneur, donnons maintenant vaillamment sur les Anglais !
Alors tous deux, le chevalier et la Pucelle, mirent leurs lances 97en arrêt et se jetèrent avec tant de courage, d’impétuosité et d’audace sur l’ennemi, qu’il se retira dans ses retranchements, où les Français pénétrèrent avec lui.
Alors Jeanne planta pour la seconde fois sa bannière devant les fossés du bastion des Augustins, et ses troupes se serrèrent toujours plus étroitement autour d’elle. Puis une lutte animée et terrible commença ; car Glacidas était un ardent guerrier, une épée qui n’avait jamais connu la fuite. Par-dessus tous, se distinguait la Pucelle par son courage et par son adresse guerrière. Des deux parts, du côté des Français et du côté des Anglais s’accomplit plus d’un beau fait d’armes.
Or, parmi les Français il y avait un chevalier espagnol, remarquable par sa force et par son audace. Il reçut l’ordre de garder le pont avec d’Aulon et plusieurs autres, pour ménager une retraite à l’armée. Comme ils venaient de s’établir au poste indiqué, un chef considérable de leur compagnie passa devant eux. D’Aulon lui cria de s’arrêter ; mais, l’autre refusant, l’Espagnol devint furieux et s’écria :
— Vous pourriez bien rester ici comme les autres. Il y en a parmi nous qui ne vous le cèdent aucunement en valeur et qui restent pourtant.
Ainsi tous deux s’irritèrent l’un contre l’autre, et ils convinrent de se jeter ensemble sur l’ennemi, afin de montrer lequel des deux était le plus brave. Ils se donnèrent la main, se dirigèrent vers le retranchement, et ce fut à qui pénétrerait le premier dans les palissades. Mais au haut du retranchement se tenait un Anglais d’une stature gigantesque, muni d’une bonne épée bien affilée et qui frappait avec tant de force que personne n’aurait pu monter. D’Aulon ayant remarqué cela, donna à maître Jean l’ordre de faire jouer sa coulevrine. L’Anglais, au premier coup, chancela et tomba frappé de mort. Alors les deux chevaliers pénétrèrent dans la palissade, et un grand nombre les suivirent.
Ainsi, au moment où les églises d’Orléans sonnaient les vêpres, le retranchement des Augustins, le meilleur et le plus fort que les Anglais possédassent de ce côté du fleuve, fut conquis avec un grand nombre de prisonniers français et de munitions de guerre. Peu d’Anglais seulement parvinrent à se sauver dans le château du pont. Le reste fut taillé en pièces. La Pucelle fit mettre le feu à tout le butin, afin de prévenir le désordre qui accompagne toujours un pillage.
Le même soir, les Français s’établirent devant le château du 98pont. La Pucelle ne retourna qu’à regret passer la nuit dans la ville. Elle avait été blessée dans le combat, et les chefs la prièrent instamment de retourner. Elle observait le jeûne avec tant de sévérité, qu’elle ne consentit qu’à grand-peine à prendre, après cette chaude journée, quelque nourriture avant l’heure fixée. Au moment où elle prenait ce léger repas, un des principaux chevaliers entra et lui dit que les chefs et les capitaines convenaient unanimement que la victoire ainsi conquise avec une aussi faible troupe sur des forces aussi nombreuses, était infailliblement une grâce de Dieu ; mais qu’ils n’étaient pas d’avis de conduire, le lendemain, les hommes d’armes à un nouveau combat, parce que cela n’était pas nécessaire, la ville se trouvant bien pourvue de vivres et un nouveau renfort, promis par le roi, devant arriver sous peu. Mais la Pucelle, comprenant toute la hauteur de sa mission, répondit au chevalier :
— Vous avez été dans votre conseil, et j’ai été dans le mien. Mais soyez bien convaincu que le conseil de mon maître sera maintenu et s’accomplira, tandis que le conseil des hommes viendra à néant.
Alors elle s’adressa à son confesseur et lui recommanda de se lever le lendemain de meilleure heure qu’à l’ordinaire.
— Car, disait-elle, j’aurai beaucoup à faire demain et plus que je n’ai fait jusqu’à présent. Demain mon sang coulera et inondera ma poitrine. Je serai blessée devant le château du pont.
Chapitre XVIII Comment les Français attaquèrent le château du pont
La nuit ne fut pas plus calme que le jour ne l’avait été. Les Anglais mirent encore le feu à l’une des tours situées sur l’autre rive du fleuve, et en retirèrent, à la faveur des ténèbres, la garnison vers le gros de leur armée au-delà de la Loire. Jeanne, inquiète de l’idée que les siens fussent surpris, veilla durant toute cette nuit ; car elle ignorait ce que signifiaient tous ces mouvements secrets de l’ennemi.
À l’aube du jour elle accomplit ses dévotions et se couvrit de son armure. Au moment où elle se disposait à sortir de la maison, 99un homme arriva avec un poisson nouvellement pêché. Elle n’avait encore rien mangé, et l’hôtesse lui dit :
— Jeanne, mangeons ce poisson avant que vous partiez.
— Gardez-le jusqu’à ce soir, répondit la Pucelle ; car, ce soir, je vous amènerai un hôte anglais. Il passera le pont quand nous aurons pris le château, et il mangera sa part de ce poisson.
Tous ceux qui entendirent cette réponse furent très émerveillés de cette promesse. Car ils savaient très bien que personne ne passerait le pont, dont plusieurs arches étaient détruites.
Accompagnée d’une troupe nombreuse et d’un grand nombre de gens de guerre, Jeanne chevaucha vers la porte de Bourgogne. Messire de Gaucourt, grand maître d’hôtel du roi, avait la garde de cet endroit, et il déclara qu’il ne laisserait passer personne, comme il avait été décidé la veille dans le conseil.
La troupe exaspérée se mit à crier et à se répandre en menaces. Jeanne s’avança aussitôt ; et, après avoir imposé silence à ces cris, elle dit au sire de Gaucourt :
— Vous êtes un misérable. Mais, que vous le vouliez ou non, ces hommes passeront et marcheront à la victoire comme ils l’ont fait hier.
Alors les gens d’armes voulurent enfoncer la porte, mais elle fut ouverte aussitôt, à l’ordre de Jeanne, par les hommes de Gaucourt. Plus tard, Gaucourt raconta lui-même que, ce jour-là, il avait été en grand danger de mort, à cause de la foule exaspérée qui se précipitait vers la porte.
Le soleil se levait précisément au moment où Jeanne passait le fleuve. Les capitaines se réunirent et résolurent de joindre toutes leurs forces pour donner l’assaut. Car le château du pont était entièrement entouré de bastions et de fossés profonds et si bien retranché qu’on pouvait à peine le voir. En outre, il était couronné d’une artillerie redoutable et défendu par la fleur de la chevalerie anglaise.
C’était vers la dixième heure du matin. Les trompettes de la Pucelle sonnèrent l’assaut, et un tonnerre effroyable de canons éclata des deux côtés. Les Français affluaient de toutes parts. À leur tête marchaient le noble Dunois, l’orgueil de la France, d’Aulon, La Hire, les deux fameux chevaliers Xaintrailles, Florentin d’Illiers et tous les autres chevaliers expérimentés et les héros du roi Charles le Victorieux. Mais les Anglais les attendaient vaillamment et de pied ferme.
Et, bien que les Français, dit le journal déjà cité du bourgeois d’Orléans, appliquassent leurs échelles en plusieurs endroits et donnassent l’assaut aux plus 100hautes murailles, avec tant de vaillance et de courage que s’ils eussent été invulnérables, les Anglais les repoussaient de toutes les manières et les précipitaient du haut des échelles, tant au moyen de leurs canons et de leur autre artillerie, qu’au moyen de haches, de marteaux et de massues, et même simplement avec leurs mains.
Jeanne, qui était surtout le point de mire de l’artillerie ennemie, guidait intrépidement les siens avec une habileté et un sang froid merveilleux. Elle encourageait ceux qui cédaient, elle enflammait tous les cœurs d’enthousiasme et de confiance en Dieu et dans ses promesses.
— Ayez seulement bon courage, disait-elle aux combattants, et une ferme confiance en Dieu. C’est aujourd’hui le jour où la puissance des Anglais sera anéantie et où tout s’accomplira à notre avantage.
Mais, malgré ses paroles et son exemple, elle vit tomber le courage de tous les siens. Il était déjà une heure de l’après midi. Déjà un grand nombre étaient tombés. Les autres étaient épuisés de fatigue et sans aucun espoir. Alors elle descendit elle-même dans le fossé, prit une échelle et la posa contre le bastion. Mais, au même instant, la flèche qu’elle avait prédite, vint la frapper entre le cou et la nuque, et elle tomba presque sans connaissance. Les Anglais se jetèrent sur elle, et elle ne se défendait plus qu’à peine avec son épée. Le danger était pressant. En ce moment, Jean de Gamache, celui-là même avec lequel elle avait eu, quelques jours auparavant, une si vive discussion dans le conseil, se fit jour à travers les ennemis avec sa hache d’armes dont il frappait à droite et à gauche. Parvenu auprès de Jeanne, il lui offrit son cheval, disant :
— Prenez ce cadeau, vaillante chevalière. Point de rancune. Je confesse que j’ai eu tort en pensant si mal de vous.
— J’aurais grand tort, répliqua la Pucelle, si je vous portais rancune, car je n’ai jamais vu de meilleur chevalier que vous.
Cependant elle s’obstinait à rester dans le fossé. Il fallut presque l’entraîner de force. Loin du combat, on la déposa sur l’herbe et on la débarrassa de son armure. Auprès d’elle se trouvaient son confesseur, Dunois et les autres chefs. La flèche avait traversé le cou de Jeanne à la longueur d’environ un pied. Elle se prit d’abord à pleurer. Mais bientôt, fortifiée par ses célestes visions, elle dit qu’elle était consolée et tira elle-même la flèche de sa blessure. Plusieurs gens d’armes s’approchèrent pour conjurer par des paroles magiques la blessure d’où le sang jaillissait avec force. Jeanne s’en fâcha et les fit retirer.
101 — J’aime mieux mourir, disait-elle, que de commettre un péché contre Dieu.
Quand on lui demanda si elle mourrait de cette blessure, elle répondit :
— Je sais bien que je mourrai un jour, mais j’ignore où, quand, comment et à quelle heure. C’est pourquoi, si vous pouviez me donner pour ma blessure un remède sans péché, j’aimerais bien être guérie.
Et après qu’on lui eut en conséquence appliqué un bandage, elle pria les assistants de se retirer et se confessa à frère Pasquerel en versant un torrent de larmes.
Le malheur arrivé à la Pucelle avait ôté à l’armée découragée sa dernière espérance. En vain Jeanne blessée cherchait-elle à relever le courage de tous ces hommes pusillanimes par tout ce que son âme intrépide et inébranlable lui inspirait de paroles hautes et fortes. Elle entendit avec un grand serrement de cœur Dunois donner l’ordre de sonner la retraite, et vit les assaillants se retirer des retranchements auxquels ils venaient de donner un si rude assaut.
En ce moment, où personne, sans doute, ne croyait plus aux promesses de victoire qu’elles avaient proférées avec une si ferme confiance, le matin, en sortant de la ville ; en ce moment, où tous désespéraient du succès, elle dit avec une ferme croyance à Dunois :
— Par mon Seigneur, dans peu, vous pénétrerez dans les retranchements. N’en doutez pas. Quand vous verrez flotter ma bannière du côté du château du pont, reprenez vos armes, et il sera en votre pouvoir. C’est pourquoi reposez-vous un peu et fortifiez-vous en prenant quelque nourriture.
À ces mots elle chargea un de ses hommes de porter sa bannière, remonta si lestement sur son cheval qu’on eût dit qu’elle n’était ni fatiguée ni blessée, et se dirigea, accompagnée d’un chevalier, vers un vignoble qui était situé à quelque distance de l’arène tumultueuse du combat. Là elle descendit de cheval, commanda au gentilhomme de s’arrêter, d’observer la bannière et de l’avertir au moment où elle flotterait vers le château. Puis elle fit quelques pas encore et se mit à l’écart en prière. Peu de minutes après, le chevalier lui dit que la bannière flottait vers le château. Aussitôt Jeanne se jeta sur son cheval, prit la bannière et s’élança vers le château, en s’écriant :
— Tout est à nous ! en avant ! en avant !
En ce moment les Anglais furent saisis de crainte et d’effroi. 102L’assaut recommença de plus belle. Les meilleurs d’entre les chevaliers et les capitaines français racontèrent plus tard, qu’après que la Pucelle eut prononcé ces paroles, ils montèrent aux remparts du château avec autant de facilité que s’ils eussent monté un escalier ; et ils ne surent s’expliquer la chose que comme un miracle et une œuvre de Dieu.
Cependant on n’en combattit pas avec moins de fureur et d’acharnement ; et quand ceux de la ville virent cette nouvelle lutte, les vieillards et les faibles, les femmes et les enfants se rendirent en foule aux églises pour prier le Ciel de donner la victoire aux leurs. Les jeunes gens et les hommes capables de porter les armes affluèrent de toutes parts vers le pont, où s’élevait le retranchement près de la Belle-Croix. Au moyen de grosses poutres, ils établirent une communication avec le château. Ce fut Nicolas de Giresme, commandeur des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, revêtu de l’habit de son ordre, pénétra le premier dans le fort, par ce pont improvisé, en se faisant jour à travers les ennemis qu’il abattait sous sa hache d’armes et dont il paraît les coups avec son bouclier étincelant. Un grand nombre y entrèrent à sa suite. Pendant ce temps, Jeanne y avait pénétré de l’autre côté et planté sa bannière sur les remparts.
Les prisonniers anglais racontèrent plus tard, qu’il leur avait semblé, en ce moment, voir une multitude infinie de Français autour d’eux, et qu’ils avaient aperçu dans l’air des jeunes gens d’une beauté éclatante, montés sur des chevaux blancs. Il leur avait paru que l’archange Michel conduisait lui-même les Français sur le pont.
Du haut du retranchement, Jeanne, tenant sa bannière victorieuse à la main, s’écriait :
— Glacidas ! Glacidas ! rends-toi, rends-toi au roi du Ciel. Tu m’as traitée de prostituée. J’ai grande compassion de toi et de ton âme.
L’épouvante entra aussi dans le cœur de l’orgueilleux capitaine. Il voulut se sauver avec les siens dans le château ; mais le pont, frappé d’une bombe, se rompit sous la foule qui s’y pressait et l’Anglais roula avec tous les autres dans les flots, en poussant un cri d’effroi. Ainsi s’accomplit la prédiction que la Pucelle lui avait faite, en l’avertissant, lui et les siens, que les Anglais seraient bien forcés de se retirer, mais que lui et beaucoup de ses hommes d’armes ne seraient pas témoins de cette retraite.
Jeanne, qui avait gémi d’abord et pleuré sur les outrages dont il l’avait accablée, pleurait maintenant sur la triste destinée 103qu’il subissait. Car elle songeait que les âmes des morts paraissaient en ce moment devant Dieu et rendaient compte au juge suprême du mal et des crimes qu’ils avaient commis.
Plus tard, le corps de Glacidas fut trouvé dans l’eau et rendu aux siens afin qu’ils lui donnassent la sépulture. Des cinq cents chevaliers et écuyers (et c’étaient les meilleurs et les plus braves du roi d’Angleterre) qui avaient, avec les Français infidèles à leur patrie, combattu sous les ordres de Glacidas dans le château du pont, il ne resta vivants que deux cents prisonniers. Ainsi tomba Glacidas, ce redoutable guerrier, celui qui un jour avait si grossièrement insulté la Pucelle et l’avait menacée avec colère de tout passer au fil de l’épée, hommes, femmes et enfants, s’il parvenait à pénétrer dans la ville.
Maintenant s’était accompli ce que Jeanne avait prédit le matin même ; elle avait reçu sa blessure. Mais elle revint triomphante, suivie de son glorieux frère d’armes Dunois, et saluée sur tout son passage par mille cris de joie que le peuple faisait éclater autour d’elle. Toutes les cloches se remirent à sonner et l’on alluma des feux d’artifice, pour annoncer au loin la grande victoire des armes du roi et de Jeanne la Pucelle. Le peuple et l’héroïne en rendirent grâces à Dieu et à ses saints dans les églises, et les prêtres entonnèrent le Te Deum. L’hymne de joie des Français fut un chant funèbre pour l’orgueil des Anglais, qui étaient restés sur l’autre rive, immobiles spectateurs du combat et n’avaient pas osé s’aventurer à attaquer la ville. Après toutes les peines et les travaux d’un siège de sept mois, ils voyaient leur meilleur retranchement, leurs plus braves chevaliers et leur honneur perdus, et se trouvaient eux-mêmes réduits à la retraite.
Depuis l’aube jusqu’au coucher du soleil, la Pucelle n’avait pas quitté sa lourde armure ; elle n’avait pas pris la moindre nourriture ; elle avait combattu sans relâche et n’avait cessé de diriger les siens ; et pourtant, après toutes ces fatigues, elle ne mangea, selon le témoignage de Dunois, qu’un peu de pain et ne but qu’un peu de vin mêlé d’eau.
Chapitre XIX De la retraite des Anglais
Pendant la nuit suivante, les Anglais consternés tinrent un conseil de guerre et résolurent de lever le siège. Avant le lever 104du soleil (c’était le 7 mai, un dimanche et le jour où l’Église célèbre l’anniversaire de l’apparition de saint Michel sur le mont Gargan), l’armée anglaise se disposa en deux corps devant les retranchements et se prépara à la retraite, en ordre de bataille. Les chevaliers français, croyant que leur intention était d’attaquer la ville, sortirent aussitôt. Jeanne sauta à bas de son lit et se disposa en bataille à une petite distance de l’ennemi. Elle portait, ce jour, à cause de sa blessure, une cotte de mailles légère. Elle défendit à tous ; par respect pour le saint dimanche et pour la grande fête de ce jour, de commencer la bataille et d’engager aucune affaire avec les ennemis.
— Car, disait-elle, la volonté de Dieu est qu’on les laisse se retirer s’ils veulent s’en aller. Mais, s’ils vous attaquent, battez-vous vaillamment et comme des hommes, et ne craignez rien. Car vous obtiendrez la victoire.
Puis, elle fit dresser un autel en plein air, et, après qu’elle se fût agenouillée avec toute l’armée et avec les bourgeois d’Orléans, les prêtres célébrèrent deux messes, en face de l’ennemi et au milieu du plus profond silence. Les Anglais eux-mêmes n’osèrent troubler le religieux silence du service divin. Quand la seconde messe fut dite, Jeanne, toujours agenouillée, ordonna qu’on s’assurât si les ennemis avaient la face tournée vers les Français. Comme on lui répondit qu’ils étaient tournés du côté de Mehun, elle s’écria :
— Par mon Seigneur, ils se retirent. Laissez-les s’en aller, et rendons-en grâces à Dieu. Nous ne les poursuivrons pas davantage, car c’est aujourd’hui dimanche.
Plus d’un chevalier, avide de gloire et de butin, se sentit le cœur navré en voyant ainsi l’ennemi se retirer en paix dans l’ordre le plus parfait et ses bannières déployées. Quelques-uns, ne pouvant se contenir, s’élancèrent à sa poursuite et lui prirent quelques-unes de ses pièces d’artillerie. Mais Jeanne ne cessait de dire :
— Laissez les Anglais s’en aller. Ne les tuez pas. Ils s’en vont, leur retraite me suffit.
Ce beau jour fut encore témoin d’une joyeuse aventure, qui égaya vivement les Français. Parmi les prisonniers que les Anglais gardaient dans leurs retranchements devant Orléans, il se trouvait, au dire des chroniques, un capitaine français d’une bravoure extraordinaire, nommé le Bourg de Bar. Ils lui avaient chargé les pieds de chaînes, en sorte qu’il lui était impossible de marcher. Talbot comptait obtenir de lui une forte rançon et l’avait, pour 105cela, confié à la garde d’un Augustin son confesseur. Quand ce frère s’aperçut que les Anglais se retiraient en grande hâte, il chargea le prisonnier sur ses épaules et le porta ainsi à la distance d’une portée de flèche. Mais le capitaine, voyant que les Anglais se mettaient en retraite, saisit l’Augustin de ses deux mains et lui dit qu’il n’eût pas à marcher un pas de plus et que, s’il ne le reportait pas, à l’instant même, à Orléans, il verrait, un jeu qui ne lui serait pas agréable à coup sûr. Aussi il arriva, au grand divertissement de l’armée française, que le frère fut forcé de porter aux Français le prisonnier qui lui avait été confié, et il dut, en outre, donner beaucoup de renseignements sur l’armée anglaise, parce qu’on savait qu’il avait été dans les confidences de Talbot.
Ce fut ainsi que les Anglais se retirèrent, après une perte de six à huit mille de leurs combattants. Les retranchements avec une grande quantité de munitions de guerre et de grosse artillerie tombèrent aux mains des Français et furent brûlés et démolis.
Après cela, la Pucelle, les chefs et les chevaliers rentrèrent dans la ville et rendirent grâces à Dieu avec les prêtres et le peuple. Les prêtres adressèrent du haut de la chaire de saintes exhortations au peuple, et firent une procession solennelle par toutes les rues et sur les remparts de la ville délivrée. Enfin, on célébra un beau service funèbre pour les âmes de ceux qui étaient tombés dans ce siège mémorable. Cette procession, cette messe et ce sermon, qui furent institués, le 8 mai 1429, par Jeanne, par les plus nobles chevaliers de France, par les prêtres et par les bourgeois d’Orléans, eurent lieu, depuis, tous les ans, le même jour jusqu’en l’année 1830, en souvenir de la délivrance de la ville, qui, après un siège de six mois, fut tirée d’une si grande détresse en moins de six jours et qu’une jeune fille de dix-huit ans affranchit des plus tristes désastres, quand on désespérait déjà de tout secours humain.
Le miracle de cette délivrance au plus flagrant même de cette profonde angoisse, avait été si manifeste, que non seulement tous les bons bourgeois de la ville, mais aussi les héros les plus éminents et tous les chevaliers qui avaient courageusement combattu à côté de la Pucelle y croyaient fermement, et que le brave Dunois le témoignait encore en justice quand il fut parvenu à la fin de sa vie.
D’Aulon, l’écuyer de la Pucelle, termine par ces paroles d’une touchante simplicité le récit qu’il donna, sous serment, de cette merveilleuse campagne :
Les Anglais se retirèrent, consternés 106et vaincus ; et ainsi, par le secours de Notre Seigneur et de la Pucelle Jeanne, la ville d’Orléans fut délivrée de ses ennemis.
[Chronique d’Evrard von Windecken (Éberhard Windeck)]
Ce que nous avons raconté jusqu’ici de la Pucelle a été tiré, en grande partie, de documents français, de dépositions faites en justice ou de notes consignées par des contemporains dans leurs journaux ou dans leurs chroniques. C’est pourquoi il sera peut-être agréable à plus d’un de nos lecteurs d’apprendre ce qui se racontait en Allemagne à propos de la Pucelle. Or, précisément à la même époque, vivait, à la cour de l’empereur Sigismond, un trésorier Evrard von Windecken [Éberhard Windeck]. Il fut employé par son souverain en mainte occasion et surtout quand l’empereur se trouvait en détresse d’argent, ce qui lui arrivait assez fréquemment. Ainsi, il fut à même, par ses longs voyages et par sa vie au palais impérial, d’apprendre toutes sortes de choses.
Tout cela il le rapporta dans une chronique, où il raconte admirablement et avec une naïveté de cœur charmante, tantôt l’histoire de l’empire et de son maître l’empereur, tantôt ses propres aventures et tout ce qui se passa de remarquable dans la chrétienté. À l’année 1429, il reproduit ainsi ce qu’il avait entendu dire de la Pucelle. Nous donnerons ici, de son récit, un extrait qui prouve que la cour impériale était instruite des faits merveilleux de Jeanne, et qui, en confirmant en tout point les lumières que les documents français nous ont laissées, nous révèle en outre des détails plus circonstanciés sur plus d’un point. Cet extrait nous l’avons tiré du manuscrit même d’Evrard von Windecken, parce que l’édition imprimée dans la collection de Menken [Menke] est très incomplète et que le chapitre relatif à la Pucelle y manque précisément à côté de beaucoup d’autres choses. Il commence par l’intitulé suivant :
Chapitre CCLII.
Ici le roi de France envoie un beau message à la Pucelle qui accomplit beaucoup de choses merveilleuses en France.
En dépouillant le récit de ses longueurs, on peut le réduire à ceci :
En ces mêmes temps, le roi de France et les Anglais se trouvant en guerre, une jeune fille s’éleva dans la Lorraine, qui accomplit des miracles en France. Elle affaiblit considérablement la puissance des Anglais et aida grandement le roi de France à rentrer dans ses états, comme vous allez l’entendre.
En premier lieu, quand la Pucelle arriva auprès du susdit roi, il dut lui promettre de faire trois choses, à savoir d’abord, 107de se désister de son royaume, d’y renoncer et de le rendre à Dieu, parce qu’il le tenait de Dieu ; ensuite, de pardonner à tous ceux d’entre les siens qui avaient été contre lui et lui avaient fait quelque tort ; enfin, d’être assez humble pour recevoir en sa grâce tous ceux qui invoqueraient sa grâce, riches ou pauvres, amis ou ennemis.
Ceux que le roi avait chargés d’examiner la Pucelle pour savoir s’il fallait ajouter foi ou non à ce qu’elle disait, et ce furent des maîtres de la sainte Écriture et d’autres qu’on chargea de cette commission, furent d’avis que le roi, en considération de sa propre détresse et de celle de son royaume, et en considération de la pénitence assidue et des prières de son peuple à Dieu, ne devait pas repousser la Pucelle, mais lui prêter l’oreille si ses promesses étaient raisonnables. Cependant il ne devait pas la croire de prime abord et avec facilité, mais d’après les prescriptions de la sainte Écriture et selon les paroles de l’apôtre saint Paul, qui dit :
Examinez les esprits et voyez s’ils sont de Dieu.Que, par conséquent, il fallait examiner sa vie et ses œuvres et supplier Dieu par des prières de fournir une preuve à laquelle on pût reconnaître que cette fille venait de lui.Or, ce fut ainsi que le roi agit à l’égard de la Pucelle. D’abord, il fit examiner sa vie et sa naissance, ses mœurs, son caractère et ses projets, et la retint ainsi auprès de lui pendant environ six semaines. Il la fit interroger par des vieillards pleins d’expérience, par des savants, des prêtres et des laïcs, par des hommes et par des femmes, en public et en secret. Mais on ne découvrit en elle aucun mal, rien qui fût contraire à la véritable humilité, à la pudeur, à la religion, à la modestie, à l’honnêteté, et l’on reconnut que toutes les choses qu’on avait dites de sa vie et de sa naissance étaient réelles. Le roi exigea aussi une preuve de la vérité de ce qu’elle disait. Alors la Pucelle répondit au roi :
— C’est devant la ville d’Orléans que cette preuve sera fournie et pas plus tôt, parce que telle est la volonté de Dieu.
Ayant pris connaissance de l’interrogatoire de ladite fille dans laquelle on n’avait trouvé aucun mal, et ayant entendu qu’elle donnerait devant Orléans la preuve de ce qu’elle disait, et comme on vit la persistance avec laquelle elle priait sans relâche qu’on la laissât aller à Orléans où l’on verrait bien qu’elle était venue de Dieu, — le roi, plein de confiance en Dieu, résolut de la laisser partir pour Orléans avec ses gens et bien accompagnée. Car il craignait que la repousser et la renvoyer sans qu’on eût découvert le moindre mal en elle, ce serait se révolter 108contre l’Esprit saint et se rendre indigne du secours de Dieu.
Ensuite Evrard von Windecken donne une traduction de la lettre que la Pucelle envoya aux Anglais et qui s’accorde exactement avec la lettre française que nous avons reproduite ci-dessus. Puis il continue dans les termes suivants :
Tout cela étant fini, la Pucelle prit congé du roi à Chinon, et se dirigea vers Blois où elle attendit, jusqu’au jeudi 28 avril, le convoi et l’armée qu’elle devait conduire à Orléans. La Pucelle portait sa bannière qui était faite de soie blanche et sur laquelle était peint Notre Seigneur assis sur un arc-en-ciel et montrant ses plaies, et ayant de chaque côté un ange qui tient une branche de lis à la main.
Ainsi la Pucelle partit avec sa bannière, accompagnée du maréchal de Boussac, du sire de Gaucourt, du sire de Fois et de beaucoup d’autres seigneurs et capitaines avec des gens d’armes à pied et à cheval au nombre d’environ trois mille. Elle emmenait aussi toutes ses provisions de guerre et de bouche, soixante chariots et quatre cents pièces de bétail. Quand le convoi fut parvenu devant Orléans, les gens de la ville passèrent l’eau et vinrent charger les provisions dans des bateaux, aussi bien qu’ils purent, parce que les Anglais qui faisaient le siège, étaient supérieurs en nombre à ceux qui venaient au secours des assiégés.
Et quand la Pucelle vit qu’on l’avait conduite le long du fleuve et non pas à la rencontre des Anglais qui se tenaient devant la ville, elle s’affligea profondément et se prit à verser des larmes. Cependant elle renvoya ses hommes d’armes à Blois pour y prendre les autres provisions et les conduire à Orléans. Elle-même entra dans la ville en petite compagnie et dit à ceux qui chevauchaient avec elle qu’ils n’eussent pas à craindre et qu’il ne leur adviendrait aucun mal. Ce qui arriva en effet.
Quand l’armée s’avança vers Orléans avec les munitions, les Anglais s’assemblèrent au nombre d’environ quatorze cents ; mais ils n’eurent pas le courage de se montrer. Quand les provisions furent entrées dans la ville, Jeanne prit sa bannière et donna l’assaut au retranchement où les Anglais étaient établis. Elle s’en empara bientôt. Cent soixante-dix Anglais furent tués, et treize cents furent pris avec un grand nombre de canons, de provisions et d’objets de toute sorte. On croit aussi que la Pucelle ne perdit que deux de ses gens d’armes.
Le lendemain, vendredi, la Pucelle prit sa bannière et fil semblant de donner l’assaut à un bastion ennemi. Quand elle vit que les Anglais se disposaient à résister, elle se retira. Mais les 109ennemis la poursuivirent et serrèrent vivement ses gens. La Pucelle et les seigneurs qui l’accompagnaient, voyant cela, se retournèrent aussitôt, bien qu’ils fussent inférieurs en nombre, et donnèrent avec tant de bravoure sur l’ennemi qu’ils le forcèrent à la retraite. Dans le choc, les Anglais perdirent trente hommes et, en outre, un puissant retranchement situé près des Augustin et richement pourvu de provisions. Quand les Anglais virent que la Pucelle s’était emparée de trois bastions, ils s’enfuirent dans le château du pont. La Pucelle et ses compagnons passèrent toute la nuit suivante établis devant ce bastion.
Le samedi suivant, c’est-à-dire le huitième jour au matin, la Pucelle se disposa à donner avec ses gens l’assaut au château où les Anglais s’étaient retirés la veille. Ce boulevard était fort et difficile à prendre ; il était occupé par un grand nombre d’hommes qui faisaient bonne garde et qui comptaient bien le défendre, car ils y avaient une nombreuse artillerie. Aussi, ils résistèrent vaillamment. La Pucelle donna toute la journée des assauts avec sa compagnie jusqu’à ce que le soir fût venu. Alors elle fut percée d’une flèche un peu au-dessous du sein droit. Mais elle ne s’en inquiéta pas beaucoup, y fit appliquer un peu d’huile d’olive et reprit son armure, disant :
— Les Anglais n’ont plus de force.
Elle avait prédit qu’elle serait blessée devant Orléans. Alors elle se retira un peu à l’écart, se mit à genoux et invoqua le Père céleste. Après cela, elle rejoignit les siens et leur indiqua l’endroit où ils devaient monter à l’assaut. Ses gens lui obéirent pleins de confiance et de bonne volonté, et ainsi ils se furent bientôt rendus maîtres du château. Ils y prirent et tuèrent plus de cinq cents hommes. Au nombre des morts se trouvait Glacidas qui était un vaillant capitaine. Bien avant dans la soirée, la Pucelle rentra à Orléans au milieu des acclamations du peuple et rendit grâce à Dieu de la victoire qu’elle avait obtenue, sans plus de cinq morts et d’un petit nombre de blessés. Quelques-uns prétendirent qu’on avait vu deux oiseaux blancs voltiger sur ses épaules pendant que l’assaut se livrait. Les Anglais, qui furent pris, assurèrent qu’il leur avait semblé que les forces de la Pucelle étaient de beaucoup supérieures aux leurs et qu’à cause de cela ils ne purent offrir une résistance suffisante. Les Anglais, au nombre de trente environ, s’étaient enfuis sur un pont où ils se croyaient en sûreté ; mais il arriva, par un miracle de Dieu, que le pont se rompit et que tous tombèrent dans l’eau et se noyèrent.
Le lendemain, dimanche, les Anglais, qui se trouvaient sur 110l’autre rive du fleuve, se retirèrent et abandonnèrent le château, parce qu’ils voyaient qu’ils avaient été vaincus d’une manière si miraculeuse. Ils comptaient trois mille combattants. Les gens de la ville voulurent les poursuivre et les mettre en pièces, mais la Pucelle ne voulut pas le permettre, parce que c’était un dimanche, et que les ennemis se retiraient en paix. C’est ainsi qu’Orléans fut délivré, que le siège fut levé et que tous les retranchements furent pris avec une grande quantité de munitions. Alors les Anglais se replièrent sur la Normandie, après avoir jeté des garnisons dans les villes de Melun, de Beaugency et de Jargeau.
Chapitre XX Comment la Pucelle retourna vers le roi et l’engagea à se faire couronner à Reims
Maintenant Orléans était délivré, et les chevaliers qui avaient combattu pour sa défense, se retirèrent chacun de son côté. Ce fut le cœur plein de tristesse que les bourgeois de la ville prirent congé d’eux, car ils avaient fidèlement partagé avec eux les joies et les périls. Le brave Florent d’Illiers partit avec ses gens le même dimanche. Car il craignait que les Anglais, à leur passage, tentassent de surprendre Châteaudun dont le roi lui avait confié la défense. Les actions d’éclat et les beaux faits d’armes, que le chevalier avait fournis dans le siège de la ville, le comblèrent de gloire et d’honneur. Aussi, les bourgeois d’Orléans donnèrent par reconnaissance son nom à une de leurs rues, afin que ce souvenir rappelât toujours à la postérité qu’il avait été le premier à leur annoncer l’arrivée de la Pucelle. Cette rue porte encore son nom aujourd’hui. Le noble chevalier arriva heureusement à temps dans sa ville. Il trouva les bourgeois dans la plus vive inquiétude à cause des troupes ennemies qui passaient dans le voisinage. Mais sa mission de paix excita parmi eux une si grande joie, qu’ils résolurent de célébrer tous les ans la mémoire du retour de leur bon chevalier et de la victoire de la Pucelle par des fêtes solennelles et des réjouissances publiques. Depuis plus de deux siècles, ce jour est célébré par les jeunes filles de Châteaudun sous le nom de fête de la Pucelle.
Dès le jour suivant, la Pucelle quitta Orléans, accompagnée 111du maréchal de Rays et de beaucoup d’autres chevaliers et écuyers, pour annoncer au roi l’heureuse nouvelle et le conduire au sacre à Reims, comme elle en avait reçu l’ordre de Dieu. Elle ne cessait de répéter que sa mission ne serait pas de longue durée, et que déjà beaucoup de temps avait été dépensé en inutiles délais. Les bons bourgeois d’Orléans la remercièrent humblement à son départ et lui dirent, en versant des larmes de reconnaissance, qu’elle pouvait disposer d’eux et de leurs biens comme elle l’entendait. Jeanne leur rendit grâces de cette offre amicale et se mit eu route dans le chemin que Dieu lui avait prescrit.
Mais déjà l’heureuse nouvelle de cette victoire s’était répandue au loin, et les populations se racontaient avec étonnement la manière miraculeuse dont Dieu avait enfin pris pitié de la France, après l’avoir si longtemps et si rudement châtiée pour ses péchés, et comment après le jour de la détresse le jour de la victoire s’était levé. Ce miracle ne s’était point opéré devant un petit nombre et comme en secret, mais sous les yeux d’un peuple tout entier. Les Anglais eux-mêmes en donnaient témoignage ; mais ils ne savaient se l’expliquer que par une alliance condamnable entre la Pucelle et le démon.
Comme les yeux de tous les peuples de la chrétienté étaient fixés sur l’issue de l’ancienne lutte entre la France et l’Angleterre, l’étonnement produit par ces miraculeux événements fut d’autant plus général, et partout on discutailla question de savoir par quel pouvoir ce miracle s’était accompli.
[La Sibylla Francica]
Parmi le grand nombre de documents contemporains qui nous sont parvenus sur cette question, il en est un qui, comme celui qu’Evrard von Windecken nous a laissé, mérite d’autant plus de foi qu’il fut écrit en Allemagne, loin de l’influence des partis qui s’agitaient en France. C’est celui que nous devons au prêtre de Landau, dont nous avons déjà parlé et qui l’écrivit pour satisfaire au désir de maître Pierre de Grumbach, vicaire-général de l’évêque Raban de Spire [Raban de Helmstatt] et chapelain de l’église de Saint-Germain à Spire. Il termina la dernière partie de sa dissertation le 17 septembre 1429, avant d’avoir même entendu parler du couronnement du roi Charles VII par la Pucelle.
Bien que ce document soit rempli d’une science extraordinaire et de toutes sortes de digressions oiseuses sur l’existence de la magie et sur les anciennes sibylles, il renferme cependant un grand nombre de bons renseignements, dont nous reproduirons quelques-uns ici.
Dans le pays de France, dit-il, il s’est répandu un bruit selon lequel une illuminée s’est acquis une grande 112réputation de prophétesse. Elle est auprès de tous en bonne renommée de conduite et de mœurs. Le peuple dit qu’elle est en état de sainteté, qu’elle s’entend aux choses de la guerre et qu’elle sait d’avance l’issue des combats. Le commun peuple interroge le clergé sur ce miracle et demande d’une façon détournée ce qu’il doit en croire, comme cela m’est arrivé, il n’y a pas quatre jours, la compagnie des gens d’armes du sire N. N. étant revenue du siège de la ville de N. N. et beaucoup m’ayant interrogé sur ce sujet.
Le brave homme ne se trouva pas médiocrement en peine de répondre ; et raconte lui-même qu’il recourut d’abord, aussi bien qu’il put, à des réponses à double sens pour fermer la bouche aux questionneurs, et qu’ensuite il se mit à examiner ultérieurement la chose dans le silence de son cœur. Puis, il expose les raisons pour lesquelles il croit à la mission divine de Jeanne. Il ajoute que, la France s’étant perdue grâce à une femme, il était juste aussi qu’elle fût relevée par une femme.
Les femmes dit-il, étant humbles dans leurs actions et dévouées à Dieu, douces et pleines de compassion pour les malheureux, Dieu avait, en ce temps, mis en œuvre sa grande miséricorde, pour nous détourner du mal et nous ramener au bien, non par la crainte de ses jugements, mais par l’ardeur de son amour. La France, dans l’entraînement de son orgueil, s’était élevée par ses armes et par sa puissance au-dessus de tous les royaumes de la chrétienté. Comme un lion, elle avait imposé silence à tous ses voisins ; et, aussitôt qu’elle se mettait à rugir, elle surprenait et conquérait les pays. Trop confiante en sa sagesse et en ses trésors, elle s’était élevée jusqu’aux astres. Et la voici maintenant abattue sur son propre sol, et elle ne peut plus se relever par la force ni par la bravoure de ses épées. Afin qu’elle se reprenne à la crainte de Dieu, grâce au pouvoir d’une créature inspirée de la sagesse céleste, et qu’elle reconnaisse la toute-puissance de celui qui sème la paix, Dieu a résolu de lui tendre la main et de la relever, ce qu’elle n’aurait pu faire par elle-même, parce qu’elle était tombée et s’était écroulée au plus profond de l’abîme. Il se peut que la Pucelle ne trouve point parmi le peuple toute la considération et toute la foi dues à une envoyée du ciel, bien qu’en réalité elle soit illuminée, comme sa vie et ses actes le témoignent. Car souvent elle purifie et lave sa conscience aux saintes sources de la confession, et se fortifie dans l’esprit de la sagesse en recevant le corps sacré de Notre Seigneur ; elle est humble et discrète dans sa conduite ; elle est de l’opinion de 113toutes les honnêtes gens, et a une profonde horreur de ceux qui dépouillent les veuves et les pauvres, et qui oppriment les orphelins. La nation française est avant tout pleine de ruses : l’allemande est plus vertueuse. Aussi, je crains fort que les Français ne rejettent, dans leur fougue ardente, le joug salutaire de Dieu, quand la prophétesse aura rempli la mesure de ses prédictions et de ses promesses, et que, refusant de lui prêter davantage l’oreille, ils ne l’exilent du milieu d’eux. Elle est une fille de Dieu et pense qu’il est agréable au Seigneur qu’elle se garde chaste d’esprit et pure de corps et d’âme.
Dans la deuxième partie de sa dissertation, il poursuit en ces termes :
Un homme récemment arrivé d’Angleterre m’a raconté, dans un château près du foyer, que, dans son pays, on maudit la Pucelle, parce que ce n’est point par l’esprit de Dieu, mais par des pratiques condamnables et par l’inspiration du démon, qu’elle a accompli ses actes.
Ensuite il s’applique à réfuter toutes les objections qu’on a faites contre la Pucelle, en attendant que l’Église elle-même se prononce à cet égard.
Elle ne se sert, continue-t-il, d’aucun moyen magique. Et pas une seule voix n’est parvenue à la faire soupçonner ni regarder comme coupable sous ce rapport. En France elle est proclamée par tout le monde comme confessant la foi catholique et comme attachée à la pratique de ses devoirs religieux. Elle professe le plus profond respect pour les sacrements de l’Église, mène une vie digne des plus grands éloges et se montre entièrement soumise à Dieu dans ses actes et dans ses paroles. Tout ce qu’elle entreprend, elle le fait au nom de la Sainte Trinité. Elle rétablit la paix, soulage la misère des pauvres, aime à pratiquer la justice et ne s’enquiert ni des vanités du monde, ni de ses éloges, ni des richesses.
[Traité de Jean Gerson]
Nous possédons encore un autre traité sur la même question, et qui date de la même époque. Il porte la souscription suivante :
Cette dissertation fut écrite par messire le chancelier, à Lyon, le quatorzième jour de mai, la veille de la Pentecôte, après le miracle qui s’est opéré à Orléans par la levée du siège que les Anglais avaient planté devant cette ville.
Si ces paroles sont exactes, on serait autorisé à croire que ce traité fut écrit par le célèbre théologien, chancelier de l’université de Paris, Jean Gerson. Ce fut lui qui, après l’assassinat commis sur le duc d’Orléans, eut le courage de prononcer publiquement dans une église de Paris une oraison funèbre contre le meurtrier et osa, bien que le duc de Bourgogne l’honorât de sa faveur, s’élever avec force contre la 114justification de ce crime qui fut presque plus honteuse encore que le crime lui-même. Sa maison fut pillée par les partisans de Bourgogne, et lui-même se vit forcé de se cacher, de se soustraire par la fuite, déguisé en pèlerin, à la colère des adhérents du duc et de chercher un asile en Allemagne. Retiré dans les montagnes de la Bavière, il écrivit son livre sur la consolation de la sagesse divine. Le duc d’Autriche lui accorda une généreuse hospitalité. Et l’on conserve encore aujourd’hui, au couvent de Mœlk [Melk] près du Danube, un grand nombre d’écrits qu’il y composa. Plusieurs années après, il retourna en France et s’ensevelit dans la solitude du couvent des Célestins à Lyon, dont son frère était prieur. Là cet homme, l’illustre chancelier de l’université de Paris, le délégué des papes et des rois, l’admirable orateur du concile, l’une des têtes les plus savantes de son époque, embrassa, plein d’humilité et de dévouement à la volonté du ciel, l’état de maître d’école, et enseigna aux enfants la parole de Dieu. Chaque jour il leur faisait répéter, dans l’église de Saint-Paul à Lyon, ces paroles : Dieu, aie pitié de ton pauvre serviteur Gerson.
C’est ainsi qu’ils prièrent pour lui jusqu’à la veille de sa mort. Ce fut l’unique récompense qu’il désirât d’eux sur la terre. Il mourut peu de temps après la délivrance d’Orléans et la victoire remportée par les armes de son roi, le 12 juillet 1429, pour aller recevoir au ciel la digne récompense de ses vertus. Il ordonna qu’on gravât sur sa tombe en simples et magnifiques paroles : Faites pénitence et croyez à l’Évangile.
Or, si le traité dont nous parlons fut réellement écrit par cet homme, son témoignage en faveur de la Pucelle est digne de la plus haute vénération.
Son entreprise, dit-il, est la plus juste du monde, car c’est le rétablissement de son roi dans sa puissance et dans son royaume, et l’anéantissement de ses ennemis. Elle n’emploie, dans ce qu’elle fait, aucun moyen proscrit par l’Église, aucun maléfice condamnable, aucune ruse trompeuse, aucun artifice qu’on puisse soupçonner d’être à son propre avantage ; car, en témoignage de sa croyance à sa mission, elle exposa sa vie aux plus grands dangers. Et, même dans son absence, ses ennemis, les faibles aussi bien que les forts, se sentent pris de terreur et abattus comme des femmes dans le travail de l’enfantement. Qu’on songe, au surplus, qu’elle est parvenue à entraîner par sa voix le roi et ses hommes d’armes, et que tous se sont livrés volontairement avec elle aux hasards de la guerre, sans s’inquiéter de la honte qui les frapperait s’ils étaient défaits sous le commandement d’une femme. Qu’on songe encore que ce pieux enthousiasme sert 115à la gloire de Dieu et à l’humiliation des ennemis. Et, avec cela, ses partisans n’agissent pas légèrement. Ils n’observent pas moins les règles de la sagesse et celles de la guerre. Ce qui prouve que, dans les conseils où elle assiste, Jeanne ne se montre ni opiniâtre, ni entêtée, bien qu’elle se croie guidée et conseillée de Dieu lui-même. Nous pourrions produire encore beaucoup de circonstances de sa vie depuis sa plus tendre enfance, que nous passerons sous silence ici.
L’écrivain termine par cette exhortation chrétienne :
Qu’on se garde de voir en cette manifestation de la grâce divine dans la Pucelle, le prétexte d’une frivole curiosité, d’un avantage mondain, de quelque haine de parti, de quelque vengeance des choses passées, ou d’un vain orgueil, mais qu’elle nous exhorte tous à la miséricorde, à la prière et à la grâce, et que chacun fasse en sorte que la paix entre dans sa demeure et qu’il serve Dieu en sainteté et en justice. Car tout cela s’est accompli par la volonté de Dieu.
Il eût dit aussi que la victoire eût quitté Orléans avec la Pucelle. Car les chevaliers qui y étaient restés, entreprirent, quelques jours après son départ, une expédition contre la ville voisine, Jargeau. Mais ils furent forcés de revenir sans avoir réussi. Dunois, qui y avait assisté, quitta la ville presque aussitôt et suivit les traces de Jeanne. Il arriva, le même jour que la Pucelle, auprès du roi au château de Loches.
Le roi la reçut avec beaucoup d’honneur et de magnificence, et tous les seigneurs de la cour firent de même par respect pour les actes pieux de sa vie et les merveilleux faits d’armes par lesquels elle avait accompli ses promesses. Mais, quand elle exprima le désir que le roi prit sans retard le chemin de Reims pour s’y faire sacrer, le doute, l’hésitation et les indécisions de la sagesse humaine recommencèrent à agiter le roi et son conseil. Au lieu de marcher en avant avec force et rapidité sur la route de la victoire, on recommença à s’interroger et à se consulter dans tous les sens et de toutes les manières, bien que souvent la Pucelle affligée dit au roi :
— Je ne vivrai qu’une année et pas davantage, c’est pourquoi il faut qu’on s’applique à bien employer cette année.
Les sages conseillers répliquèrent à cela qu’il était infiniment trop dangereux de faire cette expédition à travers les ennemis ; qu’il y avait trois rivières à passer, pour atteindre la ville lointaine de Reims ; qu’il fallait plutôt commencer par le commencement et soumettre d’abord les provinces les plus prochaines. Mais Jeanne persista dans ses désirs ; car ce n’était point par les 116inspirations de la sagesse humaine qu’elle avait quitté la pauvre chaumière de son père et planté sa bannière sur les retranchements anglais autour d’Orléans. Voilà pourquoi elle disait maintenant que cette expédition était aussi commandée de Dieu, que la puissance des ennemis du roi tomberait de plus en plus quand il aurait reçu à Reims la couronne et le sacre, et qu’ils ne seraient plus en état de rien entreprendre contre lui ou de lui porter quelque dommage.
Mais, ses prières demeurant toujours sans résultat, il arriva un jour que le roi se trouva seul dans une chambre particulière avec son confesseur, l’évêque de Castres, et son ex-chancelier. Aussitôt on frappa à la porte : c’était Jeanne. Le roi lui dit d’entrer. Elle s’avança humblement vers lui et, s’étant agenouillée, embrassa les genoux du roi en disant :
— Illustre Dauphin, ne vous arrêtez pas à tenir aussi souvent et aussi longtemps conseil. Mais partez incontinent pour Reims et allez recevoir votre couronne royale.
Quand, sur cela, l’évêque lui demanda si elle parlait de la sorte par l’inspiration divine, elle répondit qu’elle avait été fréquemment et de bien des manières poussée à cela.
— Ne voulez-vous donc pas, continua l’évêque, nous dire en présence du roi de quelle façon ce conseil vous a été inspiré ?
— Je comprends fort bien ce que vous désirez de savoir, répliqua Jeanne, et je vous le dirai volontiers.
Ici le roi, l’interrompant, lui demanda si elle voulait le dire en présence de ceux qui se trouvaient auprès de lui.
Elle répondit affirmativement et continua en ces termes :
— Dans l’affliction que j’éprouve en voyant qu’on refuse de croire aux choses que j’annonce de la part de Dieu, je me retire à l’écart, j’invoque Dieu, je me plains à lui et lui demande pourquoi on ne veut pas croire à mes paroles. Et, quand j’ai fini ma prière, j’entends une voix qui me dit : Enfant du Seigneur, va ! va ! va ! Je serai avec toi, va !
Et, quand j’entends cette voix, je me sens prise d’une joie extrême et je voudrais être toujours ainsi.
Les paroles de la Pucelle étaient empreintes d’une conviction si profonde, et, en prononçant ces mots : Va ! va ! va !
elle semblait illuminée d’un enthousiasme si divin, que les trois assistants n’oublièrent jamais l’expression sublime de ses traits ni la flamme d’inspiration qui rayonnait dans ses yeux fixés au ciel.
Cependant le roi finit par se décider à aller à Reims, mais à condition que les places fortes situées sur la Loire, en aval 117et en amont d’Orléans, fussent d’abord reconquises. Il fit donc rassembler une armée dans ce but. Plus d’un brave se boucla la cuirasse autour des reins et mit la selle sur son cheval. Plus d’un fidèle partisan de la couronne s’arma de sa vieille épée. Les chevaliers français se levèrent à l’envi avec leurs hommes d’armes pour le service du roi et pour combattre de nouveau les anciens ennemis du royaume sous la bannière de la Pucelle. Le respect du peuple pour Jeanne était si grand que l’humble jeune fille put à peine se défendre de l’empressement souvent impétueux dont elle était l’objet. De vieilles et respectables femmes tombaient à genoux devant elle. Beaucoup la suppliaient en grâce de leur montrer ses mains et ses pieds, pour qu’elles vissent s’ils étaient réellement de chair et de sang. Elles baisaient ses vêtements et jusqu’aux pieds de son cheval. Jeanne avait un grand déplaisir à cela, car elle y voyait une condamnable idolâtrie. Elle s’en fâchait souvent, mais elle craignait pourtant de faire de la peine à ces braves gens, en sorte que maître Pierre de Versailles lui fit lui-même un jour des représentations à ce sujet, et lui dit qu’elle avait tort de souffrir de pareils honneurs qui ne lui étaient pas dus, et qu’elle devait s’en garder, de peur de faire de ces gens des idolâtres.
— En vérité, lui répliqua-t-elle, je ne puis m’en garder, si le bon Dieu lui-même ne veut m’en préserver.
Elle ne savait pas encore alors quelle coupe amère le ciel lui avait préparée, et que la même bouche de l’homme variable, qui maintenant baisait les pieds de son cheval, souillerait un jour la flamme de son bûcher.
Pendant qu’elle était à Loches, un autre de ses frères vint du fond de son calme village la rejoindre et lui raconta, entre autres choses, comment le peuple disait là-bas qu’elle avait reçu un miraculeux pouvoir près de l’Arbre des Fées. Elle lui répondit que le peuple se trompait grandement en cela et qu’elle abhorrait du fond de son cœur toute magie et tout artifice condamnable.
Enfin, après que tous les préparatifs de l’expédition projetée furent terminés, le roi voulut donner le commandement suprême de l’année au duc d’Alençon, sous la conduite de la Pucelle. Jeanne en fut satisfaite ; mais la duchesse ne voulut pas laisser partir son mari, car il avait été longtemps prisonnier en Angleterre ; depuis peu seulement, son énorme rançon avait été payée, et son père n’était pas revenu du champ de bataille d’Azincourt. Jeanne dit à la duchesse d’avoir bon courage.
118— Ne craignez rien, noble dame, fit-elle. Je vous le ramènerai sain et sauf et aussi bien portant qu’il se trouve maintenant, ou mieux portant encore.
La duchesse eut confiance dans ces paroles de la Pucelle, et Jeanne, comme nous le verrons, n’oublia pas cette promesse à l’heure du danger. Elle pria aussi le roi de lui permettre de faire des prisonniers, car elle prédisait que le duc d’Orléans, malgré la recommandation faite par le roi Henri à ses frères, sur son lit de mort, de ne pas le relâcher moyennant une rançon, serait rendu un jour à la liberté. Elle voulait que les prisonniers qu’elle ferait lui servissent de rançon.
[Lettre de Guy de Laval]
Mais, avant de suivre la Pucelle dans cette nouvelle expédition, nous donnerons ici un extrait d’une lettre, laquelle fut écrite, précisément en ce moment, par un chevalier français qui était arrivé à la cour du roi pour lui offrir ses biens et son bras. Cette lettre peut, dans sa naïve simplicité, être regardée comme une voix vivante de cette époque lointaine. Celui auquel on la doit avait vu la Pucelle la veille du jour où il l’écrivit, et s’appelait Guy de Laval. Il était un des plus puissants seigneurs de France, et il adressa sa missive à sa mère et à sa grand-mère, disant, entre autres choses, ce qui suit :
Lundi je suis parti avec le roi pour Selles, en Berry, et le roi fit mander en sa présence la Pucelle qui s’était déjà rendue en cet endroit. Quelques-uns disaient que cela se faisait en mon honneur, afin que je la visse. Ladite Pucelle nous accueillit très bien, mon frère et moi. Elle était armée de pied en cap ; seulement elle n’avait pas le casque et elle tenait une lance à la main. Quand nous fûmes établis à Selles, j’allai lui faire visite en sa maison. Elle fit servir du vin et me dit qu’elle m’en ferait bientôt boire à Paris. En vérité, quelque chose de divin semble rayonner en elle quand on la voit et qu’on l’entend. Ce même lundi elle est repartie de Selles et s’est rendue à trois lieues de Romorantin ; et avec elle sont allés le maréchal de Boussac et une grande compagnie de nobles gens d’armes et d’hommes de guerre. Elle était couverte d’une armure complète, le casque excepté. Il fallait voir comment elle montait à cheval. Elle avait à la main une petite hache de guerre. Son cheval était grand et noir, et d’une vivacité extraordinaire. Il trépignait devant la porte de la maison et semblait ne pas vouloir la laisser monter. Alors elle dit :
— Qu’on l’amène là-bas près de la croix, plantée devant l’église au bord de la rue.
Et là elle monta sur les étriers sans qu’il bougeât davantage 119et comme s’il eût été lié. Alors elle tourna le visage du côté de l’église qui était à côté, et elle dit avec toute la douceur d’une voix de femme :
— Prêtres et gens d’église, instituez des processions et des prières à Dieu.
Puis elle se retourna vers la rue, disant :
— En avant ! partons !
Alors elle partit, tenant une petite hache d’armes à la main, et sa bannière déployée flottait à côté d’elle aux mains d’un jeune page. Et l’un de ses frères, arrivé depuis huit jours seulement, chevauchait avec elle, armé de pied en cap.
La Pucelle m’a dit, lorsque j’allai lui faire visite en sa maison, quelle avait envoyé, trois jours auparavant, une petite bague d’or à ma grand-mère, mais que ce n’était pas un objet de valeur, et qu’elle eût désiré vous envoyer quelque chose de plus digne, en considération de vous. Aujourd’hui messire d’Alençon, le bâtard d’Orléans et Gaucourt, de Selles partiront et iront rejoindre la Pucelle. Tous les jours il arrive des gens de toutes parts. Tous ont une si grande confiance en Dieu que je crois qu’il nous aidera.
Chapitre XXI La prise de Jargeau et la grande victoire de Patay
Quand la Pucelle eut rejoint l’armée, il s’éleva de nouveau un différend parmi les chefs. Quelques-uns disaient qu’il fallait attendre, qu’on n’était pas en assez grand nombre pour attaquer la ville forte de Jargeau où le comte de Suffolk, l’un des meilleurs capitaines de son temps, tenait garnison. À cela la Pucelle répondit, pleine d’une ferme confiance en sa mission :
— Ne craignez pas le nombre et ne tardez pas de tomber sur ces Anglais. Car tenez pour certain que, si je n’étais pas assurée que Dieu lui-même me guide en mon œuvre, j’aimerais mieux, en vérité, garder mes moutons que de m’exposer à tant de contrariétés et de dangers.
Cette fois de nouveau sa confiance pénétra tous les cœurs, et la petite armée, composée de quatre ou cinq mille hommes seulement, marcha sur Jargeau.
120Quand ils arrivèrent devant la ville et qu’ils songèrent déjà à s’emparer tranquillement des faubourgs, ils trouvèrent le brave et expérimenté Suffolk établi devant les remparts en ordre de bataille, et prêt à les recevoir, les armes à la main. Le premier choc des Anglais fut si terrible, quel les Français furent forcés de reculer. Et ce fut de nouveau Jeanne, l’héroïne enthousiaste, qui arracha la bannière des mains de celui qui la portait et se jeta, à la tête des chevaliers français, au milieu des rangs ennemis. Ses compagnons, honteux et piqués d’amour-propre, s’élancèrent à sa suite, et les Anglais furent refoulés dans la ville. Le lendemain, dès le point du jour, l’artillerie de siège commença à donner contre Jargeau. Dirigée par la Pucelle, elle fut bientôt parvenue à abattre presque entièrement les murs et les tours, en sorte que tous s’émerveillèrent en voyant que Jeanne s’entendait si bien à diriger l’artillerie. Mais un fait plus étonnant encore, c’était ce qui arriva à cette occasion au duc d’Alençon, chose dont il rendit lui-même témoignage en justice. Pendant que ceux de la ville répondaient avec leurs mortiers et leurs canons au feu de la Pucelle, le duc s’arrêta un moment pour reconnaître exactement les approches de la place ; aussitôt Jeanne lui cria :
— Mettez-vous de côté, sinon la machine là-haut va donner et vous frappera de mort.
À peine le duc eut-il suivi cet avertissement, que le coup partit et enleva la tête à un gentilhomme, à l’endroit même que le duc venait de quitter. Longtemps après, Alençon disait encore qu’il s’était senti en ce moment saisi d’épouvante et grandement émerveillé en voyant s’accomplir la prévision prophétique de la Pucelle.
Au plus fort de la canonnade, plusieurs d’entre les chefs voulurent se retirer, et, en outre, le bruit se répandit que Fastolf, le redoutable vainqueur de Rouvray Saint-Denis, s’avançait pour faire lever le siège de la ville. La Pucelle s’efforça de nouveau de rendre courage aux chevaliers et de leur représenter la honte d’une retraite. Le jour tout entier et la nuit suivante et le lendemain encore, la ville fut battue sans relâche, et plusieurs attaques et sorties sanglantes eurent lieu. Le matin du troisième jour, le comte de Suffolk fit demander une suspension d’armes de deux semaines. Mais la Pucelle répondit :
— Si les Anglais sont contents, ils peuvent se retirer avec armes et bagages, sinon nous les y forcerons à la pointe de l’épée.
Aussitôt les trompettes sonnèrent l’assaut. La Pucelle mit son casque et cria au duc d’Alençon :
121— En avant noble duc ! à l’assaut !
Mais, comme celui-ci hésitait, elle dit :
— N’ayez point de doute, l’heure est là quand il convient à Dieu. Quand Dieu veut et qu’il agit lui-même, il est temps d’agir.
Et, comme il hésitait toujours, elle reprit :
— As-tu donc peur, noble duc ? Ignores-tu donc que j’ai promis à ton épouse de te ramener à elle sain et sauf ?
Ayant dit ces paroles, elle marcha à l’assaut. Pendant plus de quatre heures on se battit rudement et à grands coups, et les Anglais se défendirent comme des lions en fureur. Sa bannière à la main, la Pucelle descendit elle-même dans le fossé de la forteresse, et monta sur une échelle où le combat était le plus furieux. Mais, au même instant, un des ennemis, dans l’emportement du désespoir, lança sur elle du haut du rempart, une pierre énorme qui alla frapper sa bannière et faillit briser son casque. Jeanne roula à bas de l’échelle et tomba à terre sur ses deux genoux. Aussitôt un cri de joie retentit sur les murailles, et un cri de douleur dans le fossé. Mais l’envoyée de Dieu se releva en criant :
— Sus ! sus ! compagnons ! Ayez bon courage. Notre Seigneur a abandonné les Anglais. À cette heure ils sont à nous.
À ces mots de la Pucelle, les Français s’élancèrent en avant, et la ville de Jargeau, si forte et bien gardée qu’elle fût, se trouva prise. Ce fut le trente-septième jour après la délivrance d’Orléans. Le brave Suffolk, voyant que tout était perdu et que de toutes parts les Français accouraient à lui, parce que chacun tenait à honneur de s’emparer d’un si noble prisonnier, songea à se rendre. Mais, ne voulant tomber qu’entre les mains d’un gentilhomme, il demanda à un jeune soldat qui se trouvait près de lui :
— Es-tu gentilhomme, toi !
Comme celui-ci, avec une noble sincérité, lui répondit que non, Suffolk s’adressa à un autre, disant :
— Es-tu chevalier ?
Le second ayant également répondu que non, Suffolk le pria de s’approcher, et, le frappant du plat de son épée :
— Te voici chevalier, lui dit-il.
Puis il se rendit au nouveau chevalier en signe de sa soumission.
Douze cents Anglais furent tués dans ce combat. Et les Français, poussés par la soif honteuse du butin, passèrent, en outre, au fil de l’épée un grand nombre de prisonniers ; car, en se disputant entre eux ces prisonniers pour s’assurer la rançon qu’ils comptaient en retirer, il leur arriva souvent de les tuer afin que d’autres ne les obtinssent pas. En sorte que la Pucelle et le duc d’Alençon 122eurent la plus grande peine à sauver Suffolk et plusieurs autres seigneurs Anglais, qu’ils firent embarquer pour les mettre en sûreté du côté d’Orléans. Ce fut avec la plus grande joie que la Pucelle et le duc furent accueillis en cette ville après cette nouvelle victoire.
[Lettre du duc de Bedford à Henri VI]
Cependant le duc de Bedford s’inquiétait de plus en plus à Paris de l’issue de cette guerre. Il écrivit donc lettre sur lettre en Angleterre, où les grands étaient en désunion et se querellaient entre eux. Dans une de ces lettres, que l’on conserve encore aujourd’hui à Londres, il écrivit ce qui suit :
Toutes les choses se trouvaient ici en bon état pour vous, jusqu’à l’époque du siège d’Orléans, lequel fut entrepris d’après le conseil de je ne sais qui. Depuis que la fatalité a frappé mon cousin Salisbury, auquel Dieu fasse miséricorde, depuis ce moment, la main de Dieu a porté un coup terrible à vos gens devant Orléans, et cela en grande partie à cause de la funeste croyance et de la vaine terreur que leur a inspirées une envoyée de l’ennemi des hommes, nommée la Pucelle, qui se sert de pratiques magiques et de conjurations. Non seulement le nombre de vos gens s’est considérablement diminué par ces coups et par ces défaites ; le courage de ceux qui restent en est aussi considérablement déchu, tandis que celui de vos adversaires et de vos ennemis s’en est relevé et qu’ils se réunissent en grand nombre contre nous.
Le duc avait raison. Car l’armée fidèle du roi à Orléans grossissait de plus en plus et s’éleva bientôt à six ou sept mille combattants. Elle marcha en avant, prit d’assaut le pont de Melun et entra dans Beaugency que Talbot avait quitté pour se réunir à Fastolf près de Jenneville [Janville]. Cependant la garnison anglaise continuait à se défendre dans le château de Beaugency. Tandis qu’on s’occupait à canonner cette forteresse, le comte Artus [Arthur], duc de Richemont et ex-connétable de France, arriva à la tête de ses comtes et de ses nobles, avec douze cents hommes d’armes et huit cents archers. Il envoya des messagers au duc d’Alençon pour lui demander la permission de joindre ses forces à l’armée royale. Cette requête jeta la Pucelle et les capitaines en une grande perplexité ; car, bien qu’un renfort aussi important leur vint admirablement à propos, ils songeaient que le comte se trouvait en inimitié avec le plus puissant favori du roi Charles. Par son orgueil démesuré il s’était attiré la disgrâce du roi, qui avait fait ordonner à cet audacieux vassal, auquel il avait accordé naguère tant d’estime et d’amitié, de se retirer chez lui, le menaçant de l’y contraindre par la force s’il se hasardait 123d’avancer. À cela le duc avait répondu que ce qu’il faisait était pour le grand bien du roi et du royaume, et qu’il voudrait bien voir qui oserait l’attaquer. Le comte s’était donc avancé, et il arrivait maintenant devant Beaugency désirant de combattre les Anglais sous les drapeaux du roi.
Sur cela il s’éleva, comme d’ordinaire, un différend parmi les chefs. Les uns voulaient qu’on observât les ordres du roi. Les autres, se réjouissant de l’arrivée du comte, furent d’avis qu’il ne fallait point refuser un tel secours. Les choses en arrivèrent au point que le duc d’Alençon menaça de quitter l’armée si on admettait le comte Artus. Et cet avis fut partagé par la Pucelle.
À cela les autres répliquèrent que, si elle voulait combattre le comte, elle trouverait un homme qui saurait lui répondre, et qu’elle reconnaîtrait sans peine qu’il y avait des gens auxquels le comte avec ses hommes était plus agréable que toutes les pucelles du royaumes.
Tandis qu’ils se trouvaient ainsi partagés, la nouvelle arriva, qu’une armée anglaise s’approchait sous les ordres de Talbot. Déjà l’on entendait au loin le cri des combattants, et le comte. Artus, duc de Richemont, s’approchait de plus en plus. Alors la Pucelle, cédant à la nécessité du moment, dit au duc d’Alençon qu’il fallait absolument qu’on se prêtât mutuellement secours et accorda au comte Artus la permission qu’il demandait, mais à la condition expresse qu’il jurât devant elle et devant les autres chefs de servir toujours le roi comme un fidèle sujet et de ne rien dire ni rien faire qui fût contre lui. Elle fit confirmer cet arrangement par les autres seigneurs et leur fit jurer aussi d’observer fidèlement ce serment en cas que le comte vint à le rompre.
Sur cela, quand le comte Artus se trouva devant elle, il lui dit :
— Jeanne, on m’a appris que vous vouliez vous battre avec moi. Je ne sais si vous êtes de Dieu ou non. Si vous êtes de Dieu, je ne vous crains pas, car il connaît ma bonne volonté. Si vous êtes du démon, je vous crains moins encore.
Le lendemain, la garnison demanda à se retirer et rendit le château. Mais, à peine les Anglais furent-ils sortis de la forteresse, qu’un messager apporta la nouvelle que les ennemis s’avançaient de nouveau en grande force et que leur avant-garde seule se composait de plusieurs milliers de combattants.
— Ô cher connétable, dit alors la Pucelle au comte Artus, vous n’êtes sans doute pas venu ici à cause de moi ; mais, puisque vous êtes ici, soyez le bienvenu.
124Après que l’armée se fût disposée en ordre de bataille, le duc d’Alençon demanda à la Pucelle ce qu’il fallait faire.
— Avez-vous de bons éperons ? lui dit-elle à haute voix de façon que tous les assistants l’entendirent.
— Comment ! exclamèrent tous. Nous fuirons devant l’ennemi ?
— Non, répliqua-t-elle. Ce sont les Anglais qui fuiront et ils ne se défendront pas. Ils nous laisseront la victoire, et vous aurez besoin de bons éperons pour vous lancer à leur poursuite.
Elle prédit encore que cette victoire ne coûterait pas une goutte de sang au roi, et qu’un Français seulement serait blessé, aucun peut-être. Prophétie remarquable que témoigna en justice le chevalier Thibaut d’Armagnac qui y fut présent.
Comme, en ce moment, les capitaines anglais Talbot, Scales et Fastolf s’avançaient en bon ordre dans les plaines de Beaugency, la Pucelle cria aux siens :
— Frappez rudement. Les Anglais ne tiendront pas longtemps et ils prendront la fuite.
Mais, avant que les Français pussent commencer l’attaque, les ennemis se retiraient déjà en grande hâte vers Jenneville [Janville], le long de Meun [Meung] dont ils recueillirent la garnison. Les Français d’abord ne furent pas d’intention de les suivre ni de les attaquer en rase campagne. Le souvenir des sanglantes défaites qu’ils avaient déjà subies était encore trop frais dans leur mémoire et ne leur donnait pas trop de confiance en eux-mêmes. Mais la Pucelle ne cessait de les exhorter au nom du Seigneur à marcher en avant et de leur annoncer une victoire certaine.
— Combattez seulement avec courage, disait-elle sans relâche. Vous aurez un bon général. Par le Seigneur, s’ils étaient cachés au fond des nuages, nous les en ferions bien descendre. Car Dieu nous a envoyés ici pour les punir. Le noble roi remportera aujourd’hui la plus grande victoire qu’il ait remportée depuis longtemps. Mon conseil m’a dit que tous les ennemis tomberont entre nos mains.
D’après ce langage, on résolut de suivre l’ennemi sur les talons. Seulement la Pucelle voulut prudemment, malgré sa témérité, que le corps principal de l’armée poursuivît les Anglais sans rompre ses rangs. Les meilleurs cavaliers furent donc lancés en avant pour harceler l’ennemi, l’occuper et l’empêcher de se retrancher. Pour cela on choisit parmi les plus braves chevaliers quinze cents hommes, à la tête desquels on plaça le vaillant La Hire. La Pucelle eût volontiers commandé elle-même cette cavalerie volante. Elle éprouva un grand dépit quand on refusa de satisfaire à ce désir ; 125car, avec le secours de Dieu, elle voulut toujours se trouver au premier rang et frayer le chemin de la victoire.
Les chevaliers poussèrent rapidement en avant. Les plus braves et les mieux montés marchaient en tête au nombre de soixante ou quatre-vingts, pour chercher les traces de l’ennemi, qui pendant ce temps avait déjà gagné beaucoup de terrain. Il avait déjà fait cinq lieues à travers la plaine boisée, et on ne pouvait pas l’apercevoir. Les cavaliers en furent vivement attristés et craignaient de s’être engagés dans une fausse direction. Mais tout à coup un cerf sortit d’un taillis et s’élança à travers le bois du côté du nord-est. Peu de secondes après, ils entendirent dans cette direction un grand cri et en conclurent qu’ils se trouvaient près du bivouac des Anglais, qui avaient ainsi crié après le cerf fugitif. Ils donnèrent aussitôt connaissance à leurs compagnons de ce qui était arrivé, et leur firent savoir qu’ils eussent à se tenir prêts au combat. Ceux-ci s’avancèrent au même instant en bonne ordonnance, et donnèrent courageusement du côté de l’ennemi. Les Anglais, s’en apercevant, reculèrent toujours jusqu’auprès d’un endroit nommé Patay, où ils prirent position sur la lisière d’un bois, derrière un monastère fortifié. Mais le bouillant La Hire ne leur laissa pas le temps de se retrancher, et tomba si impétueusement sur eux avec ses cavaliers, qu’il les refoula de toutes parts. Quand le corps principal sous les ordres de la Pucelle arriva sur le champ de bataille, ils furent entièrement dispersés et, l’on fit un effroyable carnage des fuyards. Fastolf et un grand nombre de ses compagnons parvinrent à s’échapper, grâce à la vitesse de leurs chevaux, et comprirent que les éperons sont le meilleur fer. Mais les fantassins et ceux qui, avant le combat, étaient descendus de leurs chevaux, s’enfuirent dans les bois. Deux à trois mille morts couvraient le champ de bataille. Talbot, abandonné des siens, combattit comme un lion, jusqu’à ce qu’enfin, voyant que tout était perdu, il se rendit à un archer de Xaintrailles. Le sire de Scales et quantité d’autres braves capitaines et barons furent pris avec lui. Cette grande victoire ne coûta aux Français, comme la Pucelle l’avait prédit, qu’un seul gentilhomme. Beaucoup d’entre eux reçurent l’ordre de chevalerie en ce jour glorieux. Les fuyards anglais voulurent se sauver dans Jenneville ; mais les bourgeois leur fermèrent les portes et accueillirent avec joie les vainqueurs.
— N’est pas, messire Talbot ? dit le duc d’Alençon après cette victoire au chevalier prisonnier, ce matin vous étiez loin de vous attendre à ce qui vient d’arriver.
126— C’est le sort de la guerre, répondit l’autre avec froideur.
Alors on lui apprit, ainsi qu’à Suffolk, les anciennes prophéties connues sous le nom de Merlin, et selon lesquelles la France serait sauvée par le bras d’une jeune fille.
Vers deux heures après midi les chefs se rassemblèrent sur le champ de bataille et rendirent, comme la chronique nous le raconte, grâce au Dieu tout-puissant avec humilité et dévotion, et ils eurent tous une grande joie de la victoire magnifique que le Ciel leur avait accordée.
Ce fut là cette chasse sanglante près de Patay, dont la Pucelle avait menacé les Anglais dans la lettre qu’elle leur écrivit. Ceux qui avaient orgueilleusement méprisé le message de la pieuse jeune fille et qui y avaient répondu avec des paroles outrageantes, Suffolk, Scales, Talbot et Glacidas, étaient maintenant tombés en son pouvoir ou couchés sur la plaine de la victoire. Et dans aucun pays du monde, de près ou de loin, on ne connaissait un héros aussi glorieux ni aussi redouté, que Jeanne, la simple bergère.
Mais elle, la grande héroïne, se remit à verser des larmes amères sur le champ de bataille, déplorant la mort d’un si grand nombre de ses frères. Elle avait une compassion profonde des pauvres prisonniers, que les Français, orgueilleux et avides, maltraitaient avec inhumanité, quand leur pauvreté ne pouvait promettre à leurs vainqueurs une rançon assez riche. Un Français ayant de cette façon frappé dans sa colère un prisonnier à la tête, et le malheureux étant tombé mourant par terre, Jeanne descendit de son cheval et prit, comme une sœur compatissante, le mourant dans ses bras ; mais, comme on reconnut qu’il ne pourrait revenir de sa blessure mortelle, elle le consola par des paroles charitables, l’exhortant avec des larmes à se repentir de ses péchés, et lui tint la tête droite, afin qu’il pût, en face du prêtre, se réconcilier avec Dieu et rendre son âme pure et sans tache au Ciel, où il n’y a plus ni combats, ni larmes, ni blessures, mais où règne la paix éternelle.
Chapitre XXII Comment le roi partit avec la Pucelle pour Reims et comment elle lui ouvrit les portes de Troyes
La nouvelle de l’heureuse journée de Patay remplit de trouble 127et de terreur les cœurs des Anglais et de leurs adhérents en France. La déplorable défaite d’un si grand nombre de leurs chevaliers et la honte de leurs armes naguère si victorieuses, étaient choses si nouvelles et si douloureuses pour eux, que, lorsque la nouvelle leur en parvint dans le conseil royal à Paris, ils ne purent s’empêcher de verser des larmes. Au premier moment de sa colère, Bedford lui-même dépouilla Fastolf de son titre de chevalier de la Jarretière, parce qu’il avait pris la fuite, sans même se souvenir des services qu’il avait rendus auparavant, ni de la bravoure dont il avait fait preuve à la journée de Rouvroy. Cependant, plus tard, ce titre lui fut rendu.
Les bourgeois de Paris, alors dévoués de corps et d’âme aux Anglais, croyaient, au premier moment de leur effroi, que les Armagnacs se trouvaient déjà devant les portes de leur ville, et firent aussitôt tous les préparatifs nécessaires à leur défense. De nouveaux magistrats furent institués, et des guets considérables parcouraient la ville jour et nuit. Le duc de Bedford convoqua tous ceux qui étaient capables de porter les armes, pour pouvoir tenir tête à la puissance si miraculeusement ressuscitée de son adversaire, le petit roi de Bourges, comme on l’appelait autrefois par mépris et par dérision.
Il envoya un message solennel au duc de Bourgogne pour l’engager à revenir à Paris. Là, il lui témoigna tous les honneurs et tous les égards possibles, et lui demanda son conseil et son appui dans le grand danger où se trouvait le royaume. Pour réveiller dans le cœur des Parisiens et des Bourguignons leur ancienne haine contre leur roi légitime, pour exciter de nouveau ses adhérents et pour ne pas laisser se refroidir cette vieille animosité, qui avait donné aux Anglais un si grand pouvoir dans le pays déchiré, Bedford convoqua les bourgeois les plus considérables dans la cour du Palais, où il se montra au milieu d’eux accompagné du Parlement, des grands de la couronne et de Philippe de Bourgogne. Dans cette assemblée, il répéta à haute voix et retraça avec les couleurs les plus vives l’histoire du traîtreux assassinat du duc Jean de Bourgogne sur le pont de Montereau. Après cela, le fils du duc assassiné prit la parole, se plaignant de la rupture de la paix et du meurtre de son père. Et le peuple tout entier leva les mains au ciel, jurant foi et fidélité au gouverneur anglais et au duc Philippe de Bourgogne. En retour, les seigneurs firent serment de défendre la bonne ville de Paris contre ses ennemis. Le duc écrivit aussi en Angleterre des lettres pressantes pour demander du secours au conseil du roi. Mais celui-ci ne sut, pour le moment, d’autre remède que de conclure avec le cardinal de Winchester, 128grand-oncle du roi, un traité ignominieux, en vertu duquel ce dernier, afin de pousser la guerre en France, détourna honteusement, pour une somme d’argent, l’armée des croisés qu’il avait rassemblée en Angleterre contre les Hussites.
Tandis que les Anglais s’armaient ainsi de toutes leurs forces, Jeanne ne resta pas inactive. Elle se rendit, avec tous les capitaines de l’armée, auprès du roi à Sully. Celui-ci, insouciant et irrésolu, s’était toujours tenu, jusqu’à ce moment, loin du théâtre de la guerre. Il n’était pas même venu une seule fois à Orléans depuis la délivrance de cette ville, où l’on avait déjà orné les rues de tapis pour le recevoir plus dignement. Mais comme, du reste, il se montrait bon et affable, il permit aussi maintenant au noble Xaintrailles de remettre en liberté le brave Talbot sans lui faire payer de rançon. Aussi, quand plus tard, Xaintrailles lui-même fut pris, Talbot reconnaissant ne manqua pas de reconnaître par le même service cette chevaleresque générosité.
Cependant la Pucelle ne réussit point à opérer la réconciliation du roi avec le comte Artus, bien qu’elle représentât au roi tout le bon vouloir du comte. À la vérité le souverain consentit à lui pardonner, pour l’amour de Jeanne ; mais il refusa entièrement tout aide de ce seigneur, disant qu’il aimerait mieux ne porter jamais la couronne que de le revoir en sa présence. Et force fut ainsi au connétable de se retirer avec sa vaillante compagnie, qui eût si bien pu servir dans ces périlleuses croisades. Le comte de La Marche le suivit avec la sienne. Le roi, si faible toujours, était maintenant comme auparavant, livré tout entier à ses favoris, qui ne souffraient personne à côté de lui.
C’était une chose merveilleuse à voir que le zèle avec lequel, en ces moments, la Pucelle, tantôt à Orléans, tantôt à Sully auprès du roi, poussait les préparatifs de la marche vers Reims pour le couronnement. Elle allait au-devant des gens de guerre qui arrivaient, hâtait leur convocation, avait soin qu’on leur procurât ce qui leur était nécessaire et n’épargnait aucune peine. Le roi, qui, plus insouciant et plus léger d’esprit, était bien loin de se donner autant de peine pour sa couronne, raconta souvent, plus tard, qu’un jour il la vit tellement fatiguée de ses occupations multipliées, qu’il eut pitié d’elle et qu’il lui ordonna de prendre du repos. Sur cela, la Pucelle se prit à pleurer et lui dit, croyant qu’il doutait encore de la mission divine qu’elle annonçait, qu’il n’eût pas à douter, qu’il reconquerrait tout son royaume et qu’il serait couronné. Elle lui dit aussi qu’il trouverait assez de gens, qu’un grand nombre le suivraient, et que, pour cela, il 129devait avoir bon courage. Puis elle exhorta les siens, disant :
— Combattez vaillamment. Vous aurez un guide sûr pour vous conduire.
Comme, en ce temps, sur le marché d’Orléans, un seigneur considérable proféra en sa présence un jurement, en reniant, selon l’usage d’alors, le nom du Seigneur, elle s’avança vers lui, et dit avec vivacité :
— Ah ! maître, vous vous permettez de renier notre Seigneur et maître ? Par mon Dieu ! vous rétracterez vos paroles avant que je quitte d’ici.
Et en effet, le chevalier, frappé de la sévérité de sa remontrance, rétracta aussitôt ce qu’il venait de dire.
Au grand chagrin de la Pucelle, les capitaines ouvrirent de nouveau, au quartier général de l’armée, à Gien, un conseil de guerre, pour discuter la question de savoir si, avant de se rendre à Reims, on essayerait de prendre encore quelques villes. Jeanne ne parvint qu’à grand-peine à leur faire abandonner ce projet, jusqu’au retour du roi de Reims.
Cependant les gentilshommes accouraient de toutes parts sous la bannière de la Pucelle. Quelques-uns, trop pauvres pour se présenter dans un état convenable, vinrent comme simples archers ou avec des armures légères et montés sur des chevaux de peu de valeur. Il en arriva un si grand nombre que les favoris du roi en conçurent de l’inquiétude, et qu’ils auraient pu, selon une ancienne chronique, reconquérir le royaume tout entier, si l’on avait agréé tous ceux qui se présentèrent.
Mais, dans ce temps, comme s’exprime le même document, on ne se hasardait point de dire le moindre mot contre le sire de la Trémouille [La Trémoille].
Peut-être aussi manquait-on de l’argent nécessaire pour fournir à la dépense d’une armée aussi nombreuse. Jeanne ne cessait de pousser à l’œuvre, ne se lassant pas de dire :
— Ne craignez rien ; car vous ne rencontrerez personne qui soit capable de vous arrêter. Vous ne trouverez pas la moindre résistance.
Enfin, le mercredi 23 juillet, la Pucelle, accompagnée de ses deux frères, se mit en marche avec sa propre compagnie, précédant le gros de l’armée. Elle avait à faire jusqu’à Reims un chemin de quatre-vingts lieues, et tous les ponts, toutes les routes, toutes les villes jusque-là étaient occupés par l’ennemi. L’armée manquait de vivres, et une seule ville pouvait l’arrêter tout entière devant ses portes, un seul échec suffisait pour lui couper la retraite et l’anéantir. Mais la Pucelle marchait en avant, confiante 130dans le secours de celui qui l’avait déjà conduite une fois à travers les ennemis et qui ne l’avait abandonnée, depuis, dans aucun danger. Le lendemain, le roi la suivit avec les héros d’Orléans, un grand nombre de ducs, de maréchaux, de comtes et de chevaliers, et une armée d’environ douze mille hommes, tous vaillants et pleins de courage, forts et pleins d’audace, comme ils l’avaient déjà montré et comme ils allaient le montrer encore.
Auxerre fut la première ville forte devant laquelle ils arrivèrent. La ville tenait pour les Anglais et pour les Bourguignons, et refusa d’ouvrir ses portes à l’armée. Jeanne et plusieurs autres conseillèrent d’y donner l’assaut et promirent une bonne réussite. Mais le roi et ses conseillers préférèrent de négocier avec la ville rebelle et convinrent avec elle de passer outre sous ses murs, à condition qu’elle assurât des vivres à l’armée et qu’elle jurât au roi la même obéissance que les autres villes, Troyes, Châlons et Reims lui accorderaient. Jeanne et plusieurs autres exprimèrent le mécontentement que leur causait cet accord peu glorieux. On disait que La Trémouille avait reçu de la ville deux mille écus pour ménager cet arrangement, car il eût été plus convenable que la ville ouvrit ses portes à son roi légitime ou que le roi se les fit ouvrir par la force.
L’armée marcha donc outre, grossissant de plus en plus ; car partout où la Pucelle faisait flotter sa bannière, tous ceux qui étaient capables de porter les armes, accouraient pour la suivre. La ville de Saint-Florentin se soumit volontairement. Troyes, au contraire, ferma ses portes et renvoya le héraut du roi. Les bourgeois firent, en même temps, une sortie sur l’avant-garde de l’armée, et ce ne fut qu’après un rude combat, qu’ils rentrèrent dans leurs solides remparts. Cette même ville de Troyes, où, huit années auparavant, le conquérant anglais avait célébré son mariage avec Catherine de France, sœur du roi Charles, et où s’était conclu le honteux traité qui anéantit la liberté de la France et déclara le roi légitime déchu de ses droits et de l’héritage de ses pères, — semblait aussi destinée maintenant à contribuer à la défaite de l’armée qui travaillait à reconquérir la couronne.
Bien fortifiée et bien pourvue de toutes sortes de provisions, elle ne prêta l’oreille à aucune sommation. D’un autre côté, l’armée manquait de grosse artillerie, et elle se trouva bientôt en une détresse telle que, durant huit jours, cinq à six mille hommes n’eurent pas le moindre morceau de pain à manger. Les riches barons purent seuls se procurer quelques vivres à grand prix d’argent, tandis que les pauvres, affamés, n’eurent pour 131apaiser leur faim que les grains des champs verts encore qu’ils broyaient pour se nourrir. Mais, par bonheur, on découvrit aussitôt un immense champ de fèves que les bourgeois avaient semé comme par miracle.
Le même frère Richard, dont les sermons avaient si extraordinairement édifié les gens de Paris qu’ils avaient livré aux flammes leurs dés, leurs cartes et leurs vains atours, était allé en Bourgogne d’où il s’était rendu à Troyes, quand les Anglais lui eurent défendu de prêcher à Paris et l’eurent renvoyé de cette ville. À Troyes le peuple ne l’écoutait pas avec moins de dévotion. Un jour il y prononça un sermon qu’il présenta sous la forme allégorique, disant :
— Semez, bonnes gens, semez des fèves en grande quantité. Car celui qui doit venir, viendra dans peu.
Les bonnes gens de Troyes avaient donc, selon une chronique, pris ces paroles à la lettre, ils étaient allés dans leurs champs et avaient semé une grande quantité de fèves. Or, ce furent précisément celles-là qui venaient si bien à propos à l’armée.
Mais, cette ressource se trouvant bientôt épuisée, l’armée, en proie au besoin, se découragea de plus en plus, et bientôt l’abattement vint s’y mettre. Cependant la garnison et les bourgeois de la ville se refusaient toujours à toutes les sommations du roi, qui, pour leur répondre d’une manière convenable, était dépourvu de gros canons. Alors le roi, selon son habitude, convoqua de nouveau les ducs, les comtes, les seigneurs et tout son conseil pour entendre ce qu’il fallait résoudre. Mais les bons conseils étaient aussi rares devant Troyes que le pain l’était, bien qu’il n’y eût pas défaut de longues et belles paroles. D’abord, l’archevêque de Reims, comme chancelier du royaume, adressa à l’assemblée un discours superbe, dans lequel il dit que l’armée et le roi ne pouvaient pas s’arrêter plus longtemps devant la ville, et cela pour plusieurs raisons qu’il développa tout au long. La principale était que la famine ravageait les troupes, parce qu’il n’y avait pas de moyen d’obtenir des vivres et que tout l’argent était dépensé. Il ajouta que c’était une chose difficile à entreprendre que le siège de la ville et de la forteresse de Troyes, parce qu’elle était munie de larges fossés, de bonnes murailles et bien pourvue de munitions et de gens de guerre, et que les habitants ne paraissaient aucunement disposés à se soumettre au roi. Il finit en faisant observer qu’on n’avait ni mortiers ni canons, ni aucune artillerie suffisante, ni même l’attirail de siège nécessaire, pour battre les remparts ni pour y faire une brèche et la 132prendre d’assaut ; et que, d’ailleurs, la ville française la plus prochaine dont on pût attendre secours et assistance, était celle de Gien-sur-Loire et que celle-là était à plus de trente lieues de l’armée.
Ces bonnes raisons et plusieurs autres qu’il produisit, firent conclure au chancelier du royaume qu’un plus long retard pourrait avoir les suites les plus fâcheuses. Alors le roi ordonna de recueillir les avis des assistants, afin qu’il sût quel parti il avait à prendre. Sur cela, le chancelier se mit à recueillir les voix, exhortant chacun à donner au roi, en cette circonstance, un conseil fidèle et sincère. Presque tous les assistants étaient du même avis, disant que, eu égard aux raisons entendues, et ultérieurement vu que la ville d’Auxerre avait déjà refusé d’ouvrir ses portes, bien qu’elle ne fût pas aussi forte que celle de Troyes ; que, en considération de ces raisons et d’autres encore que chacun produisait selon son esprit ou selon son ignorance, — le parti le plus sage était de s’en retourner avec l’armée, parce qu’on en prévoyait la perte totale en restant plus longtemps devant Troyes ou en continuant à marcher sur Reims.
Ainsi se trouvait encore près de se dissoudre la grande œuvre de la Pucelle, malgré les miracles qu’elle avait opérés, au principe, sur l’incrédulité et sur l’hésitation des hommes qui se disaient sages et prévoyants. Car il en restait bien peu qui avaient conservé le courage dont ils avaient fait preuve devant Auxerre et en entreprenant l’expédition de Reims. Pourtant le pays sur toute la route était abondant, et ils y eussent trouvé suffisamment de vivres. Il ne fut plus que médiocrement question de Dieu et du secours céleste que Jeanne avait promis. Car l’homme s’inquiète fort peu de miracles, quand il n’a qu’à boire le vin qu’ils ont produit avec de l’eau, et quand il ne doit pas lui-même y concourir par la foi et en mettant la main dans le feu. Car la plupart craignent de se brûler et reculent.
Mais Dieu voulait que les choses se fissent autrement que les sages conseillers pensaient le faire dans la grande assemblée tenue devant Troyes. Car, le chancelier, en recueillant les votes, s’adressa à Robert le Masson [Maçon], sire de Trèves, vieillard plein de sagesse et de pénétration, qui avait été chancelier de l’empire et qui, depuis longtemps, servait le roi comme un sage et fidèle conseiller. Il répondit qu’il était d’avis qu’on appelât la Pucelle. Car le roi, disait-il, en partant pour entreprendre cette expédition, n’avait point été poussé par sa confiance dans son armée, beaucoup moins nombreuse alors qu’elle ne l’était aujourd’hui, ni 133dans ses trésors, parce qu’il ne possédait pas même de quoi subvenir à l’entretien de ses troupes, ni parce que cette expédition lui avait paru possible ; mais qu’il avait uniquement agi d’après les exhortations de la Pucelle, laquelle n’avait cessé de lui dire de hâter son couronnement à Reims, et d’aller sans craindre aucune résistance, parce que telles étaient la décision et la volonté de Dieu. C’était donc à cette Pucelle qu’il fallait, selon lui, demander conseil, et elle seule saurait le moyen de tirer l’armée de l’embarras où elle se trouvait. Que si elle ne savait comment les tirer de là, il se rangerait de l’avis de tous les autres, et se prononcerait pour la retraite du roi et des gens de guerre.
Tandis qu’on discutait ainsi en ce débat, quelqu’un frappa à la porte de la salle de manière que tout le monde l’entendit. Et quand on ouvrit, Jeanne la Pucelle entra dans l’assemblée.
Après qu’elle eut respectueusement salué le roi, le chancelier se tourna vers elle et lui parla en ces termes :
— Jeanne, le roi et son conseil se trouvent en grande perplexité et ne savent à quoi se résoudre.
Puis il lui exposa en détail toute la discussion et la pria de dire au roi ce qu’elle en pensait. La Pucelle se tourna vers le roi et lui demanda :
— Croirez-vous en mes paroles ?
Le roi lui répondit qu’il ne pouvait le savoir d’avance ; mais que, si elle disait des choses sages et utiles, il y croirait volontiers. Alors elle lui demanda pour la seconde fois :
— Croirez-vous en mes paroles ?
Le roi répéta :
— Ce sera selon ce que vous direz.
— Noble sire, reprit alors la Pucelle, ordonnez à votre armée de marcher en avant pour planter le siège devant Troyes et ne vous arrêtez pas plus longtemps à d’inutiles, consultations. Car, au nom du Seigneur, avant que trois jours soient écoulés, je vous introduirai dans la ville, soit par accommodement, soit par la force. Grande sera l’épouvante de ces faux Bourguignons, n’en ayez aucun doute.
— Jeanne, répliqua sur cela le chancelier toujours plein de doute, si nous étions sûrs qu’en six jours la ville fût à nous, nous attendrions volontiers, mais je ne sais si vous dites vrai.
— N’ayez aucun doute sur cela, lui répondit la Pucelle piquée au vif. Demain vous serez maîtres de la ville.
Cette prédiction, proférée dans un moment de si profonde détresse, devait s’accomplir ou être prouvée fausse en si peu de 134temps, qu’on n’eût pu objecter à la Pucelle qu’elle avait sagement pris d’avance des mesures pour faire réussir ses promesses d’une manière naturelle. Pourtant ce ne sont pas seulement les chroniques, mais encore les témoignages judiciaires qui établissent que cette promesse fut réellement faite en présence des seigneurs assemblés.
Quand le conseil fut fini, Jeanne monta à cheval, prit sa bannière et conduisit l’armée vers les fossés de la ville rebelle. Les chevaliers, les écuyers et les archers, les grands et les petits, tous furent chargés d’y porter des fascines, des poutres, des portes, des fenêtres, tout ce qu’on put trouver dans le camp et aux environs, pour combler les fossés et pour établir des toits de défense et des retranchements pour l’assaut. Tous ces préparatifs se continuèrent, durant toute la nuit, sans interruption et avec tant d’activité et d’habileté tout ensemble, que Dunois lui-même, ce brave si expérimenté, déclara plus tard, que deux ou trois des hommes le plus au fait des choses de la guerre n’eussent fait qu’à grand-peine ce que Jeanne fit pendant cette seule nuit. Quand l’aube vint à poindre, on se trouva tout prêt à livrer l’assaut.
Le matin étant venu du jour où sa promesse devait s’accomplir, Jeanne fit sonner l’attaque et conduisit elle-même l’armée vers les fossés qu’elle fit combler aussitôt. Mais les bourgeois infidèles de Troyes, voyant au pied de leurs remparts l’envoyée du Seigneur, sa bannière à la main et forte de la force de Dieu, sentirent bientôt peser à leur cœur leur rébellion contre le roi légitime de leur pays ; ils se rappelèrent avec terreur la manière miraculeuse dont elle avait délivré la ville fidèle d’Orléans et quels rudes coups son épée avait portés aux ennemis et aux Français renégats de leur patrie. Ils n’eurent pas le courage de se défendre, ils ne purent supporter le regard de la Pucelle, et le peuple demanda à grands cris qu’on fit la paix. Ils racontèrent eux-mêmes, plus tard, que, dès le moment où Jeanne eut engagé le roi à décider le siège de leur ville, une incroyable terreur les avait saisis, et que la population tout entière s’était pressée par troupes dans les églises et avait invoquée à genoux la miséricorde de Dieu. Le matin, où l’assaut devait commencer, il leur avait semblé voir voltiger autour de sa bannière une infinité de papillons blancs ; ce qu’ils prirent, dans leur épouvante, pour un mauvais augure.
L’évêque de Troyes, avec plusieurs capitaines et les principaux d’entre les bourgeois, pleins de crainte, se rendirent donc au camp devant leur roi qu’ils avaient si profondément blessé. 135Car c’était, dit une chronique, comme si leur cœur se fût tout à coup ému et qu’une meilleure volonté leur eût été inspirée par le Ciel.
Le roi accueillit avec la plus grande bienveillance les messagers repentants, et il conclut avec eux un traité par lequel la ville se soumit respectueusement à la domination de son seigneur et roi légitime, et les bourgeois lui promirent d’être ses fidèles et bons sujets. Le roi, de son côté, leur donna l’assurance que, d’après leur prière, il oubliait et pardonnait tout le passé, et permit, en outre, aux Anglais et aux Bourguignons de se retirer avec leurs bagages.
En reconnaissance de cette bienveillance à laquelle ils n’osaient s’attendre, les bourgeois instaurèrent une belle fête pour la réception de leur roi. Ils manifestèrent la joie la plus vive et envoyèrent aux gens d’armes affamés autant de vivres qu’ils en désiraient. Mais quand, ensuite, les Anglais vidèrent la ville aux Français, il s’éleva un grand débat pour les prisonniers. Comme rien n’avait été stipulé à leur égard dans le traité, les Anglais voulaient les emmener avec eux, de même que leur avoir et leurs bagages dont la libre sortie leur était assurée. Mais la Pucelle refusa d’y consentir. Au moment du départ des ennemis, elle se posta devant la porte, disant :
— Par Notre Seigneur, vous ne les emmènerez pas avec vous.
Et elle leur ordonna de faire halte. Les pauvres prisonniers se jetèrent à genoux devant elle en la suppliant. Les Anglais et les Bourguignons, de leur côté, soutenaient que c’était une infraction déloyale au traité conclu et demandaient justice. Les deux partis se rendirent donc vers le roi, qui s’égaya fort à ce débat, parce que la reddition de la ville l’avait mis en bonne humeur. Il termina généreusement le différend en payant lui-même une rançon pour chaque prisonnier. Les Anglais en furent très satisfaits et le louèrent comme un prince juste et fidèle à sa parole ; mais quelques-uns d’entre les Français murmurèrent, disant que ces brigands d’Anglais avaient exigé plus qu’il ne leur revenait, qu’ils avaient le droit de se retirer sains et saufs, et que, s’ils n’avaient pas été contents de cela, le roi aurait dû les faire pendre ou les faire jeter à l’eau.
Alors seulement la Pucelle entra dans la ville, afin de disposer les archers le long des rues, depuis la porte jusqu’à l’église, pour l’entrée solennelle du roi. Les bourgeois envoyèrent au devant d’elle frère Richard, qui, n’étant pas encore entièrement sûr si elle venait de Dieu ou du démon, fit prudemment le signe de la croix et l’aspergea d’eau bénite.
136— Approchez sans crainte, lui dit la Pucelle en souriant, je ne m’enfuirai pas d’ici comme une sorcière.
Le frère alors s’approcha et la suivit dès ce moment dans toutes ses expéditions guerrières, avec le plus vif attachement, pour exhorter en même temps le peuple à la fidélité envers le roi. Mais les Parisiens, quand ils eurent reçu cette nouvelle, furent tellement irrités contre le frère, qu’ils reprirent, comme pour le narguer, leur vie de débauche et de jeu, leurs dés, leurs cartes et leurs frivoles atours, dont ils s’étaient défaits par suite de ses édifiants sermons.
Quand tout fut préparé pour la réception du roi, Jeanne s’en alla le rejoindre. Le roi monta à cheval et s’avança avec son cortège par les rues vers l’église. À côté de lui chevauchait la Pucelle tenant sa bannière à la main. Puis venaient les princes, les maréchaux et les capitaines, tous richement vêtus, assis sur des chevaux pleins de fierté et magnifiques à contempler. Après que la messe fut dite, le roi reçut dans l’église le serment d’hommage et de fidélité de la ville. Puis il fit annoncer dans toutes les rues que personne, ni grand ni petit, n’eût à se hasarder de blesser, par des paroles outrageantes, les fidèles bourgeois de Troyes en leur rappelant le passé.
De cette manière s’était accompli ce que la Pucelle avait prédit, la veille, au roi et à son chancelier, dans le conseil des capitaines découragés :
— Demain vous serez maîtres de la ville.
Chapitre XXIII Le couronnement du roi Charles à Reims
Dès le lendemain, l’armée en belle ordonnance se mit en route pour Reims au son des trompettes et aux cris de joie de toute la population. Car Jeanne n’avait cessé de pousser le roi à hâter, au nom du ciel, son départ pour Reims. Elle marchait, armée de pied en cap, à la tête de l’armée. Malgré toutes ses nombreuses préoccupations, elle avait cependant encore tenu un enfant sur les fonts de baptême à Troyes, car elle trouvait toujours du temps pour le service de Dieu.
Châlons était la ville la plus prochaine. L’évêque vint respectueusement au devant du roi avec un grand nombre de bourgeois. 137Ils lui remirent les clefs de leurs portes et l’introduisirent dans la ville. Comme Châlons ne se trouve pas loin du lieu natal de Jeanne, elle y rencontra quatre de ses compatriotes qui s’y étaient rendus pour admirer dans l’éclat de sa gloire la merveilleuse enfant qui avait grandi, dans le silence de leur vallon solitaire, au milieu de l’affection de tous. Quand ils lui demandèrent, entre autres choses, si elle n’éprouvait aucune crainte dans les batailles et dans les dangers qui les accompagnent, elle leur répondit :
— Je n’ai peur de rien, si ce n’est de la trahison.
Elle fit aussi présent d’un habit rouge à l’un d’eux qu’elle ne revit jamais.
Cependant l’armée marchait toujours et s’approchait de plus en plus de Reims, la vieille ville où les rois recevaient le sacre et la couronne. Mais le roi Charles ne s’avançait qu’à contre-cœur, car il craignait la résistance de la ville et la même détresse où il s’était trouvé devant Troyes. Mais la Pucelle lui rendit de nouveau courage, en lui adressant ces paroles prophétiques :
— Soyez sans crainte, car les bourgeois de Reims viendront au devant de vous. Ils se soumettront à votre pouvoir, avant que vous ne soyez parvenu aux portes de leur ville. C’est pourquoi marchez sans crainte et sans inquiétude. Car, si vous voulez agir en homme, vous reconquerrez tout votre royaume.
Cette mémorable prophétie sur l’heureuse reddition de Reims fut aussi attestée par serment en justice.
Le roi se trouvait encore à quatre lieues de Reims avec son armée, que les capitaines des Anglais et des Bourguignons firent venir devant eux les bourgeois de la ville et leur demandèrent s’ils étaient résolus à tenir ferme et à se défendre contre les troupes qui s’avançaient vers eux. Les bourgeois leur répliquèrent :
— Êtes-vous assez forts pour nous aider et nous protéger ?
Les capitaines répondirent qu’ils ne l’étaient pas en ce moment, mais que, si les bourgeois voulaient tenir bon pendant six semaines, on pouvait leur promettre un secours imposant, tant du côté de Bedford que du côté des Bourguignons. Mais les bourgeois ne voulurent pas entendre de cette oreille, et l’on en vint à des paroles dures de part et d’autre, jusqu’à ce qu’enfin les capitaines promissent de vider la place. Aussitôt qu’ils furent partis avec leur garnison, ceux d’entre les bourgeois qui tenaient à leur roi et à leur archevêque, le chancelier, élevèrent la voix et conseillèrent la soumission. Le peuple se rangea de leur avis, et ainsi on envoya au roi, comme la Pucelle l’avait prédit, une députation composée des principaux ecclésiastiques et laïcs. Ils déposèrent à 138ses pieds les clefs de la ville, et il leur promit le pardon et l’oubli du passé. Le même jour le chancelier, précédant le roi, prit pour la première fois possession de son siège archiépiscopal, grâce à la Pucelle dans laquelle il avait pourtant eu si peu de confiance, même après la délivrance d’Orléans et la victoire de Patay.
Vers le soir, le roi, accompagné de la Pucelle avec sa chevalerie et toute l’armée, fit son entrée solennelle dans la ville. Mais, parmi tous les puissants seigneurs et les héros illustres qui chevauchaient à ses côtés, tous les yeux cherchaient avec avidité la grande héroïne qui avait conduit le roi dans la ville du sacre, comme elle l’avait prédit dans son village natal, pauvre bergère inconnue. Jusqu’à l’explosion de la révolution française, qui détruisit toutes choses, on conserva dans la cathédrale de Reims une ancienne tapisserie sur laquelle était représentée l’entrée solennelle du roi Charles VII et de la Pucelle dans la ville de Reims.
Après cela, le couronnement et le sacre eurent lieu, selon les chroniques, d’après l’ancien usage usité en France. Voici quel était cet usage.
La veille de la fête du couronnement, le roi, accompagné des grands du royaume, monta dans l’église, sur une estrade d’où ils pussent le montrer au peuple assemblé, en prononçant ces paroles traditionnelles :
— Voici votre roi que nous, Pairs de France, couronnons roi et souverain seigneur du pays. Et si quelqu’un y trouve à redire, nous voici pour lui faire droit. Le jour de demain il sera sacré par la grâce du Saint-Esprit, si personne n’y trouve à redire.
Puis le peuple répondit par le cri de joie :
— Noël ! Noël !
Pendant la nuit, tandis que tous étaient occupés des préparatifs de la fête et qu’on cherchait dans la ville de nouveaux insignes pour le couronnement, parce que les anciens, qui reposaient à Saint-Denis, se trouvaient aux mains des Anglais, Jeanne ne demeura pas inactive. Elle écrivait, pour achever sa grande œuvre par la pacification de l’ancienne et déplorable querelle qui déchirait le pays de France, une deuxième lettre aux Bourguignons infidèles. Cette lettre, écrite de bonne heure le matin même du jour du couronnement, se conserve encore aujourd’hui aux archives de Lille en France. Elle est conçue en ces termes :
[Lettre de Jeanne d’Arc au duc de Bourgogne]
Jésus ✝ Maria
Haut et redouté prince, duc de Bourgogne, Jeanne la 139Pucelle vous requiert de par le roi du ciel, mon droiturier souverain seigneur, que le roi de France et vous, fassiez bonne paix, ferme, qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cœur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens. Et s’il vous plaît guerroyer, allez sur le Sarrazin. Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que je vous puis requérir, que ne guerroyiez plus au saint royaume de France, et faites retraire incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses du dit royaume. De la part du gentil roi de France, il est prêt de faire paix avec vous, sauf son honneur ; et il ne tient qu’à vous. Et je vous fais savoir, de par le roi du ciel, mon droiturier et souverain seigneur, pour votre bien et pour votre honneur, que vous ne gagnerez point de bataille contre les loyaux Français ; et que tous ceux qui guerroyent au dit saint royaume de France guerroyent contre le roi Jhesus, roi du ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain seigneur. Et vous prie et vous requiers à jointes mains que ne fassiez nulle bataille, ni ne guerroyiez contre nous, vous, vos gens et vos sujets. Croyez sûrement, quelque nombre de gens que vous ameniez contre nous, qu’ils n’y gagneront mie ; et sera grant pitié de la grande bataille et du sang qui sera répandu de ceux qui y viendront contre nous. Il y a trois semaines que je vous ai écrit et envoyé de bonnes lettres par un héraut pour que vous fussiez au sacre du roi qui, aujourd’hui dimanche, dix-septième jour de ce présent mois de juillet, se fait en la cité de Reims. Je n’en ai pas eu de réponse, ni onc depuis n’ai ouï nouvelles du héraut. À Dieu vous recommande et soit garde de vous, s’il lui plaît, et prie Dieu qu’il y mette bonne paix. Fait audit lieu de Reims, le 17 juillet.
Le matin du jour du couronnement, quatre pairs se rendirent, selon l’antique usage, à l’abbaye de Saint-Remi pour demander la fiole avec le saint chrême du sacre. Après qu’ils eurent promis par le serment ordinaire de bien la garder, l’abbé prit avec grand respect l’ampoule sacrée et la porta, accompagné de ses moines, sous un dais splendide, à l’église de Saint-Remi. Là, l’archevêque l’attendait, à la tête de son clergé, et reçut l’huile miraculeuse des mains de l’abbé, puis il la porta en grande cérémonie dans la cathédrale de Notre-Dame où il la déposa sur l’autel, en présence des prélats, des princes, des comtes et des chevaliers, que le roi y avait amenés. La Pucelle se tenait debout à côte de l’autel, sa bannière à la main.
Aussitôt, le héraut d’armes ayant appelé par leur nom chacun 140des pairs et ayant remplacé les absents par des représentants, le roi marcha vers l’autel et se mit à genoux. L’archevêque s’avança vers lui à la tête du clergé et lui adressa ces paroles sacramentelles :
— Nous te demandons que tu conserves à chacun de nous et aux églises qui nous sont confiées les privilèges canoniques et les droits de juridiction dont nous sommes en possession, et que tu te charges de notre défense comme un roi le doit dans son royaume, à chaque évêque et à l’église qui est confiée à ses soins.
À cela le roi répondit :
— Je le promets comme le doit un roi de France par la grâce de Dieu ; je promets aujourd’hui, jour de mon sacre, devant Dieu et ses saints, de garder à chacun de vous, prélats, les privilèges canoniques et le droit de juridiction dont vous êtes en possession, et de vous défendre et protéger selon mon pouvoir avec l’aide de Dieu, comme il est juste qu’un roi le fasse dans son royaume, envers chaque évêque et envers l’église confiée à ses soins. Je jure et promets, au saint nom de Jésus-Christ, au peuple chrétien soumis à mon sceptre les choses suivantes : d’abord, de maintenir la paix dans l’église de Dieu et d’empêcher toute rapine et iniquité, de quelque nature qu’elles soient ; ensuite, de recommander en tous jugements la justice et la miséricorde, afin que Dieu miséricordieux et bon nous garde, à vous et à moi, sa clémence ; enfin de m’efforcer, en toute fidélité et selon mon pouvoir, de bannir de mon royaume et de mes domaines tous les hérétiques condamnés par l’Église. Toutes les choses ainsi dites, je les confirme par serment.
Après que le roi eut ainsi juré devant Dieu ses devoirs royaux, le duc d’Alençon lui conféra l’ordre de chevalerie ; car la dignité de chevalier était encore si estimée alors, qu’un roi ne pouvait manquer de s’en faire investir. Alors deux d’entre les pairs lui mirent la couronne sur la tête et levèrent le siège sur lequel il était assis pour montrer au peuple le nouveau roi.
Le roi ainsi revêtu des insignes de la grandeur et de la puissance temporelles, l’archevêque s’avança pour confirmer cette puissance par la sainte consécration de l’Église et l’oindre de l’huile sainte qui lui conférait, aux yeux de ses sujets chrétiens, la dignité de vicaire de Dieu et d’oint du Seigneur, porté au trône, non pour régner en son propre nom et en son propre honneur, mais au nom et en l’honneur de Dieu.
Ces belles cérémonies étant ainsi finies, selon le bon et antique usage, on vit s’avancer aussi vers le roi celle qui l’avait conduit par la main vers cet autel et que rien n’avait pu empêcher d’accomplir 141la volonté du Très-Haut, ni le danger, ni l’outrage, ni la misère. Elle s’agenouilla devant le roi et lui dit en pleurant à chaudes larmes :
— Noble roi, or est exécuté le bon plaisir de Dieu, qui voulait que je délivrasse Orléans et que je vous conduisisse à Reims, pour recevoir votre digne sacre, afin qu’il fût manifeste à tous que vous êtes le vrai roi et celui auquel doit appartenir légitimement la couronne de France.
Ainsi parla l’humble jeune fille en pleurant, et tous ceux qui la virent et l’entendirent furent tellement émus de ces paroles si simples, qu’ils ne purent se retenir de pleurer aussi et de louer Dieu de sa miséricorde merveilleuse.
Son père et son frère aîné assistèrent aussi à cette fête, et la ville de Reims les hébergea à ses frais.
Cette journée mémorable se termina par la création de nouveaux chevaliers, par des largesses du roi, par des festins et des réjouissances. La Pucelle, admirée de tous, resta toujours la même dans son humilité.
— Mon fait, disait-elle, n’est qu’un ministère.
Et quand on lui disait qu’on n’avait jamais rien lu de pareil dans les livres, elle répondait :
— Mon Seigneur a un livre où aucun clerc ne peut lire, si savant qu’il soit en cléricature.
Pour clore dignement toutes ces fêtes, le roi accomplit, le troisième jour, le pèlerinage-traditionnel au château de Corbeny et visita le tombeau du saint solitaire Marcou [Marcoul], qui, disait-on, était issu du sang royal de France et leur donnait le pouvoir de guérir, au nom de Dieu, les écrouelles avec leurs mains consacrées. C’est au tombeau de ce saint que les clefs de la ville de Laon furent apportées au roi.
Vers le temps où les Français célébraient le sacre de leur roi, le duc de Bedford, désespéré de toutes les défaites qu’essuyaient les armes anglaises, écrivit en Angleterre qu’il ne devait qu’à la fidélité du duc de Bourgogne de n’avoir pas perdu Paris et la France tout entière.
Vous saurez, écrivait-il dans cette lettre, que le Dauphin en personne s’est mis en campagne avec une grande armée et qu’ils ont soumis, sans recourir à des sièges, plusieurs bonnes villes, châteaux et forteresses. Aujourd’hui, 16 juillet, il doit se rendre à Reims. Demain on lui ouvrira les portes, lundi il se fera sacrer. Et immédiatement après avoir reçu la couronne, il marchera sur Paris.
Tel était le bruit qui circulait parmi les Anglais.
Notes
- [1]
On ignore ce que l’original de cette lettre est devenu. Nous l’avons reproduite ici d’après la copie jointe aux pièces du procès et telle quelle fut mise sous les yeux de la Pucelle pour qu’elle l’avouât en justice. Jeanne la reconnut comme exacte à l’exception de trois passages qu’on avait altérés sans doute dans de mauvais desseins. Elle dit qu’au lieu de : Rendez à la Pucelle les clefs, elle avait écrit : Rendez au roi les clefs ; que, plus loin, les mots je suis un chef de guerre et corps contre corps avaient été ajoutés, et que tout le reste elle l’avouait pleinement.