G. Görres  : Histoire de Jeanne d’Arc (1840)

Chapitres 29 à 33

Chapitre XXIX
Ce qui advint à la Pucelle dans sa captivité, et des juges iniques qui lui furent donnés

L’allégresse des Anglais fut aussi vive que la douleur et la colère des Français furent poignantes à la nouvelle que la Pucelle était prise. Le duc de Bourgogne accourut aussitôt des villages environnants avec toutes ses forces réunies et s’avança sur le pré où ce rude combat venait d’avoir lieu. L’armée tout entière poussa un grand cri de joie, comme si elle avait gagné une bataille glorieuse au lieu d’avoir pris une simple jeune fille. Le duc lui-même alla trouver la prisonnière. Et les Bourguignons aussi bien que les Anglais, comme l’écrit, dans sa grande histoire de cette guerre, le chroniqueur bourguignon Monstrelet, se réjouirent tellement qu’on eût dit qu’ils venaient de prendre quinze cents hommes.

Car, ajoute-t-il, jusqu’à ce jour ils n’avaient redouté aucun capitaine ni aucun chef autant que la Pucelle.

La nouvelle de cette capture se divulgua avec la rapidité de l’éclair dans toutes les villes de la France et de l’Angleterre ; et, ivres d’allégresse, les Parisiens infidèles allumèrent des feux de joie et remercièrent Dieu par un Te Deum solennel d’avoir fait tomber l’héroïque libératrice de la France dans les mains de ses ennemis. 180Même on alla jusqu’à représenter, dans des sermons publics, la pieuse Jeanne comme une sorcière impie.

Les Parisiens espéraient, sans doute, que maintenant ils seraient délivrés de leur détresse, qui s’était, à cause de la cherté des vivres pendant l’hiver, accrue au point que les pauvres gens quittaient en grand nombre leurs femmes et leurs enfants et sortaient de la ville pour se livrer avec l’ennemi au pillage le plus effréné. Les gens de Paris durent eux-mêmes marcher en armes contre ces pillards furibonds. Ils en prirent quatre-vingt-dix-huit. On en pendit douze ; onze autres furent conduits dans les halles et dix en furent décapités.

Le onzième, dit le vieux journal de Paris, était un jeune homme d’environ vingt-quatre ans et d’une beauté extraordinaire. Il était déjà déshabillé et on allait lui bander les yeux, quand une jeune fille des halles s’approcha et le réclama pour époux. Et elle dit de si belles paroles, qu’on le ramena dans la prison et que tous deux se marièrent plus tard.

Après cela éclata dans la ville une vaste conspiration dont les bourgeois les plus considérables faisaient partie. Leur but était d’ouvrir les portes aux Armagnacs et de mettre à mort tous ceux qui refuseraient d’adopter le signe dont les conjurés étaient convenus. Mais ils furent trahis et cent cinquante furent pris. Une partie eurent la tête tranchée, d’autres furent noyés, écartelés ou mis à la torture jusqu’à ce que la mort s’ensuivit. Cela arriva la veille du dimanche des Rameaux. Quinze jours plus tard, les capitaines, pour consoler le peuple dans sa misère et pour relever son courage abattu par la fortune toujours croissante de leurs ennemis, firent allumer des feux de joie en répandant la nouvelle qu’Henri d’Angleterre venait d’aborder à Bologne avec une armée nombreuse pour combattre les Armagnacs. Mais même cet espoir fut déçu. Et quand enfin, après la prise de la Pucelle, une troupe de mille Anglais vint à Paris, ils délivrèrent la vénérable abbaye et la ville de Saint-Maur.

Toutefois, dit l’ancien journal, ils pillèrent si bien la ville et l’abbaye, qu’ils n’y laissèrent pas même les cuillers dans les plats et que ceux qui vinrent après eux n’y trouvèrent presque plus rien à prendre ; ce qui fut grand dommage.

C’est ainsi que Paris recueillit les tristes fruits de son infidélité, par la honte de la domination étrangère et par tous les désastres de la guerre civile.

Cependant Jean de Luxembourg fit conduire la Pucelle de Marigny au château de Beaulieu. D’abord, elle ne put se faire à sa captivité ; et, bien que ses saintes l’exhortassent à la patience et lui dissent qu’elle devait voir le roi d’Angleterre, elle pratiqua 181secrètement, dans sa nouvelle prison, une ouverture entre deux poutres et tenta de s’échapper, résolue, avec son courage et son intrépidité ordinaires, à enfermer ses gardiens dans la prison. Mais, au moment où elle voulut sortir, elle fut découverte et ramenée par le geôlier. Alors elle se soumit à la volonté de Dieu, en se disant que Dieu n’avait pas voulu, cette fois, qu’elle s’échappât, et qu’elle devait voir le roi d’Angleterre, comme ses voix le lui avaient commandé.

Sur cela, Jean de Luxembourg la fit mettre en sûre garde dans son château de Beaurevoir. Sa tante et sa femme y accueillirent la malheureuse avec une bienveillance pleine de pitié. Elles la prièrent aussi de prendre des vêtements de femme, parce que ses ennemis lui faisaient un crime de n’en pas mettre. Leurs prières furent si bienveillantes et si cordiales, que Jeanne raconta, plus tard, que, si elle avait osé le faire, elle l’eût fait pour elles plutôt que pour toute autre dame en France, la reine exceptée. Aussi, elle leur répondit :

— Je ne déposerai pas, sans la permission de Dieu, le vêtement que je porte ; mais le moment n’est pas encore venu.

Pendant quatre mois elle habita ce château, et ce furent les meilleurs jours de sa captivité, car la haine de ses mortels ennemis, les Anglais, s’était déjà déclarée contre elle.

De son côté, Jeanne paraissait plus s’inquiéter de la destinée des siens que de sa propre destinée. La détresse toujours croissante des assiégés de Compiègne lui donnait la plus vive inquiétude. Aussi elle ne cessait de prier ses saintes pour eux. Un jour cependant elle apprit la triste nouvelle que tous les habitants de la ville au-dessus de l’âge de sept ans avaient été anéantis [allaient être anéantis (sollten vernichtet werden) dans l’édition originale] par le fer ou par le feu. Après ce grand désastre, la mort lui parut chose plus désirable que la vie. Dans la grande angoisse de son cœur, elle invoqua le secours de ses saintes.

— Comment, s’écriait-elle, Dieu peut-il faire mourir les bonnes gens de Compiègne, qui ont été si fidèles et qui le sont encore à leur roi ?

Après cela, quand elle apprit qu’elle avait été vendue aux Anglais, elle se sentit prise d’une telle angoisse que sa captivité lui parut entièrement insupportable. En vain, sainte Catherine l’exhortait-elle sans cesse à ne pas se jeter à bas de la tour, disant que Dieu viendrait en aide aux gens de Compiègne.

— Accepte avec résignation, lui disait la sainte, tout ce qui peut advenir. Tu ne seras pas délivrée, avant que tu n’aies vu le roi d’Angleterre.

— Ô ! répliquait la Pucelle, je ne voudrais pas le voir, j’aimerais mille fois mieux mourir que de tomber aux mains des 182Anglais.

Mais quoi que la sainte pût dire, Jeanne fui incapable de maîtriser son inquiétude. Elle fit le signe de la croix, se recommanda à Dieu et à la sainte Vierge et se précipita du haut de la tour élevée de Beaurevoir.

Les saintes eurent pitié de sa détresse et lui vinrent en aide et la sauvèrent de la mort, comme, plus tard, la Pucelle le déclara elle-même en justice. Les sentinelles la trouvèrent sur le rempart grièvement blessée et sans connaissance. Elle ne savait où elle était et on dut lui dire qu’elle avait sauté à bas de la Tour. Tout à coup elle entendit de nouveau à côté d’elle la voix de sainte Catherine, qui lui rendit courage et lui dit qu’elle serait guérie et que ceux de Compiègne seraient secourus. Pendant deux ou trois jours elle refusa de prendre la moindre nourriture, à cause de ses grandes douleurs et de l’abattement où elle était tombée, jusqu’à ce qu’enfin les douces et graves paroles des saintes la relevassent. Sainte Catherine lui commanda de se confesser du crime qu’elle avait commis en se jetant à bas de la tour et de demander pardon à Dieu, et lui dit qu’au jour de saint Martin la ville de Compiègne serait sûrement secourue. Jeanne suivit cet ordre et supplia avec repentir Dieu de lui pardonner ce péché, et la sainte lui donna aussi l’assurance que ce pardon lui serait accordé.

Plus tard, Jeanne confessa sans détour à ses ennemis combien elle se repentait de cela. Elle confessa souvent que ce fut le crime le plus énorme dont elle se fût rendue coupable envers ses saintes pendant toute sa vie, et qu’elle ne l’avait aucunement commis par désespoir ni par lassitude de la vie, mais uniquement pour se sauver et pour aller au secours des siens. Cependant ce fut un grand péché, parce que ses saintes le lui avaient défendu.

La promesse de sainte Catherine que Dieu viendrait sûrement en aide à la ville de Compiègne avant le jour de saint Martin, se vérifia par trois circonstances dont l’une est une des plus remarquables que présente toute l’histoire de la Pucelle. La première c’est que Jeanne elle-même annonça en justice à ses ennemis que la prédiction s’accomplirait ; ensuite, que l’accomplissement n’eut lieu qu’après la mort même de la Pucelle ; et, en troisième lieu, qu’il arriva juste à l’époque indiquée par elle. Car, dans l’interrogatoire qu’elle subit le 14 mars 1431, elle avait communiqué à ses juges la promesse de ses saintes. Et, le jour de saint Martin étant le 11 novembre et Jeanne ayant péri sur le bûcher le 30 mai, il arriva, la veille de la Toussaint, c’est-à-dire le 1er novembre, que les chevaliers français accoururent de toutes parts au secours de Compiègne, réduit à la dernière extrémité 183après un siège de six mois ; peu de jours avant la saint Martin, la ville fut délivrée et l’armée bourguignonne fut forcée de se retirer honteusement, après avoir subi une perte considérable.

Outre cette perte, les Anglais en subirent encore plusieurs autres pendant le cours de ce même automne. Mais avec leur malheur s’accrut aussi leur colère contre celle qu’ils détestaient comme la cause de tous leurs désastres en France. Car, même longtemps après que la Pucelle fut déjà prise, ils en avaient encore une si grande peur, que le 12 décembre 1430, le duc de Glocester envoya à plusieurs capitaines anglais des lettres avec l’ordre de saisir et de traduire devant la justice du roi tous les hommes d’armes qui, depuis un temps donné, étaient devenus infidèles à leur drapeau pour suivre la Pucelle.

Ils craignaient que Jeanne fût rendue à la liberté pour une rançon ou par quelque autre moyen. C’est pourquoi ils s’appliquèrent d’abord à la tirer des mains de Jean de Luxembourg, ensuite à laver dans le sang de la sorcière abhorrée leur vengeance alimentée par tant de désastres et de malheurs. Ils espéraient réparer ainsi la fortune de leurs armes couvertes de tant de honte. Car, aussi longtemps que vivrait la Pucelle, ce motif perpétuel de terreur pour leurs meilleurs chevaliers, ils ne comptaient pas sur le moindre succès en France.

Trois jours après la prise de Jeanne, frère Martin Billon, vicaire général du grand inquisiteur, avait, sans doute à l’instigation des Anglais, réclamé l’héroïque Pucelle pour la soumettre à un examen comme grandement suspecte d’hérésie. Le conseil du roi d’Angleterre avait déjà, à plusieurs reprises, adressé des lettres à cet égard au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg. Mais celui-ci refusa tout net de la livrer, son épouse et sa tante, damoiselle de Luxembourg, ayant imploré sa miséricorde en faveur de la Pucelle.

Le conseil anglais fut très mécontent de cette réponse et se consulta sur les moyens à employer. L’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, lui parut un instrument propre à satisfaire dignement leur vengeance. D’ailleurs Jeanne avait été prise dans son diocèse, et il était, par conséquent, le juge ecclésiastique de la Pucelle. Cet homme leur était dévoué de corps et d’âme. Déjà, en 1413, il avait été chassé de Paris comme partisan du soulèvement qui eut lieu en cette ville en faveur des Bourguignons. De plus, il avait défendu, devant le concile de Constance, l’assassinat du duc d’Orléans contre Gerson. En 1420, le parti bourguignon l’avait placé sur le siège épiscopal de Beauvais, et le duc lui-même avait 184assisté à son sacre. Mais, depuis la venue de Jeanne d’Arc, la victoire s’étant rattachée aux armes françaises, la ville de Beauvais, comme beaucoup d’autres, était retournée sous l’obéissance du roi légitime, et les bourgeois avaient chassé l’évêque, comme partisan des ennemis du pays. À cause de cela il jouissait d’une grande considération auprès de son parti, et il assista à l’entrée du roi Henri d’Angleterre en France, et l’accompagna à Rouen. Ainsi il partageait la haine des Anglais contre la Pucelle, qu’il devait nécessairement considérer comme la cause de la honte qu’il avait subie de la part des gens de Beauvais, et comme un instrument réel du démon, ainsi que tout son parti le croyait.

Cependant il hésita d’abord à accepter le mandat déjugé dans une cause où la justice n’avait que faire. Car il sentait fort bien qu’après l’avoir accepté, il se trouverait dans l’alternative de sacrifier cette victime à la rage de ses ennemis, ou de devenir lui-même l’objet de la colère des Anglais. Cette colère était devenue telle, à cause de leurs désastres répétés, qu’ils brûlèrent, à Paris, une pauvre femme parce qu’elle avait dit que Dieu lui était apparu, vêtu d’une robe blanche et d’un manteau rouge, en lui disant que Jeanne était une bonne chrétienne et avait reçu sa mission du ciel même ; cette malheureuse avait confessé en outre qu’elle avait deux fois, le même jour, reçu le Saint-Sacrement. Aussi, Pierre Cauchon, l’évêque de Beauvais, hésita longtemps sous prétexte de consulter l’université de Paris. Et, quelque injuste qu’il se montrât durant tout le procès, il trahit cependant toujours, jusqu’à la mort de la Pucelle, un remords de conscience, qui lui fit, autant que possible, rejeter sur les autres le crime de cette abominable condamnation.

Cependant il trouva dans l’université de Paris le zèle le plus ardent à le seconder dans cette œuvre de sang. Elle était, comme la ville infidèle elle-même, tout entière à la dévotion des Anglais. Ceux d’entre les docteurs qui étaient restes fidèles à leur roi légitime, étaient depuis longtemps sortis de Paris et s’étaient prononcés favorablement sur la mission divine de la Pucelle dans l’examen que Jeanne eut à subir à Poitiers. Les autres, au contraire, qui avaient tremblé pour leur tête devant les armes victorieuses de Jeanne, lorsqu’elle donnait l’assaut à Paris, ne doutaient en aucune manière qu’elle n’eût conclu un pacte avec le démon et que toutes ses œuvres ne fussent de maléfices.

Ils envoyèrent donc, le 14 juillet, deux lettres à l’évêque de Beauvais, l’une pour le duc de Bourgogne, l’autre pour Jean de Luxembourg, priant ces deux seigneurs et même les sommant 185avec menace de remettre la prisonnière à l’évêque ou à l’inquisiteur, afin qu’on pût instruire son procès. Car elle avait, disaient les savants docteurs, outragé outre mesure l’honneur de Dieu, blessé la foi d’une manière abominable et souillé extraordinairement l’Église, parce que, à cause d’elle, l’idolâtrie, des erreurs, de fausses doctrines et autres crimes innombrables avaient été suscités en France ; que jamais, de mémoire d’homme, il ne serait advenu une aussi grande lésion à la sainte foi, un aussi énorme péril et dommage pour la chose publique, que si on laissait échapper la Pucelle par une voie si damnable, avant que la justice eût été apaisée ; que, s’ils consentaient à livrer la prisonnière, ils gagneraient la grâce et l’amour de Dieu, donneraient un moyen de glorification à l’Église et augmenteraient l’éclat de son nom saint et révéré.

Pierre Cauchon partit avec ces lettres de Paris et se rendit à l’armée bourguignonne devant Cambrai. Le 16 juillet, il les présenta au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg dans une assemblée solennelle et nombreuse de chevaliers et de seigneurs. Il leur remit en même temps une réquisition qu’il avait rédigée lui-même, par ordre des Anglais. Il y demandait également en son propre nom et en celui du roi d’Angleterre qu’on lui remît la Pucelle pour la soumettre à un examen qui pût détromper tous ceux qui avaient pu être induits en erreur jusqu’à ce jour. Il ajouta que, bien que Jeanne ne pût pas être considérée comme prisonnière de guerre, la libéralité du roi consentait pourtant à leur bailler jusqu’à la somme de six mille livres et à assigner au bâtard de Vendôme [Wandonne], pour soutenir son état, jusqu’à deux ou trois cents livres ; que si, malgré ces motifs et ces offres, ils refusaient de la livrer, l’Angleterre leur fournirait une caution de dix mille livres (environ soixante-mille francs d’aujourd’hui) pour laquelle il les requérait de la délivrer, en vertu des anciens us et coutumes selon lesquels le roi, comme chef suprême de la guerre, avait le droit de retirer pour cette somme tout prisonnier, fût-il roi, dauphin ou tout autre prince ; que, s’ils refusaient encore, il les menaçait de la peine prononcée par les lois.

À cette réquisition, Jean de Luxembourg finit par livrer la Pucelle, qui obtint ainsi de la haine de ses ennemis le douloureux honneur d’avoir été achetée à un prix énorme, comme s’il se fût agi d’un roi de France. Cependant il se passa quelque temps encore avant qu’elle fût livrée, et l’unique raison, comme il paraît, était que le duc de Bedford n’avait pas à sa disposition la somme nécessaire. Pour recueillir cet argent, il assembla, le 4 août, les 186états de Normandie et de plusieurs autres provinces, qui furent frappées d’une forte contribution. Enfin, le 20 octobre, la rançon fut payée. Ainsi la libératrice de la France fut achetée avec l’argent français pour être condamnée par des juges français au dernier supplice.

Quand, de nos jours, la France s’empara de plusieurs pays européens et répandit le venin de la haine et de la discorde dans les cœurs de toutes les nations, elles durent aussi lui sacrifier, comme elle alors à l’Angleterre, leur or et leur sang, pour se réduire les unes les autres au joug et pour cimenter, avec le sang de leurs frères, la chaîne commune qui leur fut imposée.

Cependant tous ces retards faisaient que les choses marchaient trop lentement au gré de l’université de Paris, si impatiente dans son zèle. En sorte qu’elle rédigea deux nouvelles lettres, le 21 novembre. Dans l’une elle reprochait à Pierre Cauchon sa lenteur à commencer le procès. Dans l’autre elle priait le roi d’Angleterre de faire instruire et juger l’affaire à Paris où se trouvaient tant de docteurs sages et instruits. Mais cette requête ne fut point prise en considération.

Après que la Pucelle eut été, pendant six mois, traînée de prison en prison en donnant partout des preuves de sa piété et de sa douceur, elle fut enfin enfermée dans la tour du château de Rouen où le roi d’Angleterre et les grands de son conseil se trouvaient réunis. L’université y envoya, plus tard, six de ses membres pour assister au procès. Le 3 janvier, Cauchon fut autorisé par lettres patentes du roi à commencer l’instruction contre la Pucelle et à procéder à l’examen des charges qui pesaient sur elle. Ces charges étaient qu’elle avait, d’une manière impie et contrairement à la loi divine, porté des vêtements d’homme et commis des meurtres les armes à la main ; qu’elle avait fait accroire au peuple qu’elle était envoyée de Dieu et initiée aux mystères divins ; enfin, qu’elle était gravement soupçonnée de beaucoup d’autres dangereuses erreurs et crimes damnables contre la majesté divine ; que, si elle ne pouvait être convaincue de ces accusations, les Anglais se réservaient le droit de la reprendre et de la tenir en bonne garde.

Ce ne fut pas l’amour de Dieu ni de sa sainte Église qui portait à agir de la sorte, comme on l’avançait faussement. On se servit tout simplement du saint nom de Dieu pour satisfaire une haine infernale et pour condamner une innocente sous un prétexte trompeur de justice. On voulait à la fois, par cette condamnation, flétrir à tout jamais et aux yeux du peuple et de la chrétienté tout entière l’honneur du roi légitime de France et de ses partisans 187qui s’étaient servis d’une aussi odieuse sorcière et criminelle, et justifier ainsi la honte que les armes anglaises avaient subie. Cette antique et pernicieuse rivalité, qui avait poursuivi la conquête de la France au prix de tant de sang et des misères les plus effroyables, s’était maintenant changée en une colère qui ne connaissait plus de bornes ; et toute cette colère était dirigée contre l’héroïne qui avait, dans de loyaux combats, arraché la couronne de la victoire de la main des Anglais. Aussi, ils n’épargnaient aucune peine ni aucune dépense d’argent, quelque grande qu’elle fût, pour assouvir leur soif de vengeance. Et cela prouvait d’autant plus leur fureur, que, depuis plus de deux années, les membres du Parlement n’avaient reçu aucun traitement et que la cour de justice du royaume avait dû laisser reposer ses travaux faute d’argent pour se procurer le parchemin nécessaire.

Ce ne fut pas seulement la voix générale du peuple qui assura que, dans l’introduction et dans le cours tout entier de cette affaire, on prit plutôt pour guide la haine la plus acharnée que la justice ; mais la preuve nous en est aussi fournie par les actes mêmes du procès et par les dépositions judiciaires des témoins. Un de ceux-ci dit formellement :

— Ce ne fut ni l’amour de la religion ni l’amour de la justice qui décidèrent de ce procès contre la Pucelle, mais ce fut la haine des Anglais et la crainte qu’elle leur inspirait, parce qu’elle leur était nuisible dans l’opinion et qu’elle leur avait causé beaucoup de désastres.

— Ils voulaient sa mort, dit le prieur Thomas Nerie [Marie] de Rouen, parce qu’elle avait fait, à la guerre, des choses merveilleuses et qu’ils attribuaient ces faits d’armes à la sorcellerie, comme ils sont généralement d’une superstition telle qu’elle est devenue proverbiale.

Un autre témoin rapporte encore qu’alors leur terreur était si grande qu’il n’osèrent entreprendre le siège de Louviers avant la mort de la Pucelle. Ce fut un motif de plus pour hâter le procès et trouver au plus vite un moyen de la faire mourir. En effet, Jeanne brûlée, on commença immédiatement ce siège.

Jour et nuit elle portait des chaînes qui lui tenaient les pieds attachés à un énorme bloc de bois. Même, selon le dire d’un serrurier, elle avait été mise d’abord dans une cage de fer qu’on avait commandée chez lui. Mais elle eut plus encore à souffrir de la part de ses gardiens, soldats anglais, qui se montraient envers elle d’une cruauté et d’une violence extrêmes.

Ces hommes, gens du commun, prenaient plaisir à l’insulter d’une manière incroyable, à la maltraiter avec une barbarie sans exemple. La nuit, ils ne lui laissaient point de repos. À 188peine était-elle endormie qu’ils la réveillaient aussitôt, en lui disant qu’on allait l’emmener et que l’heure de sa mort était venue. Plus d’une fois, même, ils cherchèrent à lui faire violence. Un jour, réduite au dernier désespoir, elle se mit à crier si haut que le comte de Warwick l’entendit et fit aussitôt changer les gardiens. Elle donna un soufflet à un tailleur qui portait sans cesse la main sur elle et qui l’attaquait de la façon la plus audacieuse. C’est pourquoi elle ne voulut en aucune manière consentir à déposer ses vêtements d’homme, nonobstant tous les conseils et toutes les menaces de ses juges. Et cette résistance même lui fut reprochée comme un crime et comme une obstination dans le mal. Cependant elle supportait tous ces mauvais traitements avec patience, et son langage était plein de sagesse et de modération, selon le rapport d’un témoin oculaire.

Le 9 janvier, Pierre Cauchon convoqua une assemblée de neuf docteurs et licenciés. Ils y résolurent de commencer de nouvelles informations sur la vie de la Pucelle et sur les crimes qu’on lui imputait, celles que l’évêque leur mettait sous les yeux ne leur paraissant pas suffisantes. Ils résolurent en outre d’adjoindre aux juges du procès un certain nombre de gens instruits et versés dans le droit civil et canon, dont ils formèrent la liste sous le bon vouloir de l’évêque. Ils nommèrent promoteur, ou procureur du roi, Joseph d’Estivet [Jean d’Estivet] , chanoine de Beauvais, homme méchant et cruel et tout dévoué aux Anglais. La charge d’inquisiteur fut confiée, dans l’absence de l’évêque, à Jean de Lafontaine [Jean de La Fontaine], homme juste et parfaitement instruit ; Guillaume Manchon et Guillaume Colles furent nommés greffiers ; et enfin Massieu, esprit sage et porté à la compassion, obtint la charge d’huissier.

De plus, les docteurs convoqués démontrèrent à l’évêque que, la Pucelle devant être jugée par un tribunal canonique, il était convenable qu’elle fût retirée de la prison civile pour être transportée dans la prison ecclésiastique. À cela l’évêque répliqua qu’il ne le ferait point, parce qu’il craignait de déplaire aux Anglais. Sur cette déclaration d’un juge qui n’avait à tenir compte que de la justice, sans s’inquiéter de plaire ou de déplaire aux hommes, il s’éleva un vif murmure parmi les docteurs assemblés. Jeanne, de son côté, avait à plus d’une reprise réclamé ce droit. Mais l’évêque ne s’inquiéta ni d’elle ni des docteurs, et laissa la malheureuse gémir dans un cachot effroyable et livrée en proie aux traitements les plus cruels. Elle ne trouvait de consolation qu’auprès de ses saintes qui l’assistèrent d’au­tant 189plus fidèlement et l’encouragèrent d’autant plus fortement qu’elle était plus abandonnée et mieux trahie des hommes.

Après cela, Nicolas Bailly fut chargé de prendre, au lieu de naissance même de Jeanne, des informations détaillées sur sa vie et sur sa réputation. Lui-même raconta, plus tard, comment il interrogea, entre autres, les gens de Domrémy et de cinq ou six villages environnants, et que tous leurs rapports s’accordaient avec les dépositions faites en justice par douze ou quinze témoins. Tous lui avaient dit que Jeanne était une bonne fille et une parfaite catholique, qu’elle ne disait que des choses honnêtes, qu’elle visitait volontiers les églises et autres lieux saints, qu’elle se rendait fréquemment en pèlerinage à la chapelle de Bermont et qu’elle allait chaque mois à confesse. Quand il arriva avec ces informations auprès de l’évêque, s’attendant à être bien récompensé de ses peines et de ses dépenses, Pierre Cauchon le qualifia de traître et l’accusa d’être un malhonnête homme et de n’avoir pas rempli les derniers devoirs de la charge qui lui avait été imposée. Quant aux informations ainsi recueillies, l’évêque se garda, à ce qu’il paraît, de les produire au procès, car les greffiers affirment qu’ils n’en virent jamais une lettre.

Le comte de Warwick et l’évêque de Beauvais ne rougirent pas d’employer, comme un instrument fait pour servir leurs odieuses intentions, un prêtre oublieux de Dieu et nommé Nicolas l’Oyseleur [Loiseleur]. Il se glissa dans le cachot de la Pucelle et lui fit accroire qu’il était Lorrain, partisan fidèle du roi et prisonnier de guerre comme elle. Il lui raconta toutes sortes de nouvelles agréables et parvint à captiver entièrement sa confiance. Alors le comte et l’évêque conduisirent dans une chambre attenante à la prison les deux notaires Guillaume Manchon et Guillaume Colles, pour prendre acte de tout ce que Jeanne pourrait dire. On avait, à cet effet, pratiqué dans le mur une ouverture par où l’on pouvait tout entendre sans être vu. Nicolas l’Oyseleur, vêtu en laïc, entra auprès de Jeanne et les gardes se retirèrent, afin que le prétendu compagnon de captivité pût, sans crainte d’être entendu, répandre plus librement son cœur. En ce moment, le traître commença à lui adresser toutes sortes de questions insidieuses sur les révélations qu’elle avait reçues du ciel. Le comte de Warwick et Pierre Cauchon voulurent que les notaires prissent acte de tout ce qu’elle disait. Mais Guillaume Manchon se refusa à une ruse aussi indigne, disant que cela n’était point permis et que ce n’était point chose honnête que de commencer un procès de cette manière. Ainsi tous deux, cette fois, durent se retirer sans avoir réussi dans ce 190qu’ils voulaient. Cependant la malheureuse Jeanne accordait à l’espion une confiance si illimitée, que, selon le témoignage de Manchon, elle prit pour confesseur cet homme, avec lequel elle communiquait ordinairement avant qu’on ne la conduisît devant ses juges et qu’il lui inspirait les réponses qu’elle devait faire.

Pierre Cauchon mettait une haute importance à composer le tribunal du plus grand nombre de personnes possible. Ceux qui refusaient d’y entrer, y furent contraints par la force, et aucun ne put sortir de Rouen pendant toute la durée du procès. Ainsi, l’odieux du crime judiciaire qu’on allait commettre, ne retombait point sur l’évêque seul. Mais il tenait, avant tout, à s’assurer l’appui de l’inquisition et à faire accepter un rôle déjuge au vice-inquisiteur Le Maistre [Lemaître]. C’était un homme faible, qui recourut à tous les moyens pour échapper à l’évêque et qui se fût volontiers lavé les mains comme Pilate, mais qui n’avait pas le courage de risquer son propre sang pour l’innocence. Il refusa, à plusieurs reprises, de prendre part au procès et produisit tous les prétextes qu’il put imaginer. Mais Pierre Cauchon triompha bientôt de la faiblesse de cet homme en lui faisant dire que, s’il continuait à refuser, il jouait sa tête. En outre, il écrivit au grand inquisiteur lui-même pour que celui-ci donnât des pleins-pouvoirs à son vicaire. De cette façon le faible Le Maistre fut adjoint au conseil comme assesseur, et plus tard il fut forcé de prendre part au procès comme deuxième juge avec Pierre Cauchon. À cause de cela, le malheureux fut tourmenté des plus grandes inquiétudes durant tout le cours de cette affaire. Il dit lui-même à un des témoins :

— Je vois bien qu’il s’agit ici de jouer notre tête ou de juger selon la volonté des Anglais.

On agit de même envers la plupart de ceux qui, dans ce procès injuste, souillèrent leurs mains du sang de l’innocence. Les uns cherchèrent à se faire de leur voix un titre à la faveur des Anglais, les autres redoutaient leur colère et n’eurent pas le courage de s’opposer à une injustice, comme les aveux d’un grand nombre de témoins s’accordent à le dire. Cependant tous ne trahirent pas leur devoir et la vérité devant les menaces de l’évêque et des Anglais. Parmi les juges se distingua surtout, par sa fidélité à sa conscience, Nicolas de Houppeville, qui, en vrai serviteur de Dieu et de l’éternelle justice, déclara courageusement, dans une des premières assemblées, que ni l’évêque ni aucune des personnes chargées du procès ne pouvaient être juges, parce qu’il trouvait que des gens appartenant au parti dont Jeanne était l’adversaire, seraient juges dans leur propre cause. Il ajouta que la Pucelle 191avait déjà été une fois examinée par les juges ecclésiastiques de Poitiers et par l’archevêque de Reims, métropolitain de Beauvais. Pierre Cauchon, outré de colère, fit venir devant lui l’auteur de cette audacieuse déclaration. Mais De Houppeville lui exposa qu’il ne le reconnaissait point comme son juge compétent et qu’il ne se soumettrait pas à lui, vu qu’ils n’étaient point du même diocèse. Néanmoins il fut saisi et enfermé au château de Rouen. On le menaça d’abord de le noyer, on voulut ensuite l’envoyer en Angleterre ; mais enfin ses amis réussirent à le faire remettre en liberté. Aussi, l’archevêque de Démétrie [Démétriade] dit sous serment, lorsque, plus tard, la révision de ce procès scandaleux eut lieu, qu’aucun de tous ceux qui prirent part à cette affaire n’avait pu agir en liberté et scion sa conscience ; car aucun ne pouvait dire une parole dont il ne fût pris acte aussitôt.

L’évêque avait aussi fait venir de Paris plusieurs docteurs pour prendre part au procès que poursuivait avec un zèle si acharné cette université dont il était protecteur apostolique. Ils obtenaient, pendant tout le cours du procès, un traitement de vingt sous tournois par jour, c’est-à-dire d’environ six francs en monnaie actuelle.

Le procès se trouvant ainsi instruit, on résolut de faire comparaître Jeanne, pour la première fois, devant ses juges, le 21 février.

Chapitre XXX
Des interrogatoires de la Pucelle devant les juges de Rouen

Si Jeanne s’était rendue à Poitiers, le cœur plein de soucis et ne songeant qu’avec crainte aux interminables interrogatoires des docteurs, des licenciés et des bacheliers, qui cependant étaient remplis de bonnes intentions envers elle et envers le roi, combien plus encore n’avait-elle pas à redouter aujourd’hui la science de ceux qui lui portaient la plupart une haine mortelle ?

Du 13 février au 17 mars elle subit dix-sept interrogatoires. Il résulte des déclarations d’un grand nombre de témoins qui assistèrent en partie à ces audiences, que ce ne fut pas un procès institué pour rechercher la vérité et pour laisser se prononcer la justice et le droit, mais plutôt une persécution exercée contre une 192innocente pour la perdre sous de faux semblants de justice. Car les Anglais et Pierre Cauchon avec ses créatures n’épargnèrent, pour assouvir leur exécrable méchanceté et leur soif de vengeance, aucun moyen, quelque indigne, quelque injuste, quelque vil qu’il pût être. Quand leurs ruses ne réussissaient point à enlacer leur victime, ils cherchaient à l’épouvanter et à la tourmenter par leurs violences, pour forcer la malheureuse, réduite au dernier désespoir, à témoigner contre elle-même et à se soumettre au jugement de l’iniquité. Mais la Pucelle, forte de la force de son bon droit, triomphait de toutes leurs ruses infâmes et supporta ses souffrances avec une patience héroïque.

Au premier interrogatoire assistèrent cinquante à soixante assesseurs. Mais, à compter de la septième séance, les interrogatoires n’eurent plus lieu que devant un petit nombre et dans la prison, presque en secret. Après avoir, le matin, accablé l’infortunée de questions pendant trois ou quatre heures et l’avoir relancée comme une bête fauve, non content de cela, on se servait de ses réponses mêmes pour lui tendre de nouveaux pièges l’après-midi jusqu’au soir. Les assesseurs eux-mêmes finirent par devenir mécontents de fatigue. Souvent on n’observait aucun ordre dans les questions. On sautait d’un point à un autre, et on ne laissait à Jeanne aucun répit ni un seul moment de loisir pour penser à ce qu’elle devait répondre aux points les plus importants. On l’attaquait, on l’assiégeait de questions de tous les côtés. Alors la Pucelle disait d’une voix suppliante :

— De grâce, messires, l’un après l’autre.

Elle demandait qu’on ne lui permit de répondre qu’à un seul ou à deux interrogateurs à la fois, et se plaignait souvent de ce qu’on la tourmentait trop et qu’on lui faisait grand tort en la fatiguant ainsi de questions qui n’avaient aucun rapport avec le procès. Mais ces hommes impitoyables ne tinrent aucun compte de ses plaintes et ne firent que l’assaillir avec plus d’acharnement. Souvent les questions qu’on lui adressait étaient fort difficiles, insidieuses et au-dessus de son âge, de son état et de son sexe. Même il s’éleva plus d’une fois, parmi les assesseurs, un haut murmure à cause d’une si criante injustice ; car plus d’une fois les plus savants docteurs eux-mêmes eussent eu de la peine à répondre à ces questions. Le désordre fut surtout grand aux premières séances. On interrompait la malheureuse presque à chaque mot, quand elle parlait des visions qu’elle avait eues. En outre, à ces séances assistèrent plusieurs secrétaires du roi d’Angleterre qui tenaient note de ses réponses en laissant de côté ce qui leur déplaisait ; en sorte que Guillaume Manchon déclara que, si on n’adoptait pas une 193marche plus convenable, il cesserait de prendre part au procès.

On ne permit pas une seule fois à la prisonnière les consolations de l’Église, ni de fortifier son âme et de soulager son cœur au pied de l’autel. Des le commencement de sa captivité, on refusa de l’admettre au service divin, sous le prétexte de ses prétendus crimes et de ses vêtements d’homme qu’elle portait toujours. L’huissier Jean Massieu, parla en ces termes de la sévérité avec laquelle on exécutait cette défense :

— Un jour, comme je la conduisais à la salle du tribunal, elle me demanda si notre chemin ne nous conduisait pas devant une église ou devant un lieu saint où le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ fût exposé. Sur ses instantes prières, je la conduisis devant la chapelle royale. Là, elle se mit à genoux et pria avec grande dévotion et ferveur. L’impitoyable promoteur Estivet m’en fit de vives remontrances et me menaça de me faire enfermer dans une tour d’où je ne verrais ni le soleil ni la lune, si je permettais cela une seconde fois. Et, comme je ne tins compte de cette menace, il se plaça plus d’une fois lui-même devant la porte de la chapelle, afin que la Pucelle n’y pût prier. Grâce aux démarches de messire Estivet, messire Pierre Cauchon finit par me défendre expressément de m’arrêter avec la Pucelle devant ladite chapelle.

Un autre jour que Massieu reconduisait Jeanne de la salle d’audience à la prison, ils rencontrèrent en chemin un des chantres de la chapelle du roi d’Angleterre, qui, avec une grande dureté de cœur et sans pitié pour la Pucelle, demanda à l’huissier :

— Qu’estimes-tu de ses réponses ? sera-t-elle brûlée, et quand ?

— Je ne lui ai rien entendu dire qu’il ne soit bon et honorable, répliqua Massieu. Et elle me semble une honnête femme. Mais j’ignore comment tout cela finira. Dieu seul le sait.

Le chantre rapporta aussitôt cette réponse à quelques-uns des gens du roi et, entre autres, au comte de Warwick, en ajoutant que Massieu était mal intentionné pour le roi. Le comte en prit une furieuse colère. Pierre Cauchon manda aussitôt l’huissier et lui dit, avec sa violence ordinaire, qu’il eût à se garder d’un malentendu, sinon on lui ferait un jour boire plus qu’il ne voudrait. Ce fut à grand-peine que maître Massieu échappa cette fois.

Dans les interrogatoires qu’on fit subir à Jeanne, on lui demanda aussi, comme à Poitiers, si elle avait gardé sa pureté ; cette question lui fut faite par ordre de la duchesse de Bedford. Et, bien qu’elle répondit affirmativement, on refusa de la croire, et on fut assez injuste envers elle pour ne pas mentionner par un 194seul mot cette réponse dans les actes du procès ; parce que, selon la croyance d’alors, l’accusation de sorcellerie qu’on faisait peser sur elle, fût tombée par là même. Car on croyait alors que le démon ne pouvait obtenir aucun pouvoir sur une jeune fille qui s’était gardée pure, ni conclure un pacte avec elle.

Non contents de la serrer et de l’enlacer de ces questions difficiles et pleines de pièges, Pierre Cauchon et ses affidés employèrent tous les moyens pour porter les greffiers à falsifier les réponses de l’accusée. Mais ceux-ci refusèrent constamment d’écrire autre chose que ce qu’elle disait en réalité. Seulement l’évêque réussit une fois, par ses menaces, à faire omettre une des réponses de Jeanne, selon l’aveu du notaire Guillaume Manchon lui-même. La Pucelle s’en plaignit, disant :

— Malheur ! vous écrivez ce qui est contre moi. Et ce qui parle en ma faveur, vous refusez de l’écrire.

Cependant le roi Charles VII, de l’honneur duquel il s’agissait à proprement dire en ce procès, — car ce ne fut pas pour elle-même, mais pour lui, que la Pucelle avait quitté son humble village, et ce fut lui qui prêta à la bergère son épée royale, — restait inactif et ne faisait rien pour celle qui avait tant fait pour lui. C’était cependant pour lui un devoir sacré, auquel son honneur et sa reconnaissance eussent dû tenir, d’exiger ouvertement et hautement du roi d’Angleterre qu’on l’entendit lui et les siens dans une affaire dont les siens et lui avaient été témoins, et qu’on lui permit d’assister à toute cette affaire afin qu’il pût veiller sur l’impartialité et sur la légalité de la conduite des juges. C’était pour lui un devoir de soumettre aux nouveaux juges les actes de l’examen subi par la Pucelle à Poitiers, ainsi que l’avis des premiers dignitaires de l’église française et de son royaume, avis sur lequel il s’était fondé lui-même pour donner croyance à une fille des champs inconnue et lui confier avec l’armée les destinées de la France et son propre honneur. Il pouvait même déclarer tout le procès nul, parce que ses ennemis et ceux de la Pucelle s’étaient posés à la fois accusateurs et juges dans leur propre cause. Il aurait dû protester hautement et à la face de la chrétienté tout entière, de même que les Anglais, de leur côté, envoyèrent, quand le procès fût terminé, une déclaration à l’empereur et à tous les princes chrétiens, pour insulter le faible Charles VII et la Pucelle à la fois. Le roi de France ne fit rien de tout cela ; seulement deux lettres de l’université font mention d’un projet qui avait pour but de délivrer la prisonnière des mains de ses ennemis. Il y est dit :

Nous craignons fort que les ruses et les tromperies 195du démon, ainsi que la méchanceté des mauvais, c’est-à-dire de nos ennemis et adversaires, ne parviennent à délivrer la Pucelle ; car on assure qu’ils emploient tous les moyens pour la remettre en liberté, par argent ou par rançon.

Du reste, si les Anglais s’étaient réellement inquiétés de la justice et du droit, ils auraient dû, pour leur propre honneur, appeler Charles VII aussi bien que ses adversaires à assister à ce procès, afin que tous pussent s’assurer que la justice présidait à ce jugement.

Ainsi abandonnée par ses ingrats amis et livrée à ses ennemis acharnés, entourée de toutes parts de pièges, tourmentée de menaces continuelles, maltraitée dans sa prison de la manière la plus dure, exclue de toutes les consolations de l’Église, sans conseil et sans assistance, et ayant toujours devant les yeux l’horrible mort du bûcher qui se cachait derrière toutes les questions qu’on lui adressait, Jeanne avait à soutenir un combat suprême et le plus dur de sa vie. Cependant la pauvre enfant, qui n’avait appris de ses humbles parents que le Pater et le Credo, regardait, calme et d’un regard assuré, ses ennemis en face et leur fit plus d’une fois baisser les yeux avec trouble et avec honte, en déchirant tout à coup les lacs dont ils cherchaient à l’envelopper et en les menaçant du ciel, toute resplendissante de l’éclat de son innocence. Si, naguère, les plus intrépides chevaliers avaient admiré son courage héroïque dans la mêlée des batailles, maintenant elle montrait un courage bien plus grand encore, maintenant que, chargée de fers et en face de la mort, elle prouvait hautement à ses ennemis la vérité de sa mission divine et prophétisait, devant un tribunal prêt à prononcer contre elle le jugement le plus inique au nom du roi d’Angleterre, la chute complète de la puissance anglaise en France et le triomphe du drapeau des lis. En ce moment encore, elle était attachée à son roi avec un amour inébranlable, avec une fidélité que rien ne pouvait diminuer, malgré l’abandon où il la laissait ; et elle supportait avec patience et sans haine toutes les injustices et tous les mauvais traitements auxquels elle était en butte. Ses saintes voix lui disaient de répondre courageusement à ses juges ; et elle faisait ainsi, et la peur n’entrait point dans son âme.

— En vérité, disait dans une des audiences un seigneur anglais touché de l’héroïque fermeté de la Pucelle, en vérité, c’est une bonne fille. C’est dommage qu’elle ne soit pas anglaise.

Mais, malgré ce courage si grand, elle ne cessait pas d’être l’humble, la naïve et pieuse bergère, qui, au premier moment de ses souffrances, se mit à pleurer amèrement sur sa destinée 196et refusait d’y croire. Cependant plus que jamais elle avait confiance en Dieu et croyait toujours plus fermement à la vérité des apparitions célestes, déclarant qu’elles venaient chaque jour encore la consoler dans sa prison, la fortifier et la conseiller, et que, sans elles, elle eût depuis longtemps succombé au poids de ses souffrances.

Mais jamais son esprit simple et élevé ne se manifesta d’une manière plus éclatante que dans les questions difficiles qu’on ne cessait de lui adresser dans ses interrogatoires. Ses réponses étaient précises, claires, brèves, empreintes de vérité, sans aucune prétention et frappant presque toujours droit au but. On n’y remarquait rien qui portât le caractère de l’exaltation maladive, de l’incertitude ou de l’indécision. Dans toutes éclatait un esprit intrépide, ferme, plein de piété et pénétré de la vérité de sa cause. Jean Fabry, évêque de Démétrie, qui fut présent au procès comme assesseur, rapporte que les réponses de la Pucelle étaient si excellentes que, pendant trois semaines, il la regarda comme inspirée du ciel.

Ainsi éclairée et plein de courage, elle se laissa si peu intimider par les dangers sans nombre dont elle était environnée, que sa présence d’esprit et sa bonne mémoire furent généralement admirées ; car elle se rappelait exactement et répétait presque mot à mot toutes ses précédentes réponses.

Un jour qu’on lui adressait une question, elle répondit qu’on la lui avait déjà faite tel jour et qu’elle y avait répondu de telle façon. Le notaire Guillaume Colles assura que non, mais plusieurs assesseurs affirmèrent dans le sens de Jeanne. On ouvrit les procès-verbaux du jour indiqué et l’on fut très émerveillé en voyant qu’elle avait en effet répondu de la manière qu’elle disait. Jeanne, satisfaite, dit à ce propos au notaire que, s’il se trompait encore une fois, elle lui taperait les oreilles.

Ceux qui assistèrent au procès donnèrent, sous serment, vingt ans plus tard, le témoignage suivant de la Pucelle.

— Cette fille d’aussi petite condition, disaient-ils, qui ignorait le droit et qui, du reste, montrait une si grande simplicité, répondait toujours avec sagesse, avec prudence et dans le sens de la véritable doctrine catholique, et manifestait avec une grande modération une fermeté extraordinaire.

— Ses réponses étaient si sages, dit Jean Riquier, que, si l’un des docteurs qui conduisaient son interrogatoire eût dû répondre à sa place, il n’eût pas pu mieux faire.

— On fut très émerveillé de ses étonnantes réponses, disent Pierre d’Aron et Jean Marcel.

197Mais nous allons maintenant laisser parler la Pucelle elle-même à ses juges, en réunissant dans un ensemble une partie des choses qu’elle répondit textuellement à un grand nombre de questions en partie sans liaison entre elles.

— Je suis venue de la part de Dieu, disait-elle, et je n’ai que faire ici. Laissez-moi pour juge Dieu qui m’a envoyée. Par son ordre et par celui de ses anges, je suis allée vers le roi et j’ai pris des vêtements d’homme. J’eusse mieux aimé me faire tirer à quatre chevaux que de ne pas suivre ce qu’il m’ordonnait. S’il ne chargea pas un autre que moi de cette mission, c’est parce qu’il lui plaisait que les ennemis du roi fussent défaits par une simple jeune fille des champs. N’était la grâce de Dieu, je ne saurais que faire.

— Les saintes m’ont dit de prendre courageusement ma bannière et que Dieu m’aiderait. J’accomplis de tout mon pouvoir et autant que je le comprends, l’ordre de Dieu qu’elles m’ont transmis. Et elles ne m’ordonnent rien qui ne soit agréable à Dieu. J’aimerais mieux mourir que de renier ce que Dieu m’a fait accomplir.

— J’ai déjà dit précédemment et je le répète aujourd’hui en présence du très vénérable évêque de Beauvais : Vous prétendez être mes juges ; si vous avez ce droit ou si vous ne l’avez pas, je l’ignore ; mais soyez sur vos gardes et ne prononcez pas un jugement injuste et qui vous mette en grand péril. Je vous en avertis, pour que, si Dieu vous punit, j’aie fait mon devoir en vous le disant.

— Si vous étiez bien instruits de ce que je suis, vous voudriez que je fusse bien loin d’ici. Je n’ai rien fait qui ne m’ait été révélé par le ciel. Mes voix m’ont dit de vous répondre avec courage et de vous montrer un visage assuré.

— Je vous en avertis, messire évêque de Beauvais, songez bien à ce que vous dites, quand vous prétendez être mon juge. Vous prenez sur vous une charge bien lourde, et je crains beaucoup pour vous.

— Je vous assure que je ne voudrais rien faire ni rien dire qui fût contraire à la foi catholique. Aussi je n’ai rien fait ni rien dit que les savants ne puissent trouver conforme à la foi que Notre Seigneur a instituée. Et si j’avais fait ou dit quelque chose qui ne fût pas bien, je ne le maintiendrais pas, mais je le renierais.

— Je désire qu’on m’amène devant le pape ; je lui répondrais, comme je réponds ici.

— Si vous avez quelque doute sur ce que je vous dis à propos des 198voix de mes saintes, envoyez à Poitiers où j’ai été d’abord examinée. C’est sur de bonnes preuves et d’après le jugement des ecclésiastiques, que le roi m’a crue.

À la septième audience, Jeanne s’exprima en ces termes sur la destinée future de l’Angleterre et sur l’issue de la guerre avec la France :

— Avant sept années écoulées, les Anglais perdront un gage bien plus grand qu’Orléans ; ils perdront tout ce qu’ils possèdent en France.

— Ils subiront la plus grande perte qu’ils aient jamais essuyée eu France, et ce sera par une grande victoire que Dieu accordera aux armes françaises.

— Je le sais par des révélations, et je le sais aussi vrai que vous voici devant moi. Du jour et de l’heure où cela doit arriver, je n’en sais rien.

À la dixième séance, elle répéta cette prophétie dans les termes suivants :

— Vous verrez que les Français remporteront une grande victoire que Dieu leur accordera. Elle sera telle que tout le royaume de France en sera presque ébranlé. Je vous dis ceci afin qu’on se souvienne de mes paroles quand elles s’accompliront.

Quand on lui demanda à quelle époque cela aurait lieu, elle répondit en peu de mots :

— Pour cela je me confie en Dieu.

La prédiction qu’elle fit sur le duc d’Orléans n’est pas moins remarquable.

— Je sais d’une manière certaine, disait-elle, que Dieu aime le duc d’Orléans et j’ai eu à son sujet plus de révélations que je n’en ai eu au sujet de tout autre homme vivant, mon roi excepté.

Elle avait déjà prédit, lors de son examen à Poitiers, qu’il reviendrait de sa captivité. Ces paroles s’accomplirent en l’an 1440, malgré la promesse solennelle du duc de Glocester, après que le duc d’Orléans eut été gardé pendant vingt-cinq ans en Angleterre.

Ce fut précisément dans la maison de ce Charles d’Orléans que passa la couronne de France, lorsque les successeurs de Charles VII se furent éteints. Pendant un règne de plus d’un siècle, sa race procura à la France bien des beaux jours et bien des mauvais jours, auxquels les paroles de la Pucelle firent sans doute allusion. Mais, en général, elle ne communiqua à ses juges hostiles que la moindre partie de ses révélations.

— Car, leur disait-elle, si je voulais dire tout ce que je sais, huit jours ne me suffiraient pas.

199Ses juges désiraient ardemment de savoir ce que ses voix lui avaient révélé sur l’issue de son procès, si elle serait délivrée ou si elle devrait mourir. Ils devaient naturellement mettre d’autant plus d’importance à savoir cela, que l’issue du procès paraissait entièrement reposer en leurs mains et qu’il paraissait dépendre d’eux de rendre entièrement vaine la prédiction que la Pucelle leur ferait à cet égard. Aussi les paroles de la Pucelle sont d’autant plus remarquables qu’elles furent adressées aux hommes et écrites par les hommes qui étaient appelés eux-mêmes à les accomplir et qui devaient malgré eux justifier la vérité de ses prédictions, par le jugement de mort dont ils allaient la frapper comme une fausse trompeuse.

Le lundi, 1er mars 1431, c’est-à-dire précisément trois mois avant sa mort qui eut lieu le 30 mai de la même année, elle répondit ainsi aux juges qui lui demandaient si les saintes ne lui avaient pas promis autre chose que la victoire de son roi et l’expulsion des Anglais :

— Oui, elles m’ont encore fait une autre promesse, mais je ne vous la dirai pas, car elle n’a point de rapport avec le procès. Dans trois mois, je vous dirai quelle est cette autre promesse.

On lui demanda si les saintes avaient voulu dire par là qu’elle serait remise en liberté.

— Cela ne regarde pas votre procès, répondit-elle. En tout cas, j’ignore quand je serai délivrée. Ceux qui veulent me conduire à la mort, pourraient fort bien me précéder.

Comme on lui demandait de nouveau s’il lui avait été assuré qu’elle serait délivrée, elle répliqua :

— Parlez-moi de cela dans trois mois et je vous répondrai. Que les assesseurs vous disent sous serment si cette question a rapport au procès.

Quoique les assesseurs répondissent oui, on ne put l’engager à dire un mot de plus à ce sujet. Et, comme elle s’était réservée de taire à ses juges les révélations secrètes qui lui avaient été faites elle répétait toujours :

— Je n’ai cessé de vous dire que vous ne saurez pas tout, à moins que je ne sois un jour remise en liberté. Je demanderai la permission de répondre à ce que vous me demanderez, c’est pourquoi je désire que vous me laissiez du temps.

Dans le onzième interrogatoire elle s’expliqua d’une manière encore plus précise sur la mort douloureuse qui l’attendait. Ce fut dans cette même séance qu’elle adressa aussi ces paroles prophétiques à l’évêque de Beauvais :

200— Je vous en avertis, afin d’avoir fait, si Dieu vous punit, mon devoir en vous avertissant.

Elle ajouta en parlant d’elle-même :

— Sainte Catherine m’a dit que je serai secourue. Je ne sais s’il faut entendre par là que je serai délivrée de prison, ou s’il s’élèvera, à ma condamnation, un tumulte grâce auquel je pourrai m’échapper. Je pense que c’est l’un ou l’autre. Puis encore mes voix me disent que je serai délivrée par une grande victoire. Elles ajoutent encore : Accepte tout avec patience et ne t’afflige pas de la mort douloureuse que tu auras à subir. C’est par là que tu arriveras enfin dans le royaume céleste du paradis. Les voix m’ont dit cela d’une manière toute simple, mais précise, c’est-à-dire sans vouloir me tromper. J’entends par martyre le souci et la misère que je souffre ici dans ma prison, et j’ignore s’il doit m’advenir des souffrances plus grandes. Pour cela je me fie en la miséricorde de Dieu.

Dans cette réponse mémorable, Jeanne distingue parfaitement ce que les saintes lui ont dit et ce qu’elle entend elle-même par leurs paroles. Elles lui avaient annoncé qu’elle serait délivrée de sa captivité par une grande victoire avec l’assistance de Dieu ; qu’elle eût à supporter son sort avec patience et à ne pas s’affliger du martyre qui l’attendait, parce que ce martyre lui ouvrirait le chemin du paradis. Elles entendaient évidemment par cette grande victoire la sainte résignation de la Pucelle, la foi, le courage et la patience avec lesquels elle supporterait le martyre et les souffrances qu’elle endurerait sur le bûcher, sans haine pour ses bourreaux, pour sortir ainsi des chaînes de la vie terrestre et monter dans le paradis céleste où elle recevrait l’éternelle couronne de la victoire. Tel était le sens de ces figures dont elles enveloppèrent leur prédiction.

Mais Jeanne tremblait à l’idée de subir une mort aussi horrible, elle à peine à la fleur de sa vie. Pleine de confiance en sa mission divine, elle ne pouvait croire qu’une fin aussi douloureuse fût la récompense qu’attendait tout le bien qu’elle avait fait, par l’ordre du Seigneur, pour la France ; elle qui n’avait épargné aucune peine ni reculé devant aucun danger pour la patrie, elle ne pouvait croire que Dieu livrât son innocence à un pareil martyre. Les murs étroits de son cachot, ses impitoyables gardiens et ses juges acharnés étaient déjà pour son esprit actif et infatigable un si grand tourment, qu’elle eût cru en mourir, n’eussent été les consolations de ses saintes. C’est pourquoi, se faisant illusion à elle-même, elle expliquait par une grande victoire ou par un 201tumulte les paroles des saintes relatives à sa délivrance de la main de ses ennemis. Et c’est précisément la différence qu’il y a entre les paroles de ses saintes et le sens qu’elle y donna elle-même, qui prouve de la manière la plus évidente la vérité de ses révélations et nous montre que ses visions n’étaient pas de vains fantômes d’une imagination exaltée.

Si, dans ses actes antérieurs, ses paroles ne se fussent pas accomplies avec une aussi merveilleuse exactitude, on aurait eu raison de dire, ce qu’on dit en effet, qu’elle se faisait illusion et se trompait elle-même. Comme elle aimait ardemment sa patrie et son roi, dont les malheurs ne lui laissaient aucun repos la nuit ni le jour et pour lesquels elle implorait avec ferveur la miséricorde de Dieu, on pouvait dire qu’il était fort naturel qu’elle s’imaginât et crût voir ce que ses vœux les plus ardents lui faisaient désirer, c’est-à-dire le triomphe du roi et de son bon droit.

Mais cette explication ne peut être admise pour les prédictions qu’elle fit durant sa captivité. Comme naguère elle avait désiré le triomphe et le salut de la France, elle désirait maintenant sa propre liberté. Elle avait tenté de la récupérer, au péril de sa vie et même contre la volonté de ses saintes. Elle les avait souvent priées de la lui rendre, et elle ne pouvait croire en aucune manière que Dieu, après tout ce qu’elle avait souffert jusqu’à ce jour et après qu’elle l’eut toujours servi fidèlement et avec sincérité, permît qu’elle mourût de la mort du bûcher.

— Je ne crois pas, dit-elle expressément à ses juges, que Dieu me laissera tomber si bas, sans m’envoyer du secours dans peu et par un miracle.

Or, comme c’était là son idée fixe, on ne peut admettre que, si ses apparitions n’avaient été que des fantômes d’une imagination en délire, elles lui eussent aussi sans contredit annoncé la nouvelle tant désirée de sa délivrance de la captivité, comme naguère elles lui avaient prédit que la France serait relevée de son abaissement désespéré. Mais rien de cela n’arriva. Les saintes continuèrent, il est vrai, de lui prédire encore, en termes clairs et précis, la défaite des Anglais et le triomphe de son roi. Mais pour elle, elles ne lui annoncèrent que le martyre et le royaume du Ciel, d’une manière assez intelligible pour que d’autres pussent les comprendre, mais cependant d’une manière assez voilée pour lui épargner l’effroyable tourment de savoir trois mois d’avance qu’elle mourrait dans les flammes d’un bûcher, et de mourir ainsi chaque jour. Car elle avait dit :

— Demandez-le moi dans trois mois (c’est-à-dire au jour de sa mort), et je vous dirai quelle est cette promesse que mes saintes m’ont faite.

202Ainsi ses voix lui disaient tout autre chose que ce qu’elle désirait et que ce qu’elle croyait.

Elle fut particulièrement pressée de questions par ses juges à propos de ses visions. On y eût volontiers trouvé des contradictions, des inconvenances ou des circonstances contraires à la foi. Souvent les questions furent posées d’une manière captieuse. Ce que la Pucelle y répondit, nous l’avons déjà raconté en partie au quatrième chapitre de cette histoire. Elle disait que maintenant encore ses saintes venaient la voir tous les jours pour la consoler et la conseiller, et que jamais elle ne les désirait sans qu’elles lui apparussent aussitôt rayonnantes de lumière et lui parlassent avec humilité et d’une voix douce et affable.

— Jamais, disait-elle, je n’ai remarqué en elles la moindre contradiction. Je les voyais de mes yeux et aussi distinctement que je vous vois vous-mêmes. Chaque fois que je désirais quelque chose de sainte Catherine, elle et sainte Marguerite le demandaient à Dieu, et alors elles me répondaient par ordre de Dieu. J’ai reconnu saint Michel au parler et à la voix des anges, et je le crus aussitôt et j’avais en moi la volonté de le croire. Si l’ennemi des hommes m’apparaissait sous la forme d’un ange, je reconnaîtrais fort bien si c’est saint Michel ou le faux esprit qui aurait pris sa forme.

Mais on voulut tout savoir de la manière la plus exacte, en sorte que Jeanne, ainsi pressée et ayant en outre à craindre un piège dans chaque question, en perdait souvent patience. Quand on lui demanda comment étaient faits les vêtements et les manteaux des saintes, si elles avaient des membres corporels, si elles se ressemblaient ou si elles portaient des pendants d’oreilles, elle répondait : Je n’en sais rien, ou : Il ne m’est pas permis de le dire.

On lui demanda si saint Michel était nu.

— Croyez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? répondait-elle.

— Avait-il des cheveux ?

— Pourquoi les lui aurait-on coupés ? disait Jeanne.

— Comment les saintes pouvaient-elles parler si elles n’avaient pas de membres corporels ? lui demanda-t-on.

— Pour cela, je m’en rapporte à Dieu, répliqua la Pucelle.

— Croyez-vous que Dieu les avait créées, dès le principe, dans cette forme et sous cette apparence ?

— Pour le moment vous n’apprendrez plus rien de moi, répondit Jeanne à cette question superflue.

Mais les questions suivantes étaient plus captieuses.

— Les voix vous ont-elles révélé, dans votre enfance, que les Anglais viendraient en France ?

203 — Les Anglais étaient déjà en France quand les voix me visitèrent la première fois, répondit Jeanne.

— Dieu hait-il les Anglais ?

— De la haine ou de l’amour de Dieu pour les Anglais, ou de ses intentions à l’égard de leur âme, je ne sais rien, fit-elle. Mais je sais bien qu’ils seront tous chassés de la France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu accordera aux Français la victoire sur leurs ennemis.

On ne l’interrogeait pas d’une manière moins insidieuse sur tout ce que les ennemis avaient divulgué de méchant et de condamnable sur son compte, afin, sans doute, de la déclarer indigne de la grâce surnaturelle et de ses saintes visions, si une fois elle se fût confessée coupable. Si, au contraire, elle se fût vantée d’être pure de tout péché et qu’elle eût donné sa vertu comme sainte et sans tache, on lui eût reproché de manquer d’humilité et on l’eût également déclarée indigne des révélations divines, en traitant ses prétendues visions de mensonges ou d’œuvres du démon. Mais la Pucelle se glissa avec une simplicité naïve entre ces deux écueils, au grand étonnement de tous. On lui demanda un jour :

— Savez-vous si vous êtes en état de grâce ?

Jeanne répondit d’abord que c’était une chose fort difficile que de répondre à une pareille question, et même une partie des assesseurs furent d’avis qu’on ne pouvait exiger une réponse à cette demande. Mais la Pucelle, au milieu de la discussion qui s’éleva dans le tribunal à ce propos, les mit tous dans l’étonnement par sa réplique pleine de simplicité :

— Si je ne suis pas en état de grâce, que Dieu daigne m’y admettre ; si j’y suis, que Dieu m’y garde ; car je serais la plus malheureuse créature de la terre et je préférerais mourir, si je me savais hors de l’état de grâce.

— Croyez-vous, lui demanda-t-on un autre jour, qu’après les révélations des saintes, vous n’ayez pu tomber en péché mortel ?

— De cela je ne sais rien, répondit-elle. Et à cet égard je me confie entièrement à Dieu. Je ne pense pas être en état de péché mortel. Et si je suis en état de péché mortel, c’est à Dieu seul à juger de ce qui lui appartient à lui ou au prêtre dans la confession. Je crois que, si je me trouvais en état de péché mortel, les saintes m’abandonneraient aussitôt, et qu’on ne peut assez purifier sa conscience.

On lui fit surtout un grand crime de s’être jetée à bas de la tour de Beaurevoir. À cette imputation, elle répondit qu’elle n’avait pas voulu se tuer, mais seulement voulu se sauver des mains de l’ennemi pour aller au secours des gens de Compiègne. Elle 204ajouta cependant qu’elle avait mal fait, parce que ses saintes le lui avaient défendu, et d’après leur exhortation elle s’en était aussi confessée.

Quand on lui demanda de quelle manière elle invoquait ses saintes en implorant leur conseil, elle dit :

— Je les invoque de la manière suivante : Dieu très bon, en l’honneur de tes saintes souffrances, je désire, si tu m’aimes, que tu me dises ce que je dois répondre à ces prêtres. Quant à mes vêtements d’homme, je sais très bien que je les ai mis par ton ordre ; mais je ne sais si je dois les déposer ; c’est pourquoi il me serait agréable qu’il te plût de m’en instruire.

Telle était l’invocation que, dans sa détresse, elle adressait à Dieu, et pourtant on s’efforçait de la faire passer pour une sorcière impie qui avait conclu un pacte avec les ténébreuses puissances de l’abîme infernal.

Mais rien n’excitait autant la curiosité de ses juges que le désir d’apprendre le secret qu’elle avait révélé au roi à Chinon et grâce auquel il avait d’abord ajouté foi à la mission divine de la Pucelle. Mais Jeanne leur déclara, d’une manière nette et précise, qu’elle avait eu des révélations qui ne concernaient que son roi et non ses juges, qu’elle ne les avait communiquées à personne si ce n’est à lui et qu’elle ne les dirait à qui que ce fût, dût-on la faire mourir à l’instant même.

— Envoyez vers le roi, disait-elle, afin qu’il vous le dise lui-même. Le signe que j’ai donné au roi, j’ai promis de le tenir secret et je ne vous le dirai pas.

Elle répéta plusieurs fois cette déclaration, disant que ses juges ne pouvaient la forcer à devenir parjure. Mais, comme ils ne mettaient point de fin à leurs éternelles questions et que, dans chaque séance, ils revenaient obstinément à la charge, elle leur représenta, sous des expressions figurées, sa propre mission auprès du roi comme un signe suffisant, afin de ne pas trahir un secret qu’elle voulait tenir celé par amour pour le roi et de contenter cependant leur pressante curiosité. Puisqu’elle était apparue devant le roi comme une envoyée de Dieu, accompagnée et conduite par ses propres anges, elle était elle-même un ange, c’est-à-dire une messagère de Dieu, venue pour promettre au roi le secours du ciel et lui rendre en réalité sa couronne. Ainsi, celui qui croyait en elle avait vu une messagère de Dieu. Or, ayant ainsi rendu au roi la couronne de ses pères, comme un ange et une messagère visible de la divinité, elle disait qu’un ange, invisible à tous, mais visible à elle seule, l’accompagnait et avait placé, à Chinon, la couronne sur la tête du roi, à l’exemple du couronnement qui se ferait à Reims. Les juges s’imaginèrent que ce 205fut là le signe réel qu’elle avait pourtant juré de tenir secret ; et, poussés par la curiosité, ils lui adressèrent une infinité de questions, voulant savoir de la manière la plus précise comment étaient cet ange et cette couronne. La Pucelle se trouva ainsi singulièrement pressée, parlant tantôt d’elle-même sous une forme figurée, comme étant l’ange qui avait apporté la couronne au roi, tantôt de l’ange réel qui l’accompagnait et qui n’avait été vu par personne, pour autant que nous sachions d’après le dire des témoins. Mais plus elle répondait, plus ils voulurent tout savoir en détail et prirent à tâche de presser l’inquiète Pucelle. En sorte que Jeanne, ne voulant à aucun prix trahir un secret, ne savait souvent où donner de la tête. Aussi les questions matérielles des juges et ses réponses symboliques se croisaient souvent de la manière la plus singulière, et la couronne royale de Reims et le royaume de France, l’ange invisible et elle-même, la messagère visible, se mêlaient étrangement dans ce débat.

Quand, plus tard, à cause de ses réponses, on vint de nouveau à la charge à propos de ce signe, elle répondit :

— Ce que j’ai dit à ce sujet, je l’ai dit parce que vous m’y avez forcée. J’avoue que Dieu m’avait chargée d’un message auprès du roi et de lui annoncer que son royaume lui serait rendu, qu’il serait couronné à Reims et délivré de ses ennemis. Et c’est pour cela que j’étais une messagère de Dieu, en lui disant qu’il n’eût qu’à me laisser me mettre courageusement à l’œuvre et que je délivrerais Orléans.

Dans le dernier interrogatoire décisif qu’elle subit dans sa prison et qui précéda immédiatement sa condamnation, on la somma de dire toute la vérité relativement à cette couronne qui aurait été donnée au roi à Chinon. Elle dit :

— À toutes les choses de ce procès j’ai répondu aussi bien que je l’ai pu et tout ce que je savais.

D’où il résulte que, sans doute, un couronnement symbolique par l’ange, visible à ses gens seuls, précéda le couronnement réel à Reims. Ce qui, du reste, ne présente en soi rien de contraire au sens de ses expressions et est plutôt entièrement conforme à l’esprit de la haute histoire.

[Extrait du manuscrit d’Orléans quant au signe du roi (écrit pour Louis XII vers 1500)]

Cependant une chronique d’Orléans confirme, d’une manière plus détaillée encore que Sala ne le fit, que le signe réel donné par la Pucelle au roi à Chinon fut un secret. Voici comment cette chronique en parle :

Puisque, dans les chroniques que j’ai vues, il n’est fait aucune mention d’une chose qui ne m’a pas été dite une fois, mais qui m’a été souvent répétée et révélée depuis longtemps par les 206hommes les plus considérés de France, lesquels disaient l’avoir lue eux-mêmes dans les chroniques les plus dignes de foi, — j’ai voulu consigner ici cette chose, tant à cause de la considération et de la renommée de ceux qui me l’ont dite, que parce qu’elle est extraordinairement remarquable. Or, quand le roi eut entendu la Pucelle, il lui fut conseillé par son confesseur, ou par d’autres, de l’entretenir en secret et de lui demander secrètement s’il pouvait fermement croire que Dieu l’eût envoyée vers lui, afin qu’il pût d’autant plus sûrement s’appuyer sur elle et croire à ce qu’elle disait.

C’est ce que fit ledit seigneur. À quoi elle répliqua :

— Monseigneur le roi, si je vous dis des choses tellement cachées que Dieu seul et vous puissiez les savoir, croirez-vous réellement que je suis envoyée de Dieu ?

Le roi répondit que la Pucelle pouvait l’interroger.

— Donc, fit-elle, monseigneur le roi, ne vous rappelez-vous pas que, le jour de la Toussaint passé, étant au château de Loches, seul en votre chambre à coucher, vous adressâtes trois prières à Dieu ?

Le roi répondit qu’il se souvenait bien d’avoir fait à Dieu plusieurs prières. Sur quoi la Pucelle lui demanda s’il n’avait jamais révélé ces prières à son confesseur ou à quelque autre personne. Le roi répondit que non.

— Eh bien ! si je vous répète les trois prières que vous adressâtes à Dieu, croirez-vous réellement à mes paroles ?

— Oui, répliqua le roi.

À quoi la Pucelle répondit :

— Monseigneur le roi, la première prière que vous fîtes à Dieu était que, si vous n’étiez le véritable héritier de France, il vous ôtât le courage de rechercher la couronne, afin que vous ne fussiez davantage la cause de la guerre qui se menait pour reconquérir le royaume et d’où résultaient tant de malheurs. La seconde était que, si les grands désastres et misères qui affligeaient depuis si longtemps le pauvre pays de France provenaient de vos propres péchés, Dieu vous en fit porter seul la peine selon sa volonté, et qu’il soulageât le peuple en vous punissant seul et en vous faisant seul expier ces péchés, soit par la mort, soit par quelque autre peine, qu’il lui serait agréable de vous infliger. La troisième était que, si les péchés du peuple lui-même étaient la cause de ces malheurs, il plût à Dieu de pardonner audit peuple, d’être miséricordieux envers lui et de soulager le royaume des calamités qui le visitaient depuis douze ans et plus.

Le roi, stupéfait outre mesure en voyant qu’elle avait dit vrai, accorda pleine confiance à ses paroles et crut en effet qu’elle était 207venue de Dieu. Il eut grand espoir qu’elle l’aiderait à reconquérir son royaume. Et il résolut ainsi de se servir d’elle et de croire en toute circonstance les conseils qu’elle lui donnerait.

Tel est le récit de l’ancien chroniqueur.

On adressa aussi à Jeanne beaucoup de questions qui tendaient à faire planer sur elle le soupçon de superstition ou de magie, en se rendant invulnérable ou en ensorcelant ses armes et sa bannière.

— N’avez-vous pas prie Dieu de rendre votre épée plus heureuse ?

— Cela vaut bien la peine d’être demandé, répondit Jeanne. J’eusse voulu que toutes mes armes eussent été heureuses. J’ai moi-même conduit ma bannière en attaquant l’ennemi, afin de n’être pas exposée à être attaquée par lui. Je n’ai jamais tué personne.

— N’avez-vous pas dit que les pennons, qu’on fît à l’exemple de votre bannière, furent tous heureux ?

— Je disais : Courez hardiment sur les Anglais, répondit Jeanne, et moi-même je leur courais sus avec courage.

— Ne disiez-vous pas à vos gens, quand vous étiez prête à faire une attaque, que vous prendriez au vol les flèches, les traits et les pierres des machines de guerre et des canons ?

— En vérité, non, répliqua la Pucelle. Car, au contraire, cent et plus furent tués à mes côtés. Mais je disais toujours à mes gens qu’ils n’eussent pas à craindre et qu’ils délivreraient Orléans. Moi-même je fus blessée par une flèche à l’attaque du château du pont. Mais sainte Catherine me donna bon courage, et je fus guérie en quinze jours.

— Qui contribuait le plus à la victoire, vous ou la bannière ?

— Quant à ce qui concerne la victoire, que ce fût la bannière ou moi qui la décidât, elle venait de Dieu, répliqua la pieuse héroïne.

On reprit la même question.

— L’espoir de la victoire était-il fondé sur la bannière ou sur vous ?

— Il était fondé sur Dieu, répéta-t-elle.

— Pourquoi votre bannière fut-elle portée, au couronnement dans l’église de Reims, avant les bannières des autres capitaines ?

— Elle avait figuré dans la détresse, il était juste quelle figurât aussi dans le triomphe, répondit la Pucelle avec simplicité.

— L’ange ne vous a-t-il pas trompée à l’égard de vos prospérités terrestres, puisque vous voici en captivité ?

208— Puisque Dieu l’a voulu ainsi, je crois que c’était la meilleure chose qui me pût advenir, répliqua-t-elle avec calme et résignation.

Chapitre XXXI
Suite des persécutions dirigées contre la Pucelle

Après ces interrogatoires, le promoteur Jean d’Estivet rédigea l’accusation en soixante-dix articles. Il la lut aux juges le 26 mars, et il fut résolu de la poursuivre et de faire connaître à la Pucelle que, dès ce moment seulement, le procès allait commencer, tout ce qui s’était fait jusqu’alors n’ayant été qu’une instruction préparatoire.

Pierre Cauchon ordonna d’abord à la Pucelle de se choisir dans l’assemblée deux ou trois conseillers qui pussent l’assister dans sa défense. Mais elle le remercia, déclarant qu’elle ne voulait se tenir qu’au conseil de Dieu. Car elle n’avait que trop appris combien, en réalité, ses ennemis s’inquiétaient peu de l’aider de leurs conseils. Toute l’accusation, rédigée de la manière la plus odieuse par ses ennemis acharnés, en fournissait une nouvelle preuve. Ce qui nous frappe le plus en ce document, c’est qu’il ne produit aucun témoignage authentiquement croyable contre la Pucelle. Il présente entassées, dans ses soixante-dix articles, les accusations les plus graves, sans faire la plus légère mention des vertus de l’accusée. Pendant deux années environ, Jeanne avait été exposée aux yeux de tous ; elle avait conduit au combat une armée de dix à douze mille hommes ; elle avait été en rapport avec des milliers de personnes ; elle avait eu à supporter les tentations du bonheur le plus grand, des honneurs et de la flatterie, comme les misères les plus tristes et toutes les souffrances et tous les désespoirs ; et cependant, ses ennemis les plus acharnés, comme d’Estivet, ne purent produire contre elle un seul témoin. N’est-ce pas là une preuve plus évidente de la vertu sans tache de notre héroïne, que tous les témoignages mêmes qui plus tard furent produits en sa faveur ?

Dans toutes les parties où l’accusation n’est pas appuyée sur les déclarations de Jeanne elle-même, elle ne présente que des généralités, disant simplement que les faits imputés à l’accusée sont notoires ou racontés par un grand nombre de personnes 209dignes de foi. Dans le peu de passages où se trouvent cités des noms déterminés, l’accusation est telle qu’elle ne mérite aucune croyance ou qu’elle fait passer Jeanne pour une folle, ce que personne cependant ne se hasarda d’avancer. Ainsi, par exemple, elle prétend que, selon Robert de Baudricourt, la Pucelle se serait vantée de concevoir, quand sa mission serait accomplie, trois fils, dont l’un deviendrait pape, le second, empereur, et le troisième, roi. Ailleurs cet acte insensé, affirme que, selon le témoignage de Catherine de Rochelle, Jeanne s’était vantée d’avoir pour conseillers deux esprits de l’Arbre des Fées.

La majeure partie de l’accusation est empruntée à ses propres réponses, mais en travestissant et en dénaturant ses paroles, en les morcelant, en ajoutant ou en retranchant des circonstances selon la fantaisie des accusateurs, enfin en donnant aux déclarations et aux faits les plus innocents la signification la plus noire. La pensée dominante de ce document était que l’assertion de la Pucelle relative à sa mission divine et à sa vision était tout purement une duperie, ou un prestige du démon, ou une œuvre de sorcellerie ; et tout ce qui s’y rattachait, formait ainsi une série infinie des crimes les plus graves. Aussi, la Pucelle répondit constamment à chacun de ces différents articles qu’elle niait comme faux une partie des faits contenus dans l’accusation ; que, quant aux autres, elle s’en référait aux déclarations faites précédemment par elle ; et qu’enfin, pour ce qui concernait les conséquences odieuses qu’on en voulait tirer, elle en appelait à Dieu, son souverain seigneur et maître, dont elle avait en toutes choses exécuté la volonté.

On l’engagea, à plus d’une reprise, à se soumettre entièrement elle et sa cause au jugement de l’Église. Mais ses ennemis entendaient, à proprement dire, par là que Jeanne les reconnût pour ses vrais juges. Aussi, elle ne répondit à cette invitation que d’une manière évasive. Mais Jean de Lafontaine, étant entré dans sa prison avec deux dominicains, lui dit que l’Église se composait du pape et des prélats, et non de Pierre Cauchon et de ses docteurs ; et frère Isambert ajouta que, dans un concile, se trouvaient autant de membres appartenant au parti de ses amis que de membres appartenant au parti de ses ennemis. Alors la Pucelle, comme on tenta de nouveau de l’engager à se soumettre à la décision de l’Église, s’écria :

— Oh ! s’il s’y trouve quelques-uns des nôtres, je m’y rendrai bien volontiers et me soumettrai de bon cœur au concile de Bâle (qui était assemblé alors). Je désire qu’on m’amène au saint Père. Car je neveux pas me soumettre au jugement de mes ennemis.

Pierre Cauchon ne voulut pas que 210le greffier fît mention de cette réponse dans le procès-verbal. Sa colère fut si grande contre les deux moines qui avaient ainsi instruit la Pucelle, que le vice-inquisiteur eut besoin de tout son pouvoir pour les défendre contre l’évêque irrité. Après une nouvelle visite qu’ils firent à la prisonnière par ordre des assesseurs, Warwick menaça de les faire jeter dans la Seine. Lafontaine, qui avait d’abord préside les séances, ne voulut plus, dès lors, prendre part à toutes ces injustices et il quitta Rouen. Et, par ordre de Warwick, personne, depuis ce moment, pas même le vice-inquisiteur, ne put librement entrer dans la prison sans la permission de Pierre Cauchon.

À cette époque, il était d’usage, dans les procédures relatives à des matières de foi, de soumettre à l’avis des docteurs et des savants, les doctrines de l’accusé, toutefois sans le leur faire connaître par son nom. Les ennemis de la Pucelle profitèrent de cet usage pour en faire un poignard, dans des mains étrangères, qui ne soupçonnaient même pas qu’elles allaient, avec cette arme, égorger l’innocence. Les juges, assistés de plusieurs assesseurs qu’ils choisirent eux-mêmes à cet effet, réduisirent toute l’accusation à douze articles, comme présentant un extrait de leurs audiences et ne contenant que des faits choisis et établis d’une manière incontestable. Mais, bien que l’accusation fût réduite ainsi, toute l’histoire de la Pucelle ne s’y trouvait pas moins odieusement travestie que dans les soixante-dix articles eux-mêmes. Il n’y était pas dit le moindre mot de sa vie si pieuse, de sa renommée si pure, ni des bons témoignages que durent donner d’elle tous ceux avec lesquels elle se trouva en rapport. Et cependant on devait bien exactement connaître toute sa vie, pour donner un jugement sur la foi que méritaient ses visions. En revanche, il y était rapporté que les saintes lui avaient parlé près de l’Arbre des Fées ; mais on ne disait pas le moindre mot de l’horreur qu’elle avait hautement manifestée pour toute pratique condamnable et pour tout sortilège. L’acte disait encore, qu’à l’insu et sans le consentement de son père et de sa mère, elle s’était jointe à une troupe de gens de guerre avec lesquels elle avait vécu jour et nuit. Mais les douze articles, conçus tous dans ce même esprit de mensonge, ne disaient rien de la déclaration qu’elle avait faite, que l’ordre de Dieu, auquel elle n’avait fait qu’obéir, doit passer avant celui des hommes et qu’elle avait mené une vie pure et sainte au milieu des gens de guerre. L’acte finissait par accuser Jeanne d’avoir refusé de se soumettre à l’Église.

Parmi le petit nombre de ceux qui furent appelés à rédiger 211ces articles, il y en eut un qui demanda qu’ils fussent rectifiés en plusieurs points. On se consulta en secret à ce sujet, et, ayant trouvé ces rectifications fondées, on résolut de les adopter. Cependant, toute l’intention des juges iniques de la Pucelle se trouvant ainsi paralysée, on recourut, comme toujours, à un autre moyen et on supprima secrètement ces rectifications malgré la résolution prise. Mais cette fraude fut tellement évidente, que le notaire Manchon, comme on le découvrit plus tard, ajouta aux actes une petite note dans laquelle il disait que les douze articles, ayant été mal rédigés et se trouvant au moins en partie en contradiction avec les déclarations faites, on avait dû les rectifier et qu’on avait ajouté ou retranché plusieurs points, mais que pourtant on ne les avait pas amendés. Or, ces douze articles, dans lesquels on avait odieusement falsifié les paroles de la Pucelle, dont on avait supprimé les rectifications et dont on n’avait pas même donné d’abord connaissance à l’accusée, formaient les bases d’après lesquelles cinquante-huit docteurs de l’université de Paris et le chapitre de Rouen donnèrent leur avis sur la Pucelle et d’après lesquelles elle fut condamnée à mort.

En tout il fut donné sur ces articles vingt-huit consultations, dont les auteurs, à peu d’exceptions près, tombent sous le grave reproche d’avoir en général donne leur avis sur des faits qu’ils connaissaient aussi peu. Il ne fut nullement question de la fausseté des articles. On ne s’inquiéta guère d’exiger des pièces irrécusables, les uns sans doute par haine de parti, les autres enfin par négligence ou par ignorance. Les abbés de Jumièges et de Cormeil [Cormeilles] furent assez consciencieux pour déclarer qu’ils n’avaient point une connaissance assez approfondie pour donner un avis en cette matière. Jean Basset se prononça dans le même sens. Raoul Saulvaige demanda qu’on soumit au Saint-Siège à Rome les douze articles et les avis réunis. Un grand nombre de ceux qui avaient souvent assisté aux audiences et qui avaient vu et entendu la Pucelle, se montrèrent peu décidés dans leurs opinions, comme s’ils eussent eu du remords de ce qu’ils faisaient. Ainsi ils répondirent qu’il fallait excommunier Jeanne et donner une mauvaise interprétation aux articles, en cas que ses révélations ne fussent pas de Dieu, le contraire du reste ne leur paraissent pas irrécusablement prouvé. Ce furent là, il faut le dire, les réponses les plus favorables. Le plus grand nombre des aviseurs étaient tombés dans le piège qu’on leur avait tendu, et ils trouvèrent dans les douze articles les plus grands crimes, tels que le blasphème contre Dieu, la désobéissance envers les parents, l’idolâtrie, 212le sortilège, le mensonge, etc. Frère Isambert fut aussi envoyé vers l’évêque d’Avranches, vieillard vénérable et respecté, pour lui demander son avis. L’évêque répondit que, dans cette matière, il était entièrement de l’avis de saint Thomas d’Aquin, c’est-à-dire, que les points relatifs à la foi ne devaient être jugés que par le pape et par les conciles. Le chapitre de Rouen différa son avis jusqu’à ce que l’université de Paris eût donné le sien.

Malgré le désir que la Pucelle avait déjà manifesté d’être conduite devant le pape et devant le concile, on la somma de nouveau de se soumettre à l’Église, quand elle tomba tout à coup dans une maladie mortelle. Le rude Warwick ordonna à deux médecins de la soigner à grand prix d’argent :

— Car, disait-il, le roi (alors âgé de neuf ans) ne voudrait pas pour tout au monde qu’elle mourût de mort naturelle, et qu’après l’avoir si chèrement achetée, elle finit autrement que par la justice et par le feu.

De son côté, Estivet n’épargnait pas davantage à l’infortunée les paroles outrageantes, de façon que la fièvre, qui l’avait quittée un moment, reprit de plus belle et que Warwick lui-même dut le forcer à garder le silence. Jeanne, croyant que sa mort était prochaine, demanda à se confesser et à communier. Mais on lui refusa sa demande, à moins qu’elle ne voulût se soumettre, et on la menaça de l’exclure des saints sacrements comme une païenne. À cela elle répondit qu’elle était bonne chrétienne, qu’elle avait été baptisée telle et que comme telle elle voulait, avant de mourir, recevoir, selon ses forces, les secours de la sainte Église. La vigueur de sa jeunesse triompha bientôt de la maladie.

En trois différentes séances elle fut solennellement sommée de se soumettre. Les preuves nombreuses de profonde méchanceté et d’injustice que ses persécuteurs lui fournirent, et les déclarations contradictoires des docteurs, dont les uns, comme Lafontaine, ignorant l’odieuse fourberie, l’exhortèrent sérieusement à la soumission a l’Église, tandis que les autres n’entendaient par là que la soumission à eux-mêmes, — durent nécessairement finir par jeter dans la perplexité cette pauvre fille, ignorante de tout ce qui concernait la science. Aussi elle ne répondait qu’avec la plus grande défiance, évitant toutes les déclarations précises et n’en appelant qu’à Dieu, parce qu’elle avait perdu toute confiance dans les hommes. C’était là précisément ce que voulait la ruse de ses ennemis. Car, malgré la soumission qu’elle avait faite d’abord, ils pouvaient, en donnant un faux semblant à ce refus, le faire passer comme déclinant le jugement de l’Église. Dès ce moment le chapitre de Rouen donna, sans délai, son avis sur les 213douze articles. En la sommant pour la dernière fois, le 9 mai, on essaya d’ébranler sa fermeté par la terreur. On lui dit que le bourreau et la torture l’attendaient si elle n’avouait pas ses mensonges. Mais, sans s’émouvoir de cette menace, Jeanne leur répondit :

— Si la douleur m’arrache de faux aveux, je consens que vous me les arrachiez par la violence.

En effet, le 12 mai on mit en délibération la question de savoir si on ne la soumettrait pas à la torture. Il n’y eut que deux membres qui se prononcèrent pour l’affirmative. L’un d’eux était l’Oyseleur qui dit que la torture lui paraissait une bonne médecine pour la Pucelle, mais que du reste il s’en référait à ce que décideraient les autres. Ainsi cette question n’obtint pas de suite.

Il dut bientôt paraître évident à la prisonnière que ce procès. ne se terminerait que par une condamnation à mort. Aussi, un jour que Jean de Luxembourg vint la voir et lui dit qu’il était venu pour traiter de sa rançon, elle lui répondit :

— Par Dieu mon Seigneur, vous vous moquez de moi ; car je sais bien que vous n’en avez ni la volonté ni le pouvoir. Je sais bien que les Anglais me feront mourir, espérant conquérir la France quand je ne serai plus. Mais, fussent-ils cent mille fois plus forts en nombre que vous ne l’êtes ici, ils ne reconquerront pas le royaume.

En entendant ces paroles, un sire de Deschinfort [le comte de Stafford] tira, en grande colère, son poignard contre la prisonnière sans défense. Mais le comte de Warwick le retint heureusement.

Castillon [Jean de Châtillon], qui l’avait sommée au nom de Pierre Cauchon, de se soumettre, déclara plus tard à l’évêque qu’un procès conduit d’une manière aussi contraire aux règles de la justice, était complètement nul. Et, à cause de cette opinion, il tomba en disgrâce comme Lafontaine et ne prit plus aucune part à l’affaire.

Enfin on reçut aussi l’avis de l’université de Paris. Il était, de tout point, tel qu’on devait l’attendre de la partialité que ce corps avait manifestée dans tout le cours du procès. Comme ces docteurs n’avaient point assisté aux audiences, ils tombèrent d’autant plus facilement dans tous les pièges et purent avec d’autant plus de tranquillité s’abandonner à toute leur haine. Ce que les articles avaient laissé indécis, ils le prirent comme authentiquement décidé ; et il n’y eut presque pas de crime auquel ils ne conclussent d’après ces données. En outre, ils louèrent fortement, dans une lettre autographe qu’ils adressèrent au roi d’Angleterre, la manière dont le procès avait été conduit, disant qu’elle était juste et glorieuse pour la religion, et que tout le monde devait en être satisfait et désirer que l’affaire fût bientôt 214terminée. Cependant ils ajoutèrent à leur avis une condition, selon laquelle ils ne le déclaraient valable que si Jeanne avait déclaré le contenu des douze articles étant saine d’esprit.

Alors enfin les juges résolurent de communiquer à la Pucelle les articles avec les avis que les docteurs avaient donnés, et de procéder sans délai au jugement, si elle refusait encore de se soumettre. Sans lui expliquer le sens des articles et sans lui laisser le temps de se prononcer sur les détails, Pierre Maurice lui lut tout d’une pièce l’acte, le 23 mai, ajoutant à chaque paragraphe : Vous avez dit, vous avez dit. La Pucelle, de son côté, déclara qu’elle s’en référait à ce qu’elle avait dit réellement dans les interrogatoires, ajoutant ces paroles solennelles :

— Si je voyais le bûcher et que le bourreau fût prêt à me jeter dans les flammes, jusqu’au moment de ma mort je ne dirais pas autre chose que ce que j’ai dit dans le cours du procès.

Sur quoi on lui déclara que, le lendemain, elle apprendrait, au cimetière de Saint-Ouen, le jugement qui serait rendu.

Or, maintenant, la Pucelle réellement condamnée à mort, ses ennemis avaient à craindre que la voix du peuple ne les condamnât comme des assassins. Ils devaient donc attacher une grande importance à amener l’accusée à une rétraction et à un aveu des crimes qu’on lui imputait. C’est pourquoi ils avaient rédigé d’avance deux jugements, dont l’un prononçait sa condamnation et la livrait au juge temporel, comme convaincue de blasphème et d’hérésie, et dont l’autre la condamnait, en cas qu’elle se rétractât, à une prison perpétuelle pour expier ses fautes et se repentir de ses crimes.

Le 24 mai, au matin, la Pucelle fut conduite au cimetière, où le bourreau se tenait prêt et où le bûcher était préparé. Une multitude immense de peuple était amassée tout à l’entour. Alors maître Érard commença un sermon, dirigé contre la Pucelle et où se trouvaient énumérés tous les crimes mis à sa charge. Elle écouta patiemment toutes les injures dont l’orateur l’accablait. Mais, un moment arriva où il se mit à attaquer le roi, disant qu’il s’était attaché à une hérétique et à une infidèle. Alors, Jeanne, fidèle à son roi, même en face de la mort, interrompit tout à coup le sermon, disant :

— Parlez de moi, mais ne parlez pas du roi, car il est bon chrétien.

Mais, maître Érard continuant toujours, elle reprit :

— Par ma foi, messire, avec tout le respect qui vous est dû et au péril de ma vie, je me permets de vous dire que le roi est le plus noble de tous les chrétiens, qu’il tient fermement à sa foi et qu’il n’est pas tel que vous le dites.

215— Qu’on la fasse taire ! s’écrièrent aussitôt le prédicateur et Pierre Cauchon en se tournant vers les serviteurs de la justice.

Ensuite on lui présenta un grand parchemin en la priant d’abjurer ce qui s’y trouvait écrit, après quoi elle ne serait plus tenue en prison par les Anglais. Mais elle répliqua :

— Je n’ai rien fait de condamnable ; je crois aux douze articles de la foi et aux dix commandements de Dieu ; j’en appelle à l’Église de Rome, et je veux croire à toutes les choses auxquelles croit l’Église elle-même.

On lui répondit :

— Il faut abjurer, sinon tu seras livrée au feu.

Elle répliqua de nouveau :

— S’il y a du mal dans ce que j’ai dit et dans ce que j’ai fait, c’est au Pape, à notre seigneur, à Rome, à en juger. C’est à lui, après Dieu, que je m’en réfère. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par l’ordre de Dieu. S’il y a quelque chose à y reprendre, le reproche n’en doit tomber ni sur le roi ni sur aucun autre que moi seule.

Alors on lui demanda sans détour si elle se soumettait aux docteurs, et elle répondit derechef :

— Je m’en réfère à Dieu et à notre seigneur le Pape.

Mais on lui déclara sèchement qu’on ne pouvait aller trouver le pape parce qu’il était trop éloigné, qu’ici elle était devant ses juges naturels, et qu’elle devait se soumettre à leur décision. C’était dire quelle devait avouer elle-même quelle était une blasphématrice, une pécheresse sans mœurs et une sorcière, parce que la haine aveugle de ses ennemis l’avait condamnée. On la somma trois fois, et trois fois elle refusa avec fermeté. Alors Pierre Cauchon se vit forcé de commencer la lecture du jugement. Cet acte se terminait audacieusement par ces paroles : Et de nouveau vous vous êtes refusée avec obstination à vous soumettre à notre seigneur le Pape et au saint Concile.

En ce moment affreux, où la mort du bûcher la menaçait, on l’assiégea de toutes parts, pour l’amener à se soumettre.

— Ah ! dit-elle, vous vous donnez beaucoup de peine pour me séduire !

Déjà l’acte de condamnation était lu en partie, quand la malheureuse commença à chanceler. Elle s’écria qu’elle était disposée à tenir ce que l’Église lui ordonnerait et ce que ses juges pourraient lui commander et décider.

Après cela, l’huissier Massieu lui lut un papier de six ou huit lignes, contenant la promesse de la Pucelle de ne plus porter ni vêtements d’homme, ni armes, ni les cheveux longs, et d’autres choses dont il ne se souvenait plus. Jeanne refusa d’abord ; mais bientôt, invoquant la conscience de ses juges pour savoir ce qu’elle avait à rétracter, elle répéta la formule qu’on lui présentait. Cela fait, on la pria de signer. Aussitôt il s’éleva un grand 216murmure parmi les Anglais, qui s’attendaient à la voir monter sur le bûcher. Ils se moquèrent de l’abjuration, comme d’une niaiserie qui ne décidait rien, et se mirent à crier que Pierre Cauchon et les siens étaient les complices de la Pucelle. Un chapelain du cardinal d’Angleterre, au moment de cette abjuration, lança même à l’évêque la qualification de traître. Mais Pierre Cauchon répliqua que c’était à faux, qu’en matière de foi il faut chercher le salut de l’accusé et non sa mort, et qu’il ne continuerait pas, s’il ne lui était rendu satisfaction. Ainsi parla le plus fidèle serviteur des Anglais lui-même, lui l’âme de ce procès inique. Le cardinal mit fin au différend en ordonnant à son chapelain de se taire. Cependant Jeanne demanda que ce papier fût d’abord soumis à l’Église universelle, disant qu’elle était prête à signer si cette Église le lui commandait.

— Signez, lui répéta-t-on, sinon vous mourrez aujourd’hui sur le bûcher.

Elle finit par signer. Un secrétaire anglais lui dirigea la main, et elle fit une croix dessous. Mais, au lieu de la courte déclaration que l’huissier lui avait lue, on lui avait fait signer une autre pièce dans laquelle la malheureuse s’avouait une trompeuse qui avait cruellement eu soif de sang humain, blasphémé Dieu, profané les saints sacrements de l’Église, conduit le peuple à la révolte et porté des vêtements indécents. Ce piège, qu’on avait ainsi tendu à une pauvre fille qui ne savait pas lire, ne fut découvert que plus tard par le témoignage judiciaire de l’huissier lui-même qui lui avait lu le papier.

Cette signature ainsi subrepticement arrachée à la Pucelle, Pierre Cauchon se mit à donner lecture du second jugement qui la condamnait à une prison perpétuelle. Jeanne demanda que, conformément à la promesse qu’on lui avait faite, on la conduisit maintenant dans une prison ecclésiastique. Plusieurs d’entre les assesseurs dirent que c’était justice, parce qu’elle avait été condamnée par l’Église. Mais Pierre Cauchon s’y opposa, disant aux soldats :

— Ramenez-la au lieu où vous l’avez prise.

Les Anglais en furent dans une si grande colère qu’ils se mirent à menacer l’évêque de leurs épées.

Dans l’après-midi, la Pucelle quitta ses vêtements d’homme, et se conduisit les deux premiers jours conformément à ce qui lui avait été prescrit. Le vice-inquisiteur l’exhorta à ne plus retomber en ses premières erreurs, parce que, sans cela, elle était perdue. Pierre Maurice et plusieurs autres firent de même, mais ils coururent grand danger d’être assommés par les Anglais.

Il arriva précisément, vers ce même temps, que Poton de 217Xaintrailles et plusieurs autres anciens frères d’armes de la Pucelle voulurent surprendre Rouen et s’emparer du roi d’Angleterre et de son conseil. Mais ils tombèrent dans une embuscade, et Talbot les relâcha sans rançon, s’acquittant ainsi de la dette qu’il avait contractée à Patay.

Cependant la malheureuse Jeanne semblait oubliée et abandonnée de son roi. Et maintenant aussi sa tranquillité intérieure et la paix de son âme étaient perdues. Ses saintes ne lui apparurent plus que la menace à la bouche, parce qu’elle avait cédé à la crainte. C’est pourquoi elle résolut de persister courageusement dans sa mission divine et de suivre avec résignation le chemin où Dieu voulait qu’elle marchât. Ses vêtements de femme ne furent plus assez sûrs pour la défendre contre les mauvais traitements de ses gardiens qui voulaient lui faire violence. Elle se plaignit au frère Ladvenu qu’on l’avait tourmentée, battue, tirée par les cheveux et maltraitée. Isambert la trouva un jour tout en larmes et défigurée des mauvais traitements qu’on lui avait fait subir. Les Anglais eux-mêmes, comme l’huissier Massieu le raconte, lui enlevèrent ses vêtements de femme quand elle voulut se lever, le jour de la Trinité, en sorte qu’elle fut forcée, par là même, de reprendre ses vêtements d’homme.

Aussitôt que ceci fut connu, Pierre Cauchon envoya vers elle deux docteurs de l’université de Paris, pour l’avertir de se garder d’une rechute. Mais les Anglais lui crièrent avec menace dans la cour du château que celui qui la jetterait à l’eau ferait une œuvre méritoire.

Les assesseurs et les greffiers qui furent envoyés vers elle, le même dimanche, pour s’assurer qu’elle avait changé de vêtements, furent accueillis comme des traîtres par quatre-vingts Anglais furieux, et s’enfuirent plus vite qu’ils n’étaient venus, devant les haches d’armes et les épées dont on les menaça. André Maguerie cependant parvint à pénétrer dans la prison avec quelques-uns de ses compagnons. Mais, quand il voulut commencer à parler, un Anglais lui dit avec colère :

— Silence, au nom du diable !

Un autre leva contre eux sa hache. Et ils durent aussi se sauver par la fuite. Était-ce là cette manière juste et sainte de procéder que l’université avait tant vantée et dont tout le monde devait être satisfait ?

Le lundi, Pierre Cauchon et huit assesseurs se présentèrent dans la prison. Jeanne s’excusa d’avoir changé de vêtements, disant qu’on lui avait promis de la mettre dans une prison ecclésiastique et de la placer sous la surveillance d’une femme ; mais qu’on n’avait tenu cette promesse ni celle de lui permettre d’entendre 218la messe et d’approcher de la sainte communion ; qu’elle aimait mieux mourir que de rester plus longtemps dans ces fers ; que si l’on voulait lui permettre d’entendre la messe et lui ôter les fers dont elle était chargée, elle ferait tout ce qui lui serait ordonné par l’Église. Malgré toutes les plaintes répétées de la Pucelle à propos des violences de ses gardiens, on n’y eut aucun égard ; on lui fit, au contraire, le plus grand crime des vêtements d’homme qu’elle avait repris à la mode des Pharisiens ; sans rien faire pour la mettre à l’abri des attentats de ses gardiens, Pierre Cauchon recommença à lui parler de ses apparitions et lui demanda si elles étaient revenues. Mais elle répondit avec une héroïque fermeté :

— Oui, les saintes me sont apparues, et Dieu m’a fait connaître par elles sa grande pitié de cette énorme trahison qui m’a fait consentir à abjurer pour sauver ma vie. Lorsque j’étais sur l’échafaud, elles m’ordonnèrent de répondre hardiment au prédicateur, et je dis qu’il est un faux prédicateur, parce qu’il m’a accusée de choses dont je ne suis pas coupable. Oui, Dieu m’a envoyée ; et, depuis jeudi passé, mes voix m’ont dit que je commettrais une grande faute. Cette faute je l’ai commise en avouant que j’ai mal fait en ce que j’ai fait. Tout ce que j’ai dit et désavoué je ne l’ai fait que par peur du bûcher. À tout ce qu’on m’a demandé j’ai répondu la vérité aussi bien que je l’ai pu. Ce ne fut pas mon intention de désavouer l’apparition de ces saintes, comme si ce n’eussent pas été sainte Catherine et sainte Marguerite. Si j’ai révoqué quelque chose de cela, ce fut contrairement à la vérité. J’aime mieux expier en une fois ma faute par le feu, que d’endurer plus longtemps les tourments de la captivité. Jamais je n’ai rien fait contre Dieu ni contre la religion, quoi qu’on ait pu me faire rétracter. Ce qui était écrit sur le papier je ne l’ai pas compris. Je suis décidée à reprendre mes vêtements de femme ; mais quant au reste, je n’en sais rien.

Ainsi se termina le dernier interrogatoire. En sortant, Pierre Cauchon dit à Warwick et aux Anglais :

— Adieu ! adieu ! soyez contents, maintenant c’en est fait.

Et ils dirent avec joie :

— Elle est prise !

Oui, c’en était fait. La pauvre biche, traquée jusque dans son dernier refuge, était là liée devant eux. Mais que d’or, de peines, de ruses, d’iniquités et de violences il leur fallut pour prendre cette pauvre jeune fille, âgée à peine de dix-neuf ans et abandonnée de tout secours humain !

Une nouvelle assemblée fut annoncée pour le jour suivant, mardi 29 mai, à l’effet de se consulter sur le jugement final.

219Chapitre XXXII
De la belle et pieuse mort de la Pucelle

Dans la dernière assemblée réunie pour se consulter sur le jugement décisif, il y eut quarante-deux membres présents. La plupart embrassèrent l’avis de l’abbé de Fécamp. Cet avis était qu’il fallait déclarer la Pucelle relapse ; mais qu’il était bon qu’on lui lût derechef le papier contenant son abjuration et qu’on lui expliquât la doctrine de l’Église, qu’après cela les deux juges la déclareraient coupable d’hérésie et l’abandonneraient à la justice séculière, avec prière d’agir envers elle avec indulgence. Mais, comme, dans des cas pareils, il n’y avait guère d’indulgence à attendre, cet avis était donc, à proprement dire, un véritable arrêt de mort.

La plupart jugèrent ainsi, sans doute dans la croyance que les douze articles étaient fondés et que Jeanne avait réellement fait cette fausse abjuration, mais que, si elle n’avait pas entendu se rétracter, elle pouvait se prononcer à cet égard quand on lui ferait une nouvelle lecture. Cependant l’avis, selon lequel la rétractation lui serait lue de nouveau, fut écarté par les juges, bien que, pour le reste, ils fussent d’accord avec les assesseurs. Car ceux-ci ne furent point admis eux-mêmes à la rédaction du jugement.

Après cela, Pierre Cauchon et Jean Le Maistre, auxquels il appartenait, comme juges réels et compétents, de conclure ce jugement, les remercièrent des peines qu’ils s’étaient données ; et, sans se prononcer davantage sur le jugement lui-même, ils ordonnèrent à la Pucelle de comparaître devant eux, le lendemain à huit heures du matin, pour entendre la sentence du tribunal, sur l’ancien marché près de l’église de Saint-Sauveur.

Maintenant que la victime était vouée à la mort, Pierre Cauchon envoya vers elle, dès le lever du jour, frère Martin Ladvenu pour lui annoncer la sentence et l’émouvoir au repentir et à confesser ses péchés.

Quand le frère lui eut fait connaître la mort terrible qu’elle devait subir ce même jour, l’âme si grande et si courageuse de Jeanne se sentit, au premier moment, saisie d’une si grande terreur, qu’elle éclata en gémissements, en cris et en sanglots. Elle se jeta par terre, s’arracha, les cheveux, et se répandit en lamentations sur les mauvais traitements et sur les souffrances que ses bourreaux lui avaient fait subir durant sa captivité.

— Ô malheur ! 220s’écria-t-elle. Agit-on d’une façon si cruelle et si horrible envers moi, qu’aujourd’hui on veuille réduire en cendres mon corps qui est pur et n’a rien de corrompu ? Hélas ! hélas ! j’aimerais sept fois mieux qu’on me coupât la tête que d’être brûlée ainsi. Si, comme je le demandais, j’avais été gardée par des gens d’église, et non par mes ennemis, il ne me serait pas avenu une si cruelle destinée. Ah ! j’en appelle à Dieu, le grand juge, des cruautés et des injustices qu’on me fait.

Mais aussitôt que la première douleur de Jeanne fut passée, et que le frère lui rendit courage, l’âme pure et sainte de l’infortunée rayonna de nouveau comme un astre dans le brouillard et dans les orages de la nuit. Son esprit, dès ce moment, se détacha de tous les soucis et de toutes les misères de la terre et se tourna uniquement vers Dieu. Elle invoqua de nouveau la miséricorde divine pour une pécheresse repentante et prête à paraître devant la face divine du Seigneur. Elle se confessa au frère et demanda avec effusion les saints sacrements qu’on avait si longtemps refusés à ses instantes prières. Le frère, ignorant s’il pouvait lui accorder cette demande, en donna connaissance à l’évêque, qui, après avoir consulté à ce sujet plusieurs savants docteurs, répondit que le frère pouvait lui administrer le saint sacrement et lui accorder tout ce qu’elle désirerait. Par là les juges avaient en réalité absous la Pucelle et s’étaient eux-mêmes reconnus coupables, en permettant au prêtre de la délier des fautes mêmes, pour lesquelles ils avaient décidé de l’exclure de l’Église. Si l’absolution du prêtre était valable et Jeanne digne de recevoir le corps de Jésus-Christ, ils ne pouvaient plus, après cette absolution, l’exclure de l’Église comme entachée d’hérésie.

Ainsi le frère fit apporter le Saint Sacrement à la condamnée. Mais on l’apporta sans aucune des cérémonies usitées, soit que l’on redoutât la fureur des Anglais, soit que l’on craignit que la chose ne se divulguât. Le frère en fut fort indigné et exigea qu’on accomplit ces cérémonies tout entières, alors seulement on apporta le corps sacré de Jésus-Christ, avec un grand nombre de cierges, et ceux qui l’accompagnaient, chantaient les litanies des agonisants, disant à chaque répons : Priez pour elle. La Pucelle reçut pour la dernière fois, des mains du frère, la communion avec la dévotion la plus humble et en versant un torrent de larmes.

Alors le coupable évêque vint aussi la trouver dans sa prison, où il entendit sa propre condamnation de la bouche de la condamnée. Jeanne, quand il entra, lui adressa ces simples paroles 221qui lui reprochaient toute son odieuse conduite :

— Évêque, je meurs par vous.

Il l’exhorta à la résignation et lui dit :

— Vous mourez parce que vous n’avez pas tenu ce que vous nous aviez promis et parce que vous êtes retombée dans vos premières fautes.

— Hélas ! répliqua la Pucelle, si vous m’aviez mise dans une prison ecclésiastique et confiée à des mains moins dures et moins cruelles, tout cela ne serait point arrivé. Et c’est pourquoi j’en appelle de vous à Dieu.

Ayant dit ces mots, elle se tourna vers maître Pierre Maurice qui s’était toujours montré fort bien disposé pour elle ; et elle lui dit :

— Ah ! maître Pierre, où serai-je aujourd’hui ?

— N’avez-vous pas bonne espérance en Dieu ? répondit-il.

— Oui, reprit-elle ; Dieu aidant, j’espère bien aller au paradis.

Vers neuf heures du matin, Jeanne monta dans la charrette du bourreau dans la cour du château. Elle portait ses vêtements de femme. À ses côtés étaient assis frère Martin, son confesseur, et l’huissier Jean Massieu. Le bon frère Isambert était aussi auprès d’elle et ne la quitta qu’au moment de sa mort. Plus de huit cents Anglais, armés de haches, de lances et d’épées, la suivaient. Personne, en cette grande compagnie, ne put lui adresser la parole, si ce n’est le confesseur et l’huissier.

Tandis que la charrette s’avançait ainsi, par les rues de Rouen, vers le lieu du supplice, un homme tout effaré la suivait et se fit jour à travers les masses farouches des Anglais, en si grande inquiétude et en si grand désespoir, qu’on eût pu croire que le bûcher allait s’allumer pour lui plutôt que pour la Pucelle. C’était Nicolas L’Oyseleur, le Judas, qui avait si honteusement souillé son vêtement de prêtre du sang de l’innocence.

Il parvint à se faire jour dans la foule et monta sur la charrette pour demander à Jeanne pardon de la grande injustice qu’il lui avait faite. La Pucelle, qui avait pleuré, aux champs de bataille, sur les blessures de ses ennemis, et qui avait tenu dans ses bras les têtes affaissées des mourants, afin qu’ils se réconciliassent avec Dieu avant d’expirer, lui eût sans doute aussi tendu volontiers la main. Mais les Anglais, irrités au plus haut degré, de cet éclatant repentir, dirigèrent contre lui leurs armes. Et sans doute il fût tombé victime de leur fureur, si le comte de Warwick, pour le sauver, ne lui avait donné l’ordre de s’éloigner à l’instant et de quitter la ville, si la vie lui était chère.

Si dans toute l’histoire de la Pucelle d’Orléans on rencontre un témoin qui ait donné sur la triomphante innocence de Jeanne un magnifique et irrécusable témoignage, c’est ce même Nicolas 222l’Oyseleur. Lui, qui avait été le confident de Pierre Cauchon et de Warwick, et qui, à la faveur d’un déguisement et d’un langage hypocrite, avait tiré tous les secrets du cœur de l’infortunée ; lui, qui avait cherché à la précipiter dans sa perte par des conseils faux et trompeurs ; lui, qu’on avait donné pour confesseur à Jeanne et qui, dans une des assemblées du tribunal, avait conseillé la torture comme une médecine souveraine, — la suppliait maintenant à genoux de lui pardonner, convaincu de l’innocence de sa victime ; et, devenu lui-même l’objet de la fureur des Anglais dont il avait été l’odieux instrument, il fut obligé de fuir devant leur colère.

Cependant la charrette s’avançait toujours vers le lieu du supplice, sur le vieux marché près de l’Église de Saint-Sauveur.

— Ah ! Rouen, Rouen, s’écria-t-elle, est-ce ici que je dois mourir ?

Et ceux qui l’entendirent recommander avec une profonde dévotion son âme à Dieu et aux saints en manifestant un grand repentir de ses péchés, ne purent retenir leurs larmes. Le lieu de l’exécution était encombré de spectateurs. Trois échafauds y étaient élevés : l’un pour les juges, le second pour les personnages de distinction, le troisième, près du bûcher, pour Jeanne. Un grand nombre de gens de marque, Anglais et Français, s’y trouvaient présents. On y voyait aussi Pierre Cauchon et Jean Le Maistre avec onze assesseurs du tribunal. Mais le peuple vit avec déplaisir ce spectacle douloureux, car il n’avait qu’une voix pour dire qu’on faisait ici une grande injustice.

Alors Nicolas Midy commença un sermon sur ce texte de la sainte Écriture : Quand un membre souffre, les autres souffrent de même. Il dit que l’Église avait déjà pardonné à Jeanne, mais que maintenant elle se voyait forcée de la repousser comme ne pouvant la protéger plus longtemps. Jeanne écouta ce sermon avec calme et résignation. Il conclut en ces termes :

— Jeanne, va en paix. L’Église ne peut plus te défendre ; elle te livre aux mains séculières.

Après cela, au lieu de lire l’acte d’abjuration, Pierre Cauchon exhorta la Pucelle à songer au salut de son âme, à se repentir de ses péchés et surtout à suivre les conseils des deux frères Prêcheurs. Jeanne, sans attendre cette exhortation, s’était, aussitôt que frère Nicolas Midy eut achevé un sermon, jetée à genoux et invoquait avec ferveur la miséricorde et l’assistance de Dieu et des saints. Mais surtout elle implorait le secours de ses saintes chéries, qui l’avaient jusqu’alors si fidèlement accompagnée dans tous ses chemins. En souvenir du Sauveur mourant elle demanda 223humblement pardon de tous les torts qu’elle pouvait leur avoir faits, à tous les hommes de tous les états et de tous les partis, à ses amis les Français et aux Anglais ses ennemis, ajoutant qu’elle leur pardonnait aussi de bon cœur toutes les injustices qu’ils pouvaient lui avoir faites. Elle supplia tous les assistants de prier pour elle et demanda à tous les prêtres présents de vouloir lui faire la grâce de dire une messe pour elle.

Même dans ce moment suprême où, en récompense de ses fidèles services, elle se trouvait agenouillée sur le bûcher prêt à la dévorer, elle n’oublia pas son roi, et pleine d’inquiétude pour l’honneur de son souverain, elle dit à haute voix afin que tout le peuple l’entendit :

— Quoi que j’aie fait, que ce soit bien ou mal, le roi n’en est point coupable. Il a recueilli le fruit et l’éclat de mes victoires ; j’en désire pour moi seule la honte et les souffrances.

C’est ainsi que la Pucelle parla en face de la mort. Elle demanda pardon au ciel pour ceux qui lui avaient fait une si odieuse injustice, qui avaient tourmenté son cœur et maltraité son corps. Ces solennelles et belles paroles déchirèrent tous les cœurs comme une épée. Et ses amis comme ses ennemis, les juges eux-mêmes, commencèrent à pleurer à chaudes larmes. Aussi, ce fut là la plus magnifique et la plus éclatante victoire que Jeanne eût remportée. Elle se trouvait là, debout sur le bûcher, dominant ses ennemis, sans colère et sans haine et revêtue de tout l’éclat d’une âme pure et sainte, comme saint Michel tenant à ses pieds le dragon infernal. Ce fut un moment bien plus glorieux que celui où, suivie des plus intrépides chevaliers, au bruit des trompettes et aux acclamations de tout un peuple, elle planta sa bannière triomphante sur les remparts délivrés d’Orléans et fut saluée comme l’héroïne de ce jour et comme le bras qui avait sauvé la France. Alors coulait le sang de ses ennemis, et maintenant coulaient les larmes des vainqueurs sur leur victime vaincue et condamnée à la mort la plus horrible.

Elle pria ainsi pendant une demi-heure. Alors Pierre Cauchon donna lecture de la sentence qui la condamnait comme une relapse, qui, après avoir abjuré, d’un cœur faux et hypocrite, ses erreurs, ses crimes, son idolâtrie et son pacte avec le démon, s’était parjurée et rendue coupable plus que jamais par sa rechute.

— C’est pourquoi, dit-il, nous, juge légitime, après mûre délibération et assisté du conseil de plusieurs hommes sages et expérimentés, nous te déclarons, par le présent jugement, relapse et hérétique ; nous déclarons que tu es un membre corrompu, et 224comme telle, exclue et repoussée de l’Église afin que tu ne corrompes les autres ; nous te livrons à la justice séculière, en la priant d’être indulgente envers toi, de modifier à ton égard son jugement de façon à ne pas mutiler ton corps, et de te permettre d’approcher du Saint-Sacrement de la pénitence si tu te montres disposée à un vrai repentir.

D’après les anciennes lois de l’Église, qui défendait au pouvoir ecclésiastique de répandre le sang, Jeanne devait dès lors être abandonnée à l’autorité séculière. Il y avait lieu de croire qu’alors cette autorité eût examiné à son tour jusqu’à quel point ses lois avaient été enfreintes par l’accusée, afin de voir si elle était digne de l’indulgence recommandée par l’évêque. Mais rien de tout cela ne se fit. Et ce fut, à la vérité, un abus ordinaire qui s’était introduit dans la manière de procéder en matière de foi. La justice séculière ne prononça pas même de sentence, et Jeanne fut ainsi, sans aucune forme de procès, remise au bourreau qui se tenait prêt à faire son office.

Jeanne demanda la croix pour se fortifier dans cette dernière lutte. Un Anglais compatissant en fit une de deux bâtons et la lui donna. Jeanne la prit dévotement et la fixa dans sa robe devant sa poitrine. Elle ne cessa de la couvrir de baisers et d’implorer avec des larmes l’assistance du Sauveur qui avait innocemment souffert la lamentable agonie de la Croix. Alors elle pria le frère Isambert et l’huissier d’apporter la croix de l’église voisine et de la tenir constamment levée devant ses jeux, afin qu’elle pût, jusqu’au moment de la mort, regarder l’image crucifiée du Sauveur. Quand le prêtre de la paroisse la lui apporta, elle la tint longtemps embrassée en la couvrant de larmes et en se recommandant à la miséricorde de Dieu, au saint archange Michel, et à sa conductrice sainte Catherine.

Mais les soldats furieux commencèrent à s’impatienter de ce long délai. Ils demandèrent qu’on la leur livrât et s’écrièrent en menaçant l’huissier qui la consolait sur l’échafaud :

— Allons, prêtres, voulez-vous nous faire dîner ici ?

Avec ces menaces turbulentes et orageuses, ils la livrèrent au bourreau en lui disant : Fais ton devoir, sans que le juge séculier qui se trouvait présent avec son vicaire sur l’un des échafauds, eût prononcé la moindre sentence.

Alors deux valets du bourreau s’avancèrent vers elle pour la conduire au bas de l’échafaud. Elle embrassa, une dernière fois, la croix et salua les assistants. Puis, accompagnée de frère Martin, elle descendit de l’échafaud. Plusieurs gens de guerre 225anglais la suivirent et la traînèrent sur le bûcher. Cependant elle ne cessait d’invoquer d’une voix lamentable le saint nom de Jésus et elle s’écria douloureusement :

— Rouen ! Rouen ! tu seras ma dernière demeure !

Ces plaintes retentirent aux oreilles des assesseurs de la justice comme leur propre condamnation, et ils quittèrent, pleins d’horreur, le lieu du supplice qui était à leurs yeux un lieu de crime aussi. Et, en réalité, ce fait parle plus haut que toutes les paroles, et il est d’autant plus significatif qu’en ce temps de longues et sanglantes guerres civiles, le cœur des hommes s’était habitué et endurci aux crimes les plus effroyables.

Puis, selon l’usage, on lui mit sur la tête une mitre sur laquelle étaient écrits ses prétendus crimes. En outre, un écriteau fut placé au-dessus du poteau auquel on devait la lier, et le peuple y lisait tous les forfaits abominables sur lesquels on avait basé son injuste condamnation.

Ensuite la Pucelle fut conduite sur le bûcher où on l’attacha au poteau. À côté d’elle se tenait le frère dominicain, Martin Ladvenu, qui, en vrai ministre du Seigneur, lui prodiguait les saintes et suprêmes consolations. Déjà les flammes jaillissaient de toutes parts et le frère ne quittait pas le bûcher, sans s’inquiéter pour lui-même et ne songeant qu’à l’âme de celle que Dieu l’avait chargé d’assister et de protéger. Mais Jeanne trouva encore assez de force, en cet instant fatal, pour l’avertir que la flamme le menaçait et qu’il eût à se retirer. Ainsi la mort, qui dévorait déjà les vêtements de l’infortunée, ne put ébranler son courage ferme et héroïque ni l’empêcher de songer à un autre, en un moment où d’autres n’ont pas souvent la force de songer à eux-mêmes. Jeanne supplia le prêtre de descendre du bûcher, et le pria de tenir la croix levée devant elle et de continuer à l’exhorter à haute voix et à la fortifier dans la douleur.

Alors Pierre Cauchon s’approcha une dernière fois. Et Jeanne, qui avait pardonné à tous ses ennemis, et que les flammes enveloppaient déjà, dit ces dernières paroles, qui firent sortir de son sommeil de mort ce juge oublieux du Ciel et lui rappelèrent hautement son crime :

— Hélas ! je meurs par vous ! Car, si vous m’aviez mise dans une prison ecclésiastique, au lieu de me livrer à mes mortels ennemis, je ne serai pas ici. Ah ! Rouen, j’ai grand-peur que tu ne souffres de ma mort !

Jusqu’au dernier moment elle rendit grâce à la miséricorde de Dieu, qui, par elle, était descendue sur la France, disant que c’était de ce Dieu miséricordieux qu’elle avait reçu sa mission et que tout ce qu’elle avait fait elle l’avait accompli par l’ordre de Dieu.

226Tous ceux qui entendirent la Pucelle, au milieu des flammes, protester encore de son innocence, et qui la virent à peine âgée de dix-neuf ans et à la fleur de la vie, supporter avec un si héroïque courage les tourments les plus affreux et recevoir cette mort horrible, les Français et les Anglais, les juges et le peuple, furent saisis de la plus grande compassion et répandirent des larmes sur sa cruelle destinée. Un des assesseurs, Jean Fabry, témoigna plus tard qu’il ne croyait pas qu’il se fût trouvé au monde un homme qui n’eût pas été ému jusqu’aux larmes par ce douloureux spectacle. Lui-même ne put le supporter et se retira avec attendrissement. L’émotion de l’évêque de Boulogne [de Thérouanne] surtout éclata si hautement et avec tant de force qu’il attira sur lui les yeux de tous les assistants. Plusieurs murmurèrent involontairement d’une si grande injustice et manifestèrent combien ils étaient mécontents que Rouen fût le théâtre d’une exécution si odieuse.

Pourtant il y eut plusieurs gens de guerre anglais qui montrèrent un endurcissement de cœur et une haine tels, qu’ils en rirent avec une joie infernale. Plusieurs autres Anglais, au contraire, louèrent Dieu et le remercièrent de leur avoir fait la grâce d’assister à une mort si belle et si chrétienne. Eux, les ennemis et les persécuteurs de la Pucelle, furent forcés de lui rendre justice au moment de sa mort qu’eux-mêmes avaient tant précipitée par leur fureur.

Quand le bourreau alluma le bûcher et que Jeanne vit monter les flammes autour d’elle, elle s’écria à haute voix :

— Jésus !

Mais le bûcher était si élevé, que le feu ne monta qu’avec peine et lentement. De sorte qu’il se passa quelque temps avant qu’elle en fût entièrement enveloppée. Aussi, le bourreau, qui eût volontiers abrégé les souffrances de l’infortunée, fut pris lui-même de la plus profonde compassion.

Lorsqu’enfin la fumée et les flammes entourèrent de toutes parts la malheureuse, elle demanda encore qu’on lui jetât de l’eau bénite, et pour la dernière fois elle invoqua le secours de l’archange Michel et des autres saints et remercia Dieu de toutes les bontés qu’il avait eues pour elle. Presque aussitôt les flammes la saisirent et elle pencha sa tête mourante, en prononçant, d’une voix si haute et si intelligible que tous les assistants l’entendirent, ce nom sacré : Jésus ! Jésus ! Jésus ! qui monta du bûcher vers le Ciel.

Ce nom, symbole de l’éternel amour, avec lequel, en mourant, elle salua la terre et le ciel, retentit au fond des cœurs même les 227plus endurcis. Ils se trouvait près du bûcher un Anglais qui, dans sa haine farouche, avait juré de porter de sa propre main un fagot au bûcher, où l’ennemie maudite de son pays devait être brûlée. Au moment où il accomplissait son horrible serment, il entendit le dernier cri de la mourante. Sa tête se troubla aussitôt ; et, croyant voir une colombe blanche s’élever du milieu des flammes vers le Ciel, il fut saisi d’une si grande terreur qu’il tomba sans connaissance. Les assistants durent l’emporter et il ne revint à lui que longtemps après. Mais son cœur ne lui laissa point de repos, jusqu’à ce qu’il se fût confessé, le même jour, à frère Isambert et qu’il eût témoigné son repentir de ce qu’il avait voulu faire à la Pucelle. Beaucoup d’autres prétendirent avoir vu rayonner le nom de Jésus dans les flammes.

Quand Jeanne fut toute brûlée et qu’elle se trouva morte, debout encore au poteau, les Anglais firent un moment écarter les flammes, afin que le peuple pût se convaincre qu’elle était réellement morte et que personne ne pût dire qu’elle était échappée d’une manière miraculeuse. Alors il arriva une chose étrange. Quelque quantité d’huile, de soufre et de charbon que le bourreau jetât sur le cœur et sur les entrailles de la Pucelle, le feu refusait d’entamer le cœur. Le bourreau lui-même le déclara sous serment et en fut saisi d’une grande épouvante, comme si un miracle se fût opéré devant lui.

C’est pourquoi le cardinal d’Angleterre fit jeter dans la Seine le cœur et les cendres et tout ce qui restait de la morte, afin qu’il n’en demeurât rien que le peuple pût honorer.

Telle fut la fin de la Pucelle d’Orléans. C’est ainsi qu’elle mourut, cette héroïne qui s’était sacrifiée pour la France et à laquelle le peuple devait de n’être point effacé de la liste des nations.

Si d’indignes serviteurs de l’Église l’avaient, en trahissant l’Église et leur divin Maître, livrée au bûcher, elle n’en resta pas moins fermement attachée à la religion et n’attribua point à Dieu la faute de ses indignes serviteurs. Elle ne détourna pas un seul moment son cœur de sa patrie, bien que les chevaliers français l’eussent abandonnée à son sort, et elle garda jusqu’à la fin une fidélité inviolable à son roi, malgré son ingratitude. Aussi, nous pouvons la donner, elle, comme un exemple éclatant d’héroïsme, et sa mort, comme une mort glorieuse et vraiment chrétienne.

Le 30 mai 1831, il y eut précisément quatre siècles qu’elle subit ainsi, au vieux marché de Rouen, pour prouver sa mission divine, la mort du bûcher, à la grande terreur de ses juges iniques et à l’édification du peuple. Et ce fut juste trois mois après 228qu’elle eut dit à ses juges, comme eux-mêmes l’ont consigné par écrit pour la postérité, ces paroles mémorables :

— Demandez-moi, quand trois mois seront écoulés, si je serai délivrée ; mes saintes m’ont fait une promesse, mais ne me demandez qu’après trois mois ce qu’elles m’ont promis. Elles m’ont dit d’avoir bon courage, qu’un secours me viendrait et que je serais délivrée par une grande victoire, que je ne devais pas avoir peur du martyre et que je serais enfin admise au paradis de Dieu.

Les juges eux-mêmes durent convenir, à l’heure de sa mort, qu’elle avait dit vrai en cela. Beaucoup dirent qu’elle était morte comme une martyre pour son roi et que sa mort avait été chrétienne et sainte. Un secrétaire du roi d’Angleterre, Jean Tressart s’écriait, en revenant tout triste de cette exécution :

— Ah ! nous sommes perdus. On vient de brûler une sainte dont l’âme est entre les mains de Dieu.

Le même jour, le bourreau, saisi de remords, vint, comme un désespéré, trouver frère Martin. Il craignait de ne jamais obtenir le pardon de Dieu pour ce qu’il avait fait à cette sainte fille, et disait que jamais une exécution ne lui avait été aussi douloureuse que celle-ci. Aussi, il n’eut de repos que lorsqu’il se fut confessé au frère.

Il en fut de même du greffier Guillaume Manchon, qui, selon son propre témoignage, fut tellement frappé de cette exécution, que pendant un mois tout entier il ne put se remettre de son saisissement.

— Jamais dit-il dans son-témoignage, je ne vis un chrétien montrer un aussi grand repentir à l’heure de la mort, jamais je n’ai autant pleuré pour aucune chose qui me soit arrivée à moi-même, et même, un mois après je ne pus trouver de repos ; c’est pourquoi j’achetai pour une partie de l’argent que j’avais gagné à ce procès, un petit missel, afin de prier pour elle.

— Plût à Dieu, disait avec des larmes amères Jean d’Espe [Jean Alespée], chanoine de Rouen, que mon âme fût où est la sienne.

Chapitre XXXIII
Comment justice fut faite à la Pucelle et comment sa mémoire vint en grand honneur

Comme le peuple murmurait que Jeanne avait été mise à mort par la haine des Anglais, victime innocente de leur fureur contre la France, les juges, craignant quelque information future du 229procès, se firent donner au nom du roi d’Angleterre un acte en vertu duquel ils ne pussent à l’avenir être inquiétés à ce sujet ni par le pape ni par quelque concile général. On envoya, en outre, à l’empereur, à tous les princes de la chrétienté et aux villes de France une lettre pour leur exposer comment il avait été procédé contre Jeanne, mais avec le même esprit de mensonge dont on s’était servi pendant toute l’instruction. Celui qui se hasardait de dire un mot de l’injustice avec laquelle on avait agi, était puni avec une grande sévérité. Mais la destinée qui frappa tous ceux qui avaient conduit cette odieuse affaire, excita dans l’esprit de beaucoup de gens la conviction que Dieu, le souverain juge, voulait appeler devant son propre tribunal ceux qui avaient de cette manière voulu se soustraire à la justice humaine. On dit de Pierre Cauchon qu’il tomba mort subitement, en 1442, entre les mains mêmes de son barbier. La Pucelle lui avait dit : Je ne sais si vous êtes mon juge ou non ; mais gardez-vous de juger injustement et de vous mettre en grand danger. Je vous en avertis, afin que, si Notre Seigneur vous punit, j’aie accompli mon devoir et vous aie averti. Le cruel et méchant accusateur Estivet fut trouvé mort sur un fumier à Rouen. L’Oyseleur mourut de même subitement dans une église à Bâle. Et Nicolas Midy, qui avait tenu le sermon avant l’exécution de Jeanne, fut misérablement enlevé, peu de jours après la fin tragique de la Pucelle, par une des plus cruelles maladies de cette époque. C’est ainsi que finirent ceux auxquels la Pucelle avait dit ces prophétiques paroles :

— Vous ne me ferez pas à moi ce que vous dites, sans que votre âme et votre corps n’en soient mis en péril.

Ce qu’elle avait prédit aux Anglais, dans sa captivité et presque en face du bûcher, de la destruction de leur puissance en France s’accomplit aussi de tout point.

— Avant que six années soient écoulées, avait-elle dit, les Anglais perdront un gage de leur puissance autrement important que la ville d’Orléans.

Ce fut à peu près vers cette époque, c’est-à-dire en 1436, que Paris, la capitale de la France, retomba au pouvoir du roi. Et quand, au son des trompettes et à la tête de sa chevalerie, il fit en 1437 son entrée en cette ville, qui naguère le reçut d’une manière si hostile avec les boulets de ses canons et dans les fossés de laquelle la Pucelle avait été blessée, cette prophétie qu’elle avait faite aux Anglais par son héraut, s’accomplit :

— Le roi entrera à Paris en bonne compagnie.

En 1449 Rouen fut repris par l’armée royale, qui se trouva bientôt maîtresse aussi de toute la Normandie et de toute la Guyenne. Et, lorsqu’enfin en 1458 [en réalité 1558, l’erreur est dans l’édition originale] le drapeau des lis 230flotta sur Calais, le premier et le dernier boulevard des Anglais, ces paroles que la prisonnière avait dites dans son cachot à Rouen, se trouvèrent vérifiées :

— Les Anglais perdront tout en France.

Mais le moment aussi devait venir où l’on rendrait à sa mémoire la justice qu’on lui avait refusée pendant sa vie. Ce fut le roi Charles qui accomplit ce devoir sacré qu’il avait négligé si longtemps. Car s’il avait rempli, avant qu’elle ne fut mise à mort, ce que l’honneur et la reconnaissance exigeaient, il eût peut-être sauvé celle à laquelle il devait sa couronne, et qui tomba pour lui dans les fers et expira dans le feu d’un bûcher. Maintenant il ne lui restait plus qu’à remettre en honneur la mémoire de la morte. L’instruction qu’il ordonna à cet effet, fut conduite avec tant de conscience, avec une impartialité si sévère, que personne, pas même les ennemis les plus acharnés de la Pucelle, n’ont entrepris d’attaquer de jugement de réhabilitation. Les juges eux-mêmes ont conservé les actes de ce nouveau procès, afin que la postérité pût se convaincre par ses propres yeux de l’esprit d’équité et de justice avec lequel il fut conduit, et s’assurer qu’ils n’avaient eu en vue aucun but terrestre, mais Dieu seul et la justice.

La première audition des témoins eut lieu, en 1449, par ordre du roi, à Rouen, après que cette ville fut retombée au pouvoir du souverain légitime. Ému des plaintes nombreuses des habitants sur l’injustice dont leur ville avait été souillée, le cardinal évêque de Rouen institua une nouvelle information. Sur la prière de la famille de Jeanne, le pape Calixte II donna, en 1455, un bref par lequel il chargea l’archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Coutances et l’inquisiteur d’examiner le procès, d’entendre les deux partis et de prononcer selon la justice et l’équité.

Le 17 novembre 1455, la mère de la Pucelle, ses deux frères et ses parents se présentèrent devant les juges et demandèrent, en larmes et avec soumission, justice pour leur enfant innocente, si cruellement mise à mort, qu’ils avaient élevée dans la crainte de Dieu, et que les ennemis, par haine contre le roi, avaient condamnée comme hérétique, contrairement à la conscience et à la justice. Alors commença l’instruction, et l’on entendit à Rouen, à Lyon, à Domrémy, à Orléans et à Paris, les témoins, tant sur la vie et sur les actes de la Pucelle, que sur son procès et sur sa mort. Les témoignages, au nombre de quarante-quatre [cent quarante-quatre (hundert und vier und vierzig) dans l’édition originale] et qui nous ont été conservés jusqu’à ce jour, furent fournis aussi bien par les plus nobles princes de la France, les plus braves chevaliers et les plus célèbres capitaines, que par les pauvres gens de Domrémy. 231Ensuite ces actes réunis furent soumis par les juges à l’avis des jurisconsultes et des savants. Puis, avec l’aide des docteurs, ils examinèrent de nouveau le procès : et ce ne fut qu’après le plus mûr examen qu’ils prononcèrent leur jugement. Alors, l’injustice et l’iniquité qui avaient été commises envers la Pucelle, leur apparurent dans tout leur jour. Ils virent tout ce qu’on avait omis, dénaturé, faussé, ajouté et retranché dans tous les actes de cette odieuse affaire ; que la Pucelle avait été effrayée par des menaces et par la violence, et maltraitée de toutes les manières, et qu’on n’avait observé aucune des règles de la justice. Aussi ils résolurent de déclarer nul tout le premier procès. Quant à ce qui concernait les apparitions de Jeanne, ils furent d’avis, que, si les signes nécessaires pour être jugé digne d’un pareil don de visions étaient réels, ceux qu’on avait remarqués dans la Pucelle étaient tels, qu’il n’y avait rien qui rendit les apparitions impossibles. Car sa vie pieuse et innocente, la promesse qu’elle avait faite et si sévèrement observée de se conserver pure, les grands malheurs où se trouvait la France et qui ne pouvaient être réparés que par l’intervention de la miséricorde divine, étaient autant de raisons plausibles de croire à la réalité et à la vérité de ses apparitions et de sa mission divine. Ils alléguaient encore les prédictions qu’elle avait faites sur des choses futures et humainement impossibles à prévoir et qui s’étaient si exactement accomplies, qu’elle n’aurait pas pu les imaginer. Enfin, elle s’était réellement soumise à l’Église, et l’abjuration qu’elle avait faite, lui avait été arrachée par la violence.

Le jugement fut prononcé, le 7 juillet 1456, par l’archevêque de Reims, au palais épiscopal à Rouen, dans une assemblée solennelle, en présence de la mère et des frères de Jeanne. Il rendait compte de toute la marche suivie dans l’information, puis développait les motifs et les considérants sur lesquels on s’appuyait ; enfin il déclarait que les douze articles, qui avaient formé la base du premier procès, étaient faux, calomniateurs, frauduleusement dénaturés et contraires à la vérité, et qu’ainsi ils devaient être regardés par la justice comme nuls et sans valeur.

Par ces motifs, continue cet acte mémorable, nous, assis dans notre tribunal et n’ayant en vue que Dieu et la vérité, nous déclarons et proclamons selon la loi, par notre présent jugement final, que ledit procès et ses jugements sont pleins de faussetés, de calomnies, de méchanceté, de contradiction et de fautes évidentes en droit au fond, nous les déclarons nuls, sans effet et sans valeur, comme aussi l’abjuration et ses conséquences ; 232ainsi nous les annulons et les cassons, et déclarons ladite Jeanne, aussi bien que les demandeurs et ses alliés et parents, purs et libres de tout blâme et de tout reproche à l’égard de ladite leur parente et alliée. Ordonnons que notre présent jugement sera incontinent publié solennellement en deux endroits différents de cette ville, d’abord, aujourd’hui au cimetière de Saint-Ouen, après une procession générale et un sermon, ensuite demain sur le vieux marché à l’endroit même où ladite Jeanne fut si cruellement et si horriblement brûlée et étouffée, et où il sera tenu un sermon solennel et érigé une croix en souvenir de la morte et en perpétuelle mémoire du salut de son âme et de celles de tous les morts. En outre, ordonnons que ce jugement sera solennellement publié en d’autres places et villes de ce royaume où nous le jugerons convenable, pour perpétuel souvenir, nous réservant de décider ultérieurement ce qu’il nous semblera bon d’ordonner en cette affaire.

Ainsi fut placée sur sa tombe, comme un signe expiatoire de la justice, la croix devant laquelle elle s’était agenouillée dans son enfance, qu’elle avait portée dans la bataille et qu’elle n’avait quittée des yeux que lorsque la mort vint les lui fermer. Depuis, quatre siècles se sont écoulés et bien des générations ont passé. Mais le souvenir de la Pucelle et de sa vie héroïque et glorieuse ne s’est point effacé de la mémoire du peuple reconnaissant. Il brille, comme une étoile rayonnante, au ciel des temps passés, signe merveilleux de la miséricorde du Seigneur, exemple magnifique de la confiance humaine dans le secours de Dieu, d’inaltérable fidélité au roi et à la patrie, et d’amour charitable et compatissant pour les hommes. Aussi, plus d’une couronne de fleurs a été suspendue à sa croix, et plus d’un hommage a été rendu à son souvenir dans sa patrie et dans les pays étrangers.

On conserve encore aujourd’hui un grand nombre de manuscrits des actes de ces deux procès. On en connaît plusieurs qui sont d’une forme entièrement antique et qui ont été certifiés conformes et paraphés par les notaires. Ils se trouvent à la Bibliothèque Royale à Paris, au dépôt des Chartes, au Vatican à Rome, aux bibliothèques d’Orléans, de Cambridge, de Dijon, de Genève, et de Munich. Nous possédons, en outre, les écrits d’un grand nombre de contemporains de la Pucelle, qui ont en partie enregistré, au jour et au lieu même où les choses se passèrent, tout ce qu’ils voyaient et entendaient. Car, au temps de Charles VII, à cette époque si féconde en événements, où la couronne de France, si profondément déchue, dut relever son pays et son indépendance 233par tant d’efforts héroïques, plus d’un témoin de ces mémorables et grands événements tint à les consigner sur le papier. C’est ainsi que nous est parvenue sur Jeanne et sur son temps une grande collection de chroniques et de mémoires. Enfin, la postérité a trouvé, sous plus d’un rapport, la merveilleuse histoire de la Pucelle plus digne que toute autre de son attention et d’un examen approfondi. Toutes les conditions et tous les états y ont trouvé matière à méditation. Aussi les hommes qui cultivèrent les branches les plus diverses de la science humaine, ont écrit sur cette héroïne chrétienne et l’ont célébrée dans leurs ouvrages, les historiens et les romanciers, les théologiens et les philosophes, les jurisconsultes, les tacticiens et les auteurs politiques, les généalogistes et les écrivains héraldiques, les orateurs, les prédicateurs, les poètes épiques et dramatiques, les magnétiseurs, les démonologues et les amateurs de la sorcellerie, les chanteurs publics, les encyclopédistes, les journalistes et les critiques. Un auteur français a formé une liste de plus de quatre cents ouvrages relatifs à la Pucelle, et qui donnent en partie son histoire complète, en partie en abrégé. On pourrait agrandir cette liste d’un bon nombre de livres qui s’y trouvent omis. En sorte que l’on aurait plus d’un ouvrage pour chaque année qui s’est écoulée depuis la mort de Jeanne. Cependant les deux livres qui ont mis à profit les sources de sa biographie de la manière la plus large et la plus approfondie sont, d’abord la belle dissertation de De L’Averdy qui se trouve au troisième volume des Notices et extraits des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi et qui offre avec de grands détails les deux procès, ensuite l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, par Lebrun des Charmettes. Ces deux livres nous ont servi de guide, et nous les avons mis à contribution chaque fois que nous n’avions pas à la main les sources mêmes que nous devions consulter.

Combien Jeanne fut généralement connue et estimée, même dans les pays étrangers, des le moment de son apparition, nous le voyons dans les comptes de la ville de Ratisbonne, en 1430, époque où elle reçut l’empereur Sigismond. On y lit ce qui suit :

Item, nous avons payé 24 deniers pour voir le tableau qui représente le combat de la Pucelle de France.

Les habitants reconnaissants d’Orléans lui élevèrent, sur leur pont, un monument en bronze, deux années après le jugement de sa justification. On y voyait la mère des douleurs assise sons la croix et ayant sur ses genoux le corps du Sauveur. À ses pieds étaient agenouillés Charles VII et la Pucelle. En souvenir de 234l’érection de se monument, on frappa une médaille avec cette inscription : A Domino factum est istud, ce qui signifie : Ceci s’est fait par le Seigneur. Autour on lisait ces mots : Les bourgeois reconnaissants d’Orléans ont fait ériger ce monument après la délivrance de leur ville. Dans les guerres de religion en 1567, il fut renversé ; mais on le rétablit trois années après. La révolution française en fit des canons. Mais en 1805 la munificence de la ville éleva un monument nouveau qui représentait la Pucelle tenant sa bannière à la main. On frappa, à cette occasion, une médaille dont un côté représentait Jeanne, l’autre Napoléon premier consul. La mère et, après sa mort, le frère de la Pucelle obtinrent une pension. Le dernier descendant mâle de sa famille étant mort le 29 juin 1760, la pension qu’il tirait du roi, comme sorti de la famille de la libératrice du royaume, cessa aussi d’être payée. On montre encore aujourd’hui dans l’église de Domrémy la tombe des Dulis ; elle a fait surnommer la chapelle où elle est placée, la chapelle de Notre-Dame de la Pucelle. Au même village il se trouve aussi un chemin, une source et un vignoble qui portent encore le nom de notre héroïne. Et quand la garde nationale de Vaucouleurs se souleva contre la tyrannie de la révolution, elle prit pour armes le blason des Dulis.

La procession, que la Pucelle tint à Orléans avec les chevaliers et les bourgeois, le 8 mai 1429, pour demander au ciel la délivrance de la ville, se tient encore tous les ans en grande solennité. Cette fête commence par une messe solennelle dans la cathédrale et par un sermon qui rappelle au peuple la détresse de la ville et sa délivrance miraculeuse par la grâce de Dieu et par la main de la Pucelle. Ensuite, la procession va visiter, en chantant des hymnes et des prières, tous les lieux où les ancêtres avaient eu à combattre les Anglais. Et pendant tout ce temps, résonne alternativement la cloche d’alarme, le bruit des canons et celui des trompettes. Un jeune enfant représente en cette fête la Pucelle, selon l’ancienne tradition, et accompagne la procession, revêtu d’un costume du XVe siècle, l’épée au côté et la bannière à la main. En souvenir des souffrances de Jeanne dans sa captivité et pour montrer qu’elle ne marchait pas avec moins de courage dans la voie de douleur que dans celle de la prospérité, on charge aussi pendant quelque temps cet enfant de chaînes. Le lendemain est consacré à la mémoire de celle qui n’eut point le bonheur d’être témoin de la victoire et de la délivrance du pays, mais qui tomba dans la lutte pour son roi et pour sa patrie ; 235et on dit une messe solennelle pour le repos de l’âme de l’héroïne. Le cardinal d’Estouteville et, après lui, trois autres évêques, dans l’intention de rendre plus magnifique cette belle fête, ont accordé une indulgence plénière à tous ceux qui, après s’être dévotement confessés, approchent de la sainte table, en ce jour de joie, devenu ainsi pour eux un jour de grâce aussi.

Le roi Charles VII fit construire, à Rouen, à l’endroit même où avait été dressé le bûcher qui dévora la pauvre Jeanne, une fontaine de pierre. Au-dessus s’élevait une croix, au pied de laquelle on voyait la Pucelle avec plusieurs autres figures de femmes célèbres. En 1755 ce monument se trouva tellement dégradé par le temps, qu’on dut le rétablir, mais dans une autre forme. La révolution voulut aussi le détruire, mais le bourgmestre le sauva en alléguant que, Jeanne ayant appartenu au tiers-état, il fallait conserver la fontaine élevée à sa mémoire.

À une époque plus rapprochée de nous, la reconnaissance des rois de France et du peuple érigea un troisième monument à la mémoire de la Pucelle, à Domrémy, son village natal. En 1819, le département des Vosges acheta la petite maison des parents de Jeanne à Domrémy. Elle appartenait à un dragon nommé Gérardin. Bien qu’un étranger lui eût vainement offert six mille francs de la vieille statue en pierre de la Pucelle qui était placée au-dessus de la porte, il vendit la maison pour deux mille cinq cents francs au département, afin que son pays pût conserver un aussi glorieux souvenir. La ville d’Orléans, pour reconnaître le noble désintéressement du dragon, frappa une médaille en son honneur. Louis XVIII fit construire, dans le voisinage de la petite maison, une école gratuite pour les jeunes filles de Domrémy, de Greux et des villages environnants et fonda une rente au moyen de laquelle une sœur de la Miséricorde pût être entretenue comme institutrice de ces enfants. Ainsi, grâce à cette belle institution, le souvenir de Jeanne d’Arc est encore aujourd’hui une source féconde de bienfaits pour le lieu de sa naissance ; et Louis XVIII s’acquitta de cette manière de la dette contractée, à Château-Thierry, par son ancêtre Charles VII envers la Pucelle, c’est-à-dire en libérant le lieu natal de la libératrice de la France de toutes tailles et gabelles, comme il en resta réellement affranchi jusqu’aux jours de la révolution. Outre l’école qu’il institua, Louis XVIII fit ériger devant l’église de Domrémy un monument avec le buste de la Pucelle en pierre.

Le 10 septembre 1820 l’inauguration se fit en grande solennité, et, outre les députés des villes du département des Vosges, 236Orléans y envoya plusieurs de ses bourgeois les plus considérés pour assister à cette fête de son héroïne. Un descendant de la famille de Jeanne par les femmes, y fut aussi présent et tint un discours en son honneur.

À cette fête touchante, le curé de la paroisse bénit une bannière faite à l’exemple de celle que Jeanne avait portée dans ses batailles. Et entre autres paroles qu’adressa le vénérable prêtre à ceux qui la portaient, il leur dit :

— Ayez la foi et la piété de la Pucelle ; cherchez comme elle à vous rendre dignes de la grâce de Dieu, et vous pourrez toujours, comme elle, compter sur l’appui et sur le secours de la main du Seigneur. Jamais il n’abandonna celle qui, dans la pureté de son cœur, avait pris vers lui son recours. Si un jour la paix était troublée et que cette bannière, qui est maintenant un signe solennel de victoire, dût flotter sur le champ de bataille, rappelez-vous et répétez à vos frères d’armes cette haute et belle leçon que l’héroïne nous donna, à savoir que nous ne devons chercher la victoire que dans le seul secours de Dieu.

Telles sont les paroles que le pasteur de Domrémy prononça dans l’église devant l’autel. Et ce qu’il dit là aux Français, nous pouvons aussi nous le redire à nous. Car la Pucelle n’a pas triomphé et souffert pour la France seulement ; elle a souffert et triomphe pour tous les peuples. L’image de cette humble bergère, avec sa bannière et son épée, avec son lis emblème poétique de sa pureté, avec sa couronne de victoire et de martyre, entourée de ses saintes, brille comme un signe rayonnant dans les livres de l’histoire du passé, pour instruire les temps futurs, pour les consoler et leur fournir la preuve que la puissance et l’intelligence des hommes ne peuvent commander, selon la fantaisie de leurs passions, les destinées des royaumes et des peuples ; mais que le sort des peuples et des royaumes est déposé dans une main plus haute, dont la justice punit l’orgueil, dont la miséricorde écoute la prière des opprimés et dont la sagesse gouverne les nations.

Il est vrai qu’une mort douloureuse fut la récompense que la Pucelle obtint du monde pour les grands services qu’elle lui rendit ; mais l’héroïne obtint ainsi la couronne que les saintes lui promirent dans sa captivité. Bien qu’elle ne les comprit pas elle-même, ce miracle nous a été confirmé par l’examen du procès. Car, non comme plusieurs historiens, éloignés d’elle par le temps et par le lieux, nous le racontent, mais comme elle vécut sur la terre et comme cent douze témoins oculaires l’affirmèrent 237sous serment, — elle nous apparaît, au village natal et parmi les pauvres gens de la campagne, comme une enfant pleine de douceur, d’affabilité et de soumission ; dans les batailles et parmi les chevaliers, elle est l’image du plus intrépide et du plus héroïque courage, de la douceur la plus charitable et la plus miséricordieuse, et de la chasteté la plus sévère ; au jour de la victoire, à Reims, devant le roi et les grands du royaume, elle est le modèle de l’humilité ; enfin, dans ses souffrances, devant ses juges et dans les fers aussi bien que sur le bûcher de Rouen, elle offre l’exemple le plus beau de la patience, du pardon, de la charité, et de la fidélité la plus inébranlable à son roi ; et toujours, dans tous les actes de sa vie terrestre, elle se présente comme une âme pure et entièrement dévouée et soumise à Dieu. C’est pourquoi puissent tous les yeux se lever sur cette figure sainte et les cœurs se laisser pénétrer de son éclat. Ainsi son souvenir sera une source constante de grâce, comme son triomphe le fut pour la France, et comme l’hommage reconnaissant de la postérité le fut pendant quatre siècles et l’est encore aujourd’hui pour le lieu de sa naissance.

L’antiquité grecque et romaine a inscrit sur les livres de l’histoire bien des noms grands et illustres ; des noms de héros qui sacrifièrent, en riant, leur vie pour l’honneur et pour la gloire de leur patrie à laquelle ils soumirent des peuples et des royaumes et dont ils ornèrent le front de lauriers ensanglantés ; ou d’autres qui offrirent avec joie leur poitrine aux traits destinés au cœur de leurs concitoyens et s’enterrèrent glorieusement sous des ruines croulantes. Mais pourrait-elle citer un seul héros, comme la Pucelle, qui ne porta point l’épée pour son propre honneur ou pour les vanités de la terre, mais pour l’honneur de Dieu seul et pour le service de l’Éternel ; qui, sur le champ de bataille, ne regarda jamais avec fierté son épée, mais toujours avec humilité le Seigneur et avec pitié son ennemi ; qui, s’estimant indigne de la couronne de laurier, la déposa sur l’autel et donna ainsi dans les choses vaines et périssables un témoignage des choses impérissables et éternelles ?

La France reconnaissante, assigna autrefois à son brave chevalier Du Guesclin le surnom glorieux d’Épée de la France. Le surnom qui convient à la pieuse héroïne, à Jeanne la Pucelle, est celui d’Épée de Dieu.

Fin.

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