J.-B.-P. Jollois  : Histoire du siège d’Orléans (1833)

Événements du siège

47Chapitre second
Événements du siège d’Orléans

1.
Introduction

Avant d’entreprendre de décrire le siège d’Orléans il est nécessaire de jeter un coup-d’œil rapide sur la suite des événements qui l’ont amené, et qui avaient réduit la France à cet état tellement désespéré qu’elle devait subir le joug de l’Angleterre si Orléans eût succombé. Les Anglais, en effet, se répandaient au-delà de la Loire. Il ne restait plus au roi qu’à se réfugier dans les montagnes de l’Auvergne et du Dauphiné, s’il les pouvait conserver.

Déjà vingt années s’étaient écoulées depuis la démence de Charles VI. Elles avaient été signalées par toutes sortes d’exactions et d’horreurs. Les princes du sang oncles du roi, son frère Louis, duc d’Orléans, la reine Isabelle et Jean-sans Peur, fils de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, s’étaient disputé le pouvoir et l’avaient successivement obtenu de la faiblesse du monarque dans les intervalles de ses moments lucides. On avait vu le meurtre du duc d’Orléans ordonné et exécuté (le 23 novembre 1407) avec une audace aussi extraordinaire que l’impunité que ce crime avait obtenue.

La France était partagée en deux partis, celui des Bourguignons et celui des Armagnacs. Le premier était dirigé par le duc de Bourgogne et le second par le comte d’Armagnac, beau-père du jeune duc d’Orléans. Le désordre était à son comble : mais durant ce temps l’Angleterre n’était pas restée oisive ; Henri IV qui la gouvernait alors mit toute sa politique à entretenir les divisions de la France, pour en tirer parti dans l’occasion. Il donnait tour-à-tour du secours à chacune des deux factions pour les maintenir à peu près en équilibre : le duc de Bourgogne osa le premier réclamer ouvertement et recevoir les secours des Anglais. Mais les Armagnacs, comme pour lui disputer cette ressource honteuse, souscrivirent avec les ennemis de la France des conditions avilissantes ; ils ne tirèrent cependant aucun fruit de tant de déshonneur, la France seule en fut la victime.

Henri IV meurt (le 20 mars 1413). Son successeur Henri V se dispose à recueillir les fruits de la politique de son père. Il avait fait ses préparatifs de longue main : il débarque en France en 1415 ; il débute par la bataille d’Azincourt, où périt l’élite de la noblesse française. On aurait pu croire que le désastre de cette journée allait 48réunir les partis dans l’intérêt commun ; il n’en fut rien, la division augmenta parmi les Français. Outre les deux partis principaux il s’en forma de secondaires.

Le comte d’Armagnac, assuré de l’appui du troisième fils du roi devenu dauphin par la mort de ses deux frères aînés, ne songe qu’à la conservation de son autorité. Pourvu qu’il se maintienne à Paris, il lui importe peu que les Anglais envahissent de toutes parts le territoire de la France ; revêtu de la dignité de connétable, il ne garde aucun ménagement avec la reine : cette princesse vivait dans un désordre public. Jusqu’alors ennemie déclarée de Jean-sans-Peur, elle changea tout-à-coup de sentiment et se ligua avec ce monstre pour se venger à la fois de son époux et de son fils. Elle était retenue prisonnière à Tours ; le duc de Bourgogne parvient à l’enlever. Elle reprend le titre de régente que, dans l’origine elle avait obtenu de Charles VI, et elle ose établir un parlement à Troyes.

Le duc de Bourgogne rentre bientôt dans Paris ; un massacre horrible signale son triomphe : la journée du 12 juin 1418 est écrite dans l’histoire en caractères de sang ; on massacra dans les prisons tout ce qui s’y trouvait d’Armagnacs, et le duc de Bourgogne vint consacrer par sa présence toutes ces atrocités.

Le jeune dauphin, depuis Charles VII, enlevé de son lit par Tanneguy-Duchâtel, n’avait dû la vie qu’au dévouement de ce serviteur fidèle. Suivi d’une grande partie du parlement, ce prince se retira vers la Loire et rallia autour de lui tous ceux qui purent échapper au fer des assassins.

Henri V ne manque pas une occasion aussi favorable à l’accomplissement de ses vues ambitieuses. Il ordonne de nouvelles levées et s’empare de toute la Normandie : Rouen résistait encore au vainqueur d’Azincourt. Après des efforts incroyables de constance et de valeur, cette ville envoya au roi des députés pour solliciter des secours ; mais ce fut en vain : il fallut céder à la nécessité et capituler. Henri V y fit son entrée le 19 janvier 1419.

La prise de Rouen entraîna la réduction d’un petit nombre de places qui n’avaient pas encore subi le joug.

Le 30 juillet 1419 le duc de Clarence surprit Pontoise et s’en empara par escalade. Cette nouvelle répandit la consternation dans la capitale.

Au milieu de si grands malheurs, le duc de Bourgogne effrayé des maux de la France parut vouloir se réconcilier avec le dauphin ; mais leur entrevue sur le pont de Montereau, qui pouvait avoir les résultats les plus heureux pour le royaume, donna lieu à l’un des événements les plus funestes qui soient consignés dans notre histoire. Les deux princes venaient de se joindre. Le duc, qui, selon l’usage, avait mis le genou en terre pour saluer le dauphin, posa en se relevant la main sur son épée pour la remettre à sa place. Tous ceux qui formaient la suite du dauphin et qui avaient été attachés au duc d’Orléans, Louis, assassiné parles ordres du duc de Bourgogne, frappés de l’idée que celui-ci voulait tirer l’épée pour en percer le 49dauphin, ou seulement saisis d’une fureur soudaine à la vue du meurtrier de leur ancien maître, ils s’élancèrent sur le duc et le massacrèrent (le 10 septembre 1419).

La mort de Jean-sans-Peur souleva une partie de la France contre le dauphin, à qui l’on attribuait généralement ce crime. La reine Isabelle se livra, dans cette circonstance, à des excès à peine croyables ; on eût dit qu’elle avait soif du sang de son fils : elle joignit sa haine au ressentiment du nouveau duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon. Le roi d’Angleterre accourut ; ils dressèrent ensemble à Troyes (le 20 mai 1420) le fameux traité qui, en privant le dauphin de la couronne de ses ancêtres, transmettait ses droits à Henri V devenu l’époux de la princesse Catherine, fille de Charles VI. Le duc de Bourgogne reconnut par ce traité le roi d’Angleterre pour roi de France : il s’engagea à combattre Charles et ses enfants, par toutes les voies possibles, jusqu’à ce qu’ils fussent détrônés ; et cela, sur la foi de son corps et par parole de prince. On régla dès ce moment que Henri V gouvernerait la France, attendu l’incapacité du roi Charles ; que celui-ci en lui écrivant emploierait cette formule : À notre très cher fils Henri, roi d’Angleterre, héritier de France, et que l’on poursuivrait vivement Charles soi-disant dauphin. Le roi, plongé en ce moment dans l’imbécillité la plus profonde, signa le traité sans résistance.

Le mariage de Henri V et de la princesse Catherine fut bientôt après célébré.

Le duc de Bourgogne se rendit maître de Montereau, et Henri V continua à s’avancer vers la capitale ; il voulut cependant s’emparer préalablement de Melun, place importante par sa situation sur la Seine, mais qui opposa une résistance inattendue : enfin Barbazan, le chevalier Sans-Reproche, fut obligé de capituler.

Henri V établit sa cour dans la capitale de la France : ce prince ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à l’abaissement du dauphin. Si l’on ajoute foi à quelques historiens, qui paraissent se fonder sur des pièces dont il nous a été impossible de vérifier l’authenticité, celui-ci fut cité à la table de marbre, pour raison de l’homicide exécuté sur Jean, duc de Bourgogne ; il fut, par arrêt, convaincu des cas à lui imputés, et, comme tel, banni et exilé à jamais du royaume, et conséquemment déclaré indigne de succéder à la couronne. C’est ainsi que les Anglais punissaient un crime dont sans doute ils avaient été les instigateurs. Le dauphin appela de cet arrêt à son épée.

La bataille de Baugé, gagnée le 22 mars 1421 par les Français sur le duc de Clarence, frère de Henri V, pendant le voyage que fit ce monarque à Londres pour le couronnement de Catherine de France comme reine d’Angleterre, ne fit que suspendre le cours des prospérités des Anglais. Henri, brûlant de venger la mort de son frère tué dans cette bataille, repassa en France le 10 juin avec de nouvelles troupes. Il fit lever le siège de Chartres au dauphin et prit la ville de Dreux.

Bientôt il mit le siège devant Meaux, la ville la plus importante du royaume soit 50par ses fortifications, soit par sa situation sur la Marne à peu de distance de la capitale. Cette place opposa la résistance la plus obstinée ; mais elle fut enfin forcée de se rendre. Henri V vint ensuite jouir à Paris de son triomphe. Il désirait ardemment le moment où il pourrait ceindre sur son front la couronne des lis ; mais il fut atteint d’un mal subit, et précéda de deux mois au tombeau le faible et infortuné Charles VI. Il mourut le 31 août 1422. Charles VI cessa de vivre le 22 octobre de la même année : les restes mortels du monarque français furent accompagnés à Saint-Denis par tout le peuple de Paris, dont il était aimé. Il fut à peine descendu dans la tombe, qu’un héraut fit retentir les voûtes de l’église de ce cri funeste : Vive Henri de Lancastre, roi d’Angleterre et de France. Henri VI, fils de Henri V et de Catherine de France, était encore au berceau. Il était né le 6 décembre 1421.

Le duc de Bedfort, frère de Henri V, était régent de France ; le duc de Glocester avait la régence de l’Angleterre : le comte de Warvick était gouverneur de Henri VI.

La Champagne, l’Île-de-France, la Picardie, la Normandie, une partie du Maine et de l’Anjou, la Guienne entière y compris la Gascogne, obéissaient immédiatement au roi anglais, représenté par le duc de Bedfort. L’alliance de Philippe-le-Bon lui soumettait les deux Bourgognes, la Flandre et l’Artois. Le duc de Bretagne, entraîné par l’exemple, avait embrassé le parti de ce dernier. Le Languedoc, le Dauphiné, l’Auvergne, le Bourbonnais, le Berry, le Poitou, la Saintonge, la Touraine, l’Orléanais, une partie du Maine et de l’Anjou, restés fidèles au roi légitime, semblaient devoir bientôt subir le même sort que les autres provinces et passer sous le joug de l’étranger. L’infortuné Charles VII paraissait incapable de lutter avec succès contre une adversité toujours croissante. Les batailles de Crevant, en 1423, et de Verneuil, en 1424, achevèrent d’abattre cette âme naturellement facile à décourager.

Une querelle survenue entre le duc de Bourgogne et le duc de Glocester, régent d’Angleterre, laissa aux Français quelque relâche. Les ministres de Charles VII profitèrent de cette brouillerie pour arrêter les progrès du duc de Bedfort et négocier un accommodement avec le duc de Bretagne. Le comte de Richemont, frère de ce prince, reçut alors l’épée de connétable ; on faisait en lui l’acquisition d’un général habile. Le connétable, après avoir rassemblé en Bretagne une armée de 20,000 hommes, se voit au commencement de 1426 en état d’envahir la Normandie : il avait déjà pris Pontorson ; il assiégeait Saint-James-de-Beuvron, qui couvrait cette province. L’entreprise devait réussir ; mais un favori de Charles, Giac, la fit échouer en retenant les sommes réservées à la solde des troupes. L’armée se dé banda et Richemont fut complètement battu.

La Trémouille succéda à Giac dans la faveur de Charles VII. Son crédit devait être encore plus fatal à la France ; on avait laissé échapper l’occasion que l’absence 51du régent offrait à Charles pour agir, et Bedfort revint en 1427 avec des subsides considérables et une armée de 20,000 hommes.

Les Anglais avaient mis le siège devant Montargis. Cette ville s’était défendue pendant trois mois par l’avantage de sa situation, par l’habileté de son gouverneur, et surtout par le courage de ses habitants. La Hire et le bâtard d’Orléans en avaient fait lever le siège, et avaient mis les ennemis en déroute le 4 septembre 1427.

Les succès avaient été balancés. Talbot et Suffolck emportèrent Laval d’assaut ; mais bientôt le duc de Bedfort, profitant des divisions qui existaient à la cour de Charles VII, marcha d’abord contre la Bretagne avec la plus grande partie de ses forces. À peine eut-il paru sur les frontières de cette province, que le duc de Bretagne se hâta de négocier, accorda tout, et changea pour la quatrième fois de parti. Il reconnut Henri VI pour roi de France, et adhéra au traité de Troyes.

Le duc de Bedfort ne douta plus que le moment ne fût arrivé de consommer la conquête du royaume.

Le comte de Warvick, qui commandait l’armée anglaise, retourna en Angleterre pour remplir les fonctions de gouverneur de Henri VI. Il fut remplacé par le comte de Salisbury. Celui-ci, à la tête de son armée, ouvrit la campagne au mois de juillet 1428 ; il prit successivement Nogent-le-Roi, Rambouillet, Bethencourt et Rochefort, places peu éloignées d’Orléans, mit le siège devant Le Puiset et Janville. Meung-sur-Loire envoya des députés au vainqueur et reçut garnison ennemie. Les Anglais entrèrent dans Beaugency abandonné par la garnison française, qui se retira dans le château ; et de là ils menaçaient déjà d’attaquer Orléans, le dernier rempart de la monarchie.

Les Anglais vinrent mettre le siège devant Jargeau, qui capitula trois jours après ; il marchèrent aussitôt sur Châteauneuf-sur-Loire, qui se soumit sans résistance, et vers la fin de septembre le comte de Salisbury vint prendre position à Olivet pour tenter de faire le siège d’Orléans. Ils furent cette fois repoussés et allèrent rejoindre le gros de leur armée à Meung et à Beaugency : on ne pouvait douter qu’ils ne revinssent bientôt. Le sire de Gaucourt fut nommé gouverneur d’Orléans. Un certain nombre de chevaliers s’étaient jetés dans la place à la première nouvelle du danger qui la menaçait : c’étaient le seigneur de Villars, capitaine de Montargis206 ; messire Mathias, chevalier aragonais ; les seigneurs de Guitry et de Coarraze, Saintrailles et Poton son frère ; Pierre de La Chapelle, gentilhomme du pays de Beauce, et plusieurs autres chevaliers et écuyers. Bientôt après, le bâtard d’Orléans207 vint se réunir à ces illustres guerriers.

Les habitants d’Orléans étaient du reste pleins de courage et de dévouement : les procureurs de 52la ville avaient convoqué tous les bourgeois pour proposer une taxe qui pût satisfaire aux besoins du moment ; beaucoup donnèrent plus que leur taxe, d’autres prêtèrent de fortes sommes : le chapitre de Sainte-Croix contribua pour deux cents écus d’or208.

Mais la conservation d’Orléans n’intéressait pas seulement ses propres habitants : depuis que Paris était devenu Anglais, cette cité était considérée comme le centre du royaume. Toutes les villes du midi de la France n’entrevoyaient de sûreté pour elles que tant qu’Orléans ne succomberait pas sous les attaques de l’ennemi ; aussi la plupart d’entre elles avaient spontanément envoyé à Orléans toutes sortes de secours. Poitiers209 et La Rochelle210 lui avaient fait passer des sommes d’argent considérables. Les villes d’Albi211, de Montpellier212, celles de l’Auvergne et du Bourbonnais213, lui avaient fait don de salpêtre, de soufre et d’acier pour faire des arbalètes. Les villes de Bourges, de Tours et d’Angers, lui avaient fait parvenir des vivres214 de toute espèce.

2.
Faits du siège d’Orléans avant l’arrivée de Jeanne d’Arc.

Mais bientôt, comme on s’y attendait, l’armée anglaise, qui comptait au nombre de ses chefs les généraux les plus habiles de Henri V, revint devant Orléans, et l’attaque de la ville fut commencée du côté de la Sologne le 12 octobre 1428. Les Anglais avaient posé leur camp à peu de distance du pont, dont l’entrée était défendue par le fort des Tourelles215 : les lieux ont conservé longtemps encore les restes d’un large fossé sous la protection duquel leurs troupes étaient placées216.

Au nombre des chefs de l’armée anglaise étaient le comte de Salisbury, Guillaume de la Poule, comte de Suffolck, Jean de la Poule son frère, le seigneur 53d’Escalles, le bailli d’Évreux, le seigneur de Fauquemberge, les seigneurs d’Egres, de Moulins et de Pomus ; Glacidas, capitaine de haute renommée ; Lancelot-de-l’Île, et beaucoup d’autres seigneurs et gens de guerre tant anglais que bourguignons217.

Les Français avaient dès le même jour, 12 octobre, et avant l’arrivée des Anglais, avec le conseil et l’aide des habitants d’Orléans, abattu l’église et le couvent des Augustins et toutes les maisons sises au Portereau, où l’ennemi aurait pu se loger avec avantage218219.

Les Anglais essayèrent d’intimider les Orléanais en jetant dans la ville un grand nombre de boulets de pierre, et en détruisant des moulins qui étaient sur la Loire, vis-à-vis la poterne Chesneau ; mais les Français enfermés dans Orléans, loin de se décourager, opposaient la plus vive résistance ; ils faisaient des sorties sur le terrain compris entre les Tourelles et Saint-Jean-le-Blanc, et semblaient défier l’ennemi par la hardiesse de leurs entreprises220.

Les attaques des Anglais se dirigèrent bientôt contre le fort des Tourelles221, qu’il était pour eux de la plus haute importance d’enlever de vive force. Le 21 octobre ils réunirent tous leurs efforts contre le boulevard fait de fagots et de terre sis en avant de ce fort : l’assaut qu’ils tentèrent dura quatre heures sans désemparer ; les braves chevaliers français le soutinrent avec la plus rare intrépidité, rejetant les Anglais dans les fossés à mesure qu’ils gravissaient par leurs échelles : il se fit de part et d’autre de beaux faits d’armes222. Les bourgeois d’Orléans se comportèrent avec la plus grande vaillance ; il n’est pas jusqu’aux femmes qui ne se signalèrent d’une manière bien remarquable dans cette circonstance : elles ne cessaient de porter très diligemment, à ceux qui défendaient le boulevard, des pierres, des huiles et graisses bouillantes pour lancer sur les assaillants, et des chausse-trappes qu’on jetait sur le sol par lequel arrivait l’ennemi. Cette fois les Anglais furent obligés de lâcher prise et de donner le signal de la retraite après avoir perdu beaucoup de monde.

Le lendemain ils revinrent à la charge et tentèrent d’enlever le boulevard des Tourelles en le minant. Ils ébranlèrent le fort même par la grande quantité de boulets de pierre qu’ils y lancèrent223. Les Anglais furent toutefois obligés de renoncer à leur entreprise ; ce ne fut que deux jours après qu’ils s’emparèrent du boulevard et du fort des Tourelles que les Français avaient abandonnés après y avoir mis le feu parce qu’ils n’étaient plus tenables, au dire des gens de guerre. Les Orléanais en partant abattirent une arche du pont et se retirèrent dans le boulevard de la Belle-Croix qu’ils avaient construit au-delà, sur le pont, pour opposer un nouvel obstacle à l’ennemi224.

Les Anglais réparèrent à la hâte le fort des Tourelles225 ; ils refirent en avant un très gros boulevard de terre et de fagots et rompirent, en outre, deux arches du pont du côté de la ville, afin de mieux assurer l’isolement de leurs fortifications nouvelles226. Le commandement du fort fut donné à Glacidas227.

Le comte de Salisbury, témoin de l’opiniâtre résistance des Orléanais, vit bien alors qu’il s’agissait d’un siège long et difficile. Il résolut en conséquence d’entourer la ville de nombreuses bastilles, afin d’en former le blocus et de tâcher de la prendre par famine228. Pour mieux juger de l’assiette d’Orléans il était monté sur l’une des tours du fort des Tourelles, accompagné de Glacidas et de plusieurs autres officiers. Tandis qu’il regardait la ville dont ce capitaine l’assurait qu’il serait bientôt le maître, un boulet de pierre lancé de la tour Notre Dame229 brisa l’un des côtés de la fenêtre où ils étaient en observation : le comte Histoire de la Pucelle, de Salisbury eut l’œil et une partie de la face emportés et tomba tout sanglant aux pieds de Glacidas230 ; le même coup tua sur la place sir Thomas Sargrave, un des officiers anglais qui se trouvaient là231.

Le général des Anglais fut transporté à Meung-sur-Loire. Il manda ses capitaines, leur recommanda de ne pas se décourager, les engagea à pousser vivement le siège, et mourut huit jours après de sa blessure. Cette mort porta le deuil et la terreur dans le camp anglais, tandis qu’elle ranima la joie et l’espérance dans le cœur des Français qui la considéraient comme une juste punition du ciel232. Salisbury avait en effet manqué à la parole donnée au duc d’Orléans, prisonnier en Angleterre, de ne rien entreprendre contre ses domaines qu’il était dans l’impossibilité de défendre. Il avait aussi durant cette guerre pillé et ruiné plusieurs églises et monastères, et spécialement le bourg et l’église de Cléry.

Le comte de Suffolck fut choisi par le duc de Bedford pour succéder au comte de Salisbury.

Mais les Anglais, maîtres du boulevard et du fort des Tourelles dont la conquête leur avait coûté bien cher, ne se jugèrent pas suffisamment en force pour continuer les opérations du siège. En conséquence ils levèrent leur camp le 8 novembre, laissant 500 hommes de garnison dans le fort sous le commandement de Glacidas233. Ils se retirèrent partie à Meung-sur-Loire et Beaugency, et partie à Jargeau, où ils restèrent jusqu’à ce qu’ils eussent reçu des renforts.

Tandis que les Anglais se retiraient, la ville d’Orléans recevait de nouveaux secours234. Le 25 du mois d’octobre arrivèrent dans Orléans Jean, bâtard d’Orléans ; le seigneur de Sainte-Sevère, maréchal de France ; le seigneur de Beuil ; messire Jacques de Chabannes, sénéchal du Bourbonnais ; le seigneur de Chaumont-sur-Loire ; messire Théaulde de Valpergue, chevalier Lombard ; et un vaillant capitaine gascon 55appelé Étienne de Vignole, dit La Hire. Huit cents combattants, tant hommes d’armes qu’archers, arbalétriers et autres, entrèrent en même temps dans la ville. On s’occupa aussi de détruire au-dehors tous les édifices publics et toutes les habitations qui pouvaient offrir à l’ennemi un refuge d’où il lui eût été facile d’attaquer la ville avec avantage235. C’est alors qu’on abattit et brûla l’église et le cloître de Saint-Aignan, patron d’Orléans236 ; les églises de Saint-Michel, de Saint-Avit, la chapelle du Martroi ; l’église de Saint-Victor, sise au faubourg de la porte Bourgogne ; l’église de Saint-Michel, près les fossés ; les Jacobins, les Cordeliers, les Carmes, Saint-Mathurin, l’aumône Saint-Pouair, et Saint-Laurent. Les faubourgs, qui étaient réputés les plus beaux du royaume, ne furent pas épargnés.

Le 29e jour de décembre les Orléanais en consommèrent le sacrifice. Les monuments237 qu’ils renfermaient furent tous détruits, tels que l’église et les bâtiments de Saint-Loup, l’église de Saint-Marc ; la chapelle de Saint-Gervais et de Saint-Protais, aussi connue sous le nom de Saint-Phallier ; l’église de Saint-Euverte, la chapelle de Saint-Aignan ou de Notre-Dame-du-Chemin, l’église de Saint-Vincent des-Vignes, Saint-Ladre, Saint-Pouair et le couvent de la Madeleine238.

Les Anglais n’avaient point toutefois perdu de vue le siège de la ville. Ils avaient envoyé dans le fort des Tourelles des capitaines du plus grand renom239, tels que messire Jean Talbot, premier baron d’Angleterre, et le seigneur d’Escalles, accompagnés de 300 combattants, qui avaient amené avec eux des vivres, des canons, des bombardes et autres choses propres à la guerre240. On lançait des projectiles contre les murs et dans la ville d’une manière plus continue encore qu’on n’avait fait du vivant du comte de Salisbury. Les boulets de pierre pesaient jusqu’à 192 livres.

Les Orléanais ne restaient point oisifs. Un très habile ouvrier leur avait fait une bombarde qui lançait des boulets de pierre de 120 livres241. Placée près de la poterne Chesneau avec deux gros canons, le Montargis et le Riflard, dans un lieu dis posé tout exprès pour tirer sur les Tourelles, on les employait à foudroyer ce fort auquel ils causèrent de grands dommages durant tout le siège.

Au boulevard de la Belle-Croix, maître Jean, couleuvrinier, natif de Lorraine, homme très habile en son art, harcelait continuellement les Anglais, dont il tua et blessa un grand nombre avec une couleuvrine placée sur l’une des piles du pont242. Pour se jouer de l’ennemi, il se laissait parfois tomber à terre feignant d’être mort ou blessé ; mais il retournait bientôt à son poste, où il recommençait à tirer sur les Anglais qui n’apprenaient que trop à leurs dépens qu’il était plein de vie.

Mais les Anglais, ayant reçu des renforts, vinrent se présenter en force, le 30 56décembre, au-devant de la ville du côté de la Beauce. Ils arrivèrent à Saint-Laurent-des-Orgerils243 au nombre d’environ 2,500 combattants244. Là, ils établirent leur camp et s’emparèrent des restes de l’église que les Orléanais avaient détruite ; ils la restaurèrent et en firent une forteresse où ils renfermèrent tout ce qu’ils avaient de plus précieux à conserver. Cette forteresse était bien défendue au midi du côté du fleuve par le lieu escarpé où elle était assise, et ils l’enveloppèrent au nord par un grand boulevard en terre dans lequel ils renfermèrent leurs troupes. Au nombre des capitaines qui commandaient cette armée se trouvaient le comte de Suffolck, successeur du comte de Salisbury ; Talbot, messire Jean de la Poule, le seigneur d’Escalles, messire Lancelot-de-l’Île, et plusieurs autres de grande renommée245.

Les Anglais toutefois ne s’emparèrent pas sans obstacle de Saint-Laurent246. Le bâtard d’Orléans, le seigneur de Sainte-Sevère, messire Jacques de Chabannes, et plusieurs autres chevaliers, écuyers et citoyens d’Orléans, firent, avec une partie de la garnison, une sortie de la ville et marchèrent au-devant de l’ennemi. On se rencontra aux environs de la Croix-Boissée247, près de Saint-Laurent ; on se battit vaillamment de part et d’autre, et dans cette circonstance il fut fait de beaux faits d’armes. Les Français, qui n’avaient pas dû cesser de faire face à l’ennemi du côté des Tourelles, ne purent sortir en assez grand nombre pour empêcher les Anglais d’asseoir leur camp à Saint-Laurent. Ils furent forcés de rentrer dans la ville.

Le mois de janvier se passa en différentes escarmouches entre les Français et les Anglais248 ; dans l’une de ces escarmouches l’abbé de Cerquenceaux, qui avait déjà fait ses preuves à la délivrance de Montargis, montra son audace accoutumée et fut blessé.

Les murs de la ville, adjacents à la porte Renart, étaient moins élevés que ceux du reste de l’enceinte ; aussi était-ce cette porte qui était le plus souvent l’objet de l’attaque des assiégeants : six fois, pendant le cours du mois, les Anglais se présentèrent pour surprendre les assiégés sur ce point ; mais les Orléanais faisaient bonne garde et repoussaient toujours l’ennemi avec avantage. L’artillerie des forts anglais et français était continuellement en jeu ; et le 11 janvier249 le fameux canonnier, maître Jean, abattit toute la couverture et le comble du fort des Tourelles : six Anglais périrent dans cette circonstance. Les Français allaient souvent attaquer les bastilles des Anglais. Il faut particulièrement citer l’entreprise que firent le 15 de janvier250, contre leur grand camp de Saint-Laurent, le bâtard d’Orléans, le seigneur de Sainte-Sevère et messire Jacques de Chabannes, accompagnés de plusieurs 57chevaliers, écuyers, capitaines et citoyens d’Orléans. Il s’agissait de surprendre l’ennemi ; mais les Anglais s’aperçurent à temps de l’arrivée des Français ; ils coururent aux armes et sortirent en grand nombre. Les Français, n’étant pas en force suffisante, rentrèrent dans la cité par la porte Renart, après avoir fait bonne contenance.

Il y eut le 25251 un engagement entre les Français et les Anglais à l’occasion de la charrière du port de Saint-Loup252, dont les Anglais s’étaient emparés et que les Français voulurent reprendre. À cet effet les Orléanais se firent passer en bateau dans l’île253 située au devant de la Croiche des Moulins de Saint-Aignan, connue postérieurement sous le nom d’île aux Toiles. Les Anglais, placés en embuscade derrière la turcie de Saint-Jean-le-Blanc254, s’avancèrent sur les Français en jetant de grands cris ; ceux-ci se retirèrent en toute hâte vers leurs fortifications après avoir laissé vingt-deux morts sur la place et deux prisonniers dont un était de la troupe du bâtard d’Orléans et l’autre de celle du maréchal de Sainte-Sevère255. Maître Jean perdit sa couleuvrine dans cette affaire, et fut lui-même en grand, danger d’être pris.

Le temps se passait ainsi dans des escarmouches où les succès étaient partagés, et dans lesquelles on montrait de part et d’autre une grande vaillance. Les Anglais le mettaient à profit pour la construction de leurs bastilles ; et au 6 janvier ils avaient terminé les boulevards256 de l’île de Charlemagne et du champ de Saint-Privé, dont la garde avait été confiée à messire Lancelot-de-l’Île, maréchal d’Angleterre257 : mais ce capitaine n’en garda pas longtemps le commandement, ayant eu la tête emportée par un boulet de pierre le 29 janvier258.

Le commencement de février fut marqué par deux sorties des Orléanais contre les Anglais. Sainte-Sevère, Jacques de Chabannes, La Hire, Poton de Saintraille et Chailly avec 200 combattants les rencontrèrent aux environs du couvent de la Madeleine259260 ; les Anglais, après avoir perdu 14 hommes, rentrèrent en toute hâte dans leur camp de Saint-Laurent.

Une autre fois261 Jacques de Chabannes, Regnaut de Fratames et Le Bourg de Bar, accompagnés de 20 ou 25 combattants, voulant aller à Blois par-devers le comte de Clermont, furent rencontrés par des Anglais et des Bourguignons qui les dispersèrent ; dans cette circonstance Le Bourg de Bar fut fait prisonnier et détenu dans la tour de Marchenoir.

58De temps à autre il arrivait quelques renforts en hommes dans la ville d’Orléans ; des secours en vivres et en munitions de guerre y entraient souvent, mais il fallait de plus grands efforts pour la sauver. Des députations étaient envoyées au roi pour lui demander de prompts et amples secours. Enfin il fut arrêté que le comte de Clermont, fils aîné du duc de Bourbon, irait avec une force imposante au secours d’Orléans. Le bâtard d’Orléans sortit en conséquence de la ville avec 200 combattants, pour aller presser l’arrivée de ce secours dont devaient faire partie messire Jean Stuart, connétable d’Écosse, le seigneur de La Tour, baron d’Auvergne, le vicomte de Thouars, seigneur d’Amboise, et d’autre nobles et vaillants chevaliers262.

Il s’agissait d’ailleurs de s’entendre sur les moyens d’attaquer un grand convoi de vivres et de munitions qui était expédié de Paris, par le duc de Bedfort, au secours des assiégeants. Le comte de Clermont, avant de s’enfermer dans Orléans, avait résolu d’empêcher ce convoi d’arriver aux ennemis263. Il partit de Blois et se mit en marche le 11 février pour lui couper la route ; en même temps partaient d’Orléans avec quinze cents combattants messire Guillaume d’Albret, Guillaume Stuart, frère du connétable d’Écosse, le maréchal de Sainte-Sevère, les seigneurs de Graville et de Saintraille, La Hire et Poton son frère, le seigneur de Verduran et plusieurs autres chevaliers et écuyers. L’avant garde du comte de Clermont et la garnison d’Orléans se joignirent au village de Rouvray-Saint-Denis264, situé à deux lieues de Janville. On devait se trouver au nombre d’environ trois à quatre mille combattants265. Le comte de Clermont était encore en arrière avec le gros de sa troupe, ce qui empêcha d’attaquer immédiatement l’ennemi qu’on eût sans doute surpris dans sa marche, et avançant en mauvais ordre de défense.

Le convoi des Anglais était accompagné d’environ quinze cents combattants, tant Anglais que Picards, Normands et autres gens de divers pays266. Il amenait trois cents chariots et charrettes chargés de vivres, des canons, des arcs, des traits et des munitions de guerre. À sa tête étaient messire Jean Fascot et le bailli d’Évreux, pour les Anglais ; et messire Simon Morhier, prévôt de Paris, du côté des Bourguignons, et en outre plusieurs autres chevaliers et écuyers du pays d’Angleterre.

Le comte de Clermont n’arrivait toujours point, mais il envoyait message sur message pour qu’on n’entreprît rien avant son arrivée et celle de sa troupe.

Les Anglais, reconnaissant l’intention où étaient les Français de les combattre, s’arrêtèrent, et tout le convoi se disposa à soutenir l’attaque : les chariots furent placés par-derrière ; le front et les flancs furent défendus par des pieux affilés des deux bouts, que les Anglais portaient toujours avec eux. L’enceinte ainsi formée était beaucoup plus longue que large : les arbalétriers de Paris et les archers anglais 59étaient placés aux deux ailes. Ces dispositions faites, les troupes se rangèrent en bataille, résignées à mourir ; car elles n’entrevoyaient guère comment elles pourraient échapper, en considérant le petit nombre qu’elles étaient en comparaison de la multitude de leurs ennemis267.

Les capitaines français impatients d’en venir aux mains se décidèrent à attaquer, nonobstant les défenses du comte de Clermont : on arrêta que les gens de pied et l’artillerie commenceraient l’attaque, et que les gens à cheval ne mettraient point pied à terre ; vu sans doute qu’ils devaient attendre que le désordre fût dans les rangs anglais, avant d’en venir aux mains. On se mit donc en marche et l’on aborda l’ennemi ; l’attaque fut bien commencée, ainsi qu’il avait été convenu : elle avait du succès, l’artillerie faisait merveille, et rien ne résistait aux couleuvrines, qui causaient un grand dommage à l’ennemi : beaucoup d’Anglais et de marchands de Paris succombaient268. L’ennemi n’osait sortir de son parc pour soutenir les archers et arbalétriers qu’il avait poussés en avant, seulement pour escarmoucher, dans la crainte d’être accablé par la cavalerie française. Mais le connétable d’Écosse269, impatient de se mesurer avec les Anglais, ne pouvait le faire tant qu’il serait à cheval ; contrairement au premier ordre donné il en descend donc, lui et les siens au nombre d’environ quatre cents, et va chercher les Anglais jusque dans leur parc270. Le bâtard d’Orléans, les seigneurs d’Orval et de Châteaubrun, messire Jean de l’Esgot en font autant et le suivent271. D’un autre côté les Gascons n’avaient pas voulu descendre de cheval et se précipitèrent sur les arbalétriers parisiens, mais sans pouvoir pénétrer dans leur enceinte. Ils furent repoussés après un vif combat. Les Anglais voyant le trouble et le désordre parmi les Français, et s’apercevant d’ailleurs que le gros de l’armée s’avançait lentement, sortent en toute hâte de leur parc et les mettent bientôt en fuite en en faisant un grand carnage272.

Trois à quatre cents combattants français restèrent sur la place. Au nombre des morts furent Guillaume d’Albret, seigneur d’Orval, Jean Stuart, connétable d’Écosse, les seigneurs de Verduran et de Châteaubrun, Louis de Rochechouart, Jean Chabot et beaucoup d’autres vaillants chevaliers ; le bâtard d’Orléans fut blessé au pied au commencement de l’affaire, et fut sauvé avec grand-peine par deux de ses archers qui le tirèrent de la foule.

La Hire, Poton et plusieurs autres vaillants guerriers, confus de leur défaite, s’étaient réunis au nombre d’environ quatre-vingts combattants273. Ils se mirent à poursuivre les Anglais épars dans la plaine, et ils en tuèrent plusieurs : il est probable que si tous les Français reprenant courage fussent ainsi retournés à l’ennemi, le gain de la journée leur fût certainement resté ; mais le comte de Clermont, qui était enfin arrivé avec le gros de son armée et qui, s’étant fait armer chevalier ce jour-là même, pouvait faire espérer quelque prouesse pour sauver l’honneur français, vit sans y porter nul secours la déroute et le carnage274. Piqué de ce qu’on avait désobéi à ses ordres, il passa outre se dirigeant sur Orléans en quoi il fit une action 60non seulement peu honnête, mais encore tout à fait honteuse, ainsi qu’en jugèrent les braves gens qui défendaient Orléans depuis si longtemps avec tant de courage275.

Cette bataille de Rouvray-Saint-Denis fut appelée la journée des Harengs, parce que le convoi des Anglais était en grande partie composé de barils de poisson salé pour nourrir leur armée pendant le carême. Le soir de cette funeste journée, tous ceux qui échappèrent au désastre, et le comte de Clermont avec tout son monde, rentrèrent bien tard à Orléans. La Hire, Poton et Jamet de Tilloy formaient l’arrière-garde, et protégeaient les Français contre les attaques des Anglais qui au raient pu sortir de leurs bastilles s’ils avaient connu le résultat de la bataille ; ils entrèrent les derniers dans la ville276.

Le 17 février277 tout le convoi arriva au camp anglais, et le 18278 le comte de Clermont, alléguant qu’il voulait aller à Chinon, près du roi, quitta la ville au grand déplaisir des habitants, emmenant avec lui deux mille combattants, et se faisant accompagner de Louis de Culan, amiral de France, Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, Jean de Saint-Michel, évêque d’Orléans, natif d’Écosse, de La Hire et de plusieurs chevaliers et écuyers d’Auvergne, de Bourbonnais et d’Écosse. La ville n’était plus défendue que par le bâtard d’Orléans, le maréchal de Sainte-Sevère et leurs gens279.

Les habitants d’Orléans se voyant ainsi délaissés et réduits à un petit nombre de gens de guerre, tandis que les troupes anglaises augmentaient incessamment et que leurs bastilles et boulevards resserraient de plus en plus la ville, résolurent d’envoyer en ambassade au duc de Bourgogne Poton de Saintraille qui connaissait ce prince, avec les chevaliers duquel il avait fait la guerre en Hainaut280. On lui donna pour compagnons plusieurs nobles et bourgeois de la ville d’Orléans ; leur mission avait pour objet d’offrir au duc de Bourgogne de garder la ville entre ses mains, en dépôt, durant l’absence de leur seigneur le duc d’Orléans qui, depuis longtemps prisonnier en Angleterre, ne pouvait aviser aux moyens de défendre ses domaines281.

L’ambassade trouva le duc de Bourgogne dans son pays de Flandre, au moment où tout lui prospérait et où il ajoutait à ses puissants états les domaines de Hainaut, le comté de Namur et la Hollande. Elle fut gracieusement accueillie du prince, qui se montra disposé à octroyer leur demande fortement appuyée d’ailleurs par Jean de Luxembourg, comte de Ligny. Le duc de Bourgogne partit aussitôt avec les envoyés d’Orléans pour Paris, afin de délibérer avec le régent anglais sur l’objet de leur demande282 ; il y arriva le 4 avril : beaucoup de conseils se tinrent à ce sujet ; mais les propositions du duc y furent assez mal reçues. Les Anglais représentaient qu’ils avaient déjà fait de grands frais pour prendre la ville, que leurs plus vaillants capitaines y avaient péri avec beaucoup de braves gens ; qu’elle était près de se rendre ; que nulle ville ne leur était plus importante, et qu’il n’était pas juste, après tant de peines et de périls, de céder les 61honneurs et le profit à celui qui les recueillerait sans avoir couru aucun risque ni danger283. Cette négociation prenant une aussi mauvaise tournure, le duc de Bourgogne s’en retourna dans ses états très mécontent des Anglais, et il envoya son héraut avec les députés d’Orléans pour commander à tous ses hommes d’armes de quitter sur-le-champ l’armée Anglaise et d’abandonner le siège ; ce qu’ils firent tous bien joyeusement le 17 avril284.

Mais, durant le temps qui s’était écoulé depuis le départ des députés d’Orléans jusqu’à leur retour, le siège avait été vivement poussé parles Anglais : le 20 février285 ils étaient sortis de leur camp et de leurs bastilles pour tomber sur les Français, qui étaient venus les assaillir jusqu’au champ Turpin sis à une portée de canon de la ville ; mais les canons et les couleuvrines des remparts tirèrent avec tant d’activité sur les Anglais, qu’ils furent bientôt forcés de regagner en toute hâte leur camp et leurs bastilles.

Une autre fois286 les Français tombèrent sur les Anglais occupés à faire un fossé pour aller à couvert de leur boulevard de la Croix-Boissée à Saint-Ladre. Dans cette sortie on causa de grands dommages aux Anglais ; plusieurs d’entre eux furent tués, entre autres le seigneur de Grez, neveu du comte de Salisbury : d’autres furent faits prisonniers, et leurs travaux furent détruits.

Pendant le cours du mois de mars, quelques vivres entrèrent dans la ville d’Orléans ; et les Anglais, qui avaient déjà établi leurs boulevards de la Croix-Boissée, des Douze Pierres et du pressoir Ars, et qui avaient fort avancé leur grande bastille d’entre Saint-Pouair et Saint-Ladre, s’en allèrent à Saint-Loup pour y commencer une bastille qu’ils rendirent très forte et qui devait resserrer davantage le blocus de la ville287. Les Anglais entreprenaient de là des excursions dans la plaine, et faisaient prisonniers beaucoup de malheureux habitants de la campagne, occupés à la culture des terres et des vignes.

Les Français de leur côté dirigèrent plusieurs attaques contre le boulevard de la grange de Cuiveret, autrement dit Londres, et contre la bastille de Paris288, qui ne fût achevée que le 15 avril289. Dans ces attaques diverses les succès étaient partagés ; les efforts tentés de part et d’autre n’avaient, en définitive, pour résultats que la rentrée des Anglais dans leur camp et bastilles, contre lesquels on n’avait fait jusqu’alors aucune attaque de vive force, et celle des Français dans la ville à l’abri de leurs remparts.

Le 20 avril290 les Anglais avaient fortifié Saint-Jean-le-Blanc, où ils établirent un guet pour garder le passage de la Loire. C’était la dernière des bastilles dont ils avaient alors enveloppé la ville.

623.
Arrivée de Jeanne d’Arc

Orléans était ainsi environné de bastilles et de boulevards qui ne laissaient presque aucun moyen d’y faire entrer des munitions de guerre ni des vivres. Le courage des habitants se soutenait toutefois encore ; le vaillant bâtard d’Orléans et la garnison ne perdaient pas toute espérance : cependant, abandonné et sans secours, il fallait bien qu’Orléans finît par succomber. Tout-à-coup les choses changèrent miraculeusement. Il courait depuis un certain temps, en France, une prophétie qu’on disait tirée des livres de l’enchanteur Merlin, et qui annonçait que la France, perdue par une femme, serait sauvée par une femme. Il paraissait bien en effet que la reine Isabelle avait perdu la France en la livrant aux Anglais ; mais quelle était la femme qui viendrait délivrer ce beau royaume ?

On avait su déjà à Orléans, dès le 12 février291, qu’une jeune fille, native de Domremy, village situé sur les frontières de la Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine, s’était présentée à Baudricourt, commandant de Vaucouleurs, annonçant qu’elle était envoyée par le ciel au secours de Charles VII. Cette fille, du nom de Jeanne, était née de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée292, pauvres laboureurs, vivant honnêtement du produit de quelques propriétés qu’ils avaient à Domremy et qu’ils faisaient valoir eux-mêmes. L’éducation de Jeanne fut conforme à l’état de ses parents293 ; c’est assez dire qu’elle ne reçut que des principes de morale et de religion : elle ne sut jamais ni lire ni écrire ; sa mère lui enseigna à réciter le Pater noster, l’Ave, Maria, et le Credo294. C’était le fondement de toute son instruction religieuse : elle savait du reste bien coudre, et filer dans la perfection ; c’était une fille simple, chaste, modeste, patiente, très douce, laborieuse, craignant Dieu, aimant à faire l’aumône, à exercer l’hospitalité et à servir les malades. Toute pauvre qu’elle était, elle trouvait encore le moyen de secourir les malheureux. Au lieu de se livrer aux amusements des jeunes filles de son âge, elle se rendait à l’église où, prosternée et les mains jointes, elle priait avec ferveur. Les sentiments de piété la suivaient partout ; et lorsque le son de la cloche appelait le peuple des campagnes à la prière, elle se hâtait de gagner l’église du hameau : elle aimait à fréquenter les lieux consacrés à la religion ; elle se rendait souvent à une petite chapelle sous l’invocation de la Vierge, connue dans le pays sous le nom d’ermitage de Sainte-Marie ou de chapelle Notre-Dame de Bellemont.

Les divisions qui partageaient alors la France avaient étendu leur funeste influence jusque dans les campagnes, et les noms de Bourguignons et d’Armagnacs étaient connus dans les hameaux et les plus humbles chaumières. On voyait jusqu’aux petits enfants se battre et se meurtrir à coups de pierres, quand ils étaient de deux villages de factions différentes295.

63Jeanne avait pour lors dix-sept à dix-huit ans. Jusque-là elle n’avait été témoin que de la misère du pauvre peuple, qu’elle avait toujours entendu imputer aux victoires des Anglais et à la haine des Bourguignons. Souvent, à l’approche de quelques compagnies ennemies, elle avait en toute hâte conduit dans la forte enceinte d’un château voisin le troupeau et les chevaux de son père ; une fois même les Bourguignons vinrent piller le village de Domremy, et Jeanne s’en alla avec son père et sa mère se réfugier durant cinq jours dans une auberge de Neuf château.

C’est vers l’âge d’environ treize ans que Jeanne d’Arc eut ses premières apparitions. Elle se trouvait un jour d’été, vers l’heure de midi, dans le jardin de son père296. Tout-à-coup, à la droite et du côté de l’église du hameau, voisine de la maison, une grande clarté frappa ses yeux, et une voix inconnue retentit à son oreille. Cette voix lui donna les plus sages conseils, l’engageant à fréquenter l’église, à être toujours bonne et honnête, et à compter sur la protection du ciel. La jeune fille fut saisie d’une grande peur ; mais la voix lui parut si auguste qu’elle n’hésita pas à la croire envoyée du ciel, et pour témoigner sa reconnaissance elle prit d’elle même l’engagement de consacrer à Dieu sa virginité297.

Une autre fois, dans la campagne, la même voix se fit entendre à Jeanne. Mais un archange se présenta à sa vue accompagné d’un grand nombre d’anges du ciel. C’était Saint-Michel. Il dit à la jeune fille que Dieu avait grand-pitié de la France ; qu’il fallait qu’elle allât au secours du roi ; qu’elle ferait lever le siège d’Orléans et délivrerait Charles de ses ennemis ; qu’elle devait se présenter devant Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, qui la ferait conduire près du roi, et qu’elle y arriverait sans obstacle ; que Sainte-Catherine et Sainte-Marguerite viendraient la visiter ; qu’elles avaient été choisies pour la guider et l’assister de leurs conseils ; qu’elle devait les croire et leur obéir dans tout ce qu’elles lui diraient ; que c’était la volonté de Dieu298.

Les deux saintes vinrent en effet visiter Jeanne d’Arc.

Ces apparitions, quelle qu’en fût la cause, exaltaient son imagination naturellement livrée à la contemplation.

Jeanne était sans cesse occupée des moyens d’exécuter son voyage à Vaucouleurs. Un de ses oncles, qu’elle pria de l’y conduire, alla d’abord trouver seul le seigneur de Baudricourt, pour lui faire part des projets de sa nièce. Il en fut mal accueilli299. Jeanne d’Arc se détermina alors à s’y rendre elle-même, accompagnée par son oncle ; elle y arriva le 13 mai 1428, jour de l’Ascension300 : elle fut admise en la présence de Baudricourt, qui la reçut fort mal et la renvoya. Jeanne, vivement affligée de ce mauvais succès, eut recours à ses consolations ordinaires, la confession et la prière ; elle passait beaucoup de temps dans la chapelle Sainte-Marie de Vaucouleurs, livrée à la méditation devant l’image de la Vierge.

Cependant Jeanne répétait sans cesse qu’il fallait qu’elle allât vers le noble dauphin ; 64son impatience ne supportait qu’avec peine les longs retards que l’on mettait à l’y conduire. Il faut absolument que j’y aille, disait-elle, mon Seigneur le veut ainsi ; c’est de la part du Roi du ciel que cette mission m’est confiée.

Enfin l’opinion qui s’était formée sur les discours et les promesses de cette jeune fille parvint à faire impression sur l’esprit de Baudricourt lui-même. Ébranlé par tout ce qu’il entendait dire, il s’en vint voir Jeanne avec le curé de Vaucouleurs ; et là, enfermé avec elle, le prêtre, tenant la sainte étole, l’adjura, si elle était mauvaise, de s’éloigner d’eux301. Elle se traîna sur les genoux pour venir adorer la croix, et ne montra ni embarras ni crainte.

Peu de temps après, un gentilhomme des environs nommé Jean de Novelompont la rencontra302 : Ah ! que faites-vous ici, ma mie ? lui dit-il ; ne faut-il pas se résoudre à voir le roi chassé et à devenir Anglais ? — Ah ! répondit-elle, le sire de Baudricourt n’a cure de moi ni de mes paroles : cependant il faut que je sois devers le roi avant la mi-carême, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux pour m’y rendre ; car personne au monde, ni roi, ni duc, ni fille de roi d’Écosse, ni aucun autre ne peut relever le royaume de France. Il n’y a de secours pour lui qu’en moi : si pourtant j’aimerais mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n’est pas là mon ouvrage ; mais il faut que j’aille et que je le fasse, puisque mon Seigneur le veut. — Qui est votre Seigneur ? demanda Jean de Novelompont. C’est Dieu, répliqua-t-elle. Ce gentilhomme, frappé des paroles de Jeanne, lui promit par sa foi, la main dans la sienne, de la mener au roi.

Un autre gentilhomme ami de Baudricourt, nommé Bertrand de Poulengy, se laissa aussi toucher, et crut, comme toute la contrée, que cette pauvre fille était conduite par l’esprit de Dieu ; il résolut de la mener au roi avec le sire de Novelompont, et ils se préparèrent à ce voyage.

La renommée publiait de plus en plus les merveilles de la dévotion de Jeanne et de ses visions ; si bien que le duc Charles de Lorraine, affaibli par une maladie à la quelle la médecine ne pouvait apporter aucun soulagement, désira voir Jeanne d’Arc et la consulter. Elle lui dit qu’elle n’avait aucune lumière du ciel pour lui rendre la santé ; mais, comme en toute occasion elle recommandait toujours la sagesse et la crainte de Dieu, elle lui conseilla de mieux vivre avec la duchesse son épouse et de la rappeler près de lui. Elle demanda au prince de la faire conduire vers le roi de France.

Quand Jeanne fut de retour à Vaucouleurs, elle fut présentée de nouveau à Baudricourt qui consentit enfin à l’envoyer au roi. On voulut attribuer à une cause surnaturelle la résolution de Baudricourt, tant on était porté à voir le merveilleux dans toute cette histoire ; et l’on prétendit, depuis, que ce capitaine ne s’était laissé persuader que lorsque, recevant la nouvelle de l’issue fatale de la bataille de Rouvray-Saint-Denis, il avait eu souvenir que Jeanne à pareil jour lui avait dit : En mon Dieu ! vous mettez trop de temps à m’envoyer ; car aujourd’hui le gentil dauphin a eu assez 65près d’Orléans un bien grand dommage, et sera-t-il encore taillé de l’avoir plus grand si ne m’envoyez bientôt vers lui.

Le sire de Baudricourt ayant arrêté le départ de Jeanne, on termina les préparatifs du voyage ; les gens de Vaucouleurs procurèrent à cette jeune fille tout ce qu’il fallait pour l’équiper. Les voix lui avaient ordonné depuis longtemps de prendre un vêtement d’homme pour s’en aller parmi les gens de guerre, on lui en fit faire un avec le chaperon ; elle chaussa des houseaux et attacha des éperons, on lui acheta un cheval. Le sire de Baudricourt lui donna une épée, puis reçut le serment de Jean de Novelompont et de Bertrand de Poulengy de conduire Jeanne d’Arc saine et sauve auprès du roi ; et tandis que toute la ville de Vaucouleurs était en grande émotion pour la voir partir, il prit congé d’elle en lui disant seulement : Va, et advienne ce que pourra.303

Outre les deux gentilshommes et leurs serviteurs qui partaient avec Jeanne, elle voyageait encore avec deux de ses frères, un archer et un messager du roi. C’était une entreprise difficile que de traverser un vaste pays occupé par des Bourguignons et des Anglais ; aussi les voyageurs n’étaient pas sans inquiétude : ils résolurent de ne point s’arrêter et de marcher toute la nuit. Il fallait s’écarter des chemins fréquentés, passer des rivières à gué, traverser des forêts, et tout cela durant l’hiver. Toutes ces précautions touchaient peu Jeanne d’Arc ; confiante dans ce que lui avaient annoncé ses voix, elle était inaccessible à la crainte : elle rassurait ses compagnons de voyage par la fermeté de son courage et de ses résolutions. Ne craignez rien, leur disait-elle, tout ce que je fais m’est commandé. Ses paroles étaient toutefois loin de les rassurer ; ils hésitaient dans la confiance qu’ils devaient lui accorder. Parfois ils la prenaient pour folle ; l’idée leur venait aussi que ce pourrait bien être une sorcière, et ils songeaient alors à la jeter dans quelque carrière. Cependant la jeune fille montrait tant de sentiments religieux et tant de constance, que plus ils avançaient dans le voyage, plus elle leur inspirait de respect, et plus ils la croyaient envoyée de Dieu.

Enfin la petite troupe, après avoir passé près d’Auxerre, arriva à Gien, première ville de la domination française qu’elle eût rencontrée sur son chemin. Là, elle apprit plus en détail les malheurs et les dangers de la ville d’Orléans. Elle annonça hautement qu’elle était envoyée de Dieu pour la délivrer et faire sacrer le dauphin à Reims. Le bruit de ces paroles se répandit jusqu’à Orléans même, où elles apportèrent quelques consolations aux malheureux assiégés.

Les voyageurs ne voulurent point arriver droit auprès du roi à Chinon, ils s’arrêtèrent au village de Sainte-Catherine-de-Fierbois. Là Jeanne d’Arc fit écrire une lettre au roi pour lui annoncer qu’elle désirait savoir si elle devait entrer dans la ville où il était ; qu’elle avait bien cheminé l’espace de cent cinquante lieues à son secours, et qu’elle savait beaucoup de choses qui lui seraient agréables.

L’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois était un saint lieu de pèlerinage. Jeanne 66s’y rendit, y passa beaucoup de temps en prière, et y entendit jusqu’à trois messes en un jour304.

Bientôt elle reçut la permission de venir à Chinon. Peu de temps après elle parut devant les conseillers du roi pour être interrogée ; elle ne voulut d’abord leur faire aucune réponse, disant seulement qu’elle avait à parler au dauphin305. Cependant, pressée vivement de répondre, elle dit qu’elle avait deux choses à accomplir de la part du Roi des cieux : la première de faire lever le siège d’Orléans, et la deuxième de conduire le roi à Reims et de l’y faire sacrer et couronner.

Rien toutefois ne fut décidé, à cause des opinions contradictoires des conseillers du roi, les uns disant qu’il ne fallait pas écouter une fille insensée, et les autres mettant en avant que le roi devait pour le moins l’entendre, et envoyer en son pays natal pour avoir des informations. En attendant on assigna à Jeanne d’Arc un logement dans le château du Coudray, sous la garde du sire de Gaucourt, grand-maître de la maison du roi306.

Là, comme à Vaucouleurs, elle commença à étonner tous ceux qui l’allaient voir, par son éloquence naturelle, son extrême piété et le ton d’inspiration de tous ses discours. Elle passait presque toute la journée en prière, et on la surprenait souvent à genoux fondant en larmes. Elle communiait fréquemment ; elle jeûnait avec sévérité. Les plus grands seigneurs étaient curieux de venir voir cette merveilleuse fille et de la faire parler.

Après trois jours d’hésitation, le roi consentit enfin à la voir ; mais au moment de la recevoir il tomba dans de nouvelles irrésolutions qu’on ne parvint à vaincre qu’en lui représentant le voyage de Jeanne d’Arc comme miraculeux, tant elle avait eu d’obstacles à vaincre pour arriver jusqu’à lui. Il lui avait fallu en effet, faire un long trajet à cause des détours qu’on avait été forcé de prendre. Elle avait dû traverser l’Ornain, la Marne, l’Aube, l’Armançon, l’Yonne, la Loire, le Cher, l’Indre et plusieurs autres rivières grossies par les inondations à l’époque où le voyage s’était exécuté. Ces motifs firent impression sur le roi ; d’ailleurs le bâtard d’Orléans et les assiégés avaient déjà envoyé à Chinon pour avoir des nouvelles de la fille merveilleuse qui s’était annoncée pour leur apporter un grand secours.

L’audience que le roi devait accorder à Jeanne d’Arc fut enfin décidée : cinquante torches éclairaient les appartements du prince ; plusieurs seigneurs plus pompeusement vêtus que n’était le roi, et plus de trois cents chevaliers, étaient réunis dans la salle d’audience.

À l’instant où l’on vint avertir le roi que Jeanne d’Arc approchait, il se retira à l’écart pour voir si elle ne prendrait pas quelque autre pour lui : Jeanne distingua le roi au milieu de la foule. Ses voix, disait-elle, le lui firent connaître. Dieu vous doint (donne) bonne vie, gentil roi ! dit-elle à Charles VII. — Ce ne suis-je pas qui suis roi, Jehanne, répondit Charles ; et lui montrant un seigneur de sa suite, il ajouta : Voici le roi.En mon Dieu ! répliqua Jeanne, gentil prince, c’estes vous et non autre. Charles, voyant qu’il était inutile de dissimuler plus longtemps, se sentit 67plus disposé à l’entendre307. Très noble seigneur dauphin, continua Jeanne d’Arc, je viens et suis envoyée de la part de Dieu pour porter secours à vous et à votre royaume ; et vous mande le Roi des cieux, par moi, que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, malgré vos ennemis ; que sa volonté est qu’ils se retirent en leur pays, et vous laissent paisible possesseur de votre royaume, comme étant le vrai, unique et légitime héritier de France, fils de roi.

Le roi, pour lors, la tira à part et s’entretint longtemps avec elle. Il semblait se plaire à ce qu’elle disait, et son visage exprimait la joie en l’écoutant308. On raconta que dans cet entretien elle avait dit au roi des choses si secrètes, que lui seul et Dieu les pouvaient connaître. Jeanne rapporta elle-même que, après avoir répondu à un grand nombre de questions que le roi lui avait adressées, elle avait ajouté : Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils de roi ; et il m’envoie à toi pour te conduire à Reims, afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu le veux. Et il se trouvait précisément que, peu auparavant, Charles VII voyant ses affaires désespérées, et accablé de ses chagrins, entra un matin dans son oratoire, tout seul, et là fit une prière, sans prononcer de paroles, dans laquelle il demandait dévotement à Dieu que, s’il était vrai qu’il descendît de la noble maison de France, et que le royaume lui dût justement appartenir, il plût à sa divine bonté le lui garder et défendre, ou, au pis, lui donner grâce d’échapper sans mort ou prison, et qu’il pût se sauver chez les Écossais ou les Espagnols, anciens amis et frères d’armes des rois de France309.

Un autre incident contribua encore à accroître la renommée de Jeanne. Un cavalier vint à se noyer : on assura que, au moment où elle allait à l’audience du roi, ce cavalier l’avait grossièrement insultée ; et comme les paroles déshonnêtes qu’il lui adressait étaient mêlées de mauvais jurements, en reniant Dieu : Ah ! en mon Dieu ! lui dit-elle, tu le renies et ce est si près de ta mort.310

Jeanne d’Arc gagnait de plus en plus dans l’opinion ; elle avait une figure agréable, une voix douce, un maintien honnête et décent. Le roi, depuis le secret qu’elle lui avait révélé, l’avait prise tout à fait en gré. Le duc d’Alençon, qui s’était racheté des Anglais dont il était prisonnier, accourut pour la voir. On la faisait monter à cheval, et l’on trouvait qu’elle s’y tenait avec grâce ; on lui fit même courir des lances et elle montra beaucoup d’adresse. Les serviteurs du roi et quelques uns de ses conseillers étaient presque tous d’avis de croire à ses paroles et de l’en voyer, ainsi qu’elle le demandait, contre les Anglais. Les députés qui étaient venus d’Orléans à la cour, pour vérifier ce que l’on disait de cette fille extraordinaire, étaient repartis pleins d’espérance dans les promesses qu’elle leur avait faites.

Quelques conseillers du roi, et surtout le chancelier, n’étaient pas si prompts à ajouter foi à tout ce que Jeanne d’Arc promettait. Il était peu convenable, suivant eux, de régler sa conduite sur les discours d’une villageoise que quelques uns regardaient comme folle. D’ailleurs quelle assurance avait-on que les visions et les 68inspirations de cette jeune fille ne vinssent pas du démon ou de quelque pacte fait avec lui ? Pouvait-on ainsi encourir la colère de Dieu, en usant des arts diaboliques !

Pour mieux éclaircir des doutes si graves, le roi s’en alla à Poitiers et y fit conduire Jeanne. L’université de cette ville était célèbre : le parlement de Paris y siégeait et l’on ne pouvait y manquer de lumières ; aussi Jeanne d’Arc disait-elle en chevauchant pour s’y rendre : Je sais bien que j’aurai fort affaire à Poitiers, où Histoire de la Pucelle, l’on me mène ; mais Messire m’aidera. Or allons-y donc, de par Dieu !311

Le roi réunit un grand nombre de théologiens, de juristes et de gens experts, pour questionner Jeanne d’Arc. On lui parla avec douceur, mais chacun lui déduisit longuement les raisons qu’on avait de ne pas croire à ses promesses. On lui faisait observer que si Dieu voulait, ainsi qu’elle l’annonçait, délivrer le peuple de France de la calamité où il était tombé, les gens d’armes n’étaient pas nécessaires. En mon Dieu ! répliqua t-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. Lorsqu’on la pressait de donner des signes certains de sa mission. Ce n’est pas à Poitiers que je suis envoyée, dit-elle, pour donner des signes ; mais conduisez-moi à Orléans, avec si peu d’hommes d’armes que vous voudrez, et je vous montrerai des signes pour me croire : le signe que je dois donner, c’est de faire lever le siège d’Orléans.312

Frère Seguin, docteur limousin qu’une chronique appelle bien aigre homme, ayant demandé à Jeanne d’Arc quel langage parlaient ses voix, elle répondit avec vivacité : Meilleur que le vôtre.313

Rien ne faisait varier Jeanne d’Arc dans ses réponses, c’était toujours la même simplicité et la même assurance. À tous les docteurs qui lui exposaient savamment leurs doutes, elle répondait : Je ne sais ne A ne B ; mais je viens de la part du Roi du ciel pour faire lever le siège d’Orléans, et conduire le roi à Reims.314 Et lorsqu’on lui citait des livres pour lui prouver qu’on la devait pas croire, elle contentait de répondre : Il y a ès livres de Messire plus qu’ès vôtres.

Cependant la façon dévote de vivre de Jeanne d’Arc, ses longues prières durant le jour et la nuit, ses jeûnes, ses fréquentes communions, donnaient de plus en plus une haute idée de sa sainteté. Jean de Novelompont et Bertrand de Poulengy, qui l’avaient amenée, racontaient à tout le monde les circonstances merveilleuses de leur voyage à travers des pays occupés par l’ennemi. Christophe de Harcourt, évêque de Castres et confesseur du roi, disait hautement que c’était la fille annoncée par les prophéties315.

On consulta aussi un des plus sages et des plus habiles prélats de France, Jacques Gelu, archevêque d’Embrun. Il montra qu’il n’était point étrange que Dieu s’entremît directement dans les affaires d’un royaume, en employant même des créatures humaines. D’où il concluait qu’il ne fallait pas s’étonner qu’une femme, contre l’ordre précis du Deutéronome, portât des habillements d’hommes, et fût chargée 69de commander à des gens de guerre. Dieu, avançait-il, a souvent dit à des vierges des choses qu’il a cachées aux hommes, témoin la sainte Vierge et les savantes sibylles. Quant à la crainte de tomber dans un artifice du démon, on ne pouvait en juger que par la conduite, les œuvres et le bien de la personne inspirée.

Mais avant d’accorder à Jeanne une entière confiance, déterminé par la croyance que le démon ne pouvait conclure aucun pacte avec une vierge, le roi résolut de s’assurer si elle avait toujours été sage. Elle fut en conséquence soumise à un examen auquel présidèrent la reine de Sicile, mère de la reine de France, et la dame de Gaucourt. Elle fut trouvée pure, et l’on sut alors qu’elle n’avait pas les infirmités attachées à son sexe316.

Pendant que ces choses se passaient, les agents envoyés à Domremy étaient de retour ; ils n’avaient rapporté sur Jeanne d’Arc que des témoignages favorables. Cette jeune fille triomphait donc de toutes les épreuves auxquelles elle avait été soumise, et les docteurs firent enfin un rapport en sa faveur au conseil. Ils déclarèrent qu’ils n’avaient reconnu en elle rien qui ne fût d’une bonne chrétienne et d’une bonne catholique317. Et attendu le péril imminent où se trouvait la ville d’Orléans, qui désormais ne pouvait attendre de secours que de Dieu, les docteurs furent d’opinion que le roi pouvait accepter les services de Jeanne d’Arc318.

On lui donna donc l’état d’un chef de guerre. Jean Daulon, qui fut depuis sénéchal de Beaucaire, fut placé près d’elle en qualité d’écuyer ; elle eut pour pages Louis de Contes et Raymond : on attacha encore à sa personne deux hérauts d’armes, Guyenne et Ambleville ; elle choisit pour aumônier, Jacques Pasquerel, religieux de l’ordre des frères-ermites de Saint-Augustin : elle eut aussi un nombre suffisant de valets et autres gens pour la servir.

Le roi était retourné à Chinon ; et le duc d’Alençon était à Blois, où il faisait les plus grands efforts pour accélérer les préparatifs d’un convoi qui devait essayer d’entrer dans Orléans avec Jeanne d’Arc. On fit faire à cette jeune fille une armure319 complète et propre à la forme de son corps ; elle envoya quérir elle-même 70une épée marquée de cinq croix, enfermée derrière l’autel de Sainte-Catherine-de-Fierbois, et qui fut découverte sur les indications qu’elle avait données320.

Par le commandement de son conseil céleste, elle fit faire un étendard321 de couleur blanche semé de fleurs de lis sur lequel était figuré le Sauveur des hommes assis en son tribunal dans les nuées du ciel, tenant un globe dans ses mains ; à droite et à gauche étaient deux anges en adoration : l’un tenait une fleur de lis ; et de l’autre côté elle avait fait écrire Jhesus, Maria.

Jeanne d’Arc était alors à Tours, d’où elle se rendit bientôt à Blois pour hâter les préparatifs du convoi322. C’est de cette dernière ville qu’elle envoya aux Anglais un héraut d’armes, pour leur porter une lettre qu’elle avait dictée à Poitiers même, et par laquelle elle les sommait d’abandonner le siège d’Orléans. Telle était cette lettre323.

Jhesus, Maria. ✠

Roy d’Angleterre, et vous duc de Bethfort qui vous dictes régent du royaume de France ; vous Guillaume de la Poulle, vous de Suffort ; Jean, sire de Talbot ; et vous Thomas, seigneur d’Escalles, qui vous dictes lieutenants du dict Bethfort, 71faictes raison au Roy du ciel ; rendez à la Pucelle, qui est envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les villes que vous avez prises et violées en France : elle est ici venue de par Dieu pour réclamer le sang royal ; elle est toute prête de faire paix, si vous lui voulez faire raison : par ainsi que voulez vuider de France, et qu’amendez les dommages que y avez faicts, et rendez les deniers qu’avez reçus de tout le temps que l’avez tenue ; et entre vous archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres, qui estes devant la ville d’Orléans, allez-vous-en de par Dieu en vostre pays : et si ne le faictes, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous yra voir brefvement à vos bien grands dommages.

Roy d’Angleterre, si ainsi ne faictes, je suis chef de la guerre324 et vous asseure qu’en quelque lieu que je trouverai vos gens en France, je les combattray, et les chasseray et feray aller hors, veullent ou non : et s’ils ne veullent obeyr, je les ferai tous occire. Je suis icy envoyée de par Dieu, le Roy du ciel, pour les combats et pour les mettre hors de toute France. Et s’ils veullent obeyr je les prendrai à mercy ; et n’ayez point en votre opinion d’y demeurer plus, car vous ne tiendrez pas le royaume de France de Dieu le Roy du ciel, fils de la Vierge Marie, ains le tiendra Charles le vray héritier : car Dieu le Roy du ciel le veut : et lui ai revélé par la Pucelle que bien bref il entrera à Paris, en bonne et belle compagnie ; et si vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et de par la Pucelle, je vous advise qu’en quelque lieu que nous vous trouverons, nous vous fierons et frapperons dedans, et y ferons un si grand hay, hay, que depuis mil ans en France n’y en eust un si grand : et croyez fermement que le Roy du ciel envoyera tant de forces à la Pucelle que vous ne vos gens d’armes ne luy sauriez nuire, ne aux gens de sa compagnie, et aux horions voira l’on qui aura le meilleur droict : et vous duc de Bethfort qui tenez le siège devant Orléans, la Pucelle vous prie que ne vous faciez point détruire, et ce vous lui faictes la raison, encore pourrez-vous venir voir que les Français feront le plus beau faict que oncques fut faict pour la chretienté, et vous prie me faire réponse, si vous voulez faire paix en la cité d’Orléans, ou nous espérons estre bref, et si ainsi ne le faictes, de vos gros dommages vous souvienne.

Escrit ce mardy de la semaine saincte.

Outre son étendard, qu’elle portait elle-même, Jeanne d’Arc avait ordonné à son aumônier de faire exécuter une bannière destinée à servir de ralliement aux prêtres qui devaient suivre l’expédition. Elle y fit peindre l’image du Sauveur sur l’arbre de la croix. Réunis sous cette bannière, les prêtres parcouraient la ville de Blois en 72chantant des hymnes et des cantiques. Prosternée au milieu d’eux, Jeanne d’Arc mêlait à ces chants de ferventes prières. Aucun guerrier ne pouvait prendre rang dans sa troupe s’il ne s’était confessé. Toutes ces dispositions, qui étaient dans l’esprit du siècle, ne pouvaient manquer de faire une vive impression sur les guerriers. Aussi l’enthousiasme religieux que Jeanne avait su leur inspirer leur persuadait-il qu’ils ne pouvaient manquer d’obtenir la victoire.

Le 28 avril, Florent d’Illiers, vaillant capitaine qui commandait à Châteaudun, accompagné du frère de La Hire, entra dans Orléans avec quatre cents combattants. C’était le prélude des secours que devait bientôt amener la Pucelle325. Ce jour-là même il y eut un engagement entre les Français et les Anglais : ces derniers s’étaient approchés jusqu’au pied des remparts de la ville ; mais les gens de guerre et plusieurs citoyens d’Orléans firent une sortie contre eux, et les chassèrent jusque dans leurs boulevards et bastilles. Beaucoup d’Anglais furent tués sur la place, et d’autres tombèrent dans les fossés mêmes de leurs boulevards de la Grange de Cuivret et du pressoir Ars326.

Jeanne d’Arc était partie de Blois le jour précédent, accompagnée des maréchaux de Rayz et de Sainte-Sevère, de l’amiral de Culan, du seigneur de Gaucourt, de La Hire et de beaucoup d’autres capitaines d’une moindre renommée327. Elle avait fait rassembler les prêtres sous la bannière qu’elle leur avait destinée, en les faisant marcher en tête des troupes qui s’élevaient à peu près à six mille hommes. Cette petite armée était rangée dans le plus grand ordre ; la Pucelle avait demandé qu’on se dirigeât par la Beauce où étaient les principales forces de l’ennemi, ses bastilles et boulevards les mieux fortifiés328. Les généraux, lui ayant fait d’inutiles représentations sur l’excès d’audace d’une pareille entreprise, profitèrent de l’ignorance où elle était du pays, pour lui faire prendre, sans qu’elle le sût, la route de la Sologne329.

La première nuit, Jeanne d’Arc avait voulu reposer tout armée ; elle en fut malade : mais elle surmonta la douleur et continua sa marche. Elle ne cessait de faire de sévères réprimandes à tous les gens d’armes, elle les obligeait à se confesser, et elle communia elle-même devant eux en grande cérémonie.

On arriva le troisième jour aux environs d’Orléans. Le convoi passa probablement près de l’église d’Olivet330, s’avança jusqu’à la Source et descendit dans la plaine de Cornay ; ce fut alors que la Pucelle, voyant la Loire entre elle et Orléans, s’aperçut qu’on l’avait trompée : elle voulait qu’on attaquât sur-le-champ la bastille de Saint-Jean-le-Blanc331 pour passer la Loire au port de Saint-Loup332, et introduire 73le plus tôt qu’il serait possible le convoi dans la ville. Cette bastille anglaise, en effet peu fortifiée, favorisait un pareil projet ; mais les chefs de guerre ne s’arrêtèrent pas à cet avis, et l’on fit remonter le convoi jusqu’en face de Chessy333 où il y avait un port commode occupé par les Français.

4.
Événements du siège après l’arrivée de Jeanne d’Arc

Le bâtard d’Orléans voyant arriver le convoi traversa la Loire dans un petit bateau, pour se concerter avec ceux qui le commandaient. Jeanne d’Arc, dès qu’il fut arrivé près d’elle, lui dit : Estes-vous pas le bâtard d’Orléans ?Oui, reprit-il, et bien joyeux de votre venue334. Elle lui demanda alors si c’était lui qui avait fait venir le convoi de ce côté de la rivière, et non du côté où étaient Talbot et ses Anglais ; et d’après ce que le Bâtard lui répondit que c’était le conseil des plus sages capitaines, vu la puissance des Anglais dans la Beauce, elle répliqua : Le conseil de Messire est meilleur que le vostre et celuy des hommes, et si est plus seur et plus sage : vous m’avez cuidé decevoir, mais vous vous estes deceus vous-mesmes : car je vous amene le meilleur secours que eut oncques chevalier, ville ou cité, et ce est le plaisir de Dieu, et le secours du Roy des cieux, non mie pour l’amour de moy, mais procede purement de Dieu, lequel, à la requeste de sainct Louis et de sainct Charles le Grand, a eu pitié de la ville d’Orléans, et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent le corps du duc d’Orléans et sa ville335.

Le convoi arrivé en face de Chessy, près d’un port commode, il aurait fallu qu’il s’y trouvât des bateaux pour lui faire traverser la Loire ; mais on n’avait rien prévu à cet égard. D’ailleurs le vent était contraire, pour en faire remonter d’Orléans ; et naviguer à la rame pour les amener eût été lent et dangereux. Rien toutefois n’inquiétait la Pucelle ; dès le commencement elle avait dit : Nous mettrons les vivres dans Orléans à notre aise, et les Anglois ne feront pas semblant de l’empescher. Elle assura que le vent allait changer ; le temps était orageux, la pluie tombait par torrents, le jour finissait. Les Anglais le racontent du moins ainsi. Le vent ayant en effet changé, des barques parties d’Orléans remontèrent sans être attaquées, quoiqu’elles eussent été forcées de passer sous le feu des forts de Saint Loup et de Saint-Jean-le-Blanc336.

Chacun commençait à prendre plus de confiance dans les promesses de la Pucelle ; tout semblait miracle dans ce qu’elle entreprenait : il y avait même des gens qui voyaient, disaient-ils, croître tout-à-coup les eaux du fleuve pour hâter l’arrivée 74des barques ; car alors les eaux étaient très basses. Au moyen des barques on fit donc traverser la rivière aux chariots qui portaient les vivres et les munitions de guerre ; on leur fit prendre ensuite par terre la route337 d’Orléans. Afin d’empêcher les Anglais d’inquiéter le convoi, et pour faire une utile diversion, les Français sortirent en grand nombre de la ville et firent une attaque contre la bastille338 de Saint-Loup ; l’engagement fut très vif et les Anglais y perdirent un de leurs étendards339 : mais pendant qu’il avait lieu les vivres et les munitions de guerre que la Pucelle avait amenés entraient dans la ville340, à la grande satisfaction de tous les habitants341.

75Mais les chefs de guerre n’avaient pas l’ordre de conduire leurs gens d’armes dans Orléans. Ils n’étaient venus que pour accompagner le convoi et devaient retourner à Blois. Jeanne d’Arc, à qui on avait caché ce projet, en fut très courroucée.

Le bâtard d’Orléans et les gens de la ville qui étaient venus la trouver à Chessy voulaient absolument qu’elle entrât dans Orléans, mais elle disait : Il me feroit peine de laisser mes gens, et je ne le dois pas faire : ils sont tous bien confessés, et en leur compagnie je ne craindrois pas toute la puissance des Anglois. Enfin elle céda aux prières des gens d’Orléans et aux promesses que lui firent les capitaines de venir au plus tôt en grande force pour secourir la ville, et y amener un second convoi de vivres et de munitions dont la nécessité était reconnue indispensable ; mais elle voulut que son confesseur et les prêtres reprissent la même route avec ses gens pour les maintenir en saintes dispositions, et les accompagner quand ils reviendraient à Orléans. Puis elle fit son entrée avec La Hire et deux cents lances ou hommes d’armes342. Le maréchal de Boussac ne voulut pas la quitter qu’elle ne fût dans la ville et en sûreté. C’était le 29 avril 1429.

La Pucelle était tout armée, montée sur un cheval blanc, ayant à sa gauche le bâtard d’Orléans bien monté et richement armé ; elle était précédée de son étendard, et suivie des vaillants seigneurs qui défendaient la ville et de toute la garnison343.

Tout le peuple se pressait autour d’elle, l’enthousiasme des Orléanais était à son comble ; chacun voulait toucher ou ses vêtements, ou son étendard, ou son cheval. On la regardait comme un ange tutélaire descendu du ciel. Quant à elle, elle répondait doucement, en exhortant le peuple à espérer en Dieu ; et l’assurant que s’il avait foi et confiance, il échapperait aux fureurs de ses ennemis. Elle commença 76par aller à la principale église rendre à Dieu d’humbles actions de grâces ; puis on la logea auprès de la porte Renart en l’hôtel de Jacques Boucher pour lors trésorier du duc d’Orléans, et dont la femme était des plus vertueuses de la ville. Les Orléanais ne s’entretenaient plus désormais que des paroles et des actions de Jeanne d’Arc.

Les Anglais n’étaient pas moins occupés de cette fille extraordinaire. Depuis deux mois qu’elle était arrivée près du roi de France, la renommée avait répandu partout le bruit de ses promesses. Tout semblait annoncer que de grands changements allaient s’opérer en France ; et l’idée que Dieu, après avoir châtié rudement ce royaume, allait enfin le prendre en pitié, prévalait dans toute la chrétienté.

Dès le lendemain de l’entrée de Jeanne d’Arc dans Orléans, c’était le 30 avril, La Hire, Florent d’Illiers et plusieurs écuyers et chevaliers accompagnés des gens d’armes de la garnison, tentèrent une sortie contre les Anglais sans l’en prévenir344. Ils allèrent assaillir la bastille de Saint-Pouair. Les Anglais qui étaient sortis de cette bastille ne purent résister au premier choc des Français et furent obligés d’y rentrer. Mais rien n’avait été prévu, de la part des Français, pour un assaut. Ce fut en vain qu’on fit crier par toute la cité qu’on apportât de la paille et des fagots pour mettre le feu aux logis des Anglais, l’ennemi eut le temps de se reconnaître ; il se remit en ordre de bataille, et tira si merveilleusement de ses couleuvrines, canons et bombardes, que les Français furent obligés de rentrer dans la ville.

La nuit venue, Jeanne d’Arc envoya ses deux hérauts, Guyenne et Ambleville, porter à Talbot, au comte de Suffolk et au seigneur d’Escalles, une lettre pareille à celle qu’elle leur avait envoyée de Blois ; les Anglais s’en montrèrent fort courroucés, et dirent d’elles de grandes injures. Ils retinrent Guyenne et renvoyèrent Ambleville à la Pucelle, pour lui rendre compte de ce qu’il avait vu. Que dit Talbot, lui demanda Jeanne d’Arc en l’apercevant ? Le héraut lui répondit que Talbot et tous les autres Anglais disaient d’elle tous les maux qu’ils pouvaient, en l’injuriant ; et que s’ils la tenaient, ils la feraient brûler. Jeanne d’Arc voulut renvoyer Ambleville pour redemander son compagnon, et comme il avait peur : En mon Dieu, lui dit-elle, ils ne feront aucun mal à toi ni à lui ! dis à Talbot qu’il s’arme, et je m’armerai aussi ; qu’il se trouve devant la ville ; et s’il me peut prendre, qu’il me fasse brûler ; et si je le déconfis, qu’il lève le siège345. Tout cela ne rassurait pas Ambleville ; mais le bâtard d’Orléans le chargea de dire que les prisonniers anglais et les hérauts envoyés pour traiter des rançons répondraient de ce qui serait fait aux hérauts de la Pucelle. De la sorte Guyenne fut renvoyé.

Jeanne d’Arc alla trouver le Bâtard pour conférer avec lui sur ce qu’il y avait à faire. Elle était d’avis que, sans attendre davantage, on profitât de l’ardeur et de la bonne volonté des Orléanais pour donner l’assaut aux bastilles anglaises. La Hire et Florent d’Illiers partageaient cet avis ; mais le bâtard d’Orléans et les autres capitaines ne pensaient nullement que ce fût une chose à entreprendre. Ils 77voulaient agir avec plus de prudence. Un secours considérable devait arriver de Blois, et il était bon de l’attendre ; mais Jeanne d’Arc qui obéissait à ses voix, et qui se sentait forte des ordres du roi qui avait commandé qu’on lui obéît en tout, ne voulait pas céder. Le sire de Gamaches, irrité de son ton de commandement et de la soumission qu’on lui montrait, ne put se contenir : Puisqu’on écoute, dit-il, l’avis d’une péronnelle de bas lieu, mieux que celui d’un chevalier tel que je suis, je ne me rebifferai plus contre ; en temps et lieu ce sera ma bonne épée qui parlera et peut-être y périrai-je, mais le roi et mon honneur le veulent : désormais je défais ma bannière et je ne suis plus qu’un pauvre écuyer. J’aime mieux avoir pour maître un noble homme, qu’une fille qui auparavant a peut-être été je ne sais quoi346. Ployant sa bannière, il la remit au Bâtard.

Celui-ci ne partageait pas l’avis de Jeanne, mais il sentait bien qu’elle était fort à ménager. Il s’employa donc à apaiser l’un et l’autre et à les rapprocher ; ils s’embrassèrent fort en rechignant. On fit toutefois entendre raison à Jeanne, et il fut résolu qu’on n’entreprendrait rien avant l’arrivée de l’armée. On arrêta en même temps que Daulon et le bâtard d’Orléans se rendraient à Blois pour en hâter la venue.

Dès le lendemain, c’était le 1er mai, Jeanne d’Arc sortit avec La Hire et une bonne partie de la garnison pour les escorter sur la route347 de Blois. Les Anglais les laissèrent passer ; ils n’attaquaient plus, et ne faisaient que se défendre dans leurs bastilles contre les escarmouches des gens d’Orléans. Rentrée dans la ville, la Pucelle fut obligée de la parcourir pour satisfaire aux vœux des habitants, qui étaient tellement empressés de la voir, qu’ils assiégeaient la porte de l’hôtel où elle était logée. La foule était si grande dans les rues qu’à peine on pouvait y passer ; on admirait comme elle se tenait à cheval avec grâce et aisance.

Ce même jour, Jeanne d’Arc avait voulu répéter de vive voix aux ennemis les avertissements de sa lettre. Elle s’était rendue à cet effet sur le pont, au boulevard de la Belle-Croix348, sis en face des fort et boulevard des Tourelles, d’où l’on pouvait facilement se faire entendre. Là elle les somma de nouveau de quitter le siège et de s’en retourner dans leur pays, disant que s’ils ne voulaient le faire il leur en adviendrait malheur. Les Anglais accablèrent la Pucelle d’invectives, lui disant que s’ils pouvaient la tenir ils la feraient brûler. Glacidas, qui commandait les Tourelles, s’emporta surtout contre elle par les plus grossières injures, la renvoyant à garder ses vaches, et traitant les Français de mécréants. Vous mentez, s’écria-t-elle, et malgré vous bientôt vous partirez d’ici. Une grande partie de vos gens seront tués ; mais vous, vous ne le verrez pas349.

Le 2 mai350 la Pucelle fit à cheval la reconnaissance de la position des Anglais et 78de l’étendue de leurs fortifications ; alors toutes les bastilles qui formaient le blocus de la ville étaient achevées351. À l’extrémité vers l’est et sur la rive droite de la Loire étaient la bastille de Saint-Loup et son boulevard, dont était capitaine un certain Thomas Guerrart pour lors absent352. Un grand espace de plus de trois quarts de lieue se trouvait entre le fort de Saint-Loup et l’importante et puissante bastille de Paris, sise au nord, entre Saint-Ladre et Saint-Pouair. Cette dernière bastille avait coûté aux Anglais de grands travaux ; elle était commandée par Talbot. La Pucelle reconnut ensuite et successivement les bastilles de Rouen, de Londres et de la Croix-Boissée situées au couchant, puis le grand camp des Anglais sous la protection des bastille et boulevard de Saint-Laurent-des-Orgerils. Ces forts étaient sous le commandement du comte de Suffolk, de Jean de La Poule son frère, et du seigneur d’Escalles. Elle put observer distinctement le boulevard de l’île Charlemagne, situé au milieu du fleuve dont il défendait le passage ; et sur la rive gauche, le boulevard de Saint-Pryvé, construit pour remplir le même objet. Du haut des remparts de la ville, Jeanne d’Arc put bien juger de la position du reste des forteresses anglaises situées de l’autre côté de la Loire, à savoir : au midi le boulevard et le fort des Tourelles, le boulevard et la bastille des Augustins, et vers l’est la bastille de Saint-Jean-le-Blanc. Toutes ces forteresses étaient sous le commandement de Glacidas, capitaine de haute renommée, qui avait sous ses ordres les sires de Pomus et de Moulins.

Dans cette reconnaissance le peuple se porta en foule à la suite de la Pucelle, et ne pouvait se lasser de la voir. Elle faisait partager à tout le monde la confiance et la sécurité qu’elle avait elle-même.

Le bâtard d’Orléans avait fait bien sagement de se rendre à Blois, car les conseillers du roi délibéraient si l’on ferait une autre entreprise sur Orléans. Il représenta avec tous les autres capitaines que tout était perdu si on laissait se disperser les gens d’armes qu’on avait eu tant de peine à rassembler. Enfin, après beaucoup d’hésitation et d’incertitude, on se détermina à laisser partir le tiers, à peu près, des gens d’armes qui avaient accompagné le convoi introduit si heureusement et si à-propos dans la ville d’Orléans353.

L’armée se mit donc en marche sur Orléans en se dirigeant par la Beauce354. Dès qu’on aperçut du haut des tours355 l’éclat des lances et des armures, la Pucelle monta à cheval et sortit de la ville, accompagnée des chefs de guerre et d’une 79partie de la garnison, pour aller à la rencontre du bâtard d’Orléans, du sire de Rayz et du maréchal de Sainte-Sevère : c’était le 4 mai356. On passa entre les bastilles des Anglais, qui ne bougèrent pas. Le comte de Suffolk, inquiet de voir ses gens troublés par l’idée du miracle de la Pucelle, ne voulait pas se risquer ; le convoi entra donc sans obstacle dans la ville, précédé de frère Pasquerel et de la procession des prêtres357. Il fut reçu aux acclamations d’un peuple transporté d’enthousiasme, d’espérance et de joie ; ce qui formait un contraste frappant avec le camp ennemi dont les troupes, naguère victorieuses, étaient toutes découragées.

Dès ce jour même le Bâtard vint visiter Jeanne, et lui dit qu’il avait appris en route que Falstof, celui qui avait remporté le gain de la bataille des Harengs, devait amener des renforts aux Anglais. La Pucelle, toute réjouie d’avoir à combattre cet ennemi, s’écria : Bâtard ! Bâtard ! en mon Dieu, je te commande que tant tôt que tu sauras la venue dudit Fascot, que tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête358. Le Bâtard lui répondit que de ce elle ne se doutât, car il le lui ferait bien savoir.

La journée avait été fatigante. Jeanne d’Arc, rentrée à son hôtel, se jeta sur son lit et voulut dormir ; mais elle était agitée. Tout-à-coup elle s’éveille demandant à grands cris ses armes. Mon conseil, dit-elle à son écuyer, m’ordonne d’aller contre les Anglais, mais je ne sais si c’est contre leurs bastilles ou contre ce Fascot. Il me faut armer. Aussitôt le sire Daulon se met à l’armer ; pendant ce temps elle entendit un grand bruit dans la rue ; on criait que les ennemis faisaient en cet instant un grand dommage aux Français : En mon Dieu, dit-elle, le sang de nos gens coule par terre ! pourquoi ne m’a-t-on pas plus tôt éveillée ? Ah ! c’est mal fait ; mes armes ! mes armes ! mon cheval ! Laissant là son écuyer, qui n’était pas encore armé, elle descendit ; son page était sur la porte à s’amuser : Ah ! méchant garçon, dit-elle, qui ne m’estes pas venu dire que le sang de France est répandu ! Allons, vite mon cheval ! On le lui amena ; elle se fit donner par la fenêtre son étendard, qu’elle avait laissé, et sans plus attendre elle part et arrive à la porte Bourgogne d’où semblait venir le bruit. Elle y fut rejointe par Daulon, son écuyer, et Louis de Contes, son page. Comme elle y arrivait, elle vit porter un des gens de la ville qu’on ramenait tout blessé. Hélas ! dit-elle, je n’ai jamais vu le sang d’un Français sans que les cheveux se dressent sur ma tête359.

Encouragés par l’entrée du convoi et par la contenance timide des Anglais, quelques chefs accompagnés d’un petit nombre de gens d’armes étaient sortis de la ville sans consulter le Bâtard ni la Pucelle. Ils avaient poussé jusqu’à la bastille de Saint-Loup, la plus forte qu’eussent les Anglais du côté du levant. La discipline militaire ne réprouvait pas, dans ces temps éloignés, une semblable conduite ; l’assaut avait été entrepris sans hésitation, et avait même d’abord eu du succès. On était parvenu à s’emparer du boulevard, lorsque la fortune changea tout à coup.

En vain les Français veulent-ils attaquer la bastille, ils sont repoussés avec perte 80et forcés de se retirer. Les Français rentraient donc dans la ville par la porte Bourgogne lorsque la Pucelle y arrivait accompagnée d’habitants et de gens de la garnison, et bientôt suivie du bâtard d’Orléans et d’une foule de gens de guerre. On se trouva là réunis environ quinze cents combattants, et l’on résolut d’aller recommencer l’attaque contre le fort de Saint-Loup. À la vue de la Pucelle et d’un si puissant secours, les Français retournèrent à l’assaut avec joie. Tout avait été disposé pour que cette attaque eût le plus grand succès. Les échelles, les pavas360 de la ville, et tout l’équipement nécessaire pour un assaut, avaient été emportés pour concourir à la réussite de l’entreprise.

Bien que le commandant de la bastille de Saint-Loup fût absent, elle fut cependant vaillamment défendue durant trois heures consécutives. Pendant l’attaque, Talbot essaya de sortir de la bastille de Paris361 pour venir au secours des siens ; mais dès que du haut des tours de la ville on aperçut son mouvement362, et que ceux d’Orléans furent avertis par la cloche du beffroi qui sonna deux fois, six cents combattants à la tête desquels se trouvaient le maréchal de Sainte-Sevère, le seigneur de Graville, le baron de Coulouces et beaucoup d’autres capitaines, sortirent de la ville et vinrent se présenter devant Talbot et ses Anglais. Le général ennemi, arrêté tout à coup dans ses projets, n’osa s’avancer vers l’endroit où la jeune guerrière avait dirigé sa course ; il fut obligé de rentrer bien triste et tout courroucé dans les forts et bastilles qu’il venait de quitter363. Bientôt la bastille et le boulevard de Saint-Loup sont emportés de vive force, malgré les prodiges de valeur de ses défenseurs ; rien ne peut résister à l’héroïne : les Anglais sont poursuivis de toute parts ; tout ce qui refuse de se rendre est passé au fil de l’épée. Le Journal du Siège fait mention de cent quatorze tués et de quarante prisonniers364. Au nombre de ces derniers étaient des guerriers qui avaient pris des habits de prêtres et s’étaient réfugiés dans le clocher de Saint-Loup ; on voulait les tuer, Jeanne d’Arc les prit sous sa protection et ils furent sauvés365.

Les Français rasèrent les fortifications et réduisirent en cendres ce qui pouvait être consumé par les flammes. Ils enlevèrent tout ce qu’il fut possible de transporter dans la ville. On alla ensuite rendre grâce à Dieu, dans toutes les églises, de la victoire signalée qui venait d’être remportée. Jeanne étant rentrée dans sa demeure y prit un repas avec sa sobriété accoutumée.

La Pucelle désirait ardemment faire lever sans retard le siège aux Anglais. Elle voulait en conséquence que l’on sortît de la ville le jour même de l’Ascension366 pour livrer l’assaut aux boulevard et bastille de Saint-Laurent367 où se trouvaient le comte de Suffolk et d’autres chefs renommés, et qui renfermaient le plus grand 81nombre de troupes : elle ne doutait pas toutefois qu’on ne les enlevât de vive force, attendu, disait-elle, que l’heure était venue. Mais les chefs de guerre convinrent de ne rien entreprendre à cause de la solennité de la fête.

Tous réunis, ils tinrent un grand conseil auquel assista le chancelier d’Orléans : on y délibéra que l’on ferait une fausse attaque sur la bastille de Saint-Laurent, afin d’attirer les Anglais de la rive gauche à son secours ; aussitôt que ceux-ci auraient passé le fleuve, on irait traverser la Loire pour attaquer, du côté de la Sologne, les boulevards et bastilles qu’ils auraient dégarnis. Jeanne n’assistait pas à ce conseil, il fut arrêté qu’on l’instruirait de ce qui avait été résolu ; mais on ne voulait pas néanmoins lui faire savoir que l’on irait attaquer les bastilles de la rive gauche368. Quand on lui exposa qu’il s’agissait d’aller à l’attaque de la grande bastille des Anglais à Saint-Laurent, elle n’y trouva rien à dire ; c’était ce qu’elle avait demandé : cependant elle s’aperçut bien qu’on lui cachait quelque chose. Toute courroucée, elle dit au chancelier qui lui adressait la parole : Dites ce que vous avez conclu et appointé, je celerais bien plus grande chose que cette cy. Aussitôt le bâtard d’Orléans chercha à l’apaiser. Il lui assura qu’on lui avait bien dit la vérité ; mais que si les Anglais dégarnissaient la rive gauche, on passerait la rivière pour attaquer de ce côté. Alors Jeanne répondit qu’elle était satisfaite, et que cette conclusion était bonne.

Mais l’héroïne voulut encore tenter près des Anglais une démarche pacifique. Elle alla près de leurs boulevards où un archer, par ses ordres, lança une flèche qui portait une troisième copie de sa lettre à laquelle elle avait ajouté : C’est pour la troisième et dernière fois, et ne vous écrirai plus désormais369.

Le vendredi 6 mai, de bonne heure, la Pucelle, le bâtard d’Orléans, les maréchaux de Sainte-Sevère et de Rayz, le seigneur de Graville, Florent d’Illiers, La Hire et beaucoup d’autres capitaines, chevaliers et écuyers, passèrent la Loire avec environ quatre mille combattants. On se réunit dans une petite île370 connue plus tard sous le nom d’île aux Toiles, sise à peu près au droit de Saint-Aignan, et tellement rapprochée de la rive gauche, que deux bateaux suffisaient pour former un pont au moyen duquel on pouvait passer de là sur le continent. Dès que les Anglais virent les dispositions des Français, ils firent rentrer dans la bastille des Augustins et au fort des Tourelles ceux des leurs qui gardaient la bastille de Saint Jean-le-Blanc ; la garnison en se retirant y mit le feu : c’était déjà un succès obtenu ; mais Jeanne d’Arc ne voulait pas s’en tenir là.

Avant même que toute l’armée fût rassemblée dans l’île, elle en sort avec une partie de sa troupe et marche droit au Portereau en face des Augustins, où elle va planter son étendard. À ce moment une terreur panique s’empare des Français, au bruit qui se répand que les Anglais du boulevard de Saint-Pryvé arrivent au secours de la bastille des Augustins371. 82Tous prennent la fuite, et la Pucelle ne pouvant les retenir est forcée de les suivre.

Les Anglais encouragés par cette retraite sortent en poussant de grand cris, et en injuriant la Pucelle déjà rentrée dans l’île372. Ne pouvant eux-mêmes y pénétrer, ils accablent les Français de traits ; déjà les chefs de guerre prenaient la résolution de se retirer dans la ville, lorsque la Pucelle, indignée de l’audace de l’ennemi, crie à son monde de la suivre. Accompagnée de La Hire et de ceux à quielle a inspiré sa confiance, elle s’élance sur le rivage ; et bientôt l’ardeur dont elle est animée se communique à tous les Français, qui veulent réparer par une action d’éclat la honte de leur retraite. Les Anglais, attaqués avec fureur, ne peuvent soutenir le choc ; ils fuient avec précipitation et rentrent honteusement dans leurs bastille et boulevart des Augustins373. La Pucelle plante son étendard sur le bord du fossé ; elle est bientôt suivie du sire de Rayz et de beaucoup d’autres vaillants capitaines.

Daulon et un Espagnol nommé le sire de Pertada avaient été commis à la garde du pont de bateaux qui établissait la communication entre l’île et le continent. Un homme d’armes vint à passer ; ils voulurent qu’il restât avec eux pour défendre ce passage si important en cas de retraite. L’autre répondit avec dédain qu’il n’en ferait rien. D’aussi vaillants que vous y demeurent bien, reprit l’Espagnol. — Mais non pas moi, répliqua le chevalier. La querelle s’engagea, si bien qu’ils se défièrent à qui serait le plus vaillant à l’attaque de la bastille374 ; se prenant par la main, ils coururent de toutes leurs forces jusqu’à l’assaut. Daulon les suivit et le pont ne fut plus gardé par personne.

Un grand et fort anglais défendait les palissades avec tant d’ardeur qu’ils ne pouvaient pas pénétrer. Daulon fit appeler le fameux canonnier, maître Jean, qui avait déjà fait tant de mal aux Anglais durant le siège. Celui-ci ajusta l’anglais et du premier coup le jeta mort par terre. Le sire de Pertada et son compagnon forcèrent alors la palissade. Tout le monde les suivit, et le boulevard et bientôt après le fort des Augustins furent emportés de vive force. On y trouva beaucoup de prisonniers français. Ils renfermaient en outre une grande quantité de vivres et des richesses considérables ; mais de peur que le pillage ne détournât ses gens, la Pucelle fit mettre le feu375 à la bastille, et tout fut consumé en peu d’instants. L’héroïne, qui s’était montrée partout dans cette brillante affaire, y fut blessée au pied par une des chausse-trappes que l’ennemi avait jetées aux abords du boulevard376.

83Dès le soir même de cette heureuse journée les Français mirent le siège devant le boulevard et le fort des Tourelles. On passa la nuit sur la rive gauche ; la Pucelle ne voulait pas rentrer dans la ville : Laisserons-nous là nos gens en péril ? disait elle à ceux qui l’engageaient à le faire. Elle céda cependant enfin à la sollicitation de tous les chefs de guerre.

Rien ne se faisait et ne s’exécutait selon qu’il avait été arrêté dans le conseil des chefs de guerre. Toute l’attaque se portait sur la rive gauche ; et l’on ne tentait rien contre la puissance des Anglais qui était toute sur la rive droite, où l’ennemi paraissait vouloir concentrer ses forces. En effet, les chefs de guerre anglais avaient fait évacuer le boulevard de Saint-Pryvé après y avoir mis le feu. Sa garnison avait traversé la Loire et s’était retirée dans les boulevard et bastille de Saint-Laurent. Alors, dans un esprit de prudence, les chefs de guerre français résolurent d’attendre de nouveaux renforts qui pourraient désormais arriver sans obstacle, et de ne plus laisser toute la ville exposée tandis qu’on livrerait l’assaut aux Tourelles.

On vint faire part à la Pucelle de cette résolution au moment où elle venait d’achever un modeste repas. Elle répondit : Vous avez été en votre conseil et j’ai été au mien, mais croyez que le conseil de Messire tiendra et s’accomplira et que celui des hommes périra377. L’héroïne avait en effet d’autres desseins ; elle ordonna à son chapelain de se lever de grand matin et de ne la pas quitter : car, dit-elle, j’aurai demain beaucoup à faire, il sortira du sang de mon corps, je serai blessée devant la bastille du bout du pont378.

Elle convoque aussitôt les citoyens d’Orléans. Elle leur propose de marcher à leur tête pour aller à l’attaque du fort des Tourelles379 : sa proposition est accueillie avec enthousiasme ; on met à sa disposition des canons, des couleuvrines et tout ce qui était nécessaire380 pour attaquer les forteresses ennemies. Il fallait escalader un boulevard entouré d’un fossé et défendu de toutes parts par de longs pieux pointus. La Pucelle ordonne en conséquence de transporter au-delà de la Loire des pics et des hottes pour combler le fossé ; elle fait aiguiser des haches381 pour 84couper les pieux, et l’on conduit auprès du boulevard 150 fagots382 imbibés de matières combustibles, afin d’incendier les pieux : on prépare par ses ordres des fusées383 qui se lancent comme des traits, et qui, s’attachant aux pieux, y mettent le feu384.

En même temps que l’héroïne attaquera le boulevard et le fort des Tourelles sur la rive gauche, elle veut être secondée par une attaque du côté du pont, de la part des bourgeois et des guerriers qui resteront dans la ville. On fait chercher à cet effet de longues planches385, des échelles, des gouttières ou poutres légères pour jeter sur les arches rompues qui séparent les bastilles françaises de celles des Anglais. On transporte en outre au Portereau des échelles pour monter à l’assaut des Tourelles, et les pavas386 de la ville à l’abri desquels les assaillants doivent combattre. La Pucelle prévoit que, le boulevard des Tourelles une fois emporté, les ennemis se retireront dans le fort ; elle veut leur ôter cette ressource. Déjà, dès la veille, on a fait acheter et réparer un bateau387 qu’elle fait remplir de 85matières combustibles, se proposant de l’employer à incendier le pont-levis qui établit la communication entre le boulevard et le fort des Tourelles.

Toutes ces dispositions faites, la Pucelle va prendre un peu de repos dont elle avait grand besoin.

Cependant le sire de Gaucourt, gouverneur de la ville, et les chefs de guerre qui y étaient restés résolurent de ne point céder à la volonté de Jeanne d’Arc, et de ne pas laisser emmener, comme elle en avait le projet, de l’autre côté de la rivière, tous les gens de la garnison et l’artillerie.

Le samedi 7 mai, de grand matin, la jeune guerrière se revêt de ses armes, et, malgré la résolution prise par les chefs de guerre, mais de l’accord et du consentement des bourgeois et du peuple, elle court se mettre à la tête des intrépides citoyens qui consentent à la seconder. À l’instant où elle sortait de son hôtel, un homme y apporta une alose qu’il venait de pêcher dans la Loire. Son hôte lui dit : Jeanne, mangeons cette alose avant que partiez.En mon Dieu, dit-elle, on en mangera jusques au souper, que nous repasserons par dessus le pontet ramènerons un Godon qui en mangera sa part388.

L’héroïne, suivie d’une partie de la garnison et des citoyens d’Orléans, se présente à la porte Bourgogne ; mais le sire de Gaucourt l’avait fait fermer pour s’opposer à sa sortie. Il lui déclare qu’elle ne sortira pas ; ce refus irrite la Pucelle : Vous êtes un méchant homme, crie-t-elle au gouverneur ; mais que vous le vouliez ou non, les gens d’armes viendront et gagneront aujourd’hui comme ils ont déjà gagné389. On se disposait à attaquer la troupe de Gaucourt, lorsque, intimidé lui-même, il cesse d’opposer aucune résistance. La Pucelle traverse donc la Loire avec tout son monde, et arrive auprès du boulevard des Tourelles ; elle y retrouve ceux qu’elle y avait laissés la veille, et qui l’attendaient avec la plus vive impatience.

On tint conseil avec les chefs de guerre restés sur la rive gauche, et il fut décidé que l’on réunirait toutes ses forces pour emporter d’assaut le boulevard des Tourelles.

On rangea donc les troupes en bataille et l’on sonna la charge. Il était alors dix heures du matin. Tous les chevaliers de France étaient là, le bâtard d’Orléans, les sires de Rayz, de Gaucourt, de Graville, de Guitry, de Villars, de Chailly, de Coaraze, d’Illiers, de Thermes, de Gontaut, l’amiral de Culan, La Hire et Saintraille. L’engagement devient bientôt général ; l’artillerie était servie de part et 86d’autre avec une égale ardeur. Des chevaliers s’élançaient dans les fossés en s’efforçant de gravir les retranchements, et combattant corps à corps avec les guerriers ennemis.

La victoire restait toujours incertaine ; enfin vers une heure après midi la Pucelle, qui s’était montrée partout avec la plus brillante valeur, n’avait pas cessé d’encourager son monde, et de crier que l’heure approchait où les Anglais allaient être déconfits. Cependant, voyant que les Français commençaient à être las et abattus, elle n’écoute plus que son courage, elle se précipite dans le fossé, saisit une échelle et l’applique contre le boulevard où elle arrive la première390 : mais à ce moment même un trait lancé par l’ennemi l’atteint entre le cou et l’épaule ; elle tombe aussitôt dans le fossé, renversée et presque sans connaissance. Les Anglais allaient descendre et l’entourer, lorsque le sire de Gamaches arrive à son secours et la défend avec sa hache : Prenez mon cheval ; sans rancune, j’avais à tort mal présumé de vous. — Ah ! dit-elle, sans rancune, car jamais je ne vis un chevalier mieux appris391.

On emporta la Pucelle, on la désarma : sa blessure était grave, le trait dont elle avait été atteinte ressortait par derrière le cou ; le sang coulait en abondance : la douleur et l’effroi s’emparèrent d’elle. Elle se mit à pleurer ; mais après avoir prié un moment, elle eut la vision de ses deux saintes et elle se sentit consolée392. Elle-même arracha la flèche. Des gens d’armes s’approchèrent d’elle et lui offrirent de charmer sa blessure par des paroles merveilleuses, ainsi que cela se pratiquait souvent alors parmi les gens de guerre. J’aimerais mieux mourir, dit-elle, que de pécher ainsi contre la volonté de Dieu. Je sais bien, ajouta-t-elle, que je dois mourir un jour, mais je ne sais ni où, ni quand, ni comment. Donc, si l’on peut, sans pécher, guérir ma blessure, je le veux bien393. On mit sur sa plaie un appareil d’huile et de vieux lard, et elle continua à prier avec ferveur.

Cependant la blessure de la Pucelle et tant d’heures passées à un assaut inutile avaient jeté les Français dans le découragement et la fatigue. Les chefs de guerre firent sonner la retraite, et ordonnèrent d’emmener les canons. Jeanne, vivement affligée, alla prier le bâtard d’Orléans d’attendre encore un peu. En mon Dieu, dit-elle aux chefs de guerre, vous entrerez bien brief dedans, n’ayez doute : quand vous verrez flotter mon étendard vers la bastille, reprenez vos armes, elle sera votre394. C’est pourquoi faites un peu reposer nos gens ; buvez et mangez. Elle reprit ses armes et remonta à cheval ; mais avant de retourner à l’attaque, elle se retira à l’écart dans une vigne où elle resta un quart d’heure en prières.

Son étendard était resté aux mains de celui qui le portait au bord du fossé devant le boulevard. Le sire Daulon, que cette retraite affligeait beaucoup, imagina que si cet étendard tant affectionné par les gens de guerre était porté en avant, on le suivrait395. Il le remit à un brave serviteur du sire de Villars, et tous deux seuls ils descendirent dans le fossé. La Pucelle, qui vit de loin remuer son étendard, arriva sur-le-champ, le saisit et voulut le ravoir. Ces mouvements qui agitaient l’étendard parurent aux Français un signal de la Pucelle, et bientôt, enflammés d’un 87nouveau courage, ils reviennent à l’assaut, tandis que les Anglais, effrayés de revoir la Pucelle sur le bord du fossé, quand ils la croyaient à demi morte de sa blessure, se troublèrent et se remplirent d’épouvante396.

Pendant que ces choses se passaient, les guerriers à qui la garde d’Orléans avait été confiée ne restaient point oisifs, et, suivant les instructions qu’ils avaient reçues de la Pucelle, ils accoururent par le pont397 pour prendre l’ennemi entre deux feux. Les canons et les couleuvrines tiraient ainsi de part et d’autre sur le fort des Tourelles. Bientôt les gens d’Orléans, à l’aide d’un brave charpentier, parvinrent à jeter des poutres sur les arches rompues qui les séparaient des Tourelles. Le commandeur de Giresme y passa le premier. Les Anglais se trouvaient ainsi entre deux assauts ; leur frayeur s’en allait croissant. Il y en avait qui voyaient en l’air l’archange Saint-Michel et Saint-Aignan, le patron d’Orléans, montés sur des chevaux blancs, et combattant pour les Français.

Glacidas lui-même épouvanté, et ne voyant plus de possibilité de résister à la nouvelle attaque des Français, prend la résolution d’abandonner le boulevard qu’il a si vaillamment défendu, et veut se retirer dans le fort des Tourelles. La guerrière lui crie de se rendre. Il ne veut pas l’entendre et se dispose à fuir dans le fort398.

Mais déjà le bateau chargé de matières combustibles, que la Pucelle avait fait préparer, était dirigé tout en feu sous le pont-levis399 qui communique du boulevard au fort ; et au moment où Glacidas et tout son monde veulent traverser, le pont incendié s’écroule, et ils tombent tous dans la Loire où ils se noient. Ainsi périrent Glacidas, le sire de Pomus, le seigneur de Moulins, le bailli de Mantes et plusieurs autres chevaliers bannerets et nobles d’Angleterre.

Le passage du boulevard dans le fort est bientôt rétabli à la hâte avec des poutres, et les Français poursuivent l’attaque des Tourelles qui se trouvaient ainsi serrées de très près de deux côtés. Ce qui restait de garnison dans le fort, sans officiers, sans munitions de guerre (on les avait entièrement épuisées), sans espérance de secours, se rendit promptement dans la crainte d’être enseveli sous les ruines d’une bastille inutilement défendue. De cinq cents chevaliers et écuyers réputés les plus preux et les plus hardis de tout le royaume d’Angleterre qui étaient là, deux cents eurent la vie sauve, et trois cents autres furent tués ou noyés400.

Un fait bien digne de remarque, c’est que pendant ces combats sanglants les Anglais de la rive droite n’ont pas fait le moindre mouvement pour secourir le fort et le boulevard des Tourelles, et qu’ils n’ont rien entrepris contre la ville dégarnie alors de presque tous ses défenseurs.

Jeanne d’Arc rentra dans Orléans par le pont, ainsi qu’elle l’avait annoncé le matin en partant pour le combat. Elle fut accueillie avec le plus grand enthousiasme. 88Les cloches sonnèrent toute la nuit ; le peuple se précipita en foule dans les églises, pour rendre à Dieu d’humbles actions de grâces401. Le Te Deum fut chanté ; chacun répétait à l’envi les merveilleuses circonstances de la journée : c’était à qui en ferait les plus incroyables récits402. L’héroïne se retira dans sa demeure et l’on mit un nouvel appareil sur sa blessure403.

Pendant la nuit, et au bruit des réjouissances d’Orléans, le comte de Suffolck, lord Talbot, et les autres chefs anglais, s’assemblent en conseil et prennent la résolution de lever le siège, de crainte qu’il ne leur en arrivât autant qu’à Glacidas. Cependant ils ne veulent point se retirer avec honte et en fuyant. Dès le matin du 8 mai, c’était le dimanche, après avoir mis le feu à leur logis et à leurs bastilles, ils rangent tous leurs gens en bataille jusque sur les fossés de la ville et semblent offrir le combat aux Français404.

Jeanne, informée de ce qui se passe, sort précipitamment de son lit où sa blessure la retenait encore ; elle se revêt d’une armure légère, et vient rejoindre les chefs de guerre qui étaient déjà sortis de la ville pour accepter l’espèce de défi que semblait leur faire l’armée anglaise. Elle rangea elle-même l’armée en bataille, mais elle défendit d’attaquer. Pour l’amour et l’honneur du saint dimanche, dit-elle à ses gens, ne les attaquez pas les premiers, et ne leur demandez rien ; car c’est le bon plaisir et la volonté de Dieu, qu’on leur permette de s’en aller, s’ils veulent partir. S’ils vous assaillent, défendez-vous hardiment, vous serez les maîtres405.

Elle fait alors apporter une table, la fait décorer des ornements religieux, et se prosterne humblement avec toute l’armée française et les citoyens d’Orléans devant cet autel élevé à la face du ciel, au milieu des champs, entre la ville et les ennemis406 ; on célébra deux messes, et, à la fin de la seconde, Jeanne demanda qu’on regardât si les Anglais tournaient le visage ou le dos aux Français. On lui répondit qu’ils effectuaient leur retraite en bel ordre et se dirigeaient sur Mehung. En mon dieu, dit-elle, laissez les partir, Messire ne veut pas qu’on combatte aujourd’hui, vous les aurez une autre fois. Mais elle eut beau dire : Ne les tuez pas, il suffit de leur départ ; on poursuivit l’ennemi, et on lui prit plusieurs bombardes, de gros canons, des arcs, des arbalètes et autres armes.

Les Anglais partis, le peuple d’Orléans sortit en foule de la ville et se répandit dans les bastilles où il trouva de grands approvisionnements de vivres, des bombardes et des canons.

Toutes les bastilles furent rasées d’après les ordres des chefs de guerre. Alors la Pucelle et tous les guerriers rentrèrent dans la ville et rendirent d’humbles actions de grâces au Seigneur, au milieu de l’enthousiasme de tout le clergé et du peuple. Une procession407 solennelle de tous les prêtres d’Orléans parcourut 89les rues et les remparts de la ville, en faisant retentir les airs d’hymnes et de cantiques religieux.

Ainsi, huit jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Jeanne d’Arc dans Orléans ; trois seulement avaient été employés à combattre, et déjà dans les deux partis tout avait changé de face.

Notes

  1. [206]

    Journal du Siège, page 4.

  2. [207]

    Il entra dans la place le 25 octobre (Journal du Siège, p. 7). Voir ci-après, page 54.

  3. [208]

    Ce fait est rapporté dans Symphorien Guyon, p. 188, vol. 2.

  4. [209]

    Reçu 700 livres parisis ou 900 livres tournois, du don fait à la ville d’Orléans par les habitants de la ville de Poitiers. (Compte de commune de 1428.)

  5. [210]

    Reçu 400 livres parisis ou 500 livres tournois, du don fait à la ville d’Orléans par les habitans de la ville de La Rochelle. (Ibidem.)

  6. [211]

    Payé 78 s. pour la voiture de 325 livres, tant salpêtre que soufre envoyés par la ville d’Albi et qui étoient restés à Clermont. (Compte de commune de 1429, art. 49.)

  7. [212]

    Payé 40 s. pour la voiture de quatre arbalètes d’acier, dont les habitans de Montpellier ont fait don à ceux d’Orléans. (Compte de forteresse, 1429, art. 28.)

  8. [213]

    Reçu 198 cloches d’acier étant en deux ballons amenés de Bourges, dont ceux desdits ballons n’étoient que demi et avoient été dérobés sur le chemin : icelui acier, du don que les villes du Bourbonnois et d’Au vergne avoient donné à la ville d’Orléans. (Compte de commune de 1428, à la fin.)

  9. [214]

    La plus grande partie de ces ressources n’arrivèrent à Orléans que vers la fin du siège.

  10. [215]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  11. [216]

    Voir le Plan ancien du fort et du boulevart des Tourelles, planche 5, où l’on distingue un large fossé, indiqué sous le nom de boulevart, qui peut avoir servi de retranchement aux Anglais à cette époque.

  12. [217]

    Journal du Siège, p. 1 et 2.

  13. [218]

    Voir le Plan du siège, pl. 1re.

  14. [219]

    Journal du Siège, p. 2.

  15. [220]

    Journal du Siège, p. 3.

  16. [221]

    Il faut se reporter à ce que nous avons dit du fort des Tourelles, p. 33 et suivantes.

  17. [222]

    Journal du Siège, p. 4 ; Histoire de Charles VII, dite de la Pucelle d’Orléans, p. 501.

  18. [223]

    Journal du Siège, p. 5 ; Histoire de de la Pucelle, p. 501.

  19. [224]

    Journal du Siège, p. 5.

  20. [225]

    Histoire de de la Pucelle, p. 502.

  21. [226]

    Journal du Siège, p. 7.

  22. [227]

    Histoire de de la Pucelle, p. 502.

  23. [228]

    Journal du Siège, p. 6.

  24. [229]

    Voir sur le Plan du siège, planche 1re, l’emplacement de cette tour.

  25. [230]

    Monstrelet, vol. 11 des Chroniques, p. 38.

  26. [231]

    Histoire de de la Pucelle, p. 502.

  27. [232]

    Journal du Siège, p. 8.

  28. [233]

    Journal du Siège, p. 9.

  29. [234]

    Journal du Siège, p. 7.

  30. [235]

    Journal du Siège, p. 9 et 10.

  31. [236]

    Voir la position de ces édifices sur les plans joints à notre travail, planches 1 et 2.

  32. [237]

    Voir la position de ces édifices sur les plans joints à notre travail, planches 1 et 2.

  33. [238]

    Journal du Siège, p. 13.

  34. [239]

    Journal du Siège, p. 10.

  35. [240]

    Journal du Siège, p. 10.

  36. [241]

    Journal du Siège, p. 12.

  37. [242]

    Journal du Siège, p. 13.

  38. [243]

    Cette dénomination provient de l’orge que l’on semait dans les champs environnant Saint-Laurent. Voir, pour la position de Saint-Laurent, les planches 1 et 2.

  39. [244]

    Journal du Siège, p. 13.

  40. [245]

    Journal du Siège, p. 14.

  41. [246]

    Journal du Siège, p. 14.

  42. [247]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  43. [248]

    Journal du Siège, depuis la p. 15 jusqu’à la p. 27.

  44. [249]

    Journal du Siège, p. 19.

  45. [250]

    Journal du Siège, p. 19 et 20.

  46. [251]

    Journal du Siège, p. 21 et 22.

  47. [252]

    Voir le Plan du siège, planche 1re, et ce que nous avons dit dans le chapitre 1 sur la position du port de Saint-Loup, p. 38.

  48. [253]

    Voir le Plan du siège, planche 1re, et ce que nous avons dit de cette île dans le chapitre 1, p. 39 et 40.

  49. [254]

    Voir le Plan du siège, planche 1re, et ce que nous avons dit de la Turcie de Saint-Jean-le-Blanc, dans le chapitre 1er, p. 36.

  50. [255]

    Journal du Siège, p. 22.

  51. [256]

    Voir le Plan de la ville et du siège d’Orléans en 1428, pl. 1re.

  52. [257]

    Journal du Siège, p. 18.

  53. [258]

    Journal du Siège, p. 27.

  54. [259]

    Voir l’emplacement de ce couvent, planche 1re.

  55. [260]

    Journal du Siège, p. 29.

  56. [261]

    Journal du Siège, p. 31.

  57. [262]

    Journal du Siège, p. 31.

  58. [263]

    Journal du Siège, p. 32.

  59. [264]

    Voir la position de ce village sur la Carte générale, planche 7.

  60. [265]

    Journal du Siège, p. 33.

  61. [266]

    Journal du Siège, p. 33 ; Monstrelet, feuillet 41.

  62. [267]

    Journal du Siège, p. 34.

  63. [268]

    Histoire de la Pucelle, p. 503.

  64. [269]

    Journal du Siège, p. 36.

  65. [270]

    Histoire de la Pucelle, p. 504.

  66. [271]

    Journal du Siège, p. 36.

  67. [272]

    Journal du Siège, p. 37.

  68. [273]

    Journal du Siège, p. 37.

  69. [274]

    Journal du Siège, p. 38.

  70. [275]

    Journal du Siège, p. 39.

  71. [276]

    Journal du Siège, p. 39.

  72. [277]

    Journal du Siège, p. 41.

  73. [278]

    Journal du Siège, p. 46.

  74. [279]

    Journal du Siège, p. 46.

  75. [280]

    Journal du Siège, p. 47.

  76. [281]

    Histoire de la Pucelle, p. 504.

  77. [282]

    Journal du Siège, p. 68.

  78. [283]

    Monstrelet, f. 42 ; Jean Chartier, p. 18.

  79. [284]

    Journal du Siège, p. 68 ; Histoire de la Pucelle, p. 504.

  80. [285]

    Journal du Siège, p. 47 et 48.

  81. [286]

    Journal du Siège, p. 49 et 50.

  82. [287]

    Journal du Siège, p. 50.

  83. [288]

    Journal du Siège, p. 56 et 57.

  84. [289]

    Journal du Siège, p. 66.

  85. [290]

    Journal du Siège, p. 70.

  86. [291]

    Journal du Siège, p. 40.

  87. [292]

    1er interrogatoire de la Pucelle.

  88. [293]

    Déposition des témoins de l’enquête de Vaucouleurs (L’Averdy, p. 298, 299 et suivantes).

  89. [294]

    1er interrogatoire de la Pucelle du 21 février 1430 [ancien style].

  90. [295]

    3e interrogatoire de la Pucelle.

  91. [296]

    2e interrogatoire de Jeanne d’Arc.

  92. [297]

    8e interrogatoire de Jeanne d’Arc.

  93. [298]

    14e interrogatoire de Jeanne d’Arc.

  94. [299]

    26e et 27e témoin de l’enquête de Vaucouleurs.

  95. [300]

    2e interrogatoire de Jeanne d’Arc.

  96. [301]

    26e et 27e témoin de l’enquête de Vaucouleurs (L’Averdy, p. 301).

  97. [302]

    Déposition de Jean de Novelompont.

  98. [303]

    Déposition de Novelompont et de Poulengy ; 2e interrogatoire de la Pucelle.

  99. [304]

    4e interrogatoire de la Pucelle.

  100. [305]

    Déposition du président Charles (L’Averdy, p. 347).

  101. [306]

    6e et 10e témoins de l’enquête de Paris.

  102. [307]

    Déposition du président Charles (L’Averdy, p. 347 et 348).

  103. [308]

    Déposition du même (L’Averdy, p. 348).

  104. [309]

    Exemples de hardiesses de plusieurs rois et empereurs, par N. Sala (Manuscrit de la Bibliothèque du Roi, L’Averdy, p. 65 et suivantes).

  105. [310]

    Déposition de Jean Pasquerel (L’Averdy, p. 348).

  106. [311]

    Histoire de la Pucelle, p. 506.

  107. [312]

    Déposition de Pierre Davon, 18e témoin de Rouen (L’Averdy, p. 359).

  108. [313]

    Idem.

  109. [314]

    Déposition de Robert Thibaut (L’Averdy, p. 351).

  110. [315]

    10e témoins de l’enquête d’Orléans (L’Averdy, p. 350).

  111. [316]

    Déposition de Daulon (L’Averdy, p. 352).

  112. [317]

    Déposition de Daulon (L’Averdy, p. 351).

  113. [318]

    Déposition de Pierre Davon (L’Averdy, p. 350).

  114. [319]

    Plusieurs établissements publics prétendent posséder des armures de Jeanne d’Arc ; Sedan et Chantilly en ont offert qu’on lui attribuait. Il n’est rien moins que probable que celle de Sedan ait jamais appartenu à l’héroïne ; et Carré, dans sa Panoplie, publiée en 1795, en apporte de fort bonnes raisons. L’armure de Chantilly, que l’on voit aujourd’hui au Musée d’Artillerie, présente dans ses formes, pour les hanches notamment, un harnais qui ne peut avoir servi qu’à une femme. On doit remarquer toutefois que le contour des mamelles n’y est pas indiqué ; Carré ne doute pas cependant que cette armure n’ait appartenu à la Pucelle d’Orléans : mais était-ce celle dont il est ici question ? cela paraît fort incertain. En effet l’armure du Musée d’Artillerie est celle d’une personne à pied et combattant à pied, puisque les cuissards sont complets, c’est-à-dire fermés derrière comme devant. Ce n’était donc pas l’armure dont Jeanne d’Arc fit usage dans la circonstance qui nous occupe ; car, bien que l’héroïne ait mis pied à terre et ait combattu à pied lors de l’assaut du boulevard des Tourelles (voir ci-après), il est vrai de dire qu’elle s’est montrée partout à cheval durant le siège. Elle a conduit à cheval le convoi parti de Blois, elle est entrée dans Orléans à cheval et tout armée, elle a fait à cheval la reconnaissance des bastilles et boulevards anglais qui formaient le blocus de la ville ; elle avait aussi son cheval lorsque, ayant passé la Loire, elle vint livrer l’assaut au boulevard et au fort des Tourelles. Il n’est donc pas exact de dire, ainsi que l’avance Carré, qu’on n’a jamais vu Jeanne d’Arc combattre autrement qu’à pied. On la voit, au contraire, presque partout guider les troupes à cheval et tout armée. Elle fut renversée de cheval quand elle fut prise à Compiègne. Mais l’usage, dans ces temps déjà éloignés, était que la cavalerie, dans certaines circonstances (témoin la bataille de Rouvray-Saint-Denis ; voir ci-devant, p. 59), combattait à cheval ou mettait pied à terre. Quand le dernier cas arrivait, la garde des chevaux était probablement confiée aux gros valets ou domestiques (voir la Panoplie de Carré, p. 86). Il résulte de tous ces faits qu’au moins la première armure de Jeanne d’Arc était disposée pour monter à cheval, et ne peut être identiquement la même que l’armure du Musée d’Artillerie.

    Dans un temps postérieur Jeanne d’Arc s’est-elle fait faire d’autres armures pour combattre à pied ? et l’une de ces armures serait-elle celle du Musée d’Artillerie ? Ce sont des questions que nous ne résoudrons point (voir à ce sujet la Panoplie de Carré, p. 433, 439 et suivantes, où cette question est traitée).

  115. [320]

    Histoire de la Pucelle, p. 507 ; 4e interrogatoire de la Pucelle.

  116. [321]

    Si l’on en croit la Panoplie de Carré (p. 360), cet étendard aurait été conservé à Chantilly. Sa poignée, dit Carré, plus près de la trabe qu’aux autres étendards, prouve qu’on le porta à pied, comme Jeanne d’Arc fit toujours, en l’appuyant à la ceinture ; au lieu que les bannières des bannerets furent toutes pour le cheval, et conséquemment plus hautes de poignée, le pied des trabes s’engageant dans une boutrolle près l’étrier. Cependant, d’après ce que nous venons d’exposer dans la note précédente, tout annonce que Jeanne d’Arc portait son étendard à cheval. Elle est entrée dans Orléans à cheval en le portant. Mais ce qui caractérise mieux encore, dit Carré, l’étendard de Jeanne d’Arc, dans celui conservé à Chantilly, c’est le reste d’une croix avec ces caractères, que la vétusté n’a pas encore fait tomber en lambeaux comme le reste de l’étoffe, JN au-dessus d’une des branches transversales de la croix et Signo au-dessous ; il est visible qu’on avait entouré cette croix de ces quatre mots in hoc signo victoria ou vinces, devise fameuse par la conversion et la victoire du grand Constantin, ἐν τούτῳ νίκα [par ce signe, tu vaincras], et qui convenait à la mission et à la piété de Jeanne d’Arc.

    D’après tous ces détails il est évident qu’il n’y a aucune similitude entre l’étendard de Chantilly et celui dont il est ici question.

  117. [322]

    Le roi avait commandé expressément aux seigneurs et gens de guerre qu’ils obéissent à Jeanne d’Arc comme à lui-même, et aussi le firent-ils (Journal du Siège, p. 54).

  118. [323]

    Nous tirons cette lettre d’un extrait du procès de la Pucelle, fait par ordre de Louis XII et de M. de Graville, lequel a été imprimé à Orléans en 1621 avec le Journal du Siège.

  119. [324]

    La Pucelle a déclaré dans ses interrogatoires que ces mots avaient été ajoutés à sa lettre. Elle déclara également qu’au lieu de ces mots, rendez à la Pucelle, il fallait lire, rendez au roi. (5e interrogatoire de la Pucelle.)

  120. [325]

    Journal du Siège, p. 72.

  121. [326]

    Journal du Siège, p. 72.

  122. [327]

    Journal du Siège, p. 73.

  123. [328]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  124. [329]

    Voir cette route indiquée sur la Carte générale, planche 7.

  125. [330]

    Voir ibidem.

  126. [331]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  127. [332]

    Voir ibidem.

  128. [333]

    Voir la Carte générale, planche 7.

  129. [334]

    Histoire de la Pucelle, p. 509. Déposition de Dunois (L’Avery, p. 353).

  130. [335]

    Histoire de la Pucelle, p. 509. Déposition de Dunois (L’Avery, p. 353).

  131. [336]

    Voir le Plan du siège, planche 1.

  132. [337]

    Voir la Carte générale, planche 7, où cette route est tracée.

  133. [338]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  134. [339]

    Journal du Siège, p. 74 et 75.

  135. [340]

    Le convoi dut entrer dans la ville par la porte Bourgogne, après avoir traversé le faubourg Saint-Vincent. Voir le Plan du siège, planche 1re, et la Carte générale, planche 7.

  136. [341]

    Beaucoup d’auteurs ont varié sur les circonstances de l’entrée dans Orléans du convoi amené de Blois par la Pucelle. Nous n’adoptons pas à cet égard le sentiment des historiens modernes du siège d’Orléans, tels que M. Le Brun des Charmettes et autres. D’après les idées qu’ils se sont formées à ce sujet, les vivres et munitions de guerre amenés parle convoi jusqu’à Chessy auraient été déchargés de dessus les voitures et chargés dans des bateaux venus d’Orléans, qu’on aurait ensuite laissés dériver jusqu’au port de cette ville, et qui auraient ainsi passé sans obstacle sous le feu des forts anglais de Saint-Loup et de Saint-Jean-le-Blanc.

    Ni le Journal du Siège(voir p. 74 et 75), ni l’Histoire de la Pucelle (voir page 509), ne justifient que les choses aient dû se passer ainsi. À la vérité cette dernière chronique parle du changement de vent qui permit aux bateaux de remonter d’Orléans à Chessy, mais cette circonstance n’implique pas contradiction dans notre récit ; car il fallait bien qu’il arrivât des bateaux d’Orléans à Chessy pour faire traverser la Loire aux voitures du convoi : mais la conséquence nécessaire de ce fait n’était pas que les vivres et munitions de guerre furent déchargés des chariots pour être mis dans des barques auxquelles on fit ensuite descendre la Loire jusqu’au port d’Orléans. En effet l’attaque sur Saint-Loup n’a été entreprise, ainsi que l’énonce le Journal du Siège, que pour faire une diversion et favoriser par terre l’entrée du convoi dans la ville. Si le convoi eût descendu la Loire, comme quelques témoins du procès de révision en ont déposé (voir la déposition de frère Pasquerel consignée dans l’Averdi, page 354), que pouvait faire l’attaque du fort de Saint-Loup pour empêcher que l’ennemi ne tirât ses canons sur les barques ? Absolument rien ; car quand bien même les trois quarts de la garnison eussent été occupés à repousser l’attaque des Français, le dernier quart n’aurait-il pas pu s’occuper de causer les plus grands dommages aux barques ? Aucune chronique ne fait mention de pareilles circonstances. Mais d’ailleurs à l’époque de 1428 le courant de la Loire se portait sur la rive gauche, et les barques ne pouvaient faire autrement que de passer sous le feu de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc. Cette bastille n’était point alors attaquée par les Français ; sa garnison pouvait donc s’opposer au passage des barques qui seraient parties de Chessy et les couler bas. Aucun auteur ne fait mention que rien de semblable ait eu lieu.

    Il faut considérer aussi qu’au moment du passage à Chessy la Loire était basse. Quelle imprudence c’eût été de lui confier les vivres et les munitions de guerre qu’on avait sauvés de l’attaque de l’ennemi, en les amenant jusqu’en face de ce village ! La Pucelle avait voulu d’abord attaquer le fort de Saint-Jean-le-Blanc et faire passer le convoi au port de Saint-Loup ; cette entreprise hardie avait été rejetée par les chefs de guerre. Comment croire qu’ils eussent ensuite exposé de nouveau le convoi à l’attaque des mêmes ennemis qu’on avait voulu éviter ? Au reste, on a véritablement dit les choses les plus invraisemblables sur l’entrée dans Orléans du convoi amené de Blois par la Pucelle. M. de l’Averdi, qui a fait tant de recherches sur tout ce qui tient au siège d’Orléans et à Jeanne d’Arc, n’avance-t-il pas, probablement sur l’autorité de Monstrelet, que tout le convoi de vivres et de munitions de guerre remonta la Loire de Blois à Orléans, tandis que l’armée l’escortait le long du fleuve en côtoyant la Sologne ! Il dit que le troisième jour on approcha d’Orléans auprès de Saint Loup, et que les navires arrivèrent en même temps : les détails que nous avons donnés sur le blocus de la ville, et sur la situation des bastilles qui défendaient le passage du fleuve, peuvent-ils admettre aucune de ces assertions que nous nejugeons même pas à propos de réfuter ?

    Le célèbre historien des ducs de Bourgogne paraît partager aussi l’opinion que le convoi de vivres fut dé chargé et placé dans des barques qui le conduisirent heureusement à Orléans ; mais nous devons avouer qu’il passe très légèrement sur cette circonstance, sans l’énoncer explicitement (tom. 5, pag. 304). Il serait possible qu’il eût été entraîné par la déposition de Dunois (de l’Averdi, pag. 353). Cependantnous estimons que cette déposition, examinée de près, justifie notre sentiment ; car il dit en parlant des voitures du convoi qui traversèrent la Loire dans les bateaux… et transierunt ultra ecclesiam Sancti Lupi, invitis Anglicis.

    M. Berriat-Saint-Prix partage aussi l’opinion du déchargement des chariots du convoi et de l’embarquement dans les bateaux (voir la note 270).

    Les Anglais, dit-il, étaient maîtres de la Loire ; avec leur seule artillerie, et sans quitter leurs bastilles, ils auraient pu en détruire la plus grande partie.

    La force du raisonnement de M. Berriat-Saint-Prix prouve plus que toute autre chose que les vivres et les munitions ne sont pas descendus dans les barques au port d’Orléans ; car on ne peut admettre que les Anglais fussent restés dans l’inaction, lorsqu’il leur en aurait coûté si peu pour agir. D’ailleurs ne se sont-ils pas bien montrés lorsque les Français sont venus attaquer leurs boulevart et bastille de Saint-Loup ? Les hauts faits de la Pucelle n’avaient pas encore entièrement répandu la terreur parmi eux.

  137. [342]

    Chaque homme d’armes avait à sa suite cinq autres cavaliers, savoir : trois archers ou coutilliers, un page ou valet, tous quatre gentilshommes, et un gros valet ou domestique. (Panoplie de Carré, page 86.)

  138. [343]

    Journal du Siège, p. 76.

  139. [344]

    Journal du Siège, p. 77 et 78.

  140. [345]

    Histoire de la Pucelle, p. 510.

  141. [346]

    Vie de Guillaume de Gamaches.

  142. [347]

    Voir la Carte, planche 7.

  143. [348]

    Voir le Plan de l’ancien pont d’Orléans et de ses abords, planche 4.

  144. [349]

    Journal de Paris.

  145. [350]

    Journal du Siège, p. 80.

  146. [351]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  147. [352]

    Chronique de Berry, p. 377.

  148. [353]

    Histoire de la Pucelle, p. 510.

  149. [354]

    Voir la Carte, planche 7, où ce chemin est indiqué par une ligne ponctuée.

  150. [355]

    Pour éviter que les ennemis ne vinssent surprendre la ville, on entretenait une personne qui montait la garde jour et nuit au haut de la tour de Saint-Pierre-Empont. Quand le danger était plus grand et que la guerre était déclarée, on entretenait une autre sentinelle au haut de la tour de Saint-Paul, parce qu’on craignait qu’on ne pût pas assez facilement, du clocher de Saint-Pierre-Empont, découvrir ce qui se passait dans la campagne. (Voir le Plan du siège, planche 1re, pour la position de ces deux tours.)

  151. [356]

    Journal du Siège, p. 81.

  152. [357]

    Déposition de Pasquerel (L’Averdy, p. 354 et 355).

  153. [358]

    Déposition de Daulon (Langlet du Fresnoy, p. 70 et 71, 2e partie).

  154. [359]

    Déposition de Daulon (Langlet du Fresnoy, p. 70 et 71, 2e partie).

  155. [360]

    On trouve dans les comptes de forteresse l’article suivant :

    Payé 6 s. 4 d. à quatre porteurs qui apportèrent, de la porte en la chambre de la ville, les pavas qui avaient été apportés de Saint-Loup (1429, art. 5).

  156. [361]

    Voir le Plan du siège, planche 1.

  157. [362]

    Journal du Siège, p. 82.

  158. [363]

    Journal du Siège, p. 83.

  159. [364]

    Journal du Siège, p. 82.

  160. [365]

    Histoire de la Pucelle, p. 511.

  161. [366]

    Histoire de la Pucelle, p. 511.

  162. [367]

    Voir le Plan du siège, planche 1.

  163. [368]

    Histoire de Charles VII par Jean Chartier, p. 21 et 22.

  164. [369]

    Déposition de Jean Pasquerel (L’Averdy, p. 358).

  165. [370]

    Voir le Plan du siège, planche 1re.

  166. [371]

    Histoire de la Pucelle, p. 512.

  167. [372]

    Histoire de la Pucelle, p. 512 ; Journal du Siège, p. 84.

  168. [373]

    Voir le Plan du siège, pl. 1re.

  169. [374]

    Déposition de Daulon (Lenglet du Fresnoy, p. 74 et 75, 2e partie).

  170. [375]

    Feu l’abbé Dubois fait l’observation dans ses manuscrits que le feu a dû nécessairement consumer tout ce qui existait aux Augustins, attendu qu’il n’a trouvé dans les comptes de ville rien qui annonçât qu’on eût vendu la moindre chose provenant de ce fort. Il n’en a pas été ainsi à l’égard du fort de Saint-Loup et du fort des Tourelles.

  171. [376]

    Histoire de la Pucelle, p. 512.

  172. [377]

    Déposition de Jean Pasquerel (L’Averdy, p. 359).

  173. [378]

    Déposition de Jean Pasquerel (L’Averdy, p. 360).

  174. [379]

    Histoire de la Pucelle, p. 512.

  175. [380]

    On trouve dans les comptes de 1429 :

    Payé 6 s. 8 d. à cinq hommes qui ont aidé à décharger les canons, pavas et autres choses qu’on amenade la rivière après la prise des Tourelles.

    Payé 12 s. pour faire repasser les échelles et pavas qui étaient au Portereau.

    Payé 34 liv. 14 s. à Jacquet, charpentier, pour planches, échelles et autres baillées pour la ville, quand le siége était devant les Tourelles.

    Le compte de forteresse de 1429 fait encore mention des objets ci-après :

    Payé 32 s. pour une trousse de traits baillés à l’assaut des Tourelles.

    Item, 48 s. pour une trousse de flèches pour porter devant les Tourelles.

  176. [381]

    Le compte de forteresse de 1429, art. 50, fait mention qu’on porta deux crocs à l’assaut des Tourelles ; on s’en servait pour arracher les pieux et donner la facilité d’escalader le boulevart.

    On y porta aussi deux pinces, chacune du poids de 54 livres, dont on se servait sans doute pour ébranler et arracher les mêmes pieux.

  177. [382]

    Le compte de 1429, art. 32, fait mention de 48 s. pour le prix de 150 fagots qui furent portés aux Tourelles, tout engraissés.

  178. [383]

    L’article 28 du même compte porte :

    Payé 8 s. à Jehan Marigny pour23 fers de fusés portés aux Tourelles.

    L’article 15 est ainsi conçu :

    Payé 6 s. à Jehan Martin pour trois chevrotins blancs achetés pour faire fusée, le jour que les Tourelles furent gaignées.

    Payé24 liv. 18 s. pour 42 flèches et 3 trousses de flèches baillées à l’assaut des Tourelles.

    On se servait de lance pour combattre corps à corps, ce qui résulte des extraits suivants du compte de forteresse.

    Payé 32 s. à un homme d’armes, tant pour don à lui fait que pour deux lances ferrées qu’il bailla dernièrement quand les Tourelles furent prises, pour y porter. (Art. 15.)

    Payé 19 liv. 4 s. à Guillemin le charron pour 24 lances par lui baillées le jour de l’assaut des Tourelles (art. 48).

    L’article 23 du compte de 1429 fait mention d’une somme de 9 liv. 12 s. payée à Regnault-Brune pour artillerie par lui baillée quand le siège était aux Tourelles.

  179. [384]

    On employait encore d’autres moyens pour incendier les pieux des boulevarts, ainsi qu’il résulte des extraits suivants des comptes de forteresse de 1429.

    Payé 52 liv. 6 d. à Jehan Mahy pour 15 livres de résine etoing pour oindrelesfagots etpour engraisser drapeaux pour mettre le feu au boulevart des Tourelles.

    Payé 16s. pour avoir fait émoudre les coignées portées devant les Tourelles.

  180. [385]

    Payé 40 s. pour une grosse pièce de bois prinse chezJean Bazin quand on gagna les Tourelles contre les Anglois, pour mettre au travers d’une des arches du pont qui fut rompue. (Art. 57.)

    Baillé à Champeaux et autres charpentiers 16 s. pour aller boire le jour que les Tourelles furent gaignées.

    Payé 6 s. 4 d. à ceux qui portèrent les deux grandes planches et chargèrent les poudres.

  181. [386]

    Le compte de forteresse de 1429 fait mention d’une dépense de 12 s. pour faire repasser les échelles et pavas qui étaient au Portereau.

    Payé 6 s. 8 d. à cinq hommes qui ont aidé à décharger les canons, pavas et auires choses qu’on amena de la rivière après la prise des Tourelles.

    Un article des comptes de forteresse porte ce titre :

    Bois que Chaumont a pris de Marc-Gros-Villain pour la ville.

    Item. Une pièce de bois de 6 toises de long et d’un pied caffre, de fourniture prise par Carpaut et Saint-Avit, qui fût jetée au travers de l’arche de devant les Tourelles pour y bouter le feu : à 4 s. la toise, valent 24 s.

  182. [387]

    Feu l’abbé Dubois a trouvé dans le compte de 1429 qu’on paya

    8 s. à Jehan Poitevin, pécheur, pour avoir mis à terre sèche ung challan qui fut mis sous le pont des Tourelles pour les ardre quand elles furent prinses. (Art. 19.)

    Cette opération était nécessaire pour le radouber.

    Car on paya 9 s. à Boudou pour deux esses, pesant quatre livres et demie, mises au challan qui fut ars sous le pont des Tourelles. (Art 9.)

    Quand il fut radoubé, on le mit à flot, on yjeta des fagots tout engraissés de résine et d’huile, et on y mit dix livres de poudre ; car on a trouvé dans le même comptequ’on a payé à André Chameaux dix livres de poudre à canon qui furent jetées au taudis de fagots qui était devant les Tourelles.

  183. [388]

    Histoire de la Pucelle, p. 512.

  184. [389]

    Déposition de Simon Charles (L’Averdy, p. 338).

  185. [390]

    4e interrogatoire de la Pucelle.

  186. [391]

    Vie de Guillaume de Gamaches.

  187. [392]

    4e interrogatoire de la Pucelle.

  188. [393]

    Déposition de Jean Pasquerel (L’Averdy, p. 360).

  189. [394]

    Déposition de Dunois (L’Averdy, p. 360).

  190. [395]

    Déposition de Daulon (Lenglet du Fresnoy, p. 77).

  191. [396]

    Déposition de Dunois (L’Averdy, p. 361).

  192. [397]

    Voir le Plan de l’ancien pont d’Orléans et de ses abords, planche 4.

  193. [398]

    Déposition de Jean Pasquerel (L’Averdy, p. 362).

  194. [399]

    Voir même Plan, même planche.

  195. [400]

    Histoire de la Pucelle, p. 515 ; Journal du Siège, p. 88.

  196. [401]

    Déposition de Dunois (L’Averdy, p. 362).

  197. [402]

    Journal du Siège, p. 89.

  198. [403]

    Déposition de Dunois (L’Averdy, p. 362).

  199. [404]

    Idem.

  200. [405]

    Journal du Siège, p. 91.

  201. [406]

    Déposition de Guillaume Posteau, bourgeois d’Orléans, et de plusieurs témoins (L’Averdy, p. 363).

  202. [407]

    C’est cette procession que l’usage a consacrée, et que l’on renouvelle encore le 8 mai de chaque année ; elle n’a été interrompue que pendant les années orageuses de la révolution. Rétablie en 1803, elle a lieu aujourd’hui d’après la tradition des anciens usages. La Pucelle y est représentée par un jeune garçon vêtu d’un habit tailladé aux couleurs de la ville, portant un drapeau, et précédé d’une bannière. Tous les magistrats et fonctionnaires publics assistent à cette cérémonie.

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