J.-B.-P. Jollois  : Histoire du siège d’Orléans (1833)

Préface

IAvertissement

Le travail que nous livrons aujourd’hui au public était entièrement terminé en 1829. Il a été présenté à la Société royale des sciences, arts et belles-lettres d’Orléans au commence ment de 1830. Cette société a entendu, dans sa séance du 19 mars de la même année, le rapport que M. Boscheron-Desportes fils lui en a fait. Notre intention était de publier immédiatement notre ouvrage, et, dans cette vue, nous avons fait exécuter les gravures qui l’accompagnent, et qui ont été achevées vers la fin de 1830. Nous nous disposions à faire imprimer notre texte, lorsque nous avons été appelé à remplir les fonctions d’ingénieur en chef, directeur des ponts-et-chaussées du département de la Seine. La multiplicité de nos occupations ne nous a pas permis alors d’exécuter notre projet.

Nous devions cette explication aux honorables Orléanais qui ont bien voulu nous témoigner le désir de voir paraître IInotre Histoire du Siège d’Orléans. Depuis la rédaction de cet écrit, et après que nous avons eu quitté la résidence d’Orléans, on a cru avoir découvert les vestiges du fort des Tourelles. Si le fait est exact, il ne peut contrarier en rien ce que nous avons dit de ce fort. Nous prenons donc le parti de publier notre travail tel que nous l’avons conçu, et tel qu’il a été soumis au jugement de l’académie d’Orléans, nous réservant, s’il y a lieu de le faire, de revenir sur la question de l’emplacement du fort des Tourelles dans un écrit spécial.

IIIPréface

Le sujet du siège d’Orléans offre toujours aux lecteurs un vif intérêt, à cause des conséquences immenses qui sont résultées de ce fait militaire mémorable. La curiosité s’y attache avec d’autant plus d’ardeur que l’éloignement des temps a laissé plus à désirer sur les localités que les chroniques n’ont point fait connaître.

Ces chroniques, en effet, ont été rédigées à une époque où tous leurs lecteurs connaissaient l’enceinte de la ville, la manière dont étaient construits les boulevards et les tours qui la défendaient, les canons et toutes les sortes d’armes alors en usage, la forme et la position des bastilles des Anglais, le nombre des assiégeants, celui des habitants d’Orléans qui secondaient les troupes envoyées par le roi pour coopérer à leur défense. On s’est donc abstenu d’y faire mention de tous ces détails, regardés alors comme inutiles, et sans lesquels il est pourtant impossible de se former aujourd’hui une idée exacte des opérations de l’un des sièges les plus remarquables de l’histoire de France. Nous avons en conséquence dû nous appliquer à remplir cette lacune en faisant une étude spéciale du sol, tel qu’il est aujourd’hui, pour y retrouver plus sûrement ce qu’il était en 1428.

L’état des lieux, en effet, n’a pas changé : les vallées, les pentes, les escarpements sont encore ce qu’ils étaient à l’époque du siège ; la nature de la culture a seule varié. Les forêts et les bois qui en 1428 serraient de près la ville (voir les planches 1 et 2) sont remplacés aujourd’hui par IVdes cultures diverses ; et des habitations ont envahi le territoire planté de vignes qui, à l’époque du siège, entourait Orléans du côté du nord. Tout ce qui, considéré sous le rapport militaire, a pu déterminer le nombre et la position des bastilles et boulevards des Anglais dans la formation du blocus d’Orléans, existe donc encore. Pour parvenir à le retrouver, il suffit de joindre l’examen approfondi des localités à l’autorité des vieilles chroniques, surtout de celles qui ont été rédigées par des contemporains et sur les lieux mêmes.

Aussi avons-nous pris le plan d’Orléans et des environs tel qu’il a été levé par le cadastre en 1828 pour y rechercher ce qu’il était en 1428, quatre siècles auparavant. Cette topographie comparée était indispensable pour arriver à rendre claire et précise l’Histoire du Siège d’Orléans. Notre séjour durant plus de huit années dans cette ville nous a mis en position de nous livrer avec quelque avantage à cette étude. Dans nos promenades, dans des excursions faites exprès, toujours livré aux idées qui nous ramenaient à traiter du siège d’Orléans, nous nous occupions de l’examen de l’intérieur et des abords de la ville.

Pour bien comprendre le siège d’Orléans il fallait encore se former une opinion exacte de la force relative des assiégeants et des assiégés, afin de mieux apprécier le mérite de l’attaque et de la résistance. C’est ce que nous avons tâché de faire par des recherches consciencieuses et discutées avec impartialité.

Nous devons consigner ici que nous aurions difficilement rempli la tâche que nous nous sommes imposée, si nous n’avions été puissamment aidé par les recherches immenses de feu l’abbé Dubois, théologal de l’église cathédrale d’Orléans, dont les manuscrits déposés à la bibliothèque publique nous ont été communiqués par le bibliothécaire, M. Sémonville, avec une obligeance qu’il nous est impossible d’oublier.

Les revenus de la ville d’Orléans étaient affectés pour un quart à des dépenses de commune, et pour les trois quarts restants à des dépenses Vde fortifications. On tenait donc des comptes de commune et des comptes de forteresse. L’abbé Dubois a compulsé les uns et les autres, et en a recueilli des extraits où l’on trouve des faits aujourd’hui d’un haut intérêt, et qui dans le temps n’avaient été constatés que par mesure d’ordre et pour établir la comptabilité. Ces faits portent donc tous les caractères de la certitude. Les citations que nous en faisons ont été toutes empruntées au travail de l’abbé Dubois, dont nous avons d’ailleurs reconnu l’exactitude et les soins.

Parmi les chroniques dans lesquelles nous avons puisé les matériaux qui forment le fondement de notre Histoire du Siège d’Orléans, nous devons signaler avant tout celle à laquelle on est généralement convenu de donner le titre de Journal du Siège d’Orléans1. Elle est d’une authenticité incontestable et officielle, pour ainsi dire, puisqu’elle a été rédigée sous les yeux mêmes des procureurs2 de la ville par un auteur contemporain qui habitait Orléans et assistait au siège. Cet auteur connaissait parfaitement les localités ; il nous offre l’histoire la plus précieuse que l’on puisse désirer sur le siège d’Orléans, et à laquelle il ne manque que d’être accompagnée de plans et de cartes qui représenteraient exactement les localités telles qu’elles existaient en 1428.

Il est utile de prévenir ici que nous avons adopté pour nos citations l’édition du Journal du Siège de 1606 ; c’est la deuxième de cet ouvrage. VILa première est de format in-4° et date de 1576 ; elle a été imprimée par Saturnin Hotot, libraire et imprimeur à Orléans, d’après un vieux manuscrit sur parchemin déposé en la maison-de-ville. Nous savons que ce manuscrit n’était pas l’original même ; car un compte de ville de 1466 fait mention d’une somme de 11 sols parisis payée à un clerc nommé Soudan pour la transcription sur parchemin du manuscrit primitif, qui sans doute était sur simple papier. Ce soin prouve quelle importance les administrateurs de la ville attachaient à la conservation du Journal du Siège. C’est au reste à cette transcription qu’on doit certainement l’emploi de mots et de noms qui n’étaient pas usités en 1428, tels que Orléans au lieu d’Orliens, Jargeau au lieu de Jargueau, du latin jargolium ; Tournelles au lieu de Tourelles, constamment usité dans les comptes de forteresse.

Le vieux manuscrit sur parchemin a disparu des archives de la ville, de manière qu’il est impossible de le confronter avec l’imprimé.

Une autre chronique du temps offre aussi des documents bien précieux pour l’histoire du siège ; elle est d’un auteur inconnu qui a certainement rédigé son travail en 1429 : elle se trouve dans le Recueil des historiens de Charles VII, publié par Denis Godefroy, conseiller et historiographe ordinaire du roi. Elle porte le titre d’Histoire de Charles VII, dite de la Pucelle d’Orléans. Cette chronique présentant quelques inexactitudes dans des détails de localités, et des contradictions dans quelques faits, on doit présumer que l’auteur n’était pas Orléanais ou qu’il n’a pas écrit son histoire à Orléans même. Cependant cette histoire paraît avoir joui dans le temps d’un tel crédit que l’auteur du Journal du Siège, qui semble n’avoir accompagné Jeanne d’Arc que jusqu’au 15 août 1429, a complété les faits qu’il rapporte depuis cette époque en copiant pour ainsi dire l’Histoire même de la Pucelle : c’est ce dont on peut s’assurer par la comparaison de divers passages3 des deux écrits.

VIILes deux chroniques que nous venons de citer sont, à vrai dire, les seules importantes à consulter pour l’histoire du siège d’Orléans. On peut y joindre toutefois l’Histoire de Charles VII par Jean Chartier, sous-chantre de l’église de Saint-Denis, et les Chroniques d’Enguerrand de Monstrelet. Mais le premier ne s’est attaché au sort de Charles VII qu’après la prise de Saint-Denis, et n’a point par conséquent assisté au siège d’Orléans ; l’autre a écrit sous l’inspiration du parti bourguignon, auquel il était dévoué : son témoignage est donc suspect. Il ne connaissait pas d’ailleurs les localités.

Les procès de condamnation et de réhabilitation de la Pucelle offrent, dans les réponses de l’héroïne d’Orléans et dans les dépositions des témoins des diverses enquêtes, des matériaux bien précieux pour l’histoire du siège d’Orléans. Aussi les avons-nous souvent consultés. Nous devons cependant faire observer qu’une critique éclairée ne peut admettre indistinctement tous les faits consignés dans les dépositions des témoins du procès de révision ; car on en trouverait beaucoup de tout à fait contradictoires. On a dû, dans le choix qu’on en a fait, considérer la position du témoin, son influence et son grade à l’armée, l’importance des emplois qu’il a remplis ; on a dû examiner s’il dépose d’après ce qu’il a vu lui-même ou d’après ce qu’il a entendu dire. Il faut considérer d’ailleurs que le long intervalle de temps qui s’est écoulé de puis la condamnation de Jeanne d’Arc jusqu’à sa réhabilitation a pu mettre en défaut la mémoire de quelques uns des témoins. Mais on ne peut douter toutefois que les faits principaux ne soient établis avec un caractère de certitude tout à fait incontestable. Nous avons donc ainsi évité d’être entraîné, nous l’espérons au moins, dans des contradictions.

Nous devons faire ici une dernière remarque, c’est que nous nous VIIIsommes abstenu de réfuter, dans les points où ils ont été inexacts, ceux qui ont traité avant nous du siège d’Orléans. Nous nous sommes borné à écrire d’après des documents authentiques et avec la connaissance parfaite des localités. Il en résultera que les fautes où ont pu tomber ceux qui nous ont précédé seront rendues manifestes. Nous n’avons point cependant la prétention de croire que nous n’avons pas commis d’erreurs. Nous pouvons seulement répondre du soin extrême que nous avons mis à les éviter.

Notes

  1. [1]

    Le véritable titre de cette chronique, 1re édition, est :

    L’Histoire et Discovrs av vrai dv siége qui fut mis devant la ville d’Orleans par les Anglois, le mardi XII jour d’Octobre M.CCCCXXVIII, regnant alors Charles VII. de ce nom Roy deFrance ;

    Contenant toutes les saillies, assaults, escarmouches et autres particularitez notables qui, de jour en jour, y furent faictes, auec la venue de Jeanne la Pucelle, et comment par grace divine et force d’armes, elle feist leuer le siége de deuant aux Anglois.

    Prise de mot à mot sans aucun changement de langage, d’un vieil exemplaire escript à la main en parchemin, et trouvé en la maison de ladicte ville d’Orleans.

    Plus un écho contenant les singularitez de ladicte ville par M. Leon Trippault conseiller en icelle ville.

    à Orleans,

    Par Saturnin Hotot, Libraire etImprimeur de ladicte ville, demeurant en la rue de l’Escriuainerie,

    M.D.LXXVI.

    Avec privilege dv Roy.

  2. [2]

    On appelait ainsi ceux qui, en 1428, avaient la gestion des affaires de la ville. Ils étaient au nombre de douze. Ce n’est qu’en 1500 que les procureurs de la ville prirent le titre d’échevins.

  3. [3]

    Nous indiquerons plus particulièrement ici deux de ces passages : le premier commençant à la ligne 19e de la page 125 et finissant à la ligne 7e de la page 126 dans le Journal du Siège ; et dans l’Histoire de la Pucelle, depuis la dernière ligne de la page 525 jusqu’à la 6e ligne de la page 526.

    Le second commençant à la ligne 23e de la page 126 et finissant à la ligne 11e de la page 127 dans le Journal du Siège ; et dans l’Histoire de la Pucelle, page 526, depuis la ligne 17e jusqu’à la ligne 26e.

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