P. Marin  : Jeanne d’Arc, tacticien et stratégiste (1889-1890)

Les Voix de Jeanne d’Arc avant la sortie de Compiègne

Jeanne d’Arc
tacticien et stratégiste
Tome II
Les Voix de Jeanne Darc avant la sortie de Compiègne

par

Paul Marin

(1890)

5Avant-Propos

C’était devant un auditoire d’étudiants parisiens, un député occupait la chaire : son thème, Jeanne Darc. L’orateur expliquait éloquemment les raisons d’un monument grandiose à bâtir à Vaucouleurs. Hélas ! en nous tournant de ce côté du pays où sera le monument élevé à Jeanne Darc, nous ne pouvons pas répéter son beau mot Tout est nôtre ! Mais quand sonnera l’heure dont je parlais à l’instant, je crois fermement que Jeanne nous aidera non seulement à défendre ce qui nous reste de France, mais encore à en reconquérir le lambeau sacré que nous avons 6perdu. Le député poursuivait ainsi cette éloquente adjuration : Comme autrefois au pont des Tourelles, ne pouvant nous soutenir de son bras, elle nous soutiendra de ses prières et il me semble que le premier soldat qui mettra le pied sur la terre bénie d’Alsace et de Lorraine entendra la belle et grande voix de Jeanne lui crier : En avant ! en avant ! tout est vôtre ! Nous ne connaîtrons plus alors d’obstacles et nous refoulerons l’ennemi vers la frontière, oui ! vers la vraie frontière de France ! Jeanne Darc est présente à tous les cœurs. Il est bon de la connaître exactement. Ce n’est pas seulement à la frontière que la préoccupation du moment fait intervenir la mémoire de la Pucelle. Avant la véhémente apostrophe qui a été reproduite plus haut, l’orateur avait prononcé les paroles qui suivent à l’adresse de ses adversaires 7politiques, les détenteurs du pouvoir : Mais s’ils la prenaient pour eux, comment donc pourraient-ils l’honorer ? Tout ce qu’elle a le plus aimé sur la terre, ils le détestent ! Le Dieu de l’Eucharistie, la Sainte Vierge, les anges, les saints, les saintes, ils n’y croient pas ; ils les tournent en ridicule ! Tout ce que Jeanne a adoré et vénéré est l’objet de leur dérision et de leur mépris. S’ils lui élevaient un monument, ils ne pourraient même pas le surmonter d’une croix sans se mentir à eux-mêmes, puisque la croix ils la proscrivent avec acharnement et qu’ils l’ont chassée même des asiles de l’enfance, de la maladie, de la misère et de la mort, puisque cette croix, partout où ils le peuvent, ils la renversent et la foulent aux pieds ! La mission de Jeanne Darc est aux yeux de nos contemporains le pôle autour 8duquel tourne l’histoire de France. À quatre siècles d’intervalle il s’opère un retour manifeste des esprits aux idées qui animaient l’héroïne nationale. Peser ces idées, éviter de s’en créer une opinion inexacte est œuvre salutaire. La Pucelle, sa vie, ses actes, ses exploits, son supplice deviennent autant de thèmes familiers aux politiciens. Chacun y puise arguments et preuves comme dans un arsenal ouvert à tous, qu’il s’agisse des traités internationaux ou des lois militaires, du Rhin ou du Tibre, de l’Algérie ou de la Chine. Corollaire : Apprenons la puissance de l’argument, ce qu’il contient, ce qu’il ne saurait contenir. Sans quoi, comment comprendre la dialectique fougueuse de nos politiciens ?

Un brillant député, docteur et professeur, d’un clan opposé à l’orateur des étudiants, 9a écrit dans un tout autre ordre d’idées :

À cette ennemie des Anglais on impose un nom dont il faut chercher l’étymologie dans la langue anglaise. Darc signifie ténébreux. Jeanne sera donc de par une étymologie britannique la ténébreuse, l’infernale, comme l’appelait Bedford… C’est bien assez que Jeanne ait été condamnée par l’Église, brûlée par les Anglais, chantée par Chapelain et travestie par Voltaire. Ne lui portons pas un nouveau coup avec notre manie des néologismes ! [Joseph Fabre, Jeanne d’Arc, libératrice de la France, 1884, p. 231.]

Avec cette formidable levée d’épithètes, le polémiste part en guerre contre les quatre lettres qui expriment le nom de l’héroïne dans les documents authentiques du quinzième siècle, afin de leur imposer l’apostrophe, invention moderne qui décore élégamment un nom patronymique. Le vocable de l’héroïne devenu prétexte à 10vives controverses et à discussions ardentes ! Que cela est bien de notre temps ! Le fougueux admirateur de l’apostrophe, docteur de la Faculté de Paris, s’il vous plaît ! accuse ses contradicteurs de porter un nouveau coup à l’héroïne nationale. L’ingénieuse manière d’avoir raison ! Cela est-il si grave ? Il faut une belle dose d’imagination pour panser philanthropiquement et les larmes aux yeux les blessures infligées à un héros à travers les quatre lettres de son nom. Encore convient-il d’avoir égard à la susceptibilité des écrivains de son temps pour des traits aussi futiles en apparence ! Là encore, de l’exactitude, beaucoup de preuves de cette exactitude, puisque l’imagination des admirateurs de Jeanne s’afflige de l’homonymie injurieuse offerte par un idiome étranger. L’érudition a ses gaîtés, mais pas quand elle doit 11recoler avec inquiétude le sens affecté par la consonance d’un mot à travers le labyrinthe où l’ont fait cheminer les mille langages humains. Voilà une conséquence inattendue de la tour de Babel et de la confusion des langues ! ce n’est pas la moins bizarre, en dépit de l’éloquence du professeur qui l’a produite en lumière.

Bref, tout est bien quand il y est question de la Pucelle. Chacun découvre dans les actes de l’héroïne le reflet de ses propre vues. Chacun façonne une Jeanne Darc à sa ressemblance. La chose pour être commune aujourd’hui n’est pas neuve. Sainte-Beuve l’avait ingénieusement observé en critiquant une des nombreuses personnifications de la Pucelle à travers les âges, la physionomie léguée à l’histoire par les politiques du milieu du quinzième 12siècle.

Il y a loin de cette petite Jeanne un peu adoucie et amollie à celle qui aurait plaisanté à Vaucouleurs avec le capitaine Robert de Baudricourt et qui lui aurait répondu un peu gaillardement à propos de mariage : Oui quand j’aurai fait et accompli tout ce que Dieu par révélation me commande de faire, alors j’aurai trois fils dont le premier sera pape, le second empereur, et le troisième roi. Ce n’était qu’une plaisanterie de bonne guerre en riposte à quelque gaudriole du capitaine et elle lui rendait sans doute la monnaie de sa pièce, comme on dit. Celui-ci répartit en vrai soudard : Je voudrais bien qu’il y en eut un de moi (ergo ego vellem tibi facere unum) puisque ce seront personnages de si grande marque et je m’en trouverais mieux dans l’avenir ! À quoi elle répondit railleusement : Gentil 13Robert, Nenni, Nenni, il n’est pas temps ; le Saint-Esprit y ouvrera ! Je douterais de la conversation n’était cette dernière réplique qui est trop spirituelle pour que Baudricourt qui la racontait l’eut trouvée tout seul et qui n’a pas l’air d’avoir été inventée.

Cette réflexion de Sainte-Beuve est parfaitement justifiée, la physionomie de la Pucelle a été méconnue dés le procès de réhabilitation.

Entre tant d’expressions diverses prêtées à Jeanne par les peintres qui ont dessiné son portrait, à leur fantaisie ou à la mode du jour, il est intéressant de rechercher l’esquisse fidèle de la Pucelle. Pour éviter les erreurs où ont glissé les auteurs postérieurs à l’héroïne, c’est Jeanne même, ce sont les contemporains de Jeanne qu’il faut écouter. Les traits originaux de la Pucelle, qu’ils 14choquent ou qu’ils plaisent, qu’ils déconcertent ou qu’ils charment, il faut les étudier. Dieu fait les gens à sa guise : il a laissé se mouvoir et agir les personnages du quinzième siècle, sans nous avoir consultés. Tant pis si les mœurs, le langage, le ton jurent avec les nôtres ! Il s’agit de voir et de tâcher de comprendre. Il ne s’agit pas d’inventer, mais seulement d’éviter des contre-sens et des erreurs. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’un contre-sens sur les lèvres d’un orateur disert soit le point de départ d’arguments très forts éloquemment présentés à un public d’élite. En faut-il une nouvelle preuve ? C’est au discours d’un évêque que nous l’emprunterons. Un dimanche d’hiver, à la Madeleine, l’ardente parole d’un prélat fanatisait avec le souvenir de la Pucelle la foule 15choisie qui remplissait jusqu’aux tribunes la superbe basilique parisienne. Il s’agissait du misérable qui avait envoyé Jeanne au bûcher. Dans une juste exclamation, le pieux évêque de Verdun s’écriait : Que sa mémoire soit jetée à la voirie, comme le furent ses ossements ! Il y avait une secrète faiblesse à ce beau mouvement. Les ossements de Pierre Cauchon n’ont pas été jetés à la voirie ! Aucune autorité ecclésiastique ou séculière ne leur a infligé cet ignominieux traitement. Ensevelis solennellement dans la chapelle de la Vierge de la gracieuse cathédrale de Lisieux, les restes mortels du persécuteur de la Pucelle furent conservés avec respect sous un superbe monument élevé à la mémoire du prélat. Il est vrai qu’au quinzième siècle, le moine italien Philippe 16de Bergame a écrit le contraire. Ce moine était un personnage très ignorant des choses de la France, ainsi que l’a qualifié Quicherat : il trouva plaisant de travestir l’histoire en légende. Aux yeux des dévots de la Pucelle, rien de plus juste que le traitement infligé à Cauchon dans le roman de frère Philippe. Avec le prédicateur de la Madeleine il est permis de penser que les ossements de Cauchon pas plus que sa mémoire, ne méritaient d’être respectés. Ce point admis, rendons à l’histoire ce qui lui appartient : restituons aux ossements de Cauchon la jouissance de la tranquille sépulture que leur offrit la cathédrale de Lisieux. Le moine augustin qui la lui a ravi dans l’imagination de ses lecteurs et dans les écrits des plagiaires ayant copié sérieusement ses 17fables, était d’une merveilleuse ignorance touchant Jeanne Darc. Cet historien n’avait pas de soupçon de la procédure de réhabilitation accomplie sous le règne de Charles VII ! C’est à Louis XI, prince qui ne s’est jamais occupé de la Pucelle, que frère Philippe prêtait généreusement le supplice rigoureux des juges de la Pucelle ayant survécu à leur protecteur le roi Charles VII et la solennelle crémation du cadavre des juges décédés ! Le moine italien précisait : c’était sur la place du Vieux Marché que cette macabre exécution avait été opérée, au lieu même où s’était élevé le bûcher de Jeanne !

Voilà beaucoup d’attention à une erreur insignifiante ! objecteront les amis des belles légendes ; si cette idée du châtiment de Cauchon nous réjouit, à quoi bon nous 18la disputer ? L’observation est juste ; elle est bien naturelle ; cependant faut-il observer que l’esprit humain n’a jamais intérêt à vivre sur les erreurs. Si l’histoire était plus sévère à pareils racontars, la raison apprécierait les actes et les gens plus près de la valeur qu’ils ont gardée dans le conflit auquel ils ont pris part. L’homme serait moins esclave des faiseurs de systèmes ; ceux-ci seraient beaucoup plus embarrassés pour tromper le public, pour lui faire admettre leurs utopies et leurs rêves comme des réalités. Monseigneur Pagis a bâti son thème sur l’invention pittoresque de Philippe de Bergame. Un dominicain illustre lui avait déjà donné l’exemple. Un gros livre qui se croit assez peu tendre à la crédulité et aux fables, le Grand Dictionnaire de Larousse avait naïvement reproduit le même cliché ! Quel que soit 19le nombre et la situation de pareils échos, les ossements de Cauchon ne furent pas jetés au fumier. Le pouvoir créateur de Philippe de Bergame n’est pas d’ordre suffisant à réaliser pareil miracle. Pourtant ne rions pas trop du moine italien : il a eu le rare mérite d’être crû sur parole par un gros lot d’auteurs français pendant trois siècles, de trouver un écho à ses dires dans la chaire de vérité, par la bouche d’un évêque éminent, devant l’auditoire le mieux choisi de la capitale. Rendons hommage au pouvoir des fables. Si le Gaulois est de glace à certaines vérités, il est tout feu pour les mensonges ! Il y a, je crois, une vieille fable qui dit cela : elle ne manque pas de clients.

Le nom de Cauchon est entré dans ce livre associé à une erreur couramment admise par les compilateurs de notre siècle. 20Cauchon, esprit puissant, un des prélats les plus instruits du quinzième siècle, n’était pas le fantoche vulgaire que représentent quelques auteurs. Cauchon aurait pu dire du clergé rouennais, s’il n’eut estimé le propos vain ou dangereux, qu’il marchait sous ses ordres comme un régiment derrière son colonel. Cauchon était d’une prudence et d’un bon sens consommé. Il avait dans la main la puissante Université de Paris, et cela par la supériorité d’une volonté maîtresse servie par de remarquables facultés. Quant à la moralité de Cauchon, c’est un autre chapitre : Cauchon avait l’âme Bourguignonne : il exécrait l’Armagnac. Il n’avait aucun scrupule à servir par les moyens en son pouvoir la faction qu’il avait embrassée avec les plus éminents docteurs parisiens. Avec le système de fausser l’histoire, on arrive à ne voir 21goutte aux évènements passés. Cauchon devenu un maniaque sans prestige, la condamnation de Jeanne Darc devient absolument incompréhensible. Dans un système d’équations, une erreur sur la transcription de l’une des constantes rend souvent incompatible la liaison représentée par le système. Tout au moins, la vérité de la relation est altérée : ce n’est plus le sens du système primitif. C’est une relation nouvelle correspondant à un phénomène différent, quand par une rare coïncidence, cela peut encore exprimer un véritable phénomène et non une incompatibilité ! Il en est ainsi des phénomènes historiques. Sous prétexte de passions à flatter, l’historien altère les qualités de l’un des acteurs. Impossible alors de comprendre la scène ! Plus moyen de saisir la relation réelle des acteurs, de 22suivre la logique fatale du dénouement ! on assiste à un drame mal joué, à quelque chose d’invraisemblable et de choquant ! C’est le cas de l’astronome étudiant les attractions et les répulsions des planètes, figurant l’évolution de leurs positions relatives : une erreur sur la masse d’un de ces acteurs abolit la vérité de l’ensemble des équations qui guident l’astronome. Avec une erreur pareille, tout est en faute : le chaos succède à l’ordre et à l’harmonie exprimées par les équations où manque la véritable valeur de la masse altérée.

L’histoire ressemble en cela à l’astronomie : il lui faut exprimer par autant d’équations chacun des conflits où se sont mus les centaines de personnages dont la masse, pour employer le terme scientifique, exerce attractions et répulsions sur chacun 23des autres personnages. Modifiez cette masse ! que vous la diminuiez ou l’accroissiez, l’équation a un sens différent, surtout au point de vue de l’ensemble des autres faits avec lesquels doit concorder chaque équation particulière ! Plus la modification est grave, plus flagrant est le conflit entre des équations qui sont toutes certaines, car chacune exprime un fait brutal, un phénomène qui ne saurait être révoqué en doute. Volontaire ou involontaire, consciente ou inconsciente, l’erreur sur un personnage important entraîne une série presque inextricable d’erreurs sur les divers individus liés à ce personnage dans l’accomplissement des actes où chacun a eu sa part d’influence par les attractions et les répulsions réciproques exercées sur les divers acteurs. Plus l’erreur primitive est grave, plus considérable est sa 24réaction sur la série d’erreurs qui en déroulent par la brutale relation qui dérive des faits ! Quelque satisfaction qu’éprouve un esprit altéré de justice ou de vindicte, à charger un coquin, à lui prêter tous les crimes en rééditant sur sa mémoire l’allégorie du bouc émissaire ; il faut se borner à ce qui est prouvé, ou du moins probable. En histoire il faut rendre à César ce qui est à César : laissons intacte l’œuvre de Dieu tel que le proclament les faits qui sont l’évidente manifestation de cet œuvre. Dieu a permis à Cauchon d’accomplir son rôle dans la Passion de l’innocente livrée aux Anglais ; Dieu avait doué Cauchon des remarquables talents sans lesquels le procès de Rouen et le sentiment des contemporains sur ce procès eussent été inexplicables. Il n’est au pouvoir d’aucun historien de priver Cauchon de ces dons 25divins, non plus que de refuser à ses ossements la sépulture magnifique que leur accorda la cathédrale de Lisieux. L’histoire n’est pas le roman. La différence entre les genres commence au point où l’inexactitude devient évidente.

Maint lecteur aime mieux la Pucelle d’après la légende qui la lui présente constamment radieuse, au gré de son imagination gauloise, que d’après l’histoire, cette banale radoteuse de vieux mots et d’idées surannées, cette patiente ravaudeuse de situations usées ! Circonstance digne de remarque, la légende s’emparait de Jeanne vingt années après son supplice. Le grand nom de l’héroïne avait le sort réservé à la mémoire des César et des Napoléon ! Faute de comprendre, tant était complexe et difficile à faire accepter aux préjugés du temps la physionomie 26de la Pucelle ! les juges de la réhabilitation défigurèrent à l’envi la vraie Jeanne. Sainte-Beuve l’a constaté avec son coup d’œil pénétrant : Chose mémorable ! le procès de condamnation instruit et dressé pour flétrir la mémoire de Jeanne est le monument le plus fait pour la consacrer. Je penserais même avec M. Quicherat que bien que rédigé par les juges et les ennemis, il est plus à l’honneur de la véritable Jeanne, que j’appelle primitive, et plus propre à la bien faire connaître, plus digne de confiance en ce qui la touche que le procès de réhabilitation déjà imprégné et légèrement affecté de légende. Les plus beaux mots de Jeanne, les mots simples, vrais, héroïques sont enregistrés par les juges et nous sont transmis par eux. Ce procès fut beaucoup. plus régulier et plus légal (au point de vue 27du droit inquisitorial alors en vigueur) qu’on ne l’a cru et répété depuis, ce qui ne veut pas dire qu’il soit moins odieux et moins exécrable. Mais ces juges, comme tous les Pharisiens du monde, comme ceux qui condamnèrent Socrate, comme ceux qui condamnèrent Jésus, ne savaient pas bien au fond ce qu’ils faisaient et leur procès-verbal authentique et paraphé devient la page immortelle et vengeresse, l’Évangile de la victime. Quand il s’agit d’un personnage comme César, comme la Pucelle, comme Napoléon, mieux vaut la vérité dans la bouche d’un ennemi acharné que la légende fabriquée naïvement par un maladroit ami. C’est la morale de l’Amateur de Jardins. Pour déloger la mouche qui dépare le modèle, de petits esprits voulant une Jeanne Darc à la mesure de leurs préjugés ont écrasé la 28spontanéité superbement originale de l’héroïne.

C’est aux interrogatoires de Cauchon qu’il faut revenir pour saisir sur le vif l’âme de la brave paysanne devenue le premier des soldats français, arrachant à un lord anglais un cri de ravissement, quand, méchante prisonnière vouée aux supplices, elle répliquait alertement aux arguties des théologiens lui reprochant sa vaillance ! Jeanne n’avait rien d’une hypnotisée, pour user du terme grec remis à la mode par les modernes physiologues. Jeanne ne dormait pas en réalisant ses grandes actions. S’il n’était téméraire de trancher nettement une question aussi obscure, on écrirait volontiers que la Pucelle était à l’opposite de ce qui s’appelle de nos jours une hystérique se débattant dans les phénomènes que les pontifes de l’hypnotisme qualifient d’extase 29provoquée ou d’extase spontanée. Jeanne paraît avoir été aussi peu hystérique qu’il est possible : bien plus, Jeanne eut aussi peu que possible les faiblesses de la femme, au sens physiologique du mot. Une discussion trop minutieuse de ces faiblesses serait indigne du lecteur : cependant on peut sans inconvenance confirmer cette affirmation en citant purement et simplement l’opinion de messire Jehan d’Aulon, le fidèle compagnon de Jeanne pendant quatorze mois de campagne :

Dit encores plus qu’il a oy dire à plusieurs femmes qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, et sceu de ses secretz, que oncques n’avoit eu la secrète maladie des femmes et que jamais nul n’en peut riens cognoistre ou appercevoir par ses habillements, ne aultrement.

Jeanne était aussi peu femme que possible, en ce qui regarde 30les faiblesses de son sexe opposées à la vigueur et à la santé du sexe fort. La Pucelle n’inspira de tendres désirs à aucun de ses compagnons d’armes ; elle paraissait trop au-dessus de pareils sentiments !

Jeanne n’était pas coquette : c’est le plus fort argument pour montrer qu’elle était aussi peu femme que possible par les faiblesses de l’esprit. Femme, Jeanne ne l’était par aucune infirmité ; elle l’était par le cœur, par le dévouement sans bornes à l’idée qui est l’apanage du sexe faible. Femme, Jeanne ne l’était par aucune des séductions qui font damner l’homme et font oublier le devoir. Cette raison rend la Pucelle difficile à comprendre par le vulgaire : elle oblige le poète avide d’applaudissements à changer en un type moins sublime et plus humain une femme trop étrangère à nos 31préjugés et à notre routine. Raison péremptoire de bien connaître la véritable Jeanne ! puisque le théâtre et l’épopée se sont complus à fabriquer tant de fausses Jeanne Darc ! Quelques années après le supplice de Jeanne, il surgit quantité d’aventurières, assez audacieuses pour jouer le rôle de la Pucelle. Comment ces gaillardes se tiraient-elles de l’incident embarrassant du bûcher de la place du Vieux Marché ? On peut difficilement se le figurer. Le fait est qu’elles l’expliquaient d’une manière satisfaisante aux plus fortes têtes d’alors. Les bourgeois d’Orléans qui avaient cure de leurs finances admirent parfaitement le dire de la fausse Jeanne Darc qui se présenta chez eux : ils lui payèrent à boire suivant le constant usage du temps. Il faut que cette aventurière 32ait été fort habile ou que les gens d’alors aient été bien naïfs ; car les propres frères de la Pucelle, Pierre Darc qui avait été pris à ses côtés à Compiègne, Jehan Darc qui l’avait accompagnée à Neufchâteau et à Orléans reconnurent hautement l’aventurière pour leur sœur ! Témoin le registre des dépenses de la ville d’Orléans en 1439.

À Jehanne d’Armoises pour don à elle fait le premier jour d’aoust par délibération faicte avecque le conseil de la ville et pour le bien qu’elle a fait à ladicte ville durant le siège, pour ce, deux cent dix livres parisis. Au dit Jaquet Leprestre, pour huit pintes de vin despensées à ung soupper ou estoient Jehan Luillier et Thévanon de Bourges, pour ce qu’on le cuidoit présenter à ladicte Jehanne laquelle se 33partit plus tost que ledit vin fust venu. Pour ledit vin, dix sous huit deniers parisis.

On citerait aisément plusieurs autres comptes du même genre. Celui-là suffit pour donner le vertige, car il reste toujours à expliquer le bûcher de Rouen, ainsi que cela a été rapporté à la page 276 du premier volume de cet ouvrage. N’insistons pas ! constatons simplement que les comptes de la ville d’Orléans pour la même année 1439 contiennent aussi la mention suivante :

À Gillet Morchoasne pour neuf livres et demie de cire pour faire quatre cierges et ung flambeau pour l’obsèque de feue Jehanne la Pucelle, la surveille de la Feste Dieu. Pour ce, vingt-deux sous deux deniers parisis.

Ainsi la même année, en 1439, les bourgeois d’Orléans ordonnancèrent deux dépenses qu’un bonhomme 34féru de logique estimerait volontiers contradictoires. Le bonhomme aurait tort. Il faut tenir les gens de ce monde pour ce qu’ils sont, pour des âmes crédules, fort mal armées contre une mystification, lorsque son tour est agréablement présenté. Il ne pouvait rien y avoir de plus flatteur pour le patriotisme des Orléanais que de revoir leur libératrice. L’évènement n’avait rien que d’agréable et d’imprévu. Il y aura toujours des dupes parce qu’il y aura toujours des gens ravis d’être dupés, furieux qu’on leur ravisse leur illusion !

Bourges, le 19 Mars 1890.

Paul Marin,
ex-capitaine-commandant la 5e batterie
du 37e régiment d’artillerie.

35Les voix de Jeanne Darc avant la sortie de Compiègne

La chronique de Georges Chastellain a été mise à contribution. Écrite par un Bourguignon, par un historien aux gages de Philippe le Bon, cette relation est des plus glorieuses pour la mémoire de Jeanne Darc. Le rôle militaire de la Pucelle y est apprécié dans des termes précis, avec des détails significatifs. Il suffit d’avoir lu avec attention les extraits cités pour apprécier le mérite de la chronique de Chastellain. Cette importance s’accroît de la situation de son auteur, adversaire naturel de Jeanne, n’ayant d’autre 36motif que le souci de la vérité, et faisant la part du lion à la jeune fille prise sous le boulevart de Compiègne. La chronique de Chastellain est-elle appréciée à sa valeur par les historiens de Jeanne Darc ? Nous ne le pensons pas. Voilà l’explication de cette erreur : Quicherat, l’historien par excellence de Jeanne Darc, n’a pas estimé à son prix la relation par Chastellain des évènements de Compiègne ; or, Quicherat fait autorité sur cette question essentielle de la valeur des sources ; et, hâtons-nous de l’ajouter, - rarement érudit a mérité l’autorité attribuée à Quicherat. L’ouvrage de Quicherat sur Jeanne est un chef-d’œuvre entre les ouvrages historiques de notre siècle. La beauté de ce chef-d’œuvre n’est pas diminuée par le redressement d’un de ses détails. Voici en quoi le jugement du plus érudit des historiens de Jeanne Darc nous semble inexact touchant Georges Chastellain.

37Dans le prologue de ses Mémoires (manuscrit 9869 de la Bibliothèque Nationale) Jean Lefèvre conte qu’après en avoir achevé la rédaction, il les communiqua à titre de renseignement

au noble orateur Georges Chastellain, pour aulcunement en son bon plaisir et selon sa discrétion les employer ès nobles histoires et chroniques que luy faict.

Après avoir reproduit cette citation, Quicherat a observé :

Ce qui nous reste du témoignage de Chastellain sur Jeanne Darc prouve qu’il usa largement de la communication du vieux hérault de la Toison d’Or. Son récit de la sortie de Compiègne est le même, sauf quelques additions empruntées la plupart à Monstrelet.

Eh bien ! l’étude de la chronique de Chastellain comparée au récit de Jean Lefèvre et juxtaposée à la relation de Monstrelet apprend quelque chose qui n’appartient à aucun de ces deux documents. Ce quelque chose est très important ; c’est 38la vie du récit, sa couleur, son âme si l’expression n’est pas trop hardie. Quant à savoir comment Chastellain ajoutait ce quelque chose qui rend son récit beaucoup plus instructif que la relation de Monstrelet ou que les Mémoires de Lefèvre, cela est fort malaisé. Il ne nous paraît nullement démontré que Quicherat ait eu raison de formuler l’appréciation suivante :

Quoique Chastellain ait suivi les guerres du temps de la Pucelle, quoiqu’il ait eu l’occasion de la voir elle-même plusieurs fois, comme cela est attesté par Pontus Heuterus, il est démontré aujourd’hui que ce qu’il pouvait savoir de particulier sur elle, ne concernait pas la dernière année de sa vie.

Non ! l’incompétence de Chastellain sur la dernière année de la vie de Jeanne Darc n’est pas démontrée. Il sied d’avoir pour l’érudition de Quicherat un profond respect : cela n’empêche pas de s’inscrire contre cette opinion. Au reste, voilà ce que pensait 39Quicherat du chroniqueur bourguignon qui a composé la page superbe de la prise de Jeanne Darc :

Georges Chastellain, quoique né dans le comté d’Alost, au fond de la Flandre, n’en fut pas moins considéré de son temps comme le plus habile écrivain qui eut jamais manié la langue française.

Voilà un point où Quicherat rend justice à l’historien du combat de Compiègne, tout au moins à son mérite littéraire, sinon à l’abondance des sources qu’il aurait captées afin de composer le récit cité dans le premier volume de cet ouvrage. Poursuivons encore la biographie de Chastellain par Quicherat, elle fournira précisément un argument en faveur de l’abondance de ces sources.

Philippe le Bon, avec qui Chastellain avait été élevé, l’attacha au service de sa personne par divers offices de cour, auxquels il ajouta la charge d’historiographe ou indiciaire, mot nouveau qui fut créé exprès pour Georges Chastellain, le titre 40consacré de chroniqueur ayant paru indigne de son talent. On n’a que des lambeaux de la colossale histoire que l’illustre écrivain bourguignon composa dans l’exercice de ses fonctions littéraires. Le seul règne du duc Philippe le Bon occupait six grands volumes. Tout s’en est perdu à l’exception de…

Ainsi voilà qui est clair, il ne reste que très peu de l’œuvre de Chastellain et, s’il fallait y insister, il suffirait de rappeler que le texte précieux de la relation citée dans notre premier volume a été découvert par Quicherat lui-même dans un manuscrit de la Bibliothèque d’Arras, le manuscrit portant le numéro 256. Il est permis, par conséquent, de réserver son avis sur la façon dont Chastellain a composé le tableau du combat de Compiègne, puisque de l’immense collection de tableaux de ce temps peints par Chastellain, nous sommes réduits à quelques épaves !

Chastellain a eu d’autres éléments sous les 41yeux que les croquis de Lefèvre et de Monstrelet : cela est évident à la simple lecture, par la comparaison de la phrase de l’indiciaire avec chacune des périodes de Monstrelet ou de Lefèvre qui y correspondent. Donnons un autre argument à notre opinion. Voilà textuellement ce que rapporte Pontus Heuterus dans son Rerum Burgundicarum liber, quand il arrive à Jeanne Darc, et aux évènements de 1430 :

À cet effet avois-je, tandis que je composois cette chronique, l’histoire écrite en langage françois par Georges Chastellain, lequel, avec élégance et avec exactitude conta la vie de Philippe le Bon, et atteste Chastellain en divers passages avoir vécu à cette époque avec la Pucelle Jehanne et avoir vu icelle…

Ainsi Pontus Heuterus a lu des pages consacrées par Chastellain à l’histoire de Jeanne Darc : ces pages manquent à nos bibliothèques, car parmi le petit nombre des pages de Chastellain conservées dans nos 42manuscrits, vainement chercherait-on le trait caractéristique mentionné formellement par Pontus Heuterus. Donc, gardons-nous de considérer comme démontré que Chastellain ne savait rien de particulier sur la dernière année de la vie de Jeanne. Bien plus, si quelque chose paraît évident, c’est le contraire ! Quant à avoir dit tout ce qu’il savait, cela est autre chose ; Chastellain excelle à dire ce qu’il veut, et rien de plus : : mais ce qu’il dit, il l’explique à merveille, beaucoup mieux que le plus estimé de ses confrères en chroniques : eleganter exacteque, selon l’appréciation de Pontus Heuterus qui aurait largement signalé les inexactitudes de Chastellain, s’il en avait découvert en mettant à contribution les nombreuses sources historiques du quinzième siècle pour rédiger ses Rerum Burgundicarum libri VI. Pontus Heuterus écrivait cent cinquante ans après la capture de Jeanne Darc, cent ans après le 43décès de Chastellain, assez près des évènements de Compiègne pour en avoir connu toutes les sources, assez loin pour n’avoir partagé ni les passions ni les intérêts personnels de leurs acteurs. À ce titre, son appréciation de la méthode historique de Chastellain, eleganter exacteque, est presque décisive, pour nous surtout qui, en dépit des recherches à travers les manuscrits du quinzième siècle, connaissons à peine quelques lambeaux de l’œuvre historique de Chastellain !

Quoi qu’il en soit, utilisons ces débris : cela du moins est en notre pouvoir ; c’est encore quelque chose, car les lambeaux de la relation de Chastellain n’ont pas été appréciés à leur prix par les historiens de Jeanne Darc qui ont paru au dix-neuvième siècle. En rapportant la version du combat de Compiègne par Chastellain, il a été omis dans le premier volume de cet ouvrage plusieurs pages de Chastellain, faute d’avoir pu les commenter 44utilement. En effet, ces lignes ont été sinon ignorées, tout au moins passées sous silence par la plupart des historiens de Jeanne Darc. Pourquoi ce silence ? par la raison indiquée tout à l’heure ; parce que Quicherat, l’initiateur des historiens de Jeanne dans notre siècle, avait qualifié si sévèrement la compétence historique de Chastellain touchant le combat de Compiègne que les particularités de sa relation ont été considérées comme sans valeur historique. Or, à notre sens, c’est le contraire qui est exact : d’où l’examen spécial qui va être tenté touchant ces pages de Chastellain. Ce passage a été remplacé par trois points à la citation reproduite à la page 302 du premier volume de Jeanne Darc tacticien et stratégiste. Les voilà in extenso :

Or est vray que la Pucelle de qui tant est faite mention dessus, estoit entrée par nuict dedans Compiègne. Laquelle après y avoir reposé deux nuicts, le second jour 45après, donna à congnoistre plusieurs folles fantômeries ; et mist avant et dit avoir reçues aulcunes révélations divines et annoncements de grans cas advenir ; par quoy faisant une générale assemblée du peuple et des gens de guerre, qui moult y avoient mis créance et foy follement, fit tenir closes depuis le matin jusques après dîner bien tard, toutes les portes, et leur dit comment sainte Katherine s’estoit apparue à elle, transmise de Dieu, luy signifier qu’à ce jour même il vouloit que elle se mit en armes et que elle issit dehors à l’encontre des ennemis du roy, Anglois et Bourguignons ; et que sans doubte elle auroit victoire et les desconfiroit, et seroit pris en personne le duc de Bourgogne ; et toutes ses gens, la greigneur part, morts et desconfits.

Remarquez la précision de ces dires de Chastellain ; songez à la réputation, réputation méritée de ce chroniqueur éminent ; remémorez le eleganter exacteque de Pontus Heuterus 46et demandez-vous si ces dires positifs et formels doivent être omis. La clarté en est saisissante ; la précision ne laisse pas de doute. En écrivant ainsi, Chastellain a été d’une sincérité absolue : Chastellain a pu être trompé sur ces évènements qui ne se sont pas passés sous ses propres yeux, puisqu’ils se produisaient dans le camp adverse. Chastellain n’a rien transcrit qui ne lui ait semblé établi par les témoignages nombreux qu’entendait et que lisait l’historiographe officiel de Philippe le Bon, le plus habile et le plus expert des auteurs historiques du quinzième siècle.

Ces lignes de Chastellain paraissent contenir des expressions outrageantes à la mémoire de Jeanne Darc ; il ne faut pas rayer ces lignes de l’histoire à cause de cette apparence injurieuse, car Chastellain, en dépit de ces expressions, a rendu à Jeanne Darc, à sa vaillance héroïque dans le fameux 47combat de Compiègne, le plus éclatant hommage. L’antithèse est formelle entre le dédain des mots folles fantômeries et la louange de l’étonnant procès-verbal du combat :

Dont la Pucelle passant nature de femme, soutint grand faix et mit beaucoup peine à sauver sa compagnie de perte, demeurant dernière comme chef et comme le plus vaillant du troupeau !

Cette antithèse est la plus claire démonstration de l’impartialité de Chastellain, de sa méthode critique qui distribue et l’éloge et le blâme. Chastellain témoignait la plus haute estime de la valeur militaire et de la vaillance de Jeanne ; Chastellain professait la plus méprisante opinion des folles fantômeries que Jeanne avait donné à cognoistre aux défenseurs de Compiègne. Cette apparente contradiction est trop caractéristique pour être négligée quand il s’agit d’un esprit aussi puissant qu’était Chastellain. Cette contradiction est 48pleine d’enseignements si l’on veut comprendre l’opinion que le quinzième siècle se formait de Jeanne, non pas l’opinion de quelques gens d’église, non pas l’opinion de quelques capitaines intéressés à peindre une Jeanne de convention, mais le jugement des esprits d’élite placés par leurs occupations, par leurs travaux, par leur situation indépendante, à l’abri des préjugés et des partis pris qui influaient sur les acteurs de la tragi-comédie où Jeanne Darc devait périr martyre, après avoir été acclamée le plus victorieux et le plus populaire des chefs d’armée !

Chastellain énonce plusieurs faits inégalement importants, mais parfaitement coordonnés : Jeanne estoit entrée de nuit à Compiègne ; Jeanne avoit reposé deux nuits à Compiègne ; Jeanne le second jour après son entrée avoit donné à connoître plusieurs folles fantômeries ; Jeanne avoit annoncé 49avoir eu aulcunes révélations divines ; Jeanne avoit annoncé avoir eu annoncement de grans cas advenir. Voilà des assertions formelles. Jusqu’à quel point méritent-elles créance ? Cela vaut d’être examiné. Jeanne est entrée de nuit à Compiègne ; cela n’est pas en contradiction avec la version de Perceval de Cagny citée à la page 227 du premier volume de cet ouvrage :

Jehanne arriva audit lieu de Compiègne environ soleil levant, et sans perte ne destourbier à elle ne à ses gens, entra dedans ladite ville.

Jeanne reposa deux nuits à Compiègne : cela est en désaccord avec la version de Perceval de Cagny citée à la page 236 du même volume ; cette version place la sortie de Compiègne audit jour de l’entrée de Jeanne à Compiègne et fixe à neuf heures du matin le moment où Jeanne prit les armes. Entre les détails fournis par Chastellain et les circonstances indiquées par Perceval, la contradiction est 50flagrante. Sur l’objet de ce désaccord, il existe des renseignements du plus haut intérêt. Jeanne Darc interrogée le 10 mars 1431, dans la prison de Rouen où elle était enchaînée, a formulé un certain nombre de réponses qui permettent d’élucider ce point du débat. Voilà les termes mêmes de l’interrogatoire.

Interroguée ensuite par maistre Jehan de Lafontaine par avis et par ordre de monseigneur de Beauvais (sic) : Par le serment que vous avez fait ; quant vous venistes derrenierement à Compiègne, de quel lieu estiez-vous parlie ? respond que de Crespy en Valois.

Cette réponse confirme le détail fourni par Perceval et cité à la page 226 de notre premier volume. Puis vient la suite de l’interrogatoire :

Interroguée quant elle fut venue à Compiègne, si elle fut plusieurs journées avant qu’elle fit aucune saillie : respond qu’elle vint à heure secrète du matin et entra en la ville sans ce que ses ennemis 51le scûssent guère, comme elle pense ; et, ce jour même, sur le soir, fit la saillie dont elle fut prise.

Cette assertion de Jeanne, qu’il y a lieu d’enregistrer soigneusement, donne raison à Perceval quant au jour de la sortie et donne tort à Chastellain. Cette affirmation donne tort à Perceval quant à l’heure de la sortie, qui ne fut pas neuf heures du matin, mais bien sur le soir, et donne raison à Chastellain.

On peut raisonnablement opposer le récit de Jeanne aux narrations des deux chroniqueurs. Ce n’est pas tout : l’interrogatoire se poursuit :

Interroguée si à la saillie on sonna les cloches ; respond si on les sonna, ce ne fut point à son commandement ou par son scû ; et n’y pensoit point ; et si, ne se souvient si elle avoit dit que on les sonnât.

Ces réponses de Jeanne sont d’une extrême précision. La question captieuse de la sonnerie des 52cloches amena une réponse où Jeanne distingue ce qu’elle prescrivit ou ne prescrivit pas, ce qu’elle se rappelle et aussi ce qu’elle ne se rappelle pas. Ce point particulier de l’interrogatoire a du reste donné lieu à plus d’une erreur ; parmi les historiens de Jeanne Darc, il s’en est trouvé qui ont profité du vague de cette question et de l’indécision de la réponse pour imaginer des circonstances médiocrement admissibles et peu vraisemblables qui auraient accompagné la sortie de Compiègne. Ensuite l’interrogatoire porte :

Interroguée si elle fit cette saillie du commandement de sa voix, respond que en la semaine de Pasques dernièrement passé, elle estant sur les fossés de Melun, luy fut dit par ses voix, c’est assavoir saincte Katherine et saincte Marguerite qu’elle seroit prise avant qu’il fust la saint Jehan et que ainsi falloit qu’il fut fait et qu’elle ne s’esbahit et prit tout 53en gré et que Dieu lui aideroit.

Remarquons que la réponse de Jeanne n’est pas catégorique, en tant du moins que le comportait la question posée, car à une demande précise : si elle fit la saillie du 23 mai du commandement de sa voix, l’accusée raconte une particularité à elle survenue vers le 15 avril, estant sur les fossés de Melun, c’est-à-dire quelque chose de médiocrement pertinent à la demande. Observons encore que Jeanne ne répond ni oui ni non à l’interrogation de Jehan de Lafontaine, si elle fit la saillie de Compiègne du commandement de sa voix.

Revenons à la relation de Chastellain sur les folles fantômeries, sur les révélations divines, sur l’annoncement de graves cas advenir. Chastellain affirme que Jeanne fit alors une assemblée du peuple et des gens de guerre, il remarque la créance et la foy de cette assemblée ; d’après Chastellain, 54Jeanne dit que sainte Catherine lui avait apparu et lui avait signifié d’exécuter la sortie, Jeanne dit enfin que le duc de Bourgogne serait pris et son armée défaite.

Il a été observé plus haut que maint détail tant de la chronique de Perceval que de la narration de Chastellain était infirmé par le témoignage de Jeanne. D’après Perceval, la sortie aurait eu lieu à neuf heures du matin, six heures après l’arrivée de la Pucelle à Compiègne, et encore le combat aurait été provoqué par les Anglais qui font tomber Jeanne dans une embuscade : le temps matériel fait alors défaut à une assemblée générale des soldats et des gens de Compiègne après l’entrée de Jeanne et avant sa sortie. D’après Jeanne, la sortie eut lieu vers cinq heures du soir, ce qui rendrait encore difficile la convocation de pareille assemblée, car après une marche de nuit, et avant un combat acharné préparé 55avec méthode comme le fut la sortie, il faut du repos pour les soldats de Jeanne Darc : l’assemblée ne va guère avec tant de préoccupations et de fatigue. D’après Chastellain, la sortie aurait eu lieu vingt-quatre heures plus tard, ce qui permet à la rigueur l’assemblée générale du peuple et des gens de guerre, soit dans l’après-midi de l’arrivée de Jeanne, soit dans la matinée suivante ; on peut alors trouver le temps matériel nécessaire à pareille assemblée. Bref, la version de Perceval exclut absolument la particularité curieusement détaillée par Chastellain ; le dire de Jeanne s’accorde mal avec pareille circonstance, tandis que les vingt-quatre heures ajoutées par Chastellain au séjour de la Pucelle dans Compiègne empêchent cette circonstance d’être inadmissible : au lecteur de peser les conséquences de ces trois systèmes. Pour en bien comprendre l’importance, il suffit d’examiner 56la suite du récit de Chastellain :

Si ajoutèrent François foy à ses dis, et le peuple de créance légère à ses folles délusions, parcequ’en cas semblable avoient trouvé vérité aulcunes foys en ses dis, qui n’avoient nul fondement toutes voies de certaine bonté, ains claire apparence de déception d’Ennemi, comme il parut en la fin. Or estoient toutes manières de gens du party de delà boutés en l’opinion que cette femme icy fust une sainte créature, une chose divine et miraculeuse, envoyée pour le relèvement du roy françois ; dont maintenant, en cette ville de Compiègne, mettant avant si hauts termes que de desconfire le duc bourguignon et l’emmener prisonnier, même en propre personne, n’y avoit cely qui en si haulte besogne comme ceste là ne se voulsist bien trouver, et qui volontiers ne se boutast tout joyeux en une si haulte recouvrance par laquelle ils seroient au 57deseure de tous leurs ennemis. Par quoy tous, d’un commun assentiment et à la requête de la dite femme, recoururent à leurs armes trestous, et faisans joye de ce dont ils trouvèrent le contraire, lui offrirent syeute preste quand elle vouldroit.

La narration de Chastellain est clairement ordonnée. Est-elle exacte ? Voilà ce qui nous intéresse. Pour avoir été bien renseigné, Chastellain l’a été ; il a eu l’occasion de voir Jeanne Darc, de converser avec les personnages qui approchaient d’elle, aussi bien qu’avec les gens de la suite de Jeanne faits prisonniers à Compiègne. Chastellain n’était pas un ennemi systématique de Jeanne ; la page où Chastellain conte l’héroïque vaillance de la Pucelle est venue sans effort sous la plume du grand historien ; le cœur de Chastellain a cédé volontiers à l’admiration d’un moment que lui inspirait une femme incomparablement brave. 58De même ce que Chastellain raconte des préliminaires de la sortie de Compiègne paraît avoir été composé avec une parfaite sincérité. Chastellain a-t-il été induit en erreur sur ce chapitre ? Cela paraît assez probable jusqu’à plus ample information, tout au moins quant aux vingt-quatre heures dont il a retardé la fameuse sortie. En est-il de même quant à l’assemblée générale des gens de guerre et du peuple où Jeanne aurait tenu les propos cités plus haut ? Le doute est permis.

Il a été présenté tout à l’heure la réponse faite par Jeanne à l’interrogatoire de Jean de Lafontaine sur le point si elle fit cette saillie de Compiègne du commandement de sa voix : la réponse de la prisonnière avait renvoyé à Melun le trop curieux interrogateur. Ce dernier avait continué en considérant comme un point de départ cette réponse évasive, car le procès verbal poursuit ainsi :

59Interroguée si depuis ce lieu de Melun, luy fut point dit par ses dictes voix qu’elle seroit prise, répond que oui, par plusieurs fois et comme tous les jours. Et à ses voix requéroit quant elle seroit prise, qu’elle fut morte tantost, sans long travail de prison, et ils luy dirent qu’elle prit tout en gré et que ainsi le falloit faire ; mais ne luy dirent point l’heure ; et si elle l’eut scû, elle n’y fut pas allée ; et avoit plusieurs fois demandé sçavoir l’heure et ils ne luy dirent point.

Ce singulier procès-verbal d’interrogatoire doit-il être pris à la lettre ? Est-on forcé d’admettre que Jeanne adressait des réponses franches et sincères aux questions insidieuses des gens d’église qui cherchaient à la faire condamner aux supplices ? On est conduit à se poser cette question en se heurtant aux réticences de la malheureuse jeune fille. Sur le point qui est débattu en ce moment, la précédente déclaration de Jeanne est en 60contradiction flagrante avec le récit de Chastellain, et faut-il l’ajouter ? avec diverses relations du combat de Compiègne, du combat de Pont-l’Évêque, du combat de Lagny ; cette déclaration que luy fut dit par plusieurs fois par ses voix qu’elle seroit prise et comme tous les jours semble singulière si l’on constate que dans les divers combats de la campagne de l’Oise, Jeanne eut un entrain, une présence d’esprit, un calme extraordinaires. Cela pouvait-il se concilier avec la révélation qu’elle avoit comme tous les jours qu’elle seroit prise ? Oui, à la rigueur, quoique ce soit difficile. Mais ce qui est encore plus difficile, c’est de concilier cette révélation quasi quotidienne avec la longue relation où Chastellain insiste sur l’assemblée des gens de Compiègne où Jeanne dit que

sainte Katherine s’estoit apparue à elle transmise de Dieu luy signifier qu’à ce jour même il voloit que elle se mit en armes et que elle 61issist dehors à l’encontre des ennemis du roy… et seroit pris en personne le duc de Bourgogne…

Cette narration précise s’accorde mal avec la déclaration formelle de Jeanne que ses voix luy disaient comme tous les jours qu’elle seroit prise, affirmation positive qui est amenée par une question incidente de maistre Jehan de Lafontaine, question incidente provoquée elle-même par une réponse évasive de Jeanne à ce point précis si elle fit cette saillie du commandement de sa voix ? Au reste, si l’on éprouvait quelque doute sur la répugnance de Jeanne à répondre à des questions insidieuses d’où dépendait son supplice, il suffirait de lire attentivement le début de cet interrogatoire du 10 mars 1431 :

Avons requis la susdite Jehanne de faire et prêter serment de dire la vérité. Laquelle respondit : Je vous promets que je diray vérité de ce qui touchera votre procès ; et plus me contraindrez 62jurer, et plus tard vous le diray !

Cette particularité montre l’horreur qu’inspirait à Jeanne de prêter le serment qui était exigé d’elle. Il n’est pas jusqu’à l’euphémisme plus tard vous le diray ! qui ne témoigne de cette horreur. La pauvre prisonnière vouée au bûcher, en butte aux injures et aux outrages des houspilleurs anglais qui faisaient sa constante compagnie, réprimandée vertement par les gens d’église quand elle protestait de son droit de ne pas répondre sur ce qui ne regardait pas le procès, employait cet euphémisme, faute d’avoir le droit de déclarer je ne vous diray pas vérité ! réponse qui aurait été un grief d’hérésie aux mains des juges qui poursuivaient sa condamnation.

Les réponses de Jeanne à ses juges ont été plus d’une fois interprétées jusqu’au sens lointain ou détourné qu’elles étaient susceptibles de contenir : si on appliquait ce 63procédé de linguiste déterminé à tout, ou de juriste retors à la présente réponse et plus tard vous le diray ! il ne serait pas très malaisé d’y lire : si tard vous le diray, que jamais n’arrivera ! qui est à peu près synonyme de : je refuse de vous le dire, parce que vous n’avez point le droit de m’y contraindre ! S’il est une situation où l’euphémisme de Jeanne est justifié, s’il est une espèce où l’odieux de l’équivoque retombe sur l’inquisiteur qui a provoqué l’équivoque, c’est le cas du malheureux prisonnier de guerre inculpé d’hérésie pour des actes frappés au coin du plus pur patriotisme, menacé d’affres de toute nature s’il ne dissimule à la haine de ses juges de glorieuses vérités qui seraient l’instrument de son supplice ! Cet euphémisme qui prévient les juges autant que la naïve honnêteté de l’innocent persécuté est en mesure de le faire ; cette périphrase polie qui excuse spirituellement 64les feintes de l’innocence traquée par des théologiens experts en l’art d’interpréter à mal les actes sublimes d’une Pucelle ! Il serait imprudent de ne pas les peser, car c’est avec leur poids que doivent être mesurées les réponses de Jeanne et leur sincérité ; s’il est permis d’appeler sincères les aveux d’un innocent, qui se sait innocent, qui en a l’absolue conviction et qui sait aussi que la sincérité de ces aveux c’est la flamme de l’inexorable bûcher qui grillera sa chair de vierge !

Autre chose est la sincérité de l’historien qui écrit comme Chastellain, à sa guise, au milieu des documents à lui libéralement prêtés par tous les fonctionnaires et par tous les chroniqueurs du temps. Autre chose est la sincérité du prisonnier chargé de chaînes qui ruse avec le supplice. II faut plaindre les auteurs qui ne comprennent pas que ce sont là deux sincérités 65d’ordre absolument différent. L’historien qui ment dans la situation ou était Chastellain est un coquin, et par dessus le marché un imbécile. Ce n’est pas du tout le renom de Chastellain auprès de ses contemporains, ni auprès des petits neveux de ses contemporains. Chastellain n’était pas un fourbe : il avait ses passions de bourguignon ; ces passions n’étouffaient pas ses instincts d’homme d’honneur ; la preuve, c’est le récit du combat de Compiègne, le plus à l’honneur de Jeanne qui ait jamais été écrit. Chastellain ne savait pas mentir. La prisonnière qui a présente à l’imagination la flamme du bûcher, tandis que les tortures morales l’étreignent sous forme d’une impitoyable procédure, peut mentir, elle peut dissimuler, elle peut atermoyer sans encourir de reproche. C’est avec le cœur qu’il faut sentir pareille antithèse entre l’historien qui ment et la 66victime dont chaque parole est un gémissement d’agonie. Les formules générales de la logique humaine défaillent quand elles : veulent s’appliquer imperturbablement à ce cas extrême où se débattait la prisonnière de Rouen. Du reste, voilà la suite de ce long interrogatoire du Die sabbati post Oculi mei, comme porte son intitulé :

Interroguée si ses voix lui eussent commandé qu’elle fut saillie et signifié qu’elle eut été prise, si elle y fut allée : respond si elle eût su l’heure et qu’elle dut être prise, elle n’y fut point allée volontiers ; toutes voies elle eut fait leur commandement en la fin, quelque chose qui luy dût être venue !

Jehan de Lafontaine s’aperçoit du biais par lequel Jeanne s’est dérobée ; il tâche de la rattraper en posant une question générale, où le fait n’est pas explicitement nommé ; c’est pour ainsi dire un cas de conscience que Jehan de Lafontaine 67suscite à l’accusée. Jeanne obligée par sa situation de prisonnier, ayant pieds et poings liés, de fournir une réplique au personnage important placé en face d’elle, s’en tire comme elle peut. C’est ce qu’il ne faut pas oublier en lisant le procès-verbal. La réponse de Jeanne paraît d’ailleurs un chef-d’œuvre de sagesse et de présence d’esprit, si on se rappelle que cette réponse était improvisée. Le procès-verbal d’interrogatoire montre ensuite comment Jehan de Lafontaine revient après ce détour à la question qui avait amené les deux précédentes :

Interroguée si quand elle fit cette saillie, si elle avoit eu voix de partir et faire cette saillie : respond que ce jour ne sût point sa prise et n’eût autre commandement de yssir, mais toujours luy avoit esté dit qu’il falloit qu’elle fut prisonnière.

Bien malin qui peut considérer cette réponse et n’eut d’autre 68commandement de yssir comme décidant si oui ou non Jeanne eut voix de partir et faire cette saillie ! Il faut tourner et retourner ces mots pour en tirer quelque chose. La besogne de Jehan de Lafontaine n’était pas des plus aisées. Il est vrai que sa besogne était tellement infâme que nous ne saurions avoir aucun scrupule de l’embarras où le plaçait la présence d’esprit de la jeune fille qu’il torturait par ordre. Ce sont là de bien inoffensives représailles de l’innocent contre le théologien fourbe et retors qui entreprend de le faire condamner. Arrêtons-nous un instant. Donnons un nouvel examen à la seconde question soulevée dans cette curieuse mêlée du 10 mars.

Quand elle fut venue à Compiègne, si elle fut plusieurs journées avant qu’elle fit aucune saillie ?

Cette interrogation précise, rapprochée de la version explicite de Chastellain, indique-t-elle une présomption 69de Jehan de Lafontaine touchant ce point important ? Est-on en droit de le penser ? Le fait a d’autant plus d’importance que, selon la remarque déjà formulée plus haut, cette question en apparence anodine est préjudicielle à la grave énonciation dont Chastellain s’est fait l’écho dans les trente-sept longues lignes qui nous restent de lui sur les préliminaires immédiats de la sortie de Compiègne, folles fantômeries et le reste, pour employer les termes de l’indiciaire de Philippe le Bon.

Le début de l’interrogatoire du 10 mars 1431 a été rapporté plus haut avec ses minutieux détails. Les sept premières questions posées par Jehan de Lafontaine et les réponses opposées par Jeanne ont été analysées. Cet interrogatoire contient encore quinze questions : toutes d’un vif intérêt : force est pourtant de ne pas les examiner ici, parce qu’elles n’ont pas de 70relation assez directe au point de fait qui est l’objet du débat actuel. Bornons-nous à une remarque sur ce qu’affirma Jeanne : savoir que sainte Katherine et sainte Marguerite lui avaient annoncé sur les fossés de Melun sa captivité prochaine : savoir encore que par plusieurs fois et comme tous les jours depuis ce lieu de Melun, c’est-à-dire quarante jours environ avant le combat de Compiègne, ses voix lui avaient tenu le même propos. Remarquons encore ce point : Jeanne ne dit pas qu’elle ait communiqué à ses compagnons de guerre ce propos de ses voix, elle dit seulement avoir ouï ce propos de ses voix. Le lecteur qui veut y réfléchir peut apprécier l’énorme différence entre les deux dires, surtout au point de vue des conséquences de procédure que pareils faits peuvent entraîner.

Il serait imprudent d’attacher aux aveux de Jeanne, à ses déclarations dans ces 71procédures la valeur de réponses données librement, sans préoccupation étrangère au supplice qui en était le couronnement. S’il est un témoin qui ait le droit d’être favorable à l’accusé, c’est l’accusé lui-même. L’accusé peut-il dénaturer les faits, lorsqu’il s’agit de souvenirs datant de neuf ou dix mois, lorsque ces souvenirs se rapportent à des actes honnêtes ou indifférents, lorsque la haine des théologiens et des casuistes a cure de les interpréter en actes d’hérésie ? C’est à chacun de savoir répondre en son âme et conscience, après avoir étudié le cas de l’accusé. Dans l’espèce particulière à Jeanne Darc l’historien laisse au lecteur le soin de se prononcer : la situation est trop claire. Quoi qu’il en soit, que la justice décide d’une manière ou d’une autre, il paraît établi que pendant ce long interrogatoire du 10 mars, dans plusieurs des quinze questions non 72encore examinées, Jeanne a pu être amenée à des affirmations téméraires ; nous allons examiner ce fait qui est essentiel comme criterium de ce que mérite un document de procédure. Dans cette procédure le serment des juges était manifestement faux et impie ; le serment de la victime comparaissant devant pareils juges — et à plus forte raison, la simple affirmation de la victime ! — est nul au point de vue de l’obligation que sa vaine formule aurait imposée à cette victime.

Des quinze questions finales de l’interrogatoire du 10 mars les huit premières ont un vif intérêt, mais pas au point de vue spécial de la véracité des affirmations de Jeanne Darc. C’est dans les sept dernières questions que se manifeste l’importance des réserves formulées plus haut touchant les réponses de Jeanne. Voilà la première des sept questions finales, — c’est la seizième de l’interrogatoire 73du 10 mars :

Interroguée quel est le signe qui vint à son Roy : respond que il est bel et honoré et bien créable et est bon et le plus riche qui soit.

Si la question paraît tant soit peu concise ou obscure, il suffit pour l’éclairer de se reporter au texte latin de l’interrogatoire qui est un peu plus explicite :

Interrogata quod est illud signum quod dedit regi suo, dum venit ad eum.

Il s’agit là du signe par lequel Jeanne fit reconnaître sa mission divine au roi Charles VII. Eh bien ! la réponse de Jeanne par cinq épithètes qui ne définissent pas clairement cet objet, qui laissent douter s’il est matériel ou immatériel, paraît aussi évasive que possible, étant donné surtout que Jeanne est sur le banc des accusés, et même pis, puisque Jeanne est enchaînée dans son cachot. Jeanne causerait de ce ton dans un salon, avec un grand seigneur qui abuserait de son rang pour lui adresser une question impertinente ! la réponse serait à 74peu près la même. Évidemment Jeanne veut ne pas faire connaître la vérité. Dire le signe qu’elle donna à son Roy lui paraît une vérité à taire, ou à dissimuler, ou à fausser. Mais la prisonnière a affaire à un questionneur émérite :

Interroguée pourquoy elle ne veut aussi bien dire et montrer le signe dessus dit, comme elle voulut avoir le signe de Katherine de La Rochelle : respond que si le signe de Katherine eust été aussi bien monstré devant notables gens d’église et autres, archevesques et évesques, c’est assavoir, devant l’archevesque de Reims et austres évesques dont elle ne sait le nom (et même y estoit Charles de Bourbon, le sire de la Trimouille, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers, qui le virent et oïrent aussi bien comme elle voit ceux qui parloient à elle aujourdhuy) comme celluy dessus dit estre montré, elle n’eût point demandé savoir le signe de ladite Katherine. Et toutes voies elle sçavoit au 75devant par saincte Katherine et saincte Marguerite, que du fait de ladite Katherine de La Rochelle, ce estoit tout néant.

La réponse de Jeanne est longue : Jeanne est à son aise pour comparer le fait de Catherine de La Rochelle à son propre fait ! Il y a en effet une bizarrerie extraordinaire qui prend le nom d’iniquité, quand elle s’applique à un châtiment capital : Prétendre persécuter Jeanne touchant un signe que l’archevêque de Reims, autorité ecclésiastique supérieure à celle de l’évêque de Beauvais, avait vu et avait trouvé louable !

En droit, la réplique de Jeanne est très forte. Le procès-verbal poursuit :

Interroguée si ledit signe dure encore respond : Il est bon à scavoir, et qu’il durera jusques à mil ans et oultre. Item que ledit signe est en trésor du roy.

Voilà une réponse singulière. À prendre à la lettre sa fin, ce serait un objet matériel. Au reste, voici la version 76latine du procès-verbal, elle est un peu moins brève que la version française.

Interrogata utrum prædictum signum ipsius Johannæ duret adhuc ; respondit quod bonum est scire et durabit usque ad mille annos et ultra. Idem dicit quod dictum signum est in thesauro sui regis.

Pour qui comprend ce qui est entre les lignes, il est facile de voir la contrariété qui étreint la prisonnière, instrument misérable aux mains du casuiste qui la tourne, la retourne, veut lui arracher des affirmations suspectes d’hérésie !

Interroguée si c’est or argent ou pierre précieuse ou couronne, respond : Je ne vous en diray autre chose et ne sauroit homme deviser aussi riche chose comme est le signe ; et toutes voies le signe qu’il vous fault, c’est que Dieu me délivre de vos mains et est le plus certain qu’il vous scache envoyer !

Il semble que Jeanne soit aux prises avec le théologien interrogateur ; on sent sa volonté de refuser 77la réponse à la question impertinente du casuiste Jehan de Lafontaine ; on voit enfin dans l’exclamation finale une prière, un appel à la pitié divine, sous la forme éloquente d’une ironie frappant son juge ! Voici le même procès-verbal sous sa forme latine :

Interrogata utrum sit aurum, argentum, lapis pretiosus aut corona ; respondit : Ego non dicam vobis, nec homo sciret describere rem adeo divitem sicut est signum ; et tamen signum quod oportet vobis est quod Deus me liberet a manibus vestris et est certius quod ipse sciat vobis mittere.

On saisit sur le vif la velléité de résister au théologien qui scrute sa vie, le désir de ne pas aggraver sa situation en donnant un refus tout sec, enfin la colère — le mot n’est-il pas outré ou irrespectueux ? — de la prisonnière impuissante dans ses fers et appelant à son secours la Providence. Jeanne adresse à son tourmenteur comme une menace de la puissance divine qui avait elle-même 78préparé ce signe dont l’accomplissement lui est reproché comme un crime et va lui mériter le bûcher. Le procès-verbal ajoute à la réponse de Jeanne.

Item dit que quant elle dût partir pour aller à son roy, lui fut dit par ses voix : Va hardiment : quant tu seras devers le roy, il aura bon signe de te recevoir et croire.

Cet item fait assister encore à la lutte de Jeanne contre sa velléité de ne rien dire. Le petit détail qu’elle révèle, tout insignifiant qu’il est, va amener un dialogue significatif entre elle et Jehan de Lafontaine :

Interroguée quant le signe vint à son roy, quelle révérence elle y fit et s’il vint de par Dieu : respond qu’elle mercia Notre Seigneur de ce qui la délivra de la peine des clercs de par delà qui arguoient contre elle et se agenouilla plusieurs fois. Item que un ange de par Dieu et non de par autre bailla le signe à son roy ; et elle en mercia moult de fois Notre Seigneur. Item 79dit que les clercs de par delà cessèrent à la arguer quant ils eurent su ledit signe.

Voilà une réponse singulière surtout par cette intervention d’un ange auprès du roi Charles VII, La suite en est encore plus curieuse ; elle est si énigmatique qu’il semble que la clef de ces réponses manque pour bien les interpréter :

Interroguée si les gens d’église de par delà virent le signe dessus dit : respond que quant son roy et ceux qui estoient avec lui eurent vu ledit signe, et même l’ange qui le bailla, elle demanda à son roy s’il estoit content ; et il répondit que oui. Et alors elle partit et s’en alla en une petite chapelle assez près, et ouyt lors dire que après son partement plus de trois cents personnes virent ledit signe. Dit oultre que par l’amour d’elle et qu’ils la laissâssent à interroguer, Dieu vouloit permettre que ceux de son parti qui virent ledit signe le vissent.

Il faut renoncer à tout commentaire satisfaisant de cette 80curieuse réponse. L’ange qui paraît devant le roi et devant les compagnons du roi ; le départ de Jeanne et sa station dans la petite chapelle ; la vision du signe par trois cents personnes permise par Dieu pour dérober Jeanne aux questions des clercs de la cour royale ; cela dépasse nos suppositions et défie nos investigations. La clef de l’énigme n’est pas entre nos mains. Le procès-verbal finit par cette vingt-deuxième question.

Interroguée si son roy et elle firent point de révérence à l’ange quand il apporta le signe : respond que oui d’elle ; et se agenouilla et osta son chaperon.

Jehan de Lafontaine arrêta sur cette révérence le long interrogatoire du 10 mars. Il avait dans les dernières réponses de Jeanne abondante matière à remuer en compagnie de l’évêque Cauchon qui assistait fort attentif à ce long dialogue en compagnie des vénérables docteurs et maistres de théologie sacréę 81Nicolas Midi, Gérard Feuillet, de Jehan Fécard, avocat, et de Jehan Massieu, prêtre, qui étaient témoins, c’est-à-dire greffiers de la procédure. L’investigation tentée sur les préliminaires de la sortie de Compiègne avait été éclipsée par les réponses fournies au sujet du signe présenté à Charles VII. L’intérêt des révélations de Jeanne touchant ce signe primait tout le reste. C’est sans doute une des raisons qui épargna aux théologiens d’approfondir les détails qui faisaient l’objet de la question relative aux voix de Jeanne, pendant les préliminaires de la sortie de Compiègne.

La relation par Chastellain des préparatifs de la sortie de Compiègne, ce que contient cette relation touchant la révélation manifestée par Jeanne de la part de sainte Catherine touchant le résultat de cette sortie ; tel a été le motif de la recherche à travers les documents du Procès de ce qui infirmerait ou 82confirmerait le récit du chroniqueur bourguignon. À notre sens, les premières questions posées à Jeanne, le samedi 10 mars 1431, se rapportaient aux circonstances admises comme exactes par le chroniqueur bourguignon : Chastellain avait pu s’entretenir de ces évènements importants tant avec Jeanne qu’avec son frère Pierre, avec son maître d’hôtel d’Aulon, avec son chapelain frère Pasquerel, avec Pothon le Bourguignon qui, tous les quatre, avaient été faits prisonniers en même temps que la Pucelle. Il a été noté plus haut quelles réponses dilatoires Jeanne avait opposées aux questions sur ce sujet ; il a été observé avec quelle ténacité Jehan de Lafontaine, le juge interrogateur, était revenu à la charge ; il a été exposé comment l’interrogatoire avait fini très loin des préliminaires de la sortie de Compiègne et comment le signe présenté au roi Charles VII avait fait tous les frais de cette fin d’interrogatoire. 83Cela nous a procuré l’occasion de constater à l’évidence avec quelle préoccupation Jeanne s’efforçait de cacher la vérité à ses juges, en leur répondant par des périphrases, par des qualités plus ou moins vagues de ce signe. Néanmoins il a paru que la forte éducation des enquêteurs ecclésiastiques finissait par arracher à la malheureuse jeune fille des renseignements, sinon exacts, tout au moins excessivement compromettants pour elle, une fois enregistrés dans la procédure comme fournis par elle. À ce titre, la série des réponses de Jeanne relatives à l’ange porteur du signe est instructive et caractéristique. La prisonnière en rusant avec ses juges, s’embrouille dans une intrigue difficile à soutenir ; elle offre à ses juges prévaricateurs des arguments solides en vue d’une condamnation !

Ce qui intéresse le plus au point de vue historique dans ces réponses, c’est la preuve 84de la réserve avec laquelle il faut lire les interrogatoires de Jeanne. À les prendre à la lettre, on risquerait d’être induit en erreur : cela est d’ailleurs absolument général. Il aurait pu se faire par un phénomène extraordinaire, que Jeanne dans les fers ait pris une autre attitude. En tout cas, il n’en a rien été : les documents de la procédure, en particulier la fin de la séance du 10 mars 1431 établissent que Jeanne Darc n’a pas fait exception à la règle commune. Son interrogatoire est une lutte inégale contre le juge, auquel elle veut dérober les arguments que celui-ci l’amène à prononcer afin de préparer sa condamnation capitale. Dans cette lutte, Jeanne se sert de toutes les faibles armes qui lui viennent à l’esprit : la pauvre prisonnière ne prononce pas paroles d’Évangile, pour employer une locution qui exprime le respect religieux avec lequel certains historiens médiocrement avisés ont enregistré ces dires de procédure 85comme quelque chose de fondamental, d’inébranlable, d’incontestable ! Afin d’en avoir la démonstration, il suffit de poursuivre l’examen des réponses de Jeanne aux questions qui lui furent posées sur le signe. Cela pourra sembler hors du présent sujet et assez éloigné des préparatifs de la sortie de Compiègne ; mais n’est-ce pas la condition de l’historien de choisir ses arguments où il les trouve, afin d’établir solidement les bases de son examen. Ici le point auquel tout se rapporte c’est le poids des réponses de Jeanne dans ses interrogatoires, et particulièrement le poids de ses réponses relativement à la créance que mérite la relation de Georges Chastellain.

Le procès-verbal d’interrogation du lundi 12 mars 1431 die lunæ post Lætare Jherusalem, selon l’intitulé du greffier, contient plusieurs questions relatives à l’ange qui apporta le signe ; les quatre premières sont assez 86curieuses ; néanmoins comme force est d’abréger, l’espace manque pour y insister ; d’autant que Jehan de Lafontaine y revient encore en substance, à la dernière question de cet interrogatoire, en ces termes caractéristiques :

Interroguée du signe baillé à son roy : respond qu’elle en aura conseil à saincte Katherine.

Les deux séances du lundi 12 mars ne contiennent pas moins de huit questions dans l’après-midi et de dix-huit questions dans la matinée. Les quatre premières interrogations, ainsi que la vingt-sixième et dernière, tendent à obtenir de la prisonnière des déclarations qui la compromettent touchant cette singulière histoire du signe. Il est évident que Jeanne résiste ; le recours à sainte Catherine, invoqué par elle comme un délai, manifeste clairement l’embarras de la jeune fille plus familiarisée avec les armes blanches et les canons qu’avec les subtilités de la théologie. Le mardi 13 mars, 87les théologiens reviennent à la charge. Cette fois l’assistance est plus imposante que la veille. Le vice-inquisiteur Jehan Lemaistre prend part à la procédure : Vicarius Inquisitoris se jungit processui ! selon la teneur du procès-verbal. L’interrogatoire de Jeanne est des plus mouvementés. L’évêque Cauchon fait interroger Jeanne (par Jehan de Lafontaine sans doute, le procès-verbal n’ayant pas répété expressément le nom de l’interrogateur) : la première interrogation est la répétition de la vingt-sixième question de l’interrogatoire de la veille :

Interroguée premièrement du signe baillé à son roy, quel il fut, respond : Estes-vous content que je me parjurasse !

Voici qui est formel. Jeanne invoque le désir d’éviter un parjure, afin d’avoir le droit de se taire. Mais la meute attachée à la prisonnière ne l’entend pas ainsi. Un grand personnage prend part à la lutte.

Interroguée par monseigneur le vicaire de l’Inquisiteur si 88elle avait juré et promis à saincte Katherine non dire ce signe respond : J’ay juré et promis non dire ce signe, et de moy-même, pour ce que on m’en chargeoit trop de le dire ! Et adonc, dit-elle même : Je promets que je n’en parleray plus à homme !

Il semble que l’engagement soit catégorique et que la pauvre prisonnière se tiendra à ce refus : mais il faut partager la souffrance et l’angoisse d’une jeune fille, livrée à toutes les affres, à toutes les appréhensions, pour se rendre compte de la faiblesse de ses résolutions en face de la persistance du tribunal ecclésiastique à exiger des confidences, à lui arracher la vérité sur tous les secrets ! En effet, le procès-verbal poursuit aussitôt :

Item dit que le signe ce fut que l’ange certifiait à son roy en luy apportant la couronne, et luy disant que il auroit tout le royaume de France entièrement à l’aide de Dieu et moyennant son labeur ; et qu’il la mit en besogne, c’est assavoir qu’il luy baillast 89des gens d’armes, autrement il ne seroit mye si tôt couronné et sacré.

Ainsi, quelques instants après le refus catégorique d’entrer en confidences sur le signe, la pauvre prisonnière se reprend et rentre dans la voie de déclarations exigées par ses ennemis. Aussi la meute poursuit-elle ses avantages.

Interroguée si depuis hier ladicte Jehanne a parlé à saincte Katherine : respond que depuis elle l’a ouye ; et toutes voies luy a dit plusieurs fois qu’elle responde hardiment aux juges de ce qu’ils demanderont à elle, touchant son procès.

Pauvre Jeanne ! ses juges ont l’habileté de la faire se contredire, car la déclaration précédente de Jeanne Estes-vous content que je me parjurasse ? est réalisée. L’évêque de Beauvais devait être content, et aussi le vice-inquisiteur, mais l’infamie de ce que la pauvre fille appelle un parjure et que nous nommons simplement une contradiction, appartient aux juges qui ont rendu 90nécessaire le parjure que se reproche par avance la malheureuse prisonnière ! Essetis vos contenti quod ego incurrerem perjurium ? Non ! les juges ne sont pas encore contents ! il leur faut une nouvelle confidence :

Interroguée en quelle manière l’ange apporta la couronne et s’il la mit sur la teste de son roy ; respond, elle fut baillée à un archevêque, c’est assavoir celui de Reims, comme il lui semble, en la présence du roy ; et ledit archevêque la reçut et la bailla au roy ; et estoit elle-même présente ; et est mise en trésor du roy.

Telle est cette nouvelle contribution offerte par Jeanne à la bizarre narration de la couronne apportée par l’ange, baillée à l’archevêque de Reims, placée ensuite dans le trésor. L’énigme continue sans être plus claire. Les juges poursuivent :

Interroguée du lieu où elle fut apportée : respond : Ce fut en la chambre du roy, en chastel de Chinon.

La narration se corse.

Interroguée du jour 91et de l’heure, respond : Du jour, je ne scay, et de l’heure il estoit haulte heure ; autrement n’a mémoire de l’heure ; et du moys, en moys d’avril ou de mars, comme il luy semble ; en moys d’avril prochain, ou en cest présent moys a deux ans ; et estoit après Pasques.

Le juge achève sa tâche :

Interroguée si la première journée qu’elle vit le signe, si son roy le vit : respond que oui et que il le eut luy-même.

Assurément tout cela manque d’agrément : c’est une détermination fort intéressante pour les théologiens qui veulent la condamnation de Jeanne ; pour ces gaillards, il s’agit d’établir une procédure bourrée de réponses authentiquement enregistrées sur lesquelles puisse se bâtir l’accusation d’hérésie ou d’erreur en matière de foi :

Interroguée de quelle matière estoit ladite couronne, respond : C’est bon à savoir qu’elle estoit de fin or et estoit si riche que je ne saurois nombrer la richesse ; et que la couronne signifioit qu’il 92tiendroit le royaume de France.

Il est évident que l’histoire du signe avec complication d’ange et de couronne prend corps et va devenir un cheval de bataille contre la vaillante française constamment aux prises avec les arguties des théologiens :

Interroguée s’il y avoit pierrerie, respond : Je vous ay dit ce qué j’en scay.

La pauvre Jeanne est à bout, cela est clair :

Interroguée si elle la mania ou baisa : respond que non.

Les questions se succèdent sans répit :

Interroguée si l’ange qui l’apporta venoit de hault, ou s’il venoit par terre, respond : Il vint de hault et entend, il venoit par le commandement de Nostre Seigneur ; et entra par l’huis de la chambre.

On voit dans cette réponse de la prisonnière la prudence instinctive avec laquelle elle évite l’équivoque : Il vient de haut, en l’entendant au figuré, c’est-à-dire de Dieu par opposition au démon, et non pas au propre, c’est-à-dire par la partie supérieure de la maison !

93Interroguée si l’ange venoit par terre et erroit depuis l’huis de la chambre : respond, quand il vint devant le roy, il fit révérence au roy, en se inclinant devant luy, et prononçant les paroles quelle a dites du signe ; et avec ce ramentenoit au roy la belle patience qu’il avoit eu selon les grandes tribulations qui luy estoient venues ; et depuis l’huis il marchoit et erroit sur la terre en venant au roy.

On se représente aisément combien ces questions étaient fatigantes pour la prisonnière. Voilà déjà douze questions rien que sur le signe et nous ne sommes pas au bout ! Il y en a encore quatorze sur la même matière ! Pour nous qui lisons ces documents à loisir, sans la gêne où était la malheureuse vouée au bûcher, il résulte de ces questions un embarras extrême : nous sommes tenté de renoncer à dépouiller le procès-verbal, tant sont subtiles les arguties des juges. Si nous poursuivons, c’est à cause de la démonstration éclatante 94qui en résulte : on n’apprend l’histoire que dans la conversation des acteurs qui l’ont vécue ; on ne désapprend les erreurs historiques qu’en revenant aux sources sans lesquelles nos opinions sont vaines, trompeuses, fausses !

Treizième question :

Interroguée quel espace il y avoit de l’huis jusques au roy : respond, comme elle pense, il y avoit bien espace de la longueur d’une lance ; et par ou il estoit venu, s’en retourna. Item dit que quant l’ange vint, elle l’accompagna, et alla avec luy par les degrés à la chambre du roy, et entra l’ange le premier ; et puis elle même dit au roy : Sire ! voilà votre signe ! prenez-le !

Le juge ne se lasse pas dans son enquête :

Interroguée en quel lieu l’ange apparut à elle : respond : J’estois presque toujours en prière, afin que Dieu envoyast le signe du roy ; et estois en mon logis qui est chez une bonne femme près 95du chastel de Chinon quand l’ange vint ; et puis nous en allâmes ensemble au roy et estoit bien accompagné d’autres anges avec luy que chacun ne voyoit pas. Et dit oultre, ce n’eut été pour l’amour d’elle et de la oster hors de peine des gens qui la arguoient, elle croit bien que plusieurs gens virent l’ange dessus dit qui ne l’eussent pas vu !

Nouvelle question précise :

Interroguée si tous ceux qui la estoient avec le roy virent l’ange ; respond qu’elle pense que l’archevesque de Reims, les seigneurs d’Alençon. et de la Trimoulle et Charles de Bourbon le virent. Et quant est de la couronne, plusieurs gens d’église et autres la virent qui ne virent pas l’ange.

L’ange et la couronne continuent à exercer la loquacité du théologien enquêteur :

Interroguée de quelle figure et quel grand estoit ledit ange : respond qu’elle n’en a point congé ; et demain en répondra.

Il est de nouveau très 96clair que la pauvre Jeanne est à bout de forces ; on lui a arraché aveux sur aveux ; elle se sent perdue ; elle a la perception de l’abîme où l’entraînent des concessions à la curiosité du juge, elle invoque un délai : elle s’autorise d’un congé qui lui fait défaut pour dépister la sotte et ridicule prétention du théologien d’obtenir d’elle la physionomie et la taille de l’ange !

Interroguée de ceulx des anges qui estoient en la compagnie de l’ange, si tous estoient de même figure, respond : Ils se entre-ressembloient volontiers les aucuns et les autres non, en la manière qu’elle les voyoit ; et les uns avoient ailes et si en avoit de couronnés et les autres non ; et y estoient en la compagnie sainctes Katherine et Marguerite ; et furent avec l’ange dessus dit et les autres anges aussi, jusques dedans la chambre du roy.

Voilà une description curieuse ! On voudrait 97douter que la pauvre Jeanne l’ait prononcée. Le doute est pourtant difficile, car la séance d’interrogatoire est particulièrement solennelle : l’évêque Cauchon et le vice-inquisiteur, frère Jehan Lemaistre, ont donné à cette partie de la procédure un apparat spécial. Nicolas de Hubent, secrétaire apostolique, et frère Isambard de la Pierre ont accompagné le vice-inquisiteur. Nicolas Midi et Gérard Feuillet assistent l’évêque Cauchon. Ce même jour, Jehan Gris et Jehan Baroust sont constitués geôliers de Jeanne par le vice-inquisiteur, tandis que Jehan d’Estivet est installé promoteur de la Sainte Inquisition dans le procès, tandis que Jehan Massieu est désigné comme huissier dans la procédure ! Au commencement de la séance, ces quatre derniers personnages avaient prêté serment d’exercer loyalement leurs fonctions. Dans ces conditions de solennité, il est malaisé de révoquer en doute les procès-verbaux 98de cette longue séance, ils continuent ainsi :

Interroguée comme iceluy ange se départit d’elle : respond, il départit d’elle en cette petite chapelle et fut bien courroucée de son partement, et pleuroit ; et s’en fut volontiers allée avec luy, c’est assavoir son âme.

Le juge continue ses questions consignées au procès-verbal !

Interroguée si au partement elle demeura joyeuse ou effrayée et en grand peur, respond : Il ne me laissa point en peur ni effrayée, mais estois-je courroucée de son partement.

Ici le juge entre dans un ordre d’idées tellement en dehors du procès que l’on s’étonne de le voir aborder.

Interroguée si ce fut par le mérite d’elle que Dieu envoya son ange : respond, il venoit pour grande chose et fut en espérance que le roy crût le signe et que on laissât à la arguer et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans et aussi pour le mérite du roy et du bon duc d’Orléans.

Voilà plusieurs questions auxquelles 99la pauvre prisonnière a dû répondre au sujet du signe. À chacune de ses déclarations, sa protestation initiale tinte comme un glas funèbre à l’oreille du lecteur qui assiste après quatre siècles à cette douloureuse séance : Êtes-vous content que je me parjurasse ? Comment n’être pas tenté de déplorer ces aveux de la Pucelle, de maudire l’état d’esprit des juges qui provoquaient ces multiples aveux ? Et dans quelle mesure y ajouter foi ? Enfin ! le rôle de l’historien est d’examiner patiemment les documents. Poursuivons encore :

Interroguée pourquoy par elle plus tôt que ung autre, respond : il plût à Dieu ainsi faire par une simple pucelle, pour rebouter les adversaires du Roy.

Nouvelle argutie :

Interroguée si il a été dit à elle où l’ange avoit pris celle couronne : respond qu’elle a esté apportée de par Dieu ; et qu’il n’a orfèvre au monde qui la sut faire si belle, ou si riche ; et où il la prit, elle 100s’en rapporte à Dieu et ne sait point autrement où elle fut prise.

On n’en a pas fini avec la couronne et voilà une demande à laquelle on ne s’attendait pas :

Interroguée si celle couronne fleuroit point bon et avoit bon odeur et si elle estoit point reluisant ; respond : elle n’a point de mémoire de ce ; et s’en advisera.

Il semble que la réponse elle n’a point de mémoire de ce soit la sagesse même ; il paraît aussi que le complément et s’en advisera soit beaucoup moins sûr ! Mais la pauvre prisonnière se reprend incontinent :

Et après dit : elle sent bon et sentira : mais qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il appartient ; et estoit en manière de couronne.

Le lecteur qui n’a d’autre souci que l’exactitude historique se sent dérouté par l’imprévu de ce dialogue, par le décousu des répliques qui s’y succèdent. Mais il n’y a pas à dire, c’est là le document authentique, la base même du procès ; il ne s’en peut 101retrancher ni une séance ni une page sous prétexte que le texte gêne la logique de l’histoire ou contrarie le système de l’historien. Si difficile que soit le sentier de la procédure, il faut s’y tenir.

Interroguée si l’ange lui avoit escript lettres : respond que non.

Ce sont là de curieuses turlutaines et qui feraient rire s’il ne s’agissait pas des préliminaires du supplice d’un héros. La série n’est pas épuisée :

Interroguée quel signe eurent le roy, les gens qui estoient avec luy et elle de croire que c’estoit un ange qui avoit apporté celle couronne : respond que le roy le crût par l’enseignement des gens d’église qui là estoient et parle signe de la couronne.

Les théologiens de Rouen ne sont pas satisfaits encore. Nouvelle turlutaine :

Interroguée comme les gens d’église sûrent que c’estoit un ange ; respond : Par leur science et parce qu’ils estoient clercs.

Cette réponse ne clôt pas la faconde de l’enquêteur : la 102question suivante dépasse comme imprévu tout ce qui a été ressassé jusque-là :

Interroguée d’un prêtre concubinaire et d’une tasse perdue… respond : De tout ce, je n’en sais rien, ne oncques n’en ouy parler.

Arrêtons ici le procès-verbal de cette terrible séance du 13 mars, il y reste encore cinq questions ; elles ne concernent pas le signe d’une façon explicite ; elles peuvent être omises.

Le 2 mai 1431, pendant une séance solennelle tenue dans la salle du château de Rouen en présence de l’évêque Cauchon, de plusieurs abbés et prieurs, en présence d’une assistance considérable de docteurs, l’interrogateur obtint de Jeanne des déclarations nouvelles sur ce sujet inextricable du signe. Avant d’y arriver, il faut parcourir treize questions ayant trait à d’autres matières :

Interroguée du signe baillé à son roy, si elle se veut rapporter à l’archevêque de Reims, au seigneur de Boussac, à Charles 103de Bourbon, au seigneur de la Trimoulle, à La Hire, auxquels ou à aulcuns desquels elle autrefois a dit avoir montré cette couronne et qu’ils estoient présents quant l’ange apporta ladite couronne et la bailla audit archevêque ; ou si elle veut se rapporter aux autres de son party, lesquels escripsent sous leurs sceaux ce qu’il en est : respond : Baillez moi ung messager et je leur escriray de tout ce procès. Et autrement ne s’y est voulu croire ni rapporter à eux.

L’interrogation posée est pleine de conséquences. On peut en conclure la certitude absolue que possédait Cauchon sur ce point de fait, sur cette circonstance du signe. Les juges de Rouen n’hésitent pas à faire appel au témoignage de l’archevêque de Reims, au témoignage de la Trémouille ! Mais, dira-t-on, la confiance de Cauchon à ce témoignage pouvait être erronée ? Cela paraît difficile à supposer, car jamais séance ne fut plus solennelle ; Cauchon était un 104diplomate et un juriste trop expert pour risquer pareille offre à Jeanne, sans avoir les plus fortes probabilités d’y trouver son compte. Cauchon avait procédé à une enquête préliminaire extrêmement minutieuse sur les points principaux du procès. Cauchon connaissait pertinemment les dispositions de l’archevêque de Reims et les sentiments de la Trémouille sur le compte de Jeanne. Cauchon jouait à coup sûr en remettant à ces arbitres le soin de raconter ce qu’était la singulière histoire du signe. Bref, Cauchon avait entre les mains les preuves les plus graves sur cette matière où Jeanne s’était laissée aller à en raconter si long ! Les cinq individualités entre lesquelles Cauchon permet à Jeanne de désigner un arbitre, personnages parmi lesquels figure le maréchal de Boussac, un compagnon d’armes de Jeanne, un de ses lieutenants ; parmi lesquels figure le fameux La Hire, un des 105plus vaillants subordonnés de Jeanne dans la campagne de la Loire ; ces cinq personnages, il n’est pas douteux que Cauchon ait déjà leur narration parmi les milliers de documents recueillis par son information préliminaire. Mais non ! pourra penser le lecteur, c’est pure jactance de la part de Cauchon ! c’est là une parole en l’air de juriste retors qui escompte le refus de l’accusée ! Encore une fois cette opinion ne se soutient pas. Comment ! Cauchon commettrait un pas de clerc sur ce point de fait ! Cauchon ferait surgir volontairement un incident aussi grave en s’exposant à un échec ! Non, Cauchon savait pertinemment ce qu’il faisait ; Cauchon voulait provoquer de la part de Jeanne une mise en demeure à Regnault de Chartres, à la Trémouille, au maréchal de Sainte-Sévère, à La Hire, au duc d’Alençon, de prononcer publiquement sur les détails du signe baillé au roy par Jeanne. Une fois 106libellée la requête de Jeanne à l’un de ces grands personnages, une fois la requête transmise diplomatiquement à la Trémouille par l’intermédiaire du duc de Bourgogne, alors en négociations constantes avec Cauchon aussi bien qu’avec la Trémouille, les juges de Rouen n’ont plus qu’à attendre la réponse ! Cette réponse, quelle sera-t-elle ? Sera-ce un refus de se prononcer ? Alors Cauchon constatera le refus et produira les documents probants de son enquête minutieuse sur les évènements de Chinon ; il opposera ces documents au refus de l’arbitre armagnac invoqué par Jeanne ! Ce refus de prononcer donnera une nouvelle force à la version fournie par l’enquête de Cauchon. Du reste, ce refus sera assez éloquent par son silence même : il sera à certains égards le plus fort des arguments contre l’accusée. Essayons une autre hypothèse sur la narration de l’arbitre. Sera-ce une relation concordante 107avec les déclarations de Jeanne ? Cela est peu probable ; et pour cause ; car les faits sont les faits ; il est bien difficile à l’archevêque. de Reims ou au duc d’Alençon de fournir un témoignage dénaturant les choses quand les détails en ont été enregistrés soigneusement comme l’ont été les démarches de Jeanne à Chinon, actions scrutées minutieusement par les ecclésiastiques de Poitiers, évènements ayant été l’objet de rapports et de comptes-rendus multiples communiqués au pape et aux princes de l’Église. Enfin ! admettons la complaisance en faveur de Jeanne de l’arbitre désigné par elle parmi les grands personnages énumérés par ordre de Cauchon ; admettons l’approbation par cet arbitre des déclarations de Jeanne touchant la forme du signe ; non seulement, le procès de Jeanne n’en aurait pas été compromis, mais la situation de l’accusée serait devenue plus fâcheuse, à cause du discrédit rejaillissant 108sur la politique des Armagnacs d’une pareille compromission avec la vérité. Cauchon avait des dossiers bourrés de témoignages. En juriste rompu à la chicane, Cauchon avait préparé d’une manière inébranlable les mille pièges où son ambition et sa passion entendaient faire glisser Jeanne pendant l’un ou pendant l’autre de ses interrogatoires. L’invitation adressée à la Pucelle de choisir dans les cinq grands noms du parti armagnac un arbitre pour déterminer l’exacte relation de la forme et des détails du signe était un engin solidement relié à l’ensemble de la procédure accumulée à Rouen : ce n’était pas un lacs fragile qui se rompt par un violent effort. Au reste, Jeanne ne donna pas dans le lacs ; elle se borna à poser la condition à laquelle elle acceptait l’offre de l’évêque de Beauvais. Cette condition était-elle admissible au point de vue des règles de la procédure ecclésiastique suivie par 109l’évêque de Beauvais d’accord avec le vice-inquisiteur ? Il y aura lieu de l’examiner plus loin.

Le procès-verbal de la séance solennelle du deux mai 1431 continue en ces termes :

Item touchant la présomption de prédire les événements futurs, etc… selon le sixième article du mémoire, respond : Je m’en rapporte à mon juge c’est à savoir Dieu et à ce que autres fois j’ay respondu qui est escrit au livre de procédure.

Cette défense de Jeanne est profondément juste, cependant le danger de cette réplique est évident au point de vue de l’impression produite sur les juges ecclésiastiques dont la constante prétention dans les procès d’hérésie était de décider comme représentants temporels de Dieu et comme arbitres nés en matière de foi. Le procès-verbal poursuit ainsi :

Item interroguée si on luy envoye deux ou trois ou quatre des chevaliers de son party qui viennent par 110sauf conduit cy, si elle s’en veut rapporter à eux de ses apparitions et choses contenues en ce procès ; respond que on les fasse venir et puis elle respondra. Et autrement ne s’y est voulu rapporter ni soumettre de cé procès.

Cette répétition montre que Cauchon avait pris des précautions pour provoquer une comparaison des dires de l’accusée avec les dires des personnages de marque déjà nommés au précédent alinéa de l’interrogatoire. Tout à l’heure, Cauchon faisait proposer à l’accusée d’établir une requête provoquant l’arbitrage de ces chevaliers touchant les faits matériels ayant constitué le signe, d’après les déclarations de la Pucelle. Cette fois Cauchon revient à la même idée en lui donnant une forme différente : Cauchon propose à l’accusée de requérir la confrontation avec elle de plusieurs de ces personnages, venant à Rouen sous sauf conduit. Cette fois encore, la réponse de Jeanne 111paraît différer de ce qui aurait permis cette confrontation, avec les conséquences de s’y rapporter et de s’y soumettre exigées par Cauchon. Il y aura lieu plus tard d’examiner ce problème de jurisprudence ecclésiastique. Ce qui est à retenir, c’est combien Cauchon avait pesé cet expédient et l’avait mûri avec ses collaborateurs ; car l’archidiacre qui conduisait l’interrogatoire le poursuivait sans aucun doute selon le programme établi par l’évêque de Beauvais d’accord avec le vice-inquisiteur.

Avant de passer outre à ce trait il convient de signaler une différence entre le texte français cité plus haut et la rédaction latine du procès. Cette version commence par les mots :

Item interrogata utrum, si ad eam mittantur tres aut quatuor clericorum de sua parte qui veniant hic sub salvo conductu, ipsa volet se referre illis de suis apparitionibus et his quæ continentur in 112isto processu,

qui diffèrent de la relation française, puisque dans celle-ci il aurait fallu écrire des ecclésiastiques au lieu des chevaliers, selon la leçon du procès-verbal français. Il est sans grand intérêt de prononcer sur cette différence de termes. Si on se réfère à l’alinéa précédent relatif au signe, c’est chevaliers qui convient ; si on se rapporte à l’alinéa qui va suivre, c’est le terme ecclésiastiques qui paraît juste. Au reste, c’est affaire de mots, car la réponse de Jeanne est la même en latin qu’en français.

Respondit quod fiat quod ipsi veniant ; postea ipsa respondebit. Et aliter non voluit se referre ad eos vel submittere de isto processu.

En somme, la variante des deux leçons est de médiocre importance au point de vue du sens général de l’interrogatoire. Si elle a été signalée ici c’est pour marquer l’attention avec laquelle méritent d’être lus et constamment comparés 113les divers documents sur lesquels est assise la démonstration des points principaux de l’histoire de Jeanne Darc. Il n’est au pouvoir de personne de prononcer avec certitude sur la cause qui a substitué le mot chevaliers à celui d’ecclésiastiques : erreur de copiste ! peut-on penser. C’est notre avis : cependant le document est là ; il fallait le produire sous peine d’avoir négligé sa teneur stricte, sa lettre. Le procès-verbal poursuit :

Interroguée si à l’église de Poitiers où elle a esté examinée, elle se veut rapporter et soumettre, respond : Me cuidez-vous prendre par cette manière et par là m’attirer à vous ?

Cette interrogation laisse supposer que Cauchon avait en main le double du fameux dossier de la Commission de Poitiers. Le prudent évêque jouait à coup sûr en faisant adresser cette proposition à Jeanne par l’archidiacre interrogateur. Il est vrai que Jeanne n’accepta 114pas la proposition et répliqua par une boutade ironique à la proposition du juge. S’il était nécessaire de prouver combien était adroit l’expédient de Cauchon, il y aurait lieu de montrer dans la séance du mercredi neuf mai Cauchon revenant encore à la proposition précédemment exposée. À cette séance solennelle assistaient l’abbé de Saint-Corneille de Compiègne, les docteurs Jehan de Chastillon et Guillaume Erard, les archidiacres André Marguerie et Nicolas de Venderès, le bachelier Guillaume Haton, le licencié Aubert Morel, le chanoine Nicolas Loyseleur et le doyen Massieu. Cette séance abominable, intitulée au procès-verbal Tormentis instantibus, ce qui signifie : En présence des instruments de torture ou encore sous la menace de la torture débute ainsi :

Requise fut et avertie ladicte Jehanne que sur plusieurs et divers points contenus 115en son procès, elle eût à répondre la vérité qu’elle avoit nié autres fois et sur lesquels points avoit répondu mensonge, lorsque de cela informations certaines, preuves et véhémentes présomptions eûssent été acquises ; ensuite furent à icelle lus et exposés plusieurs des points susdicts et dict à Jehanne que si elle ne confessoit la vérité sur ces points, elle seroit placée dans les instruments de torture qui estoient montrés à icelle préparés dans la tour du château, ou estoient présents les bourreaux qui par notre ordre estoient prêts à placer icelle Jehanne en tortures telles, pour retour d’icelle à la voie et reconnaissance de la vérité que par là le salut de l’âme et du corps lui pussent être procurés, lesquels ladite Jehanne par inventions mensongèrės exposoit à de graves périls.

Ce début est singulièrement éloquent : la réponse de Jeanne mérite d’être pesée : la pauvre prisonnière 116est à l’agonie, et quelle agonie ! Voilà les fières paroles qu’elle trouve dans cette atroce conjoncture :

Respond : Vraiment si vous me deviez détruire les membres et faire partir l’âme du corps, si, ne vous diray-je aultre chose ; et si aulcune chose vous en disoys-je, après ce diroy-je toujours que vous le me auriez fait dire par force !

Comment apprécier des déclarations aussi fières prononcées dans un semblable appareil ? La situation de Jeanne pendant les trois mois qui ont précédé cet interrogatoire diffère-telle beaucoup d’avec la situation manifestement extrême du 9 mai ? Certes, les instruments de torture de cette affreuse séance ajoutent à l’impression subie par le spectateur ; mais s’il est permis de s’exprimer ainsi, c’est là une question de décor. La torture morale et l’angoisse physique de Jeanne avaient atteint un tel degré d’acuité et de cruauté dans 117les jours et pendant les nuits de prison cent fois renouvelés, que les instruments de torture et la torture elle-même étaient comme un superflu ! Il y eut dans cette séance du 9 mai la mise en scène accoutumée des procès où opérait le vice-inquisiteur : ce décor faisait partie essentielle du programme : en réalité la torture de Jeanne avait commencé longtemps avant que le greffier eut écrit : Tormentis instantibus. Une question fut posée dans cette séance sur le signe de la couronne dont il a déjà été tant parlé dans les procès-verbaux qui précèdent. Mais avant que le thème fut abordé, diverses déclarations intéressantes de Jeanne méritent d’être reproduites, examinées, pesées. Voici la première :

Item dixit que à la Sainte Croix eut le comfort de saint Gabriel et croyoit que ce fut saint Gabriel et l’a su par ses voix que c’estoit saint Gabriel.

On est 118dans le vif du débat sur les apparitions.

Item dit qu’elle a demandé conseil à ses voix, si elle se soumettroit à l’Église pour ce que les gens d’église la pressoient fort de se soumettre à l’Église et ses voix luy ont dit que si elle veut que nostre Seigneur lui ayde, qu’elle s’attende à luy de tous ses faits.

On se figure l’impression défavorable que pouvaient produire pareilles déclarations sur les théologiens de l’assistance ! Citons encore les suivantes :

Item dit qu’elle sait bien que nostre Seigneur a esté toujours maistre de ses faits et que l’ennemy n’avoit oncques eu puissance sur ses faits.

Remarquons cette locution l’ennemy qui est celle même de Georges Chastellain dans la longue relation de ce qu’il appelle les folles fantômeries de Compiègne. Enfin vient cette déclaration :

Item dit qu’elle a demandé à ses voix si elle sera arse et que les dites voix lui ont respondu que elle se 119attende à nostre sire et il luy aidera.

Les quatre item qui suivent la déclaration douloureuse de la Pucelle quand elle a été mise en face des instruments de torture précèdent un cinquième item qui se rapporte à l’interrogatoire du juge sur le signe tant débattu :

Item du signe de la couronne qu’elle dit avoir esté baillé à l’archevesque de Reims, interroguée si elle veut s’en rapporter au dit archevesque, respond : Faites-le y venir et que je l’oye parler et puis je vous respondray ; ne il oseroit dire le contraire de ce que je vous en ay dit !

Cette acceptation de l’offre était-elle selon les termes exigés par le juge ? Non ! car le juge entend faire la proposition, si elle veut s’en rapporter au dit archevesque, ce que paraît décliner la réponse de la malheureuse prisonnière. La forme même donnée à l’apostrophe : ne il oseroit dire le contraire… est médiocrement d’accord avec le ton respectueux des formules de procédure où il 120est parlé d’un aussi haut personnage que l’archevêque de Reims. Vétilles ! exclamera le profane peu familier avec ce qui convient en matière de procédure. Cela est au contraire assez important pour être soigneusement observé. Les hommes, au quinzième siècle comme au dix-neuvième, jugent avec leurs préjugés et avec leur esprit borné. Sans s’en douter, Jeanne heurtait les préjugés des juges ecclésiastiques et froissait l’intelligence étroite des théologiens. Au reste, l’interrogatoire finit là. Voici la formule de clôture du procès-verbal :

Vu l’endurcissement de son cœur et le ton de ses réponses, nous juges susdits, craignant que peu lui pussent profiter les horreurs des tortures, avons décidé de surseoir à l’application des tortures jusqu’à ce que nous ayons tenu plus amplement conseil sur ce sujet.

Pour se faire idée de la méthode avec laquelle fut délibéré le procès de Jeanne 121Darc, il faut lire le procès-verbal de la séance suivante, tenue le samedi 12 mai dans le palais épiscopal. En voici la teneur :

Sous notre présidence, et nous assistant les vénérables seigneurs et maistres… (suit l’énumération) nous évesque susdict avons lu le procèsverbal de la dernière séance, quérant conseil desdicts assistants sur ce qui restoit à faire et spécialement s’il estoit expédient de placer ladicte Jehanne dans les tortures. Ouïes les opinions individuelles, considérées les réponses de Jehanne dans la séance du mercredi précédent, attendues la disposition d’icelle, sa volonté et les circonstances, en cette cause, avons conclu que point n’estoit besoin ni expédient de placer icelle Jehanne dans les tourments susdits et que ultérieurement procéderions à autres choses.

Si l’on approfondit les détails de cette séance dont l’intitulé Conclusum non torquendam esse Johannam est un peu développé dans les 122lignes qui précèdent, on est surpris de constater chez les treize docteurs consultés individuellement par Cauchon une notable diversité d’avis qui jette une lumière assez vive sur les impressions des juges et l’état d’esprit où les avaient placés les réponses de Jeanne. Sur la question : Torquendam esse Johannam :

Maistre Radulphe Roussel déclare qu’il lui semble que non, de peur que le procès si bien faict comme il l’a été puisse être calomnié. Maistre Nicolas de Venderez déclare qu’il lui semble que non est expédient de la soumettre aux tortures tant qu’à maintenant. Maistre André Marguerie déclare qu’il n’est pas expédient quant à maintenant. Maistre Guillaume Erart dit que sans profit seroit soumise aux tortures, puisque matière assez ample est au procès et sans tortures.

Voilà quatre opinions clairement motivées contre les tortures, les trois suivantes sont différentes :

Maistre Robert Barbier opine comme le précédent : 123et itérativement soit avertie charitablement Jehanne une fois pour toutes à se soumettre à l’Église et si ne se soumet pas, au nom de Notre Seigneur y soit procédé ultérieurement. Maistre Denys Gastinel déclare que point est expédient la soumettre aux tortures. Maistre Aubert Morel dit qu’il lui semble expédient de soumettre Jehanne aux tortures.

Sur sept docteurs Aubert Morel est le premier qui se soit prononcé franchement pour les tortures : il est vrai que Robert Barbier s’était prononcé avec une nuance d’hypocrisie ou de mesure, — selon qu’on voudra apprécier son sentiment — pour les tortures in nomine Domini procedatur ulterius ! Il est juste de remarquer que ce procedatur ulterius est équivoque et que l’on est en droit de contester qu’il s’applique à la torture, car cela peut s’entendre tout bonnement que l’on poursuive la procédure. Le cas est trop grave pour que cette équivoque soit passée sous 124silence.

Maistre Thomas de Courcelles déclare que lui semble expédient que Jehanne soit soumise aux tortures ; dit aussi que Jehanne comparaisse immédiatement pour estre interrogée si veut se soumettre au jugement de l’Église. Maistre Nicolas Couppequesne déclare que point est expédient soumettre Jehanne aux tortures, mais de nouveau soit avertie charitablement d’avoir à se soumettre à la décision de l’Église. Maistre Jehan Ledoux opine comme le précédent. Maistre Isambard de la Pierre dit comme le précédent mais que Jehanne soit avertie pour la dernière fois d’avoir à se soumettre à l’Église militante. Maistre Nicolas Loyseleur dit qu’il lui semble bon de soumettre Jehanne aux tortures pour la guérison de son âme ; cependant se rapporte à l’opinion des préopinants. Maistre Guillaume Hecton survint qui opina Jehanne ne devoir pas être soumise aux tortures.

De ces six derniers docteurs deux seulement, 125 Thomas de Courcelles et Nicolas Loyseleur sont pour la torture. La séance finit par cet arrêt du vice-inquisiteur Jehan Lemaistre :

Que Jeanne doit être interrogée de nouveau, si elle croit se devoir soumettre à l’Église militante.

En somme trois docteurs : Morel, de Courcelles, Loyseleur sont franchement pour la torture : ce dernier en est partisan pro medicina animæ suæ ; un des docteurs, Barbier, est pour la torture sous condition ; encore cela peut être contesté ; enfin neuf docteurs sont opposés nettement à la torture, la jugeant sans utilité au procès. Ni Cauchon, ni le vice-inquisiteur ne laissent deviner leur opinion. Ils se bornent à présider la délibération, à écouter les avis, à les compter, à y conformer leur décision. La procédure est d’une correction de formes qui a été rarement égalée dans les procès les plus célèbres. Cette correction 126peut servir de modèle. Quicherat a pu le constater pour tous les détails de cette énorme procédure et mettre en lumière les aptitudes extraordinaires de Cauchon à la difficile et délicate besogne de faire brûler un innocent, en observant toutes les règles, sinon de la justice, tout au moins de la légalité courante et du droit ecclésiastique.

Cauchon avait fait extraire sous douze alinéas ou articles les réponses de Jeanne dans ses interrogatoires antérieurs au 17 mars 1431. Cauchon avait envoyé le mémoire ainsi composé à l’Université de Paris afin que ses docteurs en délibérassent. Il y eut là de la part de l’évêque de Beauvais un respect des formes qu’aucun procès n’a présenté au même degré. Les douze alinéas furent rédigés les lundi 2, mardi 3 et mercredi 4 du mois d’avril.

Le 5 avril fut opérée l’expédition régulière 127du mémoire précédée de cette requête :

Nous, Pierre, par la miséricorde divine, evesque de Beauvais, et Jehan Lemaistre, vice-inquisiteur, vous prions et requérons que en faveur de la foy chrétienne, avant mardi prochain1, nous bailliez par écrit sous votre sceau avis salutaire touchant les assertions ci-dessous notées : pour savoir si, ces assertions estant attentivement considérées et comparées, sont, en tout ou en partie, contraires à la foi orthodoxe ou suspectes de contredire la Saincte Écriture, la détermination de la saincte Église romaine, la décision des docteurs approuvés par l’Église et les sanctions canoniques, sont scandaleuses, téméraires, perturbatrices de l’ordre public, injurieuses, criminelles, contraires aux bonnes mœurs, ou 128en quelque sorte dangereuses, ou ce qu’il doit être dit au jugement de la foi sur ces susdictes assertions.

Le second alinéa du mémoire concernait le signe dont il a été déjà tant de fois parlé. Voilà sa teneur :

Item ladicte femme affirme que le signe baillé au prince auquel elle estoit envoyée, par lequel signe fut le prince déterminé à croire à icelle touchant ses révélations et à la recevoir pour conduire la guerre fut que saint Michel vint près de ce prince accompagné d’une multitude d’anges desquels aulcuns avoient couronnes et aulcuns avoient ailes, avec lesquels estoient saincte Catherine et saincte Marguerite. Lequel ange et cette dicte femme marchèrent ensemble long espace sur terre par chemin, par degrés et par chambre, les aultres anges et saincts susdicts les suivant et audict prince un ange bailla couronne très précieuse d’or très pur et ledict ange s’inclina en présence dudict prince, lui faisant revérence. 129 Et une fois ladicte femme a affirmé que quant le prince eut son signe, elle pense qu’alors seul il estoit, quoique assez près plusieurs aultres personnages fussent présents ; et aultre fois ladicte femme a affirmé que, comme elle croit, un archevesque reçut ce signe de couronne et le bailla au susdict prince, plusieurs seigneurs laïcs y estant présents et voyant ce.

Cet alinéa est la juxtaposition d’assertions extraites des divers procès-verbaux d’interrogatoire de Jeanne. Les originaux ont été reproduits plus haut. Chacun peut faire la comparaison. Comment l’Université de Paris va-t-elle apprécier cet alinéa ? Il est curieux de le savoir. Voilà la lettre d’envoi de la délibération de l’Université de Paris :

À très-excellent très-haut et très-puissant prince le roy de France et d’Angleterre, nostre très redouté et souverain seigneur et père, votre royale excellence sur toutes choses doit estre soigneusement 130appliquée à conserver l’honneur révérence et gloire de la divine majesté et de la saincte foy catholique, entièrement, en faisant extirper erreurs, fausses doctrines et toutes autres offenses contraires. En ce continuant… vostre très noble magnificence, la mercy souveraine a moult bon œuvre commencé touchant nostre saincte foy, c’est assavoir le procès judiciaire contre celle femme que on nomme la Pucelle et ses escandes, fautes et offenses aussi, comme manifestes en tout ce royaume, dont nous avons escript plusieurs fois la forme et la manière. Duquel procès nous avons su et aussi le contenu et démené d’icelui, par les lettres à nous baillées et la relation faite de par vostre excellence en nostre assemblée solennelle par nos suppôts très honorés et très révérends, maistre Jehan Beaupère, Jacques de Touraine et Nicole Midi, maistres en théologie, et lesquels aussi nous ont donné 131et relaté réponse sur les autres points dont ils estoient chargés.

Cette lettre d’envoi, un des monuments les plus curieux de la méthode délibérative de l’Université au quinzième siècle, se termine ainsi :

Cette matière a été et sera, si Dieu plait, conduite jusques en fin sagement, sainctement et raisonnablement. Toutefois finalement nous supplions humblement à votre excellente hautesse que très-diligemment cette matière soit par justice menée à fin brièvement ; car, en vérité, la longueur et dilation est trèspérilleuse, et si est très-nécessaire sur ce notable et grande réparation, à ce que le peuple qui par icelle femme a esté moult scandalisé soit réduit à bonne et sainte doctrine et crédulité. Tout à l’exaltation et intégrité de notre dite foy et à la louange d’icelle éternelle divinité, qui vostre excellence veuille maintenir par sa grâce en prospérité jusques en gloire pardurable. Escript à Paris 132en nostre congrégation solennellement célébrée à Saint-Bernard le quatorzième jour du mois de May l’an mil quatre cent et trente et un. Vostre très humble fille, l’Université de Paris, — Hébert.

Sous le couvert du souverain temporel était contenue une autre lettre d’envoi destinée à l’évêque Cauchon ; cette seconde lettre, écrite en latin, est des plus curieuses : force est de ne pas s’y arrêter pour arriver au procès-verbal de la délibération de l’Université. Ce procès-verbal écrit en langue latine rappelle que le 19 avril l’Université se réunit à Saint-Bernard pour lire et discuter les mémoires de l’évêque Cauchon, puis, que les diverses facultés et nations constituant l’Université se séparèrent pour se réunir individuellement dans leurs locaux habituels de délibération : puis, qu’après une délibération concordante de chaque faculté et nation, le recteur de l’Université convoqua une seconde assemblée générale pour le 13314 mai. Cette assemblée réunie à Saint-Bernard adopta le rapport du doyen de la faculté de théologie, maistre Johannes de Trecis. Touchant le second article du mémoire de Cauchon où était le signe, voici la délibération adoptée par l’Université de Paris :

Le contenu ne semble pas vray, mais plutôt est mensonger, présomptueux, séducteur, pernicieux et feint et déroge à la dignité angélique.

Cela serait enfantin s’il ne s’agissait d’une condamnation capitale derrière cette puérile question de doctrine. La dérogation à la dignité angélique coûtait la vie à l’hérétique qui l’avait commise ! Aussi n’y a-t-il pas lieu de prendre autrement qu’au sérieux cet extraordinaire factum de l’Université de Paris. Cette Université était au quinzième siècle le flambeau du clergé français et on peut ajouter une des lumières les plus éclatantes de la civilisation européenne. La conséquence de cette délibération ne se fit 134pas attendre. Le samedi 19 mai, l’évêque Cauchon réunit le haut clergé de Rouen dans la chapelle de l’archevêché, lui communiqua les délibérations de l’Université de Paris et demanda les avis. On passa à l’appel nominal des ecclésiastiques. Le procès-verbal de la séance porte le titre :

Avis des docteurs et maistres, alors estans à Rouen qui délibérèrent selon les conclusions de l’Université de Paris.

Voici le premier opinant :

Maistre Radolphe Roussel, trésorier et chanoine de l’église de Rouen, docteur utriusque juris, opina que la cause estoit notablement et solennellement élucidée et que restoit à conclure et décider en présence des parties et que si Jehanne ne revient en voie de vérité et de salut doit être dite Hérétique. Et se rallie à la délibération de l’Université de Paris.

Les autres avis sont semblables.

Maistre Nicolas de Venderès, licencié en droit canonique, archidiacre d’Auge et chanoine de 135l’église de Rouen, opine comme maistre Radolphe Roussel ; cela ajouté que pouvoit être conclu et donné sentence en un seul et même jour et être abandonné du reste à la justice séculière.

On le voit, le prestige de la célèbre Université de Paris entraînait toutes les adhésions. Messire Ægidius, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, maistre Jehan de Castillon, docteur en théologie sacrée, archidiacre d’Évreux, messire Guillaume, abbé de Cormeilles, docteur ès-décrets, maistre André Marguerie, licencié ès-lois et bachelier ès-décrets, archidiacre du Petit-Caux, douze autres docteurs dont nous sautons les noms afin d’abréger, donnaient des avis aussi explicites que les deux premiers ; treize autres ecclésiastiques sont ensuite cités l’un après l’autre comme ayant émis une opinion conforme à celles explicitement relatées aux noms des précédents ; dix-sept autres docteurs sont encore énumérés l’un après l’autre 136avec leur avis motivé pour chacun nommément dans des termes analogues. Enfin Cauchon et le vice-inquisiteur, seuls juges, remercient les assistants et concluent :

Jehanne sera avertie charitablement de revenir en voie de la vérité et de salut d’âme et de corps et ultérieurement sera procédé selon les bons avis des assistants.

Ainsi c’est la délibération de l’Université de Paris qui est l’âme de la condamnation de Jeanne. La sentence du juge fut la répétition pure et simple, la sanction légale de cette délibération.

Il est permis de penser que Jeanne resta jusqu’au bûcher fidèle à ce qu’elle avait affirmé touchant le signe baillé à Charles VII à Chinon. Certains documents tendraient à faire présumer le contraire : mais les lacunes à l’authenticité de ces pièces de procédure vont à rebours de ce que les documents voudraient prouver. En effet, les greffiers du procès de Jeanne refusèrent d’apposer leur 137signature aux procès-verbaux rédigés par Cauchon touchant les aveux que Jeanne aurait faits avant le bûcher. Cette loyauté des greffiers refusant une signature de complaisance est la preuve formelle que ces procès-verbaux étaient mensongers ou confectionnés en vue de donner à la sentence légale de Cauchon la justice qui faisait défaut à la sentence, savoir l’acquiescement de Jeanne aux griefs à elle reprochés ! C’est surtout touchant le signe que ces procès-verbaux mensongers nous intéressent. En voici la teneur :

Vénérable et discret personnage, maistre Pierre Maurice, professeur de théologie sacrée, chanoine de Rouen, âgé de trente-huit ans, témoin produit, admis, ayant prêté serment et interrogé ce jeudi sept juin 1431 dépose que le jour où fut portée sentence contre ladicte Jehanne, icelle Jehanne estant encore ès prisons, le déposant qui depuis le matin estoit près d’elle afin de 138l’exhorter pour le salut de son âme, entendit que en exhortant icelle et demandant à elle ce qu’il en estoit dudict ange, qu’elle affirmoit avoir apporté couronne à celuy qui se dit son roy, de quoy estoit faicte mention au procès, Jehanne respondit que elle-même estoit l’ange. Interroguée de la couronne qu’elle portoit et de la multitude d’anges qui l’accompagnoient, respondit qu’il en estoit ainsi et que lui apparaissoient sous l’espèce de certaines choses très petites.

Cette déposition du chanoine Pierre Maurice est apocryphe ; elle est sans valeur au point de vue légal. Aurait-elle été contresignée des greffiers du procès, elle serait médiocrement acceptable au point de vue purement historique, parce que l’intérêt politique qui s’attache à une déposition de ce genre, dûment paraphée selon les règles de la procédure est un argument à l’historien pour en suspecter la sincérité. Quel autre garant que sa loyauté peut 139invoquer le chanoine Pierre Maurice, affirmant que les paroles par lui attribuées à Jeanne ont été réellement prononcées ? Aucun ! Ce n’est pas assez quand les déclarations ont une gravité pareille, quand elles contredisent du tout au tout les affirmations publiques et l’attitude générale de la prisonnière à laquelle ces déclarations sont attribuées. La prétendue déposition de Pierre Maurice poursuit en ces termes :

Interroguée finalement par le déposant si cette apparition estoit réelle, respondit que oui et que réellement estoient apparu à elle soit que ce fussent bons esprits, soit que ce fussent mauvais esprits employant les expressions françoises. Soient bons, soient mauvais esprits, ilz me sont apparus…

Voilà les prétendues confidences arrachées par le chanoine Maurice à Jeanne touchant cet extraordinaire incident du signe. Cauchon tenait énormément à ce détail de la procédure. Le frère Martin 140Ladvenu des frères prêcheurs prêta sur ce sujet son concours à l’évêque de Beauvais et on a sous son nom une déposition à laquelle manquent aussi les signatures des greffiers pour être en règle avec la jurisprudence. Sur cet évènement du signe, voilà le prétendu dire de Martin Ladvenu.

Le déposant affirme que ledict jour du supplice de Jehanne il ouït dire et confesser par icelle Jehanne que bien que dans ses confessions et réponses elle se fut vantée qu’un ange de Dieu avoit apporté la couronne à son roy et qu’elle-même eût accompagné ledit ange, tandis qu’il portoit la couronne à son roy, choses racontées longuement ès procès, avec beaucoup d’aultres, cependant de son gré, non contraincte, dict et confessa que quoiqu’elle eut dict et se fut vanté au sujet dudict ange, il n’y avoit eu aucun ange pour apporter ladicte couronne, mais Jehanné elle-même avoit esté l’ange qui à son roy avoit dict et promis que si il mettoit 141elle en œuvre, elle le feroit couronner à Reims et n’avoit pas esté autre couronne envoyée de la part de Dieu, quoiqu’elle eust dict et affirmé dans le cours dudict procès au sujet de ladicte couronne ou du signe baillé à son roy.

Cette prétendue déposition de Martin Ladvenu relatant les confessions et réponses supposées de Jeanne dans la matinée du supplice est concordante avec la prétendue déposition du chanoine Pierre Maurice touchant la même matière. Outre ces deux faux témoignages, Cauchon établissait d’une manière solide la rétractation par Jeanne de ses dires touchant l’évènement du signe par un troisième témoignage, celui de frère Jehan Toutmouillé. Il semblait donc à Cauchon que la chose fut hors de doute avec tant de pièces de procédure :

Frère Jehan Toutmouillé prestre de l’ordre des frères prescheurs, âgé de vingt-quatre ans, témoin produit, admis, assermenté, interrogé, dict et déposa sous 142serment : Le jour où fut portée la sentence contre ladicte Jehanne, à savoir le mercredi en la vigile de la fête de l’Eucharistie du Christ, le déposant accompagnant frère Martin Ladvenu son compagnon qui estoit près de Jehanne depuis le matin afin de l’exhorter pour le salut de son âme ouït dire par maistre Pierre Maurice qui déjà estoit là qu’icelle Jehanne avoit dict et confessé que le faict de la couronne n’estoit aultre que fiction et que elle mesme estoit l’ange et ledict maistre Pierre Maurice relatoit cela en langue latine…

Aux prétendues dépositions du chanoine Pierre Maurice, de frère Martin Ladvenu et de frère Jehan Toutmouillé il faut ajouter un quatrième document apocryphe beaucoup plus important, c’est le prétendu témoignage de Nicolas Loyseleur :

Maistre Nicolas Loiselleur, maistre es arts, chanoine de l’église de Rouen, âgé de quarante ans, témoin produit, admis, assermenté et interrogé 143affirme et dépose sous serment que le mercredi en la vigile de la fête de l’Eucharistie, le déposant qui dès le matin estoit venu avec maistre Pierre Maurice professeur de théologie en la prison où Jeanne, vulgairement appelée la Pucelle, estoit détenue, afin. de l’exhorter et de l’avertir touchant son salut, requise de dire la vérité au sujet de cet ange qu’elle avoit affirmé dans son procès avoir apporté une couronne moult précieuse et de l’or le plus pur à son roy et requise de ne pas cacher davantage vérité, attendu qu’il ne devoit plus y avoir à considérer que le salut de son âme ; le déposant ouït dire par la dicte Jehanne que elle mesme avoit annoncé à son roy la couronne dont il est question et qu’elle mesme fut l’ange et qu’il n’y estoit aultre ange. Et lors interroguée si à son roy fut réellement baillée une couronne. Respondit que pas aultre chose ne fut, sinon la promesse du couronnement de 144son roy, qu’elle lui bailla en lui promettant à savoir qu’il seroit couronné.

Ainsi sur ce singulier cas du signe il existe quatre prétendus témoignages tendant à établir que le matin de son supplice Jeanne revint sur ses déclarations du procès !

Il était nécessaire d’exposer les vicissitudes que subit la relation du signe donné au roi Charles VII, selon les diverses déclarations de Jeanne à ses juges. Cela était utile pour bien saisir la difficulté d’accorder aux dires de la prisonnière de Rouen une exactitude absolue, une sûreté qui défie la contradiction. Outre que les souvenirs de Jeanne pouvaient manquer de précision, après tant d’évènements considérables, tant de joies et tant de douleurs, une cause puissante, la nécessité de sauver sa personne, l’instinct de conservation de l’animal traqué par plus fort que lui, paralysait la sincérité des réponses de Jeanne. 145Il y a la sincérité du marchand, la sincérité de l’avocat, la sincérité du politique, la sincérité du médecin : ce sont autant de sincérités particulières qui ont mainte dissemblance avec la vérité. Il y a par dessus tout la sincérité du faible, la sincérité du prisonnier. Celle-là est beaucoup plus sacrée que les vertus professionnelles qui sont l’orgueil ou la vanité du commerçant, de l’avoué, du ministre, du médecin, au lieu de les faire rougir ! Qui définira la sincérité du prisonnier ? Cette description est au-dessus de nos forces. Ce qui ne saurait être mis en doute, c’est que le serment imposé au prisonnier de dire la vérité sur tout ce qui lui est demandé est une obligation excessive lorsque la vérité ainsi proférée équivaut à la condamnation à mort du prisonnier. On comprend le serment de Régulus : on admire la loyauté avec laquelle ce serment fut tenu. La sincérité 146du prisonnier se condamnant à mort par la révélation d’un fait qu’il peut taire ou qu’il croit pouvoir taire, c’est de l’héroïsme et encore plus rare que celui de Régulus parce qu’il a pour théâtre le banc d’infamie, parce que ses acteurs sont des légistes de profession, c’est-à-dire les pires des hommes et les plus lâches, ceux qui s’évertuent chaque matin à faire mentir la parole divine, à tourner les lois au mieux des passions et des intérêts les plus vils. Cette sincérité du prisonnier a-t-elle été offerte à notre exemple (même par ceux qui ont mérité les palmes du martyre) ailleurs que dans de vains éloges dont l’exagération même choque le bon sens ? Quand j’écris le mot sincérité, ce n’est pas une sincérité relative que j’entends, c’est la sincérité du cœur et dés lèvres. Il n’est pas indispensable pour établir la justesse de ce point de vue de fouiller les dossiers des procès 147célèbres, le procès du roi Louis XVI prisonnier aux mains de ses ennemis comme l’était Jeanne Darc, trois siècles et demi avant la sanglante Révolution française, le procès de Marie Stuart prisonnière aux mains de son ennemie Élisabeth, un siècle et demi après la Pucelle, les dossiers malheureusement trop nombreux des innocents qui après avoir connu les plus enivrantes fortunes humaines, finirent aux griffes et aux dents des légistes lancés à leur curée. Louis XVI, le roi martyr, dont le testament est d’un saint, dont la mémoire, au dire de maint théologien éminent, méritera d’être honorée sur les autels catholiques, Louis XVI pratiqua-t-il dans sa prison du Temple cette sincérité surhumaine ? Il serait long de développer la réponse à cette grave question. Je renvoie aux documents authentiques, je renvoie à la correspondance des fidèles 148amis du roi Louis XVI le lecteur qui voudrait résoudre sur pièces ce desideratum. Marie Stuart dont le baron Kervyn de Lettenhove publiait récemment le procès, a-telle offert à ses juges cette sincérité héroïque ? Je réponds hardiment que non et je renvoie le lecteur aux documents du procès pour la démonstration de ce que j’affirme. Bien plus, si Louis XVI avait manifesté cette sincérité, si Marie Stuart avait eu cette singulière passion de l’exactitude, ni l’un ni l’autre ne seraient plus dignes d’admiration ; ni Louis XVI ni Marie Stuart ne mériteraient davantage le culte que leur rendent, comme à des saints, les catholiques les plus droits et les plus sincères ! Vis à vis de juges comme les conventionnels ou vis à vis des créatures de l’immonde Reine-vierge, une personnalité aussi haute que celle de Louis XVI ou de Marie Stuart ne saurait 149éprouver de diminution. Qui dit accusé entend qui est justement accusé. L’accusé politique, quand il s’appelle Louis XVI ou Marie Stuart, est un innocent en face de misérables en train de commettre le crime le plus odieux ! Quand il s’agit de Jeanne Darc enchaînée devant les théologiens de Cauchon, l’antithèse est encore plus flagrante ! Aucune raison humaine n’a le droit de lui appliquer la commune mesure de ce que les légistes appellent un accusé. La raison humaine doit s’incliner muette et respectueuse devant l’œuvre d’iniquité accomplie au nom de Dieu par d’indignes ministres de l’autorité divine. L’histoire n’a plus de droit de juger, elle ne peut que raconter. L’histoire n’a pas à corriger les documents pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas ; elle n’a pas à déformer les textes authentiques pour en tirer les interprétations que l’imagination 150estime glorieuses au héros qu’elle veut enjoliver des éphémères perfections qui la séduisent. Souvenons-nous de la pensée sublime c’est Dieu qui fait les héros… ! L’histoire perd son temps à réparer les défauts que l’imagination des hommes a découverts à l’œuvre divine. Laissons les héros tels que Dieu les a formés ; plaignons les grands esprits qui estiment l’histoire la servante et l’esclave de leurs passions ! Le sage respecte dans l’histoire une institutrice et une maîtresse : il en accepte fidèlement les enseignements comme l’enfant quand il cherche à répéter docilement les sons que sa mère lui apprend à bégayer.

M. Henri Wallon, un des plus éminents parmi les nombreux écrivains qui ont raconté l’histoire de Jeanne Darc, a consacré de justes réflexions à l’épisode du signe. Ces réflexions ont un grand poids, à cause de 151l’impartialité de l’ouvrage, à cause de sa prudence et de sa modération, à cause surtout de l’orthodoxie de sa doctrine, car la troisième édition de cette histoire est précédée d’un bref du Souverain Pontife. Ce bref daté du 25 octobre 1875, signé du pape Pie IX, est le témoignage éclatant du crédit que mérite la Jeanne d’Arc de Monsieur Wallon pour les pages du livre où est débattue la question insoluble des Voix de Jeanne Darc, de ses apparitions, du signe baillé par elle au roi Charles VII. Voici un extrait des observations de M. Wallon (page 264) :

Les interrogatoires de la prison sont en plusieurs points comme une édition nouvelle des interrogatoires publics. C’est toujours la même pensée qui y préside, et c’est aussi à peu près le même thème. Le caractère et les particularités des visions de Jeanne, le signe par lequel le roi y a cru, les circonstances en raison desquelles on refuse d’y 152croire, à savoir les échecs de Paris, de La Charité, de Compiègne, opposés à son inspiration et tout ce qu’on peut relever dans sa vie, dans son enfance, dans les actes de sa mission pour établir l’indignité de l’inspirée : voilà le cercle où continuera de rouler le débat. Malgré ces répétitions, l’étude est loin d’en être sans intérêt, car une chose y paraît toujours la même aussi, et d’autant plus admirable qu’elle dure sans jamais s’altérer : c’est le calme et la fermeté de Jeanne parmi ces assauts redoublés. D’ailleurs, les redites du juge feront jaillir des traits nouveaux de la Pucelle ; et, de plus, c’est parmi ces répétitions, lorsque le juge a retourné en tous sens les griefs de l’accusation sans y rien découvrir, qu’on le verra trouver dans le sentiment même de sa défaite l’idée d’une attaque nouvelle, où Jeanne, un instant, semble n’avoir d’autre alternative que de se rendre à sa merci ou de succomber 153sous ses coups.

Le lecteur est préparé par les longs extraits que nous avons empruntés aux originaux du procès à apprécier la justesse de l’opinion émise par M. Henri Wallon. Nous voici dans le vif de la question :

Les révélations de Jeanne étaient-elles feintes ou réelles ? Pour l’éprouver, rien ne semblait plus sûr que de connaître quel signe elle en avait donné au roi. Elle avait d’abord refusé net d’en rien révéler. Elle n’en avait rien voulu dire que le temps, le lieu, toutes choses accessoires. C’était donc le point où il convenait surtout de la presser. Lorsqu’on lui en parla. Il est, dit-elle, beau et honoré, il est bien croyable et bon et le plus riche qui soit au monde… Et répondant ensuite à diverses questions qui ne sont pas toutes exprimées, mais que suppose le manque de liaison de ses réponses dans la suite du procès-verbal, elle dit que ce signe l’avait délivrée de la peine que lui faisaient les clercs chargés 154d’arguer contre elle… Ces réponses, assez précises en apparence sur un point où elle avait déclaré qu’elle ne voulait pas et qu’elle ne pouvait pas dire la vérité, encourageaient par leur demi clarté les investigations du juge et lui laissaient l’espoir d’arriver à une entière révélation. Il se promit bien de n’en pas rester là et y revint à la séance suivante.

Dans cette citation, il a été pratiqué deux coupures l’une de huit lignes, l’autre de neuf, où M. Henri Wallon reproduisait le procès-verbal d’interrogatoire déjà examiné minutieusement dans les pages qui précèdent. Ces deux coupures sont du reste marquées par des points. M. Henri Wallon arrive à ce trait :

On lui demanda comment l’ange avait apporté la couronne au roi, s’il la lui mit sur la tête. Elle répondit, mêlant à dessein la promesse et la cérémonie du sacre, la scène de Chinon et celle de Reims : Elle fut donnée à un archevêque, 155à l’archevêque de Reims, comme il me semble…

Selon M. Henri Wallon, Jeanne mêlait à dessein deux actes qui s’étaient passés à trois mois d’intervalle, à cent lieues de distance. Au point de vue de l’exactitude, ces déclarations de Jeanne laissent à désirer. Tout au moins telle est la conséquence immédiate de l’opinion de M. Wallon sur ces réponses de la prisonnière, Plus loin, M. Henri Wallon raconte l’histoire de l’ange qui apporta le signe, d’après le procès-verbal d’interrogatoire ; il formule ce commentaire :

Elle parlait d’un ange et c’est à elle qu’elle pensait dans tout ce discours. Les juges prenant ses paroles à la lettre, insistaient de mille manières et elle se dérobait à leur curiosité sous le voile de son allégorie.

Telle est l’opinion de M. Wallon sur cette singulière histoire du signe et de l’ange. L’éminent historien de Jeanne Darc constate que les juges avaient tort de prendre à 156la lettre les déclarations de leur prisonnière : l’allégorie était certes assez voilée pour dérober la vérité à la curiosité des juges. Elle l’était à ce point que livré à nos seules forces nous avions regardé ces déclarations comme contenant une énigme dont la clef nous échappait. M. Henri Wallon, pour avoir expliqué cette énigme avec l’autorité que mérite son érudition, méritait d’être cité ici. À la page 282, M. Henri Wallon formule ce commentaire.

Toutes ces questions, toutes ces réponses n’avaient rien fourni de sérieux contre la Pucelle. Il y avait des matières qu’elle avait réservées où elle avait déclaré elle-même qu’elle ne pourrait pas dire la vérité, parce que cette vérité était le secret d’un autre : le signe du roi. À cet égard, pressée de questions, elle avait fini par calquer ses réponses sur les demandes qu’on lui adressait prenant au sens allégorique l’idée grossière que s’en faisaient les juges ; et 157quand on aurait pu l’accuser de s’être trop complaisamment arrêtée au développement de son allégorie, en se jouant de la curiosité qu’elle ne voulait pas satisfaire, ce n’était pas un crime capital.

À notre sens, cette remarquable appréciation de M. Wallon doit être séparée en deux points de vue. Pour l’histoire, pour la conscience de l’honnête historien qui pèse les âmes, le défaut d’exactitude des déclarations de Jeanne à ses juges n’a rien de répréhensible. Ce n’est pas un crime capital ; ce n’est pas un délit ; ce n’est même pas péché véniel ; ce n’est rien ! Pour l’évêque Cauchon féru des prérogatives de sa dignité ecclésiastique, pour les assesseurs de Cauchon voyant en Jeanne une accusée digne de tous les dédains, pour les légistes accoutumés à arracher à leurs victimes leurs plus secrètes pensées, l’inexactitude des déclarations de Jeanne était un crime capital. Si jamais points de vue furent divers et 158méritent de ne pas être confondus, ce sont ces deux opinions. Au reste, M. Henri Wallon continue ainsi :

Les juges d’ailleurs, lorsqu’ils s’attaquaient à ses visions, songeaient moins à y trouver des fictions, le cas était véniel, que des voix réelles révélant la source de leur inspiration par leurs impostures. Mais tous leurs efforts pour amener Jeanne à se faire leur complice en rejetant sur ses voix ses échecs ou ses fautes n’avaient point abouti. Ni dans l’affaire de Paris ou de La Charité, ni dans l’affaire du saut de Beaurevoir, elle n’avait rien dit qui n’allât contre leur but. Ses voix ne lui avaient rien commandé que de bon, rien révélé que de vrai ; sa captivité même, elles la lui avaient prédite. Sur aucun point on ne l’avait pu incriminer elle-même.

Nous sommes ici dans le vif de la question. Jeanne interrogée sur les préliminaires de la fameuse sortie de Compiègne fit des réponses évasives fort judicieusement 159résumées dans le commentaire qui précède. Il y aurait toutefois témérité de penser que ces réponses avaient été décisives pour le tribunal présidé par Cauchon. J’estime au contraire que ces réponses allaient à l’encontre de témoignages formels recueillis par les enquêteurs aux gages de Cauchon touchant cet évènement important. Si la contradiction ne fut pas relevée et signalée à l’accusée par les juges qui avaient sous les yeux le dossier d’enquête, c’est que la procédure d’alors n’admettait pas cette communication. Cette communication aurait profité à l’accusé en lui faisant connaître la portée exacte des témoignages qui le menaçaient ; la procédure d’alors refusait même ce bénéfice à l’accusé en lui laissant ignorer dans quel sens il devait tourner ses réponses pour parer juste les coups que lui avaient porté l’enquête. C’est pour la même raison que l’accusé n’avait point d’avocat qui lui 160eut donné conseil expédient, pour parler ou pour se taire. Bref, le silence de Cauchon et de ses assesseurs touchant l’exactitude des dires de Jeanne relatifs aux préliminaires de la sortie de Compiègne, n’implique pas du tout l’adhésion de Cauchon à ces dires ; tout au contraire, on est en droit de présumer que Cauchon n’en était pas dupe. Si on en voulait la preuve, il suffirait de lire avec attention la requête du promoteur d’Estivet établie le 27 mars 1431 en soixante-dix articles. Un de ces articles, le cinquante-septième, contient des détails qui ne permettent guère le doute sur les informations sérieuses recueillies par l’enquête secrète de Cauchon. Voici la teneur de cet article cinquante-sept qui résume et qualifie les dires de Jeanne sur le siège de Paris et sur la sortie de Compiègne :

Ladicte Jehanne en la feste de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie réunit 161l’armée françoise pour attaquer Paris et donna l’assault promettant la prise en cedict jour, et qu’elle le sçavoit par révélation et icelle fit faire tous les préparatifs que elle put pour s’emparer de ladicte cité. Et cependant point n’a craint icelle Jehanne, nier ce en jugement devant vous. Et aussi en aultres lieux comme La Charité sur Loire, Pont-l’Évesque et aussi Compiègne, quand elle attaqua l’armée de monseigneur le duc de Bourgogne, elle promit moult choses et prédisoit qu’elles devoient advenir, disant savoir ce par révélation, desquelles pourtant rien n’advint ; mais plutôt arriva le contraire. Et icelle nia en votre présence avoir faict promesses ou prédictions parceque ainsi les choses n’arrivèrent pas comme elle avoit dict : quant cependant beaucoup de témoins dignes de foy rapportent les susdictes promesses et prédictions avoir été dictes et publiées par icelle…

Il est évident par 162cet extrait que le dossier de l’enquête secrète de Cauchon était pourvu de témoignages probants sur ces faits. Un curieux pourrait demander de quelle façon Cauchon avait pu se procurer ces témoignages. Il va être répondu à ce desideratum. Le procès de condamnation de Jeanne Darc est un monument de jurisprudence. Quicherat l’a prouvé à la stupeur de la plupart des érudits lorsqu’il a exhumé de la poussière où elles dormaient les pièces innombrables de ce dossier. Le procès de réhabilitation de Jeanne Darc en contient l’éclatante démonstration. Quelques extraits pour le montrer :

Honorable personne Nicolas Bailly, de Andilly, diocèse de Langres, notaire royal et substitut royal au bailliage dudict lieu d’Andilly, âgé de soixante ans, vingt neuvième témoin dans cette information juridique en la ville de Toul, produit en notre présence par le dict Jehan Dulys, admis 163par nous et par ledict notaire, assermenté et interrogé l’an susdit (mil quatre cent cinquante-six) le six du mois de février…

Tel est le survivant de l’enquête secrète de Cauchon qui figure au procès de réhabilitation. Interrogé sur douze articles, Nicolas Bailly fit une série de réponses qui ne laissent aucun doute sur la régularité de la procédure d’enquête suivie secrètement par Cauchon trente-cinq ans auparavant. Nous allons examiner ces réponses :

Interrogé sur l’article II, affirme sous serment que Jehanne estoit native de Domremy, paroisse dudict lieu et fust son père Jacques Darc bon et honneste laboureur comme il l’a vu et comme il l’a connu. Sait aussi pour l’avoir oüi dire à plusieurs ; parce que luimesme fut autrefois commis par monseigneur Jehan de Torcenay capitaine, alors bailli de Chaumont, tenant son pouvoir du roy prétendu de France et d’Angleterre. 164Et fut commis à ce avec un nommé Gérard surnommé Petit, lors préposé audit lieu de Andilly pour faire information sur le faict de ladicte Jehanne la Pucelle lors, disoiton, détenue ès prison en la ville de Rouen.

Ainsi Nicolas Bailly fut chargé de pratiquer une information préliminaire sur le fait de la prisonnière de Cauchon : la chose est hors de doute : et à Nicolas Bailly était associé ledict préposé Gérard Petit. Quant à la commission délivrée à Bailly, elle émanait du gouverneur de Chaumont pour le compte des Anglais, le capitaine Jehan de Torcenay qui avait lui-même reçu du roy de France et d’Angleterre les instructions dictées par l’évêque Cauchon. Interrogé sur l’article onze du questionnaire ainsi conçu :

Soit enquis si en pays d’origine de Jehanne fut procédé à informations, par autorité de justice quant Jehanne fut faicte prisonnière devant la ville de Compiègne et 165quant fut icelle détenue par les Anglois.

Sur cet article du questionnaire Nicolas Bailly répondit :

Notaire, il fit information en ce temps, comme commis de la part du susdict seigneur Jehan de Torcenay, bailli de Chaumont, ayant disoit-il lettres de commission de la part du prétendu roy de France et d’Angleterre. Dict encore que luy et ledict Gérard, lors préposé, firent ladicte information au sujet de Jehanne, par leur diligence procurèrent douze ou quinze témoins pour donner authenticité à l’information touchant la Pucelle qu’ils poursuivirent en présence de Simon de Thermis, gentilhomme se présentant comme lieutenant du capitaine de Chaumont, parce que lui et Gérard furent soupçonnés d’avoir mené l’information avec parti pris. Lesdicts témoins mis lors en présence du lieutenant dirent avoir témoigné ainsi qu’il estoit attesté et contenu en procès-verbaux d’interroga- 166toire et lors ledict lieutenant écrivit au susdit seigneur Jehan de Torcenay que les procès-verbaux d’information établis par lesdicts notaire et préposé estoient fidèles et quant ledict bailli lut le rapport dudict lieutenant, il dict que luy et Gérard estoient fourbes Arminacs.

Il appert de ce document que l’information de Domrémy fut menée en conscience par le notaire Nicolas Bailly. Ce notaire prétend même que son scrupule de la vérité le fit traiter d’Armagnac par le capitaine Jehan de Torcenay ! D’après Nicolas Bailly, douze à quinze témoins firent entre ses mains des dépositions qui furent remises plus tard à l’évêque Cauchon. Il est téméraire d’affirmer si Nicolas Bailly encourut réellement le reproche d’Armagnac pour la façon dont étaient rédigés ses procès-verbaux ; ce qui est clair, c’est que l’évêque Cauchon sut y découvrir quantité d’imputations dont il fit argument 167dans de longues séances d’interrogatoire de la prisonnière. On est étonné, en lisant le procès, de l’abondance de renseignements sur l’enfance de Jeanne venus entre les mains de Cauchon. Ces renseignements portent sur des épisodes de sa vie qu’il semble fort difficile d’avoir connus sans une information menée avec beaucoup de minutie. Nicolas Bailly a réuni tous ces renseignements : cela fait honneur à sa perspicacité car les divers pas et démarches de Jeanne aux environs de Domremy y sont notés, analysés, commentés. Pour un Armagnac, il a su préparer parfaitement la besogne de Cauchon ! Mais faut-il ajouter foi au propos mis plus ou moins véridiquement par Nicolas Bailly dans la bouche du capitaine de Chaumont ? Ce serait téméraire ! Il est beaucoup plus probable qu’en 1430, le notaire n’était ni armagnac, ni bourguignon, mais qu’il était l’un et l’autre et qu’il recevait 168sans vergogne des honoraires des Anglais. En 1456, le notaire n’avait plus d’honoraires de ce genre à espérer ; il déposait selon son cœur, ou mieux, suivant le parti qui menait l’enquête et qui, cette fois, devait être prévenu en sa faveur par l’épithète d’Armagnac dont il se parait comme lui ayant été décernée par un Anglais ! Au reste, maître Bailly ne se compromettait guère, car on lit dans sa déposition :

Interrogué s’il a gardé la minute de cette information ou une copie, dit que non !

Le douzième article du questionnaire était ainsi conçu :

Soit enquis quand Jehanne quitta son pays d’origine pour aller à Neufchâteau, pour cause de bandes armées, si elle fut toujours en compagnie de père et mère.

Sur cet article, Nicolas Bailly déclara que

en procédant à la dicte information il s’assura par témoins pendant cette commission que à cause des bandes armées, Jehanne 169s’estoit enfuie à Neufchâteau avec son père et sa mère et resta toujours en compagnie de son père dans l’hôtel d’une nommée La Rousse, l’espace de trois ou quatre jours et que Jehanne revint ensuite à ladicte ville de Domremy, avec père et mère.

D’où venaient à Cauchon les détails extrêmement précis sur le procès intenté à la Pucelle par le jeune homme qui prétendait obtenir Jeanne en mariage ? Cet épisode obscur de l’enfance de la Pucelle est cité ici comme exemple. Ces détails furent-ils fournis par l’intermédiaire de Nicolas Bailly ? Jusqu’à preuve contraire, il y a présomption que oui. Or ces détails, en partie exacts, en partie inexacts, étaient fort à la charge de Jeanne, avant que celle-ci n’eut donné des explications contradictoires ramenant les faits à leur exacte réalité. Si impartialement que Nicolas Bailly ait rempli sa mission ou prétendu l’avoir remplie, il reste dans l’esprit un doute grave. Ce 170doute tient à la vigueur de Cauchon attaquant Jeanne sur les actes les plus insignifiants de sa vie aux environs de Domremy ; cette vigueur de Cauchon puisait dans un véritable arsenal d’anecdotes, d’incidents, de propos, généralement authentiques ou ressemblant assez à des propos tenus réellement. Or pour avoir rempli cet arsenal, il avait fallu un… fournisseur. Et ce fournisseur, c’est jusqu’à preuve contraire l’information dressée par Nicolas Bailly. Dans tous les cas, il est quelque chose de bien établi : c’est la méthode et le soin avec lesquels il fut procédé à l’information préliminaire au procès public de Jeanne. Cette phase de la procédure qui s’appelle dans notre langage actuel l’instruction fut accomplie sans aucun doute pour les évènements dont Compiègne avait été le théâtre. Sur ces points importants les témoins ne manquèrent pas : les faits étaient autrement patents que les pâles épisodes de l’enfance de 171la Pucelle, les évènements étaient tout frais ; autant de facilités pour s’enquérir ! Il est permis de présumer que la teneur des témoignages recueillis par l’information préliminaire différait peu de la relation adoptée par Chastellain. Voilà les motifs de cette opinion : Lorsque Jeanne fut faite prisonnière à Compiègne, son écuyer Pierre d’Aulon, son chapelain frère Pasquerel, son propre frère Pierre Darc, un de ses compagnons d’armes Pothon le Bourguignon, furent en même temps faits prisonniers. Ces personnages furent tout de suite interrogés par le duc Philippe le Bon et par ses conseillers. Dans les jours qui suivirent, ces entretiens se répétèrent et dans des conditions d’intimité d’autant plus marquées que tous ces prisonniers devaient être remis en liberté moyennant rançon. Jeanne bien entendu était en dehors de cette mesure ; elle fut réclamée aussitôt au duc de Bourgogne par Pierre Cauchon, 172par l’inquisiteur, par l’Université de Paris ! Elle fut réclamée enfin par le roi d’Angleterre, et, chose fort triste, fort peu consolante, le roi de France ne fit aucune démarche pour obtenir Jeanne à rançon ! On n’a mis la main sur aucun document qui permette de supposer une démarche de ce genre ! En revanche, on possède un document qui révèle une démarche du chancelier du roi de France afin d’ôter aux Rémois toute velléité de réunir les fonds qui constitueraient cette rançon ! Bref, il fut tenu fréquemment conversation entre les quatre personnages sus-nommés et les gentilshommes auxquels ils étaient échus en prise. Les évènements du jour et de la veille firent les frais de cette conversation qui était aussi cordiale et aussi sincère qu’entre camarades de chambrée. C’est une des particularités de ces guerres : l’habitude de la rançon adoucissait beaucoup les mœurs après la bataille. Le prisonnier devenu une 173marchandise de grande valeur était le commensal de son maître qui le servait parfois de ses propres mains ou du moins le choyait comme un hôte de distinction, évitait tout propos hautain, toute parole dédaigneuse. En particulier, Pothon le Bourguignon capitaine de renom et frère Pasquerel ne durent pas être en reste d’amabilités avec leurs camarades et avec leurs confrères. Il en fut sans doute de même à un moindre degré pour d’Aulon et pour Pierre Darc, si leur affection pour l’héroïne à laquelle ils étaient attachés l’un par le sang, l’autre par une constante familiarité de combats, était sincère. Jeanne seule dut rester silencieuse. Les chroniques ont enregistré l’entrevue de Philippe le Bon avec Jeanne le soir même du combat, deux heures peut-être après la prise. Les chroniques sont restées muettes sur les langaiges de l’entrevue, tout en laissant deviner que Philippe le Bon n’y avait pas tenu un rôle à son 174avantage. Jeanne était fière ; elle avait en face d’elle un prince qui méritait parfaitement le surnom de bon, et qui n’avait ni la sagesse, ni la fermeté, ni la puissance d’esprit nécessaires pour donner la réplique à une fille de cœur, à un héros comme était Jeanne. Au reste, est-ce faire une injure à Philippe que de rappeler cette infériorité de son rôle dans la fameuse entrevue ? Nous ne le pensons pas. Philippe aurait pu se montrer supérieur à sa prisonnière, à force de brutalités et de grossièretés. Philippe n’y songea même pas ! Il mérita le surnom de bon une fois de plus et se retira battu, sinon content, après avoir entendu les reproches que l’héroïne française lui avait adressés comme à un prince infidèle au roi son maître, versant mal à propos le sang français pour… le roi d’Angleterre. Philippe le Bon sentit parfaitement que la raison et la vaillance étaient à un trop haut degré au cœur de sa prisonnière pour qu’il 175eut le droit de lui imposer silence. Avec sa bonhomie et sa familiarité habituelles, Philippe se garda de se fâcher : on devine entre les lignes de la chronique de Monstrelet que Philippe avait recommandé à son secrétaire la discrétion sur cet entretien auquel il avait été présent ; on présume également que Philippe a dû dire amicalement à Chastellain :

Ne racontez pas cet entretien ! mon rôle y est trop effacé pour un duc !

ce que l’illustre historien a laissé entendre au lecteur assez familiarisé avec la profonde naïveté de sa narration pour en saisir les imperceptibles nuances. Encore une fois, la gloire de Philippe de Bourgogne n’en a pas d’atteinte, au contraire ! Ce n’est pas faiblesse morale chez un prince puissant que recevoir en silence la leçon d’un ennemi vaincu, la leçon d’une prisonnière ! Cela est évident surtout quand il s’agit de la plus admirable des femmes, quand cette femme est la leçon des héros et 176la plus pure gloire de la France ! Passons ! Si plus tard l’évêque Cauchon sut vaincre la prisonnière sous les fers du cachot, sous les arguties de ses théologiens, sous les flammes qui jaillirent du bûcher du Vieux Marché, ce fut là une triste victoire ! une de ces victoires que Philippe n’aurait jamais eu la lâcheté de remporter ! Ce fut tout juste si Philippe le Bon ne céda pas aux prières de sa femme et n’offrit pas au roi de France de reprendre Jeanne. Il fallut la raison d’État pour que Philippe laissât la haine et la vengeance accomplir leur œuvre maudite. Et puis Philippe le Bon, l’adversaire que Jeanne avait promis de faire prisonnier, — c’est Chastellain qui l’affirme avec sa haute et clairvoyante impartialité — avait-il le loisir d’être plus bienveillant pour Jeanne que le roi Charles VII ? Or c’est au nom de Charles VII que parlait le chancelier-archevêque de Reims, ce Regnault de Chartres qui écrivait aux Rémois la fameuse 177lettre qui dût retentir au cœur des amis de Jeanne comme un lasciate ogni speranza !

L’histoire est en possession de la lettre du duc de Bourgogne écrite

à nos très chers et bien amez les gens d’église bourgeois et habitants de Saint-Quentin en Vermandois

le soir du combat de Compiègne. L’original est conservé aux archives de la ville de Saint-Quentin. C’est le pendant de la lettre de Regnault de Chartres aux habitants de Reims : la comparaison est toute à l’avantage du duc de Bourgogne :

Très chers et bien amez, sachant que vous désirez savoir de nos nouvelles, vous signifions que ce jourdhuy vingt troisième de may, environ six heures après midi, les adversaires de monseigneur le roy Henry et les nostres qui s’estoient mis ensemble en très grosse puissance et boutez en la ville de Compiègne devant laquelle nous et les gens de nostre armée sont logés, sont 178saillis de ladicte ville à puissance sur le logis de nostre avant-garde le plus prochain d’eux ; à laquelle saillie estoient celle qu’ilz appellent la Pucelle, avec plusieurs de leurs principaux capitaines. À l’encontre desquels, beau cousin, messire Jehan de Luxembourg qui y estoit présent, et autres nos gens et aucuns des gens de monseigneur le roy Henry qu’il avoit envoïé par devers nous pour passer oultre et aller à Paris, ont fait très grant et aspre résistance ; et prestement en nostre personne y arrivasmes et trouvasmes que les dicts adversaires estoient jà reboutez ; et par le plaisir de nostre benoist Créateur, la chose est ainsi avenue et nous a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prise et avec elle plusieurs capitaines, chevaliers, escuiers, et autres pris, noiez et morts, dont à ceste heure, nous ne savons encore les noms, sans ce que aucuns de nos gens ni des gens de mon dit seigneur le roy Henry, y 179aient esté mors ou pris, ni qu’il y ait eu de nos gens blessés vingt personnes, la grâce Dieu.

On pourrait arrêter là cette reproduction de la lettre du duc de Bourgogne, car après ce récit de la bataille, récit où Philippe le Bon ne cherche pas à se parer des lauriers cueillis par son cousin Jehan de Luxembourg, les considérations exprimées par le vainqueur de la Pucelle pourront sembler insignifiantes. Cependant il n’est pas inutile de saisir l’opinion personnelle du duc sur le point important effleuré à la fin de cette lettre écrite dans la joie d’un succès inespéré :

De laquelle prise ainsi que tenons certainement, seront grans nouvelles partout et sera connue l’erreur et folle créance de tous ceux qui ès faits d’icelle femme se sont rendus enclins et favorables, et ceste chose vous écrivons pour nos nouvelles, espérant que en aurez joie, confort et consolation et en rendrez grâces et louanges à nostre dit Créateur qui tout voit et cognoist 180et qui par son benoist plaisir veuille conduire le surplus de nos entreprises au bien de nostre dit seigneur le roy Henry et de sa seigneurie et au relèvement et reconfort de ses bons et loyaux sujets. Très chers et bien amez, le Saint- Esprit vous ait en sa sainte garde. Escript à Coudun emprès Compiègne, le vingt troisième jour de may.

On peut observer la modération avec laquelle Philippe célèbre son succès, victoire inespérée, triomphe immérité, si l’on se place au point de vue tactique, car l’opération militaire de Jeanne sur Margny était une des plus faciles à mener à bien, tant étaient défectueuses les dispositions militaires adoptées par Philippe le Bon ! Évidemment, Philippe est sincère en dictant les mots folle créance, c’est du reste ce que la lettre du duc contient de plus vif à l’égard des Français qu’il vient de combattre.

Sur les préliminaires de la sortie de Compiègne, il a survécu un document du quinzième 181siècle intitulé Le Miroir des femmes vertueuses ; il a été beaucoup disputé entre érudits du dix-neuvième siècle sur l’existence de ce livre qui, au temps de Louis XII, fut souvent mentionné ; le bibliophile Brunet avait révoqué en doute son existence, car depuis près de cent ans les recherches des amateurs pour en retrouver un exemplaire avaient été vaines ! Aujourd’hui, la discussion est close : il a été découvert par Silvestre un précieux exemplaire de ce petit livre ; Le Roux de Lincy en a publié une réimpression. Rien de plus facile que d’en lire les pages où est racontée l’histoire de Jeanne Darc. Voici l’intitulé du chapitre qui nous intéresse : Comme elle fut vendue par le capitaine de Compiègne et des regrets qu’elle fit en l’église Saint-Jacques dudit lieu. Il est fort difficile de marquer la créance de ce curieux récit. À notre avis, elle est fort au-dessous de la relation de Chastellain ; elle est aussi beaucoup moins 182digne de foi que les chroniques de Perceval, de Monstrelet, de Saint-Remy. Pourtant telle quelle, elle mérite d’être connue, ne serait-ce que comme expression de ce qui était crû volontiers à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième :

L’an mil quatorze cent trente vers le commencement du moys de juin, messire Jehan de Luxembourg, les comtes de Huntinton, d’Arondel, Anglois et une moult grande compagnie de Bourguignons mirent le siège devant Compiègne.

Il est superflu de signaler une inexactitude de date, le lecteur sait que c’est vers la mi-may et non au commencement de juin que s’ouvrit le siège de Compiègne :

Et fut advisé par Guillaume de Flavy qui en estoit capitaine que la Pucelle iroit en diligence par devers le roy pour recouvrer et assembler gens afin de lever le siège ; mais celuy de Flavy avoit fait ceste ordonnance pour ce qu’il avoit jà vendu aux dessus dicts Bourguignons 183et Anglois la Pucelle. Et pour parvenir à ses fins, il la pressoit fort de sortir par l’une des portes de la ville, car le siège n’estoit pas devant icelle porte.

Cette phrase du récit est en contradiction avec les relations les mieux établies des opérations militaires qui se sont déroulées à Compiègne. Il est bien difficile d’admettre que Flavy eût concerté avec les assiégeants la vente de Jeanne. Passons sur ces inexactitudes pour aborder ce qui suit :

Ladicte Pucelle, ung bien matin, fist dire messe à Saint-Jacques et se confessa et reçut son Créateur, puis se retira près d’un des piliers d’icelle église et dit à plusieurs gens de la ville qui là estoient (et y avoit cent ou six vingts petits enfants qui moult désiroyent à la voir) : Mes enfants et chers amys, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie et que de bref seray livrée à la mort. Si vous supplie que vous priez Dieu pour moy ; car jamais 184n’auroy plus de puissance de faire service au roy et au royaume de France. Et ces paroles ay ouy à Compiègne l’an mil quatre cent quatre-vingt et dix-huit, au moys de juillet, à deux vieulx et anciens hommes de la ville de Compiègne, âgés l’un de quatre-vingt dix-huit ans, et l’autre de quatre-vingt-six ; lesquels disoient avoir esté présents en l’église Saint- Jacques de Compiègne, alors que la dessus dicte Pucelle prononça celles paroles.

Voilà l’extrait du Miroir des femmes vertueuses sur lequel s’est exercée la critique historique. Si l’on cherchait à placer cette scène à l’une des matinées du mois de mai qui ont précédé la sortie, il se trouverait une grave difficulté. Si l’on admet avec Perceval de Cagny et avec la déclaration de Jeanne au procès de Rouen, que la Pucelle entra à Compiègne venant de Crépy à l’aurore du jour où eut lieu la sortie, on a quelque peine à admettre pareille scène dans une matinée où de si 185graves questions militaires étaient à débattre de la part de Jeanne. Même en passant sur cette sorte d’impossibilité tirée du besoin de repos de Jeanne, on se heurte à une autre invraisemblance. L’allocution prêtée à la Pucelle a un petit air inutile qui n’est guère dans la manière de Jeanne. Ce petit échantillon mélancolique est l’antithèse des paroles placées par Perceval de Cagny dans la bouche de Jeanne, lorsqu’à minuit elle part de Crépy à franc étrier pour entrer à Compiègne ! Si l’on admettait avec Chastellain que Jeanne passa deux matinées à Compiègne, entre son arrivée et son départ, l’invraisemblance est moins grave ; elle est néanmoins encore sérieuse. Ce discours ne s’accorde avec aucun de ceux qu’a conservés l’histoire de Jeanne. Écrite par ses amis, écrite par ses ennemis, son histoire a un caractère original : jamais Jeanne, même blessée à Paris, même prise à Compiègne, 186même prisonnière à Beaurevoir, même enchaînée à Rouen, n’a pris le ton pleurard. Je ne sais au juste ce que vaut ce disparate, mais il me semble exclure la vraisemblance du dire du Miroir des femmes vertueuses. On a fort bien dit que le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable, cependant on peut se défier. Certains auteurs ont voulu placer la scène racontée par le Miroir dans la semaine qui a précédé la sortie, c’est-à-dire avant que Jeanne se rendît à Soissons pour tenter de s’emparer du pont de l’Oise, en opérant par la rive gauche de la rivière. Cette adaptation n’est pas maladroite ; elle présente même cette particularité qu’elle peut s’encadrer à la trahison de Guichat Bournel qui livra Soissons aux Anglais et fit manquer le plan de Jeanne de s’emparer du duc de Bourgogne en lui coupant la retraite à Pont-l’Évêque. Cependant il reste toujours cette différence de style qui fait douter que Jeanne ait pu prononcer 187des paroles aussi inutiles, aussi banales, aussi contradictoires avec son langage d’homme d’action. Les paroles de Jeanne, ses discours, sont des actes parlés ; quand elle parle, la Pucelle agit encore ; elle convainc des capitaines de l’excellence de ses plans, elle met en branle leurs cœurs, comme un cavalier rassemble d’un cri sa monture avant la charge ; mais jamais on ne voit Jeanne parler pour ne rien dire ; et, en vérité, que sert cette sorte de prophétie attristante adressée à cent vingt petits enfants ! Jeanne n’avait aucun penchant à cette sentimentalité prétentieuse. Aussi, en dépit de la simplicité du récit du Miroir, en dépit des deux anciens hommes de la ville de Compiègne, en dépit de la date du mois de juillet 1498 où l’auteur du Miroir recueillit leurs propos, il sera fort difficile à l’histoire d’enregistrer la scène de l’église Saint-Jacques, autrement que sous les plus expresses réserves. Chastellain était plus sûrement 188renseigné que par deux vieux et anciens hommes de la ville de Compiègne lorsqu’il écrivait l’histoire des préliminaires du combat de Compiègne !

Est-il bon de poursuivre la narration du Miroir des femmes vertueuses au-delà de ce détail précis de la messe de Saint-Jacques et de son épilogue ? Cette suite présente quelque faux semblant d’authenticité à cause de la naïveté des circonstances dont il est entouré. La manière dont le Miroir conte la sortie de Compiègne n’est pas d’accord avec la relation de Chastellain. Donnons cependant ce récit, afin de ne rien omettre des documents admis par la critique historique :

Quant la Pucelle à compagnie de vingt-cinq ou trente archers fut sortie hors de la ville de Compiègne, Flavy qui bien savoit l’embuche fit fermer les barrières et la porte de la ville. Et quant la Pucelle fut en ung quart de lieue, elle fut rencontrée par Luxembourg 189et aultres Bourguignons ; si les advisa plus puissans et s’en retourna à course, soy cuydant sauver dedans la ville ; mais le traistre de Flavy si luy avoit faict clore les barrières et ne voulut luy faire ouvrir les portes. À celle cause fut la Pucelle par les Bourguignons à l’heure prise aux barrières de Compiègne et par eux livrée aux Anglois, l’an dessus dict quatorze cent trente, au signe de Gemini, comme il appert par les lettres nombrables de ce petit verset :

Nunc cadit in geminis burgundo victa puella.

Et pour ce que par la justice des hommes celuy de Flavy ne fut puni de ce cas, Dieu le créateur qui ne veut délaisser un tel cas impuni permit que la femme d’iceluy de Flavy nommée Blanche d’Aurebruche qui moult belle damoiselle estoit, le suffoqua et estrangla par l’ayde d’un sien barbier, alors qu’il estoit couché en 190son château de Neel en Tardenois ; dont depuis en eût grâce du roy Charles septième, parce qu’elle prouva que son dessus dict mari avoit entrepris de la faire noyer.

Tel est le récit du Miroir des femmes vertueuses ; il paraît très éloigné de la version admise couramment aujourd’hui pour les péripéties du combat de Compiègne. Ainsi que Chastellain, Lefèvre de Saint-Remy a laissé une relation de ce combat ; ce récit est d’autant plus précieux que, comme Chastellain, Saint-Remy accompagnait le duc de Bourgogne. Cependant avant d’aborder la narration du combat de Compiègne par Saint-Remy, remarquons encore l’inexactitude du jugement de Quicherat quand cet éminent érudit a considéré la chronique de Saint-Remy comme le canevas d’après lequel Chastellain avait composé son superbe et incomparable récit de la sortie de Compiègne. 191Chastellain a lu Saint-Remy ; il en a pesé les détails ; sans doute Chastellain a procédé de même pour plusieurs autres récits du même évènement. Bref, la chronique de Saint-Remy a servi à l’historien, mais comme source d’information. Chastellain n’était pas ce qu’on appelle un compilateur. Ses expressions sont bien à lui ; le choix des détails est bien à lui. Que l’on compare au beau récit de Chastellain les lignes de Saint-Remy qui vont être citées, il y a autant de différence avec celles de Chastellain qu’un homme de goût sait en trouver entre les récits ordinaires de la bataille de Rocroy et la narration qu’en a laissée Bossuet dans l’oraison funèbre de son héros. Saint-Remy était un brillant héraut d’armes ; Chastellain était le premier des historiens de son temps. Consultons la chronique de Lefèvre de Saint-Remy prise 192au point où elle a été laissée à la page 115 de notre premier volume :

Et estoit capitaine de ladicte ville de Compiègne un escuyer nommé Guillaume de Flavi, lequel faisoit de grans maux és pays du duc : adont vint en la ville de Compiègne la Pucelle par nuyt et y fut deux nuits et un jour ; et au deuxième jour, dit qu’elle avoit eu révélation de Dieu qu’elle mettroit à déconfiture les Bourguignons. Si fit fermer les portes de ladicte ville et assembla ses gens et ceux de la ville et leur dict la révélation que luy estoit faicte, comme elle disoit ; c’est assavoir que Dieu lui avoit faict dire par saincte Katherine qu’elle yssit ce jour allencontre de ses ennemis et qu’elle déconfirait le duc ; et seroit pris de sa personne et tous ses gens pris, mors, et mis en fuite ; et que de ce ne faisoit nul doute. Or est vray que par la créance que les gens de son party avoient 193en elle le crurent.

Ce récit est beaucoup plus bref que la relation de Chastellain ; il est trois fois plus court, tout au moins de l’avis du scribe qui devait copier successivement l’un et l’autre. Chastellain précise les révélations beaucoup mieux que ne fait Saint-Remy, par exemple dans la phrase

sainte Katherine s’estoit apparue à elle, transmise de Dieu, luy signifier qu’à ce jour même il voloit que elle se mist en armes et que elle issit dehors à l’encontre des ennemis du roy, Anglois et Bourguignons.

Chastellain renchérit singulièrement sur Saint-Remy ; ce que l’on sait de l’esprit de Chastellain permet d’affirmer que ce n’est pas pour le plaisir d’écrire une amplification à la mode des rhéteurs que Chastellain mettait ainsi les points sur les i : c’est sur des documents, sur des conversations autorisées que Chastellain a basé sa relation pour laquelle 194il a eu d’ailleurs le loisir de feuilleter la chronique de Saint-Remy, car, vu sa haute situation, Chastellain n’avait qu’à demander communication de documents pour l’obtenir. La chronique de Saint-Remy poursuit ainsi :

Et furent ce jour les portes fermées jusques environ deux heures après midi que la Pucelle issit, montée sur un moult bel coursier, très bien armée de plain harnois, et par dessus une riche hucque de drap d’or vermeil ; et, après elle, son estandart et tous les gens de guerre estans en la ville de Compiègne ; et s’en allèrent en très belle ordonnance assaillir les gens des premiers logis du duc.

Comparez encore ces lignes avec celles que Chastellain consacre au même épisode : le scribe comptant les lignes aurait beaucoup plus grosse besogne s’il devait reproduire la citation de Chastellain qui a été produite à la page 303 de notre premier volume. Et, encore 195un coup ! ce ne sont pas des additions sans intérêt, de vaines amplifications auxquelles se livre Chastellain : ainsi Saint-Remy indique deux heures, Chastellain indique quatre heures pour le moment de l’ouverture des portes. Variante insignifiante ! dira-t-on. Peut-être ! Cependant comparez avec la lettre de Philippe le Bon aux habitants de Saint-Quentin citée plus haut, et vous verrez que la rectification de Chastellain à la version de Saint-Remy paraît des plus justes. Saint-Remy ne fixe pas l’effectif de la troupe qui combattit avec Jeanne, Chastellain indique cinq cents hommes armés et en outre tout ce qui pouvait porter bastons. Il n’est pas jusqu’à la couleur du cheval de Jeanne que Chastellain n’ait précisée. Chevauchoit un coursier lyart, c’est-à-dire, un cheval gris. La relation de Saint-Remy a son mérite ; mais cela est bien dépassé par Chastellain ! Voici comment le héraut bourguignon décrit l’action :

La 196estoit un vaillant chevalier nommé Baudot de Noyelle qui depuis fut chevalier de l’ordre de la Toison d’Or : lequel luy et ses gens se défendirent moult vaillamment, nonobstant qu’ils furent surpris. Et pendant l’assaut, le comte de Ligny, en sa compagnie le seigneur de Créquy, tous deux chevaliers de l’ordre de la Toison d’Or, à bien petit nombre de gens se mirent à approcher la Pucelle et ses gens ; laquelle pour la résistance qu’elle avoit trouvée au logis dudict Baudot de Noyelle, et aussy pour le grand nombre des gens du duc qui de toutes parts arrivoient ou la noise estoit, si commencèrent à retraire. Si se frappèrent les Bourguignons dedans si très rudement que plusieurs en furent pris morts et noyés. Et la Pucelle si soutenoit toute la dernière le faix de ses adversaires : et y fut prise par l’un des gens du comte de Ligny ; et le frère de la Pucelle et son maistre d’hotel. Laquelle Pucelle fut menée à grand joie 197devers le duc, lequel venoit en toute diligence en l’ayde et secours de ses gens. Lequel fut moult joyeux de la prise d’icelle pour le grant nom qu’elle avoit ; car il ne sembloit point à plusieurs de son party que ses œuvres ne fussent si non miraculeuses.

Telle est la chronique de Saint-Remy touchant le combat de Compiègne, claire, exacte, moins précise, moins colorée que la relation de Chastellain. Saint-Remy écrit en héraut d’armes, son style n’a pas le secret d’animer le combat comme y excelle Chastellain, sans recherche, sans effort, en contant naturellement les péripéties, en faisant deviser le lecteur avec le comte de Ligny, en le laissant s’étonner avec Jehan de Luxembourg voyant criée très grant et noise au logis ou il tendoit, en faisant palpiter le cœur du lecteur au spectacle de Jeanne ruant gens par terre fièrement, comme si tout eust jà esté sien. Ces épisodes du combat de Compiègne sont peints de main de 198maître par Chastellain, avec un naturel, avec une simplicité qui s’élève au sublime par la raison que Jeanne était sublime et que le génie d’un véritable historien, d’un bourguignon ignorant les petites fourberies des politiciens serviles, devait écrire quelque chose de sublime en rapportant simplement ce que fit Jeanne.

Les pages de Chastellain plaisent et plairont toujours. Quatre siècles et demi ont passé sur les mots, sur les tournures, sur la syntaxe de son langage. Ce style est aussi beau que ce que le XIXe siècle a composé de plus digne d’être lu et relu. Je souhaite que ces pages deviennent familières aux Français : ce sont les plus belles qui aient été écrites sur la plus glorieuse figure de soldat ayant paru sur la terre de France, par un adversaire épris avant tout de la vérité. Les pages de Chastellain ne sont pas cependant pour faire dédaigner les lignes tracées sur ces 199évènements par Lefèvre de Saint-Remy. Quicherat avec son incomparable autorité a écrit des mémoires de Saint-Remy : On y trouve sur la Pucelle des renseignements qui ne peuvent émaner que d’un témoin oculaire. La relation de la sortie de Compiègne est l’une des plus complètes et des meilleures qu’il y ait. Nous nous inclinons volontiers devant cette opinion du laborieux défricheur de l’histoire de Jeanne Darc : il faut se féliciter que trois écrivains bourguignons du mérite de Monstrelet, de Saint-Remy et de Chastellain aient pris à tâche de retracer cet épisode de la vie militaire de la Pucelle. Nous avons vu dans quels termes Lefèvre de Saint-Remy et Georges Chastellain racontent la sortie de Compiègne et les préliminaires de cette sortie. Combien ces deux récits sont respectueux de la vaillance de Jeanne pendant le combat, nous l’avons remarqué, Chastellain surtout ne 200marchande pas l’éloge. Quant aux préliminaires de la sortie, c’est une autre note : les deux chroniqueurs affirment que Jeanne provoqua la sortie en invoquant une révélation précise, un avis formel de ses voix. Perceval de Cagny ne souffle pas mot de cela : bien plus, sa version rend cette circonstance quasiment impossible en laissant un intervalle de cinq petites heures entre l’arrivée de Jeanne à Compiègne par la porte de Paris et le départ de Jeanne par la porte du Pont. Le temps de respirer, de prendre quelques aliments, de se reconnaître entre une marche de nuit fatigante et un combat matinal qui sera rude : c’est tout ce que peut intercaler le militaire le plus alerte et le plus actif dans ces cinq petites heures. En réalité, la rédaction de Perceval est inexacte quant à son indication de la sortie de Jeanne à neuf heures du matin. C’est dans l’après midi, vers quatre heures au plutôt qu’il faut 201la placer. Cela laisse seulement douze heures entre l’entrée de Jeanne par la porte de Pierrefonds et sa sortie par la porte du Pont. C’est la version fournie par Jeanne si l’on se fie aux procès-verbaux du procès de Rouen. Il est permis — nous avons tâché de le prouver par le curieux épisode du signe et par les variations de Jeanne touchant cet épisode — de ne pas prendre à la lettre les assertions d’un prisonnier, quand de ces assertions dépend la vraisemblance d’une imputation plus ou moins exacte, plus ou moins fondée, mais de nature à entraîner la peine de la vie pour le prisonnier. Or, pour Jeanne Darc prisonnière, l’imputation de révélations ayant précédé et provoqué la sortie de Compiègne, c’était la mort. Jeanne avait intérêt à rendre cette imputation invraisemblable. Il est vrai qu’un critique scrupuleux sera en droit d’observer :

Jeanne n’aurait pas eu intérêt à émettre une déclaration 202inexacte sur la durée de son dernier séjour à Compiègne, car l’inexactitude de cette déclaration étant aisée à établir par les juges, Jeanne aurait été non seulement convaincue sur le chef de l’imputation principale, mais encore sur le chef d’avoir émis un faux témoignage, un parjure aggravant son cas.

L’observation est parfaitement légitime. Elle concorde d’ailleurs avec une des constatations relevées par nous dans l’article cinquante-sept du réquisitoire établi par le promoteur d’Estivet le 27 mars 1431 en soixante-dix articles. Cette constatation faite à la page 161 du présent volume

quand cependant beaucoup de témoins dignes de foy rapportent les susdictes promesses et prédictions avoir été dictes et publiées par icelle…

Il y avait au dossier de l’information des témoignages nombreux et probants sur les préliminaires de la sortie de Compiègne : il est permis de présumer que le sens de ces témoignages 203différait médiocrement de la version admise par Lefèvre de Saint-Remy et par Chastellain sur les mêmes évènements, car c’est aux mêmes sources qu’avaient vraisemblablement puisé les enquêteurs de Cauchon et les chroniqueurs bourguignons, les uns en vertu d’un mandat de justice, les autres pour satisfaire leur vocation et leur profession d’historiographes. En tout cas, les dires de Saint-Remy et de Chastellain ne sont pas inspirés par une passion hostile de parti pris à la prisonnière de Compiègne : pour en avoir la preuve, il suffit d’invoquer leurs relations de cette singulière journée. Si donc le dossier de l’enquête préliminaire du procès de Rouen contenait au sujet des promesses et prédictions dictes et publiées par Jeanne à Compiègne des éléments de preuve, ce n’est pas à l’esprit de parti des enquêteurs ou à la mauvaise foi des témoins qu’il conviendrait d’attribuer ces éléments de preuve ; car 204encore une fois Saint-Remy et Chastellain ont apprécié ainsi en fixant les détails de cette journée de Compiègne qui rendent impérissable le souvenir de la vaillance militaire de la Pucelle.

Il est vrai que l’on peut adresser à cette argumentation une sérieuse critique :

Si d’Estivet avait eu à son dossier d’information la preuve que le dernier séjour de Jeanne à Compiègne avait été d’un jour de plus que ne l’affirmait Jeanne, d’Estivet aurait relevé spécialement cette inexactitude de l’assertion de la Pucelle ; or, rien de pareil ne se trouve dans son réquisitoire.

La remarque est fondée : on peut cependant y répondre que cette constatation de d’Estivet aurait été sans grave conséquence, car elle aurait porté sur une erreur de fait imputable à une défaillance de mémoire. Bref, la démonstration par d’Estivet de cette erreur de fait aurait été sans 205une importance essentielle, étant donné que Jeanne niait purement et simplement avoir eu révélations quelconques relativement à la sortie de Compiègne. Devant la négation pure et simple de ces révélations dûment établies au dossier d’information, la circonstance du séjour plus ou moins prolongé devenait une circonstance secondaire. Formuler à propos de cette circonstance secondaire une articulation précise du réquisitoire était donner à un détail plus d’ampleur qu’il ne comportait. Par conséquent, le réquisitoire a pu être muet sur cette déclaration de Jeanne relativement à la durée de son séjour à Compiègne parce que le juge ne faisant aucun doute de la réalité des révélations niées purement et simplement par Jeanne, la cause était selon lui entendue sur cette matière, ce que du reste exprime clairement l’article cinquante-sept du réquisitoire précité.

206Sur les révélations de Jeanne avant la sortie de Compiègne les chroniques de Saint-Remy et de Chastellain sont formelles : nous avons indiqué les raisons qui font présumer que le dossier d’information préliminaire aux mains de Cauchon était tout aussi explicite. Enfin les réponses de Jeanne d’après les procès-verbaux de son interrogatoire sont de leur côté formelles, mais contredisent absolument et Saint-Remy, et Chastellain, et le dossier d’information préliminaire. Où est la vérité ? La vérité est-elle à la fois dans les deux versions contradictoires ? À première vue, cela paraît impossible ; il semble parfaitement absurde de poser pareille question. Cependant notre opinion bien arrêtée est telle. Jeanne Darc a raison en affirmant qu’elle n’a pas eu de révélations pour faire la sortie de Compiègne. Saint-Remy, Chastellain, l’information de Cauchon étaient sincères en 207affirmant la réalité de ces révélations, même dans les termes particulièrement explicites de la relation de Chastellain. Cette double démonstration est ardue, il est inutile de le dissimuler. Il est fort difficile de se faire une idée satisfaisante de ce qu’est une révélation en général, et particulièrement des révélations de Jeanne : que le lecteur soit indulgent si un effort va être tenté en ce sens. Jean d’Aulon qui accompagna la Pucelle dans ses diverses campagnes a donné là dessus les détails qui suivent :

Quant la Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil lui avoit dit ce qu’elle devoit faire.

Remarquez bien cette affirmation de Jean d’Aulon, elle est empruntée à sa déposition du 28 mai 1456 dans le procès de réhabilitation : d’Aulon qui avait vécu plus près de Jeanne qu’aucun autre, 208qui avait passé une année botte à botte avec elle, pour employer une expression cavalière du XIXe siècle qui rend bien l’idée de l’aide de camp, de l’officier d’ordonnance, du garde de corps, donné à Jehanne pour la garde et conduite d’icelle, d’Aulon ne parle pas de voix : il déclare que Jeanne ne se servait pas de cette locution quand elle avait à faire pour le fait de sa guerre. Donc, pas d’équivoque : les voix de Jeanne sont une expression précise ; son conseil en est une autre. Continuons la déclaration de d’Aulon :

L’interroga qui estoit sondit conseil ; laquelle lui respondit qu’ils estoient trois ses conseillers, desquels l’un estoit toujours résidamment avec elle, l’autre alloit et venoit souventesfoys vers elle et la visitoit ; et le tiers estoit celui avec lequel les deux autres délibéroient.

Prenons à la lettre ces assertions de d’Aulon, 209tenons pour exacte la décomposition fournie par Jeanne de son conseil en trois conseillers ou en trois facultés. De ces trois facultés, l’une réside toujours avec Jeanne : autant dire qu’elle diffère peu de son propre esprit, du conseil qu’elle tire d’elle-même. Autrement, si cette identification du premier conseiller avec l’âme même de Jeanne paraît excessive, et, si on veut à tout prix un conseiller distinct de la personnalité de Jeanne, il est permis de considérer ce conseiller à demeure comme un esprit distinct de l’esprit même de Jeanne, comme un ange ayant vis à vis de son esprit un rôle spécial dont Jeanne avait conscience. La religion chrétienne enseigne que chaque homme est accompagné depuis le premier instant de sa vie jusqu’au dernier par un ange gardien. Beaucoup d’hommes, je dirais volontiers l’infinie multitude des humains, n’a 210d’autre conscience de l’existence de son ange gardien que l’enseignement de l’Église catholique : d’Aulon n’a jamais eu d’autre garant de l’existence de ce premier conseiller de Jeanne que la parole que lui en donnait sa compagne de guerre. Sans faire d’erreur, on peut donc identifier le premier conseil de Jeanne qui résidait toujours avec elle, à son propre esprit, ou à son ange gardien, ou enfin à un esprit distinct des deux précédents et dont le rôle assez délicat à préciser ressemblerait fort soit au rôle de l’esprit même de Jeanne, soit au rôle qu’aurait rempli son ange gardien, si Jeanne avait eu conscience de la présence de ce dernier d’une façon plus sensible que ne l’ont les trois quarts et demi des gens qui liront ce livre et aussi sans doute les trois quarts et demi du reste : car le difficile quand on disserte de facultés spirituelles dont la besogne 211actuelle est confondue est de savoir faire la part de chacune des facultés à l’accomplissement de la besogne totale. Quant à l’autre conseiller qui alloit et venoit souventesfoys vers elle et la visitoit, c’était un esprit ou un ange distinct du propre esprit de Jeanne ou de ce que l’enseignement catholique appelle son ange gardien, ou encore de l’ange qui jouait le premier rôle ; c’était ou sainte Marguerite, ou sainte Catherine, ou saint Gabriel, ce n’était pas nécessairement l’un plutôt que l’autre de ces trois personnages, ce n’était même nécessairement ni l’un ni l’autre. Enfin reste le troisième conseiller, celuy avec lequel les deux autres délibéroient. Quel était ce troisième conseiller ? Notre opinion est que ce pouvait être purement et simplement l’esprit de Jeanne, sa propre conscience, si l’on admet que le premier conseiller était son ange gardien, ou un 212autre ange ayant vis à vis d’elle un rôle défini de conseiller permanent et à demeure.

Si on reprochait à notre analyse de puiser ses éléments dans une métaphysique abstraite ou peu compréhensible, la réponse serait que le sujet l’exige. C’est Jeanne au point de vue de ses conceptions tactiques et stratégiques qui fait le sujet de notre étude. Or nous sommes en plein dans le fait de la guerre de Jeanne, selon l’expression choisie par d’Aulon. Que d’Aulon se soit trompé en tenant dans l’enquête pour la réhabilitation de Jeanne le propos qui fait l’objet de notre analyse ! que d’Aulon se soit rappelé plus ou moins exactement le propos que lui avait tenu Jeanne quand il la questionnait qui estoit sondit conseil ! cela est fort possible : néanmoins, le document est de premier ordre et s’il mène à des déductions métaphysiques, y a-t-il de notre faute ? Si l’on considère chacun des 213propos de Jeanne touchant ses trois conseillers comme autant d’équations dont ces conseillers sont les trois inconnues ; si l’on s’efforce d’éliminer chacune de ces inconnues de manière à obtenir trois équations mettant en évidence la relation de chacune de ces inconnues avec les choses connues du monde physique et métaphysique tel que se l’imagine notre esprit, on résout le problème autant que pareil problème est susceptible de solution ; bref, on fait avancer ou on croit faire avancer l’esprit humain à la connaissance de chacun des trois conseillers en lesquels Jeanne décomposait son conseil pour le fait de sa guerre, pour la gouverne du compagnon de ses guerres qui lui manifestait sa curiosité. Au reste, Jeanne parlait-elle sérieusement avec d’Aulon ou plaisantait-elle comme elle aimait à le faire quand une question l’embarrassait ? Je ne sais ; ce qui est positif c’est la déclaration 214précise de d’Aulon sur le même sujet :

Et advint que une fois entre les aultres, il qui parle luy pria et requit qu’elle lui voulut une fois monstrer iceluy conseil : laquelle luy respondit qu’il n’estoit pas assez digne ne vertueux pour iceluy voir. Et sur ce se désista ledit déposant de plus avant luy en parler ne enquérir.

Cette fois encore se pose le problème : Comment définir la sincérité du général en chef ? La sincérité du chef de guerre est-elle obligée de tout dire à un familier indiscret ? Cette sincérité a-t-elle le droit d’être plaisante ou discrètement moqueuse ? Cette sincérité a-t-elle même le droit de mystifier l’interlocuteur qui s’avance trop près de ce que le général en chef tient à lui dissimuler ? Il est prudent de se rappeler les prérogatives du chef du guerre, en examinant les propos de Jeanne à d’Aulon, et cela avec d’autant plus de raison 215que Jeanne était coutumière des boutades qui font plaisir à tout le monde, sans avoir d’autre raison que l’entrain endiablé de l’auteur qui se communique comme un feu secret sous le couvert de paroles fort peu sérieuses. La réponse de Jeanne à d’Aulon était-elle une boutade ? On peut estimer que non, en supposant à d’Aulon un jugement solide sur l’importance qu’il attribuait à ce propos de sa compagne de guerre, propos qu’il introduisait sous serment dans sa déposition au procès de réhabilitation.

Bref, d’après ce propos, analysé comme il a été tenté plus haut, il est permis d’arriver à trois équations présentant séparément l’équivalence de chacun des trois conseillers de Jeanne. Un mathématicien remarquerait même que deux des inconnues, — le premier conseiller et le troisième conseiller — peuvent être substituées l’une à l’autre sans changer la forme des trois équations ; c’est ce que les 216algébristes expriment en disant que le système des trois équations est symétrique par rapport à deux des inconnues. Premier conseiller : c’est l’esprit même de Jeanne, son intelligence de tous les jours. Second conseiller : c’est un quelconque de ses saints ou saintes sans désignation nominale. Troisième conseiller : c’est l’ange gardien de Jeanne. Si nous nous amusions à rajeunir les expressions familières à Socrate et à Platon, nous pourrions écrire que c’est son démon familier. Que l’on ne réclame pas de la méthode d’élimination par laquelle les trois équations de d’Aulon sont ramenées à ce système prétendu équivalent, une rigueur mathématique dont cette méthode n’est pas susceptible. Je fais là une comparaison. Or, cela est passé en proverbe : comparaison n’est pas raison. Ainsi des conditions de la première équation de d’Aulon : estoit toujours résidamment avec elle, j’ai conclu ou à l’âme 217même de Jeanne en tant que pensante, ou à son ange gardien, ou à un tiers esprit accolé à son âme ainsi que la doctrine catholique l’enseigne pour l’ange gardien. Ce raisonnement est loin d’être absolu. Il est possible d’imaginer une infinité d’autres solutions de l’équation de d’Aulon, car l’équation est encore plus difficile à comprendre que les plus malaisées des équations dites transcendantes, parce qu’elles contiennent des fonctions qui échappent à l’analyse algébrique. De la seconde équation de d’Aulon alloit et venoit souventesfoys vers elle et la visitoit j’ai conclu à sainte Catherine ou à sainte Marguerite, ou à saint Gabriel, ou à la collectivité des saints et des anges dont Jeanne a fait mention dans ses propos. Là encore le raisonnement n’est pas rigoureux ; c’est le pauvre petit tâtonnement de l’élève qui substitue successivement à l’inconnue les diverses valeurs qu’il soupçonne pouvoir convenir et 218qui regarde comment se comporte l’équation après cette substitution : je ne prétends pas qu’une solution meilleure ne puisse être trouvée par des chercheurs mieux doués que je ne le suis : enfin, la troisième équation de d’Aulon estoit celuy avec lequel les deux aultres délibéroient, a une étendue beaucoup plus générale que l’équation à elle substituée par nous. J’ai conclu de cette délibération du tiers avec les deux précédents : primo que la délibération avait lieu chez Jeanne, puisque le premier conseiller estoit tousjours résidamment avec elle ; secundo que ce tiers conseiller était comme le premier à demeure chez Jeanne ; en effet, peut-on supposer ce tiers allant et venant comme le second puisque Jeanne ne l’indique pas ? Non ! car ce troisième conseiller aurait dû faire coïncider ses allées et venues exactement avec les allées et venues du second ; ce qui paraît bizarre. Pour la commodité de la délibération des 219trois conseillers, il semble commode de supposer le troisième en résidence fixe avec Jeanne, ce qui n’est pas explicitement exprimé par la troisième équation de d’Aulon, tout en paraissant implicitement contenu dans les convenances de la délibération.

Quel fatras ! quelles pointes d’aiguilles ! hélas je n’ai pas besoin que le lecteur rie des puérilités auxquelles conduit cette singulière discussion. Je ne choisis pas le terrain du débat. Ce sont les dires mêmes de Jeanne Darc qui en circonscrivent les limites. Et quelles paroles ? les propos de Jeanne à son écuyer d’Aulon à celui dont Quicherat a écrit qu’il

avait été choisi par Charles VII pour veiller sur la Pucelle et lui servir d’intendant, à cause de sa grande réputation de sagesse. Il ne la quitta pas d’un instant tant qu’elle fut sous les armes et la conduite qu’il tint auprès d’elle lui attira force louanges et faveurs.

Ces propos de Jeanne valent les 220plus importants qu’ait conservés l’histoire : d’Aulon paraît avoir répété de son mieux ce que lui rappelaient ses souvenirs : d’Aulon a du reste été fait prisonnier à Compiègne en même temps que Jeanne ; et, si quelque chose est extraordinaire, c’est qu’au procès de réhabilitation aucune question ne fut adressée à d’Aulon par le juge enquêteur touchant les évènements de Compiègne ! Cette omission est-elle voulue ? Nous ne savons : pourtant les juges n’étaient pas sans avoir lu sinon Saint-Remy et Chastellain, tout au moins l’article cinquante-sept du réquisitoire de d’Estivet. On peut, il est vrai, supposer que les assertions de cet article leur aient paru sans intérêt et ne pas valoir la peine d’être relevées. Quoi qu’il en soit, d’Aulon a été interrogé par le vice-inquisiteur de Lyon Jehan des Prés, sur une des révélations de Jeanne. Nous allons y venir. Remarquons en attendant avec quel soin le vice-inquisiteur a 221évité toute interrogation de ce genre sur les révélations attribuées à Jeanne préalablement aux actions de guerre qui n’avaient pas réussi. Aucune interrogation à d’Aulon sur les évènements qui précédèrent l’échec de Paris, l’échec de La Charité, l’échec de Compiègne. Est-ce à dire que ces interrogations auraient été superflues ? Cette assertion serait téméraire ; car comment supposer que Saint-Remy, Chastellain, d’Estivet dont le lecteur a lu plus haut les assertions, aient formulé leurs dires, sans que l’écho des sources où ils puisaient aient frappé les oreilles des organisateurs de l’enquête de réhabilitation !

Pour le moment, nous allons nous rendre à Saint-Pierre-le-Moûtier avec d’Aulon. Avant de nous y rendre, nous allons apprendre incidemment, sans que l’interrogateur y ait pris garde, un fait des plus graves touchant les évènements de La Charité. Ce fait affirmé par d’Aulon — et nous avons dit qui 222était d’Aulon — est la destruction du système admis par presque tous les historiens qui ont écrit sur Jeanne Darc depuis quarante ans. Le lecteur jugera :

Ladicte Pucelle… certain temps après le retour du sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors à Mehun sur Yèvre qu’il estoit très nécessaire recouvrer la ville de La Charité que tenoient lesdicts ennemis ; mais qu’il falloit avant prendre la ville de Saint Pierre le Moustier que pareillement tenoient iceux ennemis.

Nous n’insistons pas sur cette affirmation incidente de d’Aulon, relativement au siège de La Charité dont la Pucelle fut advisée par son conseil ; cette affirmation est grave, elle est en contradiction avec les déclarations de Jeanne dans le procès de Rouen : elle ne sera pas discutée ici. Poursuivons la relation de d’Aulon :

Pour ce faire et assembler gens, alla ladicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fit son assemblée et de là avec 223certaine quantité de gens d’armes, desquels Monseigneur d’Albret estoit le chef, allèrent assiéger ladicte ville de Saint Pierre le Moustier. Après que ladicte Pucelle et ses dicts gens eurent tenu le siège devant ladicte ville par aucun temps, il fut ordonné donner l’assaut à cette ville ; et ainsi fut fait et de la prendre firent leur devoir ceux qui là estoient ; mais obstant le grand nombre de gens d’armes estans en ladicte ville, la grant force d’icelle et aussi la grant résistance que ceux de dedans faisoient, furent contraints et forcés lesdicts François eux retraire, pour les causes dessus dictes.

Voici posés les préliminaires du récit qui nous intéresse à cause de sa connexité avec l’intervention des forces surnaturelles énumérées dans le discours de Jeanne à d’Aulon. Ce discours rapporté par celui-là même à qui il a été adressé est un document de premier ordre pour éclairer les autres faits du même genre qui ont pu se produire 224à Paris, à La Charité ; dans les échecs de Jeanne comme dans ses succès :

Et à cette heure, il qui parle, lequel estoit blessé d’un trait parmy le talon, tellement que sans béquilles ne se pouvoit soustenir ni aller, vit que ladicte Pucelle estoit demeurée très petitement accompagnée de ses gens ne d’autres, et doubtant il qui parle que inconvénient ne s’en ensuivit, monta sur un cheval et incontinent tira vers elle, et luy demanda qu’elle faisoit là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahioit comme les aultres. Laquelle, après ce qu’elle eut osté sa salade de dessus sa tête, luy respondit qu’elle n’estoit pas seule, et que encore avoit-elle en sa compagnie cinquante mille de ses gens et que d’illec ne se partiroit jusques à ce qu’elle eut pris ladicte ville. Et dit il qui parle que à cette heure, quelque chose qu’elle dit n’avoit pas avec elle plus de quatre ou cinq hommes, et ce, sait-il certainement, 225et plusieurs aultres qui pareillement la virent : pour laquelle cause, lui dict derechef qu’elle s’en allât d’illec et se retirât comme les autres faisoient. Et adonc luy dict qu’il luy fit apporter des fagots et claies pour faire un pont sur les fossés de ladicte ville, afin qu’ils y pussent mieux approcher. Et en luy disant ces paroles s’escria à haulte voix et dict : Aux fagols et aux claies tout le monde, afin de faire le pont ! Lequel incontinent après fut faict et dressé. De laquelle chose iceluy déposant fut tout émerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prise d’assaut, sans y trouver pour lors trop grant résistance.

Voilà une narration singulière. De tout autre que de d’Aulon on jurerait un conte de fée. La réponse de Jeanne à d’Aulon qu’elle a cinquante mille de ses gens en sa compagnie est assez forte, mais ce n’est qu’une parole ; il est vrai que c’est la parole de Jeanne, encore est-ce seulement une parole ! La langue peut fourcher, l’oreille de 226d’Aulon a pu saisir de travers le son de la voix. L’ordre donné à d’Aulon de faire apporter fagots et claies pour faire un pont et le commandement à des soldats invisibles : Aux fagots et aux claies, tout le monde, afin de faire le pont ! c’est presque comme dans une féerie. Crac ! incontinent, le pont est fait ! De laquelle chose d’Aulon fut tout émerveillé : il y a de quoi ! Dans les féeries le truc du machiniste exécute sans accroc le commandement de l’acteur, mais à Saint-Pierre-le-Moûtier comment appeler le truc par lequel le pont fut fait et dressé incontinent ? Nous donnons notre langue au chat. Ce qui est fort singulier, c’est qu’un fait de pareille gravité aussi évidemment miraculeux — au sens strict du mot — si l’on ajoute foi au dire de d’Aulon, soit connu à la postérité par l’unique témoignage de ce témoin ! Encore cet unique témoignage, son unité est inexplicable ; car relisez la déposition de 227d’Aulon ; si elle est exactement rapportée par le procès-verbal, sans omissions, sans lacunes, il y a un évènement des plus surnaturels dans cette déposition. Nous citons ici les documents sans parti pris d’y trouver ce qui n’y est pas, sans intention de ne pas y trouver ce qui y est. Nous nous contentons de demander à de plus forts que nous ce qu’ils pensent de cela, au cas où ils en penseraient quelque chose ; car en ce genre de matière la réponse de certains historiens consiste à nier le document comme répugnant au sens commun. Hélas ! si on niait tout ce qui heurte le sens commun, que de choses seraient niables ! Qu’est-ce que le sens commun ? Encore une définition difficile. Ce qui est clair, c’est que Jeanne n’avait pas le sens commun, car une femme, qu’elle se prétende inspirée de Dieu pour sauver une cité et pour vaincre à la tête d’une armée ! ou, qu’on la prétende ainsi inspirée 228sans qu’il en soit rien ! cela défie le sens commun. Mais, observera un fantaisiste, il y a défis et défis. Le défi de Saint-Pierre-le-Moûtier est par trop fort ! Pour mon compte, j’avoue que l’affaire de Saint-Pierre et du pont de fagots me semble roide : je n’ai aucun goût à être mystifié et mon vœu le plus cher est de ne pas mystifier les lecteurs qui suivent cette analyse ; cependant je considère la naïveté même du récit de d’Aulon, la franchise du personnage comme favorable à la créance qu’on peut lui donner. Certes d’Aulon a pu céder comme tant d’autres au plaisir d’exagérer : mais là ce n’est pas de l’exagération seulement, c’est presque une invention mystifiant les juges du procès de réhabilitation, mystification ayant peut-être un objet louable, celui de glorifier Jeanne d’une manière extraordinaire, mais enfin mystification ! Encore une fois le caractère de d’Aulon ne me paraît pas compatible avec 229cette opinion. Peut-on soupçonner le greffier Hugues Belièvre d’avoir dénaturé la déposition de d’Aulon ? Cela n’est guère probable non plus, d’autant que ladite déposition de d’Aulon fut collationnée par d’Aulon lui-même en présence de Barthélemy Belièvre autre notaire de Lyon et attestée exacte. Faut-il admettre une erreur du copiste ? Cela n’est guère admissible non plus, car les divers manuscrits de la déposition de d’Aulon que l’on possède sont conçus de même. On se trouve par conséquent en face d’une anomalie des plus graves, en face d’un miracle formel, dont d’Aulon fut sinon le seul témoin, tout au moins le seul témoin en ayant parlé à la postérité, et encore vingt-six ans après l’évènement ! Comment s’était dressé le pont dont parle d’Aulon ? Il est probable que nous ne saurons jamais la réponse à ce problème de pontage. Il y a bien la ressource d’une hallucination de 230d’Aulon, mais tout compte fait, cette hallucination n’explique rien. Force est donc de se trouver vis à vis du dire d’un galant homme, témoin oculaire de l’évènement qu’il rapporte. Au reste, aussitôt après le récit de l’assaut de Saint-Pierre-le-Moûtier, d’Aulon ajoute :

Et dit il qui parle que tous les faits de ladicte Pucelle lui sembloient plus faits divins et miraculeux que autrement et qu’il estoit impossible à une si jeune pucelle faire telles œuvres sans le vouloir et conduite de nostre Seigneur.

D’Aulon ne tire d’ailleurs aucune conséquence de l’incident de Saint-Pierre où il a été témoin émerveillé : il se borne à une réflexion provoquée vraisemblablement par une question du vice-inquisiteur Jehan des Prés et cette réflexion ne s’applique pas à l’épisode de Saint-Pierre, si on veut bien en peser les termes. Cependant à considérer la teneur de la lettre de citation de d’Aulon ainsi que le procès-verbal de la déposition du 231sénéchal, il semble possible qu’aucune questionne lui ait adressée par le vice-inquisiteur : d’Aulon aurait formulé sa déposition sans invitation ou interruption orale quelconque. Si ce procès-verbal est exact, le silence observé sur le siège de Paris, sur le siège de La Charité, sur le siège de Compiègne, seraient du fait de d’Aulon et signifieraient simplement que le sénéchal n’avait rien à en dire. Comme cette circonstance est particulière à la déposition de d’Aulon, il n’est pas indifférent d’y insister ici.

La lettre de citation de d’Aulon était ainsi conçue :

À mon très cher seigneur et frère, messire Jehan d’Aulon, chevalier, conseiller du roy et séneschal de Beaucaire. Très cher seigneur et frère, je me recommande à vous tant comme je puis. Et est vray que dès ce que j’estoye à Saint- Porsain devers le roy, je vous escryvi du procès fait contre Jehanne la Pucelle par les Angloys par 232lequel ilz veulent maintenir icelle avoir été sorcière et hérétique et invocateresse des diables, et que par ce moyen le roy avoit recouvré son royaume ; et ainsi ilz tenoient le roy et ceux qui l’ont servy, hérétique. Et pour ce que de sa vie et conversation et aussi gouvernement savez bien et largement je vous prie que ce que en savez en veuillez envoyer par escript, signé de deux notaires apostoliques et ung inquisiteur de la foy ; car j’ay une bulle deçà pour révoquer tout ce que les ennemys ont fait touchant ledit procès : Escript à Paris, le vingtième jour d’avril. Ainsi signé : L’Archevesque et duc de Reims.

Ainsi aucun programme n’était imposé à d’Aulon sur la déposition que réclamait de lui l’archevêque de Reims. Le procès-verbal dressé par le vice-inquisiteur Jehan des Prés pour expédier à l’archevêque la déposition de d’Aulon ne mentionne aucune intervention orale du vice-inquisiteur sur cette 233matière. Le vice-inquisiteur rapporte simplement que le vingt-huit mai quatorze cent cinquante-six, monseigneur Jehan d’Aulon se présenta au couvent des Frères Prêcheurs de Lyon, où résidait frère Jehan des Prés, vice-inquisiteur ; que Jehan d’Aulon présenta à frère Jehan des Prés, assisté de deux notaires, la lettre rogatoire de l’archevêque de Reims ; que le sénéchal

en sa présence, et en présence des deux notaires, demanda à dire, déposer et attester, dit, déposa et attesta après serment les assertions qui plus bas en langage vulgaire sont écrites, ut sequitur.

De ces documents paraît résulter pour les dires de d’Aulon une spontanéité qui mérite d’être remarquée ; le déposant ne fut pas influencé par l’enquêteur : rien du moins ne permet de le supposer. Plusieurs lacunes de la déposition de d’Aulon en paraissent encore plus extraordinaires ; surtout si l’on tient compte de l’estime de 234Dunois, ainsi reproduite par Quicherat :

D’Aulon, le plus honnête homme de l’armée française.

Les termes exacts de la déposition de Dunois, dont nous possédons seulement l’original latin, ce qui est dommage, sont

quem rex posuerat et constituerat pro custodia ipsius, sicut sapientiorem et probitate recommendatum militem.

Jehan d’Aulon avait assisté à la campagne de l’Oise, aux divers préliminaires de la sortie de Compiègne ; pris en même temps que Jeanne, d’Aulon était resté auprès de la Pucelle, dans la prison de Beaulieu, si l’on ajoute foi à un détail très précis de la chronique de Perceval de Cagny :

Jehanne estant en prison audit chastel de Beaulieu, celui qui estoit son maistre d’hôtel avant sa prise et qui la servit en sa prison luy dict : Cette pauvre ville de Compiègne que vous avez moult amée, à cette fois sera remise ès mains 235et en la subjection des ennemis de la France ! Et elle luy répondit : Non sera, car toutes les places que le roy du ciel a réduit et remises en la main et obéissance du gentil roy Charles par mon moyen, ne seront point reprises par ses ennemis, en tant qu’il fera diligence de les garder.

D’Aulon n’a pas eu un mot de sa déposition pour ces graves évènements qui ont inspiré de longs récits aux chroniqueurs et qui ont fourni de terribles arguments aux adversaires ecclésiastiques de Jeanne. Le silence des dépositions est parfois plus instructif que leur langage. Ce silence en apprend long sur les passions, sur les partis-pris, sur les intérêts ou sur ce que jugent tel, les personnages qui ont formulé ces dépositions. Cela a déjà été remarqué. C’est dans une incidente, et comme sans y avoir pensé, que d’Aulon a laissé échapper une assertion sur le siège de La Charité qui réduirait 236à néant les affirmations de la plupart des historiens de Jeanne Darc sur son défaut d’initiative et surtout touchant la défaillance de ses voix dans les opérations militaires conduites par la Pucelle depuis le sacre de Reims. Ce cliché des historiens :

les voix de Jeanne gardèrent le silence sur les missions militaires que la Pucelle se donna à elle-même depuis le sacre de Reims !

devient inexact, si l’incidente de d’Aulon est prise à la lettre. D’Aulon est précis, touchant le siège de La Charité, de la nécessité duquel fut Jeanne advisée par son conseil. D’ailleurs à bien prendre la phrase de d’Aulon analysée plus haut :

Quant ladicte Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil luy avoit dit ce qu’elle devoit faire

il faut admettre que Jeanne n’entreprit aucune chose pour le fait de. 237sa guerre, sans avoir averti d’Aulon que son conseil lui avait dit ce qu’il fallait faire, ce qui suppose que dans toutes ses opérations de guerre la Pucelle affirma avoir joui de l’intervention surnaturelle. Que l’on relise cette assertion de d’Aulon : si l’on s’efforce de la comprendre autrement, c’est à cause de l’étonnement produit par son sens obvie, tant ont été fréquentes les répétitions des historiens sur le silence des voix de Jeanne (le silence de ce que d’Aulon appelle son conseil) pendant les évènements qui tournèrent à ce que l’histoire a enregistré comme des échecs et particulièrement pendant les épisodes militaires des bords de l’Oise. Jeanne était constamment conseillée, c’est son mot : s’il y fallait une preuve de plus on la trouverait dans son propos à d’Aulon, que de ses trois conseillers l’un estoit toujours résidamment avec elle.

238Pour qui réfléchit à la réticence de Jeanne, le propos est synonyme de révélation permanente par un conseiller résidant avec elle. Le lecteur peut se reporter à l’aride démonstration essayée dans ce livre afin d’expliquer le propos énigmatique tenu par Jeanne à d’Aulon. Si l’on s’y fie, Jeanne se disait constamment inspirée, quelle que fut l’opération de guerre à entreprendre par elle. Cette inspiration émanait-elle d’un seul de ses conseillers célestes ? ou émanait-elle de la délibération de ses trois conseillers, suivant les propres termes rapportés par d’Aulon ? Jeanne n’en rendait de compte à personne ; elle ne perdait pas de temps à distinguer. Ses ordres d’attaque étaient clairs, nets, formels. Jeanne y joignait d’éloquentes exhortations à obéir aux ordres d’en haut qu’elle interprétait. Et c’était tout. Jeanne ne contait pas à ses lieutenants le détail des délibérations tenues par son conseil, des opinions 239diverses soutenues par le premier conseiller, des observations pertinentes émises par le second conseiller, des conclusions et des dispositions proposées par le troisième conseiller. Jeanne se bornait à faire savoir à ses lieutenants le dispositif de l’arrêt ; c’est tout juste si elle révéla à d’Aulon le nombre et la qualité des gens qui composaient ce conseil secret, invisible à tous les yeux, sinon à l’œil intérieur de Jeanne ! Et quand le jeune d’Aulon pria la Pucelle de lui monstrer une fois iceluy conseil, il lui fut alertement remontré que de dignité et de vertu il avait trop peu pour que ses yeux pussent iceluy voir ! Si bien que d’Aulon se désista de plus avant luy en parler. Si tel fut le propos de Jeanne à son écuyer, juge un peu, ami lecteur, de ce que la Pucelle confiait aux autres ! Pour notre compte, nous interprétons les dires de d’Aulon sur le conseil de Jeanne comme un argument solide en faveur des manifestations surnaturelles 240de Jeanne pendant toute la durée de la campagne de l’Oise, et en particulier, pendant les préliminaires du combat de Compiègne. Le silence même de d’Aulon sur les évènements de mai 1430 nous est argument sur ce point. En effet, d’Aulon est muet sur ces faits de guerre : d’Aulon ne dépose pas.

Dans le fait de sa guerre au printemps de l’an mil quatre cent trente et un, en l’Isle de France et la Picardie, cessa la Pucelle de s’autoriser de son conseil qu’elle avait mis en avant jusques là.

D’Aulon ne dit point cela, or il ne faudrait rien moins qu’une assertion parfaitement précise pour effacer des évènements de Compiègne l’intervention constante de ce conseil dont Jeanne s’autorisait quant avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre ; c’est-à-dire quand elle avait à prescrire un assaut, à ordonner une marche de nuit, à préparer une embuscade, une sortie, bref une quelconque des opérations de 241guerre, tout simplement un fait de guerre.

C’est à dessein que sont reproduits ici les termes de d’Aulon : son conseil, afin de caractériser l’intervention surnaturelle revendiquée par Jeanne pour le fait de la guerre. Les voix de Jeanne doivent-elles être confondues avec ce conseil ? Nous ne considérons pas que cela soit absolument évident, car toutes les révélations de Jeanne ne concernaient pas le fait de sa guerre. Plusieurs de ces révélations avaient une portée beaucoup plus haute. Comme d’Aulon a eu soin de préciser, il est sage de préciser après lui ; il est prudent de ne pas confondre ; il est loisible de prêter aux voix de Jeanne une signification différente, un sens de prédiction ou de révélation d’évènements à venir ou d’évènements actuels, dont la connaissance n’est pas proprement le fait d’une délibération semblable à la discussion d’un plan de bataille par trois conseillers. Encore 242un coup ! que le lecteur nous pardonne d’être mené à travers une analyse aussi singulière. Les préliminaires de la sortie de Compiègne méritent d’être expliqués. Si l’on parvient à mettre d’accord les déclarations en apparence contradictoires de Jeanne dans son procès et de Chastellain dans sa relation du siège de Compiègne ; si l’on établit plus exactement que cela n’a été obtenu par les précédents historiens la véritable physionomie de la Pucelle dans ces mémorables actions de guerre, les efforts du lecteur n’auront pas été tout à fait vains. Certes, il eut été plus agréable de trouver in extenso dans la déposition de d’Aulon une vingtaine de lignes sur ces évènements trop obscurs. Mais ces lignes font défaut, il n’est plus permis d’interroger d’Aulon ; le seul moyen qui reste de deviner la vérité est l’ingrate méthode à laquelle le lecteur vient d’être livré.

243Il est un personnage qui aurait été en mesure de donner, s’il l’eut voulu, des détails précis sur les préliminaires des combats de Compiègne : c’est Jehan Pasquerel, frère augustin, chapelain de Jeanne, ayant accompagné la Pucelle dans ses diverses étapes, ayant été fait prisonnier avec Jeanne à Compiègne. Frère Pasquerel a laissé une assez longue déposition où il raconte ses impressions sur Jeanne : cette déposition fut reçue le vendredi, lendemain de l’Ascension, quatre mai de l’an quatorze cent cinquante-six. Cette déposition n’a rien de spontané ; elle est divisée en réponses se rapportant aux articles spécifiés par le programme de la réhabilitation. Quand Pasquerel cesse de répondre aux articles, on n’est pas bien sûr s’il ne satisfait pas à des questions subsidiaires introduites par les seigneurs commissaires à la réhabilitation, savoir l’archevêque de Reims, l’évêque de 244Paris et frère Jehan Bréhal, inquisiteur du royaume de France. Pour donner une idée de cette curieuse déposition et des matières qui y sont traitées, en voici les dispositions les plus générales : elles succèdent à l’histoire de Jeanne jusqu’au sacre de Reims. Il semble qu’à partir du sacre de Reims, Pasquerel ne sache plus rien de mémorable, malgré qu’il ait accompagné la Pucelle pendant les dix mois suivants, à Paris, à Saint-Pierre, à La Charité, à Compiègne, enfin dans les premiers temps de sa captivité. Il semble d’après la déposition de Pasquerel que tout cela ait été sans sérieuse importance.

Plusieurs fois Jehanne dit que de son fait estoit certaine mission et comme luy estoit dit : Jamais telles actions furent vues comme de votre fait ! en aucun livre est lu de tels actes ! Jehanne respondit Mon Seigneur possède ung livre en lequel aucun clerc ne lit, si parfait soit-il en cléricature.

Cette assertion suit 245immédiatement les paroles consacrées par Pasquerel au sacre de Charles VII à Reims. Autre affirmation :

Chaque fois que Jehanne chevauchoit la campagne ou approchoit des places fortes, toujours reposoit à part avec femmes et vit le déposant icelle Jehanne plusieurs fois la nuit se mettre à genoux, priant Dieu pour la prospérité du roy et pour l’accomplissement de la lieutenance à elle confiée par Dieu.

Troisième assertion générale :

À l’armée et en campagne, quant ne se rencontroient pas vivres nécessaires, Jehanne ne consentoit jamais à manger vivres soustraits. Et croit fermement le déposant que Jehanne estoit envoyée par Dieu, parceque elle géroit bonnes œuvres et estoit pleine de toutes vertus, si des pauvres soldats, même du party des Anglois avoit icelle Jehanne grand pitié parceque quant voyoit iceux en danger de mort ou blessés, les faisoit confesser. Craignoit encore beaucoup 246Dieu parce que pour rien au monde eut voulu faire quelque chose qui auroit déplu à Dieu, si ayant esté blessée à l’espaule d’un trait de baliste tellement que le trait ressortoit de l’austre costé, des gens voulurent charmer icelle promettant devoir estre guérie, incontinent. Jehanne respondit que estoit péché et que préféreroit mourir qu’offenser nostre Seigneur par telles incantations.

Quatrième affirmation de Jehan Pasquerel.

S’estonne bien que tant de ecclésiastiques comme estoient ceulx qui la mirent à mort en la ville de Rouen aient osé commettre tel attentat contre Jehanne et faire mourir si pauvre et si simple chrestienne cruellement et sans cause — savoir qui fut suffisante pour la mort — tandis que pouvoient la garder ès prisons ou ailleurs, sans qu’elle pust leur causer désagrément ; et, surtout parceque estoient ses ennemis acharnés, luy semble-t-il qu’assumèrent injustement sa condamnation.

Ces 247dernières observations de Pasquerel sont fort sensées : leur tort est d’avoir été dites vingt-cinq ans après la bataille. Pasquerel, chapelain de Jeanne, fait prisonnier avec elle à Compiègne avait pour devoir de ne pas abandonner sa pénitente. Ce devoir, il ne reste aucune trace que Pasquerel l’ait accompli ou ait tenté de l’accomplir. Sa déposition est muette sur cette intéressante particularité. Les enquêteurs du procès de réhabilitation paraissent ne pas avoir songé à poser pareille question à frère Pasquerel. Cette fois encore, le silence de Pasquerel est cent fois plus éloquent que ses phrases. Hélas ! Hélas ! on est tenté de répéter cette piteuse exclamation, quand on revoit l’antithèse sinistre de ces formelles déclarations des témoins de l’enquête de réhabilitation avec le silence profond que gardèrent au bon moment, au moment qui précéda le bûcher, ces amis trop platoniques de la Pucelle, amis… jusqu’à la 248mauvaise fortune. Pasquerel fut un important personnage tant que Jeanne accomplit ses opérations de guerre. Une fois le prestige de Jeanne envolé, une fois le profit évanoui, on n’entend plus parler de frère Pasquerel, sinon vingt-cinq ans après, lorsqu’il s’agit de rappeler le rôle important accompli aux côtés de la libératrice de la France ! Piteux dévouement que celui de frère Pasquerel ! Et si c’est au nom du chapelain de l’héroïne que viennent s’accoler ces réflexions, c’est qu’il semble qu’à la pauvre Pucelle prisonnière et sans appui, frère Pasquerel eut dû sacrifier quelque chose pour assister celle qu’il paraît considérer dans sa déposition comme une sainte et brave fille, pleine de vertus, inspirée de Dieu ! Un chapelain qui abandonne pareille cliente dans une aussi cruelle extrémité, comprend-il la gravité de l’abandon ? Si on se tenait au texte tout sec de la déposition de Pasquerel, on serait tenté d’en douter ; 249 pas la plus légère expression ne fait allusion à cet abandon. C’est que les idées, les préjugés, les intérêts des enquêteurs étaient fort loin de songer à la lâcheté et à l’inconvenance de semblable conduite. En agissant comme il avait fait, en cessant de lier son existence au sort de Jeanne après la sortie de Compiègne, Pasquerel avait suivi le mot d’ordre. Il est loisible de critiquer Pasquerel pour son attitude indifférente, pour son défaut d’affection vis-à-vis de la Pucelle incarcérée, interrogée, brûlée à Rouen ; mais plus haut que Pasquerel, quelles critiques méritent Charles VII, La Trémouille, Regnault de Chartres qui ne paraissent pas avoir remué le petit doigt pour sauver Jeanne ou seulement pour consoler l’infortunée Pucelle violentée par les ennemis du roi ? Ce qui permet à tous les coupables de s’en tirer à bon compte, c’est leur unanimité dans l’abandon de la libératrice. Ils sont tant ! ils 250sont si fort pénétrés de la légitimité de cet abandon que l’histoire hésite à condamner en bloc pareille fournée d’ingrats et d’inconscients ! Et puis ils ont encore pour complices ou pour complaisants les juges du procès de réhabilitation oubliant de parler à Pasquerel de ce mince détail, comme ils oublient d’ouvrir les archives de la chancellerie pour y découvrir ce qu’ils auraient eu cure de chercher s’ils avaient eu la même soif de vérité que le lecteur d’aujourd’hui ! L’étonnement de Pasquerel que manifeste la quatrième assertion reproduite plus haut est tant soit peu naïf : il est trop naïf en ce sens que sitôt Jeanne tombée aux mains des Bourguignons, le soir de la sortie de Compiègne, son cas était des plus clairs. Frère Pasquerel ne put faire autrement que de le voir, car la chose était absolument manifeste.

Jeanne fut prise à Compiègne l’avant-veille de l’Ascension, le 23 mai : le lendemain 251de l’Ascension, le 26 mai, le vicaire général de l’Inquisition à Paris réclame la Pucelle comme lui appartenant. Voici sa requête :

À très haut et très puissant prince Philippe duc de Bourgogne comte de Flandre, d’Artois, de Bourgogne et de Namur et à tous autres à qui il appartiendra, frère Martin, maistre en théologie et général vicaire de l’Inquisition de la foy au royaume de france, salut en Jhésus Christ nostre vray Sauveur. Comme tous loyaux princes chrestiens et tous autres vrais catholiques soient tenus extirper tous erreurs venans contre la foy, et les escandes qui s’ensuivent au simple peuple chrétien ; et de présent soit voix et commune renommée que par certaine femme nommée Jehanne que les adversaires de ce royaume appellent la Pucelle aient esté à l’occasion d’icelle en plusieurs cités, bonnes villes, et autres lieux de ce royaume, semés, 252dogmatisés, publiés et fais publier et dogmatiser plusieurs et divers erreurs et encore font présent, dont s’en sont ensuivis et s’ensuivent plusieurs grans lésions et escandes contre l’honneur divin et nostre sainte foy, à la perdition des âmes de plusieurs simples chrestiens ; lesquelles choses ne se peuvent ne doivent dissimuler, ne passer sans bonne et convenable réparation ; et il soit ainsi que, la mercy Dieu, la dicte Jehanne soit de présent en vostre puissance et subjection ou de vos nobles et loyaux vassaux. Pour ces causes nous supplions de bonne affection à vous, très puissant prince et prions vos dits nobles vassaux que ladicte Jehanne par vous ou iceux nous soit envoyée sûrement par deça et briefment, et avons espérance que ainsi le ferez comme vrais protecteurs de la foy et défendeurs de l’honneur de Dieu, et à ce que aucunement on ne fasse empêchement 253ment ou délay sur ce que Dieu ne veuille. Nous en usant des droits de nostre office de l’autorité à nous commise du Saint Siège de Rome requérons instamment et enjoignons en faveur de la foy catholique, et sur les peines de droit aux dessusdicts, et à toutes personnes catholiques de quelque estat, condition, prééminence ou autorité qu’ils soient que le plutôt que sûrement et convenablement faire se pourra ils et chacun d’eux envoient et amènent toute prisonnière par devers nous, ladicte Jehanne, soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentans hérésie, pour ester à bon droit par devant nous contre le procureur de la sainte Inquisition ; respondre et procéder comme devra au bon conseil faveur et aide des bons docteurs et maistres de l’Université de Paris, et autres notables conseillers estans par deçà. Donné à Paris sous nostre scel de l’office 254de la sainte Inquisition, l’an mil quatre cent trente, le vingt-sixième jour de may.

Cette requête partie de Paris dans les trois jours de la prise de Jeanne à Compiègne, soit dans les vingt-quatre heures de la nouvelle de sa prise à Paris, peint plus au naturel que de beaux discours la passion violente du vicaire général de l’Inquisition contre la Pucelle. Ce qui devait paralyser les effets de cette requête c’était la question d’argent. Le vicaire général de l’Inquisition n’offrait pas de rançon au duc de Bourgogne en échange de la Pucelle. Pas d’argent, pas de Pucelle ! La prisonnière de Compiègne valait en effet très cher ; ni Jehan de Luxembourg, ni le bâtard de Wandomme ne songeaient à faire un pareil cadeau au vicaire général de l’Inquisition. À cet égard, la haine de Cauchon fut beaucoup plus ingénieuse que la fureur du vicaire général de l’Inquisition. Voici la 255requête de Cauchon ; elle devait être accueillie après quatre mois de négociations.

Requiert l’évesque de Beauvais à monseigneur le duc de Bourgogne et à monseigneur Jehan de Luxembourg et au bastard de Wandomme de par le roy nostre sire et de par lui comme évesque de Beauvais, que celle femme que l’on nomme communément Jehanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au Roy pour la délivrer à l’Église, pour lui faire son procès, parce qu’elle est soupçonnée et diffamée d’avoir commis plusieurs crimes comme sortilèges, idolâtries, invocations d’Ennemi et autres plusieurs cas touchans nostre foy et contre icelle. Et combien qu’elle ne doive point estre de prise de guerre, comme il semble considéré ce que dit est ; néanmoins pour la rémunération de ceulx qui l’ont prise et détenue, le Roy veult libéralement leur bailler jusques à la somme 256de six mille francs, et pour ledit bastart qui l’a prise, lui donner et lui assigner rente pour soustenir son estat jusques à deux ou trois cens livres. Item et ledit évesque requiert de par lui aux dessus dicts et à chacun d’eux, comme icelle femme ait esté prise en son diocèse et sous sa juridiction spirituelle, qu’elle lui soit rendue pour lui faire son procès comme il appartient. À quoy, il est tout prêt d’entendre par l’assistance de l’inquisiteur de la foy ; si besoin est par l’assistance de docteurs en théologie et en décret, et autres notables personnes expers en fait de juridiction ainsi que la matière requiert, afin qu’il soit mûrement, saintement et dument fait, à l’exaltation de la foy et à l’instruction de plusieurs qui ont esté en ceste matière déçus et abusés à l’occasion d’icelle femme.

Si on compare cette requête de Cauchon à la lettre précédemment rapportée du vicaire général de l’Inquisition pour le royaume de France, on y trouve pareille haine, 257pareille férocité contre Jeanne : mais dans la requête de Cauchon, la bête féroce offre de payer sa proie, quitte à la partager avec l’inquisiteur de la foy. Bien plus, la bête féroce réclame la Pucelle comme devant lui être baillée de force :

Item. Et en la parfin, si par la manière avant dicte, ne veuillent ou soient aucuns d’eux estre contents ou obtempérer en ce que dessus est dict : combien que la prise d’icelle femme ne soit pareille à la prise de Roy, princes et autres gens de grand état, (lesquels toutesfois si pris estoient ou aucun de tel état, fust Roy, le Daulphin, ou autres princes, le Roy le pourroit avoir si il vouloit, en baillant au preneur dix mille francs, selon le droit, usaige et coutume de France), ledit evesque somme et requiert les dessus dicts au nom comme dessus, que ladite Pucelle lui soit délivrée en baillant sûreté de ladite somme de dix mille francs pour toutes choses quelconques. Et ledit évesque de 258par lui, selon la forme et peines de droit ce requiert à luy estre baillée et délivrée comme dessus.

La prétention juridique de Cauchon est une des plus amusantes imaginations qui aient pu être conçues par un légiste pour obtenir la Pucelle. Le plus singulier, c’est que cette prétention de Cauchon fut couronnée de succès ; non qu’elle ait été prise au sérieux : ni le duc de Bourgogne ni Jehan de Luxembourg ne furent dupes de la cocasserie de l’assimilation élaborée par Cauchon entre une jeune fille soupçonnée de sortilèges et un Roy, Daulphin, ou autre prince ! Mais il plut à Jehan de Luxembourg d’en paraître la dupe, afin d’empocher les dix mille francs que lui valait cette apparence de procédure lui ravissant Jeanne ! Ah ! si le roy Charles VII avait offert à Jehan de Luxembourg, seulement onze ou douze mille francs pour ravoir Jeanne ! comme la jurisprudence invoquée par Cauchon aurait été caduque ! comme elle aurait été 259renvoyée aux vieilles lunes, avec le droit usaige et coutume de France solennellement mis en avant par l’évêque de Beauvais ! Quatre mois s’écoulèrent sans que Charles VII eut surenchéri sur les dix mille francs de Cauchon représentant le roy d’Angleterre. Jehan de Luxembourg fut fort aise d’encaisser les dix mille francs, tout en ayant l’air marri de livrer la Pucelle sans qu’il y eut de son fait autre chose qu’un marché fondé sur le droit usaige et coutume de France ! sans qu’il fût en son pouvoir de s’y dérober ! Il est probable que le roy Charles VII, qui n’offrit pas un écu pour racheter Jeanne, ne fut pas trop mécontent de l’argument triomphalement invoqué par Cauchon pour obtenir Jeanne au prix de dix mille francs. Toutes les hypocrisies furent satisfaites : l’avarice de Jean de Luxembourg était largement payée ; la mollesse de Philippe le Bon qui, à l’instar de Pilate, se lavait les mains de ce que faisait 260son vassal Jehan de Luxembourg ! l’insouciance de Charles VII qui, aussi à l’instar de Pilate, laissait faire sans intervenir ! enfin la sanguinaire cruauté de Cauchon et des bêtes féroces de l’Université de Paris qui brûlaient d’assouvir sur la Pucelle les haines accumulées dans leurs âmes par le magnifique élan national suscité par Jeanne ! Cette complicité des appétits et des passions déchaînés autour de la proie obtenue à Compiègne — le lecteur a vu dans quelles circonstances — est pour atténuer l’ingratitude de frère Pasquerel oubliant la bienveillante protection dont la Pucelle l’avait honoré. Frère Pasquerel tira son épingle du jeu après l’accident de Compiègne, trop heureux sans doute que son caractère ecclésiastique l’eut préservé de l’avidité des gens de guerre ! Aussi lui accorde-t-on sans marchander les circonstances atténuantes pour l’abandon où il laissa la Pucelle ; mais voir dans frère Pasquerel 261un héros, un apôtre, un modèle de vertus cléricales : Non ! Pasquerel ne fut rien de cela ! il y eut de sa part verbiage un tantinet ridicule à rappeler ses relations personnelles avec la libératrice de la France quand elle était heureuse ; discrétion outrée sur la rupture de ces relations au moment où la prisonnière de Compiègne avait besoin d’être protégée par l’ecclésiastique qui l’avait accompagnée partout dans ses campagnes devenues autant de crimes ! Ce fut seulement vingt-cinq ans plus tard, au procès de réhabilitation que Pasquerel vint défendre la Pucelle. Il fit bien : mais il eut mieux fait, mille fois mieux fait de la défendre quand sa vie, beaucoup plus que sa mémoire, avait besoin d’être protégée ! Pasquerel aurait couru risque de la vie en s’obstinant à défendre la Pucelle condamnée d’avance par l’Université de Paris ! Cela est clair ; mais il est des missions qui engagent le prêtre qui les 262accepte. L’histoire demande compte à Pasquerel de la manière dont il a rempli la sienne. Il s’agit en effet d’un ecclésiastique, en apparence enthousiaste du rôle de la Pucelle, convaincu de sa sainteté ! Frère Pasquerel avait qualité pour se porter garant de la sainteté des œuvres de la Pucelle ; l’histoire est en droit d’être sévère sur les raisons qui empêchèrent le chapelain de Jeanne de remplir ce devoir sinon écrit dans les lois et les règlements, du moins gravé dans la conscience du prêtre. Pasquerel ne fut pas de taille à ce rôle ; on peut lui appliquer à rebours la parole fameuse de la Pucelle à propos de son glorieux étendard. Pasquerel sut être à l’honneur avec Jeanne, il ne sut pas être à la peine ! Non sans doute qu’il y ait eu crime à cela ! il y eut simplement humaine faiblesse ; l’histoire est souvent plus sévère à une faiblesse qu’à un crime. Quant à douter du danger 263couru par Jeanne, Pasquerel pouvait-il se faire ombre d’illusion ? Cela est difficile. La lettre précitée du vicaire général de l’Inquisition pour le royaume de France, la requête sus-mentionnée de Cauchon furent connues de lui, comme de Jeanne, comme de d’Aulon, comme des divers prisonniers du 23 mai. Quant à la manière dont l’évêque Cauchon présenta sa requête pour que Jeanne lui fut remise, Pasquerel ne put l’ignorer.

L’an du Seigneur mil quatre cent trente, le quatorzième jour de juin en la bastille du très illustre prince Monseigneur le duc de Bourgogne, élevée en son ost près de Compiègne, en présence de nobles personnages, messeigneurs Nicolas -de Mailly, bailli de Vermandois, et Jehan de Pressy, capitaines, et de nombre d’autres nobles témoins qui y assistaient en foule, fut présentée par révérend père en Christ monseigneur l’évesque et comte de Beauvais 264au susdict prénommé monseigneur le duc de Bourgogne, une cédule sur papier contenant mot pour mot les cinq articles susénoncés ; laquelle cédule monseigneur le duc remit en mains propres à noble personnage Nicole Raulin, capitaine, son chancelier là présent et lui ordonna de la remettre en mains propres à noble et puissant seigneur Jehan de Luxembourg capitaine, seigneur de Beaurevoir : ensuite fut ladicte cédule en mains propres remise par ledict chancelier audict seigneur Jehan de Luxembourg survenant alors, lequel lut complétement ladite cédule, ainsi qu’il m’a semblé.

Le procès-verbal de remise de la requête fut attesté par le notaire apostolique maistre Triquellot dont l’évêque Cauchon s’était fait accompagner pour prendre acte de la démarche solennelle faite par lui en la bastille de Philippe le Bon. Cela montre que Cauchon n’avait rien ménagé pour enlever de 265haute lutte la proie qu’il convoitait. Nous avons indiqué plus haut les raisons qui empêchèrent ce beau feu de se communiquer à Philippe le Bon et à Jehan de Luxembourg. Ce dernier espéra longtemps obtenir un enchérisseur sur sa prise ; ce fut après quatre mois d’attente inutile qu’il livra sa marchandise humaine au seul acquéreur qui se fut présenté. Tel est exactement le sens des évènements au milieu desquels se débattit le sort de la Pucelle après le 23 mai 1430.

Les deux documents qui ont été produits : lettre du vicaire général de l’Inquisition pour le royaume de France, requête portée par Cauchon en personne au milieu de l’ost bourguignon, dans la propre redoute élevée par Philippe le Bon contre Compiègne, montrent à l’évidence que la haine contre Jeanne ne chômait pas. Avec quelle avidité furent recueillis dès cette époque les propos 266irréfléchis où les soldats qui avaient combattu sous les ordres de Jeanne rapportaient plus ou moins exactement ses discours ! ce que Jeanne avait dit pour les encourager dans les combats passés ! comment la Pucelle relevait le moral des siens ! On sait quel champ se donne la loquacité gauloise quand un coup de théâtre bouleverse l’imagination de nos compatriotes. Cauchon, le vicaire général de l’Inquisition, les ecclésiastiques de l’Université de Paris n’eurent qu’à se baisser pour ramasser dans les propos des compagnons de Jeanne, dans les lettres écrites par les auditeurs ou prétendus auditeurs de pareils propos, les éléments qui démontraient surabondamment l’argument qui sera opposé à Jeanne.

Jeanne affirmoit avant la sortie de Compiègne avoir révélation de prendre le duc de Bourgogne et de vaincre son armée. Cela n’a pas eu lieu ! donc Jeanne a eu révélation de l’ennemy !

Ou encore 267cette variante comme conclusion :

… Donc Jeanne feignoit avoir révélation qu’elle n’avoit pas !

De ces deux conclusions, la première ne tient pas debout : cela se sent ; la seconde est spécieuse ; cependant il importe de la renverser, car supposer que Jeanne ait dit avoir révélation de prendre le duc de Bourgogne, sans qu’elle ait eu cette révélation, cela sonne mal. La vérité, il faut la chercher dans l’examen des habitudes oratoires de Jeanne et dans la solution de ce problème : Est-il possible que Jeanne ait encouragé ses compagnons à combattre, que Jeanne leur ait promis de prendre le duc de Bourgogne, que Jeanne se soit autorisée dans le même moment de la protection de sainte Katherine ? Oui, sans doute, cela est assez dans les habitudes de Jeanne. Cet encouragement dénaturé par des gens d’armes ayant confondu là portée des divers dires de Jeanne, ayant répété avec une extension exagérée les 268stimulants patriotiques de Jeanne comme autant de promesses émanant de sainte Catherine, a-t-il pu prendre la forme adoptée par Chastellain dans sa relation ? Oui sans doute, cela est dans les choses admissibles. Bref, le cas se réduit à savoir si les propos de Jeanne avaient le caractère d’une prédiction formelle, au sens prophétique du mot, non d’une incitation destinée à enlever et à soutenir le moral des Français. De la part d’un autre chef de guerre, pareille réflexion serait sans raison d’être. Avec Jeanne, au contraire, à qui la prophétie du salut d’Orléans, la prédiction formelle du sacre de Reims avaient tenu lieu d’apprentissage pour commander les armées, la distinction n’est pas un simple jeu d’esprit. Que César ou Napoléon aient promis à leurs lieutenants de vaincre l’ennemi près d’un bourg d’Espagne ou au bord d’un ruisseau de l’Italie, il n’y a pas de danger 269que le propos soit pris pour une prédiction, au sens surnaturel du terme. De la part de Jeanne, il en est autrement. Chez la Pucelle, tout peut paraître prophétie, toute promesse peut sembler surnaturelle à l’imagination du Français qui l’écoute. D’ailleurs, le texte de d’Aulon confirme l’impression que pouvaient ressentir ses lieutenants et ses soldats.

Quant la Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à, il qui parle que son conseil lui avoit dit ce qu’elle devoit faire.

Avec pareille habitude chez Jeanne, comment s’ébahir si ses lieutenants ont été avisés avant la sortie de Compiègne que son conseil lui avoit dit ce qu’elle devoit faire ? Comment s’étonner si ses lieutenants, si d’Aulon lui-même, si le chapelain Pasquerel, si Pothon le Bourguignon, si le frère même de Jeanne, faits prisonniers à Compiègne, accréditèrent que 270Jeanne avait fait la sortie par avis de son conseil ? De là à répéter que c’était par révélation de sainte Catherine, il y a moins que l’épaisseur d’un cheveu, car que signifie l’expression son conseil ? elle n’est définie par aucun dictionnaire. Dans la triple définition que Jeanne donne de ce conseil, il est malaisé de se reconnaître. Dans ce livre nous avons conclu de bonne foi à sainte Catherine pour la seconde personne de la mystérieuse trinité substituée par Jeanne à l’expression : son conseil. Faut-il s’étonner si des soldats faisaient d’eux-mêmes cette substitution ; car sainte Catherine, cela permet de s’entendre quand on cause, tandis que l’expression banale : son conseil, cela est équivoque dans la conversation, cela exige des guillemets, ou une intonation, ou un geste que l’on est fort empêché de se procurer au moment voulu. Par conséquent il ne faut pas s’étonner 271si le texte de d’Aulon autorise à expliquer la relation adoptée par Chastellain, sans doute d’après les propos des soldats de la troupe de Jeanne faits prisonniers par les Bourguignons. Le texte de d’Aulon est le pont qui permet de franchir la grave difficulté provoquée par la relation impartiale et sincère de Chastellain.

L’identification du conseil de Jeanne avec sainte Catherine est-elle légitime ? Non ! certes, elle est excusable de la part de gens qui ne peuvent converser sur des symboles algébriques, mais elle n’est pas juste. Les trois équations que Jeanne dictait à d’Aulon pour apaiser sa curiosité peuvent s’expliquer sans que sainte Catherine y joue un rôle, car dire d’un conseil qu’il alloit et venoit souventesfoy vers elle et la visitoit, cela ne nomme pas explicitement sainte Catherine : c’est par un artifice de logique que 272nous nous sommes arrogé le droit de tenter cette identification avec sainte Catherine : encore est-on libre de récuser cette interprétation et de ne pas mettre sainte Catherine dans l’affaire. Somme toute, après avoir pesé les divers textes que nous a légués l’histoire de Jeanne Darc on peut conclure que faute par d’Aulon, faute par Pasquerel d’avoir conté ce qui advint à Compiègne, faute que les enquêteurs pour la réhabilitation aient interrogé sur cette particularité les témoins très nombreux de cette sortie qui survivaient à Compiègne comme il en survivait à Orléans de l’époque du siège d’Orléans, à Rouen de l’époque du procès de Rouen, à Domremy de l’époque de l’enfance de Jeanne, le doute planera très épais sur les propos précis tenus par Jeanne en cette circonstance. Ces propos mettaient-ils en jeu nommément sainte Catherine, ainsi que l’a écrit Chastellain ? Cela n’est pas 273certain, tout au moins en ce qui touche la capture du duc de Bourgogne dans cette sortie. Un propos relatif à la capture de ce prince a pu être tenu par Jeanne sous la forme hypothétique, ou même de façon plus ou moins affirmative comme d’un gain que procurerait la victoire : ici même analysant les opérations de Jeanne soit vers Pont-l’Évesque, soit vers la place de Soissons, l’occasion s’est présentée d’indiquer la capture du duc de Bourgogne comme une des éventualités qui auraient résulté du succès de coups de main fort heureusement et fort adroitement combinés par la Pucelle. Les opérations de Pont-l’Évesque, de Soissons, de Margny entreprises par Jeanne avec autant d’audace que de vigueur, pouvaient comporter des résultats décisifs. L’exposé de ces résultats par Jeanne, sous la forme de boutade affirmative qui lui était familière quand elle tenait au soldat le langage dont 274les entraîneurs d’hommes ont le secret, a pu devenir facilement dans la bouche des soldats désillusionnés le langage enregistré par Chastellain dans son histoire du duc de Bourgogne.

Nous avons tenté d’expliquer les chroniques de Saint-Remy et de Chastellain pour ce qui touche la révélation attribuée à Jeanne, avant la sortie de Compiègne, par ces deux historiens. Si l’on veut un exemple afin de se rendre compte de la légitimité de la déduction qui vient d’être essayée, on peut le choisir dans un interrogatoire de Jeanne relatif à l’évènement de La Charité. Le cas est analogue à celui de Compiègne : il y a eu échec, il y a eu tout au moins ce que les contemporains appellent ainsi, sans raisonner sur la cause. Nous avons constaté ce que d’Aulon a affirmé expressément de l’intervention du conseil de Jeanne relativement à La Charité. 275Voilà en face de l’assertion de d’Aulon le procès-verbal de la séance du samedi trois mars 1431, séance publique où Jeanne comparaissait en présence de l’abbé de Fécamp, du prieur de Longueville, de Jehan de Chastillon, de trente-cinq docteurs ou chanoines de Rouen. Réponse de Jeanne à la trente-neuvième question d’après la version française de la séance :

Interroguée qu’elle fist sur les fossés de La Charité : respond qu’elle y fist faire un long assaut et dit qu’elle n’y jeta ou fit jeter eau par manière de aspersion.

Cette allusion de Jeanne à une circonstance non spécifiée expressément dans la question mentionnée au procès-verbal prouve combien étaient minutieux les renseignements accumulés par l’enquête préliminaire de Cauchon. L’épisode de La Charité était plus ancien, moins fécond en conséquences que l’évènement de Compiègne.

Interroguée 276pour quoy elle n’y entra, puisqu’elle avoit commandement de Dieu : respond : Qui vous a dit que je avois commandement d’y entrer ?

La réplique de la Pucelle sous forme d’une question à ses juges ne provoqua pas d’explications de la part de ces derniers qui restèrent muets sur les ressources que leur avait procurées le dossier d’information préliminaire à ce point de vue ; mais l’interrogatoire se poursuivit ainsi :

Interroguée si elle en eut point conseil de sa voix, respond qu’elle s’en vouloit venir en France ; mais les gens d’armes lui dirent que c’estoit le mieux d’aller devant La Charité premièrement.

Il convient de remarquer que cette réponse qui équivaut presque à une négation, si on ne pèse pas exactement ses termes, doit se concilier avec le propos formel de d’Aulon touchant La Charité :

Certain temps après le retour 277du sacre du roy, fut advisé2 par son conseil estant lors à Mehun-sur-Yèvre qu’il estoit très nécessaire recouvrer la ville de La Charité que tenoient les dits ennemis ; mais qu’il falloit avant prendre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier que pareillement tenoient iceux ennemis.

Il est bon de noter cette intervention dans la réponse de Jeanne touchant le dire des gens d’armes auquel elle prétend s’être conformée. C’est un argument généralement adressé par elle à ses juges, lorsqu’il s’agit d’opérations de guerre ayant 278mal réussi. Cet argument est d’ailleurs fréquemment invoqué par elle au point de vue de sa défense. Le procès-verbal d’interrogatoire du treize mars en offre trois répétitions aux vingt-huitième, vingt-neuvième et trentième questions.

Interroguée si quant elle alla devant Paris, si elle l’eût par révélation de ses voix d’y aller : respond que non ; mais à la requête des gentilz hommes qui vouloient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes ; et avoit bien intention d’aller outre et passer les fossés.

Ainsi, pour cet épisode de Paris, Jeanne répond n’avoir pas eu révélations de ses voix d’y aller. C’est clair. Cela empêche-t-il que pour l’exécution de l’assaut de Paris Jeanne ait dit à d’Aulon que son conseil luy avoit dit ce qu’elle devoit faire ? Non ! évidemment ; il faut donc distinguer entre l’initiative de l’opération appartenant aux gentilshommes et les détails de son exécution révélés à 279Jeanne par son conseil. C’est une distinction de psychologue assez malaisée à faire saisir au commun des lecteurs. D’ailleurs l’attaque de Paris fut-elle exécutée par Jeanne à la requête des gentilshommes ? Faut-il prendre à la lettre la réponse du prisonnier à ses juges ? Non ! il a été esquissé plus haut quelques traits de la sincérité du prisonnier : cette sincérité spéciale, sur laquelle les fers et le bûcher exercent une dépression évidente, peut invoquer des excuses sans être indigne du héros dont le corps est aux mains de vils persécuteurs. Si l’on comprend bien la fin de la réponse de Jeanne à la question touchant l’assaut de Paris : et avoit bien intention d’aller outre et passer les fossés, on y trouve une antithèse formelle entre le procédé d’exécution suggéré à Jeanne par son conseil touchant cette escarmouche et cette vaillance d’armes requise par les gentilshommes, 280et la légèreté de l’initiative avec laquelle les gentilshommes en avaient été les auteurs. L’antithèse est significative en dépit du peu de mots où elle est renfermée. C’est l’incident minuscule par lequel prend naissance une entreprise aux conséquences énormes. Il est difficile de réfléchir à la réponse de la Pucelle sans être frappé de l’opposition entre la petite idée qui a présidé à l’opération de Paris et les grandes conséquences qui en sont résultées dans l’intention de la Pucelle. De pareilles antinomies, de semblables distinctions entre les phases pour ainsi dire contradictoires que subit un évènement au point de vue de la réponse à fournir aux juges peuvent jusqu’à un certain point expliquer le grave problème des révélations de Jeanne ou de son conseil, soit à Paris, soit à La Charité, soit à Compiègne. D’ailleurs, au point de vue purement historique, convient-il 281d’admettre que l’attaque de Paris eut lieu à la requête des gentilshommes et non grâce à la valeur infatigable de Jeanne ? J’ai résumé dans la Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg (livraison du 25 janvier 1889) les évènements militaires dont Paris fut le théâtre en septembre 1429 : ce résumé fondé sur l’analyse de documents authentiques apprend que c’est à la requête de Jeanne que le duc d’Alençon partit de Compiègne pour assiéger Paris ; que, la semaine suivante, Charles VII vint au siège sur une nouvelle requête de Jeanne portée au roy par le duc d’Alençon. À quoi bon répéter ici la citation des documents qui manifestent le feu sacré transportant Jeanne à Paris ? Je me borne à remarquer combien ces témoignages sont en apparente contradiction avec l’idée d’une pression morale exercée sur Jeanne par les gentilshommes pour que la Pucelle consentît à attaquer 282Paris. Je le remarque avec le respect profond que mérite une déclaration de la Pucelle, surtout une parole prononcée par elle dans le cachot de Rouen en face de théologiens poursuivant son supplice ; mais je n’écrirais plus l’histoire si le respect qui vise la personne de l’héroïne devait s’attacher aux violences exercées par les juges sur la Pucelle ; or, ces. violences sont la cause de cette réponse où Jeanne déguise son grand rôle d’entraîneur d’hommes. J’ai cédé à la requête des gentilshommes… ! On a beau être un héros, on a beau avoir bravé les flèches des archers aux Tourelles et à la Porte-Saint-Honoré on ne sourit pas aux invitations du bûcher ; on renonce à la glorieuse réputation de chef de guerre, on s’efface derrière la requête de compagnons trop enragés à se battre ! Hélas ! on ne leurre pas la perspicacité de juges armés d’un dossier bourré d’informations ; 283on n’induit pas en erreur la clairvoyance de l’historien qui rend au héros la gloire dont il se dépouille comme d’un trop dangereux insigne ! Jeanne a eu le droit de répondre à sa guise, d’autant qu’avec logique on ne saurait prouver rigoureusement que la requête de certains gentilshommes n’ait pas été d’accord avec l’envie de Jeanne de voir Paris de plus près qu’elle ne l’avait vu jusqu’alors. On peut par conséquent respecter les scrupules des amis de la forme qui seraient désolés qu’une parole de Jeanne prisonnière soit taxée d’inexactitude : nous désirons satisfaire ces scrupules honorables ; c’est la raison de ces longs détours. Remarquons d’ailleurs que M. Henri Wallon, l’historien cher à Pie IX, a conclu avec beaucoup de liberté dans le sens où nous insistons maintenant, lorsqu’il a fait le récit des épisodes interminables de la question du signe baillé au roy.

284Tel est le résultat de notre examen de la réponse de Jeanne touchant l’escarmouche du faubourg Saint-Honoré. Le vingt-neuvième alinéa du procès-verbal de la même séance fournit une réponse pareille touchant l’évènement de La Charité.

Interroguée aussi d’aller devant La Charité si elle eut révélation, respond que non ; mais par la requeste des gens d’armes, ainsi comme autrefois a dit.

Pourquoi insister sur ce trait ? il y a les mêmes observations à formuler que sur le point précédent : inutile de répéter : passons au trentième alinéa du procès-verbal :

Interroguée de Pont-l’Évesque, si elle eut point de révélation : respond que puis ce qu’elle eut révélation à Melun qu’elle seroit prise, elle se rapporta le plus du fait de la guerre à la volonté des capitaines et toutes fois ne leur disoit point qu’elle avoit révélation d’être prise.

Constatons cette fois que 285plutôt de répondre Non à la question posée, Jeanne entreprend une périphrase explicative. Cette périphrase équivaut-elle à une négation ? Oui et non ! Oui ! en ce sens que Jeanne devinant les témoignages qui peuvent être à sa charge sur ce fait souhaite insinuer que ces témoignages sont erronés, vu sa révélation de Melun qui l’aurait détournée de risquer volontiers d’être prise. Non ! parce que Jeanne détruit elle-même la portée de ce dernier argument. Jeanne prend soin d’ajouter — cette addition, elle n’était pas libre de l’éviter ! — qu’elle n’a soufflé mot à personne de sa révélation de Melun, avant que cette révélation se fut réalisée le 23 mai. Si la révélation de Melun produisait sur Jeanne une impression insuffisante pour qu’elle continuât les opérations de guerre que le roy Charles VII la laissait libre de quitter, c’est probablement que cette révélation 286laissait à la Pucelle assez de liberté d’esprit pour faire la guerre sans se rapporter à la volonté des capitaines. La chronique de Perceval ne s’aperçoit pas que Jeanne se soit rapportée à la volonté des capitaines, soit à Lagny contre Franquet, soit à Crespy, quand elle partit de nuit pour Compiègne : tout au contraire ! Monstrelet, dans le récit de la capture de Franquet, montre Jeanne donnant des ordres aux capitaines des diverses places voisines de Lagny, loin de s’en rapporter à leur volonté. Monstrelet dans le récit du combat de Pont-l’Évesque ne découvre rien de pareil à une abdication de sa volonté de la part de la Pucelle : la Pucelle y est le premier des capitaines Français, tout comme dans le récit du combat de Margny. Lefèvre de Saint-Remy a un qualificatif fort remarqué pour apprécier le rôle de Jeanne dans la campagne de l’Oise

Jehanne la Pucelle 287estoit comme chef de la guerre du roy, adversaire pour lors du duc et créoient les adversaires qu’elle mettroit les guerres à fin, car elle disoit qu’il luy estoit révélé par la bouche de Dieu et d’aulcuns saints.

Cette citation de Saint-Remy est comme la paraphrase appliquée à la campagne de l’Oise du propos de d’Aulon sur le conseil que Jeanne disait avoir chaque fois qu’elle exécutait quelque chose du fait de sa guerre. Lefèvre de Saint-Remy ne laisse pas de place à la supposition que Jeanne se rapportât à la volonté de ses capitaines ! Quant à Chastellain, à quoi bon rappeler son superbe portrait de Jeanne avant le combat de Lagny ?

Mallement enflambée sur les Bourguignons et ne queroit toujours qu’à inciter François à bataille contre eux…

Il est difficile de peindre plus vivement l’humeur belliqueuse et la fière initiative d’un général. Pour concilier le dire des quatre chroniqueurs précités avec 288l’assertion de la prisonnière de Rouen, point n’est besoin d’autre raison que la véhémente présomption d’hérésie ou de révélations de l’ennemy suspendue sur la prisonnière et lui défendant de répondre à la bonne franquette.

La réponse de Jeanne interrogée de Pont-l’Évesque si elle eut point de révélation est calquée sur la réponse à la question : interrogée si elle fit celle saillie (de Compiègne) du commandement de ses voix. Cette dernière réponse a déjà été examinée : elle est aussi évasive que la réponse à la question de Pont-l’Évesque et elle ne signifie ni oui ni non, tout comme celle-ci :

respond que en la semaine de Pasques dernièrement passé, elle estant sur les fossés de Melun, luy fut dit par ses voix, c’est assavoir sainte Katherine et sainte Marguerite qu’elle seroit prise avant qu’il fut la saint Jehan et que ainsi falloit qu’il fut fait et qu’elle ne s’ébahist et prit tout en gré 289et que Dieu lui aideroit.

Cette déclaration complétée par le dire relatif à Pont-l’Évesque caractérise le système — s’il est loisible d’user de pareille expression juridique en parlant de la plus innocente créature qui ait été suppliciée ! — par lequel Jeanne essayait de ruser avec l’accusation. Ce système de défense que Jeanne privée d’avocat laisse entrevoir, a plus d’une analogie avec le système qui fut adopté par elle sur le point du signe, longuement exposé dans les pages qui précèdent. La raison pour laquelle le système de Jeanne sur le signe, avec les diverses variations de ce système, avec l’appréciation de ces variations par un écrivain des plus orthodoxes, M. Henri Wallon, a été soigneusement analysé, c’est la lumière que projette l’histoire de ce système sur les multiples ressources de la tactique de Jeanne pendant le procès afin de défendre pied à pied son attitude 290vis-à-vis ses voix et vis-à-vis ses soldats dans la campagne de l’Oise. L’assimilation des deux circonstances ainsi entendue peut-elle être admise comme légitime ? Oui, dans une grande mesure : cette assimilation est poursuivie avec la plus rigoureuse comparaison des détails offerts au lecteur ; ce moyen d’arriver à la certitude, ou tout au moins à une suffisante probabilité est un de ceux que les documents de la cause rendent le plus acceptable. Quelle impression produisit sur les juges le système de Jeanne touchant ces divers épisodes ? Voilà d’abord l’opinion émise au procès de réhabilitation par le chanoine Jehan Beaupère, alors âgé de soixante-dix ans, interrogé le cinq mars quatorze cent cinquante.

Dit que au regard des apparitions dont il est fait mention au procès de ladicte Jehanne, qu’il a eu et a plus grant conjecture que les dictes apparitions estoient plus de cause naturelle et intention 291humaine que de cause sur nature.

Jehan Beaupère ajoute :

Toutesfois de ce principalement se rapporte au procès.

Cette déposition sous serment a un poids qu’il faut apprécier. Cauchon était mort ; les Anglais étaient délogés de Rouen ; c’est entre les mains des officiers de Charles VII que déposait Jehan Beaupère, un des docteurs de l’Université de Paris les plus acharnés contre Jeanne pendant son procès. Que le lecteur pèse ce témoignage ! il serait imprudent d’écrire l’histoire sans en tenir compte comme l’ont fait plusieurs des historiens de la Pucelle. Quant à l’attitude de Jeanne au procès, voilà l’opinion du même Beaupère, toujours à la même date :

Dit que quant à l’innocence d’icelle Jehanne, qu’elle estoit bien subtile de subtilité appartenante à femme, comme lui sembloit.

Le vieux docteur Beaupère n’avait guère de profit à formuler pareille opinion en 1450 : 292les persécuteurs de Jeanne, les Anglais étaient chassés de Rouen ; le roi Charles VII entreprenait l’enquête pour la réhabilitation : en émettant son avis sur la subtilité de la Pucelle, Beaupère paraît avoir eu de graves raisons d’être de bonne foi. Du reste, l’innocent que l’on veut mener au supplice est-il jamais trop subtil ! Ce serait au bon Lafontaine plutôt qu’à l’historien de satisfaire à cette naïve question ! Ce qui justifie absolument la subtilité de Jeanne, c’est que cette subtilité vraie ou prétendue était la réaction toute simple de l’instinct de la pauvre prisonnière contre l’attaque subtile de ses juges.

D’ailleurs l’impression conservée par le chanoine Jehan Beaupère vingt années après le procès était partagée par plusieurs docteurs ayant assisté au procès de Rouen. Lorsque la procédure définitive de réhabilitation fut entamée par le cardinal d’Estouteville, il fut rédigé vingt-sept articles sur lesquels durent 293être interrogés les témoins. Les théologiens qui rédigèrent ces articles y insérèrent les irrégularités qu’ils reprochaient à la procédure de Cauchon. L’article douze de ce programme d’interrogatoire était ainsi conçu :

Les juges fatiguoient longtemps Jehanne par interrogations et enquêtes afin que excédée de lassitude, en ses multiples responses Jehanne laissast échapper paroles malheureuses que les juges pussent recueillir. Et cela est, et est vray.

En dépit de cette terminaison de l’article, voilà la réponse de messire Nicolas Taquel, curé de la paroisse de Bacqueville, âgé de cinquante deux ans :

Sur l’article douze dit que Jehanne, parfois lassée par nombreuses interrogations sollicitoit délay jusques au lendemain, et cela estoit accordé à icelle. Sur le reste, ne sait rien.

Nicolas Taquel déposait sous serment le lundi huit mai 1456 entre les mains des juges de la réhabilitation. L’article neuf du programme était 294ainsi conçu :

Jehanne estoit pucelle de dix-neuf ans ou environ, simple, ignorant le droit et la procédure, sans conseil ou avocat estoit inapte et inhabile à soy défendre en si grant et difficile procès. Et cela est, et est vray.

Si quelque chose parut évident, c’est bien cet article ; or voilà la réponse de Nicolas Taquel :

Sur l’article neuf, lui paroit bien que Jehanne avoit dix-neuf ans ou environ, quant à la mine, et que estoit simple comme femme de pareil âge, parfois bien parlant en la matière et variant assez souvent et ne répondant pas aux questions. Ne sait rien aultre.

Voilà qui n’est pas tout à fait conforme à ce que le lecteur aurait attendu. Même réserve dans la déposition du chanoine Guillaume du Désert sur ce sujet :

Sur l’article neuf, dit que Jehanne estoit jeune, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans ou environ et disoit-on qu’elle respondoit prudemment et avec précaution.

Le prudenter et caute 295respondebat du chanoine Guillaume du Désert est une nuance du subtile de subtilité appartenant à femme que Jehan Beaupère appliquait à la Pucelle pour ses réponses au procès. Hélas si prudemment, si subtilement que répondit la pauvre prisonnière, sa prudence et sa subtilité devaient céder à la férocité de l’évêque Cauchon, à la haine de l’Université de Paris mettant en œuvre toutes les arguties de la théologie et de la procédure !

Sur ce même article neuf, frère Pierre Miget, prieur de Longueville, âgé de soixante-dix ans, fit cette curieuse déclaration dans la procédure de réhabilitation, à la date du mardi 9 mai 1456 :

Sur l’article 9, croit le déposant que Jehanne estoit assez naïve pour penser que les Anglois ne poursuivoient pas sa mort et pour espérer estre élargie moyennant rançon. Pourtant vit le déposant Jehanne respondre en bonne catholique et prudemment 296des choses tenant à la foy excepte dans les visions qu’elle prétendoit avoir, et y persistoit trop au jugement du déposant.

Observons que cette déposition révèle beaucoup d’indépendance de la part d’un chanoine interrogé sur un programme élaboré par un cardinal. Le sens du procès de réhabilitation était aussi évident que la tendance du procès de Rouen, mais en sens inverse. Toutes les variantes à l’article élaboré par le cardinal et suivi de la rubrique Et sic est, et est verum n’étaient pas pour être agréables aux théologiens dirigeant le procès de réhabilitation. Le programme d’interrogatoire ne contient d’ailleurs dans ses vingt-sept articles aucune allusion aux révélations relatives aux évènements de Paris, de La Charité, de Compiègne : le programme est muet sur l’épisode du signe. Quelle que soit la raison de ce silence, que le promoteur de la 297réhabilitation ait jugé inutile d’insister sur ces détails ! qu’il ait estimé cela dangereux ! il en résulte que l’impression produite sur cette matière par la lecture du procès de condamnation est la seule que subisse l’historien désireux d’être renseigné. Si l’on considère l’ampleur donnée par Cauchon au procès de condamnation, en le remettant à l’Université de Paris dans les conditions de solennité déjà exposées, on est obligé de conclure à l’éminente supériorité de Cauchon comme juriste et comme metteur en scène sur le cardinal d’Estouteville. La besogne de Cauchon est criminelle par son but qui était le supplice d’un innocent : le but de d’Estouteville est au contraire hautement moral et légitime : cela n’enlève rien à l’exactitude des observations sur la méthode suivie par l’un et par l’autre procès. Ce qui fit la fortune du procès de réhabilitation, ce fut le 298succès des armes françaises, la restauration de Charles VII dans ses bonnes villes de Paris et de Rouen : on est d’ailleurs fondé à rattacher cette restauration à la mission de Jeanne, à son héroïque vaillance. Quoi qu’il en soit, si Paris et Rouen fussent restés aux mains des Anglais, il est clair que le procès de réhabilitation n’aurait pas été entrepris. En réalité, Jeanne fut victime de la politique anglaise dissimulée sous l’hypocrisie théologique ; le procès de Jeanne fut repris au point de vue de la réhabilitation dans un but politique : de nouveau, le pouvoir séculier recourut aux théologiens et à l’inquisition afin de colorer la réhabilitation par le caractère ecclésiastique indispensable pour annuler ce qui avait été jugé à Rouen au point de vue religieux. Dans tous les cas, quelle qu’ait été la portée du procès de réhabilitation, elle ne dépasse pas la portée 299de l’ensemble des vingt-sept articles où elle était restreinte du fait du cardinal d’Estouteville ; or, dans ces vingt-sept articles, il n’est même pas question des révélations de Jeanne ! donc il serait illogique d’y chercher une solution aux graves difficultés que le procès de Rouen, approuvé solennellement par l’Université de Paris, avait soulevées. Pour plus de clarté, voici brièvement le sens des vingt-sept articles : Articles 1, 2 et 3 : La haine des Anglais a suscité le procès. Articles 4, 5 et 6 : Les juges et leurs assistants délibérèrent sous la pression des Anglais. Les notaires faussèrent les procès-verbaux sous la menace des Anglais. Articles 7, 8 et 9 : Jeanne n’eut pas de défenseur. Jeanne avait les fers aux pieds ; elle était enchaînée en prison laïque. Jeanne, âgée de 19 ans, simple, sans instruction ni expérience de procédure ne savait pas se défendre. Dans ces 300neuf premiers articles, la procédure seule est visée : le trait le plus important est l’article 6 concernant la falsification des procès-verbaux ; si l’article 6 était admis, toutes les réponses de Jeanne touchant le signe aussi bien que sur les révélations de Paris de La Charité, de Pont-l’Évesque et de Compiègne deviendraient suspectes, pourraient être mises de côté. L’analyse précédemment tentée de la contradiction des réponses de Jeanne avec les chroniques de Chastellain et de Saint-Remy deviendrait superflue. Il est juste d’ajouter que l’article 6 du programme de réhabilitation n’est soutenu que sous des réserves expresses. D’après l’article 10, les Anglais allaient la nuit dans la prison de Jeanne, feignaient avoir eu des révélations, suggéraient à Jeanne de refuser de se soumettre au jugement de l’Église. Les articles 11 et 12 ont trait à la subtilité des questions posées 301à Jeanne, à la tactique des juges fatiguant Jeanne par des questions captieuses pour lui arracher matière à condamnation. Les articles 13, 14, 15 16 et 17 sont très importants : Jeanne ne soutint rien contre la foi catholique ; Jeanne se soumit toujours au jugement de l’Église et du pape ; les réponses de Jeanne sur ces points furent dénaturées dans les procès-verbaux du procès. Si quelque réponse de Jeanne est mal interprétée c’est que Jeanne y entendait par Église les ecclésiastiques aux gages des Anglais qui la jugeaient. Ainsi, dans les dix-sept premiers articles : rien sur le signe, rien sur les révélations qui ont précédé Compiègne ; les articles suivants sont encore muets sur cette matière. Les articles 18, 19 et 20 ont trait à la version latine des interrogatoires de Jeanne, au libre arbitre des juges, à l’infidélité des procès-verbaux. D’après l’article 21, les 302juges n’avaient pas juridiction sur Jeanne. D’après l’article 22, le procès et la sentence sont nuls, faute que Jeanne ait eu un avocat. Dans les articles 23, 24 et 25 la condamnation de Jeanne au bûcher comme hérétique, le défaut de sentence de la part du juge séculier, la fin édifiante de Jeanne sont énumérées comme autant d’arguments contre la procédure de Rouen. Les articles 26 et 27 sont la répétition sommaire d’assertions détaillées dans les articles précédents.

Dans un ouvrage publié voilà vingt ans sur le procès de Jeanne Darc, un conseiller à la cour de Rouen, M. O’Reilly a formulé sur la déposition du frère Pasquerel au procès de réhabilitation une observation qui peut être étendue à plusieurs autres dépositions enregistrées à ce procès :

La déposition de Pasquerel est trop courte et on regrettera toujours que ce religieux n’ait pas consacré 303le reste de sa vie à raconter en détail les évènements merveilleux dont il lui avait été donné d’être le témoin. Que de choses il eut pu dire et qui par son silence ont été perdues pour l’histoire ! À partir de Reims, sa déclaration n’est que de quelques lignes : pas un mot de tous les accidents qui se sont succédé avec la rapidité de la foudre pendant cette merveilleuse campagne !

Cette considération est d’une vérité saisissante. Quand on relit les douze pages de la déposition de frère Pasquerel, on est stupéfait de la naïve prolixité avec laquelle le bon frère se met en scène, son héroïne ayant vis-à-vis de lui l’humble posture de la pénitente vis-à-vis son confesseur. Sans doute il est très agréable à Pasquerel de s’étendre sur les fonctions remplies par lui près de Jeanne ; encore eût-il été de bon goût de la part de cet ecclésiastique de ne pas insister sur le propos par lequel le frère de Jeanne lui présenta Pasquerel 304pour chapelain :

Jehanne ! nous vous avons choisi pour chapelain ce bon père : quand vous le connaîtrez bien, vous l’aimerez beaucoup !

Pareille insistance a pour le lecteur un grave défaut : l’éloge qu’elle contient fait antithèse à l’abandon de Jeanne captive : il a été déjà parlé de ce point d’histoire avec détails ; il ne faut y revenir que pour cette remarque : Quand un prêtre a pareille défaillance dans sa carrière sacerdotale, il est répugnant de le voir se rappeler nettement les propos qui chatouillent son amour-propre, tandis qu’il oublie de rapporter les adieux que dut lui tenir Jeanne après Compiègne, à un moment où elle avait le plus grand besoin d’un chapelain pour l’assister ! Mais pourquoi récriminer ? Le plus sage est encore de collationner avec soin ce qui reste de témoignages authentiques sur Jeanne, de les coordonner, de les réunir, afin d’en tirer les enseignements que comportent quelques. parcelles 305de ces documents au point de vue qui fait l’objet de cette étude.

Pour se faire une idée exacte des procédés d’investigation employés par Cauchon dans le formidable procès de Rouen il faut préparer son esprit et le mettre au-dessus de tous les préjugés. Cauchon et les ecclésiastiques de Rouen se révélèrent de véritables bêtes fauves. Acharnés après Jeanne comme après leur proie ils employèrent des procédés que l’histoire hésite à enregistrer, tant ils sont abominables, tant ils froissent l’instinct de loyauté et de justice par lequel nous présumons être en communauté avec des ecclésiastiques occupant de hautes fonctions, jouissant de la considération sociale attachée à pareilles dignités. Voilà la déclaration du greffier Guillaume Manchon, curé de Saint-Nicolas de Rouen, quand il déposa le 17 décembre 1455, — il avait alors soixante ans :

Sur les articles 11, 12, 13 et 14 dépose que 306lui et Boysguillaume, ayant été assermentés comme greffiers au procès de Jehanne, monseigneur le comte de Warwick, l’évesque de Beauvais et maistre Nicolas Loyseleur dirent à il qui parle et à Boysguillaume que Jehanne parloit de manière étonnante de ses apparitions et que pour savoir plus pleinement la vérité, avoient projeté que maistre Nicolas Loyseleur simuleroit estre du pays de Lorraine, d’ou Jehanne estoit originaire et en l’obéissance du roy de France, qu’il pénétreroit en son cachot en habit laïc et que les gardiens se retireroient, de manière à laisser iceluy Loyseleur seul avec Jehanne en la prison. Et estoit chambre contigue à ce cachot et un trou disposé exprès entre le cachot et la chambre ou furent placés il qui parle et Boysguillaume pour ouïr ce qui seroit dit par Jehanne, sans pouvoir être vus. Lors Loyseleur commença à interroger Jehanne, inventant nouvelles sur l’estat du 307roy Charles VII et touchant ses révélations. Jehanne lui donnoit responses, croyant iceluy Loyseleur de son pays et du party du roy Charles VII. Lors l’evesque et le comte de Warwick ordonnèrent à il qui parle et à Boysguillaume, enregistrer responses de Jehanne ; à quoi il qui parle respondit que point ne debvoit faire cela et que non estoit honnête, commencer procès par telle manière et que si telles paroles estoient respondues en forme ordinaire de procédure, les enregistreroient volontiers. Et affirme le déposant que toujours ensuite Jehanne eut grant confiance en ledict Loyseleur, à ce point que plusieurs fois Loyseleur oüit icelle en confession après les dictes simulations et communément n’estoit pas su des ecclésiastiques qui prirent part au jugement que Loyseleur avoit ainsi parlé avec Jehanne avant le procès.

Si l’on ajoute foi à 308cette déclaration de Guillaume Manchon, on peut considérer les subtilités de Jeanne, ses variations, ses défaillances à un tout autre point de vue que ne l’envisageraient les esprits forts qui ont une règle inflexible pour apprécier la sincérité d’un accusé, pour qualifier l’exactitude de ses dires. Si l’on doute de la vérité de l’allégation précitée de Guillaume Manchon, on peut se référer au témoignage de messire Guillaume Colles, celui que Manchon appelle familièrement de son surnom de Boysguillaume ; Guillaume Colles, âgé alors de cinquante-six ans, dépose ainsi le 18 décembre 1455 :

Maistre Nicolas Loyseleur se présentant comme savetier et prisonnier, ayant été fait prisonnier au service du roy Charles VII, et se donnant comme habitant la Lorraine, entroit souventesfois dans le cachot de Jehanne, disant à icelle de ne pas se fier aux gens d’Église : que si tu 309t’y fies ! seras mise à mort ! Le déposant croit que l’evesque de Beauvois savoit bien cela, parce que s’il ne l’eût su, Loyseleur n’auroit osé imaginer pareilles simulations : de quoy beaucoup des assistants audict procès murmuroient contre ledict Loyseleur. Et raconte que ledict Loyseleur décéda ensuite subitement à Bâle et le déposant a ouï dire que quand ledict Loyseleur vit condamner Jehanne à mort, il fut en grant douleur et monta dans le char du bourreau voulant demander pardon à ladicte Jehanne et de cela furent indignés moult d’Anglois se trouvans là à ce point que, n’eut été le comte de Warwick, iceluy Loyseleur eut été mis à mort et le comte de Warwick enjoignit audict Loyseleur de s’éloigner de la cité de Rouen le plus vite possible s’il vouloit sauver sa vie. En outre dépose que maistre Guillaume de Estivet semblablement 310entra ès prisons de Jehanne, feignant lui aussi estre prisonnier, comme avoit faict iceluy Loyseleur et dépose que iceluy de Estivet estoit promoteur et en cette matière estoit plein de zèle pour les Anglois auxquels il tenoit beaucoup à plaire. Encore estoit méchant homme, quérant toujours durant ce procès à calomnier notaires et iceulx qu’il voyoit procéder avec droiture, et adressoit à ladicte Jehanne beaucoup d’injures appelant icelle paillarde, ordure. Et croit le déposant que Dieu le punit en la fin de ses jours parce qu’il finit misérablement sa vie, car il fut trouvé mort dans un poulailler situé hors les murs de Rouen.

La déposition du greffier Boysguillaume confirme l’assertion du greffier Manchon sur le rôle bizarre prêté par ce dernier au chanoine Loyseleur. Le déguisement d’un chanoine en compagnon de chaîne d’une 311prisonnière est une des inventions les plus extraordinaires qu’ait enregistrées l’histoire. Tout cela pour venir à bout de la sincérité d’une jeune fille de dix-neuf ans ! Comment s’étonner ensuite si la prisonnière se coupait dans ses réponses sur le signe ou sur les révélations ayant précédé les épisodes de guerre de Paris, de La Charité, de Compiègne ! Si l’intervention de Loyseleur déguisé en savetier lorrain, ayant capté la confiance de la prisonnière, ayant réussi à lui suggérer des réponses de nature à la perdre est admise par le lecteur comme un fait certain, il convient de tenir en suspicion les procès-verbaux de l’interrogatoire pour ce qui touche aux révélations soit du signe, soit des évènements de guerre, en tant que Jeanne aurait répondu touchant ces matières pour suivre les conseils du singulier avocat que lui avait procuré Cauchon. Il y a certes plus d’une difficulté 312à expliquer que Loyseleur, après s’être donné pour savetier lorrain, comme le prétend Boysguillaume, ait pu, comme dépose Manchon, entendre Jeanne en confession. Il y a là une double incarnation de Loyseleur qui serait difficile à faire admettre sans de longues explications. Il n’y a d’ailleurs pas d’impossibilité à supposer quelques inexactitudes dans les dires de Boysguillaume qui dépose avec plus de loquacité que de sens, notamment quand il se permet touchant le décès de Loyseleur à Bâle et touchant le décès de d’Estivet près de Rouen des allusions tout à fait déplacées. Ce Boysguillaume peut avoir entendu de travers et répété par à peu près certains détails. Telle qu’elle est, sa déposition confirme celle de Manchon touchant l’espionnage organisé par Loyseleur afin d’obtenir les secrets de Jeanne et surtout touchant le moyen 313de mettre Jeanne parlant confidentiellement à Loyseleur en contradiction avec la Pucelle parlant avec défiance à ses juges. Cette sinistre comédie à laquelle on voudrait ne pas ajouter foi pour l’honneur des ecclésiastiques qui y ont joué des travestis, a une conséquence : c’est de diminuer dans une très grave mesure le poids des réponses de Jeanne sur les divers points où ses révélations étaient mises en avant. Boysguillaume enchérit encore sur Manchon en prêtant à d’Estivet le même crime de s’être déguisé en compagnon de captivité de Jeanne afin de lui dicter un système de nature à la perdre sûrement aux yeux de ses juges ! Il y a faux et faux ! celui-là produit une telle impression de dégoût ; il est tellement opposé aux principes de loyauté qui constituent le fond et la forme du caractère français qu’il faut trouver ce truc aux documents authentiques du procès de réhabilitation 314pour oser en faire un des éléments de l’histoire de la Pucelle. Le procès soutenu par le cardinal d’Estouteville a solennellement rendu à Jeanne l’innocence que le procès de Rouen avait niée et avait punie du supplice tout en la prouvant d’une façon impérissable. La politique, l’infâme politique avait seule animé les juges de Rouen et amené au paroxysme leur haine contre la prétendue hérétique. Quand la politique ne relève contre un accusé que de pareils griefs d’hérésie, c’est que l’hérétique est d’une. sainteté incomparable, d’une pureté au-dessus de tout soupçon.

Le procès de 1456 a réhabilité solennellement une innocente dont personne n’avait admis le crime ; il a en revanche flétri de la manière la plus atroce les Loyseleur, les d’Estivet, les Cauchon, et maint ecclésiastique de Rouen : Manchon dépose bien que ces ecclésiastiques ignorèrent les 315manœuvres de Loyseleur, mais Boysguillaume affirme qu’ils les connaissaient et en murmuraient ! Et à ces divers complices de Cauchon, il faut ajouter l’Université de Paris unanime par la délibération de ses diverses facultés et nations pour inviter Cauchon à plus de célérité dans l’envoi au supplice de la prétendue hérétique de Rouen ! En ce genre de démonstrations historiques un dilemme étreint le lecteur. Si l’accusée reconnue coupable par un tribunal aussi considérable que le tribunal de Rouen, tribunal présidé par l’évêque et par le vicaire de l’Inquisiteur est ensuite réputée innocente par un autre tribunal ; si l’histoire confirme hautement la sentence de ce dernier tribunal, quelle honte pour la mémoire des premiers juges ! Quelle sanglante souillure sur le costume sacerdotal dont ces juges étaient solennellement revêtus ! Quelle tache ineffaçable pour l’Université de Paris dont les docteurs avaient incité les 316juges de Rouen à perpétrer la condamnation de la Pucelle ! Ce qui dépasse les bornes de l’odieux c’est le fait de la mission invraisemblable confiée à Loyseleur par l’évêque Cauchon, travestissement si étonnant de la part d’un représentant de N. S. J. C. que l’on se demande par quelle aberration de haine l’évêque Cauchon put organiser ce guet-apens à la conscience de la Pucelle ! Est-il rien de plus instructif que le récit de ces faits historiques ? Est-il un roman plus propre à montrer quelle abominable chose est la passion politique qui amenait l’esprit de Français éminents par l’éducation, éminents par les dignités, à concevoir pareille ignominie, à la réaliser pour arracher juridiquement l’honneur et la vie à une Française coupable d’avoir entendu autrement qu’eux le patriotisme et le devoir, coupable de l’avoir entendu mieux qu’eux, coupable d’avoir tant fait pour sa cause que l’on se demandait avec 317stupeur si elle n’était pas l’instrument de Dieu ou l’instrument du diable ! C’est la suprême moralité à tirer de cette écœurante comédie. Les dépositions de deux humbles greffiers, Manchon,et Boysguillaume, sont pour confondre le cœur humain, pour l’avertir de la prudence avec laquelle il doit se garder de la haine.

Une particularité de cet odieux conflit des passions, c’est que vingt ans après le procès de Rouen, Charles VII étant restitué dans ses bonnes villes de Rouen et de Paris, les hauts faits de Loyseleur, de d’Estivet et de Cauchon n’étant plus des secrets pour aucun des ecclésiastiques ayant vécu près de Manchon, près de Boysguillaume, il se trouvait des juges du procès de Rouen pour en soutenir publiquement la légitimité ! Le chanoine Beaupère — un des docteurs de l’Université de Paris qui avaient été le plus acharnés contre la Pucelle — persistait à ne pas 318admettre la réalité des apparitions de Jeanne et il croyait à la cause naturelle et intention humaine de ces révélations, il concluait tranquillement : toutes fois de ce principalement me rapporte au procès. Ainsi, pour le chanoine Beaupère, ce procès était bon ; le chanoine s’en rapportait à ce que ce procès abominable avait enregistré, décidé, jugé ! Le chanoine Marguerie, un des juges du procès de Rouen, déposait le neuf mai 1452

ne s’être aperçu de rien sur le point de savoir si Jehanne fut injustement condamnée ni sur le point de savoir si quelque injustice fut commise dans la procédure.

Or l’article 23 du questionnaire de réhabilitation auquel répondait précisément le chanoine Marguerie était ainsi conçu :

Bien qu’il fut constant pour lesdicts juges de Rouen que ladicte Jehanne s’estoit soumise à jugement et décision de nostre saincte mère l’Église, que Jehanne estoit bonne fidèle et catholique et que comme 319à telle ils avoient décidé donner la communion du corps de Notre Seigneur : néanmoins portés en faveur des Anglois, ou impuissants à résister à leurs passions et à leurs menaces, ils condamnèrent très-injustement Jehanne comme hérétique à la peine du feu. Et est ainsi et cela est vray.

La réponse du chanoine Marguerie à cet article 23 est le probant témoignage de l’endurcissement de cœur produit sur les ecclésiastiques de Rouen par la haine que plusieurs d’entre eux avaient nourri et nourrissaient encore contre la Pucelle. On s’explique malaisément cette haine qui aveuglait les juges et les empêchait de comprendre les actes de Jeanne de la façon dont nous les apprécions. Cette haine était générale à l’Université de Paris. Il est probable que sur les centaines d’ecclésiastiques parisiens qui furent pleins de joie en apprenant le supplice de la Pucelle, il en 320survécut beaucoup comme Beaupère et comme Marguerie.

Les Anglais eurent beau être délogés de Rouen et de Paris, Jeanne resta aux yeux des Universitaires parisiens une hérétique, une sorcière, tout au moins une simulatrice de révélations. En 1440, au mois d’août parut une dame se disant Jeanne Darc, en réalité femme d’un sieur des Armoises : racontant cet incident, un ecclésiastique de l’Université de Paris, l’auteur du Journal d’un bourgeois de Paris s’exprime ainsi :

En ce temps estoit très grant nouvelle de la Pucelle, dont devant a esté faicte mention, laquelle fut arse à Rouen pour ses démérites ; et y avoit donc maintes personnes qui estoient moult abusés d’elle, qui croyoient fermement que par sa sainteté, elle se fût eschappée du feu et qu’on eut arse une autre cuidant que ce fût elle.

Cela est bien net : neuf ans après le bûcher de Jeanne, trois ans après la rentrée 321de Charles VII à Paris, l’ecclésiastique parisien avait la haine aussi vive qu’en 1430 contre la prisonnière de Compiègne, arse à Rouen pour ses démérites. Ce serait une grosse erreur que de considérer le bûcher de Rouen comme ayant mis un terme à cette haine féroce. Le plus singulier, c’est que les Universitaires parisiens, par haine du nom volé par l’aventurière beaucoup plus que par indignation contre la fraude commise par celle-ci, firent subir un traitement ignominieux à cette intrigante : ce qui, au point de vue historique a eu tout au moins l’avantage précieux de couper court à la fable de la résurrection de la Pucelle à laquelle les bourgeois d’Orléans et les propres frères de Jeanne Darc avaient ajouté foi avec une crédulité ou une complaisance sans bornes !

En cestui temps en admenèrent les gens d’armes une, laquelle fut à Orléans très honorablement reçue. Et 322quant elle fut près de Paris, la grande erreur commença de croire fermement que c’estoit la Pucelle ; pour ceste cause, l’Université et le Parlement la firent venir à Paris bon gré mal gré ; et fut monstrée au peuple au Palais sur la pierre de marbre, en la grande cour…

La citation prouve quelle animosité les gens de l’Université de Paris avaient vouée à la Pucelle. Dix années après son supplice, Jeanne était toujours haïe. Il faut déplorer à tous les points de vue l’échec de Jeanne à Paris le 8 septembre 1429. Cet échec, le premier qu’aient subi les armes de Jeanne, le premier que les ennemis de la Pucelle aient pu relever contre sa mission afin de mettre en contradiction les promesses des voix de Jeanne et la non réalisation de ces promesses ! cet échec rendit la confiance à l’aristocratie parisienne déjà aussi passionnée contre Charles VII et les Armagnacs que Cauchon le manifesta 323plus tard dans le procès de Jeanne. Sans cet échec, aucune des circonstances lugubres qui marquèrent les sinistres étapes de Jeanne, du boulevart de Compiègne à la place du Vieux-Marché de Rouen n’aurait eu loisir de se produire. Paris pris le 9 septembre 1429, c’était la ruine totale de l’Anglais, c’étaient les armes tombant des mains de leurs dernières levées, ainsi que l’appréhendaient les édits royaux contre les déserteurs effrayés des enchantements de la Pucelle. Il ne faut pas hésiter à le penser : Paris enlevé le 9 septembre 1429 c’était la reddition au roi de France de toutes les places restées au pouvoir des Anglais, c’était la fuite ou la capitulation des débris des armées Anglaises ! Rouen et Calais eussent été enlevés avant le printemps de 1430 ; dix-sept années de campagnes à succès balancés eussent été épargnées en quelques semaines de rapides triomphes.

324La Providence permit autrement. L’échec de Paris, au moment où tout annonçait un triomphe éclatant marqua le premier retour des Bourguignons et des Anglais à leur confiance d’avant la Pucelle ; le charme de la guerrière invincible était rompu. Le prestige devait se briser à jamais le 23 mai 1430 à quelques pas du boulevart de la rive droite de l’Oise ! Ce qui rend singulièrement curieux les deux incidents du 9 septembre 1429 et du 23 mai 1430, c’est la cause de deux échecs ; pour l’assaut devant Paris, il faut désigner Charles VII en personne et son conseiller La Trémouille ; pour la capture de Jeanne avec ses cinq compagnons près du boulevart de Compiègne, on ose à peine nommer Flavy, on n’ose pas nommer Regnault de Chartres ; on sent néanmoins que, sans eux, jamais les gens de Compiègne n’eussent laissé sans secours la vaillante Pucelle qui les aimait tant ! Il n’y a pas de révélations, il n’y a pas de mission 325céleste qui puisse tenir, s’il y manque une des volontés dont le concours libre et volontaire est indispensable. C’est pourquoi quand même Jeanne aurait assuré d’entrer à Paris le 8 septembre, quand même Jeanne aurait promis de prendre Philippe le Bon soit le matin du 23 mai, soit l’un des jours qui avaient précédé cette journée mémorable, je n’y vois aucune contradiction avec l’évènement réalisé qui soit imputable à la Pucelle.

Notes

  1. [1]

    C’est là le texte de la lettre d’expédition adressée à l’un des ecclésiastiques séants à Rouen. La requête à l’Université de Paris n’a pas été gardée. Sauf la mention du délai, avant mardi prochain, sa teneur peut être présumée identique au texte cité.

  2. [2]

    Ces lignes sont mises en page. Il m’est fait observer que l’expression son conseil s’entend par le conseil du roy Charles VII plus aisément que par le conseil de la Pucelle. Cette interprétation est, paraît-il, généralement admise, la locution son conseil n’étant qu’exceptionnellement adoptée dans le sens de révélation surnaturelle. Cette manière de lire le trait de d’Aulon modifie divers points de l’argumentation du présent livre. Cependant la modification a sa portée restreinte par le trait sans équivoque :

    Quant la dicte Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil lui avoit dit ce qu’elle devoit faire.

    Même pour les opérations de La Charité, ce trait conserve toute sa force.

page served in 0.113s (3,1) /