La campagne de l’Oise, la prise du boulevard du Pont de Compiègne et l’assaut de la bastille Saint-Ladre
Jeanne d’Arc
tacticien et stratégiste
Tome III
Campagne de l’Oise
Prise du Boulevart du Pont de Compiègne (19 juillet 1430)
Assaut de la Bastille Saint-Ladre (25 octobre)
Prise du Boulevart du Pont de Compiègne (19 juillet 1430)
Assaut de la Bastille Saint-Ladre (25 octobre)
par
(1890)
5Préface
Y avait-il une tactique au quinzième siècle ? Il m’a été communiqué un mémoire sur ce sujet. Un élève distingué de l’École des Chartes y répondait négativement à la question. Selon lui, c’est un étrange abus d’expression qu’attribuer les termes tactique et stratégie aux opérations d’alors. La méthode, la logique dans les conceptions et dans les plans étaient absentes des champs de bataille de la Guerre de Cent Ans. J’ai lu cette démonstration : je l’ai relue, je l’ai annotée ; j’ai spécifié, le crayon à la main, les principaux arguments paraissant contradictoires à mes propres 6recherches. J’ai remis le tout à l’aimable écrivain qui avait eu la gracieuseté de me communiquer le mémoire éclos à la lecture d’une de ses Chroniques sur Jeanne Darc tacticien et stratégiste. Mieux que moi, M. Anatole France est à même de trancher avec autorité et avec équité un débat où je suis partie, qualité fort dangereuse pour apprécier avec impartialité les arguments d’un adversaire.
C’est une bonne fortune pour l’historien de Jeanne Darc que d’être analysé par un écrivain profondément imbu des mœurs et des habitudes du quinzième siècle ! C’est double aubaine quand le critique manie avec dextérité les délicats ressorts de la langue française et sait entraîner jusqu’au dernier mot de sa Chronique le flot charmé des esprits avides de leçons justement pensées, exprimées avec goût. 7Mon livre a rencontré cette heureuse fortune en dépit de son étiquette rébarbative. Ce troisième volume est un nouvel essai sur l’art militaire à la fin de la Guerre de Cent Ans. Il n’est pas tissé de phrases abstraites : il est composé d’épisodes journaliers se succédant à leur heure, au fur et à mesure des exigences impérieuses produites par le jeu des passions humaines. Il s’y rencontre une condition particulière au point de vue de la comparaison entre la Pucelle et les tacticiens de son temps. La Pucelle en est absente. L’imagination de l’auteur ne sera pas suspecte d’avoir attribué à son héros la part du lion. Les capitaines qui s’agiteront autour de Compiègne étaient la veille encore les compagnons d’armes ou les adversaires de la Pucelle. Leur tactique ! leur stratégie ! voilà l’échantillon sur lequel 8sera prise dans les volumes suivants la mesure de l’héroïne, quand le moment sera de conclure !
Bientôt l’occasion sera offerte de dérouler les événements qui ont précédé les exploits de la Pucelle devant Orléans : ce sera un nouvel échantillon de tactique et de stratégie : la personnalité de Jeanne en sera encore absente. Le lecteur appréciera l’évolution de l’art militaire dans les trois années qui comprennent la mission de Jeanne Darc, qui la précèdent, qui la suivent ! Il prononcera en connaissance de cause : Y avait-il mérite à enchaîner la victoire ? Le lecteur jugera si l’esprit donnait alors le branle aux masses victorieuses : il décidera si le Mens agitat molem est moins manifeste dans ces campagnes du moyen-âge que dans les guerres des trois derniers siècles. 9Divers critiques ont adressé à cet ouvrage le reproche facile d’avoir commencé par la fin ! Serait-il défendu d’invoquer ce joli distique qui décore un chef-d’œuvre :
Les sages quelquefois, ainsi que l’écrevisse,
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
Faut-il plus longue réponse ? Tout n’est-il pas d’atteindre le port. Dans la préface de notre premier volume, la raison de cette anomalie avait été indiquée. Pourquoi se priver du bénéfice de la philosophie pratique du bon Lafontaine ?
Un chartrier qui a retracé les actions de la Pucelle dans un ouvrage devenu populaire, M. Marius Sepet appréciait ainsi il y a vingt ans le génie militaire de l’héroïne :
L’esprit de Dieu, qui souffle où il veut, avait jeté dans cette âme, si 10douce et si pure, de grandes aptitudes militaires qu’il soutenait et appuyait à tout moment de ses conseils, de ses inspirations surnaturelles… c’était une tacticienne de premier ordre. En huit jours, Jeanne avait pris trois villes et battu en rase campagne ces vieilles bandes anglaises, ces solides cavaliers, ces archers adroits, ces capitaines expérimentés, qui depuis longtemps ne se connaissaient plus de rivaux sur les champs de bataille. Elle avait manœuvré avec une sûreté de coup d’œil et une rapidité de mouvements qui avaient déconcerté un Suffolk, un Falstalf, un Talbot. Cette belle campagne de la Loire, en tenant compte des différences existant à tant d’égards entre les deux époques et les deux personnages, n’est pas sans analogie avec cette foudroyante campagne d’Italie qui 11fut le premier essai comme tacticien, et est peut-être demeurée le chef-d’œuvre du général Bonaparte.
En rappelant ce jugement dans le feuilleton du Monde du 9 décembre 1889, M. Marius Sepet a donné un poids considérable aux arguments en faveur d’une tactique et d’une stratégie en 1430. La bienveillance de M. Marius Sepet pour Jeanne Darc tacticien et stratégiste m’oblige à satisfaire à une observation formulée par cet éminent historien. Il s’agit du défaut de cartes permettant de suivre les opérations dont l’Oise fut le théâtre en 1430. Le défaut est plus marqué dans ce troisième volume que dans le premier. La cause a été la difficulté de ramener à un petit format les planches représentant les positions des belligérants aux diverses phases de l’action. Comment publier 12un petit livre contenant des cartes exigeant le plier et le déplier, deux parasites ennemis mortels de l’attention sachant à merveille la mettre en fuite ?
Les yeux et les doigts sont les serviteurs fidèles de l’esprit : le livre doit se prêter à leurs manies, s’il veut être des familiers de la maison.
Bourges, le 19 Mai 1890.
Paul Marin,
ex-capitaine-commandant la 5e batterie
du 37e régiment d’artillerie.
13La prise du Boulevart du Pont
Le siège de Compiègne suivit son cours après la prise de la Pucelle près de la barrière du Boulevart du Pont. Il serait facile d’arrêter à la soirée du vingt-trois mai la relation des opérations militaires dont Compiègne fut alors le théâtre. Jeanne Darc était prisonnière. Son rôle de chef de guerre était terminé. Ce que fut la Pucelle à la défense de Compiègne ? en quoi l’issue du combat de Margny modifia les événements ? il convient de l’approfondir. Il est un point du plus haut intérêt : savoir le péril réel que courait 14la place en laissant pénétrer dans le Boulevart du Pont à la suite de Jeanne la demi-douzaine des gens d’armes bourguignons qui la serraient de près et qui eurent raison de la libératrice de la France, grâce à la fermeture de la barrière. En étudiant Jeanne Darc comme tacticien et comme stratégiste, c’est surtout au point de vue de la tactique de son temps et par rapport aux règles de la stratégie dans la première moitié du quinzième siècle que cet ouvrage s’est placé. À cet égard, le siège de Compiègne est un des événements militaires permettant de saisir sur le vif l’art de l’attaque et l’art de la défense des places à l’heure précise de la disparition de la Pucelle comme chef de guerre. La délivrance de Compiègne au mois d’octobre 1430 est un exemple des plus probants de ce qu’était la tactique du champ de bataille pratiquée par les compagnons d’armes de la Pucelle aussi bien que par ses 15adversaires. Il est des gens selon qui la tactique et la stratégie n’existaient pas à cette époque. Pour ces gens, tout se résumait alors en une série de chocs amenés par le hasard, sans que l’art des capitaines eût une part appréciable à la direction de ces chocs, et a fortiori dans les changements de direction et d’impulsion imprimés à ces chocs sur les divers points de la ligne de bataille !
À cet égard, la journée du vingt-cinq octobre quatorze cent trente est instructive. Les capitaines français y pratiquèrent d’une façon évidente ce qui s’appelait au siècle dernier et ce qui s’est appelé jusqu’à ces dernières années La Grande Tactique, non la tactique du choc brutal, mais la tactique qui consiste à savoir se dérober au choc pour obtenir un résultat stratégique supérieur à celui que la réaction contre le choc aurait procuré ! Les événements militaires dont Compiègne fut le théâtre en 1430 méritent d’être exposés avec 16l’ampleur que leur ont accordée les chroniques du quinzième siècle. Les documents exhumés de la poussière des archives de nos vieilles cités seront à cet égard d’un grand secours. Tandis que se déroulaient les épisodes militaires de juin et de juillet 1430 qui font l’objet de ce volume, la Pucelle était prisonnière au château de Beaulieu, qui appartenait à Jehan de Luxembourg, comte de Ligny. Ce château situé à trois lieues au nord de Noyon, sur la route de Noyon à Péronne, était à neuf lieues de Compiègne. Les nouvelles du siège y arrivaient très vite, car la duchesse de Bourgogne passait à Noyon le premier semestre de son mariage, à peu d’heures de son puissant époux. La chronique de Perceval de Cagny a conservé la belle réponse de la Pucelle à un propos de messire Jehan d’Aulon, son compagnon d’armes devenu son compagnon de captivité. Il venait d’arriver à Beaulieu l’annonce d’un échec infligé aux 17gens de Compiègne, probablement le message de la Prise du Boulevart du Pont. La confiance que gardait l’envoyée de Dieu éclata en dépit des mauvaises nouvelles :
Toutes les places que le roy du ciel a réduites et remises en la main et obéissance du gentil roy Charles par mon moyen ne seront point reprises par ses ennemis, en tant qu’il fera diligence de les garder !
Le propos de la Pucelle est la preuve de sa constante sollicitude pour le salut de la place devant laquelle elle avait perdu la liberté.
La confiance de Jeanne dans le succès des armes françaises était absolue, puisqu’elle subordonnait ce succès à une seule condition, à la diligence du gentil roy Charles pour garder les villes conquises ! Cette simple condition est significative pour qui a feuilleté les documents du temps et a réfléchi au caractère du roi Charles VII ; mais ce n’est pas là notre thème. Force est de 18constater le transfert de Jeanne Darc au château de Beaurevoir, quand le duc de Bourgogne quitta le siège de Compiègne pour se rendre en Brabant et laissa la direction du siège au comte de Ligny. Le château de Beaurevoir s’élevait entre Saint-Quentin et Cambray, à douze lieues au nord-est du château de Beaulieu. Il était notablement plus éloigné de Compiègne : vingt lieues au lieu de neuf ! Les courriers qui portaient au duc de Bourgogne le bulletin quotidien du siège s’arrêtaient toujours à Noyon et racontaient des nouvelles vite portées à Beaulieu. À Beaurevoir, il n’en était pas de même. Beaurevoir était à quatre lieues de Saint-Quentin et à sept lieues de Cambray ! Dans ces deux cités, on était beaucoup moins avide des nouvelles du siège qu’à Noyon où était la base d’opérations de l’armée bourguignonne, le point de passage des renforts à destination du 19siège aussi bien que des blessés évacués sur la Picardie. Néanmoins la Pucelle avait souvent des renseignements sur les affaires de Compiègne : elle vivait sous le même toit que la femme du général en chef de l’armée de siège, la comtesse de Ligny. Jeanne avait la sympathie de la comtesse ; elle était parfois au courant des nouvelles adressées par le chef de l’armée bourguignonne à sa femme. À Beaurevoir, Jeanne se vouait avec une constante persévérance au salut de Compiègne : témoin sa plainte à sainte Catherine :
Comment ? Dieu laissera mourir ces braves gens de Compiègne qui ont été et sont si loyaux à leur Seigneur !
La Pucelle savait les merveilles de patience opposées par les défenseurs de Compiègne aux souffrances du siège. Elle était au fait de la vaillance de leurs armes contre les Bourguignons. La pensée de Jeanne emprisonnée à Beaulieu, enfermée à Beaurevoir, 20s’envolait à Compiègne. Pour qui croit à l’action toute puissante de la prière, quand la prière émane d’une âme pure, pieuse, dévouée, comment prendre le dire naïf :
Fut réconfortée de sainte Catherine qui lui dit… que sans faute ceux de Compiègne auraient secours dedans la Saint-Martin d’hiver
sinon comme la réponse de Dieu à la prière toute puissante de l’amie de Compiègne ? Le nom de la Pucelle est absent des chroniques qui racontent l’histoire du siège : l’esprit de la libératrice de la France y éclate comme dans les glorieux événements écoulés pendant les treize mois de la mission militaire de Jeanne Darc.
Il est malaisé de fixer avec certitude plusieurs points importants de la défense de Compiègne. Un des plus érudits parmi les historiens de ce siège, M. Alexandre Sorel a écrit (page 268 de La Prise de 21Jeanne d’Arc) :
En dépit de nos recherches, il nous a été impossible de constater d’une façon exacte le chiffre de la population de Compiègne en 1430, ainsi que celui de la garnison en dehors de la milice bourgeoise composée d’archers et d’arbalétriers.
Il faut beaucoup d’attention pour se rendre compte approximativement des éléments essentiels de ce siège fameux : il importe de peser avec soin les documents, surtout les comptes de dépenses ; il convient de déduire de la teneur des renseignements ainsi comparés les ressources de la défense. Avec une sûreté qui mérite d’être citée comme modèle, un historien du siège d’Orléans de 1429, M. Loiseleur a pu tirer parti des documents de l’époque pour préciser les ressources du même ordre mises en jeu dans le fameux siège d’Orléans par les Anglais. Il est certain qu’avec de la patience et avec de la méthode, la vérité touchant les 22forces de tout genre dont disposait la cité de Compiègne en 1430 sera quelque jour mise en lumière : c’est affaire aux érudits de comparer les textes pour écarter successivement les hypothèses les moins probables. La tâche sera fort simplifiée par la transcription intégrale des registres de comptes de la ville de Compiègne. Il sera tenté dans ce livre d’exposer plusieurs des conséquences les plus importantes parmi celles que l’on est en droit de formuler en s’appuyant sur ces textes authentiques. La chose en vaut la peine. Le mémorable siège de 1430 a occupé les longues journées de six mois de cette année, depuis mai jusqu’à octobre : on y distingue quatre phases nettement marquées par les principaux incidents : le drame de la prise de la Pucelle le 23 mai ; l’épisode du Boulevart du Pont conquis par les Bourguignons au milieu du mois de juillet ; le départ du duc de Bourgogne 23à la mi-août, pour le Brabant où l’appelaient de graves intérêts ; enfin l’arrivée de l’armée française commandée par le comte de Vendôme.
Ces événements se résument pour la plupart des gens de notre temps, par le simple souvenir de la levée du siège : ils se décomposent en détails des plus intéressants. Il s’agissait à Compiègne de l’avenir de l’unité française et l’action était décisive. Les acteurs qui ont participé à l’heureux dénouement de cette lutte avaient entre leurs mains les destinées mêmes de la France ; leur tâche était lourde, elle fut très rudement disputée. Les souffrances des bourgeois de Compiègne furent atroces : elles se prolongèrent cruellement. On n’ose imaginer ce qui serait advenu si la défaillance des assiégés avait livré la place, si plus de vigueur ou d’intelligence de la part des Bourguignons avait conquis la cité ! C’était une partie à enjeu 24énorme, où les cœurs étaient pleins d’angoisses dans l’attente du coup de dé final. Les Français eurent le gain de la lutte, comme ils avaient enlevé en 1429 la suprême partie d’Orléans dont le bénéfice leur avait permis d’engager le nouveau match. L’enjeu était cette fois la libération totale de la France du joug anglais. Voici la chronique de Chastellain au moment qui suivit la capture de Jeanne Darc.
Comme j’ai dit que, en la vigile de l’Ascension, François, à l’entreprise de la Pucelle, estoient venus férir sur l’ost du duc, espérans de le ruer jus, comme elle leur avoit fait accroire, et fut prise mesmes et détenue en lieu dont oncques puis n’eschappa que par confuse mort : certes le jour de l’Ascension, qui estoit jour de solennité le duc ne voulut oncques changer, ne muer riens en son fait jusques au lendemain que il se voulut déloger de Coudun et aller plus près de la ville de Compiègne.
25C’est en ces termes que l’historien bourguignon revient sur l’épisode expliqué avec beaucoup de détails dans le premier volume du présent ouvrage. Dès le surlendemain de la sortie de Margny, le duc de Bourgogne remania l’assiette des logements de ses troupes. Il y avait à cela de multiples raisons. La prise de la Pucelle avait eu pour conséquence immédiate le départ de la plupart des gens d’armes de sa compagnie. À l’exception d’un petit nombre de ces gens qui restèrent à Compiègne sous les ordres de Barthélemy Barrette, les Français qui avaient suivi la Pucelle dans le combat de Margny refusèrent de rester davantage à Compiègne. Il est incertain que ce fait fût connu du duc de Bourgogne quand il modifia la répartition de ses cantonnements sur la rive droite de l’Oise : néanmoins cet événement avait pour conséquence d’affaiblir notablement la situation définitive de Compiègne, 26de rendre moins difficile la besogne des assiégeants, de justifier les dispositions nouvelles adoptées alors par le duc de Bourgogne.
En transportant à l’abbaye de Venette le quartier général de l’armée, Philippe le Bon évitait le retour d’inconvénients tels que le retard avec lequel il était intervenu lui-même au combat de Margny. De l’abbaye de Venette, le duc de Bourgogne avait Compiègne sous les yeux : il surveillait le cours de l’Oise en aval du pont de Compiègne, de beaucoup le plus important à cause de sa direction vers la route de Rouen à Paris. Une autre raison de facilité des ce choix était la communications avec la rive gauche de l’Oise. Cette facilité était plus grande en aval de Compiègne qu’elle ne l’était en amont. Chastellain expose ainsi la modification des cantonnements :
Sy fit déloger chacun et désirant à venir au 27fait, luy mesme vint loger là où avoient esté logé les Anglois à Venette, en l’abbaye qui estoit assise moult près de la ville, et le comte de Ligny fit loger à Marigny, là où ses ennemis le jour devant avoient commise l’escarmouche à messire Baudo, et ainsi à chacun fit prendre nouveau logis et faire nouvelles approches pour venir à conclusion de siège qui n’estoit pas chose légère toutesfois, car moult estoit forte la ville de Compiègne et mauvaise à assiéger, pour cause des deux rivières dont elle estoit servie et que moult y faisoit périlleux loger pour les engins dont ils estoient garnis dedans largement.
La modification des quartiers était liée à l’exécution de nouvelles approches. Le chroniqueur bourguignon insiste avec raison sur la difficulté que présentait le siège de Compiègne du côté d’amont, c’est-à-dire non loin du confluent de l’Aisne avec l’Oise : il remarque, dès ce moment, 28que les nouvelles approches étaient des plus périlleuses à occuper par l’assiégeant à cause du matériel considérable d’engins dont étaient garnis les murs de Compiègne. Il faut se rappeler cette particularité pour comprendre la lenteur avec laquelle se développèrent les premières approches contre la place. Tant que les engins de Compiègne n’auront pas été réduits au silence par ceux des Bourguignons, l’attaque sera dans une situation précaire vis-à-vis de la défense. Non seulement les gens de Compiègne disposaient d’une artillerie puissante, mais encore ils avaient assigné à ces engins un emplacement avancé sur le Boulevart de la rive droite de l’Oise, derrière les parapets sur le glacis desquels la Pucelle avait été prise le 23 mai par un des archers du bâtard de Wandomme, détail que Chastellain explique ainsi :
Or avoient fait un bollewert ceux de dedans moult bel et moult 29fort à l’entrée du pont qui moult donnoit défense à la ville.
Insistons sur ce boulevart dont Chastellain écrit l’orthographe différemment de celle qui a eu cours depuis. Si on se tient à la lettre de Chastellain, on est tenté de croire que ce boulevart avait été sinon tracé, tout au moins singulièrement renforcé et embelli selon la locution pittoresque du chroniqueur, en vue des opérations à subir en 1430.
Il peut sembler à première vue que cet ouvrage ait été en l’air, étant donnée la portée des armes de jet en 1430. En réalité, ce boulevart était fort bien flanqué, sinon par les murs de Compiègne le long de l’Oise, tout au moins par les archers qui en bateaux disposaient librement du cours de l’Oise. Au reste la largeur de l’Oise, y compris les îles qui l’obstruaient, était de deux cent cinquante mètres environ ; l’artillerie des murs de Compiègne placée le long de l’Oise battait 30efficacement les abords du Boulevart du Pont, elle interdisait tout établissement rapproché de cet ouvrage. Comme l’apprendra plus tard la chronique de Chastellain, l’établissement adopté par le duc de Bourgogne, afin de contrebattre le Boulevart, fut placé à cent cinquante mètres environ de ce boulevart ; soit à quatre cents mètres des murs de l’enceinte de Compiègne. De l’avis de M. Alexandre Sorel (page 226) qui a fort approfondi la topographie de Compiègne, la bastille ainsi élevée par Philippe le Bon
parallèlement à l’Oise, occupait une grande partie du jardin actuel de la propriété Evette au Petit-Margny. Son fossé du côté Nord-Ouest qu’il est facile de reconnaître encore, sert de limite entre Compiègne et Margny.
Chastellain explique la nécessité où furent conduits les Bourguignons d’élever cette bastille en face du Boulevart du Pont, assez près pour tenir en respect les engins qu’il 31contenait :
Sy estoit grevable durement aux approchans, par quoy maintenant, pour soy couvrir à l’encontre de celuy, roidement et à multitude et force de gens fut plantée une bastille de fagots et de terre, moult haute et moult large, en barbe droitement de celuy bollewert, du pont aussi près que d’un trait d’arc.
Le but de cet ouvrage était de protéger les approches contre le boulevart formidablement armé par les Compiégnois. En construisant moult haut et moult large cet ouvrage, les Bourguignons lui donnaient un commandement sur la campagne et sans doute aussi sur les parapets du Boulevart.
Les termes moult haute et moult large manquent de précision : ils signifient pour le langage d’alors un relief de trois toises au moins, soit de six mètres, avec les fossés correspondants aux déblais considérables nécessaires à constituer un pareil massif. Si la bastille avait eu moins de relief, Chastellain 32aurait employé le terme haut et large, ou même n’aurait pas spécifié. L’occasion se trouvera plus tard de fournir sur cette bastille et sur son importance des détails intéressants, lorsque seront dépouillés d’autres documents de l’époque. Cette bastille fut construite très vite ; elle était occupée par Philippe le Bon dans la journée du quatorze juillet 1430, ainsi qu’en témoigne le procès-verbal de remise de la requête adressée par l’évêque de Beauvais au duc de Bourgogne. Ce procès-verbal a été cité à la page 263 du second volume du présent ouvrage où une faute de transcription a substitué le mot juin au mot juillet. Cette bastille, importante par son relief et par sa largeur, était le centre de l’attaque, le point d’où rayonnaient vers le Boulevart du Pont les approches qui devaient le réduire. C’est ce qui fut appelé au dix-septième siècle dans les traités d’attaque des forteresses une Place d’armes jouant le 33rôle du cœur vis-à-vis des tranchées qui en partaient comme feraient des veines et des artères. Chastellain l’exprime ainsi :
et après ce, toujours approchant plus en plus près le bollewertdu pont, furent faits autres nouveaux taudis de gros chesnes fichés en terre bien avant et bien serrés, et puis remplis et fortifiés de terre par dehors à l’encontre le feu.
Ce que Chastellain appelle un taudis était un petit ouvrage très solide, du genre de ce qui est appelé aujourd’hui blockhaus ; il pouvait servir d’abri à une douzaine de soldats.
Chastellain ne donne de détails ni sur le nombre de ces taudis, ni sur leurs dimensions, ni sur leur distance à la bastille, non plus qu’au Boulevart du Pont. Il se borne à préciser le mode de construction qui annonce des ouvrages très solides : le revêtement avait pour carcasse de gros chênes fichés en terre bien avant et bien serrés, ce qui 34correspond à tout ce qui se peut imaginer de plus résistant, si on attache aux termes du chroniqueur le sens exact qu’ils expriment. Cette carcasse recouverte d’une toise de terre tant verticalement que du côté du Boulevart constituait une défense des plus sérieuses contre les engins. On peut sans témérité supposer qu’une douzaine de pareils taudis furent construits entre la bastille et le boulevart, ces taudis formant ceinture autour du Boulevart : ils paralysaient les entreprises que les défenseurs du Boulevart auraient pu tenter soit vers la bastille, soit le long de la rive gauche de l’Oise, tant d’amont que d’aval. Quant à la distance de ces taudis au Boulevart du Pont, elle était probablement de plus en plus faible, au fur et à mesure de l’exécution des taudis : les premiers construits composaient par leur ensemble une première parallèle à trente ou quarante toises environ du Boulevart : les taudis suivants formaient 35une seconde parallèle à quinze ou vingt toises du Boulevart, de manière à serrer de plus en plus près les défenseurs du Boulevart et leurs engins par ces taudis
dessous lesquels Bourguignons faisoient surement leur guet et leurs écoutes et venoient tous les jours escarmoucher encontre ceux de dedans.
Cette définition du rôle des taudis apprend que les Bourguignons pratiquaient parfaitement l’art de l’attaque des places : car ce guet et ces écoutes dont parle Chastellain, c’est à très peu près ce que doivent procurer de sécurité à l’assaillant les parallèles successives et les places d’armes qui forment le système méthodique de l’attaque des places formulé par les disciples de Vauban.
On verra plus loin que l’une des difficultés d’occupation de ces taudis était leur communication avec la bastille. Dans le taudis lui-même, le poste bourguignon qui 2 36faisait le guet était en sûreté : mais il en était autrement pour se rendre au taudis et pour en revenir. Les gens du Boulevart profitaient du relèvement des gens du taudis, de leur ravitaillement en vivres ou en munitions, pour frapper de coups répétés les assiégeants et leur faire subir de grosses pertes. C’était d’une ingénieuse tactique ; on ne ferait pas mieux aujourd’hui : l’art de la guerre, dans la défense des places comme en rase campagne, consiste à se rendre compte des moments critiques où doit passer fatalement l’adversaire et à profiter à outrance de ces désavantages.
Aujourd’hui on apprend par cœur des règles écrites par lesquelles est spécifiée la progression que doit suivre l’officier du génie pour enserrer dans un réseau de tranchées le fort à réduire : au quinzième siècle, on se réglait sur les circonstances, on ne procédait à des terrassements considérables 37que si la défense était vive et exigeait ce travail. Ce fut le cas devant le Boulevart du Pont de Compiègne ainsi que le constate Chastellain :
Donc pour ce que danger chéoit à venir de la bastille jusques aux taudis qui estoient plus près et plus avant, on s’avisa de faire un grant large fossé profond qui tireroit tout droit de la bastille jusques aux taudis et par là iroient surement gens d’armes en couvert sans péril du trait.
Les expressions précises dont Chastellain se sert permettent d’admettre l’existence d’une sorte de double caponnière improvisée de la bastille aux taudis. Ce grant large fossé, devait avoir deux à trois toises de largeur au fond et autant de profondeur pour avoir mérité d’avoir été ainsi qualifié. C’est un gros déblai que pareille communication ! Il convient de remarquer qu’il fallait pareil déblai pour dérober absolument la communication aux vues du 38Boulevart du Pont et à la précision des coups qui en partaient. Le résultat fut d’ailleurs obtenu ainsi que le remarque plus loin Chastellain : les coups du Boulevart devinrent de peu d’effet contre les assiégeants, tant pendant leur guet que pour s’y rendre. Le réseau des taudis créés de plus en plus près du Boulevart put être poursuivi sans qu’il fut versé trop de sang Bourguignon ; cela grâce à la communication couverte.
Si on comprend bien les lignes de Chastellain sur ces opérations, les Bourguignons eurent en effet à subir des pertes considérables dans la pénible période d’approches qui précéda l’exécution de la double caponnière réunissant la bastille et les taudis par une communication soustraite aux vues. Voilà, en effet, ce que constate le chroniqueur :
Sy fut fait ledit fossé à coup et fut de grand fruit aux approchans et leur 39fit de service beaucoup, car mortellement dru venoit le trait de dedans sur eux tant de canons comme de coulevrines dont il en y avoit de bons ouvriers avecques eux, par espécial un cordelier natif et vestu à Valenciennes nommé Noiroufle, un haut grant homme noir, atout un laid meurtrier visage et une felle vue et un grant long nez et portoit rude grosse faconde et semblant espouvantable entre tous les autres d’église et de religion (de tous ceux que je vis oncques, le moins apparant homme d’église). Cestuy estoit mis dedans ceste ville en garnison, ne sçay ni comme apostat ou autrement (à Dieu je m’en rapporte ! ), mais estoit tous les jours aux créneaux atout une couleuvrine dont il estoit maistre, le non pareil des autres, voire le plus meurtrier, ce disoit-on, qui oncques avoit esté vu…
Ce Noiroufle, dont Chastellain trace un si épouvantable portrait, faisait en effet subir 40aux Bourguignons de rudes pertes, si l’on en croit un propos de lui que Chastellain relate dans sa chronique sans le taxer d’exagération. Un tireur adroit choisissant son moment pour tirer à couvert sur des gens d’armes qui se rendent à leur poste ou qui en reviennent peut faire cruellement sentir son adresse à ses ennemis.
Si tout ce qu’en rapporte Chastellain avec horreur est exact, et il n’y a guère lieu d’en douter, car Chastellain avait du sens ; ce Noiroufle fut un des plus gros embarras des assiégeants pour approcher du Boulevart du Pont. Cela étant, il n’y aurait pas lieu de trop s’étonner de la faveur exorbitante dont jouit plus tard ce Noiroufle auprès du roi Charles VII. Quand un roi a de pareils serviteurs ; rien d’étonnant qu’il les ménage ! Voilà d’ailleurs ce que raconte Chastellain de ce couleuvrinier émérite :
car durant le temps du logis devant lui et premier que le siège prit 41fin, lui-même se vantoit, disoit-on, d’avoir tué de sa seule main trois cens hommes par sa couleuvrine et en faisoit sa risée, et s’en tenoit à tout honoré et joyeux. Maint an vécut après toutesfois et se trouva en plusieurs autres villes assiégées et ès faits de guerre longuement là ou il continoit sa vie accoustumée et vint jusques à estre de la retenue du roy et de son hostel et bien privé de lui. Souvent disoit messe devant lui, là où je l’ay vu et bien connu et ai esté en maintes devises par diverses fois bien privées. Dont quant je le vis chanter messe et me recordois de la multitude des meurtres horribles qu’il avoit fait en commune renommée et que avec ce je regardois la forme et physionomie de lui qui estoit de même aux faits qu’on lui attribuoit, souvent me suis épouvanté en moi-même de la hideur et m’en sont les cheveux dressés contre-mont, disant à par moi comment gens de telle grâce et encore en état qui contredit 42entièrement à leurs faits, peuvent avoir réception en cour, en maison de prince, qui toutes choses doit peser et considérer…
Ces réflexions de Chastellain, nous les abrégeons : elles n’ont d’autre intérêt que de manifester l’impression très forte que lui avait produite le singulier personnage qui se rendait tous les jours aux créneaux du Boulevart de Compiègne et passait pour le plus meurtrier tireur qui eut paru dans les sièges.
Il est fort possible qu’il y ait certaine exagération dans le propos prêté à Noiroufle ; toutefois si extraordinaire que semble le nombre de trois cents ennemis frappés par la couleuvrine de ce cordelier, cela fait une moyenne de deux par jour, si l’on tient compte de la durée du siège et de l’assiduité de Noiroufle aux remparts. Cela prouve surtout la grande adresse de ce personnage et son dédain des coups ; car en dépit du mur qui le couvrait, à faire pareil métier pendant cinq mois le 43cordelier risquait gros.
Or, se faisoient tous les jours belles et dures escarmouches devant ce bollewert du pont, là où Anglois et Bourguignons vaillamment et bien se portèrent encontre François et François moult valeureusement aussi encontre Anglois et Bourguignons en très aigre et très fière défense, jusques à sang répandre souvent entre les deux parties d’un coté et d’autre et estre durement blessés dont toutesfois ne l’un ne l’autre ne se pouvoit vanter de la victoire pour ce que nul n’avoit sur l’autre rien d’avantage encore, jusques le duc fit asseoir ses gros engins à l’endroit de la Porte du Pont, et ailleurs aussi ; par lesquels il leur porta moult de dommages et d’ennui et leur rompit tours et murailles largement et par les engins volants effondra maisons, ponts et moulins, dont aucuns furent tous démolis jusques à non pouvoir plus moudre.
Indépendamment de la défense à coups de canon et de couleuvrine, les gens de Compiègne organisaient 44des sorties contre les Bourguignons, sans toutefois pouvoir emporter de force leurs taudis. Bref, les Compiégnois usèrent des divers modes de résistance : on écrirait aujourd’hui résistance offensive pour qualifier cette infatigable série d’escarmouches contre les approches de leurs ennemis. L’avantage finit par rester à Philippe le Bon. Une fois sa bastille et ses taudis mis en état, le duc put, en effet, disposer de ses gros engins à brève portée du Boulevart et de la place’ ; il put lutter à armes égales d’abord, puis avec une supériorité croissante contre l’artillerie de Compiègne. Les trous faits aux tours et aux maisons, la destruction des moulins obligèrent les gens de Compiègne à consacrer la majeure partie de leurs efforts à la réparation de leurs propres œuvres plutôt qu’à la destruction des œuvres de l’ennemi.
Il est évident qu’à compter de cette date la résistance devint surtout passive. Chastellain 45expose la situation à ce moment dans des termes qui donnent fort à penser.
Dont les habitans devinrent durement effrayés et tous déconfortés du remède, si la chose continuoit longuement et eussent de léger varié en rendre la ville, si n’eut été le réconfort que les gens de guerre leur donnoient avecques ce que maistres estoient du peuple et par dessus eux et qui encontre toutes telles battures qui viennent de dehors savent les expédiens et les remèdes enquels on se peut garantir et sauver…
Le bombardement de Compiègne fut très violent. Pour se faire une idée des moyens de destruction mis en œuvre par le duc de Bourgogne, il suffit de savoir que l’une de ses bombardes, Remeswalle, pour la désigner du nom sous lequel elle figure sur les inventaires du quinzième siècle, lançait des projectiles d’un calibre que n’atteignent aucun des canons d’aujourd’hui. Il est vrai que ces projectiles étaient généralement 46en pierre. Néanmoins ces projectiles de vingt-huit pouces de diamètre pesaient trois cents de nos kilogrammes et on peut deviner quels épouvantables écrasements produisait la chute de pareilles sphères de pierre. Cette formidable Remeswalle n’était pas seule à produire de cruels dégâts sur les murailles et sur les tours de Compiègne. Une grosse bouche à feu nommée La Rouge bombarde d’après l’inventaire de maistre Phillebert de Moslant, lançait des projectiles de vingt-six pouces de diamètre, pesant deux cents de nos kilogrammes ! Une troisième bombarde baptisée Houppembière, avait un calibre encore plus fort que les précédentes ; ses projectiles avaient vingt-neuf pouces de tour ! Une quatrième bombarde figure sous le nom de Quincequin dans la prisée du
général maistre et visiteur de l’artillerie du roy :
ses projectiles avaient vingt-trois pouces de calibre et pesaient 47trois cents livres ! Pareils chiffres donnent à réfléchir, même en présence des dégâts de l’artillerie rayée.
Chastellain, témoin des événements, poursuit ainsi ses réflexions à propos du découragement produit sur les bourgeois de Compiègne par la destruction de leurs demeures et de leurs moulins :
… comme ces gens cy qui estoient vaillans ès faits de la guerre mirent peine à eux défendre encontre les engins volans le mieux que purent et à sauver eux et les habitants de tels dangers, entre lesquels toutesfois, Loys de Flavy, frère de Guillaume, en l’âge de vingt-deux ans, fut tué, que dommage fut pour hommes de son party, car moult estoit bel escuyer, fort et roide et de grant hardement, mais son eur ne chéoit de plus longuement vivre, ce sembloit, que jusques à maintenant, de quoy son frère mena grant deuil.
Ces engins volants qui consistaient en projectiles de 48plusieurs centaines de livres ne parurent pas suffisants au duc de Bourgogne, tant était ferme la résistance passive des défenseurs de Compiègne. Il fallait, en dernière analyse, joindre les Français corps à corps pour les déloger du boulevart qu’ils occupaient : or chaque fois que les Bourguignons tentaient un assaut, les défenseurs du Boulevart tenaient bon et tuaient plusieurs des assaillants sans se laisser entamer. Le duc de Bourgogne recourut à la mine. Si l’on doutait de ce détail, il suffirait de se reporter aux comptes du duc de Bourgogne où
Henry Parent et Jehan Remacle maistres mineurs
furent payés de leurs travaux par le trésorier du duc. Philippe le Bon attachait une telle importance à leurs attaques souterraines contre le Boulevart qu’il se rendait de sa personne dans leurs mines : les comptes de son trésorier portent un pourboire de cinquante-sept sous donné par le 49duc
à Henry Parent et à ses compagnons, quand il a esté les voir besogner.
Le fait de ces attaques du Boulevard du Pont par la mine est parfaitement certain ; au reste la Chronique de Chastellain mentionne nettement cette circonstance qui prouve mieux que de longs commentaires l’ingéniosité par laquelle Philippe le Bon s’efforçait de triompher de la résistance acharnée des Compiégnois :
Or avoient les Bourguignons par dessous leurs taudis commencé aucunes mines pour venir combattre ceux du bollewert, et tous les jours labouroient à les bouter outre à leur grand péril et labeur, car François s’en aperçurent, lesquels y mirent toute résistance à l’encontre par armes de leur corps, dont souvent estoit dure la meslée, et tellement que par diverses fois plusieurs y reçurent la mort, çà et là ; dont de la part des Bourguignons me sont venus à cognoissance messire Jehan de Bailleul, chevalier 50flandrois ; Allard d’Escaussines, Thiebaut de Tantignies, haynniers ; et aucuns autres.
Les taudis élevés en dernier lieu par les Bourguignons étaient sans doute extrêmement rapprochés du boulevart, à une dizaine de toises sans doute, quand Philippe le Bon eut recours aux offices de ses mineurs pour achever souterrainement la lutte qu’il paraissait impossible de résoudre avec avantage à ciel ouvert.
Le baron de La Fons-Mélicocq a écrit sur ce sujet :
L’invention des mines de poudre à canon, attribuée longtemps à Pierre de Navarre, remonterait suivant Tiraboschi à l’année 1480. Or les documents prouvant qu’elles furent employées au siège de Compiègne, nous avons le droit de la revendiquer et de la proclamer française !
Si cette réflexion du baron de La Fons-Mélicocq est citée ici, c’est que son auteur est un des érudits les plus éminents qui aient 51consacré leurs veilles à l’histoire de 51 la Picardie au quinzième siècle. Il y a lieu cependant de formuler une remarque. Il est certainement très probable que la poudre à canon jouait un rôle considérable dans cette guerre de mines : cependant les documents précités ne mentionnent pas d’une façon explicite que la poudre à canon ait servi à dénouer ces luttes souterraines. Ce silence des chroniques et des textes authentiques explique que les compilateurs qui ont écrit l’histoire de la guerre de mines aient pu omettre sur leurs listes les péripéties de l’attaque du Boulevart de Compiègne. Chastellain développe ainsi l’exposé des opérations menaçant le Boulevart du Pont :
Or est vrai que durant ces felles et dures escarmouches qui se faisoient tous les jours entre ceux de la bastille et ceux du bollewert du pont, le duc, pour plus monstrer hardement et mieux encourager ses gens par 52estre près de eux se délogea de Venette l’abbaye et mesme se vint loger en personne en la bastille qui estoit entre Margny et le bollewert, et ses gens logèrent à Margny là où avoit esté logé le comte de Ligny qui party en estoit et s’en estoit allé par le commandement du duc devers Vitry-en-Pertois, comme se dira cy après pourquoy et comment.
Ce passage de la chronique confirme et complète la particularité que révélait le procès-verbal de la remise officielle de la requête de l’évêque de Beauvais au duc de Bourgogne. D’après ce trait de Chastellain, c’est à la bastille que le duc de Bourgogne passait ses jours et ses nuits. La chose est trop caractéristique pour être négligée. Elle manifeste l’importance que Philippe le Bon attachait aux opérations du siège ; elle prouve que le duc payait de sa personne afin de donner l’exemple à tous les siens.
53Dans ces opérations contre Compiègne, le duc de Bourgogne était secondé par les troupes anglaises. II y eut de fréquentes mutations dans les corps de cette nationalité qui prirent part aux diverses périodes de ce long siège. Au début des opérations, au moment où la sortie de Jeanne Darc sur Margny se dénoua de la triste manière qui a été rapportée, il y avait à Venette un corps anglais d’un effectif élevé sous le commandement du seigneur de Montgommery. S’il faut ajouter foi au Journal du Bourgeois de Paris, qui sur ce point pouvait être bien renseigné, ce corps anglais venait à Paris et on peut présumer qu’il fit seulement un court séjour devant Compiègne. Au reste, le duc de Bourgogne ayant occupé ses cantonnements dès le lendemain de l’Ascension, cela s’accorde assez bien avec la circonstance de se rendre à Paris mentionnée par le Bourgeois. Chastellain parle ainsi du 54nouveau renfort amené par les Anglais :
Or y avoit deux comtes d’Angleterre, le comte de Hontinton et le comte d’Arondel qui pour renforcer le duc en son logis que tenoit, vinrent devers luy et luy amenèrent deux mille combattants, lesquels très-honorablement reçus et bienviengnés, furent logés à Venette, là où avoit esté logé le duc tout fraîchement encore, qui estoit beau logis et bon et près assez de la ville de ce costé-là. Par quoy, tantost après que ces deux comtes furent arrivés, le seigneur de Montgommery et messire Jehan Stuart, atout ce que avoient de gens, prenans honorablement congé au duc, partirent de l’ost et en travail de plusieurs journées retournèrent en Normandie là où leur frontière et leur ordonnance avoit esté accoustumée de longtemps, et laissèrent les deux comtes pour accompagner le duc, desquels il estoit très bien assisté et refait, car vaillans chevaliers estoient et de grant conduite et non moins 55ceux que amenés avoient avecques eux, beaucoup chevaliers et escuyers et de vaillans archers aussi grant nombre.
Ces troupes anglaises étaient très solides d’après cette appréciation de Chastellain ; leur concours au siège avait pour Philippe le Bon une importance considérable. On peut cependant noter qu’à ce moment les troupes prêtées par le roi d’Angleterre à son allié pour réduire Compiègne avaient fait de fréquentes mutations. Quelle était la cause de ces mutations ? Il est assez difficile de préciser : c’était sans doute la nécessité des multiples opérations de guerre entreprises en même temps par les Anglais ; c’était peut-être aussi une certaine appréhension du gouvernement anglais à laisser trop longtemps les mêmes troupes anglaises sous les ordres du duc de Bourgogne.
Quoi qu’il en soit de la cause, le résultat de cette situation était le relâchement du lien 56qui unissait devant Compiègne l’élément bourguignon à l’élément anglais. Si l’on ne faisait pas cette réflexion à ce moment on pourrait difficilement comprendre les événements qui dénouèrent le siège. Chastellain montre combien les opérations en étaient poussées activement par le duc de Bourgogne :
Or n’estoit diligence que ce duc ne fist faire pour abattre ce bollewert qui tant lui contrarioit au cœur que nulle rien tant. Sy le fit battre d’engins, par haut et par bas, jour et nuit, et ne donnoit cesse ne repos à ceux de dedans de nulle heure qui fust. Par quoy, si les gardans n’eussent esté outre mesure vaillans et de grant vertu, ne l’eussent pu tenir le quart de temps que le tenoient pour les grans mortels périls qui y gisoient et peines importables.
Il y a là une expression de Chastellain qui peut être interprétée comme se rapportant à la lutte souterraine. Il a été fait allusion aux mines exécutées contre le Boulevart de Compiègne. 57Si difficile que paraisse la configuration des abords de ce boulevart au point de vue de l’exécution de pareilles approches, il résulte des comptes de dépenses et des chroniques que l’attaque du Boulevart se développa ainsi. Les termes de Chastellain sy les fit battre d’engins par haut et par bas, jour et nuit paraissent se rapporter à la guerre de mines et à la lutte à coups de camouflets : il semble y avoir antithèse entre les boulets de canon frappant par haut et les explosions de mines frappant par bas les défenseurs du boulevart. Dans tous les cas, il faut peser les expressions de Chastellain : elles sont des plus honorables pour les défenseurs du boulevart qui tinrent quatre fois plus de temps que n’auraient fait des soldats ordinaires !
Cette longue et furieuse résistance peut être considérée avec infiniment de raison comme ayant assuré le salut de Compiègne en paralysant deux mois toute opération des 58Bourguignons contre le corps de place lui-même. Il était en effet téméraire d’entreprendre rien sur la rive gauche de l’Oise, tant que la possession du Boulevart assurerait aux assiégés la libre disposition de l’Oise et en interdirait la jouissance aux assiégeants. Chastellain conclut ainsi :
L’avoient tenu jà toutesfois deux mois quant finalement par estre trop affoibly et démoly et par trop mortellement estre assailly tous les jours, vint par une nuyt, que le jour avoient esté durement travaillé ceux de dedans, que arrière on leur livra un nouvel assaut, là ou faibles en la résistance et prenables en leur fort, furent pris d’assaut, dont les aucuns eux cuydans sauver par retraire hâtivement en la ville, de hâte et de peur que avoient, churent en la rivière d’Oise de haut en bas et se noyèrent. Les autres furent tués une partie, et aucuns emmenés prisonniers.
La prise du Boulevart fut 59obtenue méthodiquement par un assaut de nuit succédant à une journée de dur travail pour les défenseurs. Ce que signifient les mots arrière on leur livra un nouvel assaut, est-ce l’indication d’une attaque ayant été tentée par la gorge du boulevart, c’est-à-dire par l’Oise ? Cela semble résulter du texte de Chastellain, d’autant plus que les mots là où faibles en la résistance et prenables s’accordent bien avec la médiocre disposition défensive présentée par la partie du Boulevart longeant la rivière. La possession du Boulevart par les Bourguignons allait interdire aux Français l’usage de la rivière et les expéditions que leurs bateaux couverts leur permettaient d’entreprendre en amont ou en aval du pont de Compiègne. Maîtres du Boulevart, les Bourguignons tenaient le fleuve contre la place ; ils pourraient sans grand péril installer des communications sur l’Oise de manière 60à occuper solidement la rive gauche de la rivière.
Tant que le Boulevart avait assuré le cours de l’Oise aux Compiégnois, l’établissement d’un pont sur l’Oise par les Bourguignons aurait été précaire à cause des bateaux des gens de Compiègne possédant un port de refuge sur la portion de l’Oise contiguë aux remparts et protégée par le Boulevart Une fois cet ouvrage aux mains de Philippe le Bon, les choses sont changées :
Si furent tantost les fossés remplis et fut fortifié de nouvel contre la ville, tant bien et tant fort que tous les meschefs du monde faisoit aux François ; lesquels pour peine ne labeur que mettre y sûssent depuis, ne le pouvoient reconquerre, tant estoit fort gardé et défendu de leurs ennemis. Or à primes les commençoit peur à étreindre et souci à pincer, quant se virent si approchés et que ce que fait avoient pour leur défense leur estoit maintenant un lien et 61un baston de menace. Sy ne se savoient à quel saint se vouer qui réconforter les pût, quant ils virent leurs ennemis si aigres et si felles et la puissance qui estoit devant eux si fière et si redoubtable, sinon qu’en vertu de leur courage pensoient à endurer le plus longuement que pourroient en attendant que quelque secours leur pourroit venir de la partie du roy qui ce siège portoit moult à dur et estudioit jour et nuyt pour y mettre remède le plus tost que pourroit, combien que moult le resongnast encore pour celle heure d’alors, et ne lui sembloit pas sitost possible, ne faisable aussy.
Des documents authentiques permettent de fixer la date de la prise du Boulevart de Compiègne qui modifia si fort la physionomie du siège L’argentier de la ville de Lille a noté dans ses comptes la dépense de vingt-quatre sous baillés au messager qui apporta le vingt-et-un juillet la nouvelle de la prise du Bollwercq devant Compiègne.
62Cette note permet de fixer au dix-neuf juillet le moment où succomba le Boulevart, et très probablement dans la nuit du 18 au 19 juillet. À partir de ce moment, les opérations du siège prirent un caractère de supériorité marquée du côté des assiégeants. Désormais la période de la défense active était passée pour les gens de Compiègne confinés dans leurs murs, étreints par les deux rives de l’Oise, ne pouvant disposer à leur gré ni de la rivière ni de leurs bateaux sous les coups du Boulevart du Pont retourné contre eux : ils durent subir passivement les coups des Bourguignons.
Et encore que plus tenoit sujets ceux de dedans, c’estoit un pont que le duc avoit fait faire à l’encontre de Venette par lequel on passoit à pied et à cheval devers eux au lez devers Pierrefons. Et là vinrent Bourguignons et Anglois escarmoucher à eux jusques aux pieds de leurs murs, gaster et courre tout le pays à leur 63environ et défendre que nulles manières de vivres ne leur pouvoient venir de où que ce fust. Sy en furent moult à grant destroit et à malaise durement sans remède.
Sur la période du siège de Compiègne qui se termina à la prise du Boulevart du Pont M. Alexandre Sorel a écrit (La Prise de Jeanne d’Arc, page 239) :
Ce n’est pas un des côtés les moins curieux de l’histoire du siège de 1430 que de voir un commandant en chef qui disposait d’un effectif d’au moins quatre mille hommes, rester pendant deux mois consécutifs en face de la ville pour s’emparer d’un simple bastion, alors que si dès le début des hostilités il avait divisé son armée en deux parties et que l’une d’elles se fut installée sur la rive gauche, la place inquiétée en deux endroits à la fois n’aurait pu se ravitailler ni recevoir de renforts et aurait infailliblement succombé ; mais on était loin au quinzième siècle de 64posséder la science stratégique de nos jours, et les engins de guerre n’en étaient encore qu’à l’enfance de l’art.
Cette appréciation de la tactique des Bourguignons est un peu sévère. Tant que les gens de Compiègne occupaient leur boulevart et partant avaient la faculté de sortir le long de l’Oise et de faire retraite, l’établissement d’un détachement bourguignon sur la rive gauche de la rivière eut été précaire. Une attaque des défenseurs de la place contre ce détachement pouvait devenir fort grave, au cas où les bateaux de Compiègne eussent pu rompre la communication de ce détachement sur l’Oise.
C’est à chacun d’apprécier ce genre de difficultés dont la valeur dépend surtout de l’initiative et de l’activité attribuée aux défenseurs de la place. Il serait toutefois téméraire de trop mépriser les périls de cette sorte. Sur les événements qui viennent d’être 65rapportés la chronique de Lefèvre de Saint-Remy est peu explicite : aussitôt après avoir ; rapporté la capture de la Pucelle, le chroniqueur écrit :
Et tantost après ladicte prise, le duc se loga assez près de la ville de Compiègne,
ce qui résume les renseignements empruntés déjà au récit de Chastellain. La relation de Saint-Remy poursuit en ces termes :
Auprès du logis du duc furent faictes mines et approches allendroit de ung fort bolvercq qui estoit au pont de la ville, où avoit forte garde ; et là y eut maintes belles escarmouches tant d’un costé que d’autre.
Cette fois encore il y a concordance avec la narration de Chastellain, mais avec beaucoup moins de détails.
Et si fût le bolvercq tant approché que par force d’armes et de bel assault fut pris et peu y eut de ceux qui le gardoient qui ne fussent tous noyés morts ou pris.
À croire à la lettre cette phrase, on pourrait penser que le Boulevart 66du Pont fut enlevé comme le sont souvent les ouvrages de fortification de bel assaut et en plein jour ; on se tromperait : la version de Chastellain paraît infiniment plus digne de foi que le résumé des opérations laissé par Saint-Remy. À se fier littéralement à la suite de la narration de Saint-Remy, on pourrait être induit en erreur sur la date de la prise du Boulevart, date qui a été fixée plus haut au dix-neuf juillet :
Audit mois de juing arrivèrent devers le duc, devant Compiègne, deux comtes d’Angleterre, assavoir le comte de Hontinton et le comte d’Arondel ; et amenèrent avec eulx environ deux mille combattants.
Le même événement a été rapporté d’après la chronique de Chastellain ; cette chronique n’indiquait pas le mois de juin pour l’arrivée de ce renfort ; elle se bornait à spécifier que la troupe anglaise occupa l’emplacement de Venette abandonné fraîchement par le duc pour s’installer 67dans la bastille du Pont. Saint-Remy poursuit ainsi.
Et a dont les deux chevalliers d’Angleterre quy gardèrent le pont dont dessus est parlé s’en allèrent à Paris ; et durant iceluy siège de Compiègne fut le siège mis devant la ville de Vittry des adversaires du duc.
D’après Chastellain, Montgommery et Stuart se rendirent non à Paris, mais en Normandie : quant au pont dont dessus est parlé qu’auraient gardé les deux chevaliers, Saint-Remy aurait anticipé sur les dates, si l’on voulait y voir le pont de bateaux de Venette. C’est à Pont-l’Évesque que Saint-Remy fait allusion. Cette localité était assez près de Compiègne pour que le chroniqueur ait cru la spécifier suffisamment par les termes qui précèdent.
Lefèvre de Saint-Remy se contente d’indiquer l’incident de Vitry ; il raconte ensuite le détachement du comte de Ligny :
Ce venu à sa connaissance, par délibération 68du conseil, y envoya le comte de Ligny parmi le pays de Laonnois, pour lors adversaire du duc, et y fist de grands dégasts ; et mist le siège devant la ville de Crespy-en-Laonnois et luy fut rendue ; et de là en retournant audict siège de Compiègne fut devant la cité de Soissons ; et fit tant que la dicte cité lui fist obéissance pour et au nom du duc, et luy fust rendue.
Après avoir fait mention en termes assez inexacts de cette expédition de Jean de Luxembourg et des résultats qu’elle procurait au duc de Bourgogne, Lefèvre de Saint-Remy arrive à la circonstance la plus importante du siège, à la diversion produite par le décès subit du cousin de Philippe le Bon et par l’ouverture de sa succession. Il en résulta le départ immédiat du duc de sa formidable bastille de Compiègne. Saint-Remy raconte le fait en trouvant d’ailleurs moyen de 69commettre une grosse confusion de date ; car ce n’est pas le quinze août, mais le sept août que Philippe le Bon eut avis du décès de son cousin.
Or est vray que le quinzième jour du mois d’aoust vinrent nouvelles au duc que Philippe duc de Brabant son cousin germain estoit allé de vie à trépas et pour icelle cause se partit le duc de son logis pour aller audict pays de Brabant, lequel pays par le trépas de son dit cousin luy estoit échu ; pourquoy il alla prendre la possession du dit pays et ordonna le comte de Ligny comme chef du dit logis de Compiègne.
Le départ du duc de Bourgogne et son remplacement par le comte de Luxembourg étaient rendus nécessaires par la revendication des graves intérêts mis en jeu dans la succession du duc de Brabant. Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur l’importance de cette succession. Qu’il suffise d’indiquer 70le bénéfice que tirèrent de cette circonstance les gens de Compiègne, sinon immédiatement, tout au moins lorsque se produisirent les événements qui amenèrent la levée du siège.
Et si demourèrent les deux comtes d’Angleterre dessus nommés et estoient de trois à quatre mille combattants.
Ce chiffre de trois à quatre mille combattants s’applique-t-il dans l’intention de Saint-Remy à la totalité de l’armée de siège ? Alors tout est bien, car les troupes anglaises composaient à peu près la moitié de l’effectif indiqué ici par Saint-Remy.
Au mois de septembre ensuivant, après le partement du duc, le comte de Ligny, messire Hue de Lannoy, le seigneur de Créquy et plusieurs autres, passèrent la rivière d’Oise assez près de Compiègne à un pont faict de bateaux pour assiéger la dicte ville ; car encore n’estoit-elle point assiégée, ne n’y avoit 71siège que d’un costé, et par bastilles assez près de ladite ville, bien garnies de gens de guerre.
Cette date du mois de septembre assignée à l’établissement du pont de bateaux jeté sur l’Oise ou tout au moins à l’usage de ce pont par les Bourguignons pour occuper la rive gauche de l’Oise serait intéressante si elle était bien exacte.
Ce qui est encore plus instructif, c’est l’attitude prêtée aux Anglais par Saint-Remy et la conséquence de cette attitude sur la décision des seigneurs bourguignons. Il faut lire entre les lignes, car Saint-Remy se borne à exposer très sommairement :
Les deux comtes d’Angleterre ne se bougèrent de leurs logis lesquels estoient à un village nommé Venette, à un quart de lieue de la ville ; et quand lesdits chevaliers furent passés ladite rivière, ils advisèrent que à si petit nombre de gens que ils étoient, veu 3 72le grant tour de la ville, ils ne pouvoient assiéger ladicte ville tout autour.
Quelle était l’origine de ce ne bougèrent de leur logis
appliqué aux comtes d’Angleterre ? Il est probable que le dissentiment relevé par le chroniqueur avait des motifs sérieux. Dans tous les cas, les effets se manifestèrent d’une manière significative par la construction d’une bastille suppléant d’une manière assez précaire à l’occupation de la rive gauche de l’Oise par l’ensemble des forces anglaises persistant à rester logées à Venète.
Si ordonnèrent à faire une bastille devant la plus forte Porte de ladicte ville, du côté de la forêt, là où les avenues des adversaires estoient, tant de ravitaillement que d’avoir secours.
D’après les recherches locales exécutées à Compiègne par M. Alexandre Sorel (page 240 de La Prise de Jeanne d’Arc)
cette bastille interceptait tout à la fois la route de Crépy, celle 73de Pierrefonds et une troisième conduisant vers Paris, le tout faisant un débouché important pour Compiègne. Elle fut installée dans le faubourg Saint-Lazare qu’on désignait alors sous le nom de Saint-Ladre, à cause de la maladrerie ou léproserie qui avait été créée à Compiègne sous Louis-le-Gros. Les fossés de cette bastille coupaient la voie et s’étendaient à droite et à gauche dans les terrains de l’ancienne propriété de Cayrol (n° 7 de la rue Saint-Lazare) et dans les chantiers qui y font face.
Sur la Carte des opérations du siège établie par M. Alexandre Sorel, cette bastille est figurée d’une façon un peu différente ; mais il ne faut pas s’y arrêter. Dans une note (page 250 de La Prise de Jeanne d’Arc) M. Alexandre Sorel donne l’explication de cette différence :
Il semblerait d’après les chroniques du temps que cette bastille ne fut commencée qu’après le départ du duc de 74Bourgogne pour la Flandre ; mais le contraire résulte des mentions qui existent sur les registres de la ville. En effet le duc de Bourgogne n’a quitté le siège qu’après le 4 août, jour où mourut le duc de Flandre. Dès le 31 juillet précédent, un messager partait de Compiègne pour aller prévenir le roi que la ville était investie de tous côtés ; il en résulte que la bastille de la rive gauche était déjà commencée. Pour contenir trois cents hommes, il fallait que cette bastille fut d’une grande étendue. Nous avons dit plus haut qu’elle coupait le faubourg Saint-Ladre (aujourd’hui rue Saint-Lazare). C’est donc par erreur que dans le plan tracé avant nos dernières recherches elle figure en dehors de cette voie. Des fouilles récentes faites dans un terrain qui longe la rue de la Fosse-Moyenne presque au coin de la rue Saint-Lazare ont permis de constater l’existence d’un des anciens 75fossés de cette bastille.
Sur cet ouvrage qui jouait un rôle considérable pour amener Compiègne à capituler par privation de vivres, Saint-Remy a donné les détails suivants :
Si fut icelle bastille faicte et dressée devant icelle Porte et gardée par le seigneur de Créquy et messire Florimont de Brimeu, chevaliers de l’Ordre de la Toison d’or ; et là y eut maintes belles escarmouches et de grants armes faictes à dresser ledit bastillon quy oncques ne fut parfait.
Il résulte de ces quatre derniers mots que le bastillon de Saint-Ladre ne fut pas achevé.
Était-ce pure négligence ? Était-ce par nécessité réelle correspondant au manque de bras ou de matériaux ? On ne saurait décider avec une certitude absolue. La réponse à ces questions est d’une grande importance : car cette imperfection de la bastille au moment où il s’agissait de repousser 76les assauts des Compiégnois fut décisive Il y sera revenu plus loin. Saint-Remy ne donne pas d’indication sur ce point ; il se borne à poursuivre en ces termes :
Et dura icelui logis l’espace de cinq mois passés, et environ le mois d’octobre s’assemblèrent les adversaires du duc jusques au nombre de quatre mille combattants ou plus, et vinrent ravitailler la dicte ville de Compiègne ; et quand les nouvelles furent venues à ceux dudit logis, si leur fut acertené que iceux venoient pour combattre ; et lors les comtes de Hontinton, Ligny, Arondel et messire Hue de Lannoy ordonnèrent leurs gens pour combattre.
Le rassemblement de l’armée française avait pour but la délivrance de Compiègne assiégé depuis cinq mois : les conditions en seront examinées plus tard. Il y a lieu auparavant d’apprécier les efforts par lesquels les défenseurs de Compiègne avaient maintenu 77intacte la situation de leur enceinte 77 et avaient tout mis en œuvre pour garder leur ville jusqu’à l’arrivée de l’armée de secours qu’ils réclamaient à cor et à cri du roi Charles VII.
Les attournés de Compiègne — il a été remarqué à la page 43 de notre premier volume que c’était ainsi qu’étaient appelés les gouverneurs civils de la cité de Compiègne — firent ce qui était en leur pouvoir pour seconder Guillaume de Flavy, particulièrement pour assurer la solde et la subsistance aux gens d’armes qui assistaient la milice bourgeoise pour la défense de ses foyers. La besogne était lourde. Le problème de la solde et des subsistances était le plus difficile à réaliser, lorsqu’il s’agissait de troupes armées à entretenir pendant plusieurs mois. Plus d’une fois dans la première moitié du quinzième siècle, le sort d’une campagne tint uniquement à l’impuissance 78de l’un des partis à conserver la cohésion des troupes à sa solde, faute d’avoir su leur assurer le nécessaire. Il en sera relaté un mémorable exemple au mois d’octobre 1430, lorsque dans le cours de l’histoire de ces opérations, l’occasion se présentera de raconter la défection des troupes anglaises à la solde du duc de Bourgogne pour le siège de Compiègne. Le retard de huit jours dans le paiement de cette solde permettra aux capitaines anglais d’annoncer leur départ et de refuser de servir davantage. Et cependant le duc de Bourgogne avait des finances bien gérées, sagement pourvues en vue des besoins de ses guerres !
Les attournés de Compiègne en 1430 étaient Thomas Quillet, Thibaut Bourgeois, Jehan Demy, Pierre Crin et Gérard Leriche : ils méritent d’être honorés pour l’activité et l’intelligence avec laquelle ils utilisèrent les ressources de la cité. Les registres de la 79ville de Compiègne contiennent à cet égard des renseignements intéressants sous le titre :
Argent baillé aux gens d’armes qui estoit à Compiègne pendant le siège de l’an quatorze cent trente, pour supporter leur dépense, avec le blé, vin et chair à eux baillés pour employer en la dite dépense.
Voici l’un des articles de ces comptes :
À Barthélemy Barrette, capitaine de certain nombre de gens d’armes et de trait retenus en garnison audit Compiègne pour la garde d’icelle ville au moy de May quatorze cent trente que le siège fut mis devant ladite ville par les adversaires du roi notre sire. Auquel capitaine pour lui et ses compagnons par la délibération de plusieurs bourgeois et habitans de ladite ville fut ordonné et conclu bailler et payer pour chacune semaine qu’il seroit audit Compiègne en garnison au nombre de gens qu’il avoit alors, c’est assavoir : trente-deux hommes d’armes, deux 80trompettes, deux pages, quarante-trois arbalétriers et vingt hommes que targons que archers…
Barthélemy Barrette était un des lieutenants de Jeanne Darc au combat de Lagny où Franquet avait été pris, à l’expédition de Pont-l’Évesque, à la marche sur Soissons, enfin au combat de Margny qui s’était terminé par la capture de la Pucelle. Le document précité montre qu’au lendemain de la sortie où Jeanne fut prise, la troupe du capitaine Barrette avait un effectif de quatre vingt dix-neuf hommes.
Ce document authentique emprunté aux comptes de la ville de Compiègne donne l’occasion d’indiquer avec quelle prudence doivent être lus les documents de seconde main, surtout les titres rédigés en vue d’une intention particulière. Il a été question dans le premier volume du présent ouvrage du Mémoire à consulter sur Guillaume de Flavy. À la page 260 de ce 81volume, il a été produit un extrait de ce Mémoire commentant l’échec de Margny en ces termes :
Cela défavorisa grandement la défense de la ville peu fournie d’hommes, vivres et munitions de guerre ; ceux qui y étoient entrés avec la Pucelle s’étant dès le lendemain retirés en leurs garnisons ; et n’y seroit demeuré que Barette, lieutenant de ladite Pucelle et trente trois hommes d’armes de sa compagnie.
Le Mémoire à consulter dit seulement une partie de la vérité, comme le prouve le libellé exact des comptes de la ville de Compiègne. Entre les trente-trois hommes d’armes qu’il mentionne seuls et les quatre-vingt-dix-neuf gens d’armes et de trait énumérés par catégories dans les registres de la cité, la différence est notable. Jusqu’au jour où elle passa à la solde de la municipalité de Compiègne, la troupe de Barrette avait reçu sa solde sur le trésor de guerre 82de Jeanne Darc. Si l’on se reporte à l’interrogatoire du procès de Rouen en date du samedi dix mars 1431, on trouve mention de ce trésor au quinzième alinéa de la version française :
Interroguée si elle eut oncques autres richesses de son roy que ces chevaux : respond qu’elle ne demandoit rien à son roy fors bonnes armes, bons chevaux et de l’argent à payer les gens de son hostel.
Le seizième alinéa indique approximativement le montant de la somme dont disposait la Pucelle.
Interroguée si elle avoit point de trésor : respond que dix ou douze mille qu’elle a vaillant n’est pas grand trésor à mener la guerre, et que c’est peu de chose ; et lesquelles choses ont ses frères, comme elle pense ; et dit que ce qu’elle a, c’est de l’argent propre de son roy.
Il est vraisemblable que Barrette et sa troupe furent payés sur ce trésor jusqu’au 83jour où la prise de la Pucelle par les Bourguignons amena nécessairement la dissolution de sa petite armée. En tout cas, la fin du document précité, emprunté aux registres de comptes de Compiègne spécifie exactement les conditions auxquelles Barrette fut admis à contribuer à la défense de Compiègne depuis le vingt-six mai 1430.
… ladite ville lui payeroit pour chacune semaine quatre livres parisis avec quatre sacs de blé, deux muids de vin et quatre vaches, à commencer pour le premier paiement le vingt-sixième jour de may jusques au vingt-cinquième jour d’octobre ensuivant que le siège fut levé, qui font vingt-deux semaines dont ladite ville par la main dudit receveur lui a payé. Depuis ledit vingt-sixième jour de may jusques au mercredi second d’aoust ensuivant qui font onze semaines, pour chacune semaine quatre livres parisis, valent quarante-quatre livres 84parisis et depuis ledit jour jusques au vingtquatrième jour dudit mois d’aoust qui font trois semaines, pour chacune semaine pour ce que les gens dudit Barette diminuèrent soixante quatre sous parisis, valent neuf livres douze sous parisis.
Cet extrait des comptes qui constate la diminution d’effectif de la troupe de Barrette, sans d’ailleurs en indiquer les causes, permet d’apprécier l’importance de cette diminution. Si l’on considère la variation de l’effectif comme proportionnelle à la différence de la solde, on conclura à un déchet de vingt gens d’armes ou de trait et à un effectif survivant de quatre-vingts hommes pendant les trois semaines écoulées du 2 au 23 août.
Les comptes poursuivent ainsi :
Et depuis le dit vingt-quatrième jour d’aoust jusques au dix-neuvième jour dudit mois d’octobre qui font huit semaines, pour chacune semaine L. S. p. valent vingt livres parisis ; 85lesquelles parties font ensemble comme par vingt deux mandements et quittances peust apparoir ; soixante-treize livres douze sous parisis.
Ce fragment des comptes ne mentionne pas explicitement une nouvelle diminution d’effectif de la troupe de Barrette : il correspond cependant à une notable différence de solde ; à se tenir au rapport de la solde au nombre des gens d’armes présents, on obtiendrait pour ceux-ci un reliquat de soixante-deux soldats, soit une nouvelle perte de dix-huit des gens de Barrette. Cela est seulement hypothétique bien que très probable : au reste, le registre des comptes invoque vingt-deux pièces justificatives du total général de soixante-treize livres et douze sous parisis. Le registre accuse ensuite une autre dépense relative à Barrette :
Au dit Barthélemy Barrette, douze livres seize sous parisis à lui donnés par les dicts habitants au mois de juillet quatorze cent trente, pour supporter sa 86dépense outre et par dessus les choses dessus dictes.
Ces documents permettent de donner une idée de ce que coûtaient les troupes de la garnison de Compiègne. Chacun des soldats de cette garnison a consommé un sac de blé, une vache, un demi-muid de vin depuis le commencement du siège jusqu’à la fin, si on admet la constance des rations qui résultent du contrat stipulé entre Barrette et les bourgeois de Compiègne.
Il serait pourtant téméraire de supposer que le service des distributions ait pu se faire régulièrement pendant toute ladurée du siège ; en voici la preuve dans le registre des comptes :
Ledit receveur met et emploie en ces présentes mises la somme de soixantecinq livres parisis par lui baillées et payées à plusieurs parties, du commandement des gouverneurs, en la présence de Jehan Lengelé, Jehan Quéquet et Jehan Saillant commis à faire les provisions des gens d’armes estant 87à Compiègne pour le temps du siège pour la garde de la dite ville et aussi en la présence de Robert de Kerromp clerc d’icelle ville, aux dicts gens d’armes et de trait qui sont au nombre de trois cens quatre-vingts-dix personnes, à chacun huit deniers par jour et par pitance de chair pour cinq jours entiers commençant le dimanche treizième jour dudit mois d’aoust quatorze cent trente et finissant le jeudi ensuivant inclus, pour ce que bonnement pour les dits cinq jours on ne avoit pu avoir bestail pour livrer aux dits gens comme on avoit fait par avant et pour ce, par la délibération de plusieurs habitans d’icelle ville fut ordonné bailler à chacun desdits gens de guerre huit deniers parisis par jour pour pitance durant les dits cinq jours dessus dits, laquelle somme fut baillée à diverses fois et partie en la présence desdits commis et clerc aux chefs des dits gens de guerre pour eux et leurs compagnons, c’est assavoir…
88La suite de ce compte est très intéressante parce qu’elle présente par le menu la décomposition de la garnison de Compiègne au plus fort du siège :
… à messire Jehan Debrie, chevalier, pour sept personnes neuf sous quatre deniers ; à frère Jehan de Houry, dixainier de vingt-huit personnes des gens de Guillaume de Flavy, trente-sept sous quatre deniers ; à Guillaume Debloys, dixainier de vingt-neuf personnes des gens du dit Guillaume de Flavy, huit deniers parisis pour homme ; à Soureis, dixainier de trente-trois personnes ; à Jehan de Coulongne, dixainier de dix-huit personnes ; à Colleçon le Sot, dixainier de vingt-deux personnes ; à messire Regnault du Saussoy, dixainier de trente personnes ; tous des gens dudit Guillaume de Flavy.
Si ces six derniers mots s’appliquent à l’ensemble des quatre groupes précédents, qui n’ont pas de désignation spéciale, et cela paraît probable, cela fait cent-cinquante-neuf 89personnes, placées directement sous le commandement de Flavy. Voici la suite de l’énumération :
À Pierre de Bailleul, chef de dix-neuf compagnons de pied ; à Jaquet de Sence, pour lui seizième des gens Alain Géron derrain venus ; à Estienne Saunier, pour onze des gens Alain Géron premiers venus ; à Hennin Dandesme, pour douze des gens Anthoine de Chabannes ; à Alabre de Saule, pour lui vingt-huitième…
Après ces quatre-vingt-six combattants divisés en cinq groupes, vient enfin la mention :
À Barrète pour lui quarante-huitième
qui, en dépit de l’orthographe inexacte du nom propre se rapporte vraisemblablement à Barthélemy Barrette. Le chiffre de quarante-huit, auquel son nom est joint, ne correspond que pour partie à l’effectif du mois d’Août qui a été présumé voisin de quatre-vingts combattants d’après la solde allouée à cette époque aux gens dudit 90Barrette. Le registre des comptes poursuit ainsi :
À monseigneur de Saint-Pharon, pour lui trente-septième, à Jamet de Tilloy, capitaine de Blois, pour lui trentième ; à Jehan Rollant, pour lui dix-septième ; au bastard de Coudray pour lui cinquième des gens messire Reynault de Saint-Jehan ; lesquelles parties font ensemble les trois cent quatre-vingt-dix personnes dessus dits ; pour chacune personne huit deniers pour jour pour les cinq jours dessus dits valent soixante-cinq livres parisis.
Les quatre derniers groupes de cette énumération forment un effectif de quatre-vingt-neuf combattants ; on trouve en somme dix-sept unités administratives au point de vue de la perception de l’équivalent en deniers de la ration de viande faisant défaut, sur lesquels onze groupes indépendants de Flavy renfermaient ensemble deux cent trente gens d’armes et de trait. Quelles furent les mutations 91dans les troupes de la garnison de Compiègne ? cela n’est facile à établir qu’en analysant un à un les documents qui ont survécu au siège. Il a été procédé déjà à un essai de ce genre pour les cent hommes de la troupe de Barrette présents le 26 mai 1430. Au moyen du document cité plus haut relativement à la disette de bétail qui se produisit du 13 au 17 août, il a été obtenu assez approximativement l’effectif de la garnison à ce moment précis : restera à examiner les diverses circonstances qui ont influé sur cet effectif.
Dès le début du siège, les attournés s’adressent au roi Charles VII et lui envoient un messager. On apprend par les comptes de la cité que Charles VII était alors à Jargeau ; que Charles VII promit au messager de se rendre en personne à Compiègne pour secourir la place ; enfin que le voyage du messager dura quatorze jours, soit six 92jours à l’aller et autant au retour, ce qui est assez bien marché.
À Gille Crochon, messager de pied, pour un voyage par lui fait de Compiègne à Jargeau par devers le Roy N. S. qui estoit audit Jargeau, lui porter de par les dits gouverneurs une lettre par laquelle ils lui escrivoient que il les voulut secourir à l’encontre de ses adversaires qui tenoient le siège devant ladite ville de Compiègne ; lesquelles lettres il présenta au Roy N. S. lequel lui promit que bien brief il secourroit à ladite ville et qu’il y viendroit en personne pour ce faire ; pour lequel voyage faire, il se partit de Compiègne le samedi vingt-sixième jour de may mil quatre cent trente et revint audit Compiègne le jeudi huitième jour de juin ensuivant, dont par marché fait à lui, considéré le chemin dangereux et qu’il a frayé audit voyage en guides et autrement il doit avoir comme par mandement et quittance peut 93apparoir, soixante sous parisis.
M. Alexandre Sorel qui a publié cet extrait des registres remarque (page 345 de La Prise de Jeanne d’Arc) que
le 26 mai était un vendredi et non un samedi, puisque l’Ascension était le jeudi 25 :
il faut donc rectifier là une erreur matérielle comme il en échappe facilement à qui écrit de mémoire. Les registres contiennent la mention de messagers envoyés le premier juin à Senlis et à Crespy-en-Valois, afin d’obtenir de chacune de ces cités un secours de
douze arbalétriers garnis d’arbalètes et de cent livres de poudre à canon.
Les bourgeois de Crespy répondirent
qu’ils ne pourroient fournir
ce qui leur était demandé. Les bourgeois de Senlis envoyèrent quarante livres de poudre à canon.
Le 5 juin, lundi de la Pentecôte, une procession générale a lieu, torches allumées, pour le bien de la paix. Le 12 juin, 94nouvelles lettres sont envoyées au roi Charles VII, comme en témoigne cet extrait du registre des comptes :
Payé à Gille Crochon et Baudot la Personne messagers de pied, pour un voyage par eux fait de Compiègne à Jargeau par devers le Roy N. S. lui remontrer les affaires de ladite ville touchant le siège qui estoit lors devant ladite ville de donner secours à icelle ville, par lesquels le Roy N. S. envoya lettres closes contenant que bien brief il secourroit à la dite ville ; pour lequel voyage faire, ils se partirent dudit Compiègne le lundi douzième jour de juin mil quatre cent trente et revinrent audit Compiègne le samedi vingt-quatrième jour dudit mois de juin, dont les gouverneurs accordèrent à eux pour tout le dit voyage six livres parisis.
Le second voyage à Jargeau, ayant le même objet que le premier dura douze jours, soit cinq jours à l’aller et 95autant au retour, ce qui est extrêmement bien marché : on trouve également au livre de comptes la mention d’une troisième démarche auprès du roi Charles VII afin d’obtenir du secours contre les Bourguignons :
À Baudot la Personne pour la parpaie d’un voyage par lui fait à Jargeau par devers le Roy N. S. luy remontrer les affaires de la ville de Compiègne, afin d’avoir secours contre le siège qui estoit devant icelle ville, pour lequel voyage faire il se partit le troisième jour de juillet mil quatre cent trente et revint le samedi dix-neuvième jour dudit mois et rapporta lettres du Roy N. S. par lesquelles il mandoit que ladite ville seroit brief secourue, dont pour ledit voyage fut accord avec lui parmi la somme de soixante-quatre sous parisis avec trente-deux sous parisis qu’il avoit eu pour le dit voyage à son partement, soixante-quatre sous parisis.
Ce troisième 96voyage ayant duré seize jours, soit quatre jours de plus que le précédent, montre que les gens de Compiègne étaient en fréquente communication avec Charles VII.
Il ne manque pas d’ailleurs, de documents qui établissent les relations des gens de Compiègne avec les diverses localités où ils pouvaient espérer soit des secours, soit des ressources ; témoin la mention suivante des registres :
Payé à Perrenet d’Orléans et Perrotins de Cauny pour un voyage par eux fait la dernière semaine du mois de juin mil quatre cent trente, à Veely et à Reims querre du salpêtre pour la ville… six sous huit deniers parisis.
Cette question du salpêtre et de la fabrication de la poudre avait une énorme importance. M. Alexandre Sorel, qui a dépouillé les archives du siège, a écrit sur ce sujet (page 223 de La Prise de Jeanne d’Arc) :
Le cimetière de Saint-Pierre qui entourait ce qui nous reste aujourd’hui de 97l’église des Minimes fut converti en vaste chantier où l’on cuisait du charbon avec le bois provenant de la forêt, et où en même temps on employait à faire de la poudre, le salpêtre et le soufre qu’on se procurait partout où l’on en pouvait trouver.
Sur la question des fournitures de salpêtre, voici un extrait des comptes de la ville :
Payé à Guiot de Charmisy pour un voyage par lui fait la première semaine de juillet mil quatre cent et trente, à aller de cheval de Compiègne à Château-Thierry par devers Pothon de Saintetraille querre du salpêtre que ledit Pothon avoit promis livrer à ladite ville, lequel Pothon fit délivrer cent livres de salpêtre auprès dudit lieu et arrivèrent audit Compiègne le septième jour dudit mois de juillet, pour lequel voyage les gouverneurs accordèrent avec ledit Guiot, pour lui et pour son cheval, en regard que ledit Guiot a été détroussé en chemin de quatorze sous parisis et autres biens par 98aucuns gens d’armes qu’il encontra… quarante-quatre sous parisis.
Sur l’introduction dans Compiègne de ces cent livres de salpêtre livrées par Xaintrailles, alors gouverneur de Château-Thierry, voilà une nouvelle dépense inscrite aux registres :
Payé à Jehan de Liencourt et Simon de Boulogne messager de pied, pour avoir guidé et accompagné de Crespy jusqu’à Compiègne Guiot de Charmisy, en amenant de Château-Thierry cent livres de salpêtre livrés par Pothon de Saintetraille, amenés audit Compiègne le septième jour de juillet mil quatre cent trente pour la provision de ladite ville, pour ce qu’il a convenu audit Guiot prendre chemin par ailleurs que par les grands chemins, pour le danger d’iceux chemins, vingt-sept sous parisis.
La mention du danger des grands chemins se trouve fréquemment indiquée ; en voilà un second exemple, toujours pour le court trajet de Crespy à Compiègne ; l’un des noms, 99Jehan au lieu de Simon, diffère un peu de ceux du précédent extrait des comptes ; il est cependant présumable qu’il s’agissait des mêmes messagers :
Payé à Jehan de Boulogne et Jehan de Liencourt, messagers de pied demeurans à Crespy-en-Valois, par accord fait à eux pour avoir guidé et accompagné Gille Crochon messager de la ville de Compiègne qui la troisième semaine de juillet mil quatre cent trente amena de Château-Thierry à Compiègne un millier de gros fers à viretons et trois quarterons et six livres de salpêtre à lui baillé par Pothon de Saintetraille et pour ce que les chemins estoient périlleux, ledit Crochon prit lesdits messagers pour lui accompagner dudit Crespy jusque audit Compiègne, vingt-quatre sous parisis.
Voici un autre extrait des comptes sur un sujet analogue aux trois dépenses motivées par les voyages à Jargeau entrepris le 26 mai, le 12 juin, le 3 juillet, afin d’obtenir des secours du roi 100Charles VII :
Payé à Jehan Autin et Pierre Autin frères, messagers de pied, pour un voyage par eux fait la deuxième semaine de juillet à Crespy-en-Valois à mener et conduire maistre Pierre Morel, religieux du couvent des Jacobins de Compiègne, qui s’en alla devers le Roy N. S. pour hâter le secours de la ville, et au retour guidèrent les gens de Monseigneur le Bastard d’Orléans qui vinrent audit Compiègne en garnison pour la garde d’icelle ville, seize sous parisis.
Voilà un document relatif à une cinquième démarche des gens de Compiègne auprès du roi Charles VII, qui cette fois se trouvait à Sens :
Payé à Chambet, dit Francequin, pour un voyage à Sens en Bourgogne par devers le Roy N. S. là où il a vaqué douze jours commençant le dernier jour de juillet mil quatre cent trente, remontrer au Roy N. S. les affaires d’icelle ville qui estoit assiégée de tous costés par les adversaires du Roy N. S. 101à ce qu’il lui plût secourir la dite ville et y trouva Pierre Crin qui y estoit de par dicte ville et dist au Roy N. S. la nécessité que la dicte ville avoit d’avoir secours hâtivement et luy fut respondu que brief l’on seroit secouru…
Cet extrait révèle incidemment une mission importante de Pierre Crin non spécifiée par un article spécial dans les registres de dépenses. Le compte relatif à Chambet, dit Francequin, apprend ensuite une particularité instructive, au point de vue du danger des grands chemins :
… duquel voyage le cheval dudit Chambet mourut parceque lui Chambet fut chassé sur le chemin grant espace jusques à Château-Thierry par les Écossois et fut tellement chassé et mis en tel point que incontinent qu’il arriva au dit Château-Thierry le dit cheval mourut, pour lequel a été accordé avec ledit Chambet parmy huit livres seize sous parisis. Et pour le louage d’un autre cheval 102qu’il eut pour dix jours à parfaire le ditvoyage, vingt sous parisis.
Ces extraits des comptes montrent que Chambet fut rencontré par les Écossais le second jour de sa mission : ils apprennent que Chambet prenait par Château-Thierry, afin de se rendre à Sens. Évidemment Chambet n’était pas libre de choisir le plus court. Il lui fallait passer la Marne sur le pont d’une des places obéissant au roi Charles VII. Meaux était le pont sur la Marne le plus direct entre Compiègne et Sens. En faisant un crochet pour passer la rivière à dix lieues en amont de Meaux, Chambet conformait son itinéraire aux nécessités de la guerre. Encore, malgré cette précaution, Chambet risqua-t-il de manquer son message et d’être enlevé par l’ennemi ! Il est vraisemblable que Chambet avait passé la première nuit après son départ de Compiègne aux environs de Villers-Cotteret, à sept lieues de Compiègne. 103Supposer qu’il ait cherché à faire d’une traite les seize lieues entre Compiègne et Château-Thierry paraît téméraire. Il est également vraisemblable qu’indépendamment de la mission principale qui était de trouver le roi Charles VII à Sens, Chambet était chargé de commissions accessoires : Château-Thierry était vraisemblablement une des places où devaient s’accomplir les commissions relatives aux armements et aux munitions nécessaires aux gens de Compiègne.
La suite des comptes de Compiègne s’occupe d’une seconde mission confiée à Chambet. Voici ce curieux passage :
Item ledit Chambet se partit dudit Compiègne le seizième jour dudit mois d’aoust ensuivant en intention d’aller par devers Guillaume de Flavy capitaine, qui estoit allé devers le Roy pour le fait du siège qui estoit devant la dicte ville…
Ces lignes révèlent une 104démarche de Flavy en personne auprès de Charles VII. Le gouverneur de Compiègne était absent de la place à la date du 16 août, ce qui paraîtra sans doute bizarre à plus d’un lecteur. N’insistons pas sur cette particularité : continuons la lecture du compte relatif à Chambet :
… et alla jusques à Épernay où il trouva Jean de Fontenil escuyer d’escurie du Roy N. S. qui luy dit que ledit capitaine estoit allé à Reims et devoit venir à Château-Thierry…
La présence de Chambet à Épernay, à sept lieues à l’est de Château-Thierry, ne peut s’expliquer que par le besoin de retrouver Guillaume de Flavy. Épernay est absolument en dehors de la route de Compiègne à Sens ou à Jargeau ; au reste, le compte enregistre le dire de Jean de Fontenil sur le voyage de Flavy à Reims et sur son prochain retour par Château-Thierry : ce dire montre bien que Chambet avait pour mission de 105rejoindre Guillaume de Flavy où qu’il fût ; le compte termine ainsi :
… et pour ce ledit Chambet retourna audit Château-Thierry avec Fontenil, auquel lieu il attendit ledit capitaine qui incontinent qu’il y fut arrivé le commit et fit commettre receveur des impôts ordonnés pour l’avitaillement de Compiègne, là où ledit Chambet fut depuis en exerçant sa puissance grant temps sans retourner audit Compiègne et pour ce on lui a compté cinq jours, lesquelles parties font ensemble trentetrois jours ; à dix sous parisis par jour, valent seize livres dix sous parisis.
Ces dernières lignes permettent de comprendre un des motifs de la mission accomplie par Guillaume de Flavy auprès du roi Charles VII d’abord, ensuite auprès des gouverneurs des places d’Épernay, Reims, Château-Thierry. La grosse question du ravitaillement de Compiègne est également indiquée dans ce 106nouvel article des registres de la cité :
À Jehan Boquet, compagnon de guerre, par accord fait à lui pour le loyer de son cheval que eut Jehan Chambet, dit Francequin, qui l’a tenu par l’espace de six semaines ou environ durant le siège estant devant Compiègne en certains voyages faits à pourchasser et solliciter le paiement des impôts ordonnés par le Roy N. S. ès villes déclarées en ses lettres ; c’est assavoir Senlis, Crespy, Château-Thierry, Épernay et autres pour l’avitaillement de la ville de Compiègne avec les commissaires sur ce ordonnés par le Roy N. dit S. dont accord a esté à lui pour lesdits loyers parmi vingt-quatre sous parisis.
Cet article, relatif au loyer du cheval de Jehan Boquet, énumère quatre des villes où Charles VII avait ordonné des impôts en vue du ravitaillement de Compiègne. Château-Thierry et Épernay y figurent : on s’explique alors 107pour des raisons majeures en vue du salut de Compiègne la présence de Guillaume de Flavy à Épernay et même à Reims. Plus les villes désignées pour l’impôt étaient éloignées de Compiègne ; plus utile était le concert de Flavy avec les municipalités de ces villes, afin de résoudre amiablement la question ingrate du concours pécuniaire de ces cités à l’allègement des souffrances des assiégés.
Il a été question plus haut de Pierre Crin d’une façon incidente et à propos de la première mission de Chambet dit Francequin à Sens. Pierre Crin se trouvait à Sens auprès de Charles VII le six août 1430, lorsque Chambet y arriva. Cette démarche de Pierre Crin, l’un des attournés de Compiègne, eut un résultat considérable, à en juger par cet extrait du compte des recettes de la ville :
Recette d’un certain don fait par le Roy N. S. à ladite ville audit mois 4 108d’Aout quatorze cent trente pour employer en la dépense des gens d’armes lors estant audit Compiègne pour la garde de ladite ville, montant ledit don trois cens livres tournois apportés par Lancelot du Bois et Pierre Crin au retour du voyage par eux fait devers le Roy N. S. pour avoir secours pour le fait du siège qui lors estoit devant icelle ville, et lequel don le Roy N. S. avoit fait pour supporter la dépense desdits gens d’armes, de laquelle somme Guillaume de Flavy capitaine de Compiègne prit et distribua de sa main aux dits gens d’armes deux cens livres tournois, comme ledit Guillaume l’a certifié aux dits gouverneurs, et le surplus d’icelle somme ledit Pierre Crin bailla au dit receveur pour et au profit d’icelle ville, montant icelui surplus à cent livres tournois, qui valent en parisis quatre-vingts livres parisis.
Les extraits qui viennent d’être empruntés aux registres de la ville de 109Compiègne font connaître sept missions diverses envoyées par les bourgeois auprès du roi Charles VII. Les deux plus importantes par les personnages qui y prirent part comme par les résultats, celle de Pierre Crin et celle de Guillaume de Flavy, permirent aux défenseurs de pourvoir à une partie des frais énormes qu’entraînait le siège.
Il a déjà été noté que les gens de Compiègne avaient obtenu du salpêtre, tant de la place de Château-Thierry dont Xaintrailles était capitaine, que des places de Reims et de Velye : on n’en finirait pas à relever les mille dépenses que nécessitait le siège à un moment où les recettes ordinaires de la cité faisaient défaut.
Payé aux Religieuses, abbesse et couvent de Saint Jehan dehors Compiègne, pour quatre-vingts-trois livres de plomb par elle livrées à la ville, employés à faire plommées pour les canons à main de ladite ville, dix-huit sous quatre 110deniers parisis.
Ces quatre-vingt-trois livres de plomb servirent aux couleuvriniers qui (tel Noiroufle le cordelier qui faisait horreur au bourguignon Chastellain !) passaient la journée sur les remparts à guetter » un assiégeant se rendant à son taudis ou le quittant.
Aux Religieux prieur et couvens des Jacobins de Compiègne, pour trois cens livres de plomb par eux livrés le samedi neuvième jour de septembre quatorze cent trente pour faire plommées, quatre livres seize sous parisis.
Il fallait beaucoup de plomb pour maintenir l’approvisionnement en munitions ; voici une fourniture du mois d’octobre :
Aux dits Religieux prieur et couvens des Jacobins, pour deux cens soixante-six livres de plomb livrés le samedi sixième jour d’octobre quatorze cent trente pour faire plommées, quatre livres, cinq sous, quatre deniers parisis.
Après les fournitures relatives aux munitions, voilà pour les engins 111mêmes :
Payé à Raoul le Séneschal pour un petit canon de cuivre à jeter grosses plommées emmanché en bois, par lui vendu et livré à la ville, vingt-trois sous parisis.
Voilà une autre fourniture du même genre :
À Jehan Saugné l’ainé et Jehan Saugné le jeune, pour un petit veuglaire emmanché en bois, par eux vendu et livré à la dite ville, neuf sous quatre deniers parisis.
Troisième fourniture du même genre :
À Roger Simon, pour un ribaudequin encassillié en bois qu’il a vendu et livré à ladite ville le dimanche dix-septième jour de septembre l’an mil quatre cent et trente, seize sous parisis.
Ce veuglaire et ce ribaudequin emmanchés ou encassilliés en bois étaient des variétés de bouches à feu portatives : ces armes, dont le nom est presque oublié aujourd’hui, jouèrent un rôle considérable dans les combats du quinzième siècle.
On trouve çà et là des articles de comptes 112qui montrent l’ingéniosité avec laquelle les Compiégnois se procuraient des munitions.
À Robin de Fouges, charpentier de bateaux, pour trente pierres à canon et quinze viretons ferrés qu’il bailla et délivra à la ville le seizième jour de septembre, l’an quatorze cent et trente, lesquels pierres et traits il avoit recueilli par de là la rivière.
Les trente pierres à canons qui constituaient le projectile ordinaire des bouches à feu de gros calibre et les quinze viretons ferrés qui servaient de traits aux arbalétriers avaient sans doute été jetés par les gens de Compiègne contre les Bourguignons, lorsqu’ils furent ramassés, non sans péril, par Robin de Fouges pour être réutilisés par les engins de Compiègne.
Au Receveur, pour trois cent quatre-vingts viretons ferrés et deux cent sept fers, lequel trait et fer il a acheté du commandement des gouverneurs en diverses fois et parties, à plusieurs 113personnes qui les avoient recueillis du trait tiré par les adversaires du Roy N. S. estans à présent devant la ville, quarante et un sous huit deniers parisis.
Comme on voit, le même trait qui avait menacé la vie des assiégés leur servait ensuite de défense contre celui qui l’avait jeté. Sur ce chapitre de l’artillerie, les articles du registre figurent en nombre considérable.
À Huet Darras, artillier, pour avoir empenné et mis à point six cents de viretons du trait de la ville au mois de mai quatorze cent trente, dont il doit avoir pour chacun cent empenné de plumes, six sols parisis, valent comme par mande-ment trente six sous parisis.
Autre fourniture du même artillier :
Item pour avoir fait pour plusieurs compagnons arbalétriers estant en la garde de la ville trente cordes à arbalétes, treize sous parisis.
Voici un article intéressant en ce qu’il renseigne sur la profession de l’un des attournés de 114Compiègne :
À Gérard Le Riche, l’un des gouverneurs, pour les causes ci-après déclarées, c’est assavoir pour une douzaine de flèches ferrées par lui vendues et délivrées le vingt-cinquième jour d’octobre, l’an mil quatre cent et trente, que le siège qui estoit devant la ville fut levé, baillez ce dit jour à aucuns compagnons de ladite ville pour tirer à la prise de la bastille devant la porte de Pierrefons et fut alloué pour ce huit sous parisis.
Les articles de cette sorte sont très nombreux.
Voilà un autre document sur une fourniture du même genre. Il présente cette particularité que la quantité livrée est double de la précédente, tandis que le prix alloué est moins élevé :
À Guiot Raimbert, fils de Regnier Raimbert, pour deux douzaines de flèches ferrées par lui baillées et livrées pour la ville à plusieurs compagnons à l’assaut de la bastille qui estoit devant 115Compiègne à Saint-Ladre, faite par les adversaires du Roy N. S., qui ont tenu le siège devant icelle ville, six sous parisis.
Voici quelques articles relatifs aux canons et à leurs accessoires :
À Jehan Duval, fusellier, pour douze cent et un quarterons de tampons servans aux canons de ladite ville et par lui faits et livrés depuis le dernier jour d’août quatorze cent trente… et pour quatre moules de bois pour fondre des crapaudines et trois moules de chambre à canon qu’il a fait pour ladite ville pendant le siège, vingt-six sous parisis.
Autre article du même genre relatif au même artisan :
À Jehan Duval, fusellier, pour trois cents tampons qu’il a faits pour les canons de la ville, huit sous parisis.
Les achats de tampons se répètent fréquemment :
Audit Duval, fusellier, pour cinq cent trois quarterons de tampons, compris un quarteron de gros tampons pour le gros 116canon de ladite ville, par lui faits au mois de mai et au mois de juin ensuivant quatorze cent trente, à deux sous sept deniers parisis pour cent, valent quinze sous quatre deniers et pour quatre perches de tilleul qu’il a livré pour le moulin fait en la halle aux frippiers, huit deniers parisis ; ensemble, seize sous parisis.
Autre livraison des mêmes accessoires par un souffletier.
À Andrien Varron, souffletier, pour un millier de tampons qu’il a fait du bois de ladite ville pour plusieurs canons, au mois de mai et de juin quatorze cent et trente, vingt sous parisis.
Les paiements relatifs à la fabrication de poudre à canon sont très fréquents :
À Guillaume du Ruissel, voiturier par terre, c’est assavoir pour dix-sept voiturées de sa charette à deux chevaux par lui faites aval la ville ès mois d’août et de septembre de l’an quatorze cent trente que le siège estoit devant ladite ville à 117mener treize meules de buches pris sur Jehan Le Féron et menés au cimetière Saint-Pierre pour faire charbon et des escarots pris sur Lorens Charmolue pour faire ledit charbon…
Il a été mentionné du salpêtre venu des places en la soumission du roi Charles VII : voici une dépense relative cette fois à la fabrication du charbon :
À Guillaume Le Caron, charbonnier, pour lui et ses aides pour leur peine et salaire d’avoir fait au mois de juin quatorze cent et trente, huit muids de charbon de la buche à lui livrée par icelle ville au cimetière Saint-Pierre dudit Compiègne, soixante-quatre sous parisis.
Le charbon ne servait pas exclusivement à la fabrication de la poudre : il servait aussi à celle des armes, l’article suivant en est la preuve :
À Jehan Le Lorrain, pour avoir le vingt-sixième jour de juin mil quatre cent et trente, apporté, à col du cimetière Saint-Pierre en la maison 118de la ville et en la rue du Pont, trois muids neuf mines de charbon présentement fait pour ladite ville dont il a apporté sept muids en ladite rue du Pont et hostels de Ysaac Quillet et de Guillaume Demontigny fèvres pour forger la vougole de ladite ville et le surplus apporté en ladite maison, deux sous huit deniers parisis.
Le cimetière Saint-Pierre où s’opérait la cuisson du charbon entourait le Prieuré de Saint-Pierre, appelé souvent les Minimes.
Ce cimetière était au centre de la ville, non loin de l’église Saint-Jacques, qui était elle aussi entourée d’un cimetière. L’église Saint-Pierre sert aujourd’hui de gymnase municipal. Autre article sur le même objet :
À Guillaume Le Caron et à Vincent Delafosse, charbonniers, par marché à eux fait pour avoir cuit au mois d’aout quatorze cent trente, quatre muids cinq mines de charbon pour la provision de la dite ville 119et la dite ville leur a livré la buche pour ce faire au cimetière Saint-Pierre.
Voici un alinéa relatif à une fourniture de soufre :
À Ceusson Lefevre, cirier, pour deux livres de soufre par lui livrées le mercredy dix-neuvième jour de juillet quatorze cent et trente, pour faire poudre à canon, cinq sous quatre deniers parisis.
Voilà un compte de livraisons de salpêtre :
À Antoine Le Lombart, pour dix-huit livres de salpêtre par lui vendus et livrés à ladite ville pour faire poudre à canon, quarante huit sous parisis.
Autre compte, mentionnant une fourniture et une manipulation :
À Jacquemin Le Picquart et Antoine Le Lombart, c’est assavoir pour vingt-deux livres de salpêtre qu’ils ont vendu et livré à ladite ville le dixième jour de juin quatorze cent trente, dont ils ont fait trentedeux livres de poudre à canon avec du poussier de charbon à eux pour ce baillé, 120cinquante-six sous huit deniers parisis.
Voici une fourniture de salpêtre avec la mention d’une manipulation.
À Antoine Le Lombart, Jehan Masse l’ainé et Jacquemin le Picquart, pour eux et pour Jehan de Coulemoustier et Garnot Barnel, pour huit livres et un quarteron de salpêtre par eux livrés à ladite ville le vingt-sixième jour de juin quatorze cent trente, et pour la façon de vingt-neuf livres de poudre, soixante-deux sous parisis.
Autre compte relatif aux précédents personnages :
Aux mêmes pour quinze livres et un quart de salpêtre par eux livrées le premier jour du mois de juillet quatorze cent et trente. et pour avoir fait quatorze livres de poudre, là ou a esté employé neuf livres dudit salpêtre et le surplus dudit salpêtre a esté baillé à monsieur le capitaine pour faire poudre à couleuvrines, quarante-quatre sous huit deniers parisis.
121Dans le compte suivant il est fait de nouveau mention du salpêtre livré par Xaintrailles aux Compiégnois. Ces cent livres avaient été apportées le 7 juillet à Compiègne par Guiot de Charmisy accompagné par Jehan de Liencourt et par Simon de Boulogne.
À Antoine Le Lombart canonnier, pour lui et pour ses aides, pour dix livres de salpêtre par lui livrés à ladite ville le cinquième jour de juillet l’an mil quatre cent et trente, dont il doit avoir, deux sous huit deniers pour livre. Et pour son salaire d’avoir fait vingt-cinq livres de poudre à canon, là où estoit employé ledit salpêtre avec sept livres et demi de salpêtre envoyé par Poton de Saintraille, trente-huit sous, huit deniers parisis.
La comparaison de ces nombreux articles révèle le renchérissement des diverses matières et denrées, au fur et à mesure des opérations du siège, leurs prix relatifs, les 122sacrifices pécuniaires consentis par la cité pour satisfaire aux besoins de la défense, enfin les quantités totales de poudre, de plomb, de munitions de divers genres mises en œuvre durant le siège. Ces comptes permettent aussi de rétablir la composition de la poudre à canon dans chacun des cas où les poids des matières sont indiqués : on suit les variations de composition que subissait chaque espèce de poudre suivant sa destination spéciale. Cela est. fort intéressant. Là est le véritable secret de la défense des places dans la première moitié du quinzième siècle : à cette époque de décentralisation, chaque corps de métiers se mettait en quatre afin de satisfaire aux fournitures de guerre justifiées par les circonstances.
Ces circonstances étaient fort dures : pour s’en faire une idée, point n’est besoin de remémorer les terribles excès dont les villes 123prises étaient le théâtre : il existe un propos de Jeanne Darc déjà cité plus haut relativement aux gens de Compiègne. Ce propos est consigné au premier alinéa de l’interrogatoire du mercredi quatorze mars 1431 dans le procès de Rouen.
Interroguée premièrement quelle fut la cause pour quoy elle saillit de la tour de Beaurevoir : respond qu’elle avoit ouy dire que ceulx de Compiègne tous jusques à l’âge de sept ans devoient estre mis à feu et à sang, et qu’elle aymoit mieux mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens ; et fut l’une des causes.
Dans une semblable alternative, chacun tentait l’impossible afin de retarder la reddition ; chacun faisait à l’ennemi le plus de mal en son pouvoir. Une épreuve comme le terrible siège de Compiègne était l’école du patriotisme et du dévouement en même temps que l’école de la souffrance. L’instinct de conservation étroitement attaché au succès de la : 124défense faisait accomplir des prodiges. Hommes et femmes allaient au devant de la mort avec une courageuse insouciance rappelant le trait fameux du Lion de Florence. Mourir pour mourir ! La fin était plus glorieuse et moins sinistre dans un assaut livré à une bastille bourguignonne qu’au milieu des mutilations accompagnant le pillage et l’incendie de la cité ! Courir à l’ennemi en bravant la mort plutôt que d’attendre l’ennemi derrière ses propres murailles : c’est en apparence donner un pendant à Gribouille se jetant dans l’eau pour ne pas être mouillé. Cela est évident à ne prendre que l’acte matériel : il y a toutefois cette raison majeure qu’en volant ainsi au devant du coup mortel, les femmes de Compiègne jouaient à la loterie. Celles qui furent tuées payèrent de la vie le salut des survivantes. Ces dernières participèrent au bénéfice de cette sanglante solidarité établie entre les mille têtes du 125bétail humain voué à la boucherie par les assiégeants de Compiègne. En se faisant tuer, les héroïnes du vingt-cinq octobre obéissaient sans l’avoir lu au vers fameux proclamant qu’il n’y a de salut que pour celui qui n’attend aucune merci.
Una salus victis nullam sperare salutem !
Avec pareille conviction, la plus frêle des femmes est aussi terrible que le plus fier soldat, plus effrayante que la plus sanguinaire des bêtes féroces. Ce sont les femmes de Compiègne que Monstrelet, un ennemi, montre courant à l’assaut
sans eux épargner, grandement et vilainement, en tous périls
et contribuant vaillamment au massacre de cent soixante hommes d’armes bourguignons, des gaillards qui prétendaient bien agir de même à l’égard des gens de Compiègne lorsqu’ils les tiendraient à leur merci !
L’activité des Compiégnois à se pourvoir 126de soufre, de salpêtre, de charbon, de viretons et de boulets devient vivement intéressante quand on sent les milliers de vies des habitants attachées à l’intelligent exercice de cette activité. De même, les démarches répétées des bourgeois de Compiègne auprès du roi Charles VII prennent un caractère si grave que l’on aurait presque les larmes aux yeux, en dépit de la sécheresse des comptes, quand on aperçoit la vie de milliers de bons Français suspendue à la détermination royale que les gens de Compiègne vont humblement solliciter. La cité n’était pas assez riche pour tout faire ! seule elle peut succomber, elle doit succomber ! Avec l’argent du roi, avec l’armée du roi venant à son secours, elle peut vaincre ; elle doit vaincre ! Ah les luttes d’aujourd’hui sont mesquines en fait d’horreurs et d’atrocités auprès des luttes du quinzième siècle comportant à chaque prise de ville le massacre de milliers d’hommes et de 127femmes ! Et cela sans autre profit que d’assurer au soldat de l’armée victorieuse la possession du morceau d’étoffe ou du bibelot de quelques deniers composant la besace du pauvre hère pris d’assaut ! Compiègne échappa cette fois au désastre : l’histoire s’en souvient parce que les conséquences en furent décisives pour la campagne de 1430 d’abord, pour la conclusion de la Guerre de Cent Ans ensuite. Quant aux angoisses des quinze cents familles réfugiées derrière l’enceinte fortifiée et se demandant chaque nuit si le matin suivant serait le signal de l’agonie ! il faut se forcer pour y prendre part ; tant les mœurs actuelles s’écartent de la terrible routine d’alors ! Le droit du vainqueur sur le vaincu a été singulièrement restreint par les habitudes de notre temps.
Les premières opérations du siège sont racontées comme il suit par la chronique de Monstrelet :
Le lendemain du jour de 128l’Ascension, le duc de Bourgogne s’en alla loger de Coudin à Venette, dedans l’abbaye, et ses gens se logèrent en la ville, d’autrepart, et messire Jean de Luxembourg se logea à Marigny.
Ce changement dans les cantonnements Bourguignons correspondait au départ vers Paris des troupes anglaises qui avaient séjourné à Venette l’avant-veille de l’Ascension et qui avaient participé par leur mouvement le long de l’Oise à l’action de guerre dénouée par la capture de la Pucelle.
Si fut assez bref ensuivant commencé une bastille de terre, à un trait d’arc ou environ, près du boulevart de la ville.
Les six mots sur la distance de la fameuse bastille des Bourguignons au Boulevart du Pont ont servi aux historiens à fixer la position de cet ouvrage sur le terrain des approches. Si on compare ce renseignement à ceux que fournit la chronique de Chastellain sur le même sujet, on a presque tout ce qui a été conservé 129sur cet important travail de fortification.
Et depuis furent faits aucuns taudis de chêne pleins de terre, et autre bois. fiché en terre, au plus près du dessus dit boulevert.
Ce détail confirme l’opinion émise dans le commentaire de la chronique de Chastellain : l’expression : au plus près du dessus dit boulevart
s’accorde avec l’idée de lignes successives formées par ces taudis concentriquement au boulevart à conquérir. La condition sine qua non du succès contre le Boulevart était d’en approcher à couvert.
Auxquels taudis se faisoit guet nuit et jour continuellement d’un certain nombre de gens d’armes.
Cette particularité de l’occupation nuit et jour des taudis où se faisait le guet contre les sorties éventuelles des gens de Compiègne caractérise l’importance de ces ouvrages secondaires prolongeant de plus en plus près l’action offensive de la bastille.
Avec 130lesquels furent faits depuis la dite bastille jusqu’aux dessus dits taudis, grands fossés par où les gens de guerre alloient surement à leur dit guet, pour la doute des engins de ladite ville, dont on estoit servi très largement.
On n’est pas obligé de prendre à la lettre les termes avec lesquels de la chronique de Monstrelet ; mais il faut plutôt les comparer à l’exposition de Chastellain indiquant que l’exécution de ces grands fossés fut postérieure à l’établissement des taudis, tout au moins à la construction des taudis élevés en premier lieu par les Bourguignons. La cause de ces grands fossés fut précisément dans l’effet des engins des défenseurs de Compiègne dont les Bourguignons étaient servis très largement. Ces derniers mots peignent la profusion de projectiles avec laquelle les gens de Compiègne accueillaient les assiégeants : ils expliquent aussi la nécessité où furent les Compiégnois 131de reconstituer rapidement leur approvisionnement de munitions, comme le montrent d’ailleurs les documents empruntés plus haut aux comptes de la ville.
La chronique de Chastellain citait le terrible Noiroufle dont la chronique de Monstrelet ne dit mot. Les Bourguignons creusèrent leurs grands fossés et usèrent de ripostes violentes contre cette grêle de coups.
Si fit icelui duc asseoir aucuns grands engins devant la Porte, lesquels, par la continuation des grosses pierres qu’ils y jetoient dérompirent et crevantèrent en plusieurs lieux les portes, ponts, moulins et bouleverts de ladite ville.
Il a été présenté plus haut une description succincte des terribles engins qui dérompirent et crevantèrent les fortifications et aussi les moulins de la cité. Ce dernier point était très grave pour les habitants. Pour parer à cette destruction, les attournés installèrent aussitôt un moulin à chevaux dans 132la Halle au blé : les comptes de la ville en ont gardé la trace :
Reçu de Lorens Charmolue qui a pris à ferme le moulin à chevaux fait en la grant halle de Compiègne du lundi vingt-neuvième jour de mai l’an mil quatre cent trente jusques à huit jours ensuivans inclus, parmi huit sous parisis pour chacun jour.
Un second moulin à chevaux fut installé dans la Halle aux fripiers comme en fait foi le compte suivant :
De Regnault Leboucher qui a pris à ferme ledit moulin avec l’autre moulin présentement fait à la halle aux fripiers du mercredi treizième jour de juin au point du jour jusques à quinze jours ensuivants inclus, parmi dix-huit sous parisis pour chacun jour.
Ces moulins fonctionnèrent parfaitement pendant toute la durée du siège : ils travaillèrent encore dix mois après la levée du siège, jusqu’au mois de septembre 1431, date où les comptes de la ville portent la mention :
133Et depuis là en avant lesdits moulins ne furent point occupés pour ce que on moulût ès moulins sur le pont.
Ce détail de la destruction des moulins du Pont et des conséquences fâcheuses que le fait entraînait pour la ville a été spécifié par Monstrelet :
Enfin y eut aucune partie des moulins mis en tel point que plus ne purent moudre, laquelle chose déplut grandement aux habitants d’icelle.
Les comptes de la ville ont fait connaître le remède opposé dès le vingt-neuf mai par l’aménagement de la Grande Halle. Ce bâtiment important était situé entre le palais de Saint-Louis et l’abbaye de Saint-Corneille. Transformé en moulin, il rendit des services signalés et suppléa aux divers moulins à vent et à eau qui fonctionnaient avant le siège, soit sur le pont de l’Oise, soit auprès de ce pont.
Et avec ce, entre les autres maux que firent les dessus dits engins, occirent un gentilhomme raide et habile, 134âgé de vingt-deux ans ou environ, nommé Louis de Flavy lequel estoit frère de Guillaume de Flavy, général capitaine d’icelle ville de Compiègne et de tous ceux là estant.
L’effet du bombardement de Compiègne par les gros engins du duc de Bourgogne est intéressant à noter. Si l’on se reporte au siège d’Orléans et à la fin tragique du comte de Salisbury, un des meilleurs capitaines du quinzième siècle, on verra que c’est d’un boulet de pierre lancé par les Orléanais et des éclats qu’il produisit contre les parements d’une fenêtre des Tourelles que le général anglais reçut la mort.
Le passage de Monstrelet qui accompagne l’incident dépeint le caractère du gouverneur de Compiègne.
Pour la mort duquel ledit Guillaume fut troublé et ennuyeux ; mais nonobstant, il n’en montra nul semblant.
À en juger par ces courtes réflexions du chroniqueur bourguignon, Guillaume de Flavy 135avait une force d’âme précieuse pour l’exercice d’un commandement important dans des circonstances aussi périlleuses que le furent les longues semaines du bombardement subi par Compiègne. Pour être homme de guerre accompli, il faut avoir le cœur placé plus haut que les deuils et les regrets des siens. Flavy possédait cette rare qualité sans laquelle un chef de guerre est insuffisant à sa difficile mission :
Ains pour resbaudir ses gens, bref ensuivant fit devant lui sonner ses ménestriers ainsi qu’il avoit accoutumé de faire ; et avec ce fit diligemment garder le boulevert dessus dit, nonobstant que par les dits engins il fut moult empiré et travaillé.
Cette diligence à inventer de nouveaux procédés de résistance dans le poste avancé qui assurait à Compiègne la jouissance de l’Oise et interdisait à l’assiégeant l’établissement de ponts fixes permettant l’occupation des deux rives de l’Oise, est le principal trait des deux 136premiers mois du siège où s’usa l’armée bourguignonne. Monstrelet se connaissait fort en art militaire ; il a gardé le souvenir d’un des dispositifs par lesquels Flavy avait donné à la défense de la tête de pont de Compiègne un surcroît de sécurité :
Et avoit fait faire au fond des fossés d’icelui boulevert de petites maisonnettes de bois, où ses gens se tenoient pour faire leur guet, moult subtilement faites et composées.
La mention de ces maisonnettes de bois permet de présumer que la largeur des fossés du Boulevart du Pont était notable. On comprend difficilement comment la construction de ces maisonnettes pouvait se concilier avec la situation des fossés du Boulevart, que l’on considère généralement comme ayant été remplis par les eaux de l’Oise.
La chronique de Monstrelet par les mots moult subtilement faites et composées permet de supposer quelque chose de particulièrement 137ingénieux dans ces défenses accessoires ajoutées au Boulevart par Flavy. La restitution de ces organes de fortification n’est pas aisée à accomplir. Pas plus au reste qu’il n’est aisé d’interpréter le trait suivant de la chronique de Monstrelet.
Si furent par l’introduction de messire Jean de Luxembourg, commencées aucunes mines, lesquelles furent cachées bien avant et profond, et à grands coups, sans porter eſſet ni valeur.
Cette attaque par des mines cachées bien avant et profond, ce qui correspond à un niveau notablement inférieur à celui des eaux moyennes de l’Oise ! cette particularité à grands coups qui semble bien comporter les explosions au moyen de la poudre à canon ! tout cela est plus facile à admettre qu’à expliquer. Certes pareil travail dut être fort difficile ! Avec sa franchise toute crue, Monstrelet ajoute incontinent le qualificatif sans porter effet ni valeur qui prouve qu’en dépit des 138difficultés matérielles vaincues pour exécuter ces travaux de mines, le résultat en fut vain.
Duquel temps aussi, en faisant les dites mines et approches, en y eut plusieurs des assiègeants qui y furent morts et beaucoup de navrés. Desquels morts furent les principaux, c’est à savoir messire Jean de Belles chevalier, Alain d’Escassines, Thibault de Tartignies et plusieurs autres, tant de la partie de Bourgogne comme des Anglois.
Les comptes de Compiègne contiennent de leur côté des documents précieux touchant cette guerre de mines qui coûta cher aux assiégeants, d’après la chronique bourguignonne de Monstrelet :
À Jehan Saillant, la somme de cent quatorze sols pour trente-huit los de vins à luy pris, dont dix-huit los furent portés le jour sainct Jehan-Baptiste quatorze cent trente que le siège estoit devant la ville au boulevart du Pont pour rafraichir les gens 139d’armes qui au dit jour avoient effondré les mines que les adversaires avoient fait pour venir ès fossés dudit boulevart et vint les bailler à Alabre de Saule et à ses gens le lundi troisième jour de juillet ensuivant, à douze sous le los, valent trente-huit sous parisis.
Ce compte est reproduit ici tel que M. Alexandre Sorel l’a transcrit : on pourrait signaler quelque défaut de correspondance entre les chiffres indiqués pour le prix du los, pour la quantité des los, enfin pour le prix total. Cela n’a pas d’importance au point de vue spécial de l’effondrement des mines par lesquelles les Bourguignons voulaient venir ès fossés du Boulevart, faute de pouvoir aborder ces fossés par un assaut à ciel ouvert.
Les divers détails que présentent sur ces opérations de guerre les documents du temps permettent de supposer que les maisonnettes en bois moult subtilement faites 140et composées par Guillaume de Flavy, selon la chronique de Monstrelet, étaient des blockhaus adossés à la contrescarpe des fossés et dépassant à peine le niveau supérieur du fossé. Ces blockhaus devaient exiger une posture fort incommode à leurs occupants. Il est clair que de pareils ouvrages sont incorrects au point de vue de l’ingénieur méthodique qui exigerait des organes de cette fortification l’ensemble des propriétés énoncées couramment par les continuateurs de Vauban. Cependant de pareils dispositifs rendent parfois de grands services. La chronique de Monstrelet en est la preuve. À ce moment, l’historien bourguignon conte les motifs d’un détachement envoyé à Liège par l’armée qui assiégeait Compiègne.
Après ce qu’il fut venu à la connaissance du duc de Bourgogne que l’évêque de Liège et ses Liégeois se préparaient pour entrer en sa 141comté de Namur, si conclut avec ceux de son conseil d’y envoyer le seigneur de Croy avec six cents combattants pour garder et défendre la dite ville de Namur et forteresses du dit pays.
Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur la querelle des Liégeois avec le duc de Bourgogne ; cette querelle qui amena de singulières péripéties nous intéresse en ce qu’elle fut la cause d’un notable affaiblissement dans l’armée de siège, et cela, au moment même où la chute du Boulevart du Pont allait rendre très précaire la situation des défenseurs de Compiègne.
Lequel seigneur de Croy après la dite conclusion, se départit de devant Compiègne et avoit avecque lui huit cents combattants qu’il avoit en sa charge, et s’en vint à Namur où les Liégeois avoient déjà commencé la guerre, et pris Beaufort et bouté le feu.
Ce détachement de huit cents combattants fut, il est vrai, compensé 142et au delà par l’arrivée d’un contingent anglais beaucoup plus nombreux. Cependant cet équivalent laissait à désirer, au point de vue de la cohésion entre les troupes anglaises et les troupes Bourguignonnes.
L’événement montra plus tard combien ce défaut de cohésion devait peser dans la balance au moment de résolutions décisives. La chronique de Monstrelet indique le logement de ce contingent : nous savons déjà par d’autres documents du temps que c’était Venette :
En ces jours vint à l’aide du duc de Bourgogne le comte de Huntingdon et Robersart anglois, atout mille archers d’Angleterre ou environ, lesquels se logèrent en la ville de Venète, ou par avant estoit logé le duc de Bourgogne, lequel de sa personne s’en alla loger en la bastille devant dite entre Marigny et Compiègne.
Monstrelet apprend que le duc de Bourgogne s’était déjà logé de 143sa personne dans la bastille en face du Boulevart du Pont. Il indique même que les troupes attachées spécialement à sa personne étaient restées jusqu’à ce moment cantonnées à Venette. Elles ne quittèrent ce poste que lors de l’arrivée des Anglais et ne se rendirent pas à la bastille, trop étroite sans doute pour les contenir, mais un peu en arrière, dans un cantonnement devenu libre par le départ des troupes du comte de Ligny qui l’occupaient :
Et ses gens se logèrent audit lieu de Marigny, dont s’estoit délogé le capitaine messire Jean de Luxembourg et ses gens.
Sur les causes de l’absence du comte de Ligny et de sa troupe, il serait long d’insister ; le siège de Vitry-en-Perthois avait été l’occasion de ce départ.
Monstrelet se borne à parler des opérations du comte de Ligny autour de Soissons : il faut insérer son dire sans commentaire, pour ne pas être distrait des opérations du 144siège de Compiègne.
Messire Jean de Luxembourg s’en estoit allé en la ville de Soissons, laquelle, par certains moyens qu’il avoit dedans, lui fut rendue avec aucunes places au pays à l’environ.
Il ne faut pas prendre à la lettre cette partie de la chronique de Monstrelet : c’est par la comparaison avec les autres relations et surtout par le contrôle avec les documents authentiques fort nombreux sur ces événements que l’on doit interpréter les dires de l’historien bourguignon. Les dates y sont enchevêtrées ; certains événements sont racontés avant les autres, sans que le lecteur soit prévenu que ces faits ont suivi ceux qui leur succèdent dans la narration.
Si se départirent de devant la dite ville de Compiègne le seigneur de Montgommery et ses Anglois, et s’en retournèrent en Normandie après la venue du dit comte de Huntingdon.
Sur le lieu de rendez-vous de ces troupes anglaises, Monstrelet n’est 145pas d’accord avec Saint-Remy ; il adopte la version fournie également par Chastellain.
Et après, icelui duc de Bourgogne fit faire jour et nuit grand-diligence d’abattre et démolir par ses engins le boulevert de devant le pont de la ville, lequel, comme en autre lieu est déclaré, grevoit moult ses gens.
Cette grande diligence de jour et de nuit avec laquelle étaient servis les engins du duc de Bourgogne, obligeait les défenseurs de Compiègne à porter leur attention sur leurs propres ruines.
Pendant ce temps, le travail des cheminements était exécuté avec beaucoup plus de sécurité, les assiégés ne pouvant contrarier les progrès de leurs adversaires.
Néanmoins, il dura bien l’espace de deux mois environ ; et par soudain assaut qui y fut fait par nuit de la partie du dit duc, fut pris de huit à dix hommes dedans, avec aucuns habillements de guerre là étant, 146qui se défendirent assez petit.
Sur ce trait la narration de Monstrelet est précise ; elle fixe le nombre des défenseurs de Compiègne pris dans le Boulevart ainsi que les particularités de l’assaut, soudain, par nuit, où les occupants se défendirent assez petit. Cela est fréquent dans l’histoire des sièges bien conduits : aujourd’hui encore c’est dans ces conditions que l’assiégeant fait le mieux tomber un fort quand ses défenses sont écrasées, quand l’attention de sa garnison est épuisée par une lutte incessante prolongée jour et nuit.
Après laquelle prise furent les fossés remplis ; et fut icelui boulevert fortifié contre ceux de la ville et gardé soigneusement chacun jour à force de gens d’armes.
Cette indication du chroniqueur montre que la garde de l’ouvrage conquis par les Bourguignons exigeait de leur part des efforts considérables : cela prouve 147l’appréhension que leur inspiraient les défenseurs de Compiègne au cas où ils auraient exécuté un retour offensif avec toutes leurs forces contre le Boulevart. Monstrelet transcrit à ce moment un détail rétrospectif de l’assaut du Boulevart.
À laquelle prise furent noyés aucuns de dedans parcequ’en eux retrayant en hâte, ils churent en la rivière d’Oise.
Le dernier trait peut servir à finir l’effectif total de la garnison du Boulevart au moment où il fut enlevé par les Bourguignons.
Cet effectif ne devait guère dépasser une trentaine d’hommes ; la moitié environ fut tué ou pris.
Et d’autre part, le dessus dit duc de Bourgogne fit faire un pont par dessus l’eau, à l’encontre de Venète, lequel estoit gardé nuit et jour ; et passoient les Anglois et Bourguignons très-souvent de pied et cheval, pour aller escarmoucher les François au lez vers Pierrefons.
La 148garde de jour et de nuit affectée au pont de Venette montre les sages précautions du duc de Bourgogne au sujet de cette importante communication. Les termes de la chronique prouvent que rien de sérieux n’était entrepris contre l’enceinte de Compiègne : les démonstrations des Bourguignons contre la place se bornaient à des escarmouches.
Si passa un certain jour le dessus dit comte de Huntingdon avec ses Anglois et s’en alla courre devers Crepy-en-Valois… Après s’en retourna ledit comte atout aucunes proies en son logis devant Compiègne.
Cette incursion des Anglais sur la rive gauche de l’Oise donna lieu à de tragiques événements ; ce n’est pas ici le lieu d’y insister.
Durant lequel temps se tenoient à Clermont-en-Beauvoisis le seigneur de Crèvecœur et Robert de Saveuse avec leurs gens, pour garder la frontière contre les François qui se 149tenoient à Creil et à Beauvais, et avecque ce, pour faire conduire en l’ost des vins et tous vivres nécessaires.
La place de Beauvais était gênante pour les troupes bourguignonnes qui assiégeaient Compiègne. Beauvais était à quatorze lieues de Compiègne : pour barrer la route à une surprise des gens de Beauvais contre le siège du duc de Bourgogne, il n’y avait aucun obstacle naturel ; d’où la nécessité d’occuper fortement Clermont, petite place intermédiaire située à égale distance de Beauvais et de Compiègne sur la route qui les reliait.
La petite place de Creil, moins forte et moins garnie que Beauvais, était seulement à huit lieues de Compiègne. Sa proximité de l’Oise rendait gênants les coups de main que pouvait essayer sa petite garnison par l’une ou par l’autre rive de l’Oise contre les convois venant à l’armée bourguignonne. 150Contre Creil l’armée bourguignonne était couverte par la place de Pont-Sainte-Maxence située sur l’Oise entre Compiègne et Creil, à trois lieues seulement en amont de cette dernière place.
Si se tenoient adonc la duchesse de Bourgogne à Noyon atout son état. Laquelle de fois à autre alloit visiter le dessus dit duc de Bourgogne, son seigneur.
Noyon était la base d’opérations de l’armée bourguignonne à huit lieues en amont de Compiègne, à une demi-lieue de l’Oise. Dans le premier volume du présent ouvrage, il a été raconté comment le coup de main de Jeanne Darc sur Pont-l’Évesque fut près de couper de sa base d’opérations l’armée bourguignonne, en lui enlevant le pont de l’Oise situé à une demi-lieue au sud de Noyon. Monstrelet fait ensuite mention de la capitulation de Gournay-sur-Aronde, conclusion des événements indiqués dans notre 151premier volume (page 82 et suivantes) :
Esquels jours aussi, alla le duc de Bourgogne, atout sa puissance tenir la journée devant Gournay-sur-Aronde … Et fut avecque lui le duc de Norfolk anglois, atout mille combattants ou environ, et le comte de Huntingdon… et après s’en retourna avecque lui le comte de Huntingdon à son siège de Compiègne, auquel lieu, à son département, il avoit laissé certain nombre de gens d’armes pour garder son logis ; et le dessus dit duc de Norfolk s’en alla devers Paris.
Ce fragment de la chronique de Monstrelet est intéressant pour rectifier l’inexactitude qui a été admise par un grand nombre d’historiens de Jeanne Darc, d’après une assertion de Berriat-Saint-Prix citée à la page 110 du premier volume de cet ouvrage.
S’il pouvait rester un doute sur ce point important, il suffirait d’invoquer le curieux 152récit de Chastellain sur le même incident :
Or approchoit fort le jour que ceux de Gournay devoient rendre leur place ou la défendre par bataille…
Le fait est très longuement conté par Chastellain ainsi que sa conclusion. Ce n’est qu’à ce moment, au mois d’août 1430, que Gournay fut occupé par les Bourguignons comme l’écrit Chastellain :
Et le duc soy retournant vers Compiègne… mit la place de Gournay en ļa main du seigneur de Crèvecœur, capitaine pour lors et garde de Clermont en Beauvoisis…
C’est à ce moment que se produisirent les graves événements provoqués par le décès du duc de Brabant et la diversion providentielle qui en résulta pour les défenseurs de Compiègne.
En ce temps mourut en la ville de Louvain le duc Philippe de Brabant … et fut la mort du dit duc tantôt mandée au duc de Bourgogne qui estoit à son siège devant 153Compiègne… Icelui duc de Bourgogne, sachant la mort dessus dite constitua à son siège de Compiègne aucuns de ses plus féables capitaines et chevaliers c’est à savoir messire Jacques de Brimeu, maréchal de son ost ; messire Hue de Lannoy, le seigneur de Saveuse et aucuns autres, pour d’icelui avoir le gouvernement et l’entretenir avec le comte de Huntingdon et ses Anglois.
La succession du duché de Brabant mettait en jeu de si graves intérêts que le duc de Bourgogne obligé de courir au plus pressé, abandonna le siège auquel il s’était consacré avec une ardeur sans pareille, payant chaque jour de sa personne, ayant son logis dans la bastille emprès le boulevart du Pont afin d’encourager la vaillance et l’activité des siens.
Et avec ce recommanda hâtivement et sans aucun délai messire Jean de Luxembourg qui estoit au pays de Soissonnois, en lui requérant 154instamment par ses lettres et messages que sans délai atout ses gens soudain il retournât devant Compiègne, pour du tout avoir la charge de son ost…
Le retour du comte de Ligny au siège de Compiègne était un palliatif au départ du duc : les talents militaires du comte de Ligny n’étaient pas de premier ordre ; Jean de Luxembourg était un bon soldat, un fidèle serviteur du duc ; mais il n’avait rien d’un grand capitaine : son prestige n’apparaissait guère aux seigneurs placés sous ses ordres, surtout aux Anglais auxquels il devait imposer ses vues pour faire aboutir le siège. Si cela ne résulte pas clairement des chroniques de Monstrelet et de Chastellain, cela tient à l’amitié de ces historiens pour le comte de Ligny.
Après lesquelles besognes ainsi faites et que le duc de Bourgogne eut mis provision, comme dit est, en son ost, par la manière ci-devant déclarée, et aussi 155qu’il eut devant la Porte du pont fait fortifier et garnir de gens d’armes et d’habillements de guerre une grande et forte bastille, de laquelle fut capitaine messire Baudo de Noyelle…
La désignation de Baudo de Noyelle pour le commandement de la bastille où résidait jusqu’alors le duc de Bourgogne en personne, le surcroît de gens d’armes et d’habillements de guerre accumulé par Philippe le Bon dans cette grand-bastille avant de se résoudre à son départ pour le Brabant ; tout cela était bien entendu.
Baudo de Noyelle était un des plus vigoureux soldats de l’armée bourguignonne ; sa rude contenance sous l’attaque de Margny par Jeanne Darc était une recommandation de plus au commandement d’un poste de combat aussi important que cette grand-bastille :
Après ce que le duc de Bourgogne fut parti, comme dit est, de devant la ville de Compiègne, 156assez bref ensuivant vint messire Jean de Luxembourg atout ses gens devant icelle ville, et en prit la charge et gouvernement de tout le siège, ainsi que par ledit duc lui avoit été requis et ordonné.
À peine arrivé, le comte de Ligny fit procéder à des travaux de fortification considérables la rive droite de l’Oise : sur à défaut de preuve explicite de l’inquiétude causée aux Bourguignons par les dispositions offensives des gens de Compiègne, rien n’est plus probant que les multiples précautions du comte de Ligny sur cette rive droite de l’Oise où les Compiégnois n’avaient plus pied :
Si fit sans délai pourvoir et besogner nécessairement à la grande bastille de devant le pont, et en commencer deux autres moindres sur la rivière, au lez vers Noyon, dont Guy de Roye eut la charge de l’une, accompagné d’Aubelet de Folleville et autres de sa 157compagnie et de ses gens ; et la seconde fut baillée à un routier nommé Canart, avecque du Boulenois lequel furent commis aucuns arbalétriers génevois, portugalois et autres d’étrange pays.
Ces bastilles n’avaient pas d’action offensive contre Compiègne ; elles avaient un rôle d’observation et de défense à l’égard des tentatives que les Compiégnois auraient pu concerter contre la ligne de communication de l’armée bourguignonne avec Noyon.
Si singulier que cela paraisse, il est impossible d’en douter : au reste si l’on veut bien considérer ce qui se passa effectivement le 25 octobre 1430, on est obligé de convenir que les craintes du comte de Ligny pour la possession de sa ligne de retraite n’étaient pas chimériques. Ces deux bastilles étaient le long de l’Oise en amont de la grand-bastille, la première vis-à-vis le Nuef pont, la seconde vis-à-vis la tour des Osiers qui 158occupait l’emplacement actuel de la Terrasse du Parc. Ces trois bastilles faisaient sur la rive droite de l’Oise vis-à-vis à l’enceinte de Compiègne construite sur la rive gauche. Elles correspondaient au développement de cette enceinte situé en amont du Pont. L’intervalle de chacune de ces bastilles à la suivante était de quatre cents pas environ.
Et après, ledit de Luxembourg se prépara pour passer l’eau, et par dessus le neuf pont, contre Venète, alla loger en l’abbaye de Royaulieu, avec lui messire Jacques de Brimeu, maréchal de l’ost, messire Hue de Lannoy, le seigneur de Créquy, le seigneur de Saveuse, le seigneur de Humières, messire Daviod de Poix, Ferry de Mailly, messire Florimont de Brimeu ; et plusieurs autres notables hommes se logèrent tant à l’abbaye comme au village qui estoit moult désolé, et ès vignes et jardins à l’environ et demeura le comte de Huntingdon à son logis de Venète avec ses gens.
Après 159avoir assuré le siège de la rive droite par des ouvrages de fortification, le comte de Ligny jugea qu’il pouvait dégarnir la rive droite de la majeure partie de ses occupants et transporter le gros des forces sur la rive gauche de l’Oise, jusqu’alors occupée seulement par des patrouilles qui escarmouchaient de temps en temps avec les gens de Compiègne.
L’établissement du quartier général de l’armée de siège à l’abbaye de Royallieu sur la route de Compiègne à Paris avait une signification manifeste. C’était le préliminaire obligé de l’attaque de l’enceinte fortifiée de Compiègne : on ne pouvait prévoir alors si cette attaque n’userait pas les ressources nécessairement restreintes que possédait Compiègne. Ce qui préserva la place de tout assaut et de toute attaque brusquée, ce fut l’énergique activité et l’audace des défenseurs de Compiègne s’exerçant en chaque occasion 160contre les partis bourguignons s’aventurant à portée de leurs murs. La chronique de Monstrelet a enregistré ces hardis coups de main qu’il appelle des saillies de pied et de cheval : à défaut de grands effets matériels, ces coups de main produisaient une sérieuse impression sur les assiégeants ; ils paralysaient l’offensive bourguignonne en l’obligeant à des précautions infinies.
Durant lequel temps, firent les assiégés plusieurs saillies de pied et de cheval, auxquelles tant d’une part comme d’autre, furent aucuns pris et navrés, non mie en grand nombre.
Le résultat de ces entreprises fréquemment répétées par les gens de Compiègne fut de rendre les assiégeants extrêmement circonspects.
Pour mieux garantir leurs cantonnements contre les défenseurs de Compiègne et en même temps pour interdire à ces derniers toute velléité de sortir de la place ou d’y introduire des vivres, des munitions, des 161renforts, les Bourguignons recoururent naturellement à des travaux de fortification.
Si fut par lesdits assiégeants commencé une grand-bastille à un trait et demi d’arc près ladite ville, en tirant vers la porte de Pierrefons, dedans laquelle pour la garder furent commis le dessus dit maréchal de l’ost, le seigneur de Créquy, messire Florimont de Brimeu, avec eux trois cents combattants ou environ, qui tous ensemble se logèrent dedans ladite bastille, avant qu’elle fut du tout parfaite ni fortifiée, et y furent par longue espace de temps logés.
La distance de cette bastille à l’enceinte était sensiblement plus longue que ne l’avait été la distance de la grand-bastille vis-à-vis le Boulevart du Pont au parapet de cet ouvrage. La raison de cet éloignement était dans la force de l’enceinte au saillant de la Porte de Pierrefonds. Ce saillant avait un développement d’une centaine de toises sensiblement en ligne droite : les 162gens de Compiègne en y accumulant leurs engins pouvaient obtenir des résultats sanglants aux dépens des constructeurs de la bastille d’abord, ensuite aux dépens des occupants de la bastille.
Cela justifie la distance d’un trait et demi d’arc, de manière à soustraire l’ouvrage aux traits des archers qui composaient le principal effectif de la garnison. L’exemple de la grand-bastille vis-à-vis le Boulevart du Pont et des pertes dont avaient été grevés à cette occasion les assiégeants servait de leçon à cet égard. C’est avec le moins de pertes possibles que le comte de Ligny cherchait à venir à bout de la résistance de Compiègne.
Auquel temps les assiégés souffrirent moult grand détresse de famine et ne pouvoient pour nulle finance recouvrer des vivres dedans leur ville ; car en l’espace de quatre mois entiers n’en fut dedans icelle ville vendu en public.
Faut-il prendre à 163la lettre cette assertion de Monstrelet ? Il a été cité plus haut un document relatif à la disette de bétail pendant cinq jours, du treize août au dix-sept août. Voilà un autre document prouvant que postérieurement à cette date, il y avait eu distribution de viande.
Reçu de Jehan Lengelé pour les peaux et suint de deux cens bêtes blanches dont la chair a esté baillée aux gens d’armes qui pendant le siège estoient dedans ladite ville pour la garde d’icelle, depuis le vingt-septième jour d’août quatorze cent trente jusqués au vingt-septième jour de septembre ensuivant vendus et délivrés audit Langelé parmy vingt-trois livres seize sous.
Ce document ne permet sans doute pas d’affirmer que l’on fût à l’aise à Compiègne : encore prouve-t-il que l’on y mangeait de la viande à la date spécifiée par cet extrait des comptes de la ville. Monstrelet 164continue ainsi sa relation :
Si furent donc envoyés plusieurs messagers au maréchal de Boussac, au comte de Vendôme et aux autres capitaines du roi Charles, pour eux requérir instamment qu’ils voulussent secourir icelle ville de Compiègne, laquelle estoit moult oppressée par les dits assiégeants.
En procédant ainsi, les défenseurs de Compiègne suivaient l’habitude qu’ils avaient contractée dès le commencement du siège de réclamer du roi Charles VII l’aide sans laquelle ils devaient finir par succomber. Certes la misère était cruelle chez les gens de Compiègne ; cependant les assiégeants ne réussissaient ni à intercepter leurs messagers ni à les priver de tous vivres, témoin cet extrait des comptes :
À Simon Rose pour dépense faite en son hôtel la première semaine d’octobre mil quatre cent trente pour deux compagnons de Senlis qui ont amené et conduit vingt 165pourceaux dudit Senlis pour l’avitaillement des gens d’armes estans à Compiègne pour la garde d’icelle ville… neuf sous huit deniers parisis.
Témoin encore cet article :
À Regnault Filleul sur un voyage fait en la troisième semaine d’octobre mil quatre cent trente par son varlet et ses trois chevaux à Senlis à remettre cent onze sacs au dit Senlis là où le blé envoyé dudit Senlis avoit été amené pour les remplir derechef au dit Senlis ou à Crespy pour l’avitaillement dudit Compiègne, vingt-deux sous parisis.
Certes c’est peu de chose que cela : mais il en résulte que ce qui manquait le plus à Compiègne, c’était l’argent pour obtenir les quantités considérables de vivres et de munitions réclamées par une foule de gens qui, ne gagnant rien sinon à titre de solde de guerre, ne pouvaient subvenir à leurs propres dépenses et aux besoins de la cité que dans une très faible mesure.
166Quant aux communications avec le dehors, elles étaient difficiles ; mais elles paraissent avoir été suffisantes pour le ravitaillement. Voilà la suite du récit de Monstrelet.
Entre temps que les tribulations dessus dites duroient, s’assemblèrent le maréchal de Boussac, Pothon de Sainte-Treille, Théolde de Valleperge et plusieurs autres capitaines français. Si allèrent assiéger la ville de Pressy-sur-Oise dedans laquelle estoit le bâtard de Chevreux atout quarante combattants ou environ qui assez bref furent contraints d’eux rendre à volonté.
La ville de Précy était une petite place située sur l’Oise en aval de Creil, si bien que pour comprendre la situation des belligérants sur la rivière d’Oise, il faut savoir sur le bout du doigt pour qui tenait chaque ville, chaque bourg, chaque castel :
Et y en eut la plus grand partie mis à mort par les gisarniers dudit maréchal de 167Boussac.
C’était à cette époque le sort de presque tous les gens pris d’assaut, lorsqu’ils ne paraissaient pas susceptibles de fournir une suffisante rançon. C’est le sort que les Bourguignons auraient infligés sans remords aux gens de Compiègne.
Et depuis qu’ils se furent ainsi rendus, la forteresse fut démolie et pareillement furent pris par les dessus dicts Catheu, le fort moustier de Moncy et aucunes autres places.
C’était là de la part de l’armée française une entrée en matière extrêmement douloureuse aux Bourguignons et à leurs alliés les Anglais, d’autant plus que, selon la remarque de Monstrelet, il ne fut guère fait de quartier aux prisonniers :
Esquels furent exécutés à mort la greigneur partie des compagnons qui dedans étoient.
Cependant si amers que fussent ces débuts pour les partisans des Anglais qui en étaient victimes, ce n’était pas assez pour les gens de Compiègne. 168 Il était certain pour eux que le secours était proche ; mais leur impatience d’avoir ce secours était extrême. On se figure aisément leurs inquiétudes en apprenant que les troupes françaises, au lieu de prendre pour objectif Compiègne et l’armée bourguignonne, exécutaient des coups de main sur des postes bourguignons peu susceptibles de défense !
L’étonnement n’était pas moindre du côté des assiégeants. Monstrelet a consigné le fait dans sa chronique :
Toutefois ledit maréchal de Boussac ni les autres de la partie du roi Charles ne firent sur les assiégeants de Compiègne aucune entreprise, comme il est accoutumé de faire en tel cas, jusqu’au derrain que le siège fut levé, comme ci après sera plus à plein déclaré.
En même temps que les troupes françaises s’occupaient à de menus hors-d’œuvre sur les rives de l’Oise à dix lieues en aval de Compiègne, des 169troupes anglaises imitaient leur exemple. À très peu de distance d’elles, à peine une dizaine de lieues, elles s’amusaient à réduire de petites places de l’Île-de-France. Triste condition des malheureux qui habitaient alors ce pays constamment pris et repris !
En ce temps le duc de Norfolk, anglois, se tenoit à très grand puissance sur les marches de l’Île-de-France, où il mit plusieurs forteresses en l’obéissance du roi Henri, c’est à savoir Dampmartin en la Gohelle, la Chasse-Mongay et aucunes autres…
Abrégeons le récit de ces menus épisodes de guerre ; ils n’ont pas un rapport étroit à ce qui doit être exposé touchant les opérations du siège de Compiègne. Le temps s’écoulait : les ressources des assiégés allaient en diminuant faute d’argent surtout, car ainsi que cela a été remarqué d’après les documents authentiques, il faut se garder d’exagération et ne pas croire que l’investissement de Compiègne ait été réel.
170Il eut fallu pour accomplir cet investissement des travaux autrement complets que la grand-bastille de Saint-Ladre qui elle-même était inachevée ! Quoi qu’il en soit, une armée de secours se dirigeait vers Compiègne : cette armée était formée de tous les effectifs disponibles dans les garnisons françaises à vingt lieues à la ronde. Beauvais, Senlis, Château-Thierry avaient fourni tout ce que permettait d’envoyer le souci de leur propre sécurité. Monstrelet expose la situation en ces termes :
Après que le comte de Huntington et messire Jean de Luxembourg eurent par grand espace de temps et à grand labeur continué leur siège devant la ville de Compiègne, et moult astreint de famine les assiégés, par le moyen des bastilles et approches qu’ils avoient faites autour d’icelle ville et qu’ils espéroient en assez bref terme avoir la fin et conclusion de leur entreprise, et ladite ville réduite en 171leur obéissance, le mardi devant le jour de la Toussaint les Français, au nombre de quatre mille combattants ou environ, desquels principaux estoient les maréchaux de Boussac…
Interrompons l’énumération pour constater qu’en réalité c’était là une demi-douzaine de petites armées réunies pour un effort commun contre Compiègne plutôt qu’une armée bien homogène, ayant un chef unique et un plan de campagne bien déterminé.
… le comte de Vendôme, messire Jacques de Chabannes, Pothon de Sainte-Treille, messire Regnault de Fontaines, le seigneur de Longueval, messire Louis de Waucourt, Alain Giron et plusieurs autres vaillants capitaines qui par plusieurs fois avoient été moult requis de Guillaume de Flavy et des autres assiégés en ladite ville de Compiègne de leur bailler secours, vinrent loger tous ensemble, ou 172au moins la plus grande partie en la ville de Verberie, atout foison de vivres et grand nombre de paysans qui avoient plusieurs instruments, cognées, scies, louches, serpes, hoyaux et autres pareils outils pour refaire et réparer les chemins parmi ſorêts et autres lieux que les assiégeants avoient empêchés en plusieurs parties, tant de gros bois qu’ils avoient fait abattre et traverses ès dits chemins, comme de fossés qu’ils avoient fait faire et autres empêchements.
L’arrivée de l’armée française à Verberie dans de pareilles conditions avec tant de vivres, avec des paysans formant un corps d’auxiliaires en vue de déblayer les obstacles à la marche des convois était significative. Verberie était sur l’Oise entre Pont-Sainte-Maxence et Compiègne, à quatre lieues seulement de cette dernière place.
L’armée bourguignonne aurait évidemment à subir un choc sérieux. Les quatre mille 173combattants de l’armée française avaient le choix du point d’attaque du siège de Compiègne. Leurs efforts concertés avec ceux des défenseurs de la ville allaient mettre dans une situation critique les Bourguignons et les Anglais qui, réunis sur le point choisi par les Français, ne pouvaient dépasser leur effectif. Les circonstances étaient graves.
Laquelle assemblée et logis sûrent assez bref iceux assiégeants, et pour tant, quand partie des chefs de guerre et des plus notables sûrent ce, se mirent ensemble à conseil pour avoir avis l’un avec l’autre, savoir s’il seroit bon qu’ils allâssent au devant de leurs ennemis pour les combattre, ou s’ils les attendroient à leur siège.
Les Bourguignons ne perdirent pas courage, en dépit de la gravité de cette attaque éventuelle. Leurs troupes-étaient solides ; la bataille n’était pas pour les effrayer.
La question était de savoir si on accepterait 174la bataille au point où les Français iraient la proposer, ou bien si l’on irait attaquer les Français à Verberie ou dans leur marche vers Compiègne, de manière à choisir soi-même l’heure et le lieu du combat.
Laquelle besogne mise en conseil fut de plusieurs débattue, et vouloient les aucuns qu’on allât combattre devant qu’ils vinssent plus avant, et les autres, pour plusieurs raisons, disoient qu’il valoit mieux les attendre, et eux fortifier et apprêter pour les recevoir, disant outre que s’ils laissoient leur siège pour aller vers les Français et leurs bastilles mal garnies, lors les assiégés qui étoient en grand-détresse, désirant être délivrés du grand danger où ils étoient, pourroient moult grever les dites bastilles, ou, à tout le moins, s’en pourroient aller et eux mettre à sauveté là où ils pourroient le mieux, et pour tant retourna ce conseil de la plus grand-partie.
Monstrelet rapporte en détail les arguments exposés en 175faveur de l’opinion consistant à attendre l’armée de secours en fortifiant ses propres cantonnements. Il serait trop facile de dire que ce plan ait été mauvais parce qu’il réussit mal.
Il faut considérer que la situation de l’armée bourguignonne était très difficile, quelque plan qu’elle adoptât. Elle avait l’infériorité du nombre, tout au moins étant données les bastilles et les ouvrages où elle devait immobiliser des troupes solides contre un assaut désespéré des défenseurs de Compiègne. Elle avait l’infériorité de la position, car en dépit des bastilles et des ouvrages élevés contre la place, les assiégés pouvaient aussi bien que l’armée de secours porter leurs efforts sur un même point et y remporter un avantage signalé, impliquant la perte de la bataille. Les Bourguignons eussent-ils adopté le plan d’attaquer l’armée française à Verberie, le succès n’était pas certain : il 176suffisait que les Français refusassent de livrer bataille et se bornassent à manœuvrer de manière à gagner du temps pour laisser aux défenseurs de Compiègne le loisir de s’emparer des cantonnements bourguignons dépourvus de défense.
Si conclurent tous ensemble d’un commun accord d’attendre toutes aventures et de y résister de tout leur pouvoir. Si furent les ordonnances telles qui s’ensuit.
Monstrelet affirme que le conseil de guerre composé des chefs de l’armée anglo-bourguignonne fut unanime pour attendre le choc de l’armée de secours. À cet effet, les troupes anglaises qui formaient le principal corps d’occupation sur la rive droite de l’Oise devaient se concentrer sur la rive gauche avec le gros des troupes bourguignonnes.
C’est en effet par la rive gauche où est située la place de Compiègne que la marche de l’armée française avec ses convois de vivres 177allait s’opérer.
Il est à savoir que le lendemain très-matin, qui était le mercredi, le comte de Huntingdon, atout ses Anglois, passeroit l’eau par le neuf pont et viendrait vers Royaulieu pour lui mettre en bataille avec messire Jean de Luxembourg et laisseroit en l’abbaye deVenète, qui estoit forte, la plus grand-partie de leurs gens, chevaux et bagues, avec un peu de ses gens qui seroient commis pour les garder et aussi pour garder le pont.
Monstrelet insiste sur le détail des détachements que l’armée de siège était obligée de laisser aux divers points du siège les plus susceptibles de provoquer une attaque de la part des gens de Compiègne. Les Anglais passaient l’Oise : c’était fort bien : mais comme c’était avec espérance de retour, ils laissaient leurs bagages, leur train et ce que Monstrelet appelle la plus grand-partie de leurs gens, chevaux et bagues dans l’abbaye de Venette qui se prêtait par sa position à une défense facile 178contre une sortie des gens de Compiègne.
Le pont sur l’Oise exigeait pour sa garde un autre détachement. C’eut été en effet un désastre pour l’armée bourguignonne que la destruction de ce pont. Quant au train des troupes bourguignonnes, il fut réuni dans l’abbaye de Royallieu sous la garde d’un détachement qui le préservât d’un coup de main de la part des gens de Compiègne.
Fut ordonné que tous les chars, charrettes, chevaux, vivres et autres telles besognes fussent mis et retraits en la dessus dite abbaye de Royaulieu, à laquelle garde fut commis messire Philippe de Fosseu et le seigneur de Cohen.
Ces trois détachements ainsi prévus, il fallait pourvoir à la sécurité des bastilles occupées par les troupes bourguignonnes. Il y avait, comme cela a été décrit plus haut, trois bastilles sur la rive droite de l’Oise vis-à-vis le front de l’enceinte de Compiègne en 179amont du pont : il y avait sur la rive gauche, en face de la Porte de Pierrefonds, la grand-bastille récemment entreprise et encore inachevée.
Monstrelet rapporte ainsi les mesures adoptées :
Item fut ordonné que messire Jacques de Brimeu atout trois cents combattants ou environ demeureroient en leur bastille. Et leur fut promis par les seigneurs que si on les alloit assaillir, et ils avoient affaire, on les iroit secourir sans point de faute à certain signe, qui fut dénommé, lequel ils devoient faire s’il leur sourdoit nécessité.
Les précautions spécifiées par Monstrelet pour la sécurité de la bastille emprès la Porte de Pierrefonds montrent que le péril d’un assaut des gens de Compiègne était prévu par le conseil de guerre. Cette obligation de secourir la bastille s’il sourdoit nécessité était-elle facile à réaliser ? C’est ce qui sera examiné plus loin.
Item fut ordonné que 6 180la grand-bastille qui estoit de lez le pont vers Marigny, s’entretiendroit ; pareillement feroient les deux autres, qui estoient sur l’eau au lez vers Claroy…
Pour les trois bastilles d’au delà l’eau, force était qu’elles se défendissent elles-mêmes sans compter sur un secours immédiat. Elles étaient à l’opposite du point par où était attendue l’attaque de l’armée française ; elles en étaient séparées par l’Oise.
Ces bastilles seraient livrées à elles-mêmes. C’était là une nécessité impossible à éluder.
Après lesquelles ordonnances tous les seigneurs se retrahirent chacun en son logis et admonestèrent et induirent chacun en droit soi leurs gens de eux préparer pour le lendemain attendre leurs ennemis.
Ces mesures préparatoires étaient conçues aussi raisonnablement que possible. À moins d’abandonner les quatre bastilles pour accroître l’armée qui allait combattre contre 181les troupes françaises de secours, il était difficile de faire mieux. Or ces bastilles avaient coûté si cher que c’était là une détermination que n’auraient pas admise les Bourguignons : pour eux, cela eut été équivalent à la levée du siège.
Et avec ce fut ordonné à faire bon guet en plusieurs lieux où il appartenoit tant de pied comme de cheval.
La situation des Bourguignons entre une place occupée par des défenseurs pleins d’énergie et une armée nombreuse allant au secours de la place était des plus délicates. La complication de la rivière d’Oise coupant en deux les assiégeants exigeait de sévères précautions.
Et le lendemain selon leurs ordonnances dessus dites, le dessus dit comte de Huntingdon passa l’eau avec sa puissance qui pouvoit être d’environ six cents combattants, s’alla mettre en bataille avec messire Jean de Luxembourg, entre Royaulieu 182et la forêt au lez, où ils pensoient que leurs ennemis dûssent venir. Et les autres, tant des dessus dites bastilles comme de ceux qui devoient garder les dessus dits logis, se mirent chacun en bonne ordonnance pour défendre ce à quoi ils étoient commis.
La position occupée par les Bourguignons entre Royallieu et la forêt était bien choisie, étant donnée l’infériorité numérique de l’armée bourguignonne. L’armée française cherchant à passer le long de l’Oise pour entrer à Compiègne pouvait être écrasée et jetée soit dans l’Oise soit dans la forêt en dépit de sa supériorité numérique. Tout dépendrait du choc sur la tête de colonne.
Cependant il fallait pour que le choix de cette position entraînât la victoire que l’armée française s’obstinât à entrer à Compiègne par la route directe. Par conséquent, tout dépendait des mesures adoptées 183par l’armée française qui avait le choix de la route.
Et après à ce même mercredi, les François qui estoient logés à Verberie, comme dit est, se mirent dès le point du jour en plein champ et fut ordonné par le maréchal de Boussac et les autres capitaines qu’ils iroient environ cent combattants vers le lez de Choisy, atout aucuns vivres devant eux, pour mettre dedans Compiègne et pour réjouir les dits assiégés et eux faire hâtivement saillir à l’encontre d’eux et assaillir la grande bastille.
Ce détachement de cent combattants vers Choisy avec une partie du convoi de vivres était un coup de maître.
Ce n’est jamais de front qu’il faut attaquer quand on a le choix. Par la route de Choisy, la surprise était assurée de réussir. Rien n’était préparé par les Bourguignons du côté de Choisy, et rien ne serait préparé à temps pour devancer le détachement 184français, car la forêt masquerait la marche du détachement jusqu’au moment où celui-ci serait à cinq cents toises des murs de Compiègne !
Et d’autre part fut commis Pothon de Sainte-Treille, atout de deux ou trois cents combattants ou environ, à aller par le grand chemin de Pierrefons devers la dite bastille et le dit maréchal, le comte de Vendôme et les autres capitaines, atout leurs gens, s’en allèrent passer entre la rivière d’Oise et la forêt, et se mirent en bataille devers la dite forêt, à l’encontre de leurs ennemis, environ à un trait et demi d’arc près l’un de l’autre.
Le second détachement, celui de Xaintrailles, beaucoup plus important que le premier, ne risquait pas davantage : il n’avait qu’à marcher à travers la forêt pour se trouver sur les derrières du gros de l’armée anglo-bourguignonne. Au reste, fort bien commandé, car Xaintrailles avait du coup d’œil et de 185l’énergie autant que personne, ce détachement suffisait à remporter le gain de la journée et à faire lever le siège. L’armée bourguignonne était trop peu nombreuse, soit pour manœuvrer contre Xaintrailles avec l’armée française la suivant en queue, soit pour attaquer l’armée française avec un si gros détachement sur ses derrières.
La disposition de l’armée française en bataille vis-à-vis l’armée Bourguignonne et à un trait et demi d’arc était la victoire certaine, sans combat ; la victoire était aux Français à la condition d’attendre sur cette position, sans attaquer, sans rien risquer, en immobilisant les Bourguignons et subordonnant ses propres mouvements à ceux de l’ennemi.
Et se tenoient les dessus dits Français à cheval pour la plus grande partie, réservés aucuns gisarmiers et menues gens.
À la vérité, cette attitude d’attente était contraire au tempérament national. 186Vaincre sans avoir combattu, n’était guère dans la tactique française. Les Bourguignons étaient déçus par cette manière de procéder.
Leur déception était d’autant plus forte que prévoyant un combat d’infanterie acharné, ils avaient laissé aux cantonnements leurs chevaux pour avoir tout avantage et pas d’embarras dans cette lutte décisive.
Et les Anglois et Bourguignons étoient tous à pied, sinon aucuns en petit nombre qui avoient été ordonnés à être à cheval.
C’est à la supériorité de leur infanterie et surtout à l’excellente tactique par laquelle ils l’employaient sur le champ de bataille que les Anglais avaient dû leurs grands succès de champ de bataille, au moment où l’infériorité du nombre semblait les livrer à leurs adversaires. La journée du 25 octobre verrait-elle une nouvelle page à ces annales de glorieuses et sanglantes victoires ? Il eut 187été téméraire d’affirmer que non si les Français eussent attaqué de front ; mais leur ardeur à combattre semblait médiocre ; elle était tempérée par beaucoup de prudence.
Et alors de la partie du duc de Luxembourg furent faits aucuns nouveaux chevaliers c’est à savoir Andrieu de Humières, Ferry de Mailly, l’Aigle SaintGiles, de Saucour et aucuns autres.
C’était une manière de passer les heures sous les armes en attendant le combat. Rien de plus énervant que la prolongation de la situation d’attente, quand une partie à enjeu énorme va s’engager !
Les Bourguignons n’en revenaient pas de voir l’armée française immobile. C’était au tour des Bourguignons d’être impatients et de brûler d’attaquer l’armée française afin de sortir de cette attente intolérable. Mais l’eussent-ils voulu sérieusement, la chose n’était pas pratique, faute d’avoir leurs chevaux ; 188tandis que leurs adversaires auraient fondu sur eux à cheval pendant les préliminaires de leur action offensive.
Avecque lequel de Luxembourg estoient messire Hue de Lannoy, seigneur de Xaintes, le seigneur de Saveuse, messire Daviod de Poix, messire Jean de Fosseux et plusieurs autres nobles hommes dont la plus grand-partie avoient grand désir d’assembler à bataille contre leurs ennemis, ce que bonnement ne pouvoient faire, parce que comme dit est, ils estoient de pied et leurs ennemis de cheval.
Cependant les heures s’écoulaient, les détachements français suivaient la direction de Choisy d’une part et d’autre part la route de Crespy à Compiègne ; ils exécutaient leur marche sur le flanc de l’armée bourguignonne et en dehors de ses vues. Les Bourguignons, sans le savoir et sans en être prévenus, se rendaient compte néanmoins que cette éventualité était possible ; 189ils comprenaient les conséquences que l’inertie de l’armée française sur leur front pouvait contenir. C’est ce que dit Monstrelet :
… et si leur convenoit avoir regard de secourir leur logis et la grand-bastille si besoin estoit.
Mais il n’y avait guère moyen d’y remédier, car un détachement de l’armée bourguignonne envoyé d’aventure dans cette direction, c’était priver les lignes bourguignonnes de leur force contre une attaque directe et cela sous les yeux de l’ennemi, au moment même où celui-ci tâtait les flancs de l’armée bourguignonne pour y découvrir un point faible.
Néanmoins il y eut plusieurs escarmouches le jour, à l’une desquelles fut rebouté le comte de Vendôme.
Ces démonstrations étaient sans gravité, elles ne pouvaient entraîner rien de décisif.
La scène qui devait être décisive avait lieu sur les derrières des Bourguignons et 190il eut été maladroit de la part des Français d’en compromettre le succès presque assuré.
Toutefois d’un côté ni de l’autre n’y eut point fait grand dommage ; mais entre les autres, un vaillant homme d’armes qui estoit au maréchal de Boussac, s’alla férir dedans les archers picards pensant que ses compagnons le dûssent secourir et suivre, ce que point ne firent, et pour ce fut tantôt d’iceux archers tiré jus de son cheval et mis à mort cruelle.
Ce trop vaillant homme d’armes eut le sort éprouvé par maint chevalier français dans les néfastes journées où les terribles archers picards ou anglais avaient été attaqués sans préparation suffisante. Pendant ces épisodes qui animaient le front de bataille et forçaient l’attention de l’armée bourguignonne, les événements se dénouaient en arrière.
Et entretemps, les dessus dits Français qui avoient été ordonnés à aller devers Choisy noncèrent aux 191assiégés, tout l’état et ordonnance dessus dite, lesquels, sans délai, en faveur de hardiesse et de grand-joie, désirant sur toutes choses eux venger de leurs ennemis, qui tant de peine et de mésaise leur avoient fait souffrir, saillirent en très grand nombre hors de leur ville, atout échelles et habillements de guerre, et de grand courage allèrent assaillir la grand-bastille où estoit messire Jacques de Brimeu, maréchal, le seigneur de Créquy et les autres, qui très vigoureusement se défendirent, et de fait les reboutèrent bien en arrière de leur dite bastille.
Le détachement français qui avait conduit une fraction du convoi dans la direction de Choisy était entré à Compiègne par la Porte de La Chapelle, sans avoir été en rien gêné par les gens de la grand-bastille de Saint-Ladre. Ce qui prouve l’élan des Compiégnois d’ailleurs expliqué par la haine atroce contre des gens qui aspiraient à les mettre en 192pièces ; c’est la promptitude de ce premier assaut avec les échelles et tout ce qui était nécessaire à forcer l’entrée de la grand-bastille.
Ce premier assaut ne réussit pas. Ce n’était pas extraordinaire, vu le nombre fort élevé des gens d’armes de la grand bastille et la promptitude avec laquelle l’attaque avait été entreprise. Derrière les assaillants repoussés, d’autres assaillants arrivaient d’heure en heure, animés d’une haine atroce contre ces bourguignons qu’ils allaient envahir dans leur repaire et qu’ils allaient vraisemblablement écraser sous le nombre ; car tout Compiègne, soldats, hommes, femmes, enfants allait concentrer ses efforts sur ce point.
Mais assez bref revinrent nouvelles gens d’icelle ville de Compiègne qui derechef allèrent avecque les autres recommencer nouvel assaut lequel dura assez longuement ; mais comme ils avoient été devant, furent pour 193la seconde fois reboutés hors des fossés qui étoient moult petits et peu avantageux, et avecque ce étoit ladite bastille très petitement emparée et mise en défense.
Ce qui encourageait les Compiégnois dans leurs assauts, c’était la médiocrité de ces fossés que Monstrelet représente comme moult petits. Chacun de ces assauts diminuait d’heure en heure la force des assaillis obligés de faire face de tous côtés, tandis que les assaillants pouvaient à peine trouver place à se battre, tant ils étaient nombreux et enragés à massacrer les occupants ! On était à un de ces instants extraordinaires où le cours des choses est renversé au profit de l’assiégé. Il s’agissait de profiter de l’heure favorable sans négliger une minute, sans laisser à des secours de l’armée bourguignonne le loisir d’intervenir, sans perdre l’occasion. À ce moment de l’échec du second assaut se produisait l’intervention 194du détachement des trois cents hommes d’armes conduits par Xaintrailles : ce détachement arrivait frais, très bien commandé, n’ayant rencontré aucun ennemi sur..sa route.
Et adonc Pothon de Sainte-Treille atout les gens qu’il conduisoit vint issir de la forêt, et par emprès le grand chemin de Pierrefons s’en alla joindre avecque les François de la ville, et là tantot ensemble allèrent assaillir âprement icelle bastille.
L’intervention de ces hommes d’armes allait faire pencher la balance, car trois cents soldats de plus à l’assaut c’était assez pour en finir. D’ailleurs loin de ralentir leur ardeur, les gens de Compiègne n’en étaient que plus âpres à la curée. La haine atroce de la bête traquée qui se jette sur le chasseur et veut son sang animait tout Compiègne, hommes d’armes, bourgeois, femmes, enfants ! Il s’agissait de la vie de tous ces gens qui ne serait assurée que par le massacre 195des Bourguignons. Monstrelet remarque que le gouverneur Flavy dirigeait l’action dans ce troisième assaut.
Auquel assaut estoient Guillaume de Flavy qui en grand-diligence et fier hardement induisoit ses gens à faire tout devoir.
L’heure était solennelle, il fallait vaincre. L’occasion convoitée si vivement depuis tant de semaines par les défenseurs de Compiègne était offerte. Il fallait se hâter d’en jouir !
La chronique bourguignonne constate cette impatiente ardeur dans l’assaut donné par les gens d’armes :
Avecque lesquels estoient hommes et femmes qui sans eux épargner, grandement et vilainement, en tous périls s’aventuroient à grever leurs adversaires, lesquels comme dit est dessus, se défendoient très vaillamment et par longue espace.
Il n’y eut pas de défaillance de la part des Bourguignons de la bastille. Leur résistance dura tout ce qu’elle pouvait 196durer. Un moment vint où leurs forces furent à bout avant celles des assaillants. Les gens de Compiègne pénétrèrent en nombre dans l’ouvrage ; ce fut fini !
Mais finalement les dessus dits François firent si bon devoir que ladite grand-bastille fut prise par vive force d’armes, malgré les défendeurs, et sans remède furent mis à mort dedans icelle huit vingts hommes de guerre.
Il faut admirer que cent soixante hommes de guerre seulement aient été mis à mort dans cette furieuse action. C’était la moitié de la garnison, un peu plus de la moitié d’après Monstrelet, un peu moins de la moitié d’après la relation de Georges Chastellain qui sera examinée plus loin.
Monstrelet cite les noms des plus célèbres parmi les Bourguignons qui trouvèrent la mort dans la bastille :
Desquels étaient les principaux le seigneur de Lignières, chevalier, Archambaut de Brimeu, 197Guillaume de Poilli, Druot du Sonnis, Lyonnel de Touteville et plusieurs autres gentilshommes.
Le sang-froid et l’humanité avec lesquels furent traités les défenseurs de la bastille ayant survécu à l’action, méritent d’être remarqués. La clémence dont ils furent l’objet devint pour les gens de Compiègne une source de revenus dont ils avaient fort besoin après les cruelles dépenses du siège. La chronique de Monstrelet n’a garde de l’omettre.
Et les autres furent tous pris et prestement menés dedans Compiègne, c’est à savoir ledit messire Jacques de Brimeu, maréchal de l’hotel, le seigneur de Créquy, messire Florentin de Brimeu, messire Vaeren de Beauval, Arnould de Créquy, Collart de Bertancourt, seigneur de Relepot… et aucuns autres nobles hommes, lesquels depuis, parmi payant grand finance, furent délivrés.
C’était pour Compiègne une victoire complète. Quel que fût 198le résultat de la bataille entre les deux armées rangées l’une contre l’autre à une lieue de Compiègne au delà de Royallieu, un point capital était obtenu ; si ce résultat était complété par la prise d’assaut des trois bastilles de la rive droite de l’Oise, le siège n’existerait plus ; les Bourguignons n’auraient qu’à faire retraite, affaiblis par la destruction complète des gens d’armes de leurs bastilles, n’ayant rien conservé des avantages remportés autour de Compiègne pendant les opérations des cinq mois précédents.
On s’est étonné souvent que le comte de Ligny ne fut pas venu au secours de la grand-bastille Saint-Ladre. Il faut reconnaître sur ce sujet l’à-propos des réflexions de Monstrelet :
Durant lequel assaut, messire Jean de Luxembourg, qui aux dessus dits avoit promis de les secourir, oyant et voyant celui assaut multiplier, eut 199volonté d’y aller atout sa puissance, mais pour les empêchements que lui bailloient-et pouvoient faire ses ennemis, il eut conseil d’entretenir en ordonnance la bataille, pour éviter toutes mauvaises aventures qui y pouvoient survenir : si ce commença entre temps le jour à passer.
Le comte de Ligny aurait désiré tenir sa promesse de secourir la bastille, mais l’exécution de toute promesse suppose la chose possible. Comment faire retraite en totalité ou seulement en partie lorsque l’armée française observait à un trait et demi d’arc et attendait un pareil mouvement pour attaquer ? La tactique de l’armée française, si simple qu’elle paraisse, était appropriée à la force respective des armées en présence et au bénéfice que devait rechercher le roi Charles VII, indépendamment du résultat plus ou moins glorieux d’un choc entre hommes-d’armes. Rarement plus belle occasion s’offrit 200de vaincre sans risques ! Tout se réduisit dans cette fructueuse journée à la marche parfaitement réglée des deux détachements abordant Compiègne l’un par la route de Choisy, l’autre par la route de Pierrefonds, au déploiement du gros de l’armée française dans de bonnes conditions défensives, hors de la portée des traits de leurs adversaires de façon à les retenir sous les armes, sans leur donner aucun avantage.
La chronique de Monstrelet raconte sans transition l’entrée de l’armée française à Compiègne. Il y a sans doute une lacune dans son récit : on ne se rend pas compte d’un mouvement des deux armées permettant à l’armée de secours d’entrer à Compiègne sans quelque manœuvre : nous en trouverons l’explication d’après d’autres documents, nous bornant ici à signaler cette omission.
Et adonc ledit maréchal de 201Boussac, le comte de Vendôme, et les autres capitaines françois se boutèrent dedans la ville de Compiègne atout leurs gens, où ils furent reçus à moult grand joie, jà soit ce qu’en icelle ville furent moult contraints de famine et que pour cette nuit convint à la plus grand-partie souffrir grand-disette de vivres.
Que l’armée française entrât à Compiègne, ou qu’elle passât la nuit à une lieue des murailles ! la chose était de médiocre importance, car au point de vue de la conclusion du siège tout était fait ; il ne restait rien à faire qui exigeât la présence de l’armée française à Compiègne plutôt qu’à Royallieu. Mais au point de vue moral, l’effet était considérable : car la démonstration de l’impuissance des Bourguignons était ainsi rendue plus manifeste.
Sans coup férir, ou si peu que cela peut être passé sous silence, l’armée française couchait à Compiègne en dépit du 202déploiement de l’armée bourguignonne ! C’était un trait dont le prestige de Philippe le Bon ne se relèverait guère ; car le duc de Bourgogne avait consacré à ce siège ses peines, ses efforts, son or. Monstrelet poursuit ainsi :
Néanmoins pour la bonne aventure qu’ils avoient eu contre lesdits assiégeants, prirent tout en gré, et eux abaudissants, menèrent grand-liesse les uns avec les autres ; au surplus, espérant de totalement débouter leurs ennemis arrière d’icelle ville.
La joie était immense dans la ville : pour s’en faire une idée, il suffit de lire l’Acte de Fondation d’un service annuel en l’église Notre-Dame de Senlis par le comte de Vendôme pour l’accomplissement du vœu qu’il avait formé (avant son départ de Senlis) si le siège de Compiègne était levé. Le document est daté du vingt décembre 1430 ; il en dit long sur les angoisses des Français avant le succès des opérations de guerre entreprises pour 203délivrer Compiègne. Monstrelet continue :
Et mêmement firent hâtivement un pont de bateaux et d’autres habillements par lequel ils passèrent l’Oise ; et de fait allèrent assaillir une petite bastille sur la rivière, dedans laquelle pouvoit avoir de quarante à cinquante combattants, tant d’arbalétriers génevois, portugalois et d’autres brigands d’étranges marches, comme boulonnois et d’autres lieux.
La rapidité à exécuter ce pont de bateaux prouve que les ressources des gens de Compiègne étaient encore fort sérieuses le jour même où leur vint le secours de l’armée française.
On n’est pas nettement fixé par les chroniques sur celle des deux petites bastilles qu’occupait le ramassis de brigands d’étranges marches dont parle Monstrelet. Tant est-il que le sort de ces aventuriers fut vite réglé !
Laquelle bastille fut assez brièvement subjuguée et conquise et tous ceux 204dedans mis à mort, réservé un routier boulonnois, appert homme d’armes, nommé Canart, qui estoit capitaine, si fut pris et mené prisonnier dedans Compiègne avec les autres.
D’après M. Alexandre Sorel (page 250 de La Prise de Jeanne d’Arc) la bastille où commandait le capitaine Canart aurait été la bastille intermédiaire en face le Nuef pont, elle aurait occupé l’emplacement actuel du jardin de l’horticulteur Rocher sur la route de Clairoix. La bastille commandée par Aubelet de Folleville était la bastille extrême située le plus en amont de l’Oise ; elle aurait été construite sur le terrain qu’occupe aujourd’hui la chocolaterie Mauprivez derrière le chemin de halage. Il convient d’enregistrer cette opinion sans prendre absolument parti : les textes des chroniques ne semblent pas assez explicites sur l’attribution de ces ouvrages. Monstrelet écrit encore :
Durant lequel temps, Aubelet de Folleville et ses 205gens qui tenoient la forte bastille sur la rivière, doutant être pris d’assaut comme les autres, boutèrent le feu dedans et se retrahirent ès logis anglois.
Cette retraite opérée à la hâte après incendie de l’ouvrage était justifiée par le traitement rigoureux subi à quatre cents pas de la par la garnison de la bastille voisine de celle qu’occupait Aubelet de Folleville. Il était évident que la lutte aurait présenté beaucoup de désavantages à la cause bourguignonne sans profit proportionné : aussi Aubelet de Folleville fit-il sagement en conservant à l’armée bourguignonne le concours d’hommes d’armes capables de rendre d’utiles services en dehors de la bastille où ils auraient combattu isolés, sans bénéfice pour le salut commun et sans espoir !
Enhardis par leur double succès, les gens de Compiègne voulurent achever la destruction du siège bourguignon en s’emparant 206de la grand-bastille en face le Boulevart du Pont.
Si fut par lesdits Français livrée grand-escarmouche à la quarte bastille du bout du pont, laquelle étoit grand’ et puissante, durement.
Cette fois la résistance fut des plus opiniâtres et très meurtrière : c’était un ouvrage solide que cette bastille, aussi ne faut-il pas s’étonner si les gens de Compiègne durent rentrer dans leur cité sans avoir pu en venir à bout : Monstrelet l’explique ainsi :
Si la tenoit messire Baudot de Noyelle, mais pour la force d’icelle et pour la grand- défense de ceux de dedans, qui étoient en une grosse compagnie de combattants et bien pourvus d’artillerie, ils ne purent rien faire et se retrahirent pour cette nuit durant leur ville.
Quoi qu’il en fût de cet échec relatif qui témoignait quand même de l’énergique entrain des assaillants après tant d’efforts couronnés de succès, la journée du vingt-cinq octobre était une journée 207d’éclatants triomphes pour la cause française. La patiente et vaillante résistance des Compiégnois contre le duc de Bourgogne était récompensée au delà des espérances les plus vives qu’avaient pu concevoir les défenseurs de la place. Quoi qu’il advint, c’en était fait du siège et Compiègne resterait à Charles VII. C’était assez pour une journée. Il convenait de reprendre des forces pour le lendemain.
Du côté des Bourguignons et des Anglais, il y avait au contraire un très grave échec ; le tout était d’en atténuer au mieux les funestes conséquences.
Après que les François furent entrés en la dite ville de Compiègne, comme dit est et qu’il estoit déjà bien tard sur le vêpre, le comte de Huntington, anglois et messire Jehan de Luxembourg voyant clairement que pour ce jour ne seroient point combattus de leurs adversaires, se mirent ensemble, avec 208eux grand-partie de leurs capitaines, pour avoir avis sur ce qui estoit à faire, pour savoir comment ils se pourroient conduire.
En somme, l’armée bourguignonne n’avait pas été battue : elle n’avait pas livré ce qu’il était convenu au quinzième siècle d’appeler une bataille. Il y avait eu une série de manœuvres habiles ayant abouti à la jonction de l’armée de secours avec la garnison de Compiègne. Il y avait eu perte par les Bourguignons de trois ouvrages fortifiés, et destruction de deux détachements de l’armée bourguignonne : cependant il restait la chance de retrouver dans une bataille rangée un succès qui sauverait l’honneur des armes bourguignonnes et pallierait les conséquences désastreuses de la levée du siège.
Monstrelet expose comme il suit ce sentiment des capitaines bourguignons :
Si fut conclu entre eux que pour icelle 209nuit ils se retrairoient en leurs logis et coucheroient tout armés, et le lendemain se mettroient sus en bataille devant ladite ville pour savoir si leurs dessus dits adversaires se voudroient se combattre avec eux, espérant que bonnement ne se pourroient tenir si grand nombre dedans la dessus dite ville, sans issir, attendu que tous vivres, comme dit est, y étoient exilés.
Cette dernière affirmation sur les vivres est-elle parfaitement exacte ? Pour qu’il en eut été ainsi, il faudrait admettre que le convoi considérable de l’armée qui atout foison de vivres avait été signalé par Monstrelet, quand il montre l’armée française arrivant à Verberie, n’avait pu pénétrer dans Compiègne. La chronique a gardé le silence sur ce convoi : il est en effet admissible que le convoi était resté à Verberie tout simplement, ou n’avait pas suivi l’armée le 25 octobre. Cependant il est malaisé 210d’admettre que le convoi introduit le matin du 25 par la route de Choisy fut insuffisant pour la subsistance des Français pendant la journée du 26 octobre.
Après laquelle question s’en retourna le dit comte de Huntington et ses Anglois en son logis et promit de bien faire garder le pont, afin que nuls de leurs gens ne s’en pussent aller sans congé, et messire Jehan de Luxembourg se retrahit aussi atout ses gens en son logis de Royaulieu et commit gens à faire bon guet.
Ces dispositions restèrent lettre morte. Les capitaines avaient ainsi décidé : mais l’effet moral de la prise des deux bastilles avait été énorme sur les soldats bourguignons.
Ce fut dans les troupes bourguignonnes elles-mêmes que se déclara une sorte de sauve qui peut ou tout au moins une désertion en masse qui fut favorisée par l’indifférence avec laquelle les Anglais chargés de garder 211le pont de Venette laissèrent partir les fuyards.
Mais en celle propre nuit y eut grand partie de ses gens qui s’assemblèrent de compagnie secrètement et se prirent à eux déloger sans trompette et eux en aller où ils purent le mieux. Et par spécial en repassa grand-partie au pont dessus dit, pour eux en aller en leur pays, lequel pont comme il avoit été promis ne fut point gardé, et pareillement s’assemblèrent aucuns des gens du comte de Huntington.
Cette circonstance plaçait l’armée bourguignonne dans une situation extrêmement critique ; car comme effet, cette désertion des soldats bourguignons équivalait presque à une déroute. Il n’y avait plus un instant à perdre pour reprendre le chemin de Noyon, avant que l’armée française mise au fait de ce désarroi n’eut la tentation de disputer au comte de Ligny sa ligne de retraite. Sur ces événements, la chronique de Monstrelet 212glisse sans insister. Il y aura lieu de reproduire d’autres documents présentant d’une manière explicite le désaccord des Anglais avec les Bourguignons dans ces circonstances critiques. Monstrelet conclut simplement :
Et pour tant, ce venu à la connaissance des capitaines, muèrent ce qu’ils avoient conclu, c’est à savoir eux mettre en bataille devant la ville ; et se disposa ledit messire Jehan de Luxembourg de lui et toutes ses gens repasser l’eau et aller avec ledit comte de Huntington, laquelle chose il fit le jeudi bien matin, lequel jour les François issirent à grand-puissance hors de la ville et envoyèrent leurs coureurs en plusieurs lieux pour savoir nouvelles de leurs ennemis, lesquels aperçurent tantôt qu’ils s’en estoient partis et repassé l’eau ; si le firent savoir à leurs gens, qui de cette chose eurent moult grand-joie.
Si ces derniers mots sont exacts, et il n’y a guère lieu de révoquer en doute leur 213véracité, la retraite des Bourguignons combla d’aise les capitaines de l’armée française. Il faut conclure de cette joie que l’armée bourguignonne leur paraissait véritablement redoutable, même après la délivrance de Compiègne.
Il faut par conséquent se féliciter au point de vue de la cause française de la désertion qui décima les Bourguignons pendant la nuit du 25 au 26 octobre. Sans cette désertion, sans la démoralisation profonde qui en fut la conséquence, le 26 octobre aurait pu être la date d’un combat. Victoire pour les Français, ce combat n’aurait rien ajouté d’essentiel à ce qui fut obtenu par la retraite précipitée des Bourguignons ; échec pour les Français, ce pouvait être la réédition d’une des journées néfastes qui avaient rempli la Guerre de Cent Ans ! Les capitaines français très experts à réussir un coup de main, une embuscade, une surprise 214pratiquaient fort mal la patiente tactique des batailles rangées ; ils se laissaient entraîner aisément à faire le jeu de leurs adversaires. Le souvenir de nombreux désastres de ce genre avait hanté les capitaines français le matin du 25 octobre et leur avait dicté la tactique méthodique et temporisatrice qui avait délivré Compiègne presque sans coup férir, comme auraient fait en pareille occurrence les plus sages tacticiens anglais. Monstrelet raconte ainsi la joie des Français occupant les cantonnements bourguignons :
Si s’en allèrent prestement en grand nombre à l’abbaye de Royaulieu, où ils trouvèrent foison de bons vivres et vins, dont ils furent remplis à largesse ; si en firent très bonne chère, car il ne leur avoit rien coûté.
Ce dernier trait il ne leur avoit rien coûté ! est tout à fait dans la note de ces temps où la misère étreignait les Français depuis le roi Charles VII jusqu’aux paysans, en 215passant par les seigneurs et les capitaines. En particulier pour les gens de Compiègne ces vins, cette foison de bons vivres trouvés sans qu’il en coûtât rien ! c’était une journée inoubliable après un carême qui avait duré quatre mois. Monstrelet poursuit ainsi sa relation :
Et après s’assemblérent la plus grand-partie des plus nobles et mieux habillés, et s’en allèrent devers le pont contre Venète ; et sans ce qu’ils trouvâssent défense rompirent ledit pont bien avant et le ruèrent en la rivière, en pleine vue des Anglais et Bourguignons, en leur disant plusieurs injures et vilaines paroles.
Ainsi au lieu de franchir le pont de Venette afin de poursuivre les Anglais, les mieux habillés des gens d’armes Français rompirent ce pont dans la crainte d’un retour offensif de la part de l’armée bourguignonne !
Même en retraite, l’armée bourguignonne imposait encore à ses adversaires. Il faut 216le relater sans parti pris et chercher la vérité dans les impressions des contemporains, acteurs et témoins de ces événements. À quoi bon modifier l’opinion qu’avaient les Français d’alors touchant la valeur de cette armée que les circonstances amenaient à une retraite précipitée ? Que les gens d’armes français aient commis une erreur en jugeant ainsi ! qu’ils aient satisfait les desseins de leurs adversaires ! cela est possible. Là-dessus cependant celui qui juge les faits à quatre siècles d’intervalle, a plus de chance de porter un jugement téméraire que les militaires qui ont pris part aux événements. Et puis l’émotion des Français était assez forte pour leur faire oublier les réflexions qui viennent à l’esprit de gens qui ne sont pas dans leur cas. Monstrelet poursuit :
Si ne furent iceux François en doute que Bourguignons et Anglois les pûssent grever pour cette fois, puisque ledit pont estoit rompu.
Si l’on se 217place au point de vue spécial des gens de Compiègne et que l’on envisage la responsabilité des capitaines français qui avaient pour but de faire lever le siège de Compiègne, on voit aisément que la rupture du pont de Venette était la garantie immédiate de la délivrance de Compiègne. La mission confiée à l’armée française par Charles VII était accomplie. Ce résultat était si considérable — on a le droit d’écrire si inespéré quand on relit le document authentique de l’accomplissement du vœu du comte de Vendôme, — que l’on est tenté d’approuver l’empressement des Français à avoir joui de la réalisation de ce rêve qui leur tenait tant à cœur, la délivrance de la bonne ville de Compiègne ! Pour parfaire ce résultat, le siège de la dernière bastille restée aux Bourguignons fut entrepris.
Et d’autre part, ce propre jour assirent tous les gros engins de la dite ville contre la bastille de messire Baudot de Noyelle, 218desquels ils le travaillèrent moult fort en plusieurs manières.
Il fallait que cet ouvrage fut singulièrement fortifié pour exiger de pareils préparatifs d’attaque : il fallait aussi que cet ouvrage fut parfaitement défendu.
Quoi qu’il en fut, l’issue ne pouvait être douteuse. Si garnie que fut cette bastille, elle n’eût pu durer plus d’un jour ou deux sous un bombardement aussi largement fourni que l’eut été celui de tous les engins de Compiègne concentrés sur une aussi médiocre surface. Les Bourguignons le sentaient parfaitement ; ils prirent leurs dispositions pour abandonner définitivement Compiègne, vu l’impossibilité de s’y maintenir avec honneur.
Et finalement pour briève conclusion, le dessus dit comte de Huntington et messire Jehan de Luxembourg, avec les plus notables de leur compagnie, voyant que par nulle manière ne pouvoient 219surmonter ni vaincre leurs adversaires quant à présent, considérant qu’il estoit chose impossible de longuement entretenir leurs gens, délibérèrent tous d’un commun accord de eux en aller à Noyon et de là en leurs propres lieux, laquelle chose ils firent.
La retraite sur Noyon étant arrêtée, restait l’exécution. Ce n’eut pas été chose aisée si les Français eussent nourri l’intention de contrarier ce mouvement. Mais tout au contraire, les Français étaient trop désireux de voir partir l’armée bourguignonne pour y mettre le plus léger obstacle. La retraite des assiégeants se fit sans difficultés ainsi que le rapporte Monstrelet :
Et mandèrent à messire Baudot de Noyelle qu’il boutât le feu en sa bastille et qu’il s’en partît, et ainsi le ſit comme ils lui avoient mandé.
Ce fut avec calme et sans être inquiété par les gens de Compiègne que 220Baudot de Noyelle exécuta les ordres qui lui étaient transmis.
Ainsi se termina le dernier acte du siège, cinq mois et trois jours après la sinistre action de guerre qui s’était déroulée entre Margny et le pont de l’Oise. Les souffrances de Compiègne avaient été cruelles : mais les pertes des Bourguignons étaient encore plus fortes que celles des assiégés. Jeanne Darc avait appris au château de Beaurevoir les suprêmes angoisses des gens de Compiègne : elle y apprit aussi leur délivrance : son cœur eut une joie profonde à sentir qu’en dépit de ses propres souffrances tant de bons Français pour qui elle avait perdu sa liberté échapperaient à la merci des ennemis de la France ! Monstrelet rapporte ainsi les détails de la triste retraite de l’armée bourguignonne :
Si se délogèrent au vespre et s’en allèrent par nuit en assez méchant arroi et petite ordonnance jusqu’au Pont-l’Évêque, 221délaissant honteusement en leurs logis et en la grosse bastille très grand nombre de grosses bombardes, canons, veuglaires, serpentines, coulevrines et autres artilleries, avecque plusieurs engins et habillements de guerre qui demeurèrent en la main des François, leurs adversaires et ennemis ; lesquelles artilleries étoient au duc de Bourgogne.
C’était pour Philippe le Bon une perte énorme : l’occasion a déjà été offerte de parler de la puissance de ces énormes canons ; les quatre plus gros représentaient six mille trois cents francs ! Quatre bouches à feu appartenant à Jehan de Luxembourg abandonnées dans la même bastille lui furent remboursées trois mille six cents francs par le trésor de Philippe le Bon ! Rien que pour ces huit canons, la perte atteignait neuf mille neuf cents francs. C’est à cent francs près le prix que donnèrent les Anglais pour recevoir livraison de l’héroïque jeune fille tombée aux mains de Bourguignons le 22223 mai ! Monstrelet finit son récit par cette réflexion mélancolique :
Pour lequel département messire Jehan de Luxembourg eut au cœur très grand déplaisance, toutefois il n’en put avoir autre chose.
Le drame joué devant Compiègne était achevé. Il ne restait plus de Bourguignons devant les murs de la cité qui avaient vu successivement la prise de la Pucelle, la construction de la grand-bastille du Pont, la sanglante agonie du Boulevart, enfin la retraite précipitée du comte de Ligny et l’incendie de sa grand-bastille ! Quand Monstrelet écrit que messire Jehan de Luxembourg eut au cœur très grand déplaisance, il exprime une idée très forte surtout pour les gens qui savent l’amour de l’argent qui tyrannisait ce grand personnage ; quand Monstrelet souligne cette remarque par la réflexion toutefois il n’en put avoir autre chose, il y a une ironie irrésistible dans cet aveu d’impuissance 223couronnant l’une des expéditions les plus formidablement préparées qu’ait contenues la Guerre de Cent Ans. Monstrelet conclut ainsi :
Si se départirent le samedi ensuivant, lui et le comte de Huntington, anglois, du logis de Pont-l’Évêque, et s’en allèrent à Roye, et de là sans entretenement se retrahirent eux et leurs gens, chacun en leurs propres lieux et garnison dont ils estoient partis.
Pont-l’Évêque était à six lieues de Compiègne ; c’était la clef de l’Oise pour les Bourguignons. Du moment que Pont-l’Évêque était abandonné pour Roye, ville située à six lieues au nord-ouest de Pont-l’Évêque ; il était clair que l’armée bourguignonne renonçait à tenir la campagne.
C’était le préliminaire de la dislocation de ses compagnies ; elle devait s’opérer à Roye, à huit lieues à peine de Compiègne : elle coïncida avec la fête de la Toussaint, et 224arriva naturellement très vite aux oreilles des gens de Compiègne.
Et pourtant ceux qui estoient en la ville de Compiègne, sachant icelle départie, firent incontinent réédifier le pont de dessus l’eau d’Oise et issirent à grande puissance de ladite ville chevauchant à étendard déployé par plusieurs compagnies, courant en divers lieux sur les marches que avoient tenues leurs ennemis et le remanant des fuyants qu’ils trouvèrent mirent à l’épée.
La campagne de l’Oise finissait glorieusement pour les armes françaises : ces opérations réveillaient le souvenir de l’action vigoureuse par laquelle la Pucelle déjà victorieuse de Franquet à Lagny avait tenté d’enlever Pont-l’Évêque. Les Français avaient d’ailleurs traversé de dures épreuves pendant les cinq mois pleins que Compiègne avait été assiégé ; il leur tardait d’en faire subir d’aussi cruelles à leurs ennemis : La chronique le conte ainsi :
Si ardirent et embrasèrent 225en icelles, plusieurs maisons villages et édifices, faisant en peu d’espace très grands cruautés, pour lesquelles leurs ennemis eurent grand-peur, si qu’à peine les osoient attendre, sinon moult doutablement, en quelque forteresse qu’ils se tinssent.
Rien de plus piteusement éloquent que cette dernière considération du chroniqueur bourguignon. C’était l’habitude d’alors d’user férocement de la victoire. Le procédé fut d’ailleurs favorable aux armes françaises.
Il suffit de poursuivre la lecture de la chronique de Monstrelet pour s’apercevoir que la crémeur des dessus dits provoqua la reddition des places nombreuses dont suit l’énumération :
Et mêmement pour la crémeur des dessus dits, se rendirent à eux sans coup férir ni attendre nul assaut, les forteresses ci-après dénommées, c’est à savoir Ressons sur le Mas, Gournai sur Aronde, Le Pont de Remy, Le Pont Sainte-Maxence, 226Longueil-Sainte-Marie, la ville et le fort chatel de Bertheuil, le chatel de Guermégil, la Boissière, le chatel de Dive, Lagny-lesChataigniers, la tour de Vendeuil et aucunes autres places, dedans lesquelles ils trouvèrent très grand-abondance de biens, et mirent partout garnison de leurs gens, dont le pays fut en bref terme moult oppressé et travaillé, et, par spécial ceux qui tenoient le parti des Anglois et des Bourguignons.
Ressons-sur-le-Mas et Gournay-sur-Aronde étaient deux places assez importantes situées sur la rive droite de l’Oise : Ressons était à quatre lieues de Compiègne sur la route de Roye.
On sait les détails de la reddition de Gournay qui avait été remise par son gouverneur le premier août 1430, selon la curieuse capitulation rapportée à la page 82 du premier volume du présent ouvrage : les chroniques bourguignonnes ne 227tarissaient pas sur l’appareil avec lequel s’était accomplie la reddition. Trois mois après, quand il s’agit de raconter la capitulation de la place devant les armes françaises, il faut chercher le nom de Gournay parmi une douzaine d’autres, dans une énumération englobant un groupe de forteresses bourguignonnes faisant retour à Charles VII, sans assaut, sans approches ! Curieux flux et reflux des efforts humains ! La même place avec les mêmes murailles tombe dans des conditions extrêmement différentes ! Le moral des occupants a tourné ! Analyser les variations de ce ressort qui prête aux forteresses des rôles aussi différents est la tâche la plus difficile de l’historien. Peser exactement la résistance opposée par la place dans diverses circonstances est affaire de simple attention et de banale sincérité : c’est chose facile, en rapportant à une commune mesure les efforts opposés, les chocs 228subis, l’instant où l’équilibre s’est rompu au profit des uns ou des autres. Le plus ardu, c’est le pourquoi de ces variations : ce sont les passions humaines, ce sont les caprices du cœur. Les documents les indiquent moins exactement que les bouches à feu, que leurs calibres, que l’abondance de leurs munitions ! L’historien doit les deviner et les reconstruire sous peine de négliger le plus haut de sa besogne, la véritable leçon des chocs où le vainqueur écrase l’adversaire !
Sous peine d’échouer dans l’explication de ces conflits où à quelques semaines d’intervalle, les gens qui soulevaient en héros des haltères de cent livres sans que leurs muscles faiblissent tremblent comme des enfants devant des fardeaux insignifiants : il faut que l’écrivain écoute le battement des passions chez les gens qui sont en scène ; il faut surtout qu’il impose silence à ses fantaisies, à ses propres caprices : sinon 229l’historien écrit œuvre vaine, si brillantes qu’en soient les couleurs : car l’erreur est stérile, sinon en fautes nouvelles et en erreurs redoublées. Extrême est la difficulté de pareille tâche ; la preuve c’est la contradiction des historiens du même temps, c’est surtout la contradiction des historiens d’une époque avec les auteurs de la génération précédente, avec les écrivains de la période suivante.
La discordance des histoires est la preuve manifeste de la vanité du jugement porté sur les caprices humains par d’autres caprices. Il faut s’efforcer de juger les hommes et les choses sans passion en écrivant l’histoire quand on prétend apprendre à ceux qui étudieront le livre autre chose que d’agréables flatteries, source de déceptions et de vaines illusions. C’est ce qui est tenté dans le présent ouvrage en accordant la parole aux chroniqueurs, en produisant les registres 230de comptes, en interrogeant les documents les plus modestes comme autant de témoins sans passion, médiocrement éloquents, ignorant l’art de flatter ou de plaire, mais sachant la vérité, affirmant bien haut les détails, mettant à néant les fables inventées par les mille et une vanités humaines pour fabriquer une histoire de fantaisie plus belle et plus admirable que l’autre !
Après avoir parcouru une première fois les phases du siège avec Monstrelet, il ne faut pas hésiter à reprendre au point où elle a été laissée la chronique de Chastellain. Cette relation est féconde en curieuses observations ; elle a dessiné la curieuse physionomie de ce Noiroufle qui fut de si grand secours aux défenseurs de Compiègne ; elle aidera à connaître les particularités les plus intéressantes au point de vue de la stratégie sur les événements qui marquèrent la dernière période des opérations 231militaires autour de Compiègne. Ainsi que l’a remarqué à la page XV de sa Notice sur Chastellain le baron Kervyn de Lettenhove, un des défricheurs de textes qui ont le plus contribué à faire connaître le quinzième siècle, Chastellain professait beaucoup de sympathie pour les Français, malgré leurs guerres avec les ducs de Bourgogne :
Même quand Louis XI eut commencé à régner, Chastellain répétait encore qu’il plaçait la France au-dessus de toutes les nations chrétiennes !
Voici d’après Chastellain le récit de la journée du premier août 1430 où Philippe le Bon se rendit en grande pompe de Compiègne à Gournay-sur-Aronde afin d’obtenir la remise de cette place, avant-poste des Français au delà de l’Oise :
Or approchoit fort le jour que ceux de Gournay devoient rendre leur place ou la défendre par bataille, ainsi que promis l’avoit le 232capitaine Tristan de Mallesers. Sy n’y eut pas voulu faillir ce noble duc qui même avoit promis de s’y trouver. Par quoy au jour qui fut establi, lui accompagné du duc de Norfolk, avec mille Anglois et ceux que avoit eslu en son logis, le comte de Ligny, le comte de Hontinton et grant nombre de chevaliers et vaillans gens de ses pays de Flandres, Picardie et d’ailleurs, partit de devant Compiègne, et laissant son ost bien garni suffisamment de grans seigneurs et nobles chevaliers largement assez, s’en alla à son jour devant Gournay, là où soi monstrant comme un prince plein de courage et de hardement, après y avoir arresté assez ne trouva âme qui se présentât à rien contre lui.
Cette description est instructive, par la différence des mœurs militaires avec les habitudes d’aujourd’hui. Le gouverneur de Gournay-sur-Aronde traitait d’égal à égal avec le duc 233de Bourgogne. L’un et l’autre étaient juges des conditions qu’ils estimaient utiles à signer en vue de sauvegarder leurs intérêts réciproques.
L’exécution du traité de capitulation fut loyale de la part des gens de Gournay aussi bien que de la part de Philippe le Bon : au reste, Tristan de Magneliers ne pouvait faire plus sagement.
Par quoy Tristan voyant clairement que de son attente ne tireroit nul fruit, rendit la place comme promis l’avoit, en la main du duc de Bourgogne, et luy s’en alla en sa sauveté atout ses biens, là où bon lui sembloit. Et le duc soi retournant vers Compiègne avec le comte de Huntinton mit la place de Gournay en la main du seigneur de Crevecœur, capitaine pour lors et garde de Clermont en Beauvoisis, avec Robert de Saveuse qui grant secours et reconfort donnoient à ceux qui se logoient devant Compiègne en 234conduite et distribution de tous vivres que ceux de Creil et de Beauvais, qui là tenoient la frontière, pouvoient empêcher tous les jours ; mais lesdits de Crevecœur et de Saveuse les tenoient si de près par jour et par nuit que assez avoient à entendre à leur propre défense sans donner empeschement ailleurs.
Le rôle de la place de Clermont sur la route de Beauvais à Compiègne, à mi-chemin de ces places occupées toutes deux par les Français, était des plus importants.
Les gens de Beauvais rendaient les plus précieux services aux défenseurs de Compiègne ; les documents de la cité ont gardé la trace de la somme de cent livres tournois remise à titre de prêt1 par la municipalité de Beauvais à celle de Compiègne. 235C’était là une ressource vitale pour les assiégés : car ainsi que cela a déjà été remarqué, avec de l’argent, ils pouvaient se procurer ce qui leur faisait défaut. C’est là un fait que les historiens ont peine à admettre, tant il contrarie les préjugés courants que se créent volontiers les gens qui veulent qu’un siège en 1430 fût semblable aux sièges de notre temps : les documents authentiques ne laissent pas de doute à cet égard.
Chastellain place après la reddition de Gournay l’arrivée à Compiègne du comte de Charny avec des troupes de nouvelles levées. Les autres chroniques ont passé sous silence cet incident :
En cet estat, le duc se remit arrière en son siège et le duc de Norfolk s’en retourna vers Paris dont il 236estoit parti. Sy est vrai et faut-il bien entendre que le seigneur de Charny qui moult gentil chevalier estoit et l’homme de plus bel parement de France emprès un prince, après que il avoit fait ses armes à Arras, s’en estoit allé en Bourgogne et luy avoit donné charge son maître de lui amener gens d’armes du pays de Bourgogne pour aider à fournir son armée qu’avoit intention de mettre sus. Or estoit venu l’heure si avant que ce chevalier avoit levé grans nombre de belles nobles gens Bourguignons et de grans seigneurs du pays car mesme haute part estoit homme de et de grant avancement.
Chastellain s’étend longuement sur les circonstances de son arrivée :
Et estoient venus jà si avant que jusques au logis que tenoit leur duc. Sy en fut moult joyeux et montra un grand bienviengnant à son chevalier que bien chèrement aimoit 237et le valoit bien, car lui en avoit honneur et vaillance beaucoup et la plus pompeuse et belle monstre de personne qui fut en un royaume. Sy ne fais nul singulier conte de lui, ne des siens en présent, excepté que tantôt après être arrivé devers son maître, il devint durement malade, dont par force de langueur trop périlleuse il le convenoit transporter en une litière à Cambray, là où il parfit le terme de sa languison jusques à estre revenu à l’amendement par grant diligence des phisiciens du duc même qui l’en fit soigner.
L’épisode de l’indisposition du comte de Charny est d’un intérêt médiocre : ce qui est important, c’est le contingent amené au duc de Bourgogne dans les premiers jours du mois d’août : Chastellain assez prolixe sur les gestes du comte de Charny est d’ailleurs muet sur l’effectif de ses levées.
Chastellain raconte ensuite la mort du 238duc de Brabant : cet événement imprévu allait tout bouleverser :
Annoncée doncques fut cette mort hâtivement au duc des Bourguignons en son logis devant Compiègne et pour cause que aucuns estoient qui à l’aventure pourroient mettre brouillis en la succession et traverser la paisible jouissance d’icelle ou parvenir mesme, lui fut signifié que le venir le plus tôt que pourroit lui seroit profitable et le plus sûr.
Il serait fastidieux d’entrer dans les détails des ambitions que le décès du duc de Brabant suscitait. Tant est-il que si cet événement ne fut pas la cause principale du salut de Compiègne, il y contribua cependant pour une grande part.
Philippe le Bon s’était proposé de tout mettre en œuvre pour s’emparer de la clef de l’Île-de-France ; il avait réuni une armée imposante et des effectifs vraiment formidables en vue de cette conquête qu’il 239voulait opérer en personne. Menés lentement mais sûrement en épargnant la vie des hommes d’armes bourguignons, les travaux du siège avaient abouti à la chute du Boulevart du Pont. Il s’agissait de recommencer sur la rive gauche de l’Oise les approches qui avaient été entreprises sur la rive droite, de manière à priver la cité de Compiègne des ressources offensives que lui valait l’Oise. Le siège de Compiègne allait devenir de plus en plus difficile et périlleux. Il faudrait beaucoup d’énergie et beaucoup de peine pour enserrer l’enceinte de bastilles placées à un ou deux traits d’are de chacune de ses Portes. La présence du duc n’était pas de trop pour encourager les capitaines à l’accomplissement de tâches aussi ingrates et pénibles.
La succession du duché de Brabant autrement urgente, beaucoup plus importante, s’ouvrait subitement. Il n’y avait pas à hésiter. 240C’était toutefois un coup très rude à Philippe le Bon que le renversement de ses projets personnels sur la conquête de Compiègne. Chastellain, son indiciaire, le raconte ainsi :
Or avoit ici matière de grant prix. Se véoit en lieu là où en la plus haute querelle que jamais pourroit avoir, il entendoit en ses ennemis, et pour en avoir bras desevré, avoit ja en très-innombrables dépens vaqué là et tenu logis devant eux par trois mois entiers, dont, si maintenant partoit, pourroit faillir après à la retenir et demeurer reculé de ses faits, ce que à bien dur porteroit et à grant ennui.
Chastellain était le confident de Philippe le Bon. Il paraît exprimer ici le profond chagrin que causait à son maître la nécessité de subordonner les projets sur Compiègne à la solution immédiate de la succession du duché de Brabant. C’est une amère déception pour un prince que de voir s’échapper la vengeance mûrement préparée 241contre les habitants d’une cité infidèle à sa cause, ayant ouvert ses portes à l’ennemi ! Cela est d’autant plus humiliant que les dépens ont été très innombrables, selon la naïve expression de Chastellain.
L’expédition de Compiègne avait été entreprise avec un luxe de matériel et avec des effectifs inouïs. Rien n’avait coûté aux finances prospères du duc de Bourgogne afin de manifester sa puissance par la réduction de la cité rebelle : c’était, selon la relation de son indiciaire, la plus haute querelle que jamais pourroit avoir et cependant il fallait courir en Brabant à l’opposite de la frontière française, tant l’intérêt de ces affaires du Brabant primait le soin de la vengeance du prince !
C’est ainsi que la Providence se joue des calculs les mieux préparés. Un jeune homme de vingt-six ans meurt subitement ! Voilà la politique de guerre contre la France, le siège de Compiègne, le supplice de ses bourgeois 242passés au second plan ! Les trois mois entiers endurés avec tant d’ardeur par Philippe le Bon devant Compiègne devenaient une vaine parade, si maintenant partoit ; et cependant, comme l’écrit Chastellain, il fallait partir sous peine de contrarier amie fortune !
Et véoit à l’autre lez la plus noble duché de l’empire et la plus puissante estre destinée à luy par amie fortune et soy estre offerte à sa domination, ou laquelle si par laisser couler temps longuement avant, il trouvoit aucunes contrariétés ou obstances, ce luy seroit une grant perte aussi et une moult griefve aventure. Sy en parla à son conseil et s’advisa sur le plus expédient ; et trouvant que à l’un et à l’autre pourroit bien suffire et entendre à tous deux, délibéra son partement de devant ses ennemis et d’aller recevoir le duché de Brabant ou de voir au moins ceux qui luy en voudroient donner empeschement. Avoit avecques lui moult haute et noble chevalerie beaucoup, en qui il 243se fioit de vaillance autant qu’il en estoit au monde. Avoit les deuxcomtes anglois d’Arondel et de Hontinton, deux vaillans chevaliers et sages et bien grandement accompagnés. Avoit aussi de ceux de son ordre une quantité avecques luy qui moult estoient fiables et chevaliers de haute conduite, comme messire Jacques de Brimeu, un bien notable chevalier, longuement esprouvé, maréchal maintenant de son ost, le seigneur de Créqui, messire Hue de Lannoy, messire Baudo de Noyelle, le seigneur de Saveuse et autres capitaines en qui se osoit bien attendre de son honneur.
La fière énumération des seigneurs qui commandaient les diverses compagnies de la superbe armée bourguignonne vient naturellement sous la plume de Chastellain.
Cette opinion de l’énorme puissance de l’armée du siège se manifeste d’une manière également significative dans le vœu du comte de Vendôme à Notre-Dame de 244Senlis, avant d’oser entreprendre le ravitaillement de Compiègne à la barbe de l’armée bourguignonne ! Mais si formidables que parussent les divers éléments de l’armée de siège, il leur fallait un chef. Chastellain se comptait avec orgueil à vanter le mérite de Jehan de Luxembourg comme général de cette armée. Le comte de Ligny était un soldat brave, expérimenté, ne comptant pas avec les fatigues ; mais ce n’était pas un stratégiste : il ne savait pas prévoir, il ne savait pas prévenir l’ennemi ou le décourager en le surprenant au moment où la victoire est à prendre. Jean de Luxembourg devait être constamment surpris par les circonstances ; il ne sut jamais les faire naître.
Mais n’y estoit pas le chef de tous eux et celuy en qui le plus se vouloit fonder : c’estoit messire Jehan de Luxembourg, comte de Ligny, qui portoit lors le faix des frontières sur les marches 245de deça. Celuy s’en estoit allé ès marches de Soissonnois et n’estoit point devers luy maintenant. Par quoy hastivement le manda, luy signifiant que toutes choses laissées derrière, vint devers luy avec le plus que pourroit tost là, où il reçut, avecques les deux comtes anglois et le remanant des bons chevaliers de son ordre, la charge et gouvernement de tout l’ost et la conduite du tout et sur tout qui y cherroit à faire, au plus près de l’honneur et du profit.
Les opérations devant Compiègne étaient la grande entreprise de la campagne de 1430. C’est du siège que rayonnaient les détachements motivés par les incidents de cette campagne sur les divers théâtres de guerre. C’est à Compiègne que se rendaient les troupes redevenues disponibles.
Il s’agissait pour Philippe le Bon de placer un absent à la tête du siège de 246Compiègne, afin de suppléer à l’absence du prince lui-même : il s’agissait pour le comte de Ligny de laisser toutes choses derrière, afin de prendre le gouvernement de l’ost. Il est probable que Philippe le Bon ne pouvait faire de meilleur choix. Il faut du reste convenir que Jean de Luxembourg ne commit pas de grosses fautes. Ses erreurs furent celles d’un homme de guerre qui pratiquait avec expérience les procédés qu’il avait vu mettre en œuvre, mais qui ne possédait ni souplesse ni ingéniosité dans leur application. En face de lui, Jean de Luxembourg rencontrait une population décidée à tous les sacrifices, des murailles précédées de fossés pleins d’eau et de l’autre côté des murailles il apercevait des couleuvriniers infatigables, comme ce Noiroufle qui lui tuait ses plus vaillants Bourguignons sans aucune vergogne. La tâche était lourde pour ses talents. Quoi qu’il en fût, Jean de 247Luxembourg était le bras droit et l’homme de confiance du duc, à la veille de quitter sa bastille emprès Compiègne :
Et à tant avecques l’estat de son hostel partit et vint à giste à Noyon, là où la duchesse sa femme avoit esté toujours jusques à maintenant quant de là se partit et s’en alla au pays d’Artoys, et luy s’en alla par ses journées jusques en sa ville de Lille, là où sur les affaires qu’avoit devant les mains, il se conseilloit avecques ses sages, et faisant faire ses habillements de deuil, se disposa à aller recevoir ce que à luy appartenoit, le duché de Brabant …
Arrêtons là ce fragment de la chronique de Chastellain ; les affaires du Brabant sont trop complexes pour être racontées.
Chastellain y attache d’autant plus d’importance que les intérêts du duc son maître y étaient plus considérables : il a peine lui-même à démêler les fils innombrables 248des intrigues nouées autour de cette succession. Passons là-dessus et reprenons son récit quand il écrit :
À temps je coupe la matière et retourne devant Compiègne là où le siège s’étoit mis le plus estroit que faire se pouvoit et les assiégeans et les assiégés en continu labeur, jour et nuit, l’un contre l’autre en toute mortelle inimitié et aigreur.
Ce trait est la preuve que les hostilités ne chômaient pas devant Compiègne. Le moment du départ du duc de Bourgogne doit être fixé vers le douze août 1430. Son cousin le duc de Brabant était décédé à Louvain le quatre août, la nouvelle dut arriver à Compiègne le six ou le sept. C’est vers cette époque que doit également être placé le départ de Guillaume de Flavy allant auprès du roi Charles VII, afin de lui exposer la situation critique de la place si elle était laissée à elle-même et afin de lui remontrer 249l’aide précieuse que fourniraient à la défense de Compiègne des contributions pécuniaires et surtout un ravitaillement sérieusement préparé avec la protection d’une armée de secours.
L’absence de Flavy semble n’avoir en rien ralenti l’ardeur de la défense, à en juger par l’activité que dut déployer alors Jean de Luxembourg sans résultat manifestement avantageux.
Sy est vray que, après que le comte de Ligny avoit reçu la charge du siège de ceste ville de Compiègne, qui luy estoit une chose de grant poids, moult efforcément se travailla jour et nuyt que tant il pût faire que son maistre, qui luy avoit recommandé un si haut cas, pût tirer fruit au moins et joyeuses nouvelles de son service, et que tout absent qu’il estoit, il pût parvenir à celle gloire que, par la main d’un sien serviteur subjet il obtint victoire sur ses ennemis, tels encore qu’estoient ceux icy les assiégés.
En quoi 250consistait le moult efforcément se travailla jour et nuit ainsi que les maints tours et divers allers et venir que rapporte Chastellain dans la citation suivante ? on le sait seulement par les témoignages arrivés jusqu’à nous. Il faut donc admettre jusqu’à preuve contraire que Jean de Luxembourg ressemblait en cela à la Mouche du Coche et se donnait beaucoup de mouvement avec peu de fruit.
Sy fit ledit comte maints tours et divers allers et venir, çà et là, pour espyer tousjours et aviser manière en quoy finalement on pourroit venir au dessus de ceste ville et la mettre en subjection ; et en subtillant mesmes à par luy, demanda conseil aux uns et aux autres, à tous les chefs de guerre qui là estoient, de ce que plus leur sembloit expédient et plus abrégeant pour venir à leurs fins, car encore n’estoit pas proprement assiégée la ville que d’un costé, et pouvoient de l’autre venir vivres et provisions 251autrement aux assiégés, parceque la défense n’y estoit pas suffisante.
À qui incombait ce défaut du siège ? il est assez malaisé de prononcer car la faute est partagée. Jusqu’à la fin de la première semaine d’août, il n’y avait dans l’occupation insuffisante des environs de Compiègne rien du fait de Jean de Luxembourg. La négligence signalée par Chastellain, si négligence il y a, incombait tout entière au duc de Bourgogne lui-même. N’est pas qui veut grand capitaine. Outre de rares qualités d’esprit, netteté, clairvoyance, conception rapide, il faut des qualités de caractère qui n’appartenaient pas au duc. Il faut un mépris des solutions moyennes qui n’était pas du tout dans les habitudes de Philippe le Bon. Le Boulevart pris, il fallait sans désemparer procéder de mème, soit à la Porte de Pierrefonds, soit sur un autre point de l’enceinte, soit sur plusieurs points à la fois, sans souci de perdre un millier de soldats en 8 252vue de la prise. Ni Philippe le Bon ni Luxembourg n’auraient choisi pareil mode d’attaque. Pour eux, mieux valait reculer la solution décisive que de l’obtenir à ce prix : c’est ce que conte Chastellain :
Sy fut avisé que à cause du peuple qui y estoit, il estoit mal possible de clore la ville en siège, pour ce que grande estoit et dangereuse en ce cas, pour cause de la rivière, mais en une forte bastille faite devant la maistresse Porte, au lez devers la forêt, et ceste-là bien garnie de vaillans gens, on la pourroit bien mettre en grand destroit de famine et d’autres povretés beaucoup.
Cette réflexion ne manque certes pas de justesse d’une façon générale. Pourtant elle n’est pas exacte pour le cas particulier auquel elle prétend s’appliquer. La preuve de cette inexactitude c’est que les vivres entrèrent quand même dans Compiègne. Une pareille bastille barrait une route mais ne pouvait intercepter les autres chemins.
253La démonstration manifeste de l’impuissance de cette bastille à un rôle aussi considérable, c’est l’entrée à Compiègne du petit convoi qui suivit la route de Choisy le matin du 25 octobre. Une bastille en 1430 ne pouvait avoir d’effet qu’à très peu de distance de ses parapets. Ce n’est pas un ouvrage semblable, mais une demi-douzaine, qu’il eut fallu faire sortir de terre pour tenter un blocus effectif.
Sy fut ladite bastille mise en œuvre à coup et à force de gens tant menée avant que jà estoit forte et assez logeable.
Si l’on compare les mouvements de terre du siège de Compiègne en 1430 aux formidables ouvrages construits par les Anglais au siège de 1429 devant Orléans, la supériorité est manifestement du côté des travaux des capitaines Anglais. Seule, la bastille devant le Boulevart du Pont de Compiègne avec les taudis qui la précédaient paraît supporter la comparaison. À qui demanderait pourquoi il en était ainsi, il 254est assez malaisé de fournir une réponse satisfaisante. Autant vaudrait demander pourquoi la défense de Belfort sous le colonel Denfert s’appuya sur des procédés de fortification improvisée infiniment supérieurs à ceux qui furent pratiqués dans la même campagne devant Strasbourg, devant Toul, devant Paris. La réponse, c’est le fait lui-même. Pourquoi Totleben sut-il tirer un énorme parti des défenses qu’il improvisa devant Sébastopol ? Pourquoi devant Plevna fallut-il l’arrivée de Totleben et la mise en œuvre de ses avis pour venir à bout de la place ? Aucune explication ne peut être fournie sinon que Totleben avait le coup d’œil militaire à un degré remarquable. C’était un ingénieur d’un rare mérite. Même remarque pour le défenseur de Belfort. Même réflexion pour les ingénieurs anglais qui avaient organisé les travaux du siège d’Orléans en. 1429. Chastellain expose ainsi le rôle de l’unique bastille de la rive 255gauche de l’Oise :
Et se logea dedans messire Jacques de Brimeu maréchal de l’ost, le seigneur de Créquy, messire Florimond de Brimeu et trois cents combattans avec eux, gens de grand hardement avec lesquels, en longdécours de temps que là se tinrent, furent faites maintes molestes à ceux de dedans, et plusieurs très fières et bien dures envahies devant leurs murs, là où les assiégés valeureusement se portèrent et se présentèrent à l’escarmouche toutes les fois que besoin faisoit comme gens non esbahis.
Cette phrase de Chastellain suffit à caractériser l’impuissance de la méthode d’attaque. Tant que des assiégés ne sont pas esbahis, selon l’expression de la chronique, c’est qu’ils ont la supériorité morale.
Les assiégés de Compiègne ne boudaient guère à l’escarmouche lorsqu’ils y voyaient un profit. C’est ce qui découle clairement de ces dires. Et par contre il en résulte implicitement 256que les assiégeants se bornant à l’occupation passive de cette bastille ou à des démonstrations sans résultat avaient le mauvais rôle, en dépit des privations subies par les assiégés :
Mais ce que plus les estraignoit de près c’estoit que le passage de tout secours de vivres leur estoit clos par cette bastille et que les vivres leur estoient jà si estroits avec eux que bien en quatre mois passés n’en avoit esté vendus nuls en public marché tant en y avoit cherté.
Cette dernière assertion de Chastellain sur le défaut de marché public pour les denrées pendant quatre mois du siège est-elle exacte ? Nous n’osons ni le nier ni l’affirmer. Il y aurait lieu de répéter l’observation formulée plus haut à la page 165, où a été reproduit le dire de Monstrelet, analogue à cette assertion de Chastellain.
Encore faudrait-il s’entendre sur la conséquence qui en résulte. Qu’il n’y ait pas eu de marché public comme à l’époque où les 257voitures allaient et venaient apportant les blés du dehors ! cela est évident. D’ailleurs la Halle aux blés avait été transformée en moulin à chevaux dès le commencement du siège, lorsque les énormes boulets du duc de Bourgogne avaient écrasé les moulins du pont sous leur poids de plusieurs centaines de livres. Mais ce qui est certainement inexact, c’est que le passage de tout secours de vivres fût clos par la bastille de la rive droite. Les documents les plus positifs établissent que cette assertion est contraire aux faits.
Par quoy quant se virent menés à cette nécessité, ne savoient autre remède fors d’écrire, comme gens tous désolés et hors d’espoir au maréchal de Boussac et au comte de Vendôme et aucuns autres, que entendre voulûssent à leur secours et délivrance, ou autrement, si en bien brief ils n’y remédioient, la ville et leurs vies estoient en danger et presque impossible que par nulle vertu ny effort pussent plus résister à 258l’encontre des Bourguignons qui à tous lez les travailloient par dehors, et par dedans les destraignoient de famine et de povreté…
Que les gens de Compiègne aient écrit cela ! il est superflu de le discuter.
Mais autre chose étaient les lettres des gens de Compiègne avides de recevoir du secours, et leurs actes vis-à-vis les assiégeants. Leur désespoir ne se trahit vis-à-vis les Bourguignons que par des coups de plus en plus répétés. De ce désespoir les assiégeants ne profitèrent guère. La remarque suivante de la chronique de Chastellain paraît aussi très exagérée : la bastille à laquelle il y est fait allusion ne gardait précisément aucune issue par où les défenseurs pussent recevoir des vivres
… car n’y avoit lieu ja par où on put vuyder ne recevoir vivres que à celuy endroit il n’y eût bastille ou petite ou grande en leur contraire, comme Guy de Roye un escuier de grant prix, qui en gardoit 259une sur la rivière au lez vers Noyon.
Cette bastille placée sur la rive droite de l’Oise gardait les communications des Bourguignons qui auraient dû cantonner entre Compiègne et Clairoix, si cette bastille n’avait pas été édifiée.
Prêter à cet ouvrage une action efficace pour interdire l’entrée de vivres à Compiègne par une des Portes de l’enceinte, cela ne peut être soutenu raisonnablement. Chastellain a, ce semble, commis une confusion sur ce point, ainsi du reste que sur la bastille installée en face du Nuef-Pont sur la rive droite de l’Oise. Ce dernier ouvrage appuyait le précédent en le reliant à la grand-bastille, mais il n’avait pas de réelle efficacité pour interdire l’entrée de vivres, par un côté où les assiégés ne pouvaient guère en attendre :
… et un nommé Cannart, avec autres Génevois arbalétriers, ensemble aucuns Portugalois qui en gardoient une autre, 260sans la grant bastille qui estoit devant le pont et sans les comtes anglois qui estoient à Venette et le comte de Ligny mesmes, le gouverneur de tout, qui ne dormoit pas là où il estoit, en son logis de Réaulieu. Ceux icy tous ensemble avoient le regard tant aspre sur eux de dedans et tant les tenoient en destroit que c’estoit pitié de leurs cas.
La grand-bastille devant le pont n’avait pas beaucoup plus d’efficacité que les deux bastilles précédemment citées, au point de vue de la fermeture de Compiègne aux vivres venant du dehors. Les Anglais cantonnés à Venette étaient un peu plus utiles à ce point de vue, mais pas beaucoup.
Le comte de Ligny à Royallieu était parfaitement placé pour intercepter la route de Senlis à Compiègne. Mais il ne faut pas se lasser de le répéter, les Bourguignons n’avaient aucun moyen efficace d’empêcher l’entrée de vivres par la Porte de La Chapelle située au 261nord-est de l’enceinte. À cette Porte aboutissait la route de Choisy. Les vivres à destination de Compiègne venant de Senlis ou de Crespy, places qui obéissaient alors au roi Charles VII, n’avaient qu’à suivre des chemins détournés pour pénétrer dans Compiègne par la route de Choisy. Les comptes de la ville font plusieurs fois mention de cette particularité : elle comportait un supplément de dépense, parce qu’elle exigeait que les messagers fussent accompagnés de gens au fait des chemins de la forêt de Pierrefonds.
Resterait à savoir pourquoi le comte de Ligny commit la négligence de ne pas construire devant la Porte de La Chapelle une bastille pareille à la bastille Saint-Ladre qui gardait tant bien que mal la Porte de Pierrefonds. Ce n’est pas les bras qui manquaient à l’armée bourguignonne pas plus que le nombre des soldats nécessaires à garder un 262pareil ouvrage. Ce qui est clair, c’est que la Porte de La Chapelle resta libre et que le blocus n’était pas effectif.
Et n’eut été certes que leur fortune n’estoit pas si mauvaise comme ils doubtoient par demourer aucun temps en telle indigence, il leur eut fallu rendre leur vie et ville en mercy ; mais fortune en disposa autrement en son secret conseil, au rebours des imaginations des deux parties, quant aux oppressés cuidans être vaincus et réduits en leur povreté elle envoya délivrance, et aux oppressans cuydans vaincre et subjuguer, reboutement mesme et rachas de devant eux.
Cette allégorie de la fortune disposant en son secret conseil au rebours des imaginations des deux parties ne manque ni d’élégance ni d’à-propos. Encore faut-il convenir que la vaillance infatigable des gens de Compiègne jusqu’aux dernières heures où leur fortune paraissait mauvaise a contribué à rendre efficace cette faveur finale.
263Il est juste aussi de remarquer que les mois d’août et de septembre furent médiocrement employés par l’armée bourguignonne à justifier une faveur de la fortune à son égard. Chastellain invoque un autre ordre de réflexions :
Comme il pourroit estre pour aucunes secrètes causes et raison, il plaisoit à Dieu pour l’heure d’alors souffrir à venir en supportance du roy françois, qui trop à l’aventure eût esté grièvement blessé en la perte de cette ville, qui tant l’estoit fort sans recevoir ce coup que rien n’y restoit à peine, si mort non ou reboutement de son royaume.
Cette considération de la griève blessure que la perte de Compiègne aurait causée au roy français mérite l’attention. Que la Providence ait tenu à lui épargner ce coup et ait voulu éviter la chute de la monarchie française ! c’est l’opinion des historiens qui ajoutent créance à la mission de Jeanne Darc. Il est singulier que Chastellain émette à ce moment une réflexion 264qui serait des plus en situation sous la plume d’un fanatique de la Pucelle. Il faut encore retenir ce singulier calcul prêté à la politique de Philippe le Bon :
À quoy ce duc, tout ennemy qu’il estoit oncques toutesfois ne contendit, ne s’y mit peine, mais par diverses fois et en plusieurs lieux là où il voyoit matière disposée à ce pouvoir faire virtueusement, s’en est contenu en pitié et s’en est espargné par compassion du noble royal sang, vray héritier, comme non mes langages, ne mes escriptures tesmoignent de sa personne, mais ses hautes maintes singulières œuvres apprennent et démonstrent en leurs lieux que bien sont à noter.
Y eut-il dans l’attitude de Philippe le Bon à l’égard de Compiègne un sentiment de pitié ? Cela ne paraît guère probable après examen des documents formels qui établissent les dispositions adoptées par Philippe le Bon dans cette circonstance.
265Les discours du duc de Bourgogne pendant l’été de 1430, ses démarches démentent pareille version de sa conduite ; aussi faut-il considérer cette curieuse considération de Chastellain comme un argument en l’air beaucoup plus que comme l’expression d’une réalité. Philippe le Bon n’avait pas d’arrière-pensée quand il voulait s’emparer de Compiègne ; il cherchait à établir sa gloire sur les ruines du royaume de France. Le sang de Jean sans Peur, son père, assassiné à Montereau, paraissait à Philippe le Bon un crime inexpiable, fut-ce dans le sang de milliers d’Armagnacs ! Qu’il se mêlât une sorte de remords aux sentiments d’ambitieuse vengeance qui animaient Philippe le Bon ! nul n’a le droit d’y contredire ; mais c’était un regret platonique, non un mobile qui influât sur la politique Bourguignonne.
Chastellain défendait dans les conseils de 266Philippe le Bon la paix avec la France. Chastellain n’avait aucune sympathie pour les Anglais. À propos du dénouement du siège de Compiègne, il a prêté à son maître le sentiment qu’il a éprouvé lui-même. Pareille confusion n’est pas rare chez les diplomates et les conseillers qui écrivent l’histoire ; encore convient-il de ne pas en être la dupe.
Si estoit ores le mois de septembre, que les assiégés commençoient à sentir cette détresse et que pauvreté les commençoit à poindre au vif, dont plus alloient avant les jours, plus se trouvoient éloignés de confort, car n’y avoit nul en leur parti encore à celle heure qui pût remédier en leur meschef, si ce n’estoit par langages et confortations, et promesses sans effet, pour се que difficile chose estoit à lever un tel siège, là où il y avoit tant de vaillans éprouvés chevaliers de grant fait et tant de nobles et bons capitaines 267en gouvernement de l’ost qui ne faisoient point à esbahir si n’estoit par coup de hasard qui ne vient point quant on veut.
Cette insistance à énumérer les causes de supériorité de l’armée bourguignonne est opportune en ce qu’elle oblige à s’occuper de la raison qui fit avorter piteusement les opérations de guerre confiées à tant de chevaliers de grant fait, à tant de nobles et bons capitaines.
Cette raison, elle est dans la médiocrité du comte de Ligny qui avait la direction des opérations. Il aurait fallu d’énergiques mesures contre Compiègne, un blocus complet de la rive gauche de l’Oise par une demi-douzaine de bastilles rompant à coups de canons les murailles et faisant craindre partout brèches et assauts. Or il était construit une bastille ! une seule ! encore après deux mois, cette bastille était-elle inachevée ! À qui attribuer la responsabilité 268de pareille négligence ? Chastellain reste muet sur ce point. Quant à l’historien qui n’a pas comme lui à ménager la puissante amitié du comte de Ligny, il juge que si Jean de Luxembourg eut été un général énergique, s’il eut été grand capitaine, il eut procédé en mettant du côté de l’armée bourguignonne beaucoup plus de chances de succès. Un Français ne doit pas se plaindre de cette médiocrité du général bourguignon : au contraire ! Le plus grand secours d’une place assiégée, c’est l’incapacité de celui qui l’assiège.
Sy s’en déportèrent François au plus beau qu’ils pouvoient, comme envis que ce fut toutesfois et eux bien confiants en la vaillance de Guillaume de Flavy et des autres ses aidans. Plusieurs vaillants nobles hommes espéroient que plus longuement que pourroient, ils se défenderoient et ne se renderoient vaincus, pendant lequel temps Dieu, se disoient-ils, par quelque 269élrange manière, comme il avoit fait à Orléans, les pourroit bien délivrer icy de ce destroit, comme souvent, quant l’on cuide estre au plus bas et au plus près de meschief, on se trouve soudainement prochain de sa félicité et bonheur.
Cette réflexion relative à l’intervention de Dieu, cette réminiscence de la délivrance d’Orléans est intéressante sous la plume du chroniqueur bourguignon. Elle répond à la préoccupation qui obsède l’esprit du lecteur, quand il cherche à comprendre les opérations militaires complexes de cette période de l’histoire nationale. Lorsqu’on regarde l’histoire de cette époque à la lueur que projette sur elle la parole naïve et convaincue de la Pucelle proclamant bien haut sa mission de chasser les Anglais de toute France, on est amené à cette question de la délivrance par Dieu des gens de Compiègne acculés 270à un destroit aussi affreux que celui d’être mis à merci !
Cette question ne saurait être résolue avec rigueur. Cependant la présomption est très forte dans le sens affirmatif pour les dévots de Jeanne, pour les Français qui mettant au-dessus de tout son loyal dévouement à Dieu et à son Roi, prennent à la lettre les magnifiques promesses formulées par elle à Chinon, avant que la bergère de Domrémy eut tenu l’épée. Le plus curieux, c’est que Chastellain ait suggéré ces observations par le texte même de son récit de la délivrance de Compiègne. Sa chronique continue en ces termes :
Mais posé que au siège des Bourguignons n’osoient encore toucher François et laissoient couler temps ailleurs là où ils pouvoient faire exploit, soigneusement certes labouroient et veilloient à leurs ennemis au lez devers eux et mettoient peine à payer 271semblablement, par semblable gaster pays pour pays, ville pour ville, pendre pour tuer, prendre ici pour prendre là et faire tout du mesme que on leur fit et que on leur monstroit devant eux.
Le parallèle de la tactique dévastatrice des Français avec celle des Bourguignons est singulièrement expressif. Plutôt que de livrer bataille à l’armée ennemie, les capitaines préféraient prolonger des semaines la petite guerre en attaquant les côtés faibles du pays adverse, les petits postes fortifiés, les châteaux, les points incapables d’opposer une résistance sérieuse. C’étaient les petites gens qui payaient les frais de ces sanglantes représailles.
Et mesme le maréchal de Boussac, Potton de Sainte-Treille et messire Théaulde de Valpergue, accompagnés de plusieurs autres capitaines et bonnes gens beaucoup, un jour pour soustraire à ceux du siège ce que pourroient avoir de confort 272et de soustènement, vinrent sur la rivière d’Oise assiéger une place nommée Pressy que le bastard de Chevreuse gardoit atout quarante-quatre combattants, lequel par armes, ne par vigoureusement soy défendre, ne pouvoit tant faire que en brief terme il ne rendit sa place conquise et rendue en leur volonté, et les défendans aussi.
Pothon de Xaintrailles et Théolde de Valperghe avaient pris part avec Jeanne Darc au coup de main de Pont-l’Évesque. Nombre des gens d’armes qui firent le siège de Pressy-sur-Oise avaient servi sous la Pucelle au mois de mai 1430, sur les bords de l’Oise où les ramenait la préoccupation de faire échec au siège de Compiègne.
La place de Pressy était située sur l’Oise en aval de Creil. N’était le passage précédent de Chastellain, on ignorerait de quel confort et soustenement cette toute petite place pouvait être aux Bourguignons faisant le siège de 273Compiègne. Entre Pressy et Compiègne, en remontant l’Oise, se trouvait d’abord Creil qui appartenait aux Français et ensuite Pont-Sainte-Maxence qui était aux Bourguignons. Cette dernière place paraît avoir dû procurer beaucoup plus de confort et soustenement aux assiégeants que Pressy. Il faut cependant noter la réflexion de Chastellain sur le rôle de la petite place de Pressy.
Dont il advint ainsi que, quant ils se venoient rendre en bas en la mercy de leurs conquéreurs et en espoir de grâce, aucuns felles et envenimés courages encontre ce party-là, par espécial valets, guisarmiés et telles manières de gens les découpèrent et tuèrent sans pitié et mercy nulle, et mirent tout à l’espée ce qui y estoit, au moins la pluspart, et la place démolirent jusques au fons.
Le sort des défenseurs de Précy découpés par les valets et guisarmiers de Xaintrailles, de Valperghe et de Sainte-Sévère était pour dégoûter du jeu toutes les 274petites garnisons bourguignonnes des places de l’Oise. C’était l’application du droit de la guerre dans sa simplicité, sans atténuations ni ménagements. Au reste, les Bourguignons n’étaient pas tous découpés ; ils étaient parfois pendus, ainsi que le rapporte Chastellain au sujet des défenseurs de deux autres petites places de l’Oise. Ces mœurs étaient atroces : néanmoins il s’agissait là de soldats pris les armes à la main, non de bourgeois, de femmes, d’enfants, comme dans maint assaut et remise de place où leur sang innocent avait coulé à flots.
Dont non assouvis encore tirèrent outre devers aucunes autres places de celuy endroit que les Bourguignons tenoient, comme Catheu, le fort moustier de Moncy et autres ; lesquelles, toutes prises et submises en leurs mains, firent pendre les défendeurs d’icelles, gentils gallans de guerre beaucoup, dont pitié estoit et dommage grant de le voir.
L’armée française pratiquait au plus grand 275dépit des Bourguignons cette manière de faire la guerre par petits coups de main frappant impitoyablement les postes avancés, les écrasant sous le nombre sans que leur résistance eut quelque chance de succès, vu l’énorme disproportion des forces ! Était-ce pour tenir en haleine les gens d’armes sans rien risquer ? C’est l’opinion la plus probable.
En effet cette armée représentait la dernière carte de Charles VII. Cette armée défaite, c’était Compiègne livré à lui-même et l’Île-de-France avec Senlis, Crespy, Creil, remis sous la domination bourguignonne. En fait, cette stratégie consistant à éviter toute action décisive tourna au plus grand profit des armes françaises. Il est par conséquent permis de la trouver bonne car le succès, c’est-à-dire le seul résultat qui frappe le lecteur à la distance où nous sommes de ces événements, couronna les opérations de l’armée française et lui procura la conquête des deux rives de 276l’Oise. Cependant, tant que le succès ne fut pas obtenu, le doute était permis sur le mérite de pareille méthode. Chastellain, quoique dans le camp ennemi, paraît avoir apprécié justement les intentions prudentes des capitaines français :
Mais onques pourtant, pour approches nulles que fissent au siège de leurs ennemis, n’entreprirent rien sur eux, ni ne firent semblant d’y vouloir rien entreprendre, comme si rien ne leur en eût esté ; car peut estre que l’heure n’estoit pas encore venue, ou que leur puissance n’estoit pas à ce encore bien disposée, comme il sied à sages guerroyeurs user souvent plus de sens que de force, et soy monstrer tardif et court par fois pour plus venir à utilité d’un long hardement.
Des revers prolongés, à peine interrompus par les quatorze mois de victoires inespérées remportées par la Pucelle, avaient donné de la prudence aux capitaines français. La vaillance étourdie n’était plus en honneur. On sentait 277la gravité de la lutte engagée par la dernière armée française tenant la campagne au nord de la Seine. Qui gagnerait la suprême partie ? Telle était la question.
Chacun pensait que la guerre avait trop duré pour pouvoir être prolongée longtemps encore. Il s’agissait par conséquent de ne rien compromettre. Compiègne tenait bon : c’était l’objectif de l’armée française de sauver cette place, de rendre vains les efforts de l’armée bourguignonne pour la faire tomber. Les Bourguignons n’avaient rien épargné en apparence pour arriver à leurs fins. Ils avaient paru appliquer la méthode des Anglais au siège d’Orléans en 1429 : mais avec quelles différences ! Sur la rive de l’Oise opposée à Compiègne, trois bastilles avaient été construites ; c’est le côté par où la comparaison entre les deux sièges se soutient le mieux. Ces trois ouvrages comparés à ceux du siège d’Orléans font pendant à la bastille des Augustins qui 278était elle-même entre la bastille Saint-Privé et la bastille de Saint-Jehan-le-Blanc. Mais sur la rive mème de l’Oise où s’élevait l’enceinte fortifiée de Compiègne, une seule bastille était à opposer aux bastilles Saint-Laurent, Croix-Boissée, Londres, Rouen, Paris, qui enserraient Orléans à l’ouest. Au nord et à l’est, on est moins certain de la nature et de l’importance des ouvrages anglais élevés contre Orléans. On sait pertinemment que la bastille de Saint-Loup fermait à l’est les lignes anglaises : des érudits éminents, parmi lesquels M. Boucher de Molandon, ont affirmé que d’énormes ouvrages appelés bastilles de Fleury étaient élevés au nord d’Orléans. Autour de Compiègne, rien de pareil, sinon une bastille ! encore était-elle inachevée et imparfaite après deux mois de travaux ! Il sied de rendre hommage à la valeur des chefs de l’armée bourguignonne : mais comment leur reconnaître les aptitudes d’ingénieur déployées par les 279Anglais à Orléans ? aptitudes sans lesquelles la vaillance est insuffisante à s’emparer d’une place. Chastellain observe :
Que diray-je pour gloire de l’un, là où l’autre ne doit avoir portion et part, quant en toutes les deux parties avoit œuvres de singulier los, en l’une par vaillamment soy contenir en siège, et en l’autre par vaillamment soy porter en sa destresse et en povreté par courage non vaincu, comme j’ay dit que avecques les jours leur croissoient plus et plus leurs misères et se diminuoient tous et tous vivres avec eux, et néantmoins convenoit-il monstrer courage et soy défendre à plat ventre, dont la bataille estoit plus aspre contre la rage de faim que contre l’assaut de leurs ennemis, là où dur faisoit entendre à tous deux.
Ce que rapporte la chronique de Chastellain en style original sur la vaillance des gens de Compiègne se défendant à plat ventre est parfaitement conforme à la vérité ; cette bataille à plat ventre contre la rage de 280faim était plus âpre que la bataille contre l’assaut des Bourguignons : car la chronique du siège ne rapporte aucun assaut de la part des assiégeants.
Il se produisit bien dans les deux derniers mois du siège plusieurs escarmouches qui tenaient en éveil les gens de Compiègne ; mais il n’y eut cependant aucune attaque ayant mis en péril la sécurité de la garnison, aucune espèce de travaux ayant menacé les défenses passives de la place. L’armée bourguignonne calculait que la faim seule lui livrerait la ville et ce calcul était d’autant plus téméraire que l’accès de la Porte de la Chapelle resta libre jusqu’aux dernières heures du siège ! La vérité est que le chef de l’armée bourguignonne estimait trop meurtrière ou trop pénible la construction d’ouvrages battant à un trait d’arc ou à un trait et demi d’arc les fortifications de Compiègne. Les Bourguignons 281avaient été si largement servis de projectiles sur la rive droite de l’Oise, suivant l’expression de leurs chroniqueurs, qu’ils n’éprouvaient plus le désir d’être servis avec la même prodigalité sur la rive gauche de la rivière.
Sous la réserve de ces observations, Chastellain est en droit d’écrire des gens de Compiègne :
Or requeroient-ils secours à chacun et à tout le monde où ils pensoient trouver confort, annonçoient leur povreté estroite, huy cy, demain là et par tant et par si longues fois que le tarder les menoit jusques au désespoir, car estoit jà sur la fin d’octobre, cinq ou six jours devant la Toussaint, depuis le commencement de may jusques alors, que avoient esté assiégés. Par quoy le plus continuer sans autre espoir leur estoit un dur ennui, et non merveilles, car là où nature n’a point de pouvoir, nécessité ne peut avoir loi, et là où il convient soustenir les hauts dangers 282par vertueuses vies, il convient bien que les vies doncques soyent soustenues et nourries par vivres compétens ; lesquels quant ils faillent, vies déclinent et cessent vaillance et courage : en cet état estoit-il à ces assiégés françois que ne savoient quels tours penser pour entretenir leurs corps ou pour sauver leur honneur, quant de tous deux estoient en souci plus que assez.
La peinture des souffrances physiques de l’assiégé est des plus éloquentes : il fallait double vaillance aux gens de Compiègne pour soustenir les hauts dangers dans une pénurie de vivres aussi prolongée ! Trop rarement s’attache-t-on à ce genre d’héroïsme tout aussi digne d’admiration que la valeur du champ de bataille !
Les aumônes que sollicitaient les assiégés de la part des places de Beauvais, de Creil, de Senlis, de Crépy, de Château-Thierry, d’Épernay, de Reims et par dessus tout de la part du roi de France, avaient d’autant plus 283de raisons d’être que toutes ces places étaient intéressées au salut de Compiègne. Compiègne pris, c’est sur ces places qu’aurait fondu l’armée bourguignonne : il est certain que Creil, Senlis et Crépy auraient opposé une médiocre résistance aux Bourguignons le lendemain du jour où Compiègne aurait succombé. Le roi Charles VII avait encore plus d’intérêt à aider les gens de Compiègne : pour le voir, il suffit de relire les réflexions de Chastellain sur la situation précaire où la chute de Compiègne aurait placé le royaume de France. Charles VII comprit. Il faut lui rendre justice : il fut assez sage pour ordonner les mesures qui sauvèrent Compiègne et en même temps sa couronne.
Or avoient tenu les François conseil ensemble sur le secours des assiégés en cette ville de Compiègne dont la ferme constance en telle misère leur donnoit pitié beaucoup, et ne pouvoient bonnement, leur honneur gardé, 284plus tarder en leur secours. Par quoy, en nombre de quatre mille, par un mardi devant la Toussaint vinrent loger à Verberie, à deux lieues près des assiégeans, ayans pour leur chef le comte de Vendôme, le maréchal de Boussac, messire Jacques de Chabannes, Pothon de Sainte-Treille, le seigneur de Longueval, messire Rigault de Fontaines, messire Loys de Waucourt, Alain Giron et plusieurs autres vaillans nobles hommes dont les noms ne se peuvent tous citer.
Les noms de Jacques de Chabannes et de Rigault de Fontaines avaient figuré parmi ceux des capitaines que commandait la Pucelle à l’attaque de Pont-l’Évêque.
La place de Verberie où les capitaines français prirent position le mardi vingt-quatre octobre avait été durant le siège de Compiègne le théâtre de sanglants et douloureux épisodes qui ont été tus de peur de compromettre la simplicité du récit : Chastellain 285parle de deux lieues, il y avait en réalité trois lieues de Verberie au village de Royallieu, le cantonnement de l’ost Bourguignon le plus rapproché de Verberie : mais étant donnée la situation des avant-postes français en avant de Verberie, il est parfaitement admissible que dès le 24 octobre, ces avant-postes aient été à deux lieues seulement de Royallieu. C’est ainsi qu’il faut l’entendre :
Or avoient les assiégeans par aucun temps devant, veuillans pourvoir à l’encontre de leurs ennemis qui pourroient venir sur eux, fait couper une grant multitude d’arbres de la forêt et ceux là semés et espars çà et là au travers de tous les chemins et de toutes les adresses enmy celle forêt, et rompu les chemins et passages par multitude de fossés faits en divers lieux, afin de non y pouvoir passer qu’à grant danger et destroit.
Ces mesures d’obstruction des routes étaient parfaitement entendues. Par contre, l’armée française 286opérant depuis plusieurs semaines dans la région de l’Oise savait exactement à quoi s’en tenir sur les difficultés de passage.
Non seulement les capitaines français avaient étudié les moyens d’en venir à bout, mais ils avaient réuni ce qui était nécessaire pour résoudre le problème et ils le résolurent sans incertitude et sans retard. Le chroniqueur bourguignon se charge de nous l’apprendre. Ce modeste détail prouve que cette armée française possédait une supériorité d’organisation et de direction remarquable ; pareilles préoccupations ne s’étaient pas fait jour dans la plupart des opérations accompagnant les grands désastres des années qui avaient précédé l’apparition de la Pucelle !
Sy en avoient François esté avertis, et s’en estoient pourvus à l’encontre, car avoient amené avec eux multitude de paysans à tous divers outils servans à leurs nécessités et propres pour remeltre en point les chemins rompus et empêchés par 287les Bourguignons et faire voie aisée pour passer devers eux, car leur désir estoit d’envahir leurs ennemis par bataille, ou par efforcement de vertu avitailler les assiégés et eux bouter dedans avec eux une quantité, car avoient amené vivres avec eux compétemment assez pour un espace de temps.
C’est une fortune pour l’histoire que le confident de Philippe le Bon ait si clairement enregistré la prudence des capitaines français. Vaincre, c’est avoir prévu ! avec encore plus d’évidence, n’avoir pas prévu, c’est la plupart du temps être vaincu !
Avec pareille préparation, il était probable que les Français vaincraient ; il était certes permis de croire qu’ils ne seraient pas vaincus ; car dans leurs défaites d’avant Jeanne Darc, ce n’était pas la vaillance qui avait fait défaut : c’était la prudence, cette qualité de caractère rare en France, qui retarde l’exécution tant que les moyens sont insuffisants, tant qu’ils peuvent 9 288être accrus ! Chastellain poursuit ainsi :
Quant François donc estoient arrivés à Verberie et que jà estoit vespre, cette nuit se tinrent ensemble, avisant de ce que faire leur conviendroit au matin, car avoient dure entreprise, ce savoient bien et bien dangereux pour mener à chef. Sy leur besognoit tant plus subtilité et conseil ; mais estoient tous expers de leurs métiers et les plus expérimentés de leur party en froid et en chaud et en toute aigüe et estroite fortune.
À ce conseil de la nuit du mardi au mercredi, entre tout ce que l’armée française avait de capitaines éprouvés, il ne manquait que la Pucelle !
Si le nom de Jeanne revient ici, c’est pour être rapproché des mérites éclatants que Chastellain reconnaît aux hommes de guerre auxquels s’était imposée la supériorité de la Pucelle dans les campagnes précédentes, même dans cette campagne du printemps de 1430, où selon l’expression précise du héraut 289d’armes Saint-Remy, Jeanne estoit comme chef de la guerre du roy. Pour que Jeanne ait rempli ce rôle sans prêter à la critique, sans exciter une raillerie, quelle puissance il faut lui reconnaître dans les conseils comme dans l’action !
Or estoient venues les nouvelles jusques aux Bourguignons ce mardi au soir propre que les Françoys estoient à Verberie pour les venir combattre le matin. Sy se mirent ensemble les trois comtes, et tous les capitaines avec eux, pour aviser ce qui seroit de faire et comment on se disposeroit à l’encontre d’eux, car moult se tenoient à réconfortés de les recevoir et de soy trouver en la mêlée avec eux, comme gens qui de tout temps du monde sont naturellement enclins à bataille, souverainement à pied, là où les grandes ruynes se font, mais en icelui conseil cheurent diverses opinions contraires l’une à l’autre entre les barons, car vouloient les uns que on allât au devant des ennemis les quérir mesme et les 290combattre à Verberie, autres de contraire opinion vouloient non bouger de leur lieu et estre assailli mesme en leur fort, disans que si de guères esloignoient de la ville pour aller au devant des autres qui venoient sur eux, les assiégés qui demouroient derrière et estoient ennemis comme ceux de devant pourroient saillir dehors franchement et venir donner des affaires beaucoup à ceux qui seroient demourés ès bastilles, par quoy leur fait pourroit estre mis en grant aventure et follement en danger, ou du moins se pourroient sauver les assiégés si vouloient, et eulx enfuir si peur ou nécessité les contraignoit à ce faire : sy en seroient moqués et escharnis les assiégeants.
Cette page de Chastellain est précieuse : elle révèle l’impression que la vaillance des assiégés imposait aux capitaines bourguignons. Ceux-ci opinaient en conseil que cette vaillance pourrait mettre en grant aventure et follement en danger les défenseurs 291des bastilles bourguignonnes, si l’armée abandonnait ses cantonnements à proximité des bastilles.
Cette opinion antérieure à l’événement du vingt-cinq octobre donne la mesure exacte des choses à la fin de ce siège mémorable. Elle est d’autant moins suspecte que c’est l’opinion d’ennemis n’ayant pas d’intérêt à exagérer ou à atténuer. Les défenseurs de Compiègne étaient extrêmement à craindre ; ils étaient tout aussi redoutables qu’aux premières semaines du siège : ce qui les tenait en respect, c’était la supériorité numérique des assiégeants et pas autre chose. Cela est intéressant à noter : c’est la conséquence manifeste du passage précédent de la chronique de Chastellain. Un autre renseignement non moins instructif, c’est la joie avec laquelle plusieurs des opinants — leurs noms sont omis, ce qui empêche de préciser — étaient pleins de joie en se croyant à la veille de la 292bataille ; cet enthousiasme n’était point un élan du cœur semblable à la furia francese. C’était le résultat d’un calcul de tactique, de la tactique anglaise fondée sur le combat à pied, là ou les grandes ruines se font : c’était l’espérance d’un autre Azincourt qui inspirait ces tacticiens émérites. Ce qui n’empêche qu’il se trouvera des gens pour écrire qu’il n’existait pas de tactique au quinzième siècle, que les batailles étaient des chocs accidentels !
Autres disoient que le plus convenable estoit de garnir bien les bastilles de bonnes vaillans gens suffisamment et qu’atout le remanant qui resteroit de gens, on se mit en bataille devant les ennemis, ne trop loin ne trop près, droitement entre la forêt et le logis du comte de Ligny, car par là estoit-il apparent que les ennemis devoient venir. Si furent oüies toutes ces opinions et arguées et débattues d’un costé et d’autre et tournées à tous entendemens ; mais finalement fut tenue plus 293profitable cette dernière par aucunes autres conditions ajoutées ; c’estoit que les comtes de Hontinton et d’Arondel passeroient la rivière à pied par dessus le pont qui y estoit fait et se viendroient joindre avec le comte de Ligny au dehors de Réaulieu et laisseroient leurs chevaux en l’abbaye de Venette, et pareillement en l’abbaye de Réaulieu laisseroit le comte de Ligny et toutes ses gens leurs chevaux et se retireroient en ladite abbaye, aussi tous chariots et charrettes, vivres, marchans, et tous tels bagages, sous la garde de messire Philippe de Fosseux et du seigneur de Cohen et avec ce que garde fut laissée bonne et suffisante pour défendre le pont contre ceux de la ville à l’aventure si vouloient faire nulles saillies par là sur le logis.
Le plus intéressant à retenir dans ce long passage de Chastellain, c’est l’appréhension des Bourguignons de ceux de la ville au cas où ils 294auraient voulu faire saillies contre le pont de Venette : c’est la preuve qu’avant la journée du 25 octobre les assiégeants savaient à quoi s’en tenir sur l’initiative de ceux de la ville.
Le second point à relever, c’est la simplicité des dépositions adoptées par les assiégeants. Pas d’embarras, pas même de chevaux ! Une bataille à pied, là où les grandes ruines se font, c’est tout ce que projettent les assiégeants. Ils escomptent la furia francese de leurs adversaires pour renouveler Cravant, Verneuil et la fameuse journée des Harengs !
Lesquelles toutes choses ainsi ordonnées, fut conclu de les bien entretenir et de les mettre en œuvre chacun en droit soy, et sur cela se départirent d’ensemble les seigneurs, et s’en alla chacun coucher tout armé celle nuyt.
Les dispositions préparatoires à la journée du vingt-cinq octobre prouvent que le 295service de reconnaissance était fort bien exécuté dans l’une et l’autre armée. L’armée française savait pertinemment les obstacles qui s’opposeraient au passage ; elle avait pourvu à cette éventualité en se faisant accompagner de pionniers auxiliaires. L’armée bourguignonne était fixée sur la présence de l’armée française à Verberie, sur ses intentions du lendemain, tout au moins quant à la marche dans la direction de Royallieu.
Le conseil de guerre entre les chefs anglais et bourguignons tient compte des circonstances particulières où se trouvent les assiégeants ; il adopte une série de dispositions sages en elles-mêmes, mais dont le résultat est subordonné à une hypothèse précise, savoir que les Français attaqueront l’infanterie anglo-bourguignonne et livreront bataille dans les conditions choisies. Le plan adopté est aussi bon qu’il peut l’être : car il n’est 296pas de plan qui soit bon pour toutes les hypothèses. Celui des capitaines bourguignons avait autant de chance de réussir que d’échouer. Cela dépendait de ce que ferait l’armée française. Ce plan avait même plus de chance de succès que d’échec, car il paraissait probable que l’armée française attaquerait : en effet, comment marcher contre l’armée bourguignonne sans la heurter, sans lui livrer bataille ! Tant de prudence et de subtilité ne paraissait pas pouvoir se loger dans le cerveau des militaires français familiers avec la tactique du moment, avec la pratique de la charge aux cris : En avant ! C’est pourquoi le plan des capitaines bourguignons, évidemment inspiré par les comtes d’Arondel et de Hontinton, était fort sage quoiqu’il dut échouer.
Or avoient les deux frères de Brimeu messire Jacques et messire Florimond avec le seigneur de Créquy, maintenu tousjours 297la bastille qui respondoit à la forêt et qui jamais n’avoit été parfaite proprement.
Ce point capital du non-achèvement de l’unique bastille construite par l’armée bourguignonne sur la rive gauche de l’Oise est un des griefs les plus graves qui se puissent relever contre la capacité d’un général ou contre sa perspicacité. Le fait est certain : puisque Chastellain, admirablement placé pour l’avoir su, l’affirme en propres termes. Cela montre mieux que de longs discours quel abîme il y a entre la vaillance dans le combat et la prudence dans sa préparation ! Les Bourguignons de cette bastille inachevée eurent beau se montrer vaillants dans les trois assauts que subit leur ouvrage : rien ne put suppléer à la puissance qu’aurait assurée à la bastille la perfection des défenses qu’elle comportait : mais les Bourguignons n’avaient guère de goût pour la pelle et la pioche !
Si 298la tenoit-on estre en si bonne main que de change n’y falloit point excepté que, pour peur des aventures et des affaires qui leur pourroient survenir, on y mit crue de gens jusques au nombre de quatre cens combattans en tout, qui estoit assez, ce sembloit, pour soustenir un grand faix, jusques à recevoir secours quand besoin seroit, lequel leur fut certifié et promis d’être baillé quant ils verroient aucun signe de nécessité par coups de canons ou autrement.
La chronique de Chastellain contient un détail précis sur l’accroissement des combattants qui furent affectés à la défense de la bastille. Monstrelet parlait de trois cents combattants : Chastellain écrit quatre cents. On est libre de préférer la version de l’une ou de l’autre chronique. Cependant la relation de Chastellain paraît tellement au-dessus de celle de Monstrelet pour les divers détails de ces opérations ; elle est 299à tel point explicite, elle entre dans de si minutieuses considérations que les effectifs admis par Chastellain semblent plus près de la réalité que ceux qui ont été adoptés par Monstrelet.
Sy y avoit encore une autre grant bastille devant le pont que gardoit messire Baudo de Noyelle, et deux petites sur la rivière, lesquelles toutes furent laissées en leurs gardes, et commises à estre bien maintenues sur bon espoir de victoire, dont n’y avoit celuy qui bien et vaillamment ne se acquittat en sa charge et qui ne montrat bien, avant que le jeu départit, que chair de Bourguignon et de Picard n’estoit pas molle en adverse fortune mais fière et de grant prix.
Cette boutade sur la valeur picarde est dans le ton de l’indiciaire de Philippe le Bon. Elle est du reste parfaitement justifiée.
L’occasion a été maintes fois offerte de constater l’enthousiasme avec lequel 300Chastellain célébrait la vaillance des adversaires de la Bourgogne, lorsqu’il s’en présentait un bel exemple. La page éloquente où l’indiciaire de Philippe le Bon peint la fière prestance de la Pucelle, renversant tout dans Margny et bousculant les gens d’armes de Baudo de Noyelle, est un des témoignages les plus formels de la grandeur d’âme avec laquelle Chastellain traçait les grandes lignes de son histoire. Rien d’extraordinaire si la pensée de l’héroïque vaillance, avec laquelle Baudo de Noyelle interdit aux Français victorieux le 25 octobre l’accès de la grand-bastille, a inspiré au chroniqueur cette allusion chauvine à la chair de Bourguignon et de Picard et à sa vigueur en adverse fortune. Ce fut en effet dans cette grand-bastille que se produisit le seul épisode de la journée du 25 octobre dont l’armée bourguignonne put tirer gloire ; les autres péripéties de l’action ayant tourné toutes au 301désarroi des armes de Philippe le Bon ! Chastellain ajoute ces curieuses réflexions :
… et aussi leur fit bon besoin car estoient plus près de leur meschief qu’ils ne pensoient comme les aventures du monde portent et viennent sauvagement sur les peuples et nations, aujourd’hui de perte, demain de gagne ; et sont aucune fois les plus belliqueux et les plus robustes vaincus et matés, et aucune fois les plus confians en leur fierté et vigueur les plus humiliés sous les moins parans par un si de malheur qui leur vient ne savent comment, jusques à tant que l’expérience de leur fortune leur fait connaître leur faute, là où souvent péché, œuvre ou autre secret vouloir de Dieu, en quoi ne veux plus avant tancer de peur de méprendre en si hauts jugements.
À quels incidents fait allusion ce trait de la chronique ? Nous ne connaissons pas assez le menu des événements de cette époque pour prononcer. Est-ce là une 302réflexion de tout point justifiée ? C’est possible :en tout cas, elle est citée ici pour ne rien omettre d’intéressant de ce qui a été dit sur la grave journée qui se préparait.
La nuyt de ce mardi passa en bon guet tout par tout et vint le mercredi que les François, dès le point du jour, entrèrent à cheval, et prenans avec eux les vivres que apportés avoient pour avitailler la ville, vinrent tout droit celle part où estoient leurs ennemis, en belle fière bataille, tous à cheval, avec aucun nombre de piétons qui n’estoient point de grand fait.
Le dernier mot sur l’infanterie de l’armée française caractérise l’opinion dédaigneuse que professaient pour le combat à pied les chevaliers qui formaient la principale force militaire de cette armée.
C’était l’opinion contraire à celle des Anglais qui, gens pratiques, aimaient la guerre pour ses profits, tandis que les chevaliers 303français chérissaient la bataille pour elle-même. Qu’allait-il résulter de cette belle fière bataille des Français tous à cheval, avec aucun nombre de piétons qui n’estoient point de grant fait ? Est-ce la victoire avec le salut de Compiègne ? Il fallait pour la France qu’il en fut ainsi.
Or s’estoient les comtes anglois et celuy de Ligny, avec les nobles seigneurs de Picardie plusieurs, mis en bataille aussi à l’encontre de leurs ennemis, comme en my-voie de Réaulieu à la forêt, par où les François devoient venir.
Sur quel emplacement se disposa en bataille l’armée bourguignonne ? Il n’est pas facile de préciser. Il faudrait savoir exactement jusqu’où s’étendait en 1430 la forêt de Compiègne sur la route de Verberie à Royallieu. Ce point admis, la lisière du village de Royallieu étant restituée en son état de 1430, il serait aisé de placer l’armée anglo-bourguignonne rangée en bataille à droite et à 304gauche de la route de Senlis à Compiègne, face au midi, l’aile droite vers l’Oise, l’aile gauche vers la forêt. Il est nécessaire de présumer qu’entre la position bourguignonne et le débouché de la route de Verberie, il y avait un intervalle notable, quelque chose comme une demi-lieue ; car dans cet intervalle vont se produire des évolutions que la chronique qualifie de fatigantes, ce qui ne serait guère possible si les Bourguignons avaient pris position plus près du débouché de la forêt.
Sy porta ainsi l’aventure que les deux batailles s’entrevirent front à front de l’un l’autre et avoit assez bonne grant distance entre deux, par quoi quant François percûrent leurs ennemis estre tous mis à pied et qu’en semblant ils ne demandoient que le joindre ensemble, François visans à cautèle et à vaincre par sens, s’arrestèrent tout coi en leur lieu, qui estoit joignant la forêt à l’un des bouts, et de là regardans la manière 305des Bourguignons se longèrent d’une pièce pour voir leur contenement.
Ce morceau de la chronique permet de supposer que les deux batailles étaient à environ un quart de lieue l’une de l’autre, plutôt davantage que moins, assez près pour s’entrevoir, et pourtant à assez bonne grant distance entre deux.
Dans le court instant qui suivit cette inspection réciproque des deux batailles, les Français auraient fait deux réflexions : la première que les ennemis étaient tous à pied ; la seconde que cette disposition indiquait l’intention évidente d’en venir aux mains. La conséquence de ces deux réflexions aurait été, chez les capitaines français, de s’arrêter tout coi en leur lieu et de ne pas se laisser aller à faire le jeu de leurs adversaires. D’après Chastellain, le lieu des Français était joignant la forêt à l’un des bouts : cela doit s’entendre de 306l’aile droite de l’armée française. L’armée française avait suivi la route de Senlis à Compiègne et débouchait de la forêt ; pour figurer une position limitée par la forêt à l’une de ses extrémités, il convient d’admettre que la lisière de la forêt, après avoir coupé la route de Senlis sous un angle presque droit, changeait de direction à un quart de lieue à l’est de cette route, pour prendre une direction sensiblement parallèle à la route de Senlis. En se représentant le champ de bataille ainsi limité par la lisière de la forêt de Compiègne derrière les Français et à leur droite, les Bourguignons placés perpendiculairement à la route de Senlis à mi-chemin de la forêt et du village de Royallieu, on se fait idée de la manœuvre opérée par chacune des armées en présence.
Quant doncques les comtes anglois et de Ligny, ensemble les seigneurs picards, virent 307cette manière des François qui tout arrêtés se tenoient en bataille sans faire semblant nul de combattre, durement en furent courroucés en cœur, et voyant que mesme ne seroient requis et que les autres faisoient semblant de varier, conclûrent tous d’un haut fier courage de marcher mesme avant à l’encontre d’eux et les aller assaillir ou au moins leur présenter le heurt si de près que honte les contraindroit à y venir.
Cette résolution de l’armée bourguignonne de marcher si près de la bataille française était marquée au coin d’une excellente tactique.
Avec la forêt à dos et la forêt à droite, la bataille française ne pourrait guère utiliser sa cavalerie. Ce serait le combat d’infanterie avec son efficacité meurtrière, et en cas d’échec pour les Français, ce serait aisément un désarroi sans remède. Encore fallait-il que les Français acceptassent le heurt ou que la honte les contraignit à venir 308au heurt !
Sy marchèrent avant d’un grant cœur. Et toujours se tinrent cois François pour les faire plus éloigner de la ville ; car ne visoient, comme j’ay dit, que à subtilité et cautèle qui est mère des victoires, et Bourguignons et Anglois que à fierté et vaillance de courage par lesquels ils cuidoient vaincre et prévaloir.
Voilà les fantassins anglais et bourguignons en bataille à un trait et demi d’arc de la bataille française, provoquant les chevaliers français à les charger. La circonstance est solennelle. À ce moment la droite de bataille Française s’ébranle, elle file au grand trot entre la route de Senlis et la forêt, tandis que les archers picards regardent interdits ce mouvement rapide sur leur flanc. Le centre de la bataille française et son aile gauche exécutant un à-droite filent le long de la bataille anglaise, tournent à gauche au point où était tout à 309l’heure leur aile droite. À force d’éperons, les deux cent quarante lances qui composent la cavalerie française prennent à travers champs la route de Compiègne, tandis que les pesants archers ennemis chargés de leurs flèches ne peuvent ni les suivre, ni les attaquer dans leurs mouvements. En cinq minutes, l’évolution était opérée ; les capitaines anglais n’avaient pas même eu le temps de se concerter, de donner des ordres pour courir à pied sur l’ennemi à portée de trait et pour entraver sa manœuvre. C’était la vraie manière pour les Français, de profiter de l’avantage de leurs chevaux.
Sy en furent déchus, car si tôt que ja estoient venus si près que pour cuider joindre, François à coup planèrent de coté et fuyrent la bataille et donnans de l’esperon vinrent courant vers la ville et gagnèrent le champ entre la ville et eux.
Qu’allait-il advenir après cette fugue de la cavalerie 310française filant vers Compiègne à la barbe des fantassins picards ?
La tactique était une science familière aux capitaines de 1430, aux anglais comme aux français. Le théâtre des opérations de Jeanne Darc au printemps de 1430 en offre une magnifique application, dès l’automne de la même année, dans les manœuvres pratiquées entre-Verberie et Royallieu le matin du 25 octobre. Les soldats de Jeanne, ses capitaines opéraient dans la région où la Pucelle avait conçu et exécuté le coup de main contre Franquet, l’attaque de Pont-l’Évesque par la rive droite de l’Oise, la seconde entreprise vers le même point stratégique en restant sur la rive gauche et en franchissant l’Aisne à Soissons ! Cela est-il de la stratégie ? Il est permis de le penser. Pourquoi se montrer dédaigneux des conceptions militaires du quinzième siècle ? Une raison de ce dédain est l’ignorance des détails qui 311ont caractérisé les actions de guerre d’alors. Les meilleurs ouvrages historiques oublient souvent les plus probantes de ces particularités. Et ce ne sont pas seulement les manuels élémentaires mis a mains des jeunes gens qui sollicitent des diplômes de bachelier, ou des lettres d’admission à l’école Saint-Cyr, à l’école Polytechnique, à l’école Normale ! Les plus beaux monuments de l’histoire de France, les livres que les récompenses les plus hautes ont distingués, les volumes qui sont l’aliment de l’élite intellectuelle de la France présentent ces omissions !
Ouvrez le sixième volume de la solide et érudite histoire de France écrite par M. Henri Martin ; la trame des événements objets de cette étude y figure : mais avec quels détails ! Ouvrez le beau livre de M. Alexandre Sorel : il date du mois de mai 1889. L’auteur a pu feuilleter la précieuse chronique de Chastellain : il a tu la manœuvre pittoresque par 312laquelle l’armée française brûlait la politesse aux archers anglais dans la mémorable matinée du 25 octobre ! Pourquoi cette omission ? La publication des chroniques de Chastellain date de vingt-cinq ans : les livres antérieurs à cette époque en ont tenu peu de compte : l’histoire de M. Henri Martin en fait à peine mention. Les historiens postérieurs ont fait de rares emprunts à cette mine précieuse. Est-ce par doute de sa valeur ? Nenni ! seulement le pli était pris de recourir aux chroniques de Monstrelet, de s’appuyer sur les Mémoires de Saint-Remy ! Pourquoi faire au nouveau venu une trop grosse part ?
Il était aussi malaisé de faire vivre quatre mille soldats avec les ressources du quinzième siècle et de les faire mouvoir sur les chaussées d’alors que cela paraît difficile pour les masses d’aujourd’hui, avec les ressources actuelles en vivres et en voies de communication. Interrogez sur cette 313particularité nos officiers revenus du Tonkin en passant par Dong-Dang et Lang-Son : ils sauront l’expliquer. Le capitaine qui savait mouvoir quatre mille soldats à travers les champs dévastés de 1430, sur des chaussées entretenues Dieu sait comme ! aurait eu fort peu à changer à sa méthode pour manœuvrer les armées douze fois plus nombreuses qui parcoururent les champs de bataille du dix-huitième siècle. Son esprit n’aurait pas eu plus d’idées à remuer pour mouvoir des armées cent fois plus fortes au moyen des voies ferrées et au moyen des multiples routes qui sillonnent aujourd’hui les mêmes théâtres d’opérations ! Estimer que la stratégie exige plus d’esprit en 1890 qu’en 1430 parce que les effectifs mis en mouvement sont plus lourds, est de mème source que l’orgueil de Tartarin adorant son génie pour avoir pris place dans le train qui l’a débarqué au pied de la Tour Eiffel, sans autre peine que de 314dormir de Tarascon à Paris ! La vérité, c’est qu’il ne faut pas beaucoup plus de génie pour employer les ressources actuelles qu’il n’en était besoin à M. Jourdain pour faire de la prose.
L’esprit de la tactique ou de la stratégie est indépendant des moyens matériels qu’elles mettent en œuvre : il était aussi malaisé d’employer avec succès les expédients de 1430 que cela paraît compliqué à cette heure pour les procédés actuels. L’homme de guerre saisit les rapports des choses avec le but qu’il veut atteindre. Faire vivre et mouvoir ses forces lui est d’autant plus malaisé que les ressources de son théâtre d’opération sont plus restreintes. L’emploi complet des ressources dont il dispose, c’est le talent du stratégiste. Le secret du tacticien est l’exacte adaptation de ses forces aux forces de l’ennemi, afin de les rompre et de les disperser, Cela était vrai en 1430 : cela est 315encore vrai : l’emphase des centaines de mille hommes des armées modernes, des tours de force des réseaux ferrés, etc., n’y change pas un fétu. Prévoir ! voir juste ! sont en 1430, comme en 1890, les deux qualités fondamentales du grand capitaine. Peu importe la matière de la prévision ! peu chaut la nature de l’objet vu juste. Quand la balance est exacte, quand l’œil est perçant, la matière n’y est pas pour grand-chose !
Savoir frapper ! savoir souffrir ! est en 1430 comme en 1890 la principale qualité du soldat. Que la balle d’aujourd’hui ait une vitesse douze ou quinze fois plus forte que les flèches de 1430 ! Cela importe autant à la valeur du soldat, qu’au mérite de tacticien de son capitaine ! Le soldat ! le fusil n’en fait ni l’adresse ni la valeur !
Qui est adroit à l’arc, est adroit au fusil ! L’adresse est indépendante de l’arme. Subir la faim ! endurer le chaud ! c’est le 316lot du soldat aujourd’hui comme au quinzième siècle. C’est en sachant souffrir que le soldat gagne la bataille avec ses jambes et avec son estomac, plus sûrement qu’avec les armes et avec les bras. Bref, savoir souffrir : c’est tout le soldat. La victoire au dix-neuvième siècle comme au quinzième est au soldat sachant le mieux souffrir. Cela est simple, si simple qu’on n’oserait l’écrire, si les amateurs de phrases pompeuses ne déplaçaient la question en imaginant le capitaine de notre siècle un géant dépassant les gens de Lilliput ! La différence est insignifiante : ce ne sont pas les armes qui donnent la mesure des armées : ce sont les âmes ! Pesez les âmes de 1430 ! pesez celles de 1890 ! Vous apprécierez si les âmes d’alors savaient souffrir aussi bien que les âmes d’aujourd’hui !
Notes
- [1]
M. Alexandre Sorel indique le 18 octobre pour le jour du départ de Raoul Lecomte, porteur de la requête des attournés de Compiègne aux gens de Beauvais, page 255 de La Prise de Jeanne d’Arc : Raoul Lecomte était-il rentré à Compiègne avant le 25 octobre avec les cent livres tournois ? La preuve formelle fait défaut.