La levée du siège de Compiègne, la remise de Jeanne d’Arc au roi d’Angleterre et le combat de Conty
Jeanne d’Arc
tacticien et stratégiste
Tome IV
Levée du Siège de Compiègne
Jeanne Darc est remise au roi d’Angleterre (Le Crotoy, 21 Novembre 1430)
Combat de Conty (24 Novembre)
Jeanne Darc est remise au roi d’Angleterre (Le Crotoy, 21 Novembre 1430)
Combat de Conty (24 Novembre)
5Avertissement
Un philosophe chargé de l’instruction d’un prince, disait familièrement à son élève :
Crève les yeux à ton cheval ! sauteras-tu haies et fossés ? Ôte la vérité de l’histoire, à quoi te sert le reste ?
Polybe s’apprêtant à raconter les guerres puniques fait la même remarque. L’historien rend hommage à la vérité dans la phrase classique :
Ὥσπερ γὰρ ζώου τῶν ὄψεων ἀφαιρεθεισῶν ἀχρειοῦται τὸ ὅλον, οὕτως ἐξ ἱστορίας ἀναιρεθείσης τῆς ἀληθείας τὸ καταλειπόμενον αὐτῆς ἀνωφελὲς γίνεται διήγημα.
[Tout comme un animal privé de la vue devient inutile, si l’on retranche la vérité à l’histoire elle n’est plus qu’un conte sans valeur.]
Parlant de Philinus et de Fabius qui avaient écrit avant lui la chronique des guerres puniques, 6 Polybe constate qu’ils se sont écartés parfois de l’exactitude.
Ἐχόντας μὲν οὖν ἐψεῦσθαι τοὺς ἄνδρας οὐχ ὑπολαμβάνω, στοχαζόμενος ἐκ τοῦ βίου καὶ τῆς αἱρέσεως αὐτῶν.
[Je ne les crois pas capables de mensonge délibéré, au vu de leur vie et de leur caractère.]
Avec la prudence qui lui est familière, Polybe met les inexactitudes de ses devanciers au compte d’un entraînement pareil à celui des amants :
Δοκοῦσι δέ μοι πεπονθέναι τι παραπλήσιον τοῖς ἐρῶσι.
[Mais l’un et l’autre ont dû regarder leur sujet avec les yeux d’un amant.]
Il faut lire avec la bonhomie de Polybe mainte page écrite de nos jours sur Jeanne Darc. Telles les lignes qui suivent :
La Compagnie de Jésus n’est venue au monde qu’un siècle après Jeanne. Lorsque son chef le T. R. P. Bekx unissait ses lettres postulatoires de la canonisation aux lettres des évêques des deux mondes, il confirmait la tradition de son ordre. Historiens, poètes, ascétiques, les prédicateurs et les maîtres de la jeunesse, ont toujours grandement aimé 7 à célébrer la Pucelle. Pouvait-il en être autrement ? Le nom divin qui brille sur la bannière de Jeanne, sur son anneau, sur ses lèvres, au fond de son cœur, n’est-il pas le tout de la Compagnie d’Ignace ? Combien d’autres rapprochements entre la victime de Cauchon et la victime de Pombal et de Choiseul ! Si un double amour, intime et profond, ne les fait vivement entrevoir, il appartient à d’autres de les mettre en lumière.
Entre la victime de Cauchon et la victime de Choiseul le rapprochement est artificiel. Le père Ayroles, avant de tenter cette comparaison à la page 676 de La Pucelle devant l’Église de son temps a-t-il mesuré le péril d’un parallèle aussi hardi ? C’est par des identifications fondées sur une base aussi fragile que les théologiens du quinzième siècle ont 8condamné Jeanne Darc, tout en gardant les apparences. Pareils à peu près sont semblables aux glaives à deux tranchants ; ils sont d’autant plus dangereux qu’ils paraissent plus affilés.
En pesant dans La Pucelle devant l’Église de son temps les témoignages émanant des ecclésiastiques du quinzième siècle, je n’ai pas trouvé celui de Jean Jouffroy, l’un des ecclésiastiques les plus importants de cette époque. Dans le présent volume (page 185 et suivantes) il a été cité un trait essentiel du discours de Jean Jouffroy au Pape Pie II. Quicherat a fait remarquer que ce discours fut prononcé
alors que la mémoire de la Pucelle avait été réhabilitée et que le roi de France ne souffrait plus que l’on parlât d’elle autrement qu’en bien.
Quicherat estime cette double circonstance d’autant plus caractéristique 9que
Jouffroy lui-même en fait la remarque et confesse qu’il se sentit tenu par cette considération à garder plus de mesure dans ses paroles.
Jean Jouffroy formule cette observation d’une façon singulière ; il compare Charles VII à Alexandre le Grand ; il fait intervenir Cicéron et Plaute dans des termes expressifs. Voici dans sa langue originale, ce trait du discours de Jean Jouffroy :
Verum cum hanc Puellam Carolus septimus, Francorum nunc rex, feratur laudibus extollere, et Alexandri tempore, ut ait Cicero, nihil scribere licuit nisi quod Alexandro placuit, cessabo quod Plautus admonet pressare vomicam.
[Mais puisqu’il se dit que cette Pucelle est portée aux nues par Charles VII, roi de France régnant, et que, comme le rappelle Cicéron, du temps d’Alexandre il n’était permis d’écrire que ce qui plaisait à Alexandre, je suivrai l’avertissement de Plaute et m’abstiendrai de presser l’abcès.]
En rapportant le propos d’un théologien illustre qui fut aussi un Prince de l’Église, l’historien obéit à la loi de ne négliger aucun des documents fondamentaux.
10Jean Jouffroy a double autorité : le renom d’un théologien éminent ; la qualité de contemporain des événements. En passant sous silence le témoignage de Jean Jouffroy, en représentant comme unanime le sentiment de l’Église du XVe siècle sur la mission de la Pucelle, l’écrivain fait œuvre pie ; il ne fait pas œuvre d’historien. C’est ôter les yeux à l’histoire, selon la vieille comparaison de Polybe : Je ne vois plus ! Tel est le sentiment de l’homme de bonne foi heurté aux non-sens et aux contre-sens auxquels correspond cette prétendue unanimité de l’Église au temps de Jeanne Darc. L’opinion du futur cardinal est formulée en effet très nettement en dépit de ses réserves. Voici comment Quicherat résume la façon de penser de Jean Jouffroy :
Il ne laisse pas que de juger Jeanne en toute 11liberté : son opinion est celle d’un rationaliste. Il admet sur son compte toutes les explications qu’il plaira de proposer, pourvu qu’on ne fasse point intervenir le miracle.
L’évêque d’Arras ne déplut pas au Pape Pie II, pour avoir émis librement son opinion. Deux ans plus tard, en 1461, Jean Jouffroy recevait le chapeau de cardinal. Son langage ne contenait par conséquent rien qui attirât sur l’auteur l’animadversion de son auditeur. Au point de vue documentaire, ces détails sont intéressants. Deux ans après la réhabilitation solennelle de la Pucelle, un évêque tenait au Souverain-Pontife ce langage significatif. Et qu’on ne représente pas l’orateur comme mal informé ou comme partial. Rarement prélat fut placé dans des conditions plus évidentes de parfaite information et d’indépendance.
12Dans ce volume est racontée la belle campagne de 1430 jusqu’aux jours honteux où la Pucelle fut remise aux Anglais. Tandis que Jeanne Darc était transférée de Beaurevoir au Crotoy, Anglais et Bourguignons étaient rompus sur la rive droite de l’Oise. Les combats de Bouchoir et de Conty confirmaient les reprises exercées par Jeanne en 1429, garanties pour jamais par l’héroïque résistance de Compiègne. Les opérations de ce siège fameux constituent l’argument le plus fort pour apprécier pertinemment la détermination de Flavy fermant à la Pucelle la barrière du Boulevart du Pont. Cet argument est exposé tout au long à l’aide des leçons fournies par la tactique au quinzième siècle. La fermeture de la barrière du Boulevart fit du grand capitaine un cadavre promis au bûcher. La conscience publique fut retournée 13du coup ! Cette révolution, l’évolution de l’opinion publique provoquée vingt-six ans plus tard par le Procès de réhabilitation, enfin l’impression manifestée par le seizième siècle et par le dix-septième à l’égard de la Pucelle ont été l’objet des réflexions qui terminent ce volume.
Je n’ai pas fait violence aux documents. Je n’ai pas prêté aux auteurs du passé l’admiration que nous ressentons pour Jeanne Darc. Cela, parce que les esprits d’alors étaient fort loin de cette impression. Avec ces pages s’achève la narration de la campagne de l’Oise en 1430. Ce volume joint aux trois précédents forme le premier fragment de Jeanne Darc tacticien et Stratégiste. Bientôt sera racontée la campagne du sacre, étonnante entreprise qui livrait au roi Paris 14et Rouen, aussi aisément que Reims ! Devant le lecteur se déroulera la merveilleuse succession des triomphes de la Pucelle à travers la Champagne et l’Île de France. Ce récit composera le second fragment de l’ouvrage.
Cet ouvrage est consacré à l’examen des actions militaires de la Pucelle. Est-ce à dire qu’il est fermé au reste ? Non ! ce livre est ouvert à tout ce qui intéresse l’héroïne. C’est par une fiction de son imagination que l’historien sépare en son héros le tacticien du stratégiste, le visionnaire de l’homme d’action. Dieu ne connaît pas ces définitions arbitraires. Quand il forme un héros, il le crée d’une pièce. L’homme invente les points de vue et les aspects, lorsqu’il veut fixer sur un détail la fugitive attention de son esprit. 15Raconter l’histoire de la Pucelle sans examiner le pourquoi de ses qualités morales est aussi vain que l’écrire sans chercher le secret de ses aptitudes militaires. Le nœud de la discussion : où finit l’inspiration ? où commence le génie ? a été tourné et retourné dans le second de ces quatre volumes. Pourquoi s’étonner si sur ce point, comme sur le plus mince détail de tactique, l’auteur de ce livre a recherché la vérité ?
La vérité ! Aristote et Polybe lui ont rendu un juste hommage. Alexandre dut à son précepteur de devenir un grand roi. Aujourd’hui héritiers présomptifs et précepteurs suivent une autre méthode. Dans les livres ad usum delphini [à l’usage du Dauphin], édités récemment à Paris pour les futurs maîtres de 16la France, le bon La Fontaine chercherait en vain :
Petit poisson deviendra grand
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Dans ces petits vers un gros mot froisse la morale, la morale chère aux précepteurs auxquels échoit la succession de Fénelon et de Bossuet ! Notre génération dédaigne le trait de Polybe.
Ὥσπερ γὰρ ζῴου τῶν ὄψεων ἀφαιρεθεισῶν…
[Tout comme un animal privé de la vue…]
Bourges, le 8 Septembre 1890.
Paul Marin,
ex-capitaine-commandant la 5e batterie
du 37e régiment d’artillerie.
17Levée du siège de Compiègne
Les dernières pages du troisième volume tombent sur la manœuvre de la cavalerie française gagnant à force d’éperons le champ entre Compiègne et l’infanterie anglaise. Cette inversion dans la position des deux armées par rapport aux fortifications de Compiègne renversait les dispositions de l’infanterie anglaise disputant aux Français l’accès de la place assiégée. Cette manœuvre valait une victoire. Pour l’armée française, il s’agissait de tirer de cette inversion le profit qu’elle comportait ; pour l’armée anglo-bourguignonne, 18il s’agissait de choisir sur le champ un expédient à cette fâcheuse éventualité, la plus imprévue de celles qui auraient pu être présumées le matin de l’action ! Les capitaines bourguignons étaient déconcertés. La seule excuse à l’éboulement de leurs espérances, c’est que jamais la fleur de la chevalerie française n’avait montré tant de cautèle, tant de subtilité, si peu de fier courage, pareil dédain du heurt ! C’était là une excuse, ce n’était pas un remède à l’échec de leurs plans. La manœuvre de la cavalerie française les avait esbahis et débarretés. Il s’agissait de prendre une décision virile en rapport avec la situation nouvelle. Chastellain exprime les sentiments tumultueux des assiégeants par ces termes pittoresques :
Sy estoient Bourguignons et Anglois allés si avant et si éloignés de leur logis que à grant et dur ennui leur tournoit retirer à pied si armés qu’ils estoient, avec la peine qu’ils avoient eu d’estre 19allés de pied si avant qui estoit double mal. Par quoy tous esbahis et débarretés connürent que déçus estoient et que subtilité aucune fois vaut bien grand hardement.
Ce passage de la chronique montre que la distance entre les deux positions successives de l’armée anglaise était notable. Il a été estimé plus haut que pareille fatigue devait faire admettre un quart de lieue au moins pour la longueur de cette marche en bataille fournie par les archers picards et anglais.
Cet intervalle admis, on est amené à conclure à une lieue au moins pour la distance qui devait séparer en 1430 la lisière du village de Royallieu du débouché de la route de Senlis. Au moment sur lequel finit notre troisième volume, l’infanterie bourguignonne devait se trouver à trois quarts de lieue de Royallieu pour le moins : elle avait derrière elle toute la cavalerie française.
Comme l’explique Chastellain : les assiégeants 20durent faire demi-tour et revenir se mettre en bataille sur l’emplacement où ils avaient été rangés en bataille dans la matinée : seulement face au nord cette fois, tandis que le matin ils faisaient face au midi.
Mais quoy qu’il estoit du cas, il se falloit réconforter en son aventure et essayer sa fortune par un autre endroit, ce disoient. Ainsy tout hâtivement, faisant de nécessité vertu, retournèrent vers leurs ennemis fièrement en bataille, qui n’estoit pas sans travail ; car beaucoup en estoient loin, et pendant le temps qu’ils mettoient à retourner là dont ils estoient partis, François froidement avisoient de leurs affaires et se préparoient à recevoir les Bourguignons leurs ennemis venant contre eux.
Si on tient compte de la remarque beaucoup en estoient loin, on peut être tenté de trouver trop modéré l’intervalle d’un quart de lieue entre les deux fronts de bataille, réclamé plus haut 21comme nécessaire à l’exposition de la bataille. D’après la chronique de Chastellain, le temps employé par les Bourguignons à recommencer cette manœuvre avait suffi à la cavalerie française pour aviser froidement à ses affaires et pour choisir des dispositions permettant de recevoir le choc de l’armée bourguignonne. Cette fois, la cavalerie française faisait face au midi, c’est-à-dire au village de Verberie d’où elle était partie le matin. Pendant ces évolutions, se réalisait un fait qui exige quelques explications.
Et voyans eux estre en l’avantage d’entre la ville et leurs ennemis firent partir deux cents combattants à coup atout les vivres que avoient amenés, et les envoyèrent dedans la ville, leur commandant que sitôt que les vivres seroient en lieu sauf, que avec ceux de la ville ils retournassent dehors et livrassent assaut à la bastille, et Potton leur viendroit à secours, 22à trois ou quatre cents combattants, par le grand chemin de Pierrefons, tout droit au devant d’eux.
Il faut expliquer comment les vivres dont Chastellain fait mention à ce moment avaient pu suivre la rapide évolution de la cavalerie française le long du flanc gauche de l’armée bourguignonne. Chastellain paraît spécifier que les vivres avaient observé le même itinéraire que l’armée française. Cela est-il admissible ? Oui, à la rigueur : et voici comment. Ce convoi, supposons-le d’une cinquantaine de voitures ou d’une centaine de chevaux de main, avait suivi immédiatement les dernières lances de l’armée française depuis Verberie jusqu’au débouché de la forêt. À l’instant où les dernières lances furent à découvert des Bourguignons, elles obliquèrent probablement à gauche, afin de se mettre en bataille vis-à-vis le front de l’armée bourguignonne. C’est le mouvement le plus 23simple qui se puisse concevoir pour faire arriver l’armée française dans l’ordre de bataille enregistré par Chastellain, au premier moment où s’entrevirent les deux armées. Alors le convoi français put continuer à marcher sur la route jusqu’à prendre la position la plus avantageuse en vue de l’évolution qu’allait exécuter la cavalerie française. Cette position est à l’aile droite de l’armée française, sous la protection de cette aile et à peu près à la même hauteur, à une centaine de toises en arrière.
Au second moment de la journée, après que la bataille bourguignonne se fut portée lentement à un trait et demi d’arc de l’armée française, lorsque se produisit le mouvement à grande allure de la cavalerie française, le convoi dut marcher droit devant lui, protégé du côté de l’armée bourguignonne par la colonne des deux cent quarante lances. Rien n’empêche de supposer 24qu’en cinq minutes le convoi put faire près d’un quart de lieue, c’est-à-dire plus que le nécessaire pour défier à la course l’infanterie bourguignonne.
Sy en fut fait tout ainsi comme devisé, et les vivres et ceux qui les menoient partirent et les boutèrent dedans à la plus grant joye que se pourroit dire, tant pour leur délivrance que voyoient devant leurs yeux, comme pour l’apaisement de leur rabieuse faim qui estoit en terme de rendre.
Ainsi le premier point : l’introduction d’un convoi, qui pour la facilité de l’exposition a été fixé à une cinquantaine de chariots ou à une centaine de chevaux de main, était réalisée. Si un chiffre plus élevé n’est pas présumé avoir été introduit à ce moment, c’est que la difficulté d’expliquer la manœuvre du convoi en aurait été plus sérieuse. Cependant ce convoi aurait-il été de quatre cents voitures au lieu de cinquante que la 25manœuvre aurait pu se faire : pareil convoi aurait occupé un quart de lieue de longueur en supposant que deux voitures aient marché de front ; le convoi aurait alors mis cinq minutes de plus à défiler au trot le long du flanc droit de l’armée bourguignonne ; il aurait peut-être mis moins que cela, car les charretiers d’alors savaient faire trotter leurs chevaux dans les circonstances où cela était nécessaire. Ce qui fait supposer que le convoi avait plutôt cinquante voitures que quatre cents, c’est l’inutilité d’un convoi aussi considérable et la nécessité d’avoir réduit la colonne aux impedimenta strictement indispensables. Chastellain poursuit ainsi sa narration :
Or estoient Bourguignons arrière retournés au lieu là où ils trouvèrent les François en bataille, tousjours à cheval. Et avoient les François continuellement les yeux sur ceux que avoient envoyés vers la ville atout les 26vivres, désirant surtout rien que ne faillissent d’avitailler les povres assiégés, qui estoit leur principale intention, dont, si quelque bonne aventure leur pouvoit venir au surplus, cela leur seroit d’avantage, ce pensoient.
La chronique semble indiquer que l’armée bourguignonne, au troisième moment de la journée, occupait à peu près le même emplacement qu’au premier moment, mais face en arrière. À cet instant, le convoi de vivres n’était pas encore entré à Compiègne avec son escorte de deux cents hommes d’armes. Les Français, toujours à cheval, observaient la marche du convoi s’approchant de la place.
Si l’on admet les hypothèses qui ont permis de fixer la première partie de ce récit touchant l’emplacement de l’infanterie bourguignonne au premier moment et au second moment de la journée, la cavalerie française se trouvait à une demi-lieue de la 27position qu’elle occupait au premier moment, soit à un quart de lieue au sud du village de Royallieu, soit à une lieue tout au plus des murs de Compiègne et de la Porte de Pierrefonds. La cavalerie française dut par conséquent voir s’écouler le convoi suivant la route de Royallieu à Choisy pendant une bonne demi-heure. Ce convoi avait à franchir un passage difficile avant d’entrer en ville : la route de Royallieu à Choisy était précisément séparée de Compiègne par la grand-bastille Saint-Ladre occupée par quatre cents Bourguignons ; cette bastille avait sa gorge à un trait et demi d’arc seulement du chemin que devait suivre le convoi. On peut supposer qu’avant d’arriver aux environs de la bastille le convoi eut la facilité d’obliquer à gauche du chemin et de prendre à travers champs, si besoin était. Ce n’est pourtant qu’une présomption : 28elle est indiquée pour répondre à l’objection que pourrait faire naître la proximité de la bastille de l’itinéraire suivi par le convoi.
Chastellain continue :
Et pourtant, comme j’ay dit, ayant toujours l’œil au sens ne visèrent si fort à combattre comme à conduire bien leur entreprise, pensant que d’un avantage ils viendroient à l’autre.
La chronique exprime le double coup d’œil que donnait la cavalerie française, en avant, à l’infanterie bourguignonne marchant à sa rencontre et se présentant en bataille, en arrière au convoi longeant le chemin de Choisy et contournant la grand-bastille Saint-Ladre pour entrer à Compiègne.
Et Bourguignons et Anglois qui ne cherchoient que la bataille et mettre en la disposition de fortune la victoire de tous les deux, marchèrent toujours à l’encontre de leurs ennemis comme pour les contraindre à combattre. Mais François qui 29ne cherchoient point ce que les Bourguignons désiroient (c’estoit de combattre à pied) ne firent rien que livrer escarmouches auxdits Bourguignons pour les amuser tousjours et tenir en travail, afin de venir à leur intention : c’estoit que ceux de la ville vuydassent dehors, comme il leur estoit mandé et joints avec Pothon pûssent assaillir la grant bastille laquelle, si par force la pouvoient emporter, ce leur seroit assez exploit pour celuy jour.
La façon dont les capitaines français pratiquèrent la tactique de cette journée est extrêmement digne d’attention. Non seulement ils attendaient froidement l’entrée du convoi à Compiègne, mais encore ils escomptaient la sortie des gens de Compiègne contre la grand-bastille avec le concours de Xaintrailles.
La chronique de Chastellain ne spécifie pas à quel moment Xaintrailles s’était détaché du gros de la cavalerie française 30pour se joindre aux gens de Compiègne. Était-ce avant ou après le premier moment de la journée ? Était-ce avant ou après le second moment ? Pour satisfaire à ces questions, il faut poursuivre l’examen de la chronique.
Mais pour monstrer toutesfois que en eux avoit assez hardement, mainte belle et gaillarde escarmouche livrèrent à leurs ennemis pour les cuider faire désemparer. En quoy archers et hommes d’armes acquirent du los beaucoup, entre les autres le comte de Vendôme avec foison de bonnes gens s’y essaya une fois, cuydant rompre dedans eux et fut rebouté jusques en dedans ses barres, bien estroit, sans que nulle des deux batailles toutesfois désemparât, car toutes deux se tenoient sur leur garde l’une contre l’autre et marchandoient toutes deux.
Ce trait de la chronique apprend que les archers du comte de Vendôme avaient suivi la manœuvre de 31la cavalerie française. Comment s’y étaient pris ces archers ? Avaient-ils couru en longeant le flanc gauche de l’armée bourguignonne après le second moment de la journée ? Avaient-ils marché au pas ordinaire en suivant un chemin latéral dans la forêt ? On peut choisir l’une ou l’autre hypothèse ; ce qui est clair, c’est que les archers français se trouvaient avec la cavalerie au troisième moment de la journée : ils avaient tourné eux aussi l’infanterie bourguignonne. Ce qui ressort de la chronique de Chastellain, c’est qu’à ce troisième moment, les archers français acquirent du los beaucoup : ils prirent une part active aux démonstrations par lesquelles le comte de Vendôme tâta les barres des redoutables archers picards et anglais. Cette pittoresque expression qui présente les deux lignes française et bourguignonne comme deux camps au jeu de barres 32figure parfaitement les tâtonnements des deux partis qui se tenaient sur leur garde et marchandaient.
Pendant que les péripéties de cette partie de barres faisaient haleter les archers picards et anglais, il se jouait une seconde partie à une lieue de là, derrière l’armée française. Les échelles, les engins, les habillement de guerre des gens de Compiègne étaient en branle devant la bastille Saint-Ladre.
Mais ce qui venoit au contraire aux Bourguignons et à quoi François béoient, c’estoit que en la rumeur de ces drues et aigres escarmouches qui se faisoient entre les deux parties, ceux de la ville, avec le secours qui leur estoit venu s’adressèrent à la bastille où estoient messire Jacques de Brimeu et le seigneur de Créquy et là atout eschelles et autres habillements et engins livrèrent tout mortel assaut à ceux qui estoient dedans.
Chastellain a tracé dans sa chronique une 33superbe oraison funèbre aux chevaliers bourguignons qui supportèrent dans cette bastille le choc furieux des assiégés. Il a soin de marquer que l’infanterie bourguignonne en bataille contre la cavalerie française ne s’aperçut pas du premier assaut. Comme Monstrelet, Chastellain indique trois phases de l’attaque contre la bastille : la première sans aucun effet ; la seconde où Chastellain nomme Flavy comme ayant organisé un effort énergique échouant également ; enfin la troisième triomphant de toute résistance.
Dont pour la première fois oncques ceux de la bataille des Bourguignons ne s’en perçurent, tant esloient arrière ; mais de celle première envahie ne leur portèrent nul grief, ains furent très durement reboutés, mais ceux de la ville ayant l’œil sur les assaillants et voyans qu’il y convenoit un plus grand effort, tantost Guillaume de Flavy même partit dehors et menant toutes nouvelles 34gens avec lui se reprit au second assaut là où l’envahir et le monter contre ceux de dedans estoit terrible à entreprendre et mortel durement à tous lez.
Il est incontestable que la tâche des gens de Compiègne contre des défenseurs nombreux et solides était dure. En quoi consistaient les imperfections de la bastille Saint-Ladre ? Il est difficile de le préciser, Chastellain aussi bien que Monstrelet n’ayant pas spécifié les défauts de cet ouvrage, sinon la petitesse des fossés.
Dans ces moments décisifs où les vaillances et les efforts se contrebalancent, apparaît l’avantage d’une toise de plus à la profondeur du fossé ou à sa largeur. C’est là que se manifeste éclatante la supériorité du capitaine qui méthodiquement et patiemment a su donner aux poitrines de ses soldats la plus grande somme de protection que comportaient les longues heures 35du siège.
Si scait Dieu comment ces vaillans chevaliers de Brimeu s’efforcèrent en toutes leurs vertus et vigueur à sauver leur honneur de celuy jour et comment le noble chevalier de Créquy en qui nature avoit mis cœur de hardement autant qu’il en pouvoit en homme, se travailloit aussi à garder et défendre la querelle de son maistre et soy non trouver vaincu, et comment plusieurs autres vaillans hommes de leur compagnie, en défendant leur vie et leur corps, s’exposèrent à divers périls de la mort valeureusement aussi pour demeurer vainqueurs.
Les chevaliers de Brimeu et le chevalier de Créquy étaient amis de Chastellain : c’étaient des familiers du duc de Bourgogne ; le chroniqueur parle avec émotion de la terrible lutte où ces chevaliers succombèrent sous les coups répétés des furieux défenseurs de Compiègne.
Certes moult estoit épouvantable chose et hideuse 36à voir assaillans et défendans contendre en la mort l’un de l’autre par toutes manières d’engins et de bâtons, là où il besognoit bien que les mains et bras qui ruèrent coups et les corps qui les recevoient eussent esté de fer ou d’acier pour non estre si lost las ou affolés ; car ne suffisoit pas à y monstrer force et hardement connus, mais vertu et vigueur redoublée par dix fois l’une sur l’autre.
Il a déjà été indiqué pourquoi les gens de Compiègne étaient animés d’une haine féroce contre les assiégeants afin de les priver de la vie et de leur arracher le moyen de donner un lendemain aux heures cruelles du siège. Il s’agissait pour ceux de la ville d’en finir une bonne fois : la mort à l’assaut de la bastille était un sort plein de délices au prix des angoisses qu’aurait values le sac de la ville.
Tant toutesfois se portèrent bien Bourguignons encore cette seconde fois que François n’y eurent rien 37d’acquest et que las et travaillés se retirèrent arrière certes, quand Potton partant de la forêt, là où il s’estoit caché, vint joindre emprès Guillaume de Flavy et remettant en œuvre ses gens qui estoient frais, recommença le tiers assaut plus apre et plus cruel que n’avoit esté tout le jour.
Chastellain raconte que Xaintrailles s’était caché dans la forêt de Compiègne, ce qui doit signifier que Xaintrailles avait quitté l’armée française bien avant le premier moment de la journée et avait marché de Verberie à Compiègne caché par la forêt, en suivant des chemins détournés à l’est de la route directe, de façon à rejoindre la route de Crépy à Compiègne.
Et là atout eschelles, en telle multitude de gens qu’ils estoient, abandonnans leurs corps et vies à l’aventure, courageusement montèrent dedans ; dont les défendeurs non secourus de nulluy et las et travaillés d’avoir soutenu un si long et si dur 38effort, vaincus et recrans furent tués en grant quantité jusques au nombre de huit-vingts, et les autres des plus grans sauvés de mort et détenus prisonniers.
La bastille Saint-Ladre était prise. C’était un énorme résultat. On ignore le chiffre des pertes de ceux de la ville dans cette sanglante action de guerre ayant eu ses trois actes comme un drame complet. Les chroniques n’ont pas fait mention des gens de Compiègne qui ont succombé : il est probable que les pertes furent sensibles du côté de ceux de la ville ; toutefois le silence des chroniques sur les engins et sur le canon de la bastille Saint-Ladre, autrement que comme signe d’avertissement, font présumer que les coups lancés par les défenseurs de la bastille furent portés surtout à l’arme blanche.
Sy furent trouvés entre les morts beaucoup de gens de bien, dont ce fut grant perte : le seigneur de Linières chevalier, Archambault de Brimeu, Guillaume de Poix, 39Druet de Sains, Lyonnet de Touteville, et plusieurs autres nobles hommes dont la plainte fut grande après ; mais telles sont les aventures de la guerre et les attentes, qui au faible et au fort pendent au nez, ne savent quant, ne comment.
Cette réflexion de Chastellain semble un écho du mot fameux prononcé par Talbot après la bataille de Patay. Le jugement du combat est coutumier d’extrémités cruelles. Ceux de la ville avaient agi en hommes déterminés : il faut les féliciter que le sort des Bourguignons de la bastille ait été précisément celui qu’ils entendaient faire subir aux gens de Compiègne. En pareille occurrence les Compiégnois sauvaient leur vie et leur ville : ils contribuaient vaillamment à fonder l’unité nationale.
Sy pourroient demander aucuns pourquoy le comte de Ligny et les autres comtes anglois ne donnèrent secours à ces nobles chevaliers de la bastille à qui on 40fit tel effort, entendu que le soir devant, leur avoient promis confort et de les délivrer du péril, ou mesme mourir avec eux, car ne sembleroit pas vraisemblable que tels hauts seigneurs qu’ils estoient, voulussent mentir ny faillir leur mot, encore à tel cas à telles gens, que ce ne fut grandement à leur blâme.
L’histoire qui juge les choses de haut, sans parti pris de personnes, n’a pas de reproche à adresser au comte de Ligny. Ce n’est pas mentir ny faillir son mot que faire une promesse et se trouver dans l’impossibilité de la tenir. Chastellain, en ami dévoué du comte de Ligny, tient à absoudre sa mémoire des reproches qui tombèrent dru comme grêle sur le général vaincu après l’échec du siège de Compiègne.
Response se peut icy donner double comme je trouve : l’une sy est que eux estans en bataille devant leurs ennemis estoient si arrière de la bastille que nullement ne la pouvoient voir à l’œil et par la criée et 41rumeur qui estoient entre les escarmouchans estoient tellement estonnés que de coup de canon ne de clameur qui put partir des assaillis, ils n’en pouvoient rien ouïr ; l’autre que le comte de Ligny confessa bien d’avoir ouï le grant bruit et la noise des assaillis et imagina bien que dur pouvoient avoir affaire ; mais soigneux de la promesse qu’on leur avoit faite, mit tantôt le cas en termes pour en ouvrer par conseil et non pas de sa tête, car pensoit autretant de péril, et trop plus, en la bataille qui estoit là devant les ennemis comme il faisoit en la bastille…
Les circonstances relatées par la chronique de Chastellain sont curieuses ; elles révèlent la présence d’esprit du général de l’armée bourguignonne ouvrant par conseil et non pas de sa tête, de façon à profiter des divers avis dans une situation aussi propre à faire perdre la tête.
Ce que Chastellain rapporte du péril qui 42menaçait le comte de Ligny, s’il eut voulu secourir la bastille, est justifié. L’infanterie bourguignonne avait à exécuter une manœuvre aussi fatigante que dangereuse pour secourir la bastille Saint-Ladre. C’était une lieue à parcourir par cette infanterie surveillée et harcelée par la cavalerie française devant laquelle il fallait défiler ! La manœuvre était ardue : elle ne pouvait être entreprise sans conseil et sans préparation de tous les exécutants. L’argument invoqué par Chastellain de la résistance probable de la bastille Saint-Ladre mérite également d’être sérieusement pesé. Chastellain le développe en ces termes qui suivent immédiatement la citation précédente :
… dont il connoissoit ceux qui estoient dedans, estre chevaliers de cœur et gens de grant fait et valeur, et non par un merveilleux et haut effort emportables, lequel il ne cuidoit pas qu’ils 43le dussent avoir tel, ni si fort, ni si pesant, parce qu’il voyoit toute l’entière bataille de ses ennemis devant lui et mesme ne savoit pas que Potton avoit pourgetté cette emprise ; et, pour ce, visant au danger qui pouvoit eschoir sur eux et le troupeau de leur bataille par faire séparation aucune de l’un l’autre devant une puissance pleine de gens expérimentés, trouva en son conseil estre plus expédient de non soy bouger que d’envoyer nulle part secours car avoient assez à entendre à eux-mesmes nonobstant que l’espoir leur estoit ferme d’y recouvrer assez à temps ; en quoy ils furent déçus ; car jà estoient et morts et pris !
Il ressort de ce trait que le comte de Ligny ignorait l’entreprise de Potton et voyait au troisième moment de la journée toute l’entière bataille des Français devant lui. Il en résulte que les trois cents hommes de 44Potton n’avaient pas fait partie de la bataille des Français au premier moment de la journée ; par conséquent, Potton avait quitté Verberie le matin du 25 octobre par un chemin détourné, passant vers Champlin, ou obliquant de manière à rejoindre la route de Crépy à Compiègne à deux lieues environ de Compiègne. Ce trait de la chronique de Chastellain : ne savoit pas que Potton avoit projeté cette entreprise, paraît des plus décisifs pour restituer les opérations de l’armée française dans cette mémorable journée.
Et sy est vray que dès le commencement que le comte de Ligny se perçut de l’affaire que avoient ses amis de la bastille, luy qui les aimoit cordialement et estoit loyal et ferme en ses promesses, tout aussitot du premier mouvement, tout esfurié se voulut partir de la bataille atout ses gens ; mais les autres comtes anglois qui là estoient, considérans 45le danger qui en pouvoit sortir sur eux tous, le détinrent par remontrance du meschief qui y pendoit, et là après arguèrent et débattirent les points allégués et par lesquels il demeura, cuydant mieux faire que autrement.
Si ce dernier trait de Chastellain est conforme à la vérité et n’est pas embelli par l’ami fidèle du comte de Ligny, force est de convenir que les comtes anglais avaient deux fois raison : pour sauver la bastille, on aurait risqué de compromettre sans remède la pesante et forte infanterie bourguignonne en la mettant aux prises avec la cavalerie française, dans une longue évolution vers Saint-Ladre. La position de l’armée française intercalée entre les Bourguignons et Compiègne rendait pareille manœuvre extrêmement périlleuse pour une infanterie déjà fatiguée.
Par la manière doncques que avez ouï fut prise la bastille ; et n’en savoient 46rien ceux de la bataille, qui tout au long du jour s’estoient tenus devant les François et les avoient fait semondre par un roy d’armes de combattre, à quoy n’avoient voulu donner response. Sy en mouroient d’ennuy et de despit Bourguignons et Anglois qui ne cherchoient que la rencontre et le chappelis ; et les autres n’y voulurent entendre.
La position des Bourguignons au troisième moment de la journée ne leur permettait guère de voir ce qui se passait à la bastille Saint-Ladre ; cela résulte de ce trait de la chronique quant à la semonce du roy d’armes aux Français, c’était une formalité du même genre que sont encore aujourd’hui certaines procédures sans conséquence. En ne voulant donner response, les Français usaient de leur droit : c’était la meilleure des répliques, la plus sage, la moins compromettante. Chastellain est forcé d’en convenir :
Non pas que je dise que ce fut par faute 47de cœur, mais par constance de sens m’appenserois mieux, qui ne vouloient point mettre en danger de fortune aveugle ce que poyoient estre clairement en leurs mains par bonne conduite ; et avoient aussi tant vu de meschiefs en France et tant de diverses aventures tournées sur eux par livrer bataille à leurs ennemis à pied, que par souvenance d’icelles peut estre, ils difficultoient grandement l’entreprendre. Et les répute à plus sage et plus honoré de non avoir combattu leurs ennemis à leur requeste que de soy y estre embatu sous l’attente de fortune.
Rarement chronique écrite par un ennemi a rendu plus simplement hommage au sens dont firent preuve les capitaines français dans aussi difficile conjoncture, où le caractère national fou de heurt et de choc sut se plier à la nécessité de manœuvrer et de marchander, afin de sauver la clef de l’Île-de-France, afin 48d’arracher à l’agonie les braves gens de Compiègne.
Il y a des pages de Chastellain à conserver pieusement pour l’honneur de la France et pour la gouverne de ses soldats : celles que nous citons en ce moment méritent plein éloge : c’est par la sereine impartialité de son jugement que le chroniqueur bourguignon l’emporte sur ses contemporains.
Or commençoit jour à faillir et conseilloit la nuit retraite à chacun ; par quoy François, ayant la ville au dos, sainement se pouvoient retirer quant vouloient ; et, de fait, se retirèrent dedans très-tous ; et menans avec eux leurs prisonniers, les deux frères de Brimeu, le seigneur de Créquy, messire Waleran de Bonneval, Ernoult de Créquy, Colart de Béthencourt, Regnault de Sains, Thierry de Masinghen, L’Aigle de Rochefay, le bastard de Renty et plusieurs autres, s’allèrent loger et ayser au mieux que 49possible leur estoit pour l’heure d’alors, des mesmes biens que apportés y avoient ; car si n’eussent été iceux, leur recueillotte eut esté povre durement et de petite joye en fait de manger.
L’armée française satisfaite du résultat de la journée se retira tranquillement et sans hâte à Compiègne. L’idée ne lui vint pas de disputer à l’armée bourguignonne le chemin de Royallieu par où étaient obligés de passer les Bourguignons pour regagner leurs cantonnements du matin, chemin occupé toute l’après-midi par les Français. En quoi l’armée française fit sagement.
Interdire à l’armée bourguignonne d’aller coucher à Royallieu était fort pénible. D’ailleurs, comme le prouva l’événement, le profit fut énorme pour les Français en rentrant à Compiègne se reposer tranquillement des fatigues de cette journée.
Sy fut faite une merveilleuse grant joye en la ville quant on 50se vit délivré d’une si longue et dure détresse, en quoy on avoit esté détenu et clos jusques au désespoir ; et firent François celle nuit joye et grant chière l’un avec l’autre ; et louoient Dieu grandement de leur exploit ; car ne cuidoient point le matin que le vespre leur devoit rendre si bon, ne si fructueux.
La reconnaissance à Dieu fut un des traits caractéristiques de l’attitude des capitaines français après cette journée décisive. Le vœu à Notre-Dame de la Pierre était exaucé ! Il faut savoir gré au chroniqueur bourguignon d’avoir noté ce détail. Le propre des sages est de rapporter à la Providence bien plus qu’à leur mérite personnel l’événement qui sauve la patrie en péril. En agissant ainsi, les capitaines français donnaient un bel exemple de modestie et de piété. D’ailleurs tout n’était pas achevé. Il fallait demander à Dieu d’assister les armes françaises dans la journée du vingt-six octobre 51qui s’annonçait comme pouvant contenir un combat suprême.
Et pourtant ayant le commencement tel et si grant, leur sembloit bien que le remanant, à l’ayde de Dieu, seroit mené à chief à leur honneur. Sy se conseillèrent ensemble celuy soir pour estre le matin plus avisés ; et le devoient bien faire, car avoient les ennemis enflambés d’ire et de dépit devant eux, qui n’avoient guères esté appris à recevoir tels heurts, auxquels si se veulent adonner à les combattre, comme il sera conclu de les requérir au matin, ils ne sont pas encore à chief de leur conquête, ne à fin de leur travail, car dur et estroit y fera passer.
Le conseil tenu par les capitaines français dès le soir du 25 octobre pour estre le matin plus avisés est un témoignage positif de l’excellente méthode avec laquelle étaient conduites les opérations. La haute idée que les Français se formaient de leurs ennemis plaide 52en faveur de la clairvoyance des capitaines : l’armée anglo-bourguignonne était en effet fort redoutable : une bataille ouverte était chose d’issue absolument incertaine, quelle que fût la vaillance et la prévoyance des Français.
L’incertain dans cette journée du 26 octobre, ce pouvait être la défaite et la défaite ce pouvait être l’irréparable ! En mettant avec eux toutes les chances que la prudence et la réflexion pouvaient y ajouter, les capitaines français d’alors ont mérité la reconnaissance de la France et des éloges mérités rarement par les généraux français de la guerre de Cent Ans.
François donc ainsi retraits dedans Compiègne, Bourguignons et Anglois n’y voyans autre remède aussi que de eux retrayre, demeurèrent à grant malaise de leur telle aventure que avoient reçue, et souverainement que du tout du long d’un jour ils n’avoient jamais pu mouvoir leurs 53ennemis à venir à bataille ! Sy leur en crevoit le cœur d’ennuy et de deuil : car leur estoit avis que, s’ils eussent pu parvenir jusques à là, les choses ne fussent pas demeurées au point où elles estoient ; mais maintenant leur convenoit faire de mal jour feste, et d’un contraire accident advenu le bon et profit, le mieux que pouvoient, combien que bien dur leur estoit et bien amer.
Dans le camp bourguignon, le chagrin était vif : la première manche était perdue : il s’agissait d’engager une seconde partie et, qui sait : peut-être aussi de disputer la belle. La première manche avait été perdue, grâce à une manœuvre dont les chevaliers français n’avaient pas été jugés capables, tant elle contrastait avec leur fougue ordinaire et avec leur bouillant mépris des archers anglais et picards. Mais cette manœuvre ingénieuse n’avait pas compromis la solidité de la formidable infanterie anglo-bourguignonne. Tant que cette solidité était 54entière, le comte de Ligny pouvait tout espérer d’une bataille rangée. On voit que les capitaines des deux camps raisonnaient de même : il y a présomption qu’ils appréciaient exactement la situation. Mais si les capitaines raisonnaient ainsi, les soldats sentaient différemment ; comme le prouva l’événement dans la nuit du vingt-cinq au vingt-six octobre.
Ce qui établit la prudence des capitaines de l’ost bourguignon au même degré que celle des capitaines français, c’est qu’ils prirent conseil pour le lendemain sans désemparer, sur le champ de bataille, avant de se préoccuper de reprendre leurs cantonnements. Ils s’efforçaient de ne rien omettre de ce qui pouvait aider à reconquérir l’avantage.
Or se mirent ensemble les comtes et tous les seigneurs de l’ost, premier que de retraire au logis, pour aviser sur ce qui seroit à faire au matin ; car 55celle nuit convenoit-il souffrir : et n’estoit pas honorable, ce leur sembloit, ne besoing aussi de s’en tenir à tant. Pourtant si fortune leur avoit envoyé cestuy dur commencement, ains pouvoit-il avoir du recouvrer assez, qui le voudroit diligenter et poursuivre ce dirent les aucuns ; et pourtant faisoit il bien besoin qu’on avisât sagement à tout et que l’on entendît non pas tant seulement à propre honneur, mais à l’honneur et aux grans frais du prince, qui par tel si long temps et à si grant coût avoit labouré en cecy et s’en estoit mis en leurs mains du tout et en tout ; lequel quant il entendroit cette aventure et ces nouvelles, lui seroient mortellement amères au cœur, et à bonne cause.
La situation du siège de Compiègne était en effet absolument compromise. La prise de la bastille Saint-Ladre et surtout le déchet des quatre cents Bourguignons qui l’avaient occupée modifiaient au grand désavantage de 56l’assiégeant la balance des forces au matin du vingt-cinq octobre.
Le travail des cinq mois précédents, la solde de l’armée bourguignonne pendant cet énorme laps de temps, le matériel de guerre amené par le duc de Bourgogne, tout était perdu, si le siège était levé ! Or la journée du vingt-six octobre était la suprême occasion de recouvrer l’avantage perdu ; autrement les communications étant rétablies entre Compiègne et les places voisines, la cavalerie française rendrait le siège impraticable ; elle aurait beau jeu à assiéger à son tour le camp bourguignon de Royallieu et à en venir à bout. D’ailleurs la journée du 26 octobre paraissait être le dernier délai pour gagner la seconde manche ; cette seconde partie était extrêmement difficile à jouer. À ce point de vue, le plan adopté par les capitaines anglais et bourguignons était excellent par les minutieuses précautions 57de guet spécifiées pendant la nuit qui allait précéder cette grosse partie.
Lors furent diverses paroles levées et remuées maintes opinions qui toutes terminèrent en bon accord : c’estoit que cette nuit là chacun se retireroit en son logis et coucheroit tout armé, et afin que nul ne se pût embler par nuit, par manière de s’en vouloir aller, que l’on mit très bon et fort guet sur les ponts et ailleurs, servant aussi bien contre les ennemis que pour leurs gens propres.
Les derniers mots de la chronique aussi bien contre les ennemis que pour leurs gens propres laissent deviner l’impression produite sur les gens de l’ost bourguignon par les marches et contremarches pénibles exécutées le 25 octobre, sans manger ni boire pendant douze longues heures !
Le résultat de ces manœuvres avait été une énorme fatigue pour le soldat : aussi importait-il que le mécontentement de la troupe 58ne pût se traduire par un refus de recommencer le lendemain ou par une désertion ! Le projet de présenter la bataille devant les portes de Compiègne était d’ailleurs le seul qui permit d’espérer la reprise des opérations du siège, si les Français se laissaient aller à l’impatience assez admissible de ne pas retarder l’action souhaitée par les Bourguignons.
Et le matin tous ensemble viendroient présenter la bataille devant les portes de la ville à leurs ennemis ; lesquels pour cause que un grant monde estoient là dedans et les vivres bien petits, pensoient que ne se pouvoient tenir reclus et que par force ils seroient contraints de vider dehors.
On ignore quelle était l’importance exacte du convoi introduit le vingt-cinq octobre dans Compiègne : cette supposition des capitaines bourguignons, qu’elle ait été juste ou erronée, est une présomption en faveur de la médiocrité de ce convoi. À défaut d’autre repère, 59on est en droit de considérer le convoi comme formé tout au plus d’une cinquantaine de chariots plutôt que d’un train plus considérable. Ainsi se trouve confirmé l’argument tiré de la non-mention de ce petit convoi dans la manœuvre de l’armée française sur le flanc gauche de l’armée bourguignonne. Un convoi d’une cinquantaine de chariots pouvait passer inaperçu ou à peu près : un convoi de quatre cents voitures aurait constitué un gros impedimentum, rien que par son développement d’un quart de lieue !
Chastellain estime fort sage le dessein des capitaines bourguignons pour le matin du vingt-six octobre : c’était en effet la dernière espérance de tenter le sort des armes en bataille rangée.
Sy en estoit la conclusion bonne et l’imagination assez apparante, si l’exécution en eut été bien entretenue, mais nenny, car les œuvres du matin en aucuns n’estoient pas du mesme 60de la conclusion du soir, comme se dira cy après : et pourtant Bourguignons entamés maintenant et cuidant recouvrer, en la fiance de leur prise conclusion, se trouvèrent plus confus que devant, par faute mesme de leurs propres gens.
Un capitaine ne peut être responsable de l’exécution d’ordres parfaitement justes et faciles à réaliser. C’est à ses lieutenants coupables de négligence ou médiocrement au fait des nécessités du service que doit être imputée cette inexécution. Dans l’espèce, Chastellain accuse le comte de Hontinton de ne pas avoir conformé les instructions adressées à ses chevaliers avec les dispositions arrêtées en conseil par le comte de Ligny. Quelle que soit l’autorité de Chastellain, l’accusation est trop grave pour être admise sans réserves.
Sur cette conclusion toutesfois qui dessus est déclarée prirent les comtes congé l’un de l’autre et 61promettans à bien faire la besogne chacun en son endroit, se retrayrent chacun en son lieu, les comtes anglais à Venette et celuy de Ligny à Royallieu, là où il fit establir son guet tel qu’il y appartenoit et comme il se fioit que le comte de Hontinton devoit ordonner le sien sur le pont, afin que nuls de leurs gens par nuit ne s’emblâssent pour l’effroy du jour passé ; car craignoit moult fort le dit de Ligny qu’ainsi n’en advenist et que par icel inconvénient leur blâme et meschief ne crûssent au double.
Chastellain fixe avec une netteté singulière le sens des dispositions concertées par le comte de Ligny : d’après sa chronique, si les œuvres du matin différèrent de la conclusion du soir, c’est à la négligence du comte de Hontinton relativement au pont de Venette que la chose aurait tenu !
Il convient d’enregistrer le dire de Chastellain, 62sans discuter en ce moment la question de fait.
Et pour tant avoit-il requis audit de Hontinton et qu’il se acquittât bien et qu’il en prit bon soin ; lequel lui promit de le faire ; mais de l’exécuter, je ne parle encore jusques en son lieu. Or qui dolent estoit et courroucé ? C’estoit ce bon chevalier, le comte de Ligny qui fondoit en angoisse de son aventure du jour et ne resongnoit rien tant en ce cas que le déplaisir de son maître le duc qui le porteroit à bien dur. Sy s’avisa hâtivement pour lui donner à connaître ains plus tot que tard et d’envoyer devers lui afin de pouvoir prendre conseil et avis sur le remanant ; car c’estoit celuy en qui et sur qui seul toute l’attente gisoit de cette réparation et de la recouvrance de tous eux.
Chastellain écrit avec la connaissance minutieuse des détails de chancellerie qui se produisirent sans doute assez avant 63dans la nuit du 25 au 26 octobre : le retour du comte de Ligny à Royallieu ne se réalisa guère avant 8 heures du soir, le 25 octobre.
C’est à partir de cette heure que se produisit un incident capital, tandis que la fatigue pesait sur les membres des divers capitaines ayant pris part à pied à cette terrible journée. Chastellain entre d’abord dans quelques détails sur la besogne de chancellerie née le soir du 25 octobre par le comte de Ligny :
Et de fait ordonna ses lettres et les transmit à un sien serviteur, là où il estoit encore, en Brabant, en ses nouveaux apprêts comme duc fraîchement reçu au pays. Dont comme il les reçut, vous ouïrez ci après parler ; mais encore présentement il convient continuer la matière de cette nuit et du prochain matin ensuivant, comment les besognes s’y portoient.
64C’est peu d’instants après le moment où le serviteur du comte de Ligny partit à cheval de Royallieu, aux environs de minuit, que dut surgir parmi les archers revenus à leurs cantonnements de la nuit précédente l’incident qui décida de la campagne. Ces gens étaient harassés ; ils avaient trouvé médiocre subsistance en revenant à la nuit tombée dans leurs logis ; ils apprirent alors les sanglantes particularités du massacre des occupants de la bastille Saint-Ladre ; ils se prirent à réfléchir à ce que leur réserverait le lendemain :
Vray est que la prise de la bastille où tant de gens de bien avoient esté tués, avoit donné un tel effroy en dedans le courage de ces gens Bourguignons et Anglois, que rien n’estoit qui les pût assurer après, ne qui leur pût donner espoir de pouvoir résister à l’encontre de leurs ennemis pour l’heure d’alors, jà 65soit ce que le plus couvertement que pouvoient ils celoient leur peur.
Il n’y a guère de moyen de réagir contre une opinion pessimiste qui devient générale parmi les soldats d’une armée. Quand une journée d’échecs a démoralisé la troupe, c’est une tâche des plus malaisées que de lui rendre la confiance. Ce qui aggravait le cas, c’est que les Anglais, en rentrant à Venette, avaient trouvé Aubelet de Folleville qui les avait mis au courant du massacre intégral des quarante-six archers du capitaine Canart ; c’est que les Bourguignons, en rentrant à Royallieu, avaient appris le carnage des défenseurs de la bastille Saint-Ladre. L’imagination aidant, chacun se voyait traité de même le lendemain.
Mais ce qu’ils n’osoient découvrir par signe, ils le monstroient par fait, et le plus coyement que pouvoient aucuns, ils se délogoient à l’emblée et s’en alloient file à file toute celle nuit chacun là 66où il cuidoit son mieux. Entre lesquels y en avoit aucuns qui passèrent le pont, lequel devoit estre gardé encontre telles gens ; mais, par la faute qui en estoit faite, ne trouvèrent point résistance et s’en allèrent sans congé.
De la chronique même de Chastellain il résulte que les déserteurs ne passèrent pas tous le pont : il serait permis, en prenant à la lettre la chronique, de présumer que le nombre de ceux qui passèrent le pont ne formait pas la majorité : la proposition entre lesquels y en avoit aucuns qui passèrent le pont est trop vague pour interdire à cette supposition d’être fondée.
Dans ces conditions, la négligence du comte de Hontinton fut simplement une facilité à la désertion, ce n’en fut ni la cause ni l’occasion. Il n’y a aucune raison pour un historien impartial à favoriser le comte de Hontinton aux dépens de la vérité. Le souci 67de l’exactitude suggère naturellement la réflexion précédente. Pour Chastellain, le désir de faire retomber une grosse part de responsabilité sur les Anglais dans le désastre commun pouvait influer sur sa relation. Sa chronique s’appuyait d’ailleurs sur les rapports adressés par le comte de Ligny au duc de Bourgogne sur l’événement. Au lecteur de prononcer.
Pareillement et beaucoup des gens de Hontinton s’emblèrent aussi en celle nuit et s’en retournèrent vers leurs marches en leurs garnisons. Par lesquels d’un coté et d’autre, l’ost se commençoit fort à diminuer et les compagnies à affoiblir beaucoup et tellement que, qui eut voulu entretenir la conclusion du vespre, on se fut trouvé au matin mal prêt pour fournir.
Les gens du comte de Hontinton n’eurent pas besoin de passer le pont de Venette, puisqu’ils l’avaient franchi avant leur désertion ! Il y eut là par conséquent une désertion générale, du genre 68de celles qui ont été enregistrées dans les édits du roi d’Angleterre De proclamationibus contra capitaneos et soldarios tergiversantes incantationibus Puellæ terrificatos [ Des proclamations contre les capitaines et soldats qui cherchaient à se dérober, terrifiés par les incantations de la Pucelle]. La terreur panique qui avait glacé les capitaines et les soldats anglais après l’assaut des bastilles d’Orléans dispersait l’armée du siège de Compiègne.
Il ne manque pas d’analogies entre la délivrance de Compiègne, l’entrée du convoi de vivres sans coup férir, l’assaut des bastilles bourguignonnes et les divers événements qui avaient accompagné dix-huit mois plus tôt la délivrance d’Orléans par Jeanne Darc. Il semble que de sa prison de Beaurevoir la Pucelle obtenait encore un miracle pour mettre en déroute les Anglais !
Sy en vinrent les nouvelles au comte de Ligny, lequel grevé de mélancolie en son premier mal, se crucifia maintenant en déplaisir et en double passion, car n’estudioit en rien et 69n’avoit autre espoir que le matin, sitôt que le jour seroit beau, à l’ayde de Dieu et de ses gens, il pourroit recouvrer double honneur et rétablir tout en son premier point, ou au moins vaillamment soi présenter à la mort, premier que champ rendre sans coup férir. Mais quant se vit abandonné maintenant de ses gens et délaissé de ceux en qui se fioit, tantôt entendit bien ce que fortune lui avoit préparé d’ennui pour commencement certes et que elle le bouteroit outre jusques à fin d’entière douleur, et que mais ne falloit avoir espoir en faire rien de bien, puisque ceux qui soloient donner peur à autrui, de leur propre effroy maintenant se décourageoient eux-mêmes. Sy en maudit le troupeau et quasi toute la nation par rage de deuil qu’il en avoit.
Les pensers du comte de Ligny étaient fort justes : le général bourguignon ne pouvait manquer de maudire les circonstances et les gens ! Savoir son armée en déroute avant 70qu’elle eût combattu est le mécompte le plus cruel que puisse subir un général !
À ce moment la chronique de Chastellain raconte un épisode de la journée du vingt-cinq octobre qui lui avait échappé au courant de la narration :
Afin que je recouvre à mon oubliance et que je ne sois trouvé taiseur de l’un et non de l’autre, espécialement de ce qui sert à entrée de matière, vray est que le mercredi propre que les François prirent la bastille devant la Porte, après qu’ils estoient entrés en la ville, encore de bon jour, aucuns d’eux allèrent hâtivement faire un pont sur bateaux, par lequel en la chaulde de l’autre bastille prise, qui donnoit frayeur à leurs ennemis, ils passèrent du coté deçà et vinrent assaillir une petite bastille, environ de quarante combattans que tenoient Génevois et aucuns Portugalois, dessous un capitaine nommé Canart, un routier Boulognois…
La double circonstance du pont de bateaux 71achevé après la prise de la bastille Saint-Ladre et de l’assaut victorieux livré à la bastille du capitaine Canart permet de fixer avant trois heures le retour de ceux de la ville après la prise de la bastille Saint-Ladre. On est conduit alors à assigner entre midi et deux heures le moment de l’assaut qui avait amené la prise de cet ouvrage et à fixer avant midi les deux précédents assauts livrés par les gens de Compiègne à la bastille.
Les divers instants de la journée avaient été bien remplis, si l’on réfléchit que c’était une journée d’octobre, dans la semaine précédant la Toussaint, et que l’assaut de la bastille du capitaine Canart eut lieu encore de bon jour, c’est-à-dire avant cinq heures du soir ! Cet épisode dut être assez bref, à en juger par les détails fournis par les chroniques ; cependant, si court qu’il ait été, il ne put durer guère moins d’une heure. Chastellain indique ainsi la conclusion de l’assaut de la petite 72bastille :
laquelle par armes ils prirent, et mirent tout à mort, excepté ledit capitaine à qui on sauva la vie ; et fut fait prisonnier.
Ce qui tend également à prouver que le jour était encore bon, au moment de la prise de la bastille du capitaine Canart, c’est la détermination prise par la garnison de la bastille voisine, après la conclusion de cet assaut, détermination assez difficile à admettre si le jour eût été tombé à ce moment ; car un assaut de nuit à pareil ouvrage était bien moins à redouter des défenseurs qu’un assaut de jour. Chastellain eut vraisemblablement signalé la circonstance, si Aubelet de Folleville avait évacué l’ouvrage qu’il occupait à la tombée de la nuit.
Laquelle chose venue à la connaissance d’Aubelet de Folleville qui en tenoit une telle aussi en un autre endroit, et considérant que François mettoient tout à mort ce qui se revengeoit, et que fortune estoit pour eux à tout lez maintenant, sans attendre assaut, 73ne effort de nulluy, à coup bouta le feu en sa bastille et emportant avec lui ce qui estoit portable, s’alla rendre au logis des Anglois, là où il demoura celle nuit, non pas que je l’accuse de couardise pour tant, mais le fit, ce pense-je bien, par sens et pour plus grant bien, pour sauver la vie de lui et de ses compagnons dont il avoit vu bel exemple et comme François labouroient en cet endroit sur ces petites bastilles.
Il est clair que le sort de pareils petits ouvrages était des plus compromis. Il a été admis tout à l’heure que la bastille du capitaine Canart avait pu exiger un assaut d’une heure. L’assaut de la bastille d’Aubelet de Folleville n’eut sans doute pas duré davantage. Il était fort sage à un capitaine de brûler sa bastille et d’en sortir au moment où cela était encore possible, sans attendre le traitement subi par les gens de la bastille d’à côté.
En même temps que l’assaut était livré à 74la bastille du capitaine Canart au moyen du pont de bateaux improvisé, ceux de la ville avaient passé le droit pont de la ville, ce qui, malgré la réticence de la chronique, tendrait à faire présumer que le Boulevart du Pont, si chèrement acquis par le duc de Bourgogne, venait d’être évacué sans coup férir par ceux qui l’occupaient !
À l’autre lez, sur le droit pont de la ville, tout en une mesme heure, ils assailloient la grant bastille du pont, là ou messire Baudo estoit dedans ; mais tant la trouvèrent forte et bien garnie de vaillans gens et d’engins que pour néant s’y essayoient et que reboutés et confus il leur convenoit rentrer en la ville sans plus d’exploit faire ce jour ; et aussy la nuit vint sur mains, par quoi l’heure ne le donnoit point.
Cette attaque de la grand-bastille du Pont resta sans succès ; ce qui tenait sans doute à l’importance des fortifications et des engins qui défendaient l’ouvrage, autant 75qu’à la vaillance de son capitaine. Baudo de Noyelle sauva l’honneur de l’armée bourguignonne dans cette soirée mémorable, ainsi qu’il avait su tout sauver dans la terrible attaque de Margny menée par Jeanne Darc pendant la soirée du 23 mai ! La nuit tombait sur les combattants. Le répit allait durer jusqu’au lever du soleil. La journée avait été bien remplie.
Or passèrent celle nuit François à joie, peut-on penser ; et Bourguignons à dur ennui et douleur. Mais comment que leur fortune estoit de diverse qualité, la nuit toutesfois passa également en une mesure pour tous les deux et se rendit le jour en un point qui éclairait les deux parties en un avantage lequel quant le comte de Ligny l’aperçut, tantôt se disposa à ce qui lui sembloit convenable à faire ; car au regard de présenter la bataille maintenant quant ses gens et l’autruy se en estoient allés, ne sembloit point utilité. Et pourtant, 76advisant d’autre manière de faire, la plus honnête que on pourroit, en montrant barbe et visage non ébahi, délibéra à remparer arrière les bastilles qui avoient été prises le jour devant et de les garnir tellement de gens et d’engins que luy-mesme avec eux boutés dedans, attendroit là la venue du duc son maître, lequel il avoit mandé à toute hâte de venir.
Ce dessein du comte de Ligny parait aussi déraisonnable qu’était sage son plan de la veille, consistant à se ranger en bataille devant les Portes de Compiègne. En se remparant en arrière des bastilles forcées la veille par les Français, tant la bastille Saint-Ladre que les deux bastilles de la rive droite de l’Oise, le comte de Ligny risquait de se faire assiéger par les Français sur deux théâtres séparés par l’Oise, où tout l’avantage serait aux Français ayant le moyen 77de venir à bout successivement des détachements bourguignons incapables de se porter secours. Si le comte de Ligny eut réalisé ce projet, l’armée française avait les plus grandes chances de détruire l’ost bourguignon en quelques heures.
Et de fait avec l’intention qu’il avoit telle, tantôt avec le commencement du jour, il s’essaya à le mettre à effet et à faire ouvrer et ordonner de ses gens tels et tels, pour y estre dedans.
Le commencement d’exécution de ce plan allait morceler l’armée bourguignonne, alors concentrée à Royallieu, en deux gros détachements placés à trois quarts de lieue l’un de l’autre. Pour l’armée anglaise alors concentrée à Venette, la distance entre les deux détachements principaux eut été encore plus forte ; et cela au moment où les désertions de la nuit avaient augmenté notablement la perte de quatre cent quarante bourguignons 78subie les armes à la main dans la journée de la veille ! C’était préparer un désastre !
Sy porta ainsi l’aventure que en entendant à ces besognes qui moult lui touchoient à cœur lui vinrent nouvelles que les deux comtes anglois s’en vouloient aller, disans que leur payement estoit failly, passé avoit huit jours, et que sans argent ne demouroient plus.
Le prétexte invoqué par les comtes anglais n’impliquait aucune solution. Le comte de Ligny n’avait pas le matin du vingt-six octobre plus d’écus que la veille ! il n’avait aucun moyen d’en procurer aux comtes anglais.
Après les événements fâcheux du jour précédent, après les désertions de la nuit, la prétention des comtes anglais de ne pas demeurer davantage au siège de Compiègne bouleversait le plan du chef de l’armée bourguignonne.
Par quoy celuy de Ligny soy voyant multiplier en adversités l’une 79après l’autre et dolent le plus que fut oncques, tout en hâte monta à cheval et s’en alla devers les comtes anglois, lesquels il trouva assez disposés à partir, tout ainsi qu’on lui avoit rapporté. Sy leur requit de encore demeurer quelque peu d’espace tant que on put estre revenu au moins de devers son maitre le duc, là où il avoit jà envoyé. Mais sa prière faisoit en vain, car jamais ne les put traire à cet accord ; car vouloient partir et le conclurent ainsi.
Le prétexte de la solde arriérée fut-il mis en avant par le comte de Hontinton après discussion par ce dernier du dessein prêté par Chastellain au comte de Ligny ? La relation de Chastellain ne le mentionne pas.
Cependant il serait extraordinaire que le comte de Hontinton n’ait pas opposé les objections les plus fortes à la prétention du capitaine bourguignon d’attendre derrière 80les bastilles remparées la décision du duc de Bourgogne. Si le prétexte de la solde en retard fut invoqué comme suprême argument contre le comte de Ligny refusant d’accepter les objections du comte de Hontinton, ce dernier avait certes raison de procéder ainsi.
Quant ce comte de Ligny vit ce et que par prière ne par nulle remontrance touchant honneur il ne pouvoit détenir ces gens, certes, s’il ne crevoit en cœur, il n’en pouvoit plus. Mais voyant que à par luy il ne pouvoit faire un monde seul et que danser lui convenoit pour celle heure à la note des autres, tira à part messire Hue de Lannoy, un bon chevalier qui beaucoup avoit vu, le seigneur de Saveuse, messire David de Poix, messire Jehan de Fosseux, messire Ferry de Mailly et plusieurs autres nobles hommes de son hostel et de sa compagnie et à ceux-là soy complaignant du sien malheur et de eux très-tous avec 81lui, leur demanda leur avis et conseil en cette présente leur mésaventure, pour savoir quelle chose on pourroit ou sauroit faire, quant ces gens-icy Anglois vouloient partir et abandonner tout, car le partement de lui en sa personne ne lui gréoit nullement, ains lui estoit aussi dur et aussi amer que la mort, et pour tant de tout son honneur et le leur propre il s’en mit en leurs mains et s’en attendoit à eux.
La réponse des chevaliers ne pouvait être douteuse. Ce qui eut été témérité dangereuse avec le concours des Anglais, devenait folie manifeste sans ce concours.
La relation de Chastellain fait retomber sur le comte de Hontinton l’odieux de la décision à laquelle furent acculés les capitaines bourguignons. L’indiciaire apercevait-il le danger très grave du plan du comte de Ligny de se remparer derrière les bastilles, même avec le concours des Anglais ? Il est 82permis de penser que non. Néanmoins ce danger était réel.
Quant ces bons seigneurs qui sages chevaliers estoient, avoient oüi le cas de leur maître le comte, ce que eux-mêmes voyoient à l’œil comment il en estoit et le meschief qu’il y avoit, et n’en estoient rien moins en amère douleur que lui, car à eux il touchoit aussi bien que à autrui, lui respondirent que en lui n’estoit pas de transmuer les vouloirs des gens et que chacun pouvoit faire de son honneur ce qu’il lui plaisoit…
Il semble que ce discours soit un plaidoyer présenté au duc de Bourgogne par un ami du comte de Ligny, sinon par le comte lui-même, afin de le disposer en faveur de ce grand personnage qui était fidèle serviteur du duc beaucoup plus qu’homme de guerre habile. La relation de Chastellain aurait fait de larges emprunts au mémoire justificatif du comte : nous n’en serions pas surpris.
… mais puisque les comtes Anglois estoient 83de volonté de partir, qui avoient la plus grant compagnie de l’ost pour celle heure alors à eux et que lui n’estoit puissant assez de lui-même pour là attendre le secours du duc leur maître qui ne pourroit venir qu’il n’y eut bien huit jours ou plus, il leur sembloit que de demeurer sur le lieu lui estoit fort dangereux et plus apparent de grant mal que de nulle utilité.
Un point paraît intéressant à noter, c’est l’assertion qu’à ce moment l’effectif des Anglais de Venette l’aurait emporté sur celui des Bourguignons : un autre trait instructif, c’est qu’il aurait fallu attendre huit jours l’arrivée du duc de Bourgogne derrière les bastilles remparées. Ce dernier trait justifie amplement le refus du comte de Hontinton d’accéder à pareil plan. En huit jours, Bourguignons et Anglais auraient eu loisir d’être détruits !
Par quoi, puisque les autres partir vouloient et que prière ne promesse ne les en pouvoit destourner, il sembloit plus 84convenable, comme envis que on le fit, toutesfois de partir avec eux que de faire séparation, car autrement sembleroit qu’il y eut maltalent et division, de quoi après indignation se pourroit engendrer entre amis qui tous les jours avoient à faire l’un de l’autre.
Cela était sagement raisonné. Les justes susceptibilités du comte de Ligny étaient satisfaites. Le duc de Bourgogne saurait que son serviteur avait tout épuisé pour essayer de maintenir ce siège qui lui tenait si fort à cœur.
Sy escouta le comte leur response et imagina bien que vray disoient, mais bien dur lui estoit que à celle vérité lui convenoit obéir ne qu’il lui falloit ployer son courage là où sa nature restivoit à l’encontre. Croyant toutesfois conseil, se délibéra à faire leur avis et de partir avec les comtes anglois. Et de fait partirent ainsi ce jeudy matin et prirent leur chemin droit à Noyon.
C’en était fait ! le siège était levé ! Les Bourguignons 85de Royallieu franchirent le pont de Venette et gagnèrent la rive droite de l’Oise pour reprendre la route de Picardie. Ce mouvement dut s’opérer peu d’instants avant midi, si l’on tient compte du déplacement qu’avait exécuté auparavant le comte de Ligny se rendant de sa personne à Venette, et si l’on calcule le temps de son retour à Royallieu, car c’est à Royallieu qu’il dut convoquer en conseil ses lieutenants ; enfin si l’on fait état des multiples préparatifs qu’impliquait l’abandon définitif des cantonnements de Royallieu.
L’évacuation de la grand-bastille devers le Boulevart du Pont fut opérée seulement dans la soirée du même jour. La chronique de Chastellain raconte ainsi cet épisode :
Mais avant qu’ils partissent, mandèrent à messire Baudo qu’il boutât le feu dedans sa bastille et qu’il s’en venist. Lequel comme vaillant chevalier, ne le fit pourtant 86si tôt, mais se souffrit battre tout celui jour de tous les gros engins de la ville qui furent dressés devant lui et par lesquels on lui livra un très gros et mortel assaut et duquel ne se desmeut toutesfois, car estoit fier et vaillant chevalier outre mesure et non moins ceux qui estoient avec lui grant nombre ; et sy estoit leur lieu fort à merveilles et bien pourvu de tout ; par quoy n’avoient garde, ce leur sembloit, pour l’assaut d’un jour.
C’est autour de la grand-bastille devers le Boulevart du Pont que furent échangés les derniers coups de canon et les dernières plommées du siège de Compiègne, dans l’après-midi du vingt-six octobre. Le soir du même jour, il n’y avait plus un Bourguignon, ni un Anglais en vue de Compiègne. Le siège était abandonné.
Il restait des traces profondes du siège sur les murailles, sur les maisons, sur 87le pont de la ville. Il restait enfin le souvenir de la vaillante Pucelle, prise par un archer du comte de Ligny, à deux pas du Boulevart du Pont. Voilà comment Chastellain achève le récit de la retraite de Baudo de Noyelle :
Mais celuy passé, quand ce vint sur les vespre assez tard, firent comme on leur avoit mandé et boutèrent le feu dedans ; et laissant beaucoup de gros engins à l’abandon, se sauvèrent le plus tôt qu’ils pûrent et se retrayrent au Pont-l’Évesque, celle nuit là, où ils trouvérent les comtes anglois, ensemble celui de Ligny et les autres seigneurs et capitaines à très male et très povre chère, et non pas sans cause, car avoient employé un grant temps, ce leur sembloit, en rien faire et despendu une mer d’avoir sans profit et fait grant levée sans peu d’exploit, et confusément laissé et abandonné leurs biens, qui valoient un grant trésor, et dont la perte 88en tourneroit au maistre en double déplaisir. Sy leur en devoit faire le cœur mal, et la cause y estoit bien.
Les Français n’eurent aucune envie d’inquiéter la retraite de l’armée bourguignonne. Bien au contraire, ils lui auraient fait un pont d’or, si cela eut été en leur pouvoir, pour lui faciliter la retraite.
Rien de plus significatif à cet égard que la précaution prise par ceux de la ville, aussitôt que les Bourguignons abandonnant la rive gauche de l’Oise furent à quelque distance du pont de Venette !
Mais à revenir le matin, quand les trois comtes s’estoient délogés d’un commun accord et avoient pris chemin de département pour eux en aller, sachez que François ce voyant, saillirent hors en bonne puissance, et venans tout droit au pont que leurs ennemis avoient fait au travers de la rivière, tantôt le ruèrent en l’eau, voyans encore Anglois et Bourguignons 89à leurs yeux, qui n’y mirent jamais défense ; mais tout aussitôt, crians après eux et les gaudissans, allèrent fourrager leur logis de Réaulieu, là où ils trouvèrent biens et vivres en abondance dont ils firent grosse feste, car leur venoient bien à point. Sy en furent tous rassasiés et refaits, parce que se voyoient estre à délivré nettement de leurs ennemis et remis en leur franchise première, dont longuement avoient esté privés.
On comprend à merveille le plaisir de ceux de la ville à détruire l’ouvrage des assiégeants qui avait été l’instrument indispensable de leurs misères. En jetant ce pont dans l’Oise, les Français se prémunissaient contre toute circonstance imprévue, contre tout retour de fortune. Ce pont rompu, ils narguaient leurs ennemis et leur faisaient la nique !
La rupture du pont de Venette, le pillage de Royallieu, l’assaut infructueux livré à 90la grand-bastille devers le Boulevart du Pont : tel fut l’emploi de la journée du vingt-six octobre par les Français.
Sy ne craignoient plus rien, puisque le pont estoit rompu et que leurs ennemis s’en alloient tousjours devant eux. Et pourtant se retrayrent arrière en leur ville et sy reprirent, comme j’ay dit, la bastille de messire Baudo qui la tint jusques au vespre et puis s’en alla.
À ce moment qui peut être considéré comme le dernier instant du siège, la population de Compiègne respira à l’aise : pour la première fois, depuis de longs mois, chacun reposa tranquille, sans songer au terrible réveil du dernier jour de vivres. Du reste, l’armée bourguignonne étant à Pont-l’Évesque, l’armée française se tenait encore sur ses gardes :
Mais comme François et Bourguignons maintinrent depuis ce délogement et quel part ils s’en allèrent, sy est bon à savoir. Et vray est que les Bourguignons et Anglois 91s’entretinrent ensemble au Pont l’Évesque depuis le jeudi jusques au samedi matin. Lequel temps durant, François ne s’estoient oncques guères voulu esloigner de leur ville, parceque ne savoient l’entreprise de leurs ennemis si près de eux encore. Dont quant ce vint le samedi matin, d’un commun assentiment se partirent du Pont-l’Évesque et s’en allèrent loger à Roye.
Ce fut seulement après que cette nouvelle eut été portée à Compiègne et confirmée, c’est-à-dire le lundi suivant, 31 octobre, que ceux de la ville regardèrent comme envolé pour toujours le cauchemar qui avait pesé cinq mois sur la cité. Alors seulement le pont de Venette rompu le jeudi précédent fut restauré, afin de servir cette fois à la commodité des entreprises de l’armée française. La chronique de Chastellain est d’une cruelle précision sur les événements qui succédèrent à l’arrivée de l’armée bourguignonne 92à Roye
Laquelle chose venue à la connaissance des François, tantôt firent réédifier leur pont qui n’estoit que à demi-rompu au lez devers Venette, et par dessus celuy, sitôt qu’il estoit refait, partirent dehors en grand effort de gens et estandart déployé au vent, entrèrent és marches qu’avoient tenues leurs ennemis et, mises en leurs subjections.
L’effusion de l’armée française au-delà de l’Oise ne présentait plus de péril pour la sécurité de Compiègne, puisque l’armée anglo-bourguignonne était hors de portée. D’ailleurs cette armée, aussitôt arrivée à Roye, fut disloquée. Le champ restait donc entièrement libre aux Français. À en croire Chastellain, ce fut un terrible moment pour les gens de la rive droite de l’Oise.
Et courans çà et là par diverses sortes et compagnies, comme voyans tout à eux et non doubtans nulluy, tout ce que trouvèrent 93de gens mirent à l’épée et n’épargnèrent de mort nulluy.
Chastellain accentue vivement ce qu’il appelle la crudélité des Français. Rappelons qu’il avait employé de fort bonne foi le même terme pour caractériser la conduite de Jeanne Darc, en racontant l’incident de Franquet d’Arras.
Faut-il ajouter foi entière à des dires qui s’appliquent à des ennemis ? Non ! il faut faire la part des mœurs du temps : il convient de constater d’ailleurs que cette crudélité était couramment pratiquée dans les deux camps, lorsque le pauvre peuple était livré à la merci des hommes d’armes de l’un ou de l’autre parti. Cette situation abominable des petites gens excitait la grand-pitié de la Pucelle ; son âme religieuse s’affligeait des violences dont elle avait été maintes fois témoin dans les années de son enfance. Les événements de novembre 1430, relatés par la chronique 94bourguignonne, diffèrent peu de ceux des campagnes précédentes ou des campagnes suivantes au point de vue de la crudélité des gens de guerre. Les faits racontés par Chastellain sont exacts : quant aux doléances qui y sont jointes, il ne faut les répéter qu’avec réserve.
Et avec ce, non contents de la mort et tribulation des hommes, toutes villes, maisons et beaux édifices mirent en feu et flammes et se délectoient en toutes crudélités et austères afflictions du pauvre peuple dont la voix s’espardoit et couroit telle devant eux que, comme les nations de toute Orient se humilièrent jadis en la crainte du tyran Holoferne et se vinrent rendre à lui, ainsi tous les finages de là autour, de la peur et de la crudélité que n’osoient attendre, ne voir, s’enfuirent non eux confians les aucuns en rendre leurs corps et leurs biens en leur mercy tant seulement, de peur qu’en eux comme ils 95doubtoient n’eut miséricorde, ne pitié, ne humanité nulle.
Ce qui va atténuer les couleurs de cet horrible tableau renouvelé des forfaits d’Holopherne, c’est la réflexion du chroniqueur qu’il prit bien toutesfois aux gens qui se vinrent rendre à eux pour rompre leur cruauté par douceur et par obéissance.
Ce qui peut justifier ces atrocités, c’est l’effet énorme qu’elles entraînèrent au point de vue militaire. L’appréhension de les subir, jointe à ce qu’il prenait bien de se rendre aux Français, fit tomber en leur pouvoir quantité de petites places de la contrée.
Ja soit ce que aucuns autres, prévoyans de loin ce qui leur pouvoit advenir, se vinrent rendre à eux pour rompre leur cruauté par douceur et par obéissance auxquels il prit bien toutesfois. Sy firent tellement que en très briefs jours, ils eurent en leur obéissance toutes les places ci après nommées, assavoir : Resons-sur-le-Mas, Gournay-sur-Aronde, Remy, Pont-Sainte-Maxence, 96Longueil-Sainte-Marie, la ville et le chastel de Bretheuil, le chastel de Guermeny, La Boissière, le chastel de Dives, Laigny-les Chastigniers, la tour de Vendeuil et plusieurs autres.
Longueil-Sainte-Marie était une petite place située sur la rive droite de l’Oise, à trois lieues de Compiègne et au sud-ouest. Quant à la forteresse appelée Remy par Chastellain et le Pont de Remy par Monstrelet, ce peut être la localité appelée aujourd’hui Remy : elle est à deux lieues et demie à l’ouest de Compiègne. Mieux encore, ce peut être la localité appelée actuellement Saint-Remy-en-l’Eau, située également à l’ouest de Compiègne, mais à huit lieues ; son pont sur l’Are, petit affluent de la Brêche, présentait de l’intérêt. La Brêche arrose Clermont, place alors importante par sa position sur la route de Compiègne à Beauvais ; la Brèche se jette dans l’Oise près de Creil. Clermont était un 97des principaux objectifs de l’armée française après la délivrance de Compiègne. Des opérations de guerre intéressantes furent dirigées contre cette place. Chastellain les raconte en détail après avoir écrit cette réflexion douloureuse :
Dont les pays voisins furent tellement battus et calamités après, par espécial ceux qui tenoient le parti contre eux que nulle rien n’estoit plus épouvantable ne plus felle que de choir en leurs mains. Et crioit tout le monde vengeance à Dieu encontre le ciel de leur crudèle persécution si amère.
La suite de Chastellain présente un très vif intérêt au point de vue des opérations de guerre de la fin de 1430. Pour l’étude de la tactique dans la première moitié du quinzième siècle, cette chronique offre les plus utiles renseignements ; force est pourtant de la suspendre pour interroger les mémoires de Saint-Remy. Saint-Remy a suivi de près les événements qui marquèrent les dernières heures du siège de 98Compiègne. Sa chronique est brève : elle est néanmoins intéressante. Saint-Remy était militaire. Il a noté avec précision maint détail oublié par Monstrelet, dédaigné par Chastellain. La narration par Saint-Remy des incidents du siège de Compiègne a été interrompue à la page 76 du troisième volume de cet ouvrage, au moment où les nouvelles de l’assemblée de l’armée française au nombre de quatre mille combattants ou plus parvinrent aux assiégeants. Alors les seigneurs anglais, ainsi que les capitaines bourguignons, ordonnèrent leurs gens pour combattre. Saint-Remy remarque au sujet des ouvrages fortifiés élevés par les Bourguignons :
Et furent les quatre bastilles fermées de bonnes gens de guerre pour les garder.
Saint-Remy passe ensuite à l’arrivée de l’armée française :
Si arrivèrent les susdits adversaires en une place environ une petite lieue.
Saint-Remy omet les préliminaires relatifs au 99séjour de l’armée française à Verberie ; il ne signale ni l’état des chemins, ni les dispositions remarquablement sages adoptées par les capitaines français au sujet de la marche vers Compiègne.
Saint-Remy va droit au fait ; il expose brièvement le dispositif de combat de l’armée anglaise :
Et les seigneurs dessus dits sachant leur venue, cuidants que les dicts adversaires venaient combattre, marchèrent en bataille, tous à pied jusques à ladite place pour le grand désir qu’ils avaient de combattre.
Saint-Remy est extrêmement concis. Sa narration résume les faits : elle est d’ailleurs la confirmation éclatante de la relation détaillée de Chastellain. Chaque mot porte dans le récit de Saint-Remy : il faut donc peser chaque expression, lui donner sa valeur exacte.
Et quant ce vint à l’aborder ensemble, les dessus dits adversaires se départirent sans combattre : et s’en allèrent ceulx de cheval 100à course de leurs chevaulx et ceulx de pied se frappèrent dedans la forêt. Et là y eult desdits adversaires que morts que pris, environ trente.
Les quatre mots se départirent sans combattre sont clairement expliqués par la phrase qui les suit. On voit ce que firent les gens de cheval, ce que firent les gens de pied. Ce résumé est saisissant ; il ne laisse pas de doute sur le prix des détails relatés par Chastellain. Il éclaire la manœuvre des gens de pied passée sous silence à la fois par Monstrelet et par Chastellain. Cette manœuvre consista à s’enfoncer dans la forêt de Compiègne par un mouvement de flanc sur la droite. Cette évolution coûta trente hommes aux Français, c’est-à-dire fort peu de chose.
Si convint les seigneurs dessusdits retourner à pied (comme dessus est dict) ; et iceulx comtes et seigneurs revenus trouvèrent les adversaires en belle ordonnance et bataille, et à cheval entre la ville et la forêt ; et là se 101montrèrent bien gens de guerre.
Cette portion du récit de Saint-Remy est des plus précieuses. Héraut d’armes, Saint-Remy parle en connaisseur : il conte d’un mot le mouvement face en arrière opéré par l’infanterie anglo-bourguignonne. Le comme dessus est dit se rapporte aux seigneurs dont Saint-Remy a noté plus haut la marche pédestre de Royallieu dans la direction de Verberie. La belle ordonnance où l’infanterie anglaise trouva la cavalerie française, la situation de cette cavalerie entre la ville et la forêt, enfin la réflexion et là se montrèrent bien gens de guerre
peignent de trois traits énergiques la parfaite exécution du mouvement essayé par l’armée française.
En comparant la chronique de Saint-Remy à la relation de Chastellain, le lecteur a toute facilité de bien se rendre compte du double mouvement opéré dans la matinée du 25 octobre par les Français et par les Anglais. Ces 102derniers furent obligés de subordonner leurs propres dispositions aux manœuvres de leurs adversaires.
Si commença une escarmouche entre les deux batailles. Et pour vrai dire, si ils eussent combattu l’un l’autre, la bataille eut été mortelle, car la besogne estoit très haineuse, et si avoit des vaillants hommes d’un costé et d’autre.
Cette réflexion de Saint-Remy est des plus caractéristiques. Elle prouve dans sa froide brièveté, ce qu’aurait présenté d’horrible une véritable bataille au lieu de l’escarmouche à laquelle se tinrent sagement les Français. Ah ! si les Français avaient eu cette sagesse à Azincourt ! que n’avaient-ils alors refusé de combattre !
La sagesse du 25 octobre 1430 devait suffire au salut de la France. Oublions les fautes de tactique, commises dans vingt autres actions ; observons le dire précis de Saint-Remy.
Mais à peine se pouvoit-il faire que il y eut bataille ; car les gens du 103duc ne vouloient combattre qu’à pied, et les adversaires à cheval.
Le refus de combattre autrement qu’à pied, c’était la tradition des victoires d’Azincourt, de Poitiers, de Crécy. Le refus de combattre autrement qu’à cheval, c’était aussi le souvenir de ces terribles carnages. Bref, comme le remarque le héraut d’armes :
si estoit chacun sur sa garde !
Cela était tout avantage pour les Français : ils se montraient bien gens de guerre, suivant la nette appréciation du connaisseur bourguignon. Cette expression équivaut sous sa plume à celle plus moderne de sages tacticiens. Pendant ces manœuvres, pendant ces escarmouches, la jonction s’opérait entre les assiégés et l’armée de secours.
Mais pendant icelle escarmouche, les dessus dicts adversaires avaient envoyé de leurs gens de pied dedans la ville de Compiègne, lesquels avec ceux de la ville assaillirent la bastille ou le seigneur de Créquy, messire 104Florimont et messire Jacques de Brimeu estoient.
Si on prend à lettre la relation de Saint-Remy, le détachement de gens de pied aurait été dirigé sur Compiègne par l’armée française pendant l’escarmouche qui marqua le troisième moment de la journée. Ce détail précis a une grande importance : s’il est exact, il fixe dans ses lignes principales la succession des événements militaires du 25 octobre. Ce détail s’accorde du reste avec le trait correspondant de la relation de Chastellain indiquant à cet instant un détachement de deux cents combattants vers la grand-bastille. Saint-Remy poursuit ainsi :
Or ne pouvaient ceux de la bastille voir leurs gens, estants en bataille, comme dessus est dit, et pour ce avait été dit à ceux de Créquy et de Brimeu, que ils fissent jeter canons, si on les assaillait.
La particularité de coups de canons indiqués comme signe de l’attaque de la grande bastille par les gens de Compiègne est 105intéressante. Chastellain a insisté longuement sur les circonstances de cette attaque, sur les raisons qui interdirent au comte de Ligny de secourir immédiatement la grande bastille, sur le conseil convoqué à cet effet par le commandant de l’armée bourguignonne. Saint-Remy explique l’événement d’une façon différente :
Lesquels signes ne furent point ouïs, et par ainsi ne fut point ladite bastille secourue, et fut prise de bel assaut.
Au lecteur de choisir entre cette brève sentence et la longue dissertation de Chastellain sur le même objet.
La chronique de Chastellain est trop précise, trop minutieuse pour ne pas mériter créance jusqu’à preuve contraire. Notons d’ailleurs que Saint-Remy ne dit pas un mot du rôle décisif joué en cette circonstance par Xaintrailles et par son détachement. Pourquoi ? Nous l’ignorons ! Saint-Remy conclut brièvement :
Et furent pris 106les seigneurs de Brimeu et Créquy et plusieurs aultres ; et furent morts bien trente de leurs gens.
Il semble que ce dernier chiffre de Saint-Remy manque d’exactitude. Monstrelet cité à la page 196 du troisième volume du présent ouvrage mentionne cent soixante hommes de guerre tués dans cet assaut, Chastellain produit le même nombre. Ce chiffre ne paraît pas exagéré. Au contraire, c’est peu que cent soixante hommes tués sur les trois à quatre cents défenseurs d’un ouvrage pris d’assaut. Si le chiffre des tués se réduisait à trente, la défense eût été dérisoire ! Au contraire, il paraît certain que les trois assauts de la grande bastille furent longs, acharnés, meurtriers : les chroniques sont formelles ; il y a donc erreur sur ce trait de la relation de Saint-Remy. L’indication trente dérive-t-elle d’une reproduction erronée de l’indication huit-vingts ? Les deux termes huit vingt rapprochés 107l’un de l’autre font huit et vingt, aussi bien que huit fois vingt : c’est la façon la plus simple d’interpréter la discordance des chroniques manuscrites sur le nombre des tués de la bastille Saint-Ladre.
Entre lesquels y fut mort le seigneur de Linières, le chastellain Archambault de Brimeu, et tantôt après fut porté à la connaissance des comtes de Hontinton, de Ligny et d’Arondel, lesquels en furent terriblement troublés et non sans cause, car ils avoient fait une grande perte.
La gravité de l’événement tenait au chiffre des pertes subies par l’armée bourguignonne, beaucoup plus qu’à la chute de l’ouvrage lui-même. C’était quatre cents Bourguignons tués ou pris, d’après la relation de Chastellain citée et discutée à la page 298 du troisième volume de Jeanne Darc tacticien et stratégiste. Saint-Remy muet sur ce point capital de l’effectif des défenseurs de la 108bastille fournit à ce moment un détail technique que sa profession de roi d’armes le lui fait noter mieux qu’aux autres :
Et lors firent par un roy d’armes sommer leurs ennemis et requérir la bataille.
Cette sommation suivit l’annonce aux Bourguignons de la prise de la grande bastille, si on prend à la lettre le dire de Saint-Remy. D’après Chastellain, l’armée bourguignonne ignorait la prise de cet ouvrage, lorsque se produisit la semonce du roi d’armes. Quoi qu’il en soit de cette particularité, les Français qui étaient parfaitement fixés sur le sort de la bastille bourguignonne ne furent pas dupes de la semonce :
Mais ils ne firent à ce propos point de réponse.
Saint-Remy raconte l’incident de la même manière que Chastellain, sans y ajouter toutefois les réflexions judicieuses qui permettent au lecteur né quatre siècles après l’événement de bien comprendre la valeur de ce point de 109réponse. Saint-Remy continue ainsi :
Si demeurèrent les dessus dits en bataille, l’un devant l’autre, jusques aux vespres, que les adversaires entrèrent dedans ladite ville et y boutèrent grand foison de vivres que ils avoient amenées sur chevaux en main.
À prendre à la lettre le récit de Saint-Remy, c’est le soir seulement de l’action que les vivres seraient entrés à grand foison dans la ville de Compiègne. D’après Monstrelet (cité tome III, page 183) des vivres avaient été envoyés dès le matin avec cent combattants vers le lez de Choisy pour mettre dedans Compiègne et pour réjouir les assiégés et eux faire hâtivement saillir à l’encontre d’eux et assaillir la grand-bastille. Saint-Remy ne souffle mot de ce détachement, pas plus qu’il ne mentionne le détachement de Xaintrailles qui joua un rôle très important en débouchant par la route de Pierrefonds.
110Faut-il passer au crible ce dire de Saint-Remy et son degré d’exactitude ? Cette discussion conduirait trop loin. En tout cas, la narration de Saint-Remy fournit à ce moment une indication des plus intéressantes. Cette indication, si elle est exacte, résout un point de tactique des plus importants au point de vue des manœuvres opérées par l’armée française dans la journée du vingt-cinq octobre. Il a été émis plus haut (page 24) diverses hypothèses sur la nature du convoi accompagnant l’armée française, sur son importance, sur son développement le long des chemins donnant accès de Verberie à Compiègne, sur son allure, enfin sur les conditions où ce convoi put accompagner l’armée de secours. Les chemins de Verberie à Compiègne et généralement les divers chemins aboutissant à Compiègne par la rive gauche de l’Oise étaient défoncés le 25 octobre. L’armée française le 111savait. Les pionniers auxiliaires adjoints à l’armée française pour cette journée amélioraient les chemins, diminuaient ou supprimaient la difficulté des obstacles interposés par les Bourguignons sur leur tracé. Cependant la viabilité des routes d’accès vers Compiègne devait être des plus médiocres, même après cette réfection. Il est probable que Xaintrailles et Sainte-Sévère, opérant depuis plusieurs semaines dans la région, savaient exactement à quoi s’en tenir sur ces divers détails. Les dispositions adoptées par les capitaines français dans la circonstance ont été signalées par Chastellain (cité tome III, page 286) : son témoignage précis sur
la multitude de paysans à tous divers outils servans à leur nécessité et propres pour remettre en point les chemins rompus
qui facilitait la marche de la cavalerie française, est péremptoire touchant les précautions prises par les capitaines français. Il est 112à présumer que désireux de ne rien laisser au hasard pour ravitailler Compiègne, les Français choisirent parmi les divers modes de transport de leur convoi celui qui avait le plus de chance d’arriver, fût-ce par de mauvais chemins. Les chariots, même à deux roues, même très légèrement chargés, peuvent tomber en souffrance quels que soient les efforts de leurs conducteurs, quand la viabilité est très mauvaise. Toute autre est la mobilité du cheval de bât ou du mulet. Ils passent aisément partout où marche le fantassin et avec une charge de deux ou trois cents livres, suivant leur force. On serait en droit, même à défaut de texte précis des chroniques sur la composition du convoi, de préjuger que tous les chevaux disponibles avaient été employés par Sainte-Sévère et Xaintrailles, comme bêtes de bât, plutôt que comme bêtes de trait.
Cela diminuait la masse des vivres transportés : 113il était gagné en sécurité ce qui était perdu en quantité.
Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras.
C’est un vieux proverbe. C’est aussi un principe fondamental de l’art de la guerre. Il est si évident qu’il n’a guère besoin de démonstration, surtout dans le cas particulier du ravitaillement de Compiègne. La probabilité relative aux chevaux de bât n’a pas été indiquée dans le commentaire de la relation de Chastellain. Il ne convenait pas que cette prévision parût exprimée afin de faciliter l’exposition de l’évolution de la cavalerie française et de la manœuvre exécutée simultanément par le convoi de vivres. Mais au moment où Saint-Remy formule une affirmation précise à propos des vivres amenés sur chevaux en main, force est de suppléer au silence de Monstrelet et de Chastellain sur cette particularité, en mettant 114en lumière la vraisemblance de ce trait et sa concordance avec le dire de Chastellain touchant la multitude de paysans… Du reste ni Monstrelet, ni Saint-Remy ne parlent de ce dernier détail raconté au long par Chastellain. Il appartient à l’historien de composer avec les chroniques le récit le plus complet et le plus exact. Ici Saint-Remy vient à propos pour restituer un détail essentiel de cette journée : une fois admis, ce détail est un signe de plus de la prudence des capitaines français. On est d’ailleurs en droit de l’accueillir, malgré plusieurs inexactitudes relevées tout à l’heure dans la chronique de Saint-Remy ; en dépit de discordances qui vont encore être signalées plus loin entre diverses particularités de sa relation et plusieurs assertions précises des chroniques de Chastellain et de Monstrelet.
Par exemple, le trait suivant paraît inexact :
Et les gens du duc, tous ensemble repas115sèrent la rivière d’Oise à un pont fait de bateaux, qui pour lesdites bastilles et logis avait esté fait.
Ce ne fut pas toute l’armée de siège qui repassa l’Oise à ce moment, ce fut seulement le corps anglais qui avait franchi la rivière le matin même : le tous ensemble est inexact ; le corps anglais opéra son passage le jeudi 25 au soir, après la nuit tombée ; le corps bourguignon effectua son passage le vendredi 26 vers midi, après les péripéties de la nuit du 25 au 26 octobre. Saint-Remy poursuit ainsi sa narration :
Le lendemain bien matin, les adversaires issirent de la ville, et allèrent assaillir trois bastilles qui estoient près de la ville et en prirent les deux, et la troisième se tint.
Cette particularité est en contradiction formelle avec la relation de Monstrelet et avec la version très détaillée de Chastellain. Ce dernier récit paraît établi sur le rapport officiel du comte de Luxembourg au duc 116de Bourgogne. Il fixe formellement à l’après-midi du 25 octobre, non au matin du 26 octobre, la prise des bastilles occupées par le capitaine Canart et par le sire de Folleville. Saint-Remy paraît donc être trompé. Il continue ainsi sa relation :
Et ce fait, lesdits adversaires se retrayrent dedans la ville.
La retraite des gens de Compiègne, vraie le soir du 25 octobre, ne saurait s’appliquer à la matinée du 26. Quant à ce qui suit, où Saint-Remy prête au comte de Ligny l’intention d’attendre le duc de Bourgogne sur l’emplacement des bastilles vis-à-vis le Neuf-Pont et vis-à-vis la tour des Osiers, sur la rive droite de l’Oise, il semble que Saint-Remy ait commis une confusion. Par conséquent, il faut enregistrer sa version sous les plus expresses réserves :
Et ce venu à la connaissance du comte de Ligny qui n’avait nulle volonté de partir, s’en alla où lesdites bastilles avaient été 117gardées ; et faisait son compte delà attendre le duc auquel il avait mandé l’aventure du jour.
Ce qui semble prouver que Saint-Remy fait erreur plutôt que Monstrelet, plutôt que Chastellain, c’est le caractère officieux sinon officiel de la relation de ce dernier. Cependant il ne reste pas de document indiscutable, d’article de comptes, de lettre écrite le soir de la bataille, qui permette de trancher souverainement le litige entre Saint-Remy d’une part, entre Monstrelet et Chastellain de l’autre, touchant le jour où se passa la prise des deux bastilles de la rive gauche de l’Oise.
Saint-Remy place à ce moment, c’est-à-dire au soir du 26 octobre, la résolution de partir manifestée par les capitaines anglais. Saint-Remy ne souffle mot de la désertion en masse dont Chastellain a fixé minutieusement les détails.
Et tout ainsi que le comte de Ligny ordonnoit remettre 118gens dedans lesdites bastilles, on lui vint dire que les deux comtes d’Angleterre, de Hontinton et d’Arondel s’en voulaient aller, en disant que le paiement de leurs gens était failli, passé avait huit jours, et que sans argent ne demeureraient plus.
En lisant la relation de Saint-Remy, on ne se rend pas compte des motifs de cette détermination : ces motifs résidaient dans l’affaiblissement notable de l’armée de siège. Cet affaiblissement avait été produit par la désertion de la nuit du 25 au 26, qui avait été facilitée par la négligence des capitaines anglais à interdire aux déserteurs le pont de Venette. Sur ce point, Saint-Remy reste muet.
Pourquoy le 119comte de Ligny tant dolent que plus ne pouvait, alla devers les susdits comtes d’Angleterre et les requit qu’ils voulussent demeurer jusques à tant que on fut revenu de devers le duc, mais ce ne voulurent-ils point faire et se conclurent d’eux partir.
Le plan prêté par Saint-Remy au comte de Ligny d’attendre sur la rive droite de l’Oise le retour du duc de Bourgogne, ou tout au moins ses ordres formels, est plus raisonnable au point de vue militaire que le plan exposé par Chastellain d’attendre le duc sur la rive gauche de la rivière. À ce titre, la version de Saint-Remy ne manque pas d’une certaine dose de vraisemblance.
Lors tint le comte de Ligny conseil avec la noblesse qui avec lui était : si fut avisé que puisqu’on ne pouvoit faire demeurer lesdits Anglais qui avaient la 120plus grosse compagnie, que bonnement ledit comte de Ligny ne pouvait demeurer sans grand danger, attendu que le duc était en Flandres ; par quoi ne pourrait venir là que ne fut bien hauts jours.
La conclusion du récit de Saint-Remy est la même que dans les chroniques de Monstrelet et de Chastellain. C’est la retraite des troupes bourguignonnes d’accord avec les forces anglaises.
Et sembla que mieux valait que il se partit avec les deux comtes dessusdits, que là demeurer à si petit nombre de gens qu’il avait.
Quant aux particularités de la retraite, Saint-Remy ne fixe aucune date, pas plus qu’il n’indique les gîtes d’étape de l’armée de siège après son départ de Compiègne. Là encore gît un argument manifeste en faveur de la chronique de Chastellain qui abonde en détails précis et coordonnés.
Si fut conclu que il partirait ; qui lui fut très 121amère déplaisance. Et partirent tous ensemble et laissèrent leurs bastilles et logis, et ainsi demeura ladite ville sans être prise.
C’est en ces termes concis que Saint-Remy explique les opérations complexes qui accompagnèrent la levée du siège. Pas un mot de la grand-bastille devers le Pont ni de la belle défense de Baudo de Noyelle ! Pas un mot des engins abandonnés par les Bourguignons ! Pas un mot des prises de villes et de châteaux qui suivirent de près la retraite de l’armée bourguignonne.
Le chroniqueur passe à la guerre de l’évêque de Liège à l’encontre des Bourguignons laquelle fut fort rigoureuse. En dépit de leur intérêt, le théâtre où ils se produisent est trop éloigné de Compiègne. Reprenons le récit de Saint-Remy après ces événements :
Et pour revenir à parler du délogement 122de Compiègne, vrai est que le duc en fut déplaisant et mêmement pour les places que les adversaires avaient conquises depuis le délogement.
C’est tout ce que contient la chronique du héraut bourguignon touchant les expéditions poursuivies par l’armée française au delà de l’Oise. La relation par Chastellain des sanglantes représailles qui accompagnèrent ces succès des armes françaises a été rapportée plus haut. Saint-Remy se borne à écrire :
Et de fait le duc assembla gens et les fit passer outre la rivière de Somme, en tirant droit à Guerbigny, forteresse lors tenant le parti contre le duc.
Cette forteresse, ou du moins son emplacement actuel, porte aujourd’hui le nom de Guerbigny. C’est une localité située sur l’Avre, rivière dont les eaux rejoignent celles de la Somme un peu en amont d’Amiens. Guerbigny est au sud de Bouchoir et à l’ouest de Roye ; Roye est située sur l’Avre, à trois petites lieues en amont de Guerbigny. 123Guerbigny allait être le pivot d’une opération de guerre des mieux conduites par les Français. Grâce à une brillante embûche, la campagne de 1430 se terminerait glorieusement pour l’armée française.
En laquelle forteresse était venu de la nuit un capitaine nommé Poton de Sainct-Traille, en sa compagnie environ deux cents lances.
Le chiffre de deux cents lances est à très peu près celui que comptait l’armée française marchant de Verberie à Compiègne le 25 octobre.
Par une heureuse fortune pour les armes françaises, le service de reconnaissance était moins soigneusement exécuté par les Bourguignons qu’il ne l’avait été le 24 octobre sous les murs de Compiègne. De ce défaut de vigilance devait résulter un désastre, à cause de la présence de Xaintrailles.
Et n’en savaient rien les gens du duc et cuidaient qu’il n’y eut que la garnison accoutumée.
La fortune des armes tient souvent 124au savoir faire des capitaines. Le gain de la journée de Bouchoir appartint aux sages mesures d’exécution prises par Xaintrailles : cet avisé capitaine escompta avec raison le défaut de vigilance de ses adversaires. C’est une constatation des plus fréquentes dans l’histoire de ces guerres. Les militaires vigilants et rusés comme Xaintrailles étaient rares dans le camp français comme dans le camp bourguignon. Dans les armées anglaises, la vigilance et la ruse étaient infiniment plus familières aux capitaines. Ce jour-là, c’était le vingt novembre 1430, les Bourguignons payèrent leur fougue et leur insouciance du péril, aussi cruellement que les Français les avaient payées dans mainte rencontre de la guerre de Cent Ans.
Or avait ledit Pothon mis embûche sur la venue des gens du duc assez près de ladite forteresse.
Chastellain fournit sur cet épisode des détails précis qui composent un 125tableau animé du sans-souci et de la gaîté des gens de guerre bourguignons trompant l’ennui de la marche. Saint-Remy se borne à une brève exposition :
Or est ainsi que fortune qui plusieurs choses de ce monde gouverne fit saillir un renard en très beau pays ; et lors le cri et la chasse se fit après icelui renard.
Cette chasse se passait précisément non loin de Bouchoir, à deux petites lieues au nord de Guerbigny. M. Kervyn de Lettenhove (Œuvres de Georges Chastellain, Bruxelles, 1864, tome II, page 126) place Guerbigny entre Roye et Bouchoir. Cela n’est pas exact, si l’on y attache le sens que Guerbigny est sur la route de Roye à Bouchoir. Les trois localités, Bouchoir, Roye, Guerbigny, forment un triangle rectangle : l’hypoténuse est la route de Bouchoir à Roye, le sommet de l’angle droit étant à Guerbigny ; les côtés de l’angle droit sont orientés suivant le méridien et le parallèle.
Et lors les 126adversaires saillirent de leur embûche bien montés et armés, la lance au poing et se férirent dedans les gens du duc qui étoient bien épars et sans ordonnance et les plusieurs sans harnais de tête.
Xaintrailles employait merveilleusement la surprise. Cette fois l’occasion était excellente. La cavalerie française remportait aisément un succès, en pleine campagne. Les fruits de la belle manœuvre du 25 octobre étaient complétés par l’éclat d’une déroute infligée aux troupes bourguignonnes.
Sy se cuidèrent les aucuns mettre ensemble, lesquels furent tous morts et pris. Et lors commencèrent les autres à fuir et eux sauver qui pouvait.
C’était là un très grave échec pour l’armée bourguignonne. La destruction de son avant-garde ne sentait rien de bon. Rien de plus contagieux que la peur après un sauve-qui-peut de cette sorte.
Saint-Remy donne le chiffre des morts. Il fut naturellement très petit par rapport 127au nombre des prisonniers, l’action ayant débuté par une déroute, sans qu’il y ait eu de véritable combat avant la déroute.
Et là furent morts Jacques de Helly, Anthoine de Vienne et messire Thomas Kyriel anglais. Pris furent messire David de Poix, Ghérart de Brimeu et plusieurs aultres, et y eut de morts bien quarante.
Chastellain présente un chiffre plus élevé pour les gens d’armes tués dans cette poursuite : l’énumération des seigneurs de marque morts dans cette affaire selon Chastellain diffère sensiblement de la précédente.
Et fut cette besogne faite le vingtième jour de novembre mil quatre cent trente.
Le lendemain de cette journée est adopté par les historiens de Jeanne Darc comme fixant approximativement la livraison de la Pucelle aux Anglais par Jehan de Luxembourg. En réalité, cette remise eut probablement lieu quelques jours auparavant ; le document écrit à Paris et faisant mention de 128la livraison est en date du 21 novembre : or vraisemblablement il est postérieur d’une semaine à peu près à l’acte qu’il relate, acte qui s’était effectué entre Beaurevoir et le Crotoy, assez loin de Paris. Saint-Remy continue le récit de la journée du 20 novembre :
Et ce même jour, le duc séant à table en la ville de Péronne sut la nouvelle de la détrousse de ses gens, qui moult luy déplut. Et en toute diligence monta à cheval et chevaucha le droit chemin envers la place où ses gens avaient été rués jus ; mais les jours étaient lors si courts, et aussi pour la grand-compagnie qu’il avait ne put aller plus avant d’un village nommé Lihons-en-Santerre.
De Péronne à Guerbigny, il y avait huit lieues : de Péronne à Lihons-en-Santerre, quatre lieues seulement.
Lihons est exactement à mi-chemin entre les deux places. Il y a donc une légère inexactitude dans la phrase suivante de Saint-Remy 129sur la distance de Lihons à Guerbigny :
Et encore fut nuit avant qu’il arrivât, lequel Lihons est à deux lieues de ladite place de Guerbigny ; et là fit le duc assembler son conseil.
Il importe de relever cette inexactitude sur la véritable distance du camp du duc de Bourgogne au camp de Xaintrailles. Cette distance joue, en effet, un rôle important dans la discussion qui s’engagea entre les conseillers du duc touchant le parti à prendre.
Lors luy fût dit que Pothon, qui avait rué jus ses gens, était logé au village de Guerbigny et hors de la forteresse, vu les gens qu’il avoit avec lui : et adonc se offrit le comte de Ligny de y aller la nuit, pour, au point du jour, frapper sur les logis dudit Pothon.
Cette opération était des plus hardies. Elle avait beaucoup de chance de réussir, au cas où Xaintrailles se serait reposé sur les lauriers cueillis le matin du 20 novembre. 130Cependant il fallait supposer aussi le cas où Xaintrailles n’aurait pas dormi, comme disaient les chroniques d’alors ; ce qui du reste était assez le cas ordinaire de Xaintrailles. Dans cette éventualité, l’opération du comte de Ligny présentait d’autant plus de risques que la distance était plus forte de Lihons à Guerbigny.
Aultres seigneurs estans audit conseil ne furent mie de cette opinion, vu que le duc n’avoit pas grands gens et si estoit bien avant en pays d’ennemis pour mettre ce qu’il avoit de gens en deux parties.
L’objection était sérieuse.
Du moment où le duc de Bourgogne était attaché à Lihons par sa grandeur (comme le fut plus tard le Grand Roi dans le passage du Rhin rimé par Boileau-Despréaux) ; du moment où l’armée bourguignonne se composerait de deux détachements, l’un arrivant à Guerbigny avant le point du jour, l’autre partant de 131Lihons après ce même moment, l’un des deux détachements pouvait parfaitement être surpris, battu, détruit, sans compter sur le secours de l’autre ; aussi le projet du comte de Ligny ne fut-il pas adopté.
Sy demeurèrent tous cette nuit ensemble audit lieu de Lihons : mais à icelui conseil fut ordonné que le duc enverrait quérir aucuns Anglois qui avaient leur siège devant Clermont.
La place de Clermont, sise à mi-chemin entre Beauvais et Compiègne, était à quinze lieues de Lihons-en-Santerre, avec cette circonstance que Guerbigny était précisément sur la route de Lihons à Clermont. La démarche tentée près des Anglais présenta cette particularité que le héraut d’armes chargé de la mener à bien fut précisément l’auteur de la chronique, Lefebvre de Saint-Remy lui-même :
Si fut ainsy fait. Et y fus moy-même envoyé, mais je ne les trouvai 132pas, ains étaient retraits à Rouen, où le roi Henri d’Angleterre, bien jeune enfant, estoit ; et là trouvai le duc de Bedfort, lors régent de France, auquel je dis comment j’avais laissé le duc au dit lieu de Lihons, et comment ses gens avaient esté rués jus et détroussés.
Lefebvre de Saint-Remy eut une belle course à exécuter : de Clermont à Rouen, il y avait vingt-cinq lieues en passant par le plus court, savoir par Beauvais et par Gournay-sur-Epte. Or Beauvais appartenait aux Français ; ce qui obligeait le héraut bourguignon à un détour. Néanmoins le chroniqueur fournit très vite cette course de plus de quarante lieues de Lihons à Rouen : il fut reçu par le chef du gouvernement anglais, probablement dans la journée du 22 novembre, ainsi que cela résulte de la date des événements postérieurs.
Sy me respondit le duc de Bedford qu’il enverrait ses gens à 133son beau-frère le duc, et fit grand diligence de les assembler, comme cy après sera dit.
Tandis que Saint-Remy accomplissait sa mission à Clermont, puis à Rouen, le duc de Bourgogne partait le 21 novembre au matin de Lihons, et parcourait les quatre lieues qui le séparaient de Guerbigny.
Et pour revenir à parler du duc, vray est que lendemain, dudit logis, il se délogea avec son armée et chevaucha droit à la dite forteresse de Guerbigny, mais ne trouva personne.
Ce fut une déception pour le duc de Bourgogne. Après avoir réussi son embûche contre l’avant-garde bourguignonne, Xaintrailles avait détalé sans attendre l’arrivée du gros de l’armée du duc.
Et s’en était allé ledit Pothon, ensemble ses gens et ceux de ladite forteresse.
La chronique de Chastellain, beaucoup plus explicite que celle de Saint-Remy, apprend qu’au moment même où le duc de Bourgogne 134quittait Lihons, Xaintrailles était en route vers Compiègne où il entendait mettre en sûreté ses prisonniers de marque qui représentaient de trop belles rançons pour être laissés à Guerbigny.
Puis le duc s’en alla à Roye-en-Vermandois, tenant son parti.
Le retour du duc de Bourgogne à Roye put avoir lieu le 21 novembre dans la soirée. Chastellain, plus précis que Saint-Remy sur les détails des actions du duc à Guerbigny, rapporte que le duc fit raser et démolir la place de Guerbigny.
À Roye, le duc de Bourgogne pouvait attendre en pleine sécurité les renforts anglais.
Or il est vray que le duc de Bedford envoya un de ses prochains parents nommé le comte de Perche, frère du comte de Sommerset, devers le duc ; et en la compagnie dudit de Perche un vaillant chevalier, nommé messire Loys de Robertsart, chevalier de l’ordre de la jarretière 135d’Angleterre.
Le comte de Perche et Louis de Robertsart purent partir de Rouen le 22 novembre au soir, ou le 23 au matin. De Rouen à Roye, il y avait trente-cinq lieues. C’était l’affaire de trois jours sans perdre de temps. Les Anglais rencontrèrent des obstacles imprévus à leur projet de jonction avec le duc de Bourgogne.
Et exploitèrent tant qu’ils furent jusques à un village nommé Conty, à cinq lieues de la cité d’Amiens et là se logèrent.
Pour se rendre de Rouen à Guerbigny ou à Roye, ce qui est à peu près la même chose, la troupe anglaise devait passer entre Amiens et Beauvais. Conty à neuf lieues de Beauvais et à cinq lieues d’Amiens paraissait un gîte sûr et convenable. Il n’en fut rien pourtant. Xaintrailles revenu à Compiègne dans la soirée du 21 novembre fut exactement informé du projet des Anglais, ou, tout simplement, il devina ce qui devait 136se passer : il franchit, sans avoir été signalé, les seize lieues qui séparaient Compiègne de Conty ; il attaqua les Anglais au gîte, au moment où ils se croyaient en parfaite sûreté, protégés par la distance qui les isolait des forces françaises.
Et à icelui logis vinrent sur eux les adversaires, c’est assavoir le comte de Vendosme, le maréchal de Buchan, capitaine Écossais, Pothon de Sainct-Traille, Amado de Vignolles, et autres, jusques au nombre de quatre à cinq mille combattants, lesquels assaillirent les dessus dits Anglois qui n’estoient que de quatre à cinq cents hommes, et furent lesdits Anglois rués jus.
C’était là un très grave échec pour les ennemis de la France. Il se produisit le 24 novembre ou peut-être le 25. Il y avait en effet vingt-quatre lieues de Rouen à Conty, ce qui suppose bien deux jours de marche d’une localité à l’autre. Quant à l’attaque française, elle dut 137avoir lieu, soit avant le point du jour, soit après la tombée de la nuit ; car la troupe anglaise marchait tout le jour et ne reposait que juste le nécessaire.
Et là fut mort messire de Robertsart luy huitièsme ; et se fût bien sauvé, comme l’on disait, s’il eût voulu, mais pour cause qu’il était de la dite ordre de la jarretière, ne se voulût retraire au chastel de Conty.
Le coup de main de Conty succédant à quatre jours d’intervalle à la surprise de Guerbigny relevait d’une façon éclatante le prestige des armes françaises.
Les deux succès n’équivalaient pas au gain d’une bataille : mais ils exaltaient singulièrement le moral des troupes françaises, en montrant qu’avec des capitaines de mérite les Français savaient battre coup sur coup leurs adversaires. C’étaient d’excellents préliminaires à une bataille rangée.
Le 138Comte et ses gens se retrairent audit chastel ; et n’y eut pas grand nombre de morts, mais ils perdirent la plupart de leurs chevaux.
Le premier résultat de la déroute de Conty était de priver le duc de Bourgogne du renfort qu’il avait sollicité des Anglais. C’était beaucoup ; car en bataille rangée, les troupes anglaises constituaient un appui d’une incomparable solidité. Cet appui ferait donc défaut au duc. Sans chevaux, les Anglais ne franchiraient pas aisément les douze lieues qui leur restaient à parcourir pour se rendre à Roye ; ils arriveraient trop tard. Saint-Remy poursuit ainsi l’histoire du renfort amené par lui à son maître :
Après eux venait un vaillant chevalier anglais, nommé le seigneur de Willougby, lequel alla saulvement devers le duc ; mais déjà les dessusdits adversaires avaient été bien près de la ville de Roye demander au duc bataille.
Aussitôt le coup sur Conty réussi, Xaintrailles avait couru d’une traite à Roye offrir immédiatement 139la bataille au duc de Bourgogne. Il s’agissait de battre le duc privé de ses renforts anglais. Une victoire française dans de pareilles conditions se présentait comme probable. Saint-Remy énonce clairement ce fait que, sauf le seigneur de Willougby, les Anglais restèrent en route et ne gagnèrent pas Roye.
Et quant audit comte de Perche, il ne fut point devers le duc et ne passa point Amiens, comme dit est.
Chastellain confirme avec de longs détails les particularités brièvement indiquées par Saint-Remy. À Conty, il y eut seulement vingt Anglais tués, mais il y eut quantité de prisonniers : tous les chevaux tombèrent aux mains des Français ; pas un seul ne put gagner le château de Conty. Les survivants de la troupe anglaise étaient tous démontés. Saint-Remy poursuit ainsi :
Après que lesdits adversaires eurent rué jus les logis dessus dits de Conty, ils s’en allèrent le chemin vers Roye et envoyèrent deux officiers 140d’armes devers le duc demander bataille.
La requête des officiers d’armes français était une simple procédure ; cela a été déjà remarqué ; encore avait-elle une signification aux yeux des capitaines qui réclamaient solennellement bataille. Aussi ne peut-on passer sous silence pareille manifestation qui souvent donnait lieu à de curieux incidents :
Si adressèrent les susdits hérauts au comte de Ligny qui leur fit demander ce qu’ils voulaient.
Saint-Remy avait pour profession de réclamer bataille ; rien d’extraordinaire s’il insiste sur le dialogue entre le comte de Ligny et les hérauts d’armes français.
Et lors dirent qu’ils requéraient de parler au duc.
La prétention de parler au duc lui-même, c’est-à-dire au chef de l’armée, en personne, était habituelle à ces ambassadeurs militaires.
Si leur fût dit qu’ils dissent ce qu’ils voulaient dire.
Le comte de Ligny refusant de déférer à leur prétention, les hérauts d’armes durent s’expliquer devant 141lui.
Si dirent que ils étaient là envoyés de par les dessus nommés adversaires pour avoir bataille allencontre du duc, ce que on lui fit savoir.
Le combat de Conty avait eu lieu probablement le soir du 24 novembre ou le matin du 25 novembre. L’entrevue du comte de Ligny avec les hérauts d’armes put avoir lieu dans la journée du 26 novembre.
Et tantôt eurent réponse ; laquelle fut telle : que pour le jour il estoit bien tard pour combattre, car c’estoit environ les plus courts jours de l’an et qu’ils dissent à leurs maîtres que s’ils voulaient attendre jusques à lendemain matin, que le duc les combattrait.
La réponse était courtoise. Elle était négative pour le 26 novembre ; elle remettait au 27 la bataille proposée par les Français.
Les capitaines français pouvaient-ils accepter cette réponse ? Il semble que non d’après la chronique de Saint-Remy :
Si retournèrent vers leurs dits maîtres et dirent 142la réponse du duc ; laquelle réponse ouïe, renvoyèrent leurs hérauts de rechef devers le duc, en disant que leurs gens n’auraient que vivre pour icelle nuit et qu’ils n’y demeureraient plus.
La pénurie de vivres ne permettait pas à l’armée française de prolonger son séjour. Pareille déclaration de la part d’un général semblerait le comble de la naïveté, si elle était lue dans la relation d’une guerre contemporaine. Il n’en était pas de même en 1430. Le duc de Bourgogne répondit en offrant courtoisement de partager ses vivres avec ses adversaires, s’ils voulaient se battre en effet le lendemain.
Sy leur fut faicte réponse de par le duc : que on leur baillerait bonne sûreté et abstinence de guerre pour icelle nuit et lendemain heure de combattre ; et avec ce leur baillerait et délivrerait la moitié des vivres qu’ils pourraient avoir ; et s’ils n’estoient contents de demeurer, ils vinssent près de ladite ville de Roye où il les combattrait.
143On ne pouvait pas être plus courtois. La raison de cette politesse est dans les mœurs du siècle. La guerre était alors dans son apparat et dans ses formalités une extension du duel chevaleresque, du fameux jugement de Dieu. La courtoisie avant la lutte a un caractère de grandeur qui impose. Il y a certes inconséquence dans cette courtoisie précédant une tuerie abominable limitée uniquement par les considérations de rançon. Mais cette inconséquence n’a rien que d’honorable et d’humain. Saint-Remy écrit ensuite :
Si s’en retournèrent les dits hérauts devers leurs maistres et firent leur réponse ; mais iceulx adversaires, ladicte réponse ouïe, s’en allèrent toute la nuit chascun en leurs villes et forteresses.
Les capitaines français n’avaient pas une confiance exagérée dans la parole du duc de Bourgogne. Il ne faut pas les en blâmer. Il est parfois dangereux d’accepter 144des vivres d’un ennemi. C’est renouvelé du siège de Troie et toujours de saison :
Timeo… et dona ferentes !
Les Armagnacs et les Bourguignons étaient experts en trahisons ; ils avaient allègrement joué de l’épée après avoir rompu pieusement les saintes espèces : leurs paroles avaient un sens, leurs actes en avaient parfois un tout autre. L’armée française se retira et fit sagement. Saint-Remy continue ainsi :
Et le duc demeura celle nuict en ladite ville de Roye ; et lendemain le duc se partit et alla mettre le siège devant une forteresse nommée Lagny-les-Categnies laquelle lui fut rendue à volonté.
La petite place de Lagny-les-Châtaigniers était à une lieue seulement du château de Beaulieu où Jeanne Darc avait été emprisonnée jusqu’au commencement du mois d’août 1430, avant d’avoir été transférée à Beaurevoir.
145Lagny avait été occupé par les Français dans les premiers jours du mois de novembre : cette place figure dans l’énumération faite par Monstrelet (tome III, page 126) des places qui poussées par la terreur se rendirent aux Français après la dislocation de l’armée de siège de Compiègne. Le comte de Ligny avait donc agi prudemment en ne gardant pas à Beaulieu la prisonnière qui valait dix mille pièces d’or. Quand les Français occupèrent Lagny-les-Châtaigniers, Jeanne était détenue au château de Beaurevoir, à douze lieues de Beaulieu. La livraison aux Anglais était proche : elle fut probablement accélérée par les échecs répétés du duc de Bourgogne, par l’âpre besoin d’argent que les pertes subies par le comte de Ligny durent exaspérer. Quant aux gens de Lagny, leur sort fut pitoyable !
Et y eut aucuns de ladite ville pendus.
C’était la conclusion habituelle des redditions pour le menu fretin des gens qui 146ne pouvaient offrir des gages de rançon. L’infortune des défenseurs de Lagny-les-Châtaigniers confirma la règle. Triste sort des gens d’alors qui après s’être rendus trois semaines plus tôt à l’armée française, de crainte d’être égorgés, étaient repris par les Bourguignons, et faisaient connaissance avec la hart, sans excuse ni merci.
Et dura le siège six jours ou environ.
Les six jours assignés par Saint-Remy pour la conclusion du siège de Lagny, doivent partir du vingt-sept novembre et finir au deux décembre 1430. Saint-Remy a soin d’indiquer que les gens de qualité pris à Lagny ne furent pas mis à mort.
Et là dedans était l’abbé de Saint-Faron-les-Meaux et plusieurs gentilshommes, tout à la volonté du 147duc ; mais ledit abbé et aultres gentilshommes furent mis à finance et depuis délivrés.
L’abbé de Saint-Pharon était familier avec pareilles aventures. Son nom revient fréquemment dans les chroniques de guerre de ce temps. Les comptes de la ville de Compiègne ont appris (voir tome III, page 90) que monseigneur de Saint-Pharon commandait trente-six hommes d’armes à la date du treize août 1430. C’est probablement avec cette troupe que l’abbé de Saint-Pharon occupait la petite place de Lagny-les-Châtaigniers, au moment où le sort des armes la livra au duc de Bourgogne. La trentaine d’archers qui composait cette compagnie fut vraisemblablement pendue. Tel était alors le destin des gens de peu. Il y a des hommes qui rêvent aujourd’hui la guerre à outrance et sans merci. Ils n’ont pas lu attentivement les chroniques du quinzième siècle. Qu’ils les lisent ! ils verront ce qu’aurait d’horrible un pareil retour aux pendaisons 148en masses et aux exécutions de garnisons !
Et le second jour de décembre ensuyvant se partit le duc, et s’en alla à Péronne et donna à ses gens congé, pour cause de l’hiver quy était grande cette année : et dudit lieu de Péronne s’en alla à Bruxelles en Brabant où estoit madame la duchesse. Et là fut jusques au quatrième jour de janvier.
Telle fut la conclusion de la campagne de 1430. La reprise de Lagny-les-Châtaigniers, l’exécution des simples soldats, la mise à rançon des défenseurs de qualité : c’était le dernier épisode de la dramatique campagne de 1430. Il n’y avait là rien qui relevât le prestige du duc de Bourgogne fortement entamé par la levée du siège de Compiègne ; et coup sur coup par le combat de Guerbigny du 20 novembre, par le combat de Conty du 24 ; enfin par le défi porté à ses armes par les capitaines français dans la journée du 26 novembre.
149Force est de clore le récit des événements qui suivirent la levée du siège de Compiègne et de revenir en arrière pour répondre à diverses objections suggérées par les incidents qui marquèrent la journée décisive du 25 octobre 1430. Après avoir rapporté les principaux épisodes du siège de Compiègne de 1430 et les péripéties de la journée du 25 octobre, un des plus érudits parmi les historiens qui ont retracé les événements du quinzième siècle s’exprime ainsi :
On ne peut s’expliquer comment deux troupes également nombreuses ont pu rester ainsi pendant plusieurs heures à se regarder pour ainsi dire nez à nez, sans fondre l’une sur l’autre : et à supposer que l’armée des Bourguignons ne fut composée que d’archers à pied, comment Jean de Luxembourg n’a-t-il pas fait venir de Venette, de Margny, voire même de Clairoix un renfort de cavaliers ? Il en avait tout le temps. D’un 150autre côté, comment le comte de Vendôme et le maréchal de Boussac n’ont-ils pas cherché à profiter de leur supériorité pour mettre les ennemis en déroute ? Une pareille tactique nous échappe entièrement.
Ces observations empruntées au beau livre de M. Alexandre Sorel (La Prise de Jeanne d’Arc devant Compiègne, page 262) méritent quelques explications. Si le maréchal de Boussac avait attaqué les Bourguignons, aurait-il risqué un échec, en dépit de la supériorité invoquée par M. Alexandre Sorel ? Pour répondre à la question, il faut jeter un coup d’œil sur les batailles où la rencontre s’était produite dans des conditions analogues.
Quinze ans avant la journée du 25 octobre 1430, il avait été livré une bataille de ce genre. L’armée française avait une supériorité numérique notable : elle avait en outre un avantage stratégique majeur : elle 151coupait à l’armée anglaise sa ligne de retraite. La partie était superbe pour les Français : le roi d’Angleterre et ses capitaines avaient tout préparé en vue de faire payer cher leur destruction totale. Cependant la tactique anglaise fut si juste, les soldats anglais se conformèrent si nettement aux convenances du combat que la victoire fut aux Anglais. Bien plus ! ce fut une victoire complète, une de ces victoires dont le nom déchire les siècles pour retentir aux oreilles des enfants. Le 25 octobre 1430, le souvenir en était poignant, les conséquences de la victoire anglaise pesaient sur la France. Il n’y avait pas de famille noble en France qui n’eût perdu quelques-uns des siens dans cette sanglante rencontre. Le duc d’Orléans était encore dans les prisons anglaises ! La rencontre sinistre pour les Français, glorieuse pour les armes anglaises, avait eu lieu près d’Azincourt, le 25 octobre 1415 ! Dans cette bataille décisive 152où la stratégie combattait avec les Français coupant le roi Henri V de sa retraite vers Calais, la tactique anglaise avait tout balancé : elle avait tout emporté !
Le 25 octobre 1430, l’armée bourguignonne avait adopté purement et simplement la tactique anglaise. Nul doute qu’au second moment de la matinée du 25 octobre 1430, si la cavalerie française n’avait opéré à l’improviste son mouvement de flanc vers Compiègne, il se serait passé quelque chose de grave, de très grave pour les Français ; qu’ils eussent attaqué ou qu’ils eussent été attaqués ! À Azincourt, l’armée anglaise comprenait quinze mille soldats : l’armée française en comprenait cinquante mille ! La position stratégique des Français était excellente : celle des Anglais était des pires. La tactique anglaise avait eu raison de tous ces désavantages. Le 25 octobre 1430, les mêmes causes auraient amené les mêmes conséquences. Il ne faut pas critiquer 153le maréchal de Boussac d’avoir eu cette pensée : il faut le féliciter d’avoir déconcerté la tactique anglaise, en usant à propos de la vitesse de ses chevaux. Au troisième moment de la matinée du 25 octobre, il n’en était plus comme au second moment. Le danger était moins grave pour l’armée française. Voici pourquoi : la contremarche du second au troisième moment avait extrêmement fatigué l’infanterie anglo-bourguignonne. Les chroniques sont formelles sur ce point important. Cette infanterie, rien que par cette fatigue, avait son élan brisé ; elle n’avait plus le ressort redoutable qui lui avait assuré tant de succès. Sans avoir été combattue, cette infanterie était usée. Par conséquent l’armée française se trouvait vis-à-vis de l’armée bourguignonne dans des conditions beaucoup plus voisines de l’égalité. Les capitaines français étaient trop hommes de guerre pour ne pas le sentir.
Quoi qu’il en fut de cette égalité, les Français 154ne devaient pas attaquer, parce que contre la tactique anglaise l’attaque était un désavantage. En second lieu, en n’attaquant pas, les Français ne risquaient rien ; car ils n’avaient pas besoin d’attaquer pour entrer à Compiègne. Pour les Anglais, il y avait un motif sérieux de ne pas attaquer : leur fatigue ! Il y avait au contraire avantage pour eux à être attaqués : car dans la défensive leur tactique était assurée d’énormes résultats. Bref il y avait des raisons solides pour que les choses se soient passées au troisième moment de la journée du 25 octobre 1430 comme elles se passèrent effectivement. Celui des deux adversaires qui aurait attaqué aurait compromis plusieurs de ses chances. La journée d’Azincourt a été citée comme ayant influé par son ombre sinistre sur la tactique prudente des capitaines français. Il est d’autres noms moins célèbres mais tout aussi décisifs au point de vue de l’avantage procuré aux armées anglaises par la tactique 155que les capitaines anglais de l’armée bourguignonne avaient fait adopter par cette armée le 25 octobre 1430. Azincourt fut une journée plus cruelle que Waterloo. Cela, à cause de ce fait désolant : l’armée française vaincue était l’élite des armées françaises, la fleur de sa chevalerie ; elle était trois fois supérieure en nombre à l’armée anglaise ! Waterloo est une défaite glorieuse, une défaite triomphante au prix d’Azincourt.
Les gens de cœur qui lisent ces lignes comprendront ce qu’aurait eu de navrant un Waterloo, auquel n’aurait pris part ni Blücher, ni un soldat prussien ! Azincourt fut pis que cela ! Et si ce nom d’Azincourt vient sous la plume de l’historien, c’est que son souvenir sinistre pesait sur les âmes des capitaines français le jour de la délivrance de Compiègne qui était son quinzième anniversaire. Cette ombre n’était pas isolée. Azincourt n’avait pas été un incident, un coup de dé, 156une mauvaise chance. Azincourt était un type de déroute. Les guerres des Français et des Anglais en présentaient maint exemplaire. À Poitiers, le 19 septembre 1356, l’armée française avait subi un échec plus triste encore. Cette fois, l’avantage stratégique appartenait à l’armée française qui coupait aux Anglais leur ligne de retraite. La supériorité numérique était aux Français. Chose indicible ! particularité cruelle à raconter : il y eut plus de soldats français tués que l’armée anglaise n’avait de combattants ! Dans cette épouvantable mêlée, huit mille Anglais avaient vaincu cinquante mille Français : ils avaient fait prisonnier le roi de France ! À Crécy, le 26 août 1346, à sept lieues du champ d’Azincourt, l’armée française avait subi la même fortune. Et cela, toujours avec l’avantage stratégique, toujours avec une supériorité numérique notable : soixante mille Français contre vingt-cinq mille Anglais. En 157dépit de ce double avantage, Henri Martin a pu écrire justement de cette journée :
La bataille fut perdue avant qu’on eût joint l’ennemi !
À quoi bon poursuivre ces citations ? Elles suffisent à prouver que le prestige de l’infanterie anglaise reposait sur des états de service positifs. La journée d’Azincourt, la dernière en date, la plus terrifiante au moment où le maréchal de Boussac tentait de ravitailler Compiègne, appartenait à un faisceau historique comme il s’en trouve rarement de plus fourni dans les annales militaires. Le maréchal de Boussac avait raison de professer une haute opinion pour l’infanterie anglaise et de montrer méfiance à l’attaquer : il peut sembler médiocrement glorieux d’avoir vaincu sans coup férir, par une manœuvre, par une prudente évolution : pourtant de toutes les manières de vaincre, c’est la plus digne d’éloges. La haute opinion de l’infanterie anglaise 158se retrouve quatre siècles après Azincourt dans les causeries du maréchal Bugeaud sur ses guerres d’Espagne. Le maréchal se plaisait à expliquer la tactique toujours la même et constamment victorieuse par laquelle l’infanterie anglaise se laissait aborder par les Français dans les guerres d’Espagne. Après ces expériences, Bugeaud estimait l’infanterie anglaise la plus solide qui se pût rencontrer et il aimait à ajouter avec un sourire : Heureusement il n’y en a pas beaucoup ! Il serait puéril de chercher un lien entre la tactique des archers de 1430 et la tactique des fusiliers de 1810 ; il y a simplement une identité, celle qui consiste dans le tempérament du soldat anglais aux deux époques et, par voie de conséquence, dans la supériorité évidente que Bugeaud constatait chez l’infanterie anglaise pratiquant la tactique défensive.
Revenons à Compiègne et à la journée du 25 octobre 1430, pour une dernière 159observation. Le comte de Ligny avait adopté la tactique anglaise dans cette journée : cette tactique ne lui servit à rien, puisque les armées en présence ne livrèrent pas bataille. Remarquons-le toutefois ; le plan du comte de Ligny n’était pas de tous points conforme aux dispositions préconisées par les capitaines anglais. La différence était notable ; elle vaut d’être signalée : elle se manifeste clairement dans la chronique de Chastellain. Les capitaines qui proposèrent de lever le siège de Compiègne avant l’arrivée des Français et d’aller offrir crânement la bataille près de Verberie ne sont pas nommés : il n’est cependant pas difficile de deviner que c’étaient les Anglais et qu’ils eurent pour contradicteurs les Bourguignons désolés d’évacuer spontanément leurs bastilles. Cependant il est clair que l’évacuation de ces bastilles assurait un supplément notable de forces à l’armée 160bourguignonne allant chercher bataille à Verberie. L’évacuation de la bastille Saint-Ladre procurait quatre cents combattants de plus ; l’évacuation des deux petites bastilles d’amont de l’Oise en fournissait cent autres ; l’évacuation de la grande bastille du Pont procurait un effectif que les chroniques n’ont pas précisé, mais qui peut être fixé sans exagération à quatre cents combattants. L’armée bourguignonne ainsi renforcée de neuf cents combattants était notablement plus solide. En effet, d’après Monstrelet cité plus haut (tome III, page 181), les forces anglaises qui passèrent l’Oise le matin du 25 octobre étaient seulement de six cents combattants. Ces deux chiffres : six cents Anglais, neuf cents Bourguignons de renfort, montrent combien était importante l’évacuation des bastilles au point de vue de l’augmentation des forces anglo-bourguignonnes. Le chiffre des troupes bourguignonnes 161mises en bataille le 25 octobre n’est pas précisé par les chroniques. Il n’était pas de beaucoup supérieur à neuf cents combattants. Chastellain remarque en effet que le matin du 26 octobre
les comtes anglois avoient la plus grant compagnie de l’ost pour celle heure alors à eux :
or la compagnie des comtes anglais se composait des six cents hommes ayant passé l’Oise et des troupes laissées près de Venette pour garder les chevaux, les bagages, le train et aussi le pont de l’Oise. Ces troupes laissées à Venette, quel était leur effectif ? Avec six cents combattants, on n’est pas loin de la réalité. Cette supposition donnerait douze cents combattants pour l’effectif total des Anglais le matin du 26 octobre. Encore ce chiffre fut-il diminué par la désertion de la nuit du 25 au 26, désertion exercée parmi les troupes anglaises comme chez les 162Bourguignons. Prenons pourtant ce chiffre douze cents : les troupes bourguignonnes formaient moins que cet effectif le matin du 26 octobre, or elles comprenaient : 1° la moitié des combattants des bastilles, savoir ceux de la grande bastille devers le Pont et ceux de la petite bastille d’Aubelet de Folleville soit 450 combattants ; 2° les troupes ayant été mises en bataille le 25 octobre. Il résulte donc de cette analyse que ces dernières troupes étaient réduites à 750 combattants par la désertion de la nuit du 25 au 26. Si ces troupes étaient réduites le 26 octobre à sept cent cinquante combattants, elles n’étaient guère supérieures à neuf cents combattants le 25 octobre : en les évaluant à douze ou quinze cents combattants, il est fait bonne mesure.
Cette comparaison d’effectifs a pour but de prouver que le renfort procuré à la bataille 163bourguignonne par les détachements des bastilles aurait été des plus sérieux. Avec le surcroît de forces que procuraient à la bataille bourguignonne ces neuf cents combattants, aurait-il été permis à Jehan de Luxembourg de prendre avec succès l’offensive contre l’armée française ? C’est fort probable : les forces en présence paraissent s’être balancées dans cette journée : donc pareil appoint pouvait avoir une importance décisive. Mais, objectera-t-on, si les neuf cents Bourguignons des bastilles avaient été disponibles pour la bataille du comte de Ligny, les défenseurs de Compiègne auraient été libres de porter à l’armée française un appoint à peu près équivalent. L’objection n’est pas aussi forte qu’elle en a l’air. L’armée bourguignonne allant attaquer l’armée française à Verberie n’avait pas à craindre les défenseurs de Compiègne : ces derniers ne pouvaient perdre de vue les murs de la place sans se trouver 164dans des conditions particulièrement désavantageuses. Leur élan contre la bastille Saint-Ladre, à pleine vue de leurs murailles, était spontané : hommes, femmes, enfants donnaient à l’envi. Autres eussent été la disposition morale des habitants et leur aptitude offensive pour se porter à quatre lieues de la place, risquant d’être attaqués en rase campagne et d’être coupés de la place. À ce point de vue, le mieux pour l’armée bourguignonne était de lever le siège pour un jour ou deux et de se porter toute entière à Verberie.
C’était le sentiment des capitaines anglais. Ce ne fut pas celui du comte de Ligny ; la chronique en donne le motif :
Parce que se pourroient sauver les assiégés si vouloient, et eux enfuir, si peur ou nécessité les contraignoit à ce faire ; sy en seroient moqués après et escharnés les assiégeants.
On saisit la valeur de l’argument aux yeux du commandant du siège voyant ses efforts 165précédents annulés pendant vingt-quatre heures. Cependant la valeur de cet argument était des plus médiocres dans le cas de la place de Compiègne. Où pouvaient se sauver les assiégés ? À Beauvais, à Senlis, à Château-Thierry. C’était fort malaisé, les gens de Compiègne manquaient par dessus tout d’argent ; sans argent, à quoi bon se rendre où ils auraient péri de faim tout comme à Compiègne. Admettant qu’un certain nombre des habitants de Compiègne eussent profité de la levée du siège pour quitter la cité, pour fuir les violences accompagnant la prise de la place, le dommage était minime au prix de la supériorité immédiate qu’il s’agissait de prendre sur l’armée de secours. S’il est permis de recourir à un exemple moderne pour justifier ce point de vue, il suffit d’examiner la conduite de Bonaparte à Mantoue, dans une situation analogue à celle du comte de Ligny devant Compiègne. En apprenant 166l’approche de l’armée de Wurmser, Bonaparte lève immédiatement le siège ; il abandonne son matériel ; il engage une bataille rangée sur le terrain qu’il choisit loin de la garnison de Mantoue. Revenons à Compiègne. Le matériel de siège du comte de Ligny était considérable : il était douloureux de l’abandonner. Cela n’était pas dans les habitudes de 1430. Il est juste d’ajouter que cela n’était pas davantage dans les habitudes de 1796 et que cela n’est pas beaucoup plus dans les habitudes d’aujourd’hui.
Bonaparte en agissant au rebours de la routine de son temps se justifiait par la victoire. L’armée autrichienne battue, le principal était fait pour prendre Mantoue. Tout cédait devant cette considération impérieuse : battre l’armée de secours. M. Thiers a formulé sur la stratégie originale de Bonaparte les réflexions suivantes :
C’était un grand sacrifice, car on assiégeait Mantoue depuis 167deux mois, on y avait transporté un grand matériel, la place allait se rendre : en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs travaux et une proie presque assurée. Bonaparte cependant n’hésita pas, et entre deux buts importants sut saisir le plus important et y sacrifier l’autre : résolution simple et qui décèle non pas le grand capitaine, mais le grand homme.
Regardons bien ! c’est la situation de Jehan de Luxembourg devant Compiègne le 24 octobre 1430. L’historien de la Révolution française poursuit ainsi :
Ce n’est pas à la guerre seulement, c’est aussi en politique et dans toutes les situations de la vie qu’on trouve deux buts, qu’on veut les tenir l’un et l’autre et qu’on les manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio depuis la pointe du Lac de Garda 168jusqu’à Mantoue, il eût été percé ; en se concentrant sur Mantoue pour le couvrir, il aurait eu soixante-dix mille hommes à combattre à la fois, dont soixante mille de front et dix mille à dos.
La réflexion de M. Thiers sur l’effectif des ennemis à combattre dans l’une et l’autre éventualité est claire : elle justifie la conduite de Bonaparte dans cette circonstance critique :
Il sacrifie Mantoue et se concentre à la pointe du lac de Garda. Dans la nuit du 31 juillet, Sérurier brûla ses affûts, encloua ses canons, enterra ses projectiles et jeta ses poudres à l’eau…
Bonaparte dictait ses ordres à Sérurier avec une précision qui peut servir de modèle :
Quartier général, Roverbella, 13 thermidor an IV. — Quant à l’artillerie de siège vous ferez enterrer toute celle qui n’aura pas été transportée à Borgoforte. Vous ferez jeter les boulets dans le marais, gâter les autres munitions 169et jeter les affûts dans la rivière ou le marais. Vous ne ferez aucune espèce de feu qui puisse faire croire à la place que vous évacuez.
Le comte de Ligny n’avait pas la résolution d’un Bonaparte. Ni avant le siège de Compiègne, ni après, il ne se montra autre chose qu’un très brave soldat, expérimenté, se conformant correctement aux habitudes militaires de son temps.
Les capitaines anglais avaient médiocre souci des bastilles et du matériel de guerre du comte de Ligny ; ils avaient compris cet axiome que tout est d’être fort en bataille contre l’armée de secours : tout le reste vient alors par surcroît. Il ne coûte nullement de reconnaître la supériorité des capitaines anglais comme stratégistes. Ce simple fait que l’infanterie anglaise tenait en échec un pays comme la France depuis quatre-vingts ans, suppose chez les capitaines anglais une entente 170merveilleuse de la stratégie : le mot de Bugeaud sur l’infanterie anglaise de 1810 : Il n’y en a pas beaucoup ! était d’une saisissante vérité durant les campagnes sanglantes dont Azincourt, Poitiers, Crécy marquent les points culminants. Avec une poignée de fantassins, les Anglais maintenaient leur suprématie militaire. Leur stratégie vint souvent au secours de leur tactique pour suppléer au nombre. La stratégie est la sagesse de la veille de la bataille et aussi la sagesse du lendemain ; la tactique est la sagesse du moment même du choc. Les deux genres de sagesse vont bien ensemble. Chez le tacticien accompli, mieux que chez personne, l’historien a chance de rencontrer le stratégiste. Rien d’extraordinaire si l’opinion rapportée par Chastellain à la date du 24 octobre 1430 fut inspirée aux capitaines anglais par une juste appréciation des circonstances.
171On connaît ce qui arriva : on a lu plus haut les événements du 25 octobre : on sait aussi que le 26 octobre, les capitaines anglais refusèrent purement et simplement de rester un jour de plus sous Compiègne. Une fois encore, les capitaines anglais avaient une exacte intuition des difficultés du moment : leur résolution était sage. Une place forte, si énormes que soient les tas de moellons qui l’entourent, si considérables que paraisse l’accumulation de ses munitions ou le poids de ses canons, ne doit pas se faire illusion sur le rôle passif de tout ce qu’elle contient. Certes ses ressources paraissent colossales à côté de celles de l’armée qui tient la campagne ; pourtant l’armée vaut beaucoup plus qu’une place forte. La victoire, c’est le moral des places fortes relevé et porté à son paroxysme. Les murs ont double hauteur, les fossés ont triple profondeur ; les canons tirent juste ! 172tout porte ! La défaite de l’armée, c’est le moral des places fortes abattu ; les murs sont rapetissés, les fossés sont comblés ! les canons tirent au hasard ! l’âme défaille dans ces corps énormes. L’agonie de la place est prochaine ! En somme, ce fut une grande habileté aux capitaines français d’avoir évité la bataille. Il suffisait aux gens de Compiègne d’être ravitaillés. Leur moral était très haut. La victoire n’était en rien nécessaire pour le relever. Au contraire, la défaite pouvait abaisser d’un coup leurs cœurs et les plonger dans le découragement. Il convient de rendre hommage à la sagesse des capitaines français : cette sagesse sauva la France en même temps que Compiègne ; car en aucun moment la dernière armée de Charles VII n’a été plus en péril. Une simple manœuvre lui accorda le gain de la journée. Le vaillant désespoir des gens de Compiègne et l’expérience de Xaintrailles firent le reste 173en enlevant la bastille Saint-Ladre, en jetant dans l’armée bourguignonne la terreur qui amena le sauve-qui-peut de la nuit suivante. Ce n’était pas chose aisée à entreprendre que l’attaque de l’infanterie anglaise : cela a été expliqué plus haut. Ce qui ne peut être abordé de front avec succès, il faut le tourner. Le maréchal de Sainte-Sévère sut le faire : il a bien mérité de la France.
Grâce au succès du comte de Vendôme et du maréchal de Sainte-Sévère, la campagne de 1430 se terminait sans dommage aux conquêtes de la Pucelle pendant la merveilleuse campagne de 1429. Les conquêtes de Jeanne Darc étaient peu accrues : elles restaient intactes. L’Anglais n’avait pu les entamer. Le roi de France était maintenu en possession du prestige incomparable dont l’avaient entouré le sacre de Reims et l’adhésion unanime des cités qui avait suivi le sacre. La résistance patiente 174de Compiègne prouvait la vitalité du patriotisme français ressuscité par la Pucelle ; cette résistance établissait manifestement la volonté des bons amis de Jeanne Darc de distinguer la cause royale de la cause bourguignonne. L’auteur de la délivrance du royaume, la Pucelle de Domremy, était emprisonnée à Beaurevoir, lorsque les Bourguignons qui l’avaient prise le 23 mai levèrent piteusement le siège de Compiègne dans la soirée du 26 octobre. Le roi de France avait semblé indifférent à l’incident de la capture de Jeanne : il avait paru se désintéresser de son sort, tandis qu’elle était emprisonnée à Beaulieu et à Beaurevoir. La Pucelle serait-elle remise au roi d’Angleterre ? Dure question pour les Français dont le cœur souffrait au souvenir des services extraordinaires accomplis par Jeanne Darc. Le cœur de Charles VII ne battait pas pour la jeune 175fille qui l’avait mené à Reims. Charles VII remit à la Providence le sort de l’héroïque Pucelle. Il s’en lava les mains, selon la figure fameuse du Nouveau Testament : il abandonna à Dieu et aux Anglais la libératrice de son royaume. Faut-il insister sur cette curieuse détermination ? Convient-il de la rapprocher des autres actes de Charles VII ? Oui, car elle éclaire des sentiments et des circonstances en apparence contradictoires : elle permet de comprendre le milieu dans lequel s’exerça la mission de la Pucelle.
Il est évident que Charles VII n’eût pas été sacré à Reims le 19 juillet 1429, s’il eût allégué le péril couru par sa personne, s’il eût refusé formellement de franchir la Loire. Le concours libre et volontaire de la personne royale était une condition sine qua non du sacre. Il est clair que Jeanne Darc n’eût pas chassé les Anglais d’Orléans, 176si le roi Charles VII lui avait refusé le commandement de l’armée française ; là encore le concours de la volonté royale était une condition sine qua non de la levée du siège d’Orléans. À Paris, le 9 septembre 1429, il en avait été de même. Il a été rapporté ailleurs1 ce qui manqua à Jeanne le matin du 9 septembre pour entrer dans Paris. Jeanne prenant Paris le 9 septembre, c’était la fin de la guerre. Jeanne, maîtresse de Paris, aurait sans doute imposé à Charles VII l’ascendant de sa nouvelle victoire ; huit jours après, elle eût campé sous les murs de Rouen : du moins aurait-elle fait l’impossible pour y déterminer le roi. Les premiers jours d’octobre auraient vu flotter les armes de Charles VII sur le Vieux Château où devait, 177quatorze mois plus tard, être incarcérée l’héroïne ! Car Paris pris, c’était la terreur d’Orléans, de Jargeau, de Patay paralysant de nouveau les défenseurs de Rouen, les livrant à la Pucelle comme elle lui avait déjà livré les défenseurs de Troyes et les défenseurs de Paris. Ces pronostics ne sont pas téméraires. Que l’on relise Monstrelet : avec l’admirable bon sens qui lui appartient, il écrivait, sur Charles VII, à propos des événements de la fin d’août 1429 et du commencement de septembre :
Et pour vérité, s’il, à tout sa puissance fut venu à Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville et plusieurs autres fortes villes et forts châteaux, la plus grand partie des habitants d’icelles estoient tous prêts de le recevoir à seigneur et ne désiroient au monde aultre chose que de luy faire obéissance et pleine ouverture.
Ainsi, d’après Monstrelet, le prestige de 178Jeanne offrait au roi Charles VII les places qui devaient rester de longs ans encore au pouvoir de ses ennemis ! Qu’eût-ce été, une fois Paris enlevé le 9 septembre ? Ces places auraient envoyé leurs clefs à la première alerte, à la simple nouvelle que l’armée de la Pucelle allait arriver sur elles.
Les garnisons anglaises auraient été chassées de ces cités, comme ç’avait été le cas à Reims, à Compiègne, à Beauvais, en juillet et en août 1429, sur l’annonce de l’arrivée de la Pucelle. Le siège de Rouen entrepris en de pareilles conditions aurait-il duré davantage que le siège de Paris ? Rien ne le fait supposer ! D’ailleurs c’était la mission formelle de Jeanne de chasser les Anglais de toute France et la Pucelle avait un an seulement pour besogner sa mission ! Tout cela se serait réalisé littéralement. Calais même, sur lequel les armes anglaises flottaient encore un siècle plus 179tard, aurait été rendu à Charles VII dans le délai assigné par Jeanne elle-même à sa mission libératrice. Rêves que cela ! Sans doute ! rêves fondés sur les révélations et sur les promesses formelles de la Pucelle. Se fier à ces franches déclarations de Jeanne au début de sa mission, est plus sûr qu’accorder créance aux propos de la prisonnière du Vieux Château de Rouen, aux déclarations de la dupe de l’infâme Loyseleur, aux réponses frelatées par les scribes de Cauchon, en vue de pousser au supplice la vaillante Pucelle qui avait failli à sa mission, non par faute qui lui fût reprochable, mais par lâcheté du faible Charles VII ! Il a été cité à la page 310 du second volume de cet ouvrage, l’opinion du greffier Boysguillaume sur la fin malheureuse de certains persécuteurs de Jeanne. Les faciles amplifications des indicateurs de la vindicte divine dans les derniers 180instants vécus par les Cauchon, par les Loyseleur, par les d’Estivet pâlissent à côté du drame poignant où Charles VII restitué victorieusement dans le domaine royal meurt de faim avec la terreur atroce d’être empoisonné par son fils, le futur Louis XI ! Est-il angoisse plus poignante que celle du roi victorieux envisageant un parricide chez le dauphin de France, dans l’être qui lui est le plus cher, dans son propre sang, chez le prince auquel sera remis le royaume reconquis par la Pucelle ? Pour les amateurs de psychologie raffinée, il y a là une intervention plus savante que la main du bourreau, si experte soit-elle. La vindicte divine a taillé pareil lot au roi tant aimé de Jeanne ; sans doute la vindicte divine tenait à être indulgente à Charles VII dans l’autre monde ! Avoir pour fils, avoir pour héritier le prince que l’on estime parricide et régicide ! Triste fin 181de roi préférant le suicide par la faim au poison versé par un émissaire du dauphin sur l’ordre du roi de demain ! Ne méditons pas trop longuement les conséquences de pareil conflit des passions humaines. Laissons dormir Charles VII et Louis XI, Cauchon et Loyseleur : leurs spectres effrayants, apparitions arrachées à l’Enfer de Dante, troubleraient inutilement les courtes heures de notre propre vie. L’imagination vacille, la main tremble à tenter l’analyse des monstrueuses injustices qui ont accumulé fagots sur fagots au milieu de la place du Vieux Marché !
N’approfondissons pas ! Il est une borne au-delà de laquelle l’esprit humain risque à chaque pas d’être pris de vertige. Faute d’appuis solides sur les talus glissants de l’hypothèse et de l’à-peu-près, mieux vaut rester en deçà de la limite qui les dépasse. L’historien ignore les desseins de Dieu sur 182les Cauchon et les Loyseleur aussi bien que sur Charles VII, sur la Trémouille, sur Regnault de Chartres. Prêter à Dieu ses propres vues sur les événements de cette époque est œuvre facile ; elle n’a guère d’effet si nos vues expriment les éphémères passions agitant nos âmes, au lieu de refléter l’éternelle patience de la Providence pour les forfaits et pour les crimes, tout au moins pour ce que notre faible raison apprécie crimes et forfaits ! La conscience humaine a de trop décevants retours sur ses propres jugements pour que l’histoire ait le devoir de partager en quelque mesure que ce soit la responsabilité d’arrêts aussi peu sûrs. L’historien enregistre sans étonnement et sans colère les variations de la conscience humaine chez chacun des individus, au milieu de chacune des générations qui représentent successivement l’humanité ! Quand l’historien, semblable lui aussi à une de ces individualités 183impressionnables et frivoles, écoute un instant ses passions et peint ses propres rêves, c’est à condition de se rappeler bien vite qu’il doit effacer les œuvres de son imagination pour savoir écrire l’histoire comme elle doit être apprise, c’est-à-dire le dernier mot restant à la raison. Si grande qu’ait été la Pucelle, si haute qu’ait été la mission confiée par Dieu à Jeanne Darc, il faut laisser à Charles VII, à la Trémouille, à Regnault de Chartres, le bénéfice des circonstances atténuantes que méritent les hommes auxquels Dieu avait remis le pouvoir. Parallèlement à la mission divine confiée à Jeanne par l’intervention orale des anges et des saintes, il y a pour chacun des personnages ses contemporains, pour Charles VII, pour la Trémouille, pour Regnault, autant de missions confiées par Dieu, tacitement et naturellement sans doute, mais tout aussi positives au point de vue de l’histoire. Si ces 184personnages ont failli à la mission de tout homme venant en ce monde, particulièrement si usant de leur liberté, ils en ont fait un usage contraire au devoir, en refusant leur concours libre et nécessaire à la mission fixée à Jeanne Darc ; ce n’est pas aux hommes de prétendre juger leur âme. Roi de France, ministres du roi de France, Charles VII, la Trémouille, Regnault sont comptables à Dieu et à Dieu seul de leur politique. Cette politique, l’historien l’apprécie bonne ou mauvaise, et c’est tout ! Il en est de même des gens d’église qui ont condamné Jeanne comme hérétique : ils n’ont été comptables qu’à Dieu de la sentence exécutée à Rouen. Nous apprécions la sentence bonne ou mauvaise. Ses auteurs échappent à notre verdict. S’il nous plaisait prononcer pareille sentence, ce verdict serait vain.
Du reste, s’il fallait prouver combien les faits proclamés aujourd’hui évidents paraissaient 185obscurs aux contemporains de la Pucelle, il suffirait de produire l’opinion du cardinal Jouffroy sur Jeanne Darc. Nihil est miraculo loci, écrit lentement et fermement le cardinal en parlant de la Pucelle, ce qui signifie : Pas de miracle dans son cas ! Et à qui s’adressait Jean Jouffroy, alors abbé de Luxeuil et évêque d’Arras, quand il appréciait ainsi la mission de Jeanne Darc ? Au pape Pie II ! En quelle année ? en 1459, après la réhabilitation de la Pucelle ! Le discours du cardinal Jouffroy au Souverain Pontife Pie II est trop curieux pour qu’il en soit donné seulement quatre mots. En voici quelques-uns de plus :
Successit huic bello illud callide vulgatum, temere creditum, miraculum cujusdam virginis quem Franci puellam vocitant.
[À cette guerre succéda ce miracle, habilement répandu et témérairement cru, d’une vierge que les Français appellent la Pucelle.]
Pour le cardinal Jouffroy, l’intervention prétendue miraculeuse de la Pucelle fut répandue habilement dans le vulgaire ! Elle fut acceptée avec 186légèreté par les Français ! Pesez les quatre mots latins soulignés : c’est bien leur sens. Il y eut là, selon le cardinal, une merveille adroitement propagée, admise naïvement par le vulgaire ! Pour démontrer à l’évidence que c’est bien la pensée du cardinal Jouffroy, il suffit de poursuivre :
Atque equidem an velut in sacris litteris Debora mulier populum Israelitem in spem erexit, haud scio quispiamve astutus cum Franci proceres altero alteri refragante parere sua inertia paucos Anglicos fortes efficerent, concitamento illius puellæ usus sit ut fractos et debilitatos Francorum animos attolleret præsertim qui, testimonio Cæsaris, rem auditam pro comperta facile habeant…
[Pour ma part, j’ignore si, telle une Débora des Saintes Écritures qui releva l’espérance du peuple d’Israël, quelque homme astucieux, voyant que les grands de France, en s’opposant les uns aux autres et par leur propre inertie, donnaient du courage à un petit nombre d’Anglais, ne s’est pas servi de l’exaltation de cette jeune fille pour ranimer les esprits brisés et affaiblis des Français, eux qui, au témoignage de César, tiennent facilement une chose entendue pour une chose certaine…]
Bref, en se tenant aux expressions soulignées, on devine trois idées dans cette période du cardinal Jouffroy, d’abord : la ruse de l’initiateur de la Pucelle, quispiam astutus ; puis, l’usage qu’il tire de l’enthousiasme produit par cette 187merveille, concitamento illius puellæ ; enfin, la raison de la créance que rencontra cette invention ingénieuse par la complicité royale, testimonio Cæsaris. Le cardinal Jouffroy avait eu l’occasion de s’entretenir de ce grave sujet avec les ecclésiastiques les plus éminents de son temps. Le discours auquel sont empruntés les précédents extraits est — cela a déjà été signalé plus haut — à l’adresse du Souverain Pontife. L’opinion du cardinal est que la condamnation de la Pucelle fut une sentence politique, partant inique : mais l’iniquité de la sentence ne conduit pas le cardinal Jouffroy à admettre le moins du monde la mission surnaturelle de Jeanne. Bref, dans l’esprit du cardinal, les deux idées s’accordent : iniquité du jugement de Rouen, simulation des révélations de Jeanne !
Se trouvera-t-il un ami de la rigoureuse logique pour objecter que la simulation des 188révélations entraîne l’équité du jugement de Rouen ? À cela, on observerait simplement que le cardinal Jouffroy n’était pas rigoureusement logique, quand il raisonnait ainsi avec quantité de ses contemporains. Guillaume Manchon a parfaitement exprimé ce défaut de logique, quand exposant que tout s’était passé juridiquement au Procès de Rouen, il ajoute :
Scit tamen et credit firmiter, quod si fuisset de partibus Angliæ, quod eamdem non sic tractassent nec contra eam talem processum fecissent !
[Il sait cependant et croit fermement, que si elle avait été du parti Anglais, ils ne l’auraient pas traitée ainsi ni ne lui auraient fait un tel procès !]
La naïve observation :
Si Jehanne eut esté du parti Anglois, poinct ne luy eussent faict tel procès !
C’est la logique de la condamnation de Rouen : la simulation d’une mission céleste était peccadille aux yeux d’un Français ; elle était même louable, puisque cette action tournait au profit commun. Le cardinal Jouffroy ne subissait pas la doctrine anglaise de Cauchon et de ses docteurs.
189Il a survécu un document précis révélant ingénument l’intervention souveraine de la passion dans ces prétendues règles de logique. Un grand seigneur anglais entendant une fière et juste riposte de la Pucelle à ses juges, laissa échapper l’exclamation :
Brave fille ! que n’est-elle angloise !
L’exclamation est-elle parfaitement authentique ? Elle fut rapportée comme telle vingt-cinq ans après le Procès par un médecin d’alors, qui affirma l’avoir entendue. Ce médecin, qui, à sa qualité de maître-en-médecine joignait le titre de chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris lorsqu’il déposa au Procès de réhabilitation, avait été invité par Cauchon à assister au Procès de Rouen. Un docteur de l’Université de Paris nommé Jacques de Touraine, de l’ordre des frères mineurs, cherchait à convaincre Jeanne d’homicide et obligeait la Pucelle à répondre à la question captieuse :
As-tu combattu ès assaults où Anglois furent occis ?
À 190quoi la Pucelle avait répliqué par ce mot que ne désavouerait pas un maître d’éloquence :
En nom Dieu, si ay. Comme vous parlez doulcement ! Pourquoy ne quittoient-ils France pour rentrer en Angleterre ?
La franche saillie de la prisonnière avait émerveillé le godon ; elle lui avait fait oublier qu’il devait haïr la Pucelle, pour rester bon anglois ! Le trait est d’autant plus caractéristique que les Anglais d’alors avaient une ténacité de caractère contrastant manifestement avec la mobilité des Français qu’ils espéraient soumettre à leur domination.
Pareil trait venant d’un Français à propos d’une ennemie de sa patrie ne serait pas pour étonner beaucoup. De la part d’un Anglais, d’un de ces pharisiens esclaves des intérêts britanniques, devant qui le reste du monde n’existe pas sinon en vue de l’intérêt anglais, l’accroc à la logique nationale est trop 191heureusement placé pour ne pas être invoqué à l’appui de la thèse actuelle. Médiocre est la solidité de cette logique qui fait l’étoffe des raisonnements humains et des dissertations juridiques sur les hommes et sur leurs actes. Merveilleuse est la facilité avec laquelle l’étoffe se déchire quand se manifeste un élan de passion ! Qui comptera les accrocs à la logique ? Qui définira la loi secrète qui accélère les pulsations agitant le cœur de l’homme ? Quand l’homme parle-t-il raison ? quand parle-t-il passion ? Il est ardu de répondre à ces questions précises. L’histoire possède un criterium aussi simple que pratique pour démasquer la passion. Quand les hommes sont en désaccord sur un même point ? Passion ! Quand les générations se succédant se désavouent ? Passion ! Lorsque les chroniques se contredisent, elles enregistrent les résultats des passions humaines. Quant à l’histoire, elle ne doit rien rejeter ; elle doit se borner à 192interroger les témoins : trop souvent elle est tentée de prendre parti pour ceux qui s’accordent à la passion du moment, à la mode du siècle, au système du jour. Telle n’est pas la juste méthode. Les modes et les systèmes sont couleurs trop fragiles pour être assimilés aux faits eux-mêmes dont la trame soutient la genèse et la transformation des royaumes et des empires. Au frottement incessant exercé par les événements ces brillantes couleurs s’atténuent, s’usent, s’effacent, cèdent la place à d’autres couleurs. Leur éclat amuse l’imagination, attire l’attention, fixe l’effort de l’esprit. Leur variété rend moins ingrate, moins fastidieuse l’étude de la trame elle-même, à condition pourtant que sans s’arrêter aux couleurs, l’historien analyse la trame, examine l’assemblage des fils qui la composent, mesure leur grosseur, leur ténacité, leur intervalle, se servant du fragile et brillant coloris qui y trace des images pour mieux 193comprendre comment l’architecte de l’univers, le maître des hommes et des choses, l’ouvrier de cette tapisserie qui paraît à l’historien sans commencement et sans fin, a composé son œuvre !
Que de dessins brillants et divers l’imagination humaine a prétendu deviner sur la trame immuable tissée des actes des héros du quinzième siècle, entre la délivrance d’Orléans et le bûcher de Rouen ! Ces dessins sont intéressants pour l’histoire, en ce qu’ils permettent de fixer sur la trame elle-même l’inconstante et capricieuse attention du lecteur. Si l’on considère les événements même de Compiègne à travers les diverses chroniques, à travers les multiples documents qui ont été cités, analysés, discutés dans ce livre, il est loisible d’admettre que Jeanne avait entretenu ses hommes d’armes et les gens de Compiègne des plus magnifiques promesses de victoire : la Pucelle 194leur avait représenté le duc de Bourgogne et son armée comme une proie offerte à leur vaillance. Cette promesse ! Jeanne ne l’avait pas reçue de ses voix ; ses voix ne lui avaient d’ailleurs fait aucune révélation certaine relativement à ces promesses.
Ce qui suggère à Jeanne les paroles enflammées qu’elle lance aux gens de Compiègne et à ses soldats, c’est son violent amour de la France, sa haine ardente de l’Anglais. Ce qui garantit à Jeanne la victoire ! c’est le courage, c’est le génie militaire, c’est la confiance en Dieu qui avait armé son bras. La promesse de victoire, Jeanne ne la produisait pas formellement comme un écho de ses révélations actuelles : mais la Pucelle ne proclamait pas que ses voix étaient muettes sur cette victoire. À quoi bon ôter à des exhortations précédant le combat un des éléments de leur puissance sur les soldats qui les écoutent ? Jeanne doit-elle avertir les gens qui à 195sa voix se préparent à périr pour la France ? Doit-elle leur dire qu’elle est privée de la révélation précise à elle fournie par ses voix la veille du jour où les Tourelles ont été prises d’assaut ? Non ! non ! Il y a une sincérité spéciale à chaque état. La sincérité du général en chef consiste à ne rien laisser paraître qui ébranle la confiance des siens au moment d’un combat décisif. Jeanne était tenue de proclamer uniquement ce qui lui paraissait utile à ses desseins, rien que ce qui était propre à soutenir le moral du soldat.
Ce que Jeanne a sans doute annoncé aux siens, c’est que le matin de la sortie elle avait eu avis de son conseil pour les mesures qui assureraient la victoire. En cela, Jeanne a dit la vérité : rien n’empêche de penser que l’assistance de son conseil fut assurée à Jeanne en cette fameuse journée. Le lecteur a déjà suivi l’analyse du plan de l’assaut de Margny, l’examen de ses raisons 196de succès, l’énumération des conséquences décisives liées au succès de cet assaut. Il a été démontré dans le premier volume de cet ouvrage que le plan d’attaque et les procédés d’exécution étaient de tout point dignes du conseil de Jeanne. Il a été indiqué discrètement et fermement à quelles causes l’échec de ce plan doit raisonnablement être attribué. C’est au cœur de Flavy qu’il faut demander le secret des péripéties de cette dramatique soirée, particulièrement le secret des conséquences entraînées par la fermeture de la Porte, la capture du général en chef avec cinq des siens ! À tout prendre, il n’y a rien dans le combat de Margny qui mette Jeanne en contradiction avec les avis reçus par elle de son conseil pour exécuter cette opération de guerre. Dans la sortie de Compiègne, l’initiative de l’agression était à Jeanne : son conseil — s’il est permis d’user de cette expression 197précise — intervint exclusivement dans la délibération sur le meilleur moyen de faire réussir cette agression. D’ailleurs, en quoi consistait le conseil de Jeanne ? Ce conseil était pour partie des opinants l’intelligence même de Jeanne ou tout au moins quelque chose d’équivalent. Les autres conseillers assistèrent-ils à la délibération du 23 mai, et s’ils y furent présents, émirent-ils un avis formel ? Cela sera sans doute toujours ignoré. Jeanne seule aurait pu confier le fait à son entourage intime : or, d’Aulon est resté muet sur les événements de Compiègne, aussi bien que sur leurs préliminaires. Il ne faut guère espérer que de nouvelles découvertes à travers les archives révèlent des documents du quinzième siècle éclairant d’une lumière éclatante l’obscurité de cet incident.
Les débris d’un livre de raison ou d’un journal tracé par quelqu’un des bourgeois de Compiègne, les lambeaux du registre 198des minutes d’un notaire ayant consigné ses impressions au jour le jour pendant les péripéties de ce mois de mai, les reliques d’un mémorial d’abbaye échappé aux souris pourraient préciser quelqu’un des traits caractéristiques de la Pucelle dans les jours mémorables de la belle campagne de l’Oise, si l’œil d’un archiviste pouvait découvrir ces témoins du passé sous la poussière où les ont oubliés dix générations. Ces témoins, s’ils ont survécu à nos guerres et à nos révolutions, auraient seuls qualité pour infirmer le témoignage formel de d’Aulon et la chronique précise de Chastellain. Il reste à examiner la relation de la sortie de Compiègne par Monstrelet. Le chroniqueur bourguignon ne souffle mot des révélations par lesquelles Jeanne Darc aurait préludé à la sortie du 23 mai 1430. Pourquoi ce silence ? On ne saurait le conjecturer avec quelque certitude. Les chroniqueurs présentent 199maint exemple de lacunes de ce genre. Cela a été signalé déjà pour l’épisode de Franquet d’Arras. Certains chroniqueurs y insistent : d’autres, comme Lefebvre de Saint-Remy, paraissent l’avoir ignoré. D’où la nécessité de compulser l’une après l’autre les diverses sources.
Durant le temps que ledit duc de Bourgogne estoit logé à Coudin, comme dit est, et ses gens d’armes ès autres villages, auprès de Coudin et de Compiègne, advint la nuit de l’Ascension, à cinq heures après midi que Jehanne la Pucelle, Pothon et autres capitaines François, avec eux de cinq à six cents combattants, saillirent hors tous armés de pied et de cheval de ladicte ville de Compiègne, par la porte du Pont vers Montdidier.
Remarquons l’heure attribuée par Monstrelet à la sortie. Perceval disait neuf heures du matin ; Saint-Remy écrivait deux heures après-midi ; Chastellain indiquait quatre 200heures après-midi : cette dernière indication nous a semblé jusqu’ici la meilleure. Monstrelet donne cinq heures après-midi pour l’heure de la sortie : il était présent à l’action : tenons-nous à l’énonciation qu’il a fournie. Quant au nombre des combattants ayant pris part à la sortie, Monstrelet présente le chiffre de cinq à six cents ; Chastellain indiquait le nombre de cinq cents ; Perceval ne spécifiait pas de chiffre pour les Français ayant pris part à la sortie, mais fournissait le chiffre de trois à quatre cents pour la compagnie partie la veille de Crépy avec Jeanne.
Ce dernier chiffre peut concorder avec ceux de Chastellain et de Monstrelet, si l’on considère que la différence a dû être aisément parfaite par deux cents des gens de Compiègne. Monstrelet poursuit ainsi sa relation :
Et avoient intention de combattre et ruer jus le logis de messire Baudot de Noyelle qui estoit à Margny, au bout de la chaussée, 201comme dit est en aultre lieu. Sy estoit à ceste heure messire Jehan de Luxembourg ; avec luy, le seigneur de Créqui, et huit ou dix gentilshommes, tous venus à cheval, non ayans sinon assez petit de son logis, devers le logis messire Baudo ; et regardoit par quelle manière on pourroit assiéger icelle ville de Compiègne. Et adonc iceulx François, comme dit est, commencèrent très fort à approcher icelui logis de Margny, auquel estoient pour la plus grand partie, tous désarmés.
La relation de Monstrelet révèle nettement le coup d’œil militaire avec lequel Jeanne a poussé à fond l’attaque des cantonnements bourguignons : c’est une opération classique, enseignée mainte fois encore dans les traités élémentaires d’art militaire ; l’assiégé a une occasion à saisir pour crever la ligne d’investissement de la place, lorsque l’assiégeant n’a encore eu le loisir ni de s’y fortifier ni de s’y installer solidement.
202Cette occasion ! Jeanne la saisissait aux cheveux, en choisissant merveilleusement l’heure du repos, l’heure où chacun s’était désarmé, comptant avec satisfaction la journée finie ! l’heure enfin où le coup de main sur Margny ayant réussi, la nuit tomberait sur les assiégeants pour les empêcher de se reconnaître et de reconquérir la clef de leur investissement. Monstrelet continue :
Toutesfois, en assez bref terme, se assemblèrent et commença l’escarmouche très grande, durant laquelle fut crié à l’arme, en plusieurs lieux tant de la partie de Bourgogne comme des Anglois ; et se mirent en bataille les dessus dicts Anglois contre les François, sur la prée, au dehors de Venette où ils estoient logés ; et estoient environ cinq cents combattants. Et d’aultre costé, les gens de messire Jehan de Luxembourg, qui estoient logés à Claroy, sachans cet 203effroy, vinrent les aucuns hastivement, pour secourir leur seigneur et capitaine qui entretenoit ladicte escarmouche, et auquel, pour la plus grand partie, les aultres se rallioient ; en laquelle fut très durement navré au visage ledit seigneur de Créqui. Finalement après ce que ladicte escarmouche eut duré assez longue espace, iceux François, véans leurs ennemis multiplier en grand nombre, se retrayrent devers leur ville, tousjours la Pucelle avec eux, sur le derrière, faisant grand manière de entretenir ses gens et les ramener sans perte ; mais ceux de la partie de Bourgogne considérans que de toutes parts auroient bref secours, les approchèrent vigoureusement et se férirent en eulx de plein élan. Si fut, en conclusion, comme je fus informé, la dessus dicte Pucelle tirée jus de son cheval par ung archer, auprès duquel estoit le bastard de Wandonne à qui elle se 204rendit et donna sa foy ; et il, sans delay, l’emmena prisonnière à Margny où elle fut mise en bonne garde.
Cette narration est précise : elle offre le chiffre de cinq cents pour les Anglais qui de Venette vinrent se mettre en bataille contre la compagnie de Jeanne. Il ne faut pas exagérer l’importance de ce chiffre. La configuration du champ de bataille entre Margny et le Pont de Compiègne ne permettait l’intervention d’une troupe venant de Venette que sur un front étroit.
Cette configuration était une des chances les plus sérieuses de Jeanne pour enlever Margny, pour s’y maintenir, pour barrer la retraite aux Anglais de Venette, soit qu’ils voulussent tenter de reprendre Margny, soit qu’ils cherchassent simplement à suivre la route de Venette à Clairoix en passant entre le Pont de l’Oise et Margny. Monstrelet complète ainsi le récit de la 205capture de Jeanne.
Avec laquelle furent pris Pothon le Bourguignon et aulcuns aultres, non mie en grand nombre. Et les dessus dicts François rentrèrent en Compiègne, dolens et courroucés de leur perte : et, par espécial eurent moult grand desplaisance pour la prise d’icelle Pucelle. Et, à l’opposite, ceux de la partie de Bourgogne et les Anglois en furent moult joyeux, plus que d’avoir pris cinq cens combaltants : car ils ne cremoient ne redoubtoient nul capitaine, ne aultre chef de guerre tant comme ils avoient tousjours fait jusques à ce présent jour ycelle Pucelle.
Ces trois dernières lignes tracent un portrait de la Pucelle qui a son prix : jamais capitaine de ce temps n’inspira plus de terreur à ses adversaires ! cela ne sent ni l’emphase ni la rhétorique : cela est vrai et tout simple !
Sy vint assez tost après, le duc de Bourgogne, à tout sa puissance, de son 206logis de Coudin, où il estoit logé, en la prée devant Compiègne. Et là s’assemblèrent les Anglois, ledit duc, et ceulx des aultres logis en très grand nombre, faisans l’un avec l’autre grans cris et resbaudissemens pour la prise de ladicte Pucelle : laquelle iceluy duc alla veoir au logis où elle estoit, et parla à elle aulcunes paroles, dont je ne suis mie bien recors, jà soit que je y estois présent. Après lesquelles se rétraynt ledit duc et toutes aultres gens, chacun en leur logis, pour cette nuit. Et la Pucelle demeura en la garde et gouvernement de messire Jehan de Luxembourg. Lequel dedans brefs jours ensuivants, l’envoya sous bon conduit au château de Beaulieu, et de là à Beaurevoir où elle fut par longtemps prisonnière, comme ci après sera déclaré plus à plain.
Cette citation de Monstrelet a été souvent mise à contribution par les historiens de 207notre siècle. Lebrun de Charmettes2, dans la narration qu’il a laissée de cet épisode, a écrit :
Les Anglais se précipitèrent en tumulte vers la barrière du boulevart du Pont. La presse y fut telle qu’on ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Il paraît qu’on sonna alors les cloches de la ville pour avertir tous les guerriers de la garnison du péril où se trouvait la Pucelle et les appeler à son secours.
L’affirmation de Lebrun que les Anglais se précipitèrent en tumulte vers la barrière de la Porte du Pont a besoin d’être discutée. D’abord le front des Anglais était restreint par la largeur de la chaussée qui longeait l’Oise de Venette à Clairoix. Cette largeur était sans doute réduite à sa plus simple expression : l’Oise en effet était en crue : le 208Mémoire à consulter sur Guillaume de Flavy le constate en signalant l’obstacle que les eaux de bord des rivières d’Oise, d’Aisne et d’Aronde
opposèrent aux tranchées de l’armée bourguignonne dans la semaine qui précéda la sortie de Compiègne. Non seulement les Anglais de Venette avaient un front de bataille très étroit, mais la route de Venette à Clairoix était placée sous les coups des murs de Compiègne qui avec un développement de plus de cent mètres battaient tout ce qui pouvait suivre cette route. Ce n’est pas tout : la batellerie de l’Oise rangée au bordage de la rivière
et garnie d’archers et d’arbalétriers
était une menace et un obstacle à la marche des Anglais de Venette par cette route. Par conséquent les troupes anglaises de Venette ne purent se précipiter jusqu’au Boulevart du Pont qu’en assez petit nombre et avec des 209précautions contre la batellerie de l’Oise d’une part, contre les traits des défenseurs de Compiègne et de leurs couleuvrines d’autre part. Il ne faut pas exagérer l’importance de l’intervention des Anglais de Venette : la topographie de la rive droite de l’Oise, la situation de la chaussée entre Clairoix et Venette, enfin la crue de l’Oise, paralysaient cette intervention.
Il convient d’apprécier avec la même réserve le bruit rapporté par Lebrun de Charmettes touchant la sonnerie des cloches de Compiègne au moment de la retraite des Français. On ne connaît à ce bruit d’autre fondement qu’un passage des procès-verbaux du Procès de Rouen, et encore un passage interprété de travers. L’allusion à cette sonnerie de cloches le jour de la sortie de Compiègne paraît renfermer un grief contre la Pucelle aux yeux du juge de Rouen : la prisonnière proteste que si la sonnerie a eu lieu, ce 210dont elle n’a pas souvenir, ce ne fut pas par son ordre. Il semble donc qu’en rapportant au moment critique du combat cette prétendue sonnerie de cloches, Lebrun de Charmettes commet une confusion ; car s’il en eût été ainsi, le grief du juge de Rouen n’aurait plus eu de base. Jeanne aux prises avec l’armée bourguignonne soutenant grand faix et mettant beaucoup peine à sauver sa compagnie de perte
, ne pouvait personnellement être incriminée d’avoir empiété sur les prérogatives ecclésiastiques en faisant sonner les cloches. Ce grief de la sonnerie des cloches était du même genre que le grief d’être montée sur la haquenée de l’évêque de Senlis. Les théologiens de Rouen considéraient comme grave tout empiétement sur les prérogatives ecclésiastiques. Avoir touché aux cloches ! avoir touché à la haquenée d’un évêque ! devenait un crime, quelque chose comme un acte impliquant 211doctrine contre la foi ou hérésie. Si bouffonne que paraisse cette prétention des théologiens de Rouen, il ne faut pas trop en rire : car le motif décisif, le seul qui soit resté debout pour la condamnation de Jeanne comme relapse, c’est le fameux grief d’avoir porté habit d’homme. Il est bien probable que Cauchon aurait imaginé autre chose si par malencontre la prisonnière de Rouen avait gardé ses habits de femme ou eût consenti à rester nue ! mais le fait est là : ce fut sur le grief final d’avoir porté habit d’homme que les théologiens de Rouen envoyèrent au bûcher la libératrice de la France. La haquenée de l’évêque de Senlis, les cloches de Compiègne, l’habit d’homme, sont autant de machines de guerre fort ridicules pour les gens qui en parlent librement, sans avoir de fers aux pieds ni un bûcher en perspective. Cela était fort sérieux pour la victime livrée aux ecclésiastiques de 212Rouen ; car cela sentait l’hérésie, partant aboutissait au bûcher.
Voici le procès-verbal qui mentionne la sonnerie des cloches, il porte la date du 10 mars.
Interroguée si à la saillie on sonna les cloches ; respond que si on les sonna ce ne fut point à son commandement et n’y pensoit point et si ne lui souvient si elle avoit dit que on les sonnast.
Il n’est question là que d’une usurpation sur le domaine ecclésiastique : si, en réalité, les cloches furent sonnées, c’est dans l’opinion des juges, avant la saillie ; ce qui d’ailleurs paraît contradictoire avec l’idée de surprendre les gens de Margny et le camp bourguignon.
On ne sonne pas les cloches pour des coups de ce genre : une locution vulgaire qualifie le procédé de rassemblement usité en pareil cas : c’est à la cloche de bois que l’on prend ses mesures, absolument comme un débiteur déloge sans tambour ni trompette, 213s’il veut gagner de l’avance sur son créancier. Les théologiens de Rouen ne raisonnaient pas stratagèmes de guerre et tactique ; ils voyaient en chaque détail des faits et gestes de la Pucelle un beau sujet à mettre en hérésie. Quant au cas de Flavy, Lebrun de Charmettes l’a jugé avec une exacte intuition des personnages et des passions :
La part que put avoir Guillaume de Flavy au malheur de la Pucelle est un de ces problèmes dont abonde l’histoire de notre héroïne. Plusieurs historiens ont affirmé trop légèrement qu’il était coupable de sa prise ; quelques autres, avec non moins de légèreté, peut-être, l’en ont déclaré innocent.
Après avoir ainsi débuté, Lebrun de Charmettes cite ce passage fameux de l’Histoire de France par Villaret.
Cette perfidie n’est point avérée, on ne trouve aucune particularité qui puisse 214appuyer cette opinion dans le procès manuscrit qui contient toutes les actions de la vie de Jeanne jusqu’au moment de sa captivité : elle n’aurait certainement pas manqué de se plaindre du gouverneur, s’il était vrai qu’il l’eût si lâchement trahie.
Lebrun fait justice du sophisme de Villaret avec une justesse d’argumentation fort remarquable :
Rien n’est moins fondé que ce raisonnement. Dans tout le cours de ses interrogatoires, Jeanne Darc parlant devant des ennemis de la France se montra attentive à ne rien dire qui puisse nuire à la gloire de son parti. Elle tait, elle dissimule avec un soin infiniment remarquable plusieurs circonstances qui ne faisaient honneur ni à Charles VII, ni à ses généraux. Il ne lui échappe aucune plainte sur les torts prouvés dont ils s’étaient 215rendus coupables envers elle. Pourquoi d’ailleurs Jeanne Darc aurait-elle accusé Flavy ? La trahison de ce capitaine avait-elle le moindre rapport avec le procès ? Pouvait-elle savoir si c’était par son ordre que la barrière avait été fermée ?
Il est difficile de mieux écrire l’histoire que n’a su le faire Lebrun de Charmettes dans cette circonstance. Aux raisons très fortes indiquées par Lebrun pour mettre à néant le sophisme de Villaret, il est permis d’ajouter qu’en attaquant ou accusant un des dépositaires de l’autorité royale, Jeanne aurait ôté à sa cause la seule force qui lui restât, l’appui du roi de France. Encore, cela doit-il être expliqué. Il restait à Jeanne la fiction de cet appui plutôt que la réalité de cet appui : cependant, aux yeux du vulgaire, il était permis de croire que Jeanne possédait la sympathie du roi de France impuissant à la délivrer. En entrant dans un système de récriminations, cette apparence 216faisait défaut à la brave Française : cette apparence, c’était son honneur, c’était son seul bien. Et elle aurait sacrifié cela à la vaine satisfaction d’avoir révélé les vilenies des jaloux de sa gloire !
Lebrun de Charmettes examine ensuite cet argument de Villaret devenu célèbre à force d’avoir été répété :
Il faudrait donc supposer que Flavy, qui n’était point prévenu de l’arrivée de Jeanne, aurait fait son traité avec Jean de Luxembourg ce jour-là même.
Lebrun répond avec vivacité à cette fragile hypothèse :
Cela n’est nullement nécessaire à supposer. Villaret aurait dû nous dire où il a trouvé que Flavy n’attendait pas la Pucelle. Partie de Compiègne peu de temps auparavant, n’était-il pas probable qu’elle avait assuré ce gouverneur d’un prompt retour ? Dès lors quelle nécessité pouvait obliger Flavy d’attendre son arrivée pour traiter avec Jean de Luxembourg ? 217Mais accordons que Flavy n’avait pu négocier avec les ennemis la perte de la Pucelle : s’ensuivra-t-il qu’il fut innocent de son malheur ? N’avait-il pu vouloir la perdre sans y être poussé par l’appât du gain ? La haine, la jalousie ne suffisaient-elles pas pour l’y déterminer, sans en prévenir les assiégeants, sans leur rien promettre, sans même avoir avec eux aucune intelligence.
Sur Flavy les documents ne font pas défaut : entre autres en voilà un qui est extrait des Mémoires de Duclercq, écrits assez naïvement et sans prétention :
Iceluy Guillaume en son temps avoit toujours esté tenant le party du roy, excellent homme de guerre mais le plus tyran et faisant plus de tyrannies et horribles crimes qu’on peut faire, comme prendre filles malgré tous ceux qui en vouloient parler, les violer, faire mourir les gens sans pitié et les rouer. Entre les autres, il avoit fait mourir le père de sa femme et combien qu’il 218fut vieil et de soixante ans, fort gros, et sa femme belle et jeune de vingt à trente-trois ans, si avoit-il toujours des autres neuves filles qu’il maintenoit en adultère, et avec ce menaçoit souvent sa femme, qui par aventure fut cause de sa mort.
Évidemment Flavy est un gaillard à qui on peut prêter un mauvais coup sans y regarder. Flavy n’était pas un ambitieux à scrupules ni à remords. Ce n’est pas sa peccadille à l’égard de Jeanne qui aura beaucoup grevé sa conscience ! Une faiseuse d’embarras ! une raconteuse de folles fantômeries ! voilà bien un joli cadeau à faire aux Bourguignons ! Notons soigneusement les présomptions émises par Lebrun sur les relations que Jeanne Darc et Flavy ont eues nécessairement à Compiègne : elles sont conformes au caractère des deux personnages.
Un pareil homme devait exciter par sa conduite l’indignation de la chaste Jeanne Darc ; on a vu qu’elle 219ignorait l’art de dissimuler l’aversion et le mépris qu’on lui inspirait ; celle qui n’étant encore qu’une petite paysanne inconnue osa faire connaître au duc de Lorraine qu’elle désapprouvait les manières d’agir de ce prince avec son épouse, ne dut pas, au faîte des honneurs et de l’autorité militaire, garder beaucoup de ménagements pour un simple commandant de place ! Il me semble qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer la haine de Flavy.
Ces considérations toutes simples de Lebrun éclairent les relations entre Jeanne et Flavy. Lebrun a vu parfaitement juste en traçant une Jeanne sans dissimulation et sans malice en face d’un Flavy maître de disposer de sa liberté par la fermeture d’une porte. Voici la conclusion de Lebrun :
Concluons de tout ce que nous venons de dire qu’il n’est pas prouvé que Guillaume de Flavy ait trahi la Pucelle, mais que la fausseté, encore moins l’impossibilité 220de ce crime, n’est pas non plus à beaucoup près démontrée.
Quand Lebrun traçait ces lignes, le document de Jehan Rogier était ignoré. Il est vrai que Quicherat, après avoir mis ce document en lumière, a conclu nettement à l’innocence de Flavy.
Quicherat n’a pas rallié à son opinion tous les historiens qui ont profité de ses innombrables découvertes. Témoin Villiaumé : il écrivait l’histoire de Jeanne Darc il y a vingt-cinq ans, douze années après la publication des Nouveaux aperçus de Quicherat. Villiaumé intitule le neuvième chapitre de son histoire :
Que la Pucelle fut prise par trahison.
Villiaumé est un esprit original, d’une rare pénétration : son jugement est solide. Voilà quelques-unes de ses affirmations :
On a souvent discuté la question de savoir si la prise de la Pucelle résulte de la trahison de Flavy…. Les moyens de ceux qui affirment la négative 221peuvent être classés en arguments militaires et en inductions morales, mais on ne considère pas qu’on peut trahir par jalousie et ambition, sans vendre un des siens pour de l’argent. Flavy dont on ne peut dissimuler le caractère orgueilleux, féroce et ambitieux, désirait sans doute obtenir la gloire et le profit d’avoir sauvé Compiègne. Il ne doutait nullement de ses propres talents et savait que la coopération de la Pucelle n’en laisserait l’honneur qu’à elle seule. Il l’a donc trahie non par commission, mais par omission calculée, car il était trop habile et trop intrépide pour ne pas faire une sortie, puisque du haut des tours, il voyait tout ce qui se passait dans la plaine. D’ailleurs, il savait qu’en fermant la porte il rendait infaillible la prise de la Pucelle dont le salut était plus important que celui de la ville. C’est une trahison de parti, non une trahison d’État. Elle est 222moins infamante dans l’histoire, mais non moins funeste et lâche que l’autre. C’est ainsi que Robespierre trahit Camille Desmoulins, que certains membres de tels ou tels gouvernements trahirent leurs collègues et amis, aussi bien que le peuple et la loi.
L’opinion de Villiaumé est exprimée en termes fort clairs : ses arguments sont solides. Tout autre est le sentiment de Henri Martin qui considère la trahison de Flavy comme imaginaire et ayant
trop longtemps détourné sur une tête sacrifiée la flétrissure éternelle due aux vrais coupables, aux vrais traîtres.
Selon Henri Martin, ces traîtres sont La Trémouille et Gaucourt. Quoi qu’il en soit, l’opinion de Henri Martin concordant avec le jugement de Quicherat constitue une forte 223présomption en faveur de Flavy. Michelet a cru que Jeanne Darc avait été trahie et livrée. Selon lui « il est probable que la Pucelle fut marchandée, achetée, comme on venait d’acheter Soissons. Les Anglais en auraient donné tout l’or du monde ! » Hume dans son Histoire d’Angleterre (tome II, page 162, édition de Londres de 1767) s’exprime ainsi :
The common opinion was, that the French officers, finding the merit of every victory ascribed to her, had, in envy to her renown, by which they themselves were so much eclipsed, willingly exposed her to this fatal accident.
[L’opinion commune était que les officiers français, voyant le mérite de chaque victoire lui être attribué, l’avaient, par envie pour sa renommée par laquelle ils se trouvaient eux-mêmes si fort éclipsés, volontairement exposée à ce funeste accident.]
Hume avait un sens critique exquis : il a adopté l’opinion de la trahison de la Pucelle par les capitaines français, sans spécifier de nom propre. L’allemand Larrey s’exprime ainsi (page 834 de l’édition de Rotterdam, in folio, 1707) :
Le bonheur de 224la Pucelle continuait, ayant encore cette année secouru Lagny et Compiègne. Mais Flavy, gouverneur de la dernière, ayant fait fermer la barrière trop tôt, cette guerrière qui revenait de la poursuite des ennemis ne put rentrer et Jean de Luxembourg… entre les mains duquel elle tomba la livra aux Anglais.
Des deux principaux historiens de Charles VII, postérieurs à Quicherat, l’un, le marquis de Beaucourt, est presque muet sur la trahison de Flavy. Une note de la page 37 du tome II de son Histoire de Charles VII observe simplement :
C’est un point qui a été et qui reste encore très controversé de savoir si Jeanne d’Arc fut trahie devant Compiègne. L’histoire, après avoir longtemps admis la trahison, l’avait rejetée dans ces derniers temps. Récemment on a paru revenir à l’ancienne tradition, corroborée par des faits nouvellement 225mis en lumière.
Par contre, Vallet de Viriville s’exprime ainsi :
Jeanne Darc, on n’en saurait douter actuellement, fut trahie et livrée par Guillaume de Flavy. Le capitaine de Compiègne ne pouvait être pour la Pucelle qu’un ami ou un ennemi. Dans cette conjoncture, à l’égard d’une telle héroïne l’indifférence, l’oubli, l’incurie est l’hypothèse la plus inadmissible. Si Flavy eût été l’ami de la Pucelle, il lui aurait laissé ouverte la porte de Compiègne, car il s’agissait pour Jeanne du péril évident de sa personne.
Ce qui donne une signification particulière à l’opinion de Vallet de Viriville, c’est que cette opinion, comme celle de Villiaumé, a eu dix années pour se former sur les matériaux réunis par Quicherat. Ni Vallet, ni Villiaumé, n’ont admis l’argumentation du rénovateur de l’histoire de la Pucelle en notre siècle pour absoudre Flavy.
226Vallet de Viriville est aux antipodes de Villiaumé comme tournure d’esprit. C’est un chartrier émérite pesant la valeur des mots, analysant magistralement le sens des documents, procédant du simple au composé, réunissant par fragments les raisons qui constituent l’admirable édifice élevé par lui à la mémoire de Charles VII. Villiaumé est une imagination ardente, s’enthousiasmant pour une idée, esquissant en conformité avec cette idée le plan de son œuvre, procédant de l’ensemble aux détails pour assigner à chacun des matériaux qu’il va ouvrer la forme que son esprit a devinée. Vallet de Viriville obéit aux textes ; Villiaumé est l’esclave de son idée. Tous deux par des sentiers opposés, l’un gravissant lentement les rampes en s’appuyant sur chartes et dossiers, l’autre descendant impétueusement du sommet d’où il a envisagé les gens et les choses du quinzième siècle, sont arrivés au même 227point, à la culpabilité de Flavy. Tous deux s’éclairaient des flambeaux allumés par Quicherat : néanmoins ils n’ont pas vu l’irresponsabilité de Flavy dans cette soirée du 23 mai. La coïncidence mérite d’être remarquée, car ces deux puissants esprits se sont réglés sur des repères différents pour se rencontrer au même point. Au reste, pour marquer la méthode par laquelle Vallet de Viriville formait son opinion, voilà quelques lignes d’un compte-rendu de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Vallet de Viriville avait présenté le 3 mai 1861 un mémoire intitulé Jeanne Darc a-t-elle été prise par fortune de guerre ou par trahison ?
Les comptes-rendus de l’Académie contenaient à ce propos les réflexions suivantes :
Depuis des siècles une controverse importante et qui dure encore s’est élevée parmi les historiens. Jeanne en cette circonstance succomba-t-elle simplement228dans une rencontre malheureuse ? subit-elle de la sorte un revers attaché à la fortune des combats ? ou bien fut-elle victime d’une trahison ? Cette dernière explication se fit jour dans les esprits dès l’époque même de l’événement. La plupart des historiens s’y sont rangés. En ces dernières années seulement, un critique des plus distingués et d’une autorité toute spéciale en cette matière a plaidé la cause de Guillaume de Flavy, capitaine de Compiègne à la date de cet épisode. Guillaume de Flavy était prévenu d’avoir traitreusement livré l’héroïne à ses ennemis et de lui avoir fermé toute retraite. M. J. Quicherat dans son impartialité avait cru devoir l’absoudre, faute de preuves suffisantes, et M. Vallet de Viriville à son tour avait embrassé jusqu’à ce jour l’opinion de M. Quicherat. Mais de récentes recherches ont contraint le nouvel historien de Charles VII à revenir sur cette adhésion.
229Voilà qui révèle clairement le procédé lent, circonspect, consciencieux, du grand historien de Charles VII. Telle une balance extrêmement sensible qu’un document, deux documents, trois documents, font pencher alternativement dans un sens ou dans l’autre. Cet exemple est instructif pour avertir les curieux que l’absolu est chose rare, même en histoire ! Les récents historiens de Jeanne Darc ont profité des observations de Vallet de Viriville, aussi bien que des recherches de Quicherat. Que pensent de la trahison de Flavy MM. Wallon et Marius Sepet ? M. Marius Sepet n’en dit pas un mot. Comme il a adopté la version du combat magistralement écrite par Quicherat, ce silence ressemble à une sentence d’absolution en faveur de Flavy. M. Wallon s’est exprimé ainsi (édition in-quarto de 1876, page 209) :
C’est à tort que l’on a rapporté à la 230trahison de Flavy la capture de la Pucelle. Il ne suffit pas qu’il ait été pupille de Regnault de Chartres et lieutenant de la Trémouille pour l’accuser d’un crime qui accompli dans ces conditions atteindrait à un degré d’énormité inouï, puisqu’il y impliquerait le concert du favori du roi et du chancelier de France.
Après cette conclusion très nette, M. Henri Wallon observe :
Il faut se défier de cet entraînement à trouver à toute grande catastrophe un grand coupable. L’histoire parce qu’elle ne juge que des morts ne doit pas être moins réservée dans ses condamnations. Flavy répugnait peu au crime, les suites sanglantes de son histoire le prouvent : et toutefois, si corrompu qu’il ait été, on ne peut l’accuser ni comme auteur principal d’une trahison qui devait avoir pour première fin la perte de Compiègne, ni comme instrument d’un complot dont la réalité 231même reste à prouver. Mais s’il n’a point livré la Pucelle, est-il complètement innocent de sa perte ? Évidemment, en cette occasion, il se montra moins préoccupé de la sauver que de garder sa ville. Or la Pucelle était d’assez grande importance pour que tout fût à risquer, même Compiègne, afin de la sauver ; et une sortie énergique de la garnison aurait suffi peut-être pour dégager le pont, ne fût-ce qu’un seul moment, et donner à la Pucelle le temps de rentrer dans la place. Ainsi elle fut victime, sinon de la trahison, au moins d’un abandon inspiré par le plus aveugle égoïsme ; et, à cet égard, l’événement de Compiègne répond trop bien à cette funeste politique qui depuis si longtemps minait sourdement ou entravait l’œuvre de Jeanne Darc.
Après ces observations qui restreignent singulièrement la portée de la sentence d’absolution reproduite plus haut, 232M. Henri Wallon résume son opinion par cette antithèse :
Jeanne Darc ne fut livrée par personne ; mais elle fut constamment trahie par tous ceux qui la devaient le plus soutenir.
Tant il est vrai que les circonstances accablent Flavy, en dépit que la réalité du complot dont Flavy aurait été l’instrument reste à prouver. M. Henri Wallon juge l’abandon de Jeanne inspiré par le plus aveugle égoïsme : c’est à très peu près la conclusion à laquelle nous a conduit l’examen de la situation militaire au moment où Jeanne fut prise près du fossé du Boulevart. Ici commence l’incertitude !
Quel était à ce moment le péril pour les fortifications de Compiègne ? Il consistait tout bonnement si la barrière du Boulevart et la Porte du Pont restaient ouvertes, comme elles l’étaient restées jusque-là, à ce qu’un certain nombre de Bourguignons 233entrassent dans le Boulevart. Assurément c’était là une invasion désagréable : mais était-ce une éventualité dangereuse au point de vue des intérêts essentiels de la place de Compiègne ? Examinons en détail. L’occupation temporaire du Boulevart du Pont par deux douzaines de Bourguignons était chose assez gênante ; ce Boulevart séparé de la place par l’Oise, relié avec la place par le Pont, était en effet ce qu’on nomme en fortification un ouvrage avancé. Cet ouvrage une fois occupé par une vingtaine de Bourguignons, il aurait été nécessaire de le leur reprendre. Cependant il ne faut rien exagérer. Il restait quatre ou cinq des compagnons de Jeanne hors de ce Boulevart au moment de la fermeture de la barrière. La barrière restant ouverte, Jeanne avec ses quelques compagnons, entrait dans le Boulevart pressée par les Picards qui la suivaient : la lutte continuait 234dans le Boulevart, comme elle avait commencé en dehors, mais avec cette différence à l’avantage de Jeanne et des siens qu’ils ne pouvaient être entourés, comme cela se produisit hors du Boulevart. Ajoutons qu’une fois Jeanne et ses cinq camarades rentrés à l’intérieur du Boulevart, les archers et les arbalétriers des bateaux couverts organisés sur l’Oise n’avaient plus de raison de ménager les Bourguignons qui seraient venus isolément ou en masse, afin de pénétrer eux aussi dans le Boulevart. L’avantage était si marqué pour ces archers compiégnois tirant à coup sûr sur les Bourguignons que le doute n’est guère permis touchant l’impuissance des Bourguignons à arriver en nombre auprès de cette barrière, même en la supposant ouverte. La lutte était donc circonscrite à Jeanne, à sa demi-douzaine de compagnons d’une part et d’autre part à un nombre égal, peut-être à 235un nombre double ou triple de Bourguignons ayant pu franchir la barrière pendant les deux minutes d’incertitude où les archers des bateaux aussi bien que les canonniers des murs de Compiègne auraient été inactifs, de peur de frapper à la fois les compagnons de Jeanne et les Bourguignons combattant corps à corps. Mais une fois dans le Boulevart, les compagnons de Jeanne avaient le secours des défenseurs du Boulevart, c’est-à-dire quelque chose de plus qu’ils n’avaient sur les glacis de ce Boulevart : ce secours était des plus précieux à un moment où les efforts des Bourguignons étaient très près d’être balancés. Ce n’est pas tout ; il y avait la ressource du Pont pour continuer la retraite et prendre de l’air, de façon que rien n’était plus aléatoire pour les poursuivants bourguignons que de venir à bout de Jeanne et des siens. Il est même 236permis de penser que si la demi-douzaine de Français à faire prisonniers dans le Boulevart n’avaient pas compris la Pucelle, jamais les Bourguignons n’auraient risqué pareille imprudence que d’entrer dans le Boulevart. Le jeu n’en aurait pas valu la chandelle ! pour user d’un dicton exprimant que tous les atouts étaient contre les poursuivants. Seulement, comme l’a fort clairement écrit le chroniqueur bourguignon, Jeanne à elle seule valait cinq cents hommes d’armes, ce qui conduit à examiner soigneusement le pour et le contre de la singulière partie engagée par les poursuivants bourguignons afin de s’en emparer, au risque évident d’être pincés eux-mêmes comme dans une souricière.
L’examen de la situation du Boulevart devenu un champ clos où deux douzaines de Bourguignons tout au plus auraient pénétré, est des plus aisés. L’entrée du Boulevart par la campagne est interdite aux Bourguignons 237du dehors, à cause des archers des bateaux couverts et aussi à cause du canon des murailles de Compiègne. La sortie du Boulevart par la campagne est dangereuse aux Bourguignons du dedans pour la même raison. Il est plus de six heures du soir, c’est-à-dire trop tard pour s’installer défensivement autour du Boulevart et garder les positions acquises contre un retour offensif des gens de Compiègne ; la situation est donc tout à fait nette : il est facile de conclure au point de vue de la sécurité du Pont de l’Oise d’abord, et à fortiori au point de vue de la sécurité des fortifications de Compiègne sises sur la rive gauche de l’Oise. Le Pont sur l’Oise risquait fort peu d’être occupé par les Bourguignons du Boulevart, à cause du petit nombre de ces Bourguignons. Quant à Compiègne situé au bout du Pont, ce serait folie que de supposer qu’il fût 238 sérieusement menacé d’assaut par cette poignée de gens qu’auraient exterminée les archers des murailles, si elle avait paru sur le Pont. Il n’y a aucune témérité à juger ainsi la situation de Compiègne au moment où Jeanne fut prise. Il convient cependant d’observer que rarement pareille situation est appréciée avec calme quand elle se produit. Une fois l’action passée, il est plus commode de dire : Il fallait faire cela ! que de garder sa présence d’esprit et de faire cela dans le tumulte d’âme qui accompagne le tumulte des armes. Par conséquent, au moment critique où Jeanne battant en retraite trouva la barrière fermée, il put se faire que le gouverneur eût peur pour sa place ; en fut-il ainsi ? Flavy seul aurait pu répondre s’il eût été questionné et s’il eût été sincère. Mais s’il est rare de garder sa présence d’esprit au moment critique, il est 239encore plus rare de dire la vérité sur un acte de ce genre, lorsque l’intérêt n’est pas de la révéler.
On peut trouver dans l’histoire des guerres plus d’un exemple qui permette d’apprécier une surprise de ce genre. Le 8 septembre 1429, lorsque la Pucelle enleva de vive force le boulevart de la porte Saint-Honoré et ordonna l’assaut de l’enceinte de Paris, c’était après une escarmouche du genre de celle qui suivit sa sortie de Compiègne. À ce moment Jeanne eût forcé l’enceinte et eût pris Paris d’assaut. Toute autre était la situation de Compiègne, même en admettant le Boulevart du Pont occupé par les Bourguignons. Il fallait aux assaillants franchir le pont de l’Oise pour aborder les murailles de Compiègne, et en quel petit nombre ! et en face des bateaux couverts évoluant à volonté sur l’Oise avec leurs archers ! La situation de Compiègne sur l’Oise a été comparée à 240celle d’Orléans sur la Loire. Il y a en effet beaucoup d’analogie entre les deux places. Le Boulevart du Pont de Compiègne jouait un rôle semblable au Boulevart des Tourelles du Pont d’Orléans. Le fossé de l’Oise, pareil au fossé de la Loire, séparant l’ouvrage avancé du corps de la place, était un obstacle énorme à toute communication offensive du Boulevart au corps de place. Ce n’était pas un obstacle purement passif. Les bateaux de l’Oise qui appartenaient à l’assiégé transformaient la rivière en une enceinte défensive jouissant de remarquables propriétés tactiques. Si l’on observe la crue de l’Oise à cette époque, on voit que le ruban de l’Oise opposait aux Bourguignons qui se seraient installés dans le Boulevart du Pont à la poursuite de la Pucelle un obstacle extrêmement sérieux, au point de vue tant de l’occupation du Pont que de 241la réception de renforts ou de vivres par la rive droite de l’Oise. Bien plus, les bateaux couverts étaient un obstacle grave à la retraite de cette poignée de Bourguignons qui n’aurait pu évacuer le Boulevart sans recevoir les traits des archers et arbalétriers de ces bateaux.
La vingtaine de Bourguignons — chiffre bien élevé ! la moitié de ce chiffre est encore au-dessus de ce qui paraît probable — pénétrant dans le Boulevart à la suite de Jeanne aurait-elle procuré une occupation solide du Boulevart ? Il paraît difficile de l’admettre ; car des terrassements ou des barricades improvisées vers le pont auraient été nécessaires pour garder un pareil ouvrage, ouvert à la gorge, commandé à son entrée vers la campagne par la batellerie de l’Oise. Or il faut des bras et beaucoup d’outils pour improviser un retranchement de ce genre dans deux heures de jour : si les bras ne 242faisaient pas défaut, les outils auraient fait faute : la situation des Bourguignons aurait été précaire, si précaire ! qu’elle se fût dénouée probablement par leur écrasement, à moins qu’ils n’eussent préféré s’échapper vers la campagne, en courant le risque des traits lancés par les bateaux couverts. Il est du reste assez difficile de se figurer la lutte des compagnons de Jeanne avec les Bourguignons tout près de ces bateaux couverts, sans une intervention des archers garnissant ces bateaux. Comme cela a été écrit dans le premier volume du présent ouvrage, il y a eu une inertie de ces bateaux couverts qui paraît inexplicable ; car il leur était extrêmement facile de balayer les Bourguignons et de leur interdire l’accès de la rive de l’Oise à plus d’une centaine de pas, portée excellente où un archer ne manquait guère son homme ! Cette inertie des bateaux couverts, à qui l’imputer ? Est-ce à Flavy ? 243toujours à Flavy ? Il faut convenir que c’est mettre tout sur le dos du même personnage que lui imputer cette attitude inerte de ses bateaux. Cependant Flavy était commandant de la place ; Flavy donnait des ordres aux bateaux, tout comme il en donnait à la Porte du Pont et à la barrière fermée devant Jeanne. De plus, Flavy n’était pas un gouverneur pour rire ; il savait se faire obéir. Toutes raisons pour lesquelles c’est à lui que doit remonter la responsabilité du défaut de coordination des efforts qui auraient été facilement tentés, si le salut de la Pucelle avait été considéré comme devant être obtenu en mettant tout en œuvre. N’oublions pas que pendant les dix minutes qui précédèrent le corps à corps désespéré entre les compagnons de Jeanne et les Bourguignons à la barrière même du Boulevart, toute la garnison de Compiègne, tous les 244archers des bateaux voyaient la scène. Flavy suivait chaque mouvement de chacun des acteurs comme s’il eût assisté à un tournoi, comptant les coups, appréciant ce qui restait de forces à chacun des lutteurs… Pour conclure : le capitaine de Compiègne a voulu le dénouement par la capture de Jeanne : tout au moins, il s’est conduit comme s’il avait voulu ce dénouement. Il n’y a pas moyen de penser autrement, si désireux que l’on soit de voir dans la funeste issue de la sortie de Compiègne un des accidents ordinaires de la guerre. Non ! ce n’est pas là un événement ordinaire ; c’est un accident singulier, presque unique. La chose aurait eu lieu à deux ou trois cents pas de l’Oise, c’est-à-dire au delà de la bonne portée de l’arbalète, elle serait déjà assez extraordinaire : car à cette distance on distinguait fort bien des murs de Compiègne ce qui se passait : mais que la chose se soit produite à une longueur de lance du bord de l’Oise, à 245dix pas du Boulevart, cela passe l’imagination. En effet, tandis que Jeanne et ses compagnons luttaient à trois cents pas, puis à deux cents pas, puis à cent pas du bord de l’Oise, et toujours avec assez de succès pour gagner de vitesse les poursuivants bourguignons, Flavy observait les vicissitudes de la lutte : il les suivait si bien que juste sous le nez des cinq compagnons de Jeanne, il ferme porte et barrière ! Que l’on ne dise pas que Flavy était surpris à l’improviste. Dix minutes auparavant, cinq minutes, deux minutes auparavant, Flavy avait observé seconde par seconde le développement du combat ; il avait eu le loisir de donner des ordres aux archers de ses bateaux, aux arbalétriers et aux couleuvriniers du Boulevart et de l’enceinte. Jeanne n’est pas apparue subitement avec une douzaine de Bourguignons l’entourant ! Au contraire, Jeanne est arrivée au trot de son coursier avec les 246ennemis à ses trousses ; elle n’a pas cessé d’être vue combattant ! et avec quel courage ! avec quelle passion ! la chronique de l’indiciaire Chastellain en rend témoignage. Tous les gens de Compiègne, tous les capitaines ont suivi les exploits de cette retraite, autant que porte la vue, c’est-à-dire à cinq ou six cents pas, chacun communiquant à son voisin ses impressions et ses sentiments.
Aussi a-t-on le droit de qualifier de singulier l’accident de Compiègne. La capture de la Pucelle aurait eu lieu à deux traits d’arc du Boulevart, elle serait mieux explicable ; mais au point où le fait paraît matériellement impossible à la condition que le gouverneur ait utilisé ses archers et ses couleuvriniers, ses bateaux et ses canons, on se perd en conjectures morales, faute de trouver une solution satisfaisante dans les règles ordinaires de la tactique ou de la stratégie.
247 La principale raison qui a fait joindre les opérations du siège de Compiègne aux actions de guerre de la Pucelle était d’apprécier par les faits ce que valaient le soir du 23 mai 1430 les fortifications du Boulevard du Pont et les défenseurs de Compiègne. Affirmer que le boulevart et les fortifications qui le suivaient étaient inexpugnables par deux douzaines d’hommes d’armes bourguignons ne suffit pas. Il faut produire des arguments probants. Aurions-nous décrit minutieusement les fossés et les parapets qui constituaient les défenses du Boulevard, qui lui faisaient mépriser l’insulte de quelques hommes d’armes, l’attention du lecteur eût vite faussé compagnie à la démonstration. La valeur pratique d’une fortification n’est pas chose qui se démontre aisément, quand les éléments de cette fortification sont dédaignés depuis de longues années par l’art de l’ingénieur.
248La restitution du Boulevart de Compiègne à son état de 1430 n’est pas d’ailleurs chose facile. Dans le premier volume de cet ouvrage (page 242 et suivantes) il a été indiqué comment devait être considérée la fortification de Compiègne du côté de l’Oise. Cette restitution, fondée sur l’examen du manuscrit authentique de 1509 conservé à Compiègne, supposait que de 1430 à 1509, c’est-à-dire pendant un laps d’un siècle, la fortification avait peu changé dans ses principaux dispositifs. Or, cela n’est pas certain. Un érudit compiégnois qui jouit d’une sérieuse autorité dans ces matières, n’admet pas comme exacte la description ébauchée dans ce premier volume. Il estime que les comptes de la ville de Compiègne de 1430 à 1509 doivent contenir la trace de dépenses importantes correspondant à des améliorations de cette fortification. M. Alexandre Sorel 249 m’a communiqué ses scrupules. J’aurais souhaité pour m’y rallier de les voir confirmés par les textes même des comptes visant les modifications survenues aux fortifications de l’Oise. La production de ces comptes aura-t-elle lieu ? Il ne m’appartient pas de le préjuger.
Dans tous les cas, une démonstration fondée sur la valeur d’éléments dont la forme et la nature sont contestées par un érudit ayant consacré ses veilles à l’étude du vieux Compiègne est privée à priori de l’évidence nécessaire pour éclairer le lecteur. Toute autre est une démonstration bâtie non plus sur les particularités d’un plan postérieur de quatre-vingts ans à l’événement, mais sur des chroniques consciencieusement écrites d’après le dire des témoins et des acteurs du siège, d’après le rapport des capitaines ayant pris part aux opérations. Les chroniques de Monstrelet, 250de Chastellain, de Saint-Remy, contiennent le probant témoignage de la valeur réelle de la fortification de l’Oise. Cette fortification eut à subir des assauts répétés de la part des Bourguignons. Il fallut huit semaines d’approches sanglantes pour en retrancher le Boulevart, et pour l’occuper. L’échauffourée du soir du 23 mai pouvait-elle permettre aux Bourguignons de réaliser cette occupation, si la barrière du Boulevart fût restée ouverte ? Telle est la question brièvement posée. Flavy, gouverneur de Compiègne, pouvait-il avoir quelque illusion à ce sujet ? Si Flavy a jugé autrement, il a commis une faute militaire. Si Flavy jugeant ainsi, a agi comme s’il pensait autrement, il a commis une action blâmable. Savoir ce qui s’est passé dans l’âme de Flavy est chose impossible. Cette âme est un théâtre fermé à l’historien. Même le lendemain de la capture de Jeanne Darc, il n’y avait 251peut-être qu’une seule personne sachant à quoi s’en tenir là dessus : car Flavy était peu bavard. Cet individu unique, Flavy pour l’appeler par son nom, n’aurait vraisemblablement pas répondu, s’il eût subi une question indiscrète sur ce point.
Le Boulevart du pont de Compiègne occupé un instant par la douzaine des poursuivants de la Pucelle pouvait-il être gardé par eux ? Un ouvrage du genre du Boulevart se conçoit mal en dehors de l’ensemble auquel il est attaché. Imaginez pareil ouvrage en rase campagne, isolé de toute fortification, réduit à sa garnison de vingt ou trente soldats ! l’ouvrage sera pris d’assaut sans exiger beaucoup de temps. La force du Boulevart consistait dans la difficulté d’en approcher sans recevoir le trait des armes de jet de l’enceinte, sans être exposé à une sortie de la garnison de Compiègne. Une vingtaine de Bourguignons sont entrés, soit à pied, soit à cheval, 252dans le Boulevart. Ils veulent s’y maintenir et s’opposer à un retour offensif de la garnison. Mieux encore, ils veulent s’emparer du Pont de Compiègne. Tout cela peut-il se réaliser ? Il est près de sept heures du soir. Les Bourguignons n’ont amené avec eux ni matériel de siège ni outils.
Faute d’outils, ils ne peuvent pas retourner contre l’enceinte de Compiègne la gorge du Boulevard. Ils ne peuvent garnir cette gorge des armes de jet qui leur font défaut. Dans le Boulevart, les Bourguignons vont être assiégés dès le soir du 23 mai, dès la nuit tombée ! Et où est pour eux l’équivalent de l’enceinte fortifiée de Compiègne, afin de flanquer les abords du Boulevart ? Nulle part. Cet équivalent n’existe pas. À moins que l’armée bourguignonne ne bivouaque autour du Boulevart et ne forme une enceinte vivante suppléant à des parapets et à des coulevrines absentes… Cette situation de 253bivouac est-elle sûre pour les troupes bourguignonnes ? Non ! leurs quartiers de Venette, de Margny, de Clairoix sont à trop grande distance du Boulevart pour un utile secours.
Combien différentes furent les conditions de la prise de possession du Boulevart par les Bourguignons, le 19 juillet 1430 ! La grand-bastille était élevée à un trait d’arc du Boulevart ; des taudis intermédiaires formaient avec des communications couvertes tout un corps de place en arrière de l’ouvrage avancé, arraché aux Français ! Des escouades de terrassiers et de pionniers avaient incontinent rempli les fossés du Boulevart qui regardaient la grand-bastille ; elles avaient remparé le Boulevart à son ancienne gorge par où il regardait l’enceinte de Compiègne. Ce qui fut exécuté le 19 juillet par les Bourguignons préparés depuis trois semaines à l’éventualité de la prise du Boulevart n’était pas praticable le 23 mai. L’échauffourée de Margny 254avait absolument surpris les Bourguignons ; il n’y avait ni outils ni pionniers avec les hommes d’armes : il n’y avait guère de loisir d’en aller quérir à Margny ou à Clairoix. Cela pour une raison majeure : Quand les préparatifs d’assaut sont achevés, quand les pelles, les pioches, les haches, les fascines, les gabions, les claies, les madriers sont réunis à l’avance en vue du remaniement des parapets et du comblement des fossés, pareille opération est réalisable en quelques minutes.
Lorsque rien n’est réuni, lorsque tout est à réunir ou même à créer, ce n’est pas aisément ni en quelques heures que pareille besogne préparatoire a des chances d’être improvisée ! Avant que Jeanne poussât contre Margny l’attaque qui avait surpris les Bourguignons, nul ne songeait dans le camp de Philippe le Bon à occuper le Boulevart du Pont ; partant rien n’était préparé 255en vue des conséquences de pareilles opérations. Jehan de Luxembourg se promenait sur le terrain des alentours de la rive droite de l’Oise, afin de choisir l’emplacement le plus favorable aux approches. C’était le début le plus modeste du siège ; c’était ce qui s’appelle dans l’art de l’attaque des places, le choix d’une position, choix préliminaire au tracé des ouvrages d’approche, tracé qui est subordonné à des considérations générales d’approvisionnement, de défilement, de nivellement par rapport aux eaux courantes. Dans un pareil moment, rien ne permettait aux Bourguignons l’occupation sérieuse du Boulevart. Pour justifier pareille témérité, il eût fallu le bivouac de l’armée Bourguignonne autour du Boulevart. Et à quel prix ? S’il est une opération qui répugnait aux hommes d’armes du quinzième siècle, c’était de rester en bataille le ventre vide.
256On cite un exemple mémorable du contraire dans la nuit du 6 mai 1429. L’armée Française, après avoir enlevé de haute lutte le fort des Augustins, n’avait pu venir à bout du fort des Tourelles. Jeanne Darc avait obtenu de l’armée française qu’elle couchât sur ses positions. Mais à quel prix ? Parce que Jeanne avait un prestige incomparable sur les soldats. Parce qu’elle avait obtenu des bourgeois orléanais de pourvoir l’armée au bivouac de vivres restaurant immédiatement ses forces ! Il est permis de citer un autre exemple également mémorable et d’ailleurs absolument contradictoire au précédent. Cette fois, le prestige de Jeanne ne put vaincre l’inertie des soldats français ! C’était le 8 septembre 1429, sous les murs de Paris. La Pucelle avait enlevé le Boulevart placé devant la Porte Saint-Honoré : La nuit était tombée sur les préparatifs de l’assaut entamé contre l’enceinte de Paris 257près de la Porte Saint-Honoré. Vainement Jeanne Darc avait invité ses compagnons d’armes à coucher sous les murs de Paris, afin de reprendre au lever du jour l’attaque au point précis où la nuit l’avait interrompue ! Vainement Jeanne avait rappelé la gloire et le souvenir du 6 mai, le bénéfice du bivouac de cette nuit fameuse ! Jeanne blessée trois heures auparavant avait voulu rester quand même ; les capitaines français avaient refusé ! Le sire de Gaucourt l’avait mise de force à cheval : puis l’armée française était retournée prendre ses aises aux villages d’où elle était partie le matin pour le combat !
Il y a quelque analogie entre la situation des troupes françaises le 8 septembre 1429 et la situation de l’armée bourguignonne le 23 mai 1430. Les deux armées sont amenées par un épisode imprévu près d’un Boulevart. Si les deux armées avaient occupé le Boulevart, l’analogie serait complète. C’est 258le cas où Flavy ayant laissé ouvertes portes et barrières, les Bourguignons auraient réussi à faire irruption dans le Boulevart à la suite de Jeanne, à massacrer les défenseurs du Boulevart, à en rester les maîtres un instant. Le soir du 8 septembre 1429, l’armée française abandonne le Boulevart Saint-Honoré pour retourner à La Chapelle : elle refuse de bivouaquer sur les positions conquises. Le soir du 23 mai 1430, l’armée bourguignonne aurait-elle conservé le Boulevart du Pont ? Non ! à moins que l’armée bourguignonne n’eût bivouaqué sur les bords de l’Oise autour du Boulevart. L’éventualité de ce bivouac est-elle chose admissible ? Oui, à la rigueur, si un capitaine de tête et de volonté avait ordonné le bivouac. Ç’aurait été affaire de résolution de la part du tacticien qui, appréciant le bénéfice de cette extrême fatigue, aurait exigé pareil sacrifice de ses soldats.
259Jehan de Luxembourg et son maître Philippe le Bon avaient-ils l’énergie de Jeanne, l’imperatoria voluntas qui sait imposer une fois pareil dédain des aises matérielles ? Les opérations du siège de Compiègne déroulées sous les yeux du lecteur dans le précédent volume ont répondu magistralement à cette question. Le lecteur qui a suivi dans le troisième volume de Jeanne Darc tacticien et stratégiste les difficultés de ce siège peut juger en connaissance de cause. Philippe le Bon était un brave et loyal chevalier : Jehan de Luxembourg était un vaillant capitaine. Dans les plans de ces deux hommes de guerre il ne se trouve pas un grain du génie qui marque les grands capitaines. Ni Philippe le Bon ni Jehan de Luxembourg n’étaient des gaillards à prendre une résolution aussi imprévue que celle de coucher sur les berges de l’Oise.
Comparons la situation de l’armée française devant la Porte Saint-Honoré le soir du 2608 septembre 1429, avec la situation de l’armée bourguignonne le soir du 23 mai 1430 dans l’éventualité de l’occupation du boulevart du Pont. L’armée française est séparée de la muraille parisienne par un fossé rempli de sept ou huit pieds d’eau sur une vingtaine de mètres de largeur. Le combler par des fascines est chose aisée quoiqu’un peu longue, vu la crue de la Seine qui a rempli les fossés. L’opération est d’ailleurs commencée. Les fascines amenées par milliers auront vite comblé l’obstacle et permis aux Français l’attaque de vive force contre les murailles. À Compiègne, c’est une autre affaire ; ce n’est pas un fossé ordinaire qui sépare les Bourguignons de l’enceinte de Compiègne, c’est l’Oise ! l’Oise en pleine crue ! Passer l’Oise, est une tâche au-dessus des forces de l’assaillant qui d’ailleurs n’a sous la main ni fascine ni habillement de siège ; donc presque aucune chance 261de forcer Compiègne par un assaut donné de ce côté.
Les événements du siège de Compiègne rapportés dans le volume précédent constituent un argument à cette manière d’envisager un assaut livré à l’enceinte de Compiègne. Même après s’être emparés du Boulevart du Pont après huit semaines d’approches, les Bourguignons y gardèrent une attitude passive ; ils ne tentèrent aucunement de donner l’assaut aux murailles de Compiègne baignées par l’Oise ! En effet, rien de plus malaisé que pareil assaut : le péril y est énorme pour l’assaillant ; le bénéfice est des plus douteux. À ce titre, les opérations pratiques du siège de Compiègne sont la meilleure pierre de touche pour mesurer la relation qu’il y avait le soir du 23 mai, d’une part entre les aptitudes militaires de Philippe le Bon et de Jehan 262de Luxembourg, d’autre part entre les défenses passives de Compiègne.
La preuve est faite, autant que pareille relation entre un obstacle matériel et une intelligence humaine est susceptible de preuve. Ces choses-là ne se démontrent pas ; elles se sentent ; elles se devinent, comme les choses les plus difficiles qui soient posées en problème à l’esprit humain. Bref, le Boulevart du Pont était un trop gros morceau pour Philippe le Bon et pour Jehan de Luxembourg. En mettant tout au pire pour les Compiégnois ; en supposant du côté des Bourguignons l’audace et la fortune qui leur aurait accordé le Boulevart en échange de la Pucelle sauvée, jamais les capitaines bourguignons n’auraient pu digérer ce gros morceau ! Les vainqueurs seraient retournés, qui à Margny, qui à Clairoix, qui à Venette. Leur invasion 263dans le Boulevart aurait duré le temps nécessaire à couvrir leur retraite.
Mais, dira-t-on, c’est juger le mérite de Jehan de Luxembourg fort à son aise. C’est profiter de l’expérience du mois de juin, du mois de juillet, du mois d’août 1430. C’est très bien ! Il y a cependant pétition de principe à supposer que Flavy ait pu deviner tout cela le soir du 23 mai, qu’il ait pu profiter de cette expérience et réunir les arguments qui font de l’irruption dans le Boulevart une menace vaine et sans conséquence. C’est vrai ! ce qui est contenu dans ce livre est écrit pour le lecteur du dix-neuvième siècle. C’est folie de prétendre que Flavy ait pu deviner les choses futures. S’il est question ici de choses à venir à la date du 23 mai, c’est que d’autres arguments font défaut pour expliquer au lecteur ce que valait la fortification de Compiègne, ce que valaient les adversaires de cette fortification. 264Flavy connaissait Philippe le Bon et Jehan de Luxembourg beaucoup mieux que mes contemporains ne les connaissent après avoir lu ce livre, Flavy possédait sur le bout du doigt le duc et le comte : il était fort au fait des divers militaires et princes de son temps. Flavy n’a pas eu l’ombre d’inquiétude sur sa place, surtout sachant pertinemment quels adversaires il avait en face de lui.
Quoi ! objectera un critique, Flavy n’a-t-il pu avoir un instant d’inquiétude ? n’a-t-il pu être victime de ce vertige que les surprises causent aux plus décidés ? La critique est juste. Flavy a pu apprécier les choses différemment de ce qui est exposé dans ce livre. Sans doute il a pu prendre la résolution de fermer la barrière, sans avoir eu d’autre souci que de conserver l’intégrité de sa place. À chaque détermination précise telle que celle qui est imputée à Flavy, il y a dans l’esprit d’un capitaine le 265 conflit d’une centaine d’idées, les unes petites, les autres grosses ; il en est d’imperceptibles et de considérables entre lesquelles le capitaine met le holà, en prononçant les mots : Fermez les portes ! L’historien, quand il cherche à rétablir les idées dont le conflit s’exerçait au moment décisif, se trouve dans une singulière situation.
Flavy s’interrogeant lui-même six mois après l’événement et répondant avec une entière sincérité aurait-il pu se raconter exactement ce conflit ? Non ! car la mémoire la plus fidèle est impuissante à représenter la myriade d’impressions que le cœur a ressenties, les myriades d’idées que l’imagination a évoquées ! N’insistons pas sur la solution de cet irritant problème ; abandonnons les considérations psychologiques aux métaphysiciens. Tout simplement, il est fâcheux pour la mémoire de Flavy que la fermeture de la barrière paraisse de sa 266part un acte d’hostilité ou d’indifférence à l’égard de la Pucelle, plutôt que l’acte d’un gouverneur soucieux de la défense de la place à lui confiée. Telle est la conclusion suggérée par le scrupule de préciser exactement les incertitudes dont doit bénéficier Flavy à l’instar de tout accusé. Maint historien ne met pas tant de formes à ses jugements. L’usage des auteurs est de trancher les questions sans entrer dans les détails. Beaucoup procèdent ainsi quand il s’agit de Flavy : Pourtant quand il convient de déterminer la plus probable entre diverses opinions émises sur le même acte du personnage, il est sage de pousser l’analyse aussi loin que l’esprit humain peut la pour-suivre, laissant le résidu de la thèse aux historiens qui plus tard découvriront des documents nouveaux et en déduiront des interprétations mieux assises. À l’impossible nul n’est tenu.
267La question est sur le Boulevart du Pont de Compiègne et sur la valeur défensive de cet ouvrage, d’une part aux mains des Compiégnois maîtres du pont et de la place, d’autre part aux mains des Bourguignons occupant la grand-bastille et ses annexes : il convient de fixer de nouveau son attention sur le rôle du Boulevart dans la mémorable journée du 25 octobre 1430. Le matin de cette journée fameuse, les Bourguignons occupaient le Boulevart devenu par le comblement de ses fossés une sorte de ravelin précédant la grand-bastille du Pont. Le soir, les Bourguignons ne l’occupaient plus ; quand et comment s’était produite l’évacuation ? Cette évacuation se révèle quand les chroniques montrent les gens de Compiègne donnant franchement l’assaut à la grand-bastille occupée par Baudo de Noyelle.
On devine alors que le Boulevart du Pont n’est plus occupé par les Bourguignons. 268Voilà les termes propres du récit de Chastellain, parlant des gens de Compiègne qui venaient de s’emparer des petites bas-tilles bourguignonnes.
À l’autre lez, sur le droit pont de la ville, tout en une même heure, ils assailloient la grant bastille du Pont, là où messire Baudo estoit dedans.
Il n’est pas même question du Boulevart du Pont. Il est évident qu’il en serait question, si ce Boulevart avait été défendu par les Bourguignons. Est-il permis de conclure de ce silence à l’abandon du Boulevart ? Oui ! car pour attaquer par le droit pont de la ville, il fallait que le débouché, c’est-à-dire l’ancien Boulevart, fût libre. À quel moment fixer l’évacuation du Boulevart par les Bourguignons ? Est-ce immédiatement après la prise de la Bastille de Pierre-fonds ? Probablement ; c’est un des moments où il semble que l’évacuation a dû rationnellement se produire. L’assaut des bastilles 269d’amont de l’Oise a eu lieu au même moment que l’attaque infructueuse de la Bastille du Pont, si l’on se fie à la citation de Chastellain. Monstrelet est muet sur le rôle du Boulevart du Pont dans la journée du 25 octobre ; Saint-Remy est muet aussi.
Le 25 octobre 1430, le Boulevart du Pont fut abandonné sans coup férir par les Bourguignons. L’échec subi sur la rive gauche de l’Oise par les assiégeants entraînait la chute de ce ravelin, sans effusion de sang ! Le soir du 23 mai 1430, la situation relative de Compiègne par rapport aux assiégeants était aussi satisfaisante que le soir du 25 octobre. L’échec de la sortie de Jeanne Darc était un incident insignifiant ; les chroniques bourguignonnes sont formelles sur ce point : elles rapportent qu’il y eut en tout cinq prisonniers : Jeanne ; son maître d’hôtel, d’Aulon ; son aumônier, Pasquerel ; son frère, Pierre Darc ; 270enfin, Pothon le Bourguignon. Aucune dépression morale ne serait résultée de cet incident pour les défenseurs de Compiègne, dans le cas surtout où les cinq personnages précités seraient rentrés sains et saufs dans le Boulevart du Pont d’abord, dans Compiègne ensuite. Aucune exaltation de victoire n’aurait poussé les assiégeants à occuper défensivement contre toute raison le Boulevart ouvert un instant à leur tête de colonne. Telles sont brièvement résumées les considérations militaires suggérées par l’examen réfléchi des opérations du siège de Compiègne consécutives au 23 mai 1430. Au lecteur de peser et de juger si cela est favorable à une défaillance morale du commandant de Compiègne, ou si cela y semble contraire.
L’acte de Flavy agissant comme s’il eût appréhendé l’occupation de son boulevart en laissant tomber la Pucelle aux mains des 271poursuivants bourguignons peut-il être appelé crime ? L’historien en a le droit, car le langage des hommes s’accommode de métaphores et d’expressions frappant vivement l’esprit. Cependant ce crime est de ceux qui ne peuvent se démontrer que par l’aveu de leur auteur. Cet aveu manque au procès. Faut-il donc continuer à qualifier de crime l’acte de Flavy ? Faut-il attirer sur sa mémoire les huées et les invectives du genre humain ? La juste réponse à pareille question est : Non. Si un châtiment proportionné à l’indignation du lecteur devait atteindre Flavy, si la peine capitale devait accompagner le jugement rendu par l’historien contre Flavy, l’histoire devrait s’abstenir de pareilles attaques contre le gouverneur de Compiègne. L’historien n’est pas dupe de la valeur des condamnations qu’il prononce. Quand il voue à l’infamie un personnage qu’il qualifie le plus odieux des criminels, 272 il sait que ce prétendu criminel se soucie fort peu du jugement et de ses invectives. Cela permet de juger Flavy avec une sévérité excessive ; cela encourage l’historien à invoquer contre le gouverneur de Compiègne le coup d’œil militaire et le sang-froid qui caractérisaient ce capitaine ; cela autorise à le rendre responsable de l’abandon de la Pucelle aux Bourguignons. En ce sens, l’action de Flavy est qualifiée crime, ce qui est une étrange exagération d’ex-pressions, car il appartient seulement aux tribunaux compétents de qualifier les crimes et de citer les criminels.
L’historien n’a le droit strict de parler de crimes qu’en se fondant sur la qualification des tribunaux compétents. Or, par une curieuse contradiction des jugements humains, l’histoire absout volontiers les personnages que les tribunaux compétents ont jugés, condamnés, ceux qu’ils ont fait exécuter 273comme criminels ! L’histoire appelle actions vertueuses, elle proclame volontiers actions héroïques les actes qualifiés crimes par les tribunaux régulièrement institués ! L’histoire note d’infamie, elle condamne comme criminels les juges qui ont prononcé la sentence ! Cependant ces juges ont autorité pour juger : aucune autorité légitime n’est accordée à l’historien qui les attache au pilori, qui les couvre d’écriteaux ignominieux.
C’est que la pensée humaine, reflet confus d’une pensée plus haute, a un souverain mépris pour les formes passagères sous les-quelles chaque nation, à chaque âge de l’humanité, enveloppe les passions qui l’agitent. Les formes que les princes intitulent solennelles et qu’ils environnent d’un apparat éclatant pour imposer à l’imagination des petits, il n’est pas d’intelligence humaine digne de ce nom qui ne les tienne pour 274menteuses : seuls les histrions qui jouent un rôle dans ces représentations paraissent les prendre au sérieux. L’histoire traite volontiers ces histrions comme ils méritent de l’être : parfois même, avec gravité, elle leur applique l’épithète de parjures ! Le mot seul de justice fait hausser les épaules, quand l’histoire s’occupe du tribunal qui condamna Jeanne Darc, quand elle s’enquiert du juge-ment qui condamna Jacques Cœur, quand elle évoque le tribunal qui jugea Marie Stuart, quand elle cite le jury qui envoya Marie-Antoinette à l’échafaud.
Cette justice ! elle impose la peur aux gens qui tiennent à leur peau, tant qu’elle représente un parti ambitieux, un appétit inassouvi. Mais les partis s’éteignent avec les individus qui les composent ; les appétits disparaissent quand expirent les fauves affamés. Les partis éteints et les appétits dis-parus, il reste pour la justice qui les servait 275un dégoût profond, une affreuse nausée. Cette nausée, à proprement parler, c’est la moralité de l’histoire ! À son tour une justice improvisée, justice sans huissiers et sans bourreaux, justice par contumace sur un simulacre d’accusé, commet sans sourciller les infamies familières à la justice sanglante qui attache au bûcher ou au billot les Jeanne Darc et les Marie Stuart ! De nouvelles passions (elles n’ont pas même l’excuse des passions où la vie de l’acteur est en jeu !) agitent la bête humaine. L’historien, jouet de la vanité ou de l’envie, prête aux marionnettes mises en jugement des crimes ridiculement imaginaires, des intentions follement invraisemblables !
Il se publie des récits extraordinaires où Jeanne Darc devient tout ce qu’il plaît à l’historien d’y voir. Pareil récit ressemble à l’histoire vraie, comme la justice de Cauchon ou d’Élisabeth ressemble à la justice 276dont l’humanité a éternellement soif. Dans ce genre de livres, Tibère et Néron sont pendant une année le rebut de l’humanité : l’année suivante, chacune de ces personnes devient, au gré de l’historien, la plus précieuse des individualités qui l’aient honorée. Panégyriques prononcés par des fana-tiques, réquisitoires déclamés par des hallucinés, cela s’entasse sur les noms du passé comme une épaisse couche de poussière, empêchant l’esprit humain de deviner ce qu’a été au vrai Tibère ou Néron, Jeanne Darc ou Marie Stuart. Quelle figure a reçu plus de poussière que Jeanne Darc ? De nos jours surtout, c’est à qui y sera de son morceau oratoire sur l’héroïne française. Rabbins et pasteurs, évêques et docteurs, robins de prétoire ou de laboratoire, dis-courent à qui mieux mieux. Chacun parle éloquemment. Quant à la réunion des dis-cours, elle a une éloquence sans pareille ; 277c’est la cacophonie la plus discordante. C’est Babel ! Chacun attribue à Jeanne un sens divers. Ce nom admirable, ce nom d’une martyre qui a donné aux Français un roi français, devient synonyme des conceptions les plus bizarres.
Les commentaires des orateurs sur le sens de ce nom, il est plus facile de les taire que de les expliquer : ils ne s’accordent guère, sinon pour montrer que messieurs les orateurs ont chacun une opinion sur l’héroïne et que cette idée n’est pas l’idée du voisin. Un historien de ces temps troublés, racontant les guerres civiles entre Bourguignons et Armagnacs, prit pour épigraphe la devise :
Scribitur ad narrandum non ad probandum !
[On écrit pour raconter, non pour prouver !]
Il y a de cela plus d’un demi-siècle. L’idée de M. de Barante est lumineuse, à considérer le chaos d’opinions produit par les historiens, chacun voulant prouver autre 278chose que le voisin ! À force de vouloir prouver, les historiens démontrent unique-ment la vanité des méthodes qui prétendent justifier leur thèse. L’histoire n’a pas de thèse à faire triompher ; elle raconte : au lecteur de choisir une thèse, si cela lui sourit ; l’écrivain a pour devoir d’être sincère, d’être clair, de ne rien ajouter de son cru à la substance des documents.
L’historien a le droit de peser les documents ; il a le devoir de produire ce poids avec la plus juste approximation, sans autre souci que celui de l’exactitude, ad narrandum. Quant à prendre parti entre les héros de l’action, l’écrivain en a le loisir, mais sans oublier que la préférence manifestée par ses écrits doit se fonder sur l’amour du vrai, non sur un caprice d’opinion. La vérité, tel est le but que doit poursuivre l’historien. L’exactitude constante des détails est le moyen le plus sûr d’atteindre ce but. 279En ce sens, la maxime Scribitur ad narrandum est la devise de l’historien. En ce sens aussi, les mots Scribitur ad probandum peuvent être admis comme équivalents aux précédents, à condition que la preuve cherchée par l’écrivain soit uniquement la preuve de la vérité. Libre au lecteur de tirer de cette vérité les enseignements et les conséquences que lui suggèrent ses passions. L’historien doit être sans passions. Du moins il doit n’avoir d’autre passion que la passion de la vérité.
Cela est à considérer au moment où il s’agit de Flavy, au moment où l’écrivain apprécie la fermeture de la Porte de Compiègne. L’acte de Flavy ne fut pas un crime aux yeux des lois de 1430, du moins aux yeux des hommes qui appliquaient ces lois. De quel droit l’historien appelle-t-il Flavy criminel ? Quelles lois lui applique-t-il ? Des lois édictées postérieurement à 280son siècle. Mais les lois n’ont pas d’effet rétroactif. Par quelle usurpation l’écrivain s’élève-t-il au-dessus des lois du quinzième siècle, au-dessus des jugements rendus par les tribunaux d’alors ? Comment qualifie-t-il des crimes sans avoir juridiction ? Encore un coup, au nom de la loi éternelle, antérieure aux lois écrites, supérieure à elles, jamais abrogée ! C’est en son nom que l’historien rend des arrêts. Au nom de cette loi éternelle, il répare les iniquités des lois écrites. Hélas ! au nom de cette même loi, il commet lui-même des injustices.
En condamnant l’acte de Flavy, l’historien doit obéir à l’amour de la vérité, rien qu’à l’amour de la vérité. S’il recourt au mot de crime, s’il recourt aux expressions violentes, que ce ne soit pas uniquement pour sacrifier aux passions de ses lecteurs. Les gens les plus sages, les plus réservés, les plus respectueux des lois, ont des passions. Leur 281imagination aime à se promener à travers les caprices d’autrui, à prendre parti, à épouser les haines et les enthousiasmes d’autrefois. Jeanne Darc excite à l’heure actuelle les passions populaires. Même courant de fureurs autour de Flavy, autour de la Trémouille, autour de Regnault de Chartres ! Il suffit qu’un homme ait été l’adversaire de la Pucelle, qu’il se soit conduit avec elle en ennemi pour que le populaire lui montre le poing. L’historien fait comme le populaire s’il aime les applaudissements du populaire. Bornée à l’amour des applaudissements, la tâche de l’écrivain est vulgaire. Tout autre est le devoir de l’histoire. Ce devoir est d’éclairer le populaire sur la vanité des haines aveugles dont il prétend poursuivre les adversaires de son idole. Concluons : ni Flavy, ni Cauchon, ni La Trémouille, ni Regnault de Chartres ne sont des criminels au sens précis que leur accordent les lois. Le mot criminel a un sens 282métaphorique qui se rapporte à la violation d’une loi non écrite. Cette loi est extrêmement variable chez les individus : elle est une avec leur conscience ; elle correspond à l’état de conscience d’une collectivité d’hommes. Quand elle se conserve la même pendant plusieurs siècles chez un grand nombre d’esprits, le phénomène est particulièrement probant.
Mais il est rare que cet état de conscience dure longtemps. Un orateur éloquent ou un poète développe cet état d’esprit : une circonstance provoque l’élan des consciences. Un nouvel orateur surgit, un poète naît qui détourne les enthousiasmes ; une circonstance survient qui fait oublier les causes de l’élan de fanatisme. Est-il enthousiasme plus légitime que l’enthousiasme pour la Pucelle ? Non, certes ; qu’apprend-on pourtant si l’on scrute la conscience universelle ? Citer les orateurs, les 283poètes, les historiens qui ont été l’ex-pression de cette conscience est chose facile. Pendant les victoires de la Pucelle, l’enthousiasme est à son comble. Cela dure un peu moins de treize mois. La Pucelle prisonnière des Anglais, la conscience se retourne, elle devient indifférente chez les uns, dédaigneuse chez les autres.
Il semble du reste qu’à peine ce grave événement accompli sous les yeux des gens de Compiègne, la consigne soit de n’en point souffler mot. Monstrelet déclare nettement que la capture de la Pucelle équivalait pour les Bourguignons au gain de cinq cents combattants. Les gens de Compiègne auraient pu, ce semble, raisonner comme leurs ennemis. Il n’y paraît pas ; tout au moins dans les documents authentiques venus jusqu’à nous. Un habitant de Compiègne, M. Alexandre Sorel, dans l’histoire qu’il a tracée de la prise de Jeanne Darc, a consigné cette douloureuse remarque. 284Sous sa plume, cette observation est de grande importance ; avec un soin et une patience exemplaires, le Président de la Société historique de Compiègne a dépouillé les registres et archives compiégnois : c’est avec la plus sérieuse autorité qu’il écrit (page 230) :
Le 26 mai 1430, les attournés expédièrent à Jargeau, où se trouvait Charles VII, un messager de pied nommé Gilles Crochon, assisté de deux principaux religieux du couvent des Cordeliers à l’effet de remettre au roi des lettres dans lesquelles ils le suppliaient qu’il les voulût secourir à l’encontre de leurs adversaires. Douze jours plus tard, le messager revint et rapporta la promesse du roi d’envoyer dans un bref délai des secours à la ville et même d’y venir lui-même ; mais il s’empressa de n’en rien faire. C’était en quel-que sorte au lendemain de la prise de Jeanne d’Arc. que l’on correspondait ainsi avec Charles VII et cependant, nous le répétons 285avec douleur, personne ne soufflait mot de ce si déplorable événement.
Cette constatation brutale contient un enseignement. Cet enseignement c’est la facilité avec laquelle les plus patriotiques cités françaises oublièrent leur libératrice, le jour où les agents du pouvoir royal ordonnèrent que la Pucelle fût oubliée. Pour que tel ait été l’oubli par les magistrats municipaux de Compiègne, il faut que l’agent du pouvoir royal ait eu de la poigne, suivant une expression triviale souvent employée quand il est question de fonctionnaires. M. Alexandre Sorel a exprimé cette pensée, quand il a cherché une excuse à la noire ingratitude avec laquelle le silence planait à Compiègne même, sur l’héroïne de la chaussée de Margny !
Espérons que nos ancêtres ne se sont point rendus coupables d’une pareille ingratitude vis à vis de celle qui s’était sacrifiée pour eux… et que s’ils n’ont pas donné à 286leur douleur une expansion manifeste, c’est que Guillaume de Flavy était là pour en comprimer l’élan.
Ce rôle prêté à Flavy vis à vis de Compiègne par M. Alexandre Sorel, c’est le rôle prêté à Regnault de Chartres par le document de Jehan Rogier vis à vis de Reims ; c’est l’écho de
la lâche satisfaction avec laquelle fut accueillie jusque dans le camp royal l’annonce de la prise de l’héroïque jeune fille.
Cette phrase a été écrite par le comte de Carné il y a trente-quatre ans ; elle excita alors de virulentes polémiques, car elle rompait avec la conspiration savamment ourdie par les politiques autour de la captivité de Jeanne Darc. M. de Carné avec un cœur bien français bondissait d’indignation après avoir médité le document de Jehan Rogier restitué par les recherches de Quicherat à l’analyse des caractères de l’an de grâce 1430 !
287Aujourd’hui les réflexions de M. de Carné sont presque unanimement acceptées. C’est que la vérité s’est imposée ! un historien, deux historiens, trois historiens sont venus qui ont eu l’intuition du véritable Regnault de Chartres à travers une de ses lettres les plus insignifiantes, résumée par un amateur rémois du dix-septième siècle. Ce qui résulte de cette triste constatation, c’est que Jean de Luxembourg est beau-coup moins blâmable que les Flavy, les Regnault, les La Trémouille, les Gaucourt dans la livraison de Jeanne aux Anglais. Nul doute que Jean de Luxembourg n’avait aucune envie de voir Jeanne au bûcher. C’est même un fait remarquable que la respectueuse sympathie avec laquelle les Bourguignons gardèrent quatre mois leur prisonnière. Relâcher Jeanne pour le plaisir d’avoir fait une bonne action, c’est un acte auquel Jean de Luxembourg n’aurait 288pas songé. Jeanne valait dix mille pièces d’or ; c’était le prix offert par les Anglais. Jean de Luxembourg espérait que les Français auraient assez de cœur pour offrir sinon le double, tout au moins quelque chose de plus que le prix de la libératrice d’Orléans. À ce compte, Jean de Luxembourg aurait été heureux d’accomplir une bonne action, d’au-tant plus qu’il aurait conclu en même temps une bonne affaire. Après quatre mois de négociations inutiles dont il ne reste d’ailleurs aucun document positif, mais que divers indices permettent d’affirmer, Jean de Luxembourg dut se contenter des dix mille francs du roi d’Angleterre et faire une action médiocrement honorable. Mais l’avarice de Jean de Luxembourg l’exigeait : dix mille francs était une somme énorme pour le temps : c’était l’équivalent pécuniaire d’un roi ou d’un connétable. L’avarice de Luxembourg est moins odieuse que l’indifférence des ministres 289de Charles VII. Un historien récent de Charles VII, M. de Beaucourt, a écrit que l’état misérable des finances royales ne permettait pas aux ministres de Charles VII de réunir une somme aussi considérable. Cette assertion ne doit pas être discutée. Il suffit de rappeler le fier propos de Duguesclin prisonnier des Anglais. Le Prince Noir lui demandait avec curiosité comment, pauvre comme il était, il trouverait l’énorme rançon à laquelle il se taxait.
N’a fileuse en France qui sache filer qui ne gagnast ma finance à filer pour me mettre hors de vos lacs !
Si jamais pareil propos eût un sens, ce fut de la Pucelle. Le premier devoir du roi de France était de prendre pour son compte ce que Duguesclin se croyait sûr de lire dans le cœur de toutes les fileuses de France sachant filer. Il y a des dépenses qu’il faut savoir mettre au 290premier rang. Orléans, Reims, Compiègne valaient largement dix mille francs !
Si grand qu’eût été le nom de Duguesclin, le nom de la Pucelle fit plus encore battre les cœurs français ! Jeanne Darc fut autre-ment populaire ! Pour dire vrai, le nom de la Pucelle était trop populaire ! C’est le secret de la jalousie que lui vouèrent les ministres de Charles VII. Jeanne aurait été un homme comme était Duguesclin, les politiques n’auraient pas osé se mettre en travers de sa popularité. Jeanne était une jeune fille. Ce trait qui la désigne à la reconnaissante admiration des Français de notre temps fut au quinzième siècle l’occasion de sa déchéance populaire et de son supplice. Ses ennemis de l’entourage de Charles VII ne surent invoquer pour la perdre aux yeux des bourgeois et du peuple des villes que l’ironique allusion à ce sexe qui privait le grand capitaine des prérogatives de son rang. Ils 291le firent asseoir au banc de l’opinion en compagnie des aventurières et des intrigantes livrées aux théologiens pour leurs écarts de tenue et pour leurs extravagantes doctrines ! Aux yeux des politiques, la vertu la plus pure devient vice, lorsqu’elle appartient à un adversaire ; la vie la plus sage, la conduite la plus pure est hérésie, lorsqu’il s’agit d’attacher au bûcher une vaillante, une intrépide ! Si banales que soient ces réflexions, il faut les produire pour expliquer l’incroyable chute de Jeanne du sommet de la plus haute popularité au plus profond mépris. La vieille métaphore du Capitole et de la Roche Tarpéienne a cent fois traîné dans les amplifications des rhéteurs qui fatiguent la mémoire des écoliers : l’antithèse rend claire et saisissante la chute imméritée que firent subir à la renommée de Jeanne captive et à sa mémoire les Regnault, les La Trémouille, les Gaucourt. La lettre de Regnault aux Rémois est un 292vestige des procédés avec lesquels les poli-tiques procédèrent à l’exécution morale de Jeanne, avant que les Anglais procédassent à son supplice. Ces observations doivent rendre l’historien indulgent pour les pauvres diables qui abandonnèrent alors la Pucelle à son inévitable sort. Tel frère Pasquerel son chapelain qui disparut alors : on lui passerait généreusement cette faiblesse, s’il avait déposé au Procès de réhabilitation avec l’humilité et la modestie séantes au prêtre qui abandonna l’abandonnée de tous au moment sinistre du bûcher, afin d’échapper lui-même aux injures et aux violences que la haine sait prodiguer ! Platement, frère Pasquerel fut satisfait de s’en tirer les grègues nettes au moment où les huées, les injures, les mépris poursuivaient la prisonnière, au moment où ce qui restait de gens de cœur était réduit à recommander silencieusement à Dieu l’héroïne insultée, bafouée, à pleurer 293sur la lâche ingratitude des ministres du roi de France ! ce moment dura longtemps. L’initiative du Procès de réhabilitation marque la fin de cette période d’outrages. Paris et Rouen une fois repris par Charles VII, selon la promesse d’expulsion totale formulée par la Pucelle, les ministres de Charles VII ayant cédé la place à des hommes nouveaux n’ayant pas nourri de griefs personnels contre la pauvre suppliciée de Rouen, le bon sens prit le dessus : l’iniquité de la sentence de Cauchon parut ce qu’elle était en réalité. Mais du 24 mai 1430 au 31 mai 1431, plus fortement se noua le procès ourdi par la haine du retors évêque de Beauvais, plus vive fut la satisfaction des ministres de Charles VII ! Il n’est guère douteux que ces hommes ambitieux, sans scrupules, sans moralité politique, aient été en liesse du dénouement du Procès. Et cela, sans être particulièrement méchants ni 294cruels ; par le simple jeu de leurs intérêts personnels qui obligeaient ces politiques à produire la disparition de la Pucelle de la scène qu’elle encombrait à leurs dépens ! Et puis ! l’odieux du crime retombait sur Cauchon, sur les Anglais ! si crime il y avait. C’était double bénéfice : la suppression d’un rival abhorré, et sans avoir de sang aux mains ! Le respect du qu’en-dira-t-on ? était sauf ! Tel fut le prompt et désolant naufrage de la popularité de la Pucelle. Ainsi un discrédit méprisant succéda à son prestige ; c’est une banale répétition du vieux
Donec eris felix… !
[Tant que tu seras heureux, (tu compteras beaucoup d’amis). — Ovide, Tristes, I, 9, 5.]
Pour dépouiller Jeanne de cette popularité, de ce prestige qui était sa force, il suffit de la fermeture de la Porte de Compiègne ! Les politiques se chargèrent du 295reste ! Quand fût allumé le bûcher de Rouen, elle était bien seule, la loyale libératrice de la France : elle n’avait près d’elle ni Pasquerel, ni… personne. Je me trompe, elle avait un ami de la dernière heure : elle s’épanchait dans le cœur de l’infâme Loyseleur, le faux savetier lorrain qui lui arrachait des confidences pour mieux la trahir ! Voilà toute la consolation, toute la compagnie de la pauvre enchaînée de Rouen. Il est vrai que Dieu qui la privait de tout appui terrestre, pour marquer par une horrible antithèse la vanité des popularités et des gloires que décernent les hommes, était avec la suppliciée. La foi au Christ valut à la Pucelle une mort sublime, touchante par ses larmes, atroce par sa pitoyable horreur. Cette fin inouïe était le premier pas de la Pucelle hors du monde ingrat et faux où elle avait paru comme un missionnaire incompris ! Tandis que son âme s’envolait 296à Dieu, tandis que ses cendres étaient dispersées par le bourreau au courant de la Seine, les ambitieux qui l’avaient arse, Cauchon et Warwick au même titre que Regnault de Chartres et La Trémouille, pouvaient se féliciter de leur œuvre. Jamais la ruine d’un grand cœur n’avait été consommée avec plus de succès, et, en apparence, avec moins d’efforts. Son sexe avait été l’instrument de sa ruine, grâce à la lâcheté des hommes qui brûlent volontiers ce qu’ils ont adoré. Leur véritable idole, l’égoïsme déchaîné de la bête exige souvent pareil holocauste, afin de bien affirmer son omnipotence, en dépit du culte pompeux que l’esprit humain décerne à d’autres dieux plus nobles et plus cléments.
Quant aux prétextes invoqués par les théologiens du quinzième siècle pour motiver l’holocauste de Jeanne, ils sont résumés d’une façon aussi naïve que juste dans le Journal 297du prétendu Bourgeois de Paris. Pour n’être pas un document officiel, les impressions de ce prétendu Bourgeois, qui en réalité était un ecclésiastique parisien des plus instruits, sont précieuses ; elles valent mieux qu’un document officiel, parce que l’hypocrisie pharisaïque des factums de ce genre est absente du Journal intime d’un bonhomme qui se parle à lui-même et n’est pas obligé à la pompe emphatique des considérants d’un jugement solennel. Voilà l’impression du prétendu Bourgeois après le supplice de Jeanne, c’est-à-dire au moment où la bête ayant satisfait sa vengeance peut réfléchir, sans appréhender de représailles de la part des cendres d’un cadavre :
La vigile du Saint Sacrement en icelui an, qui fut le trentiesme jour de may oudit an mil quatre cens trente et ung, dame Jehanne qui avoit esté prise devant Compiègne, qu’on nommoit la Pucelle, icelui jour 298fut fait un preschement à Rouen, elle estant en ung eschaffault que chascun la pou-voit veoir bien clairement vestue en habit d’homme ; et là lui fut démonstré les grans maux douloureux qui par elle estoient advenus en chrestienté, spécialement au royaulme de France, comme chacun sait ; et comment le jour de la sainte Nativité Nostre Dame elle estoit venue assaillir la ville de Paris à feu et à sang, et plusieurs grans péchés énormes qu’elle avoit fait et fait faire ; et comment à Senlis et ailleurs, elle avoit fait idolâtrer le simple peuple, car par sa fausse hypocrisie, ils la suivoient comme sainte Pucelle ; car elle leur donnoit à entendre que le glorieux archange saint Michel, sainte Katherine et sainte Marguerite, et plusieurs autres saints et saintes se apparoient à elle souvent et parloient à elle comme ami fait à l’autre et non pas comme Dieu a fait aucunes fois 299à ses amis par révélations, mais corporellement et bouche à bouche comme un amy à l’autre.
À prendre au pied de la lettre toutes ces assertions du Bourgeois de Paris, on ne trouve rien de plus dedans que tout ce qu’avait pu faire n’importe lequel des capitaines anglais ou français.
Ce que proclame le préjugé du Bourgeois, c’est que ce droit évident de l’homme de guerre avait été usurpé par Jeanne : à son sentiment, cette usurpation mérite le bûcher ; car le grief elle avait fait idolâtrer le simple peuple n’est autre chose que la popularité poussée à son paroxysme chez les pauvres gens que le glaive de Jeanne avait libérés de l’Anglais ; c’est le fanatisme prêté par Duguesclin à fileuse en France qui sache filer qui est qualifié idolâtrie par le Bourgeois de Paris. À cette idolâtrie le Bourgeois ajoute bien le grief des révélations ; et, en effet, c’était 300là, surtout pour les théologiens, une nouvelle usurpation de Jeanne, une incursion criminelle sur leur domaine : cependant, si c’était là un crime, la Commission ecclésiastique de Poitiers, qui avait examiné Jeanne, en était complice à degré tel que la culpabilité de la Pucelle sur ce point devenait un lieu commun théologique. Quand des révélations ont l’approbation formelle de plusieurs docteurs et de plusieurs évêques, il est permis de les contredire : mais il est excessif de traiter d’imposteur, de qualifier hérétique et surtout de supplicier comme tel l’agent de ces révélations. Entre deux manières d’agir aussi différentes il y a un abîme que le Bourgeois de Paris se gardait bien de voir, parce que son cœur était gonflé de haine contre la prisonnière et avait soif de sa mort ! Au reste, le senti-ment du Bourgeois était celui de l’Université 301de Paris, ainsi que cela a été démontré par des documents probants.
Les impressions du prétendu Bourgeois sur le supplice de Jeanne sont trop longues pour être examinées en détail : ce qui en a été cité plus haut donne du reste le ton général. Après quatre alinéas où il y aurait trop à dire et que nous omettons, vient ce curieux reproche :
Item, en plusieurs lieux elle fit tuer hommes et femmes, tant en bataille comme de vengeance volontaire ; car qui n’obéissait point aux lettres qu’elle faisoit, elle faisoit tantôt mourir sans pitié quant elle en avoit pouvoir. Et disoit et affirmoit qu’elle ne faisoit nulle chose que par le commandement que Dieu lui mandoit très souvent par l’archange saint Michel, sainte Katherine, et sainte Marguerite, lesquels lui faisoient ce faire et non pas comme nostre Seigneur faisoit à Moyse au mont de Sinaï, mais proprement lui disoit des 302choses secrètes à advenir, et qu’ils lui avoient ordonné et ordonnoient toutes les choses qu’elle faisoit, fut en son habit ou autrement.
Le début naïf de cet alinéa est l’un des arguments les plus forts en faveur de la vigueur de Jeanne comme chef de guerre : un général doit avant tout être obéi. Le prétendu Bourgeois tire de cette remarquable qualité un grief contre la Pucelle ; pour nous, nous constatons que la valeur de ce grief se fonde uniquement sur le sexe de la personne auquel il est imputé. Autant en effet reprocher à un chasseur le gibier qu’il a tué ou les bêtes féroces auxquelles il a pris la vie ! Pour le chef de guerre, les armées qu’il surprend, les villes qu’il force, sont bêtes féroces ou gibier. C’est la loi de la guerre. Mais pour le Bourgeois comme pour tous les ennemis de la Pucelle, Jeanne est hors de la loi ; son sexe lui ravit le bénéfice de l’immunité accordée à 303tous les gens de guerre ! Après en avoir écrit fort long sur les impressions du supplice, le Bourgeois rapporte un événement public dont la capitale fut le théâtre le 4 juillet 1431, cinq semaines après l’exécution du Vieux Marché de Rouen :
Le jour Saint-Martin-le-Bouillant fut faite une pro-cession générale à Saint-Martin-des-Champs ; et fit-on une prédication et la fit ung frère de l’ordre Saint-Dominique, qui estoit inqui-siteur de la foy, maistre en théologie ; et prononça derechef tous les faits de Jehanne la Pucelle. Et disoit qu’elle avoit dit qu’elle estoit fille de très pauvres gens, et qu’en-viron l’âge de quatorze ans, elle s’estoit ainsi maintenue en guise d’homme, et que son père et sa mère l’eussent faite volon-tiers dès lors mourir, s’ils eussent pu sans blesser conscience…
Ce dernier trait n’est pas sans quelque fondement d’exactitude : Le père de la Pucelle était un 304cœur droit, franc et sans peur, une nature loyale comme était la mère de saint Louis : cet homme énergique préférait voir sa fille morte que la savoir vaguant en ribaude au milieu des soldats. L’inquisiteur de France en rappelant ce détail pieusement relaté par le prétendu Bourgeois n’imaginait rien, car le propos fut tenu par le père de la Pucelle. Mais quel abîme entre la valeur du fait invoqué et la portée que lui accordent le prédicateur et son auditoire. Quel contraste entre la vérité toute simple et la vérité à l’usage de l’inquisiteur, à l’usage de ses ouailles ! Leçon à méditer par les prédicateurs ! La vérité est au-dessus de l’éloquence : le souci de l’exactitude mérite le pas sur les préjugés, sur les passions, sur les puissances terrestres ! Le Bourgeois de Paris continue ainsi le résumé de la prédication de l’inquisiteur :
Et pour ce se départit d’eux, accompagnée de l’ennemi d’enfer ; et depuis 305vécut homicide de chrétienté, pleine de feu et de sang, jusques à tant qu’elle fut arse.
Là encore le fond de l’assertion est exact. Jeanne fut homicide comme Dunois, comme Xaintrailles, comme Lahire, et même davantage puisqu’elle commanda en chef ; mais quel contraste entre pareil homicide et un crime !
Là encore le prédicateur induit en erreur ses ouailles parisiennes, car l’homicide reproché à Jeanne ne méritait ni reproche, ni blâme, ni pénalité. Du moment où Jeanne avait été préposée par le roi Charles VII au commandement de son armée, Jeanne jouissait des prérogatives reconnues aux gens de guerre. Mais voilà ! comme appartenant à un sexe appelé à ne fournir ni soldats ni ecclésiastiques, Jeanne, une fois enchaînée, dut répondre d’avoir vécu homicide de chrétienté, comme un vulgaire meurtrier ! Le prédicateur de 306Saint-Martin-des-Champs y trouva sans doute matière à l’édification des pieux parisiens d’alors. Quant à l’histoire, elle juge autre-ment : elle déplore l’aveuglement de l’auditoire et le délire de son prédicateur ; elle constate sur le fait de Jeanne Darc une des plus atroces confusions qui se puissent concevoir entre le vrai et le faux, en vue de satisfaire la haine politique. Il a été remarqué au tome second du présent ouvrage, à propos du Procès de Rouen, que la sentence de Cauchon avait été le corollaire de la délibération de l’Université de Paris.
Cette relation est évidente pour le prédicateur de Saint-Martin ainsi que pour le prétendu Bourgeois, car voilà la suite de la prédication :
Quand l’Université, ou ceulx de par elle virent ce et qu’elle estoit ainsi obstinée, si fut livrée à la justice laïque pour mourir.
Le Bourgeois de 307Paris écrit cela naïvement : à ses yeux, Cauchon fut le greffier ou si l’on préfère l’exécuteur de l’Université qui, dans l’espèce, fit œuvre salutaire et bonne ! Le Bourgeois poursuivait ainsi :
Encore dist-il en son sermon qu’ils estoient quatre dont les trois avoient été prises ; c’est à savoir cette Pucelle, et Pierronne et sa compagne, et une qui est avec les Arminacs nommée Katherine de la Rochelle ; laquelle dit que quant on sacre le précieux corps de Nostre-Seigneur, qu’elle voit merveilles du haut secret de Nostre-Seigneur Dieu. Et disoit que toutes ces quatre pauvres femmes, frère Richard le cordelier, qui après lui avoit si grant suite quant il prescha à Paris aux Innocents et ailleurs, les avoit toutes ainsi gouvernées, car il estoit leur beau père ; et que le jour de Noël en la ville de Jargeau, il bailla à ceste dame Jehanne la Pucelle trois fois 308le corps Nostre Seigneur : dont il estoit moult à reprendre ; et l’avoit baillé à Pier-ronne celui jour deux fois, par le témoin de leur confession et d’aucuns qui présens furent aux heures qu’il leur bailla le pré-cieux sacrement.
Ce dernier trait du sermon de l’inquisiteur n’a jamais été élucidé.
Le reproche adressé à frère Richard à propos de deux de ses pénitentes est-il exact ? Jeanne Darc et Pierronne furent-elles ensemble à Jargeau le jour de Noël 1429 ? Jeanne Darc et Pierronne firent-elles plus d’une fois la communion ce jour de Noël ? Cela n’a pas été relaté ailleurs que dans ce souvenir du Bourgeois de Paris. Ce que l’on sait pourtant, et il y a eu l’occasion d’en parler (tome I, page 197) c’est que Pierronne avait subi le supplice du bûcher le dimanche 3 septembre 1430, au Pont Notre-Dame à Paris, pour 309avoir osé dire que la Pucelle
estoit bonne et ce qu’elle faisoit estoit bien fait et selon Dieu
ce qui donne la mesure de la liberté d’opinion que laissaient les ecclésiastiques parisiens aux petites gens, quand il s’agissait de la Pucelle. Faute d’avoir mesuré cette liberté d’opinion, on ne peut comprendre le silence extraordinaire qui se fit sur Jeanne parmi les gens qui lui avaient été le plus dévoués pendant ses succès.
La Pucelle mise à mort à Rouen, le silence se fit encore plus complet autour de Jeanne Darc. Enfin, Rouen ayant été repris, le roi Charles VII jugea utile de réhabiliter la Pucelle par qui les provinces conquises par les Anglais étaient revenues à son sceptre. Il se produisit alors un mouvement théologique qui frappe par le genre des mémoires auxquels donna lieu l’examen de la mission de Jeanne Darc. Les 310juges délégués par le pape Calixte III prononcèrent à Rouen la sentence de réhabilitation de la Pucelle le 7 et le 8 juillet 1456. Au point de vue juridique, l’acte de réhabilitation dégage la responsabilité qu’avait paru encourir l’Église catholique du fait de l’inique condamnation de la Pucelle par un évêque, par l’inquisiteur et par une centaine d’ecclésiastiques de divers degrés. Au point de vue théologique, l’acte de réhabilitation trace l’interprétation autorisée des faits surnaturels qui furent invoqués par la Pucelle pendant sa mission. Au point de vue historique, l’acte de réhabilitation a une importance considérable : il rap-porte l’opinion de cent seize témoins de la mission de Jeanne, trente-cinq années après l’accomplissement de cette mission. Une fois clos le Procès de réhabilitation, il semble que l’indifférence pour la mémoire de Jeanne Darc ait dominé. On rencontre 311parfois son éloge sous la plume d’auteurs dont les écrits sont encore cités de temps en temps. Tel Valeran de la Varanne dont le poème a été pieusement réimprimé en 1889 par M. Ernest Prarond. Tel l’historien Pasquier. Tel l’auteur anonyme du Miroir des femmes vertueuses dont l’œuvre est à mi-chemin de l’histoire et de la poésie. Dans le siècle qui a suivi le Procès de réhabilitation, pour trois auteurs admirant franchement la Pucelle, on se heurte à autant d’écrivains d’opinion médiocrement bienveillante. Pour en citer un seul exemple, l’historiographe royal du Haillan est plus injurieux contre Jeanne Darc que les historiens aux gages des pires ennemis de la Pucelle. Ce qui est encore plus commun que l’injure, c’est le silence sur les admirables exploits de Jeanne Darc, silence singulièrement éloquent ! il démontre la souveraine indifférence 312avec laquelle était considérée par les meilleurs esprits la figure la plus héroïque de l’histoire de France.
Énumérer les auteurs du seizième siècle, citer leurs dires sur Jeanne Darc, ou leur silence, serait fastidieux : d’autant que le même état d’esprit régna parmi les illustres écrivains du siècle suivant, parmi les grands évêques du siècle de Louis XIV. Voici Bossuet ! voici Fénelon ! l’un précepteur du Grand Dauphin, l’autre précepteur du duc de Bourgogne. Ces orateurs de génie, ces évêques d’une austère vertu, n’ont pas un mot pour la Pucelle. L’auteur du Discours sur l’histoire universelle ne trouve pas une goutte d’encre dans son écritoire pour l’admirable Pucelle qui fait pâlir les héroïnes de la Bible : il n’a que le silence pour la plus haute mission providentielle qu’ait enregistrée l’histoire du monde. Le cygne de Cambrai est aussi 313 silencieux que l’aigle de Meaux, quand il s’agit de la jeune fille de Domrémy et des services rendus par elle aux lis. C’est aux déesses et aux nymphes de la mythologie grecque qu’il emprunte les héros de ses chants. Après avoir interrogé les deux grandes ombres de Fénelon et de Bossuet, il est permis d’épargner au lecteur une pérégrination inutile à travers le dix-septième siècle.
L’indifférence ! tel est le sentiment dominant les cœurs du dix-septième siècle vis-à-vis l’héroïne du quinzième. Le silence est la forme habituelle sous laquelle se traduit ce sentiment. Faut-il un exemple probant du parti pris avec lequel est tu la mission de la Pucelle par les historiens ecclésiastiques du Grand Siècle ? C’est à l’Histoire des archevêques de Rouen par un moine bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur qu’il est permis de le demander. 314Cet in-folio, publié à Rouen en 1667, retrace les actes des prélats qui ont successivement porté le titre épiscopal dans la capitale de la Normandie. Arrivé au cardinal d’Estouteville, le moine bénédictin lui consacre quatorze longues pages in-folio ; il rapporte l’un après l’autre les divers événements auxquels fut mêlé le cardinal, depuis qu’il fut nommé archevêque de Rouen. Lisez attentivement ces pages ; commencez par la page 563 ; finissez par la page 576 ; cherchez la trace de la part prise par le cardinal d’Estouteville au Procès de réhabilitation de la Pucelle. Vous serez déçu. Le moine bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur expose les négociations où le cardinal d’Estouteville agita la question de la Pragmatique Sanction ; il raconte la part du cardinal à la réforme de l’Université de Paris : du long Procès présidé par d’Estouteville, en 315vue de réhabiliter la victime de Pierre Cauchon, pas une trace ! Le bénédictin de Saint-Maur justifie médiocrement la réputation proverbiale des moines de son ordre ! Ce travail de bénédictin présente une lacune grave au point précis du Procès de réhabilitation ? Pareille lacune est bizarre dans un travail qui tient de la statistique beaucoup plus que de l’histoire.
Le bénédictin enregistre patiemment la succession des archevêques de Rouen : il encadre entre la date de leur élévation et la date de leur décès les événements ecclésiastiques auxquels chacun des titulaires a pris part. Pourquoi pareille omission ? Il y a des raisons pour que le bénédictin ait omis de la liste des actes publics de d’Estouteville une procédure aussi importante par sa durée et par ses conséquences ecclésiastiques que le Procès de réhabilitation. Quelles sont ces raisons ? Nous les ignorons. Sur les causes316des erreurs humaines, il est difficile d’affirmer. Véritable Protée, le préjugé humain échappe au raisonnement ; il le met en défaut au moment où le raisonnement prétend le saisir.
Aussi faut-il répondre avec réserve à cette question : Pourquoi le silence du bénédictin sur le Procès de réhabilitation ? Est-ce hostilité contre la Pucelle ? Cela est peu probable : d’ailleurs en racontant la vacance du siège archiépiscopal de Rouen pendant laquelle se déroula la procédure de condamnation, le bénédictin ne dit pas un mot de ce long et solennel procès. À ce point de vue, le silence du bénédictin est impartial : on ignore après avoir lu son histoire la condamnation de la Pucelle aussi bien que sa réhabilitation ! Est-ce indifférence ? Non ! un historien ne saurait être indifférent à l’un des principaux personnages de l’histoire qu’il écrit : Le silence sur un fait capital parce que le principal acteur est 317indifférent à l’historien… c’est un non-sens : cela heurte la notion même de l’histoire. La raison du silence du bénédictin n’est ni l’hostilité ni l’indifférence ; c’est quelque chose de complexe. C’est un parti pris sans hostilité précise, sans indifférence raisonnée, uniquement parce que la consigne était de taire ce nom. Reste à savoir pourquoi cette consigne de taire le nom de la Pucelle ? Comment se placer entre le moine anonyme qui a compilé l’Histoire des archevêques de Rouen et l’abbé qui a dirigé la compilation ? Les instructions de ce genre dépassent rarement les oreilles du personnage qui les a reçues : les archives n’en contiennent généralement pas de trace.
Il est instructif de constater le silence presque unanime du Grand Siècle sur la Pucelle. Faut-il en effet compter le bon Chapelain et sa Pucelle sinon comme une heureuse exception à l’universel silence ? 318Combien de Français ont lu Chapelain, même parmi les rares admirateurs du poète ? Les premiers chants de sa Pucelle remportèrent un si éclatant succès d’estime que le reste de l’œuvre resta manuscrit aux mains de l’imprimeur. C’est dans le courant du dix-neuvième siècle que l’éditeur Herluison a imprimé pour la première fois les vers de Chapelain, comme le vestige le plus important du culte inspiré par la Pucelle aux poètes du Grand Siècle ! À quoi bon pousser plus avant l’examen du préjugé qui rendait muet le bénédictin de l’Histoire des archevêques de Rouen ? Il faut s’arrêter. La preuve des préjugés des générations précédentes sert-elle du moins à préserver les vivants de leurs propres erreurs ? Nenni !
En 1890, comme au Grand Siècle, le préjugé est plein de force : il est à rebours de celui de 1667. En 1667, Jeanne Darc ne 319semble bonne à rien : pourquoi opposer les exploits de la Pucelle de Domrémy aux conquêtes des Turenne et des Condé ? Au contraire, en 1890, la Pucelle est honorée par le gros de ses dévots, comme le fétiche est choyé par le joueur. C’est la raison de l’antithèse. L’historien n’a que faire des préjugés humains, sinon pour : montrer leur influence sur ce que les hommes appellent l’histoire. Il y a vingt ans, le nom de Napoléon servit de fétiche pour la conquête des provinces rhénanes. Ces provinces n’avaient-elles pas été partie intégrante de l’empire de Napoléon le Grand ? Le rapt était chose facile ; il suffisait d’y aller. Tout était nôtre ! Le nom de Napoléon fut impuissant. La fortune prit au joueur ; elle ne lui donna rien. Comment penser, sans avoir les yeux pleins de larmes, aux cités d’Alsace et de Lorraine, cette déplorable contrepartie des provinces 320convoitées ? Hélas ! les cités alsaciennes incorporées à la France par Louis le Grand firent retour à l’empire allemand, après une série de parties désastreuses. Le nom de Jeanne Darc fera regagner la mise perdue ; un évêque l’a proclamé dans la chaire de vérité. Comment ne pas y croire ! Comment ne pas honorer Jeanne Darc ! Les préjugés ont quelquefois du bon. Ce que l’amour de la vérité n’a pu obtenir en quatre siècles, la passion du joueur l’obtient d’un coup.
Notes
- [1]
Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, livraison du 25 janvier 1889 :
Le Génie militaire de Jeanne Darc. Siège de Paris. 1429.
- [2]
Une indication de M. Anatole France a permis de rétablir exactement le nom de cet historien. Ce nom avait été écrit autrement au premier volume du présent ouvrage.