J.-B.-J. Ayroles  : Jeanne d’Arc sur les autels (1885)

Jugements portés sur la première édition (2e édition)

Jugements
portés sur la première édition

Ajoutés en fin de volume à la 2e édition de 1887.

Les ouvrages composés sur Jeanne d’Arc formeraient une vaste bibliothèque. Le volume qui venait, il y a quelques mois, en grossir le nombre, était signé d’un nom livré pour la première fois à la publicité. Il émettait des idées si anciennes qu’elles ont pu paraître nouvelles à force d’avoir été oubliées : autant de motifs de craindre de ne pas trouver de lecteurs. Il n’en a pas été ainsi ; en huit mois plus de 2,000 exemplaires se sont écoulés.

Quelle est l’explication de ce succès ? Mgr de Rodez l’a donnée dans la lettre dont il a daigné honorer l’auteur. Sa Grandeur lui écrivait le 1er mars :

Mon très cher Père,

En lisant votre livre sur la vierge de Domrémy, je cherchais une formule qui résumât votre pensée et mes impressions. Je crois l’avoir trouvée. On a beaucoup parlé de la philosophie de l’histoire ; et plusieurs se sont appliqués à en déterminer les lois, ou à en chercher la démonstration dans les faits concrets qui sont de son domaine.

Vous, vous avez mieux fait, et en cela vous avez un certain mérite de nouveauté : vous avez écrit la théologie de l’histoire.

La grande idée que Bossuet avait appliquée à l’histoire universelle, vous l’avez apportée dans ce grand épisode de notre vie historique, où l’intervention de la Pucelle d’Orléans sauve notre patrie, et vous avez traité votre thèse, ce m’a du moins semblé, avec un parfait succès.

La mission de Jeanne, à vos yeux comme aux yeux de tous ceux que le matérialisme et l’impiété n’ont point aveuglés, est une mission divine. Or, une telle mission suppose évidemment une destination providentielle pour la nation qui en est l’objet, et la manière dont s’accomplit cette mission surnaturelle est une protestation contre l’envahissement des théories païennes de gouvernement sous lesquelles nous succombons aujourd’hui.

Je vous remercie pour ma part d’avoir restitué à la libératrice de la France une physionomie qu’un trop grand nombre d’écrivains a cherché et cherche encore à défigurer. La mission de la glorieuse Pucelle est enfin systématisée, comme disent les Allemands, et systématisée dans son côté le plus élevé, le côté surnaturel et divin.

Si des raisons politiques, qui malheureusement dans les affaires de ce monde pèsent trop souvent d’un grand poids, ne viennent pas mettre obstacle à l’introduction de la cause de béatification de celle qu’à mes yeux l’on peut comparer à Jaël et à Débora, j’estime que votre livre, mon cher père, devra entrer dans les pièces du procès ; il pourra être utilement consulté pour comprendre et apprécier le pourquoi de cette étonnante vocation et les desseins providentiels qui l’ont suscitée.

Impossible de mieux caractériser le livre ; c’est la théologie de l’histoire de Jeanne d’Arc.

Cette théologie est belle ; elle inspirait à Mgr de Montpellier les lignes si pleines de chaleur que l’on va lire :

Mon révérend Père,

J’ai parcouru, une à une, toutes ces pages dictées par le plus pur patriotisme, par la piété la plus vive et la plus éclairée, par une connaissance intime et profonde des lois providentielles qui ont présidé, depuis le baptême de Clovis, aux destinées de notre nation. Je vous remercie de m’avoir convié au plaisir élevé et fortifiant d’une telle lecture. Comme vous le dites avec raison, quel est le merveilleux, rêvé par les poètes, qui approche, même de loin, de la réalité de l’histoire de la Pucelle ? Quelle idylle vaut l’histoire de la villageoise de Domrémy ? quelle épopée l’histoire de la guerrière ? Quel drame est plus poignant que le martyre de Rouen ?

Et quand, à votre suite, l’on revient par la pensée sur le miraculeux secours apporté à la France en détresse par cette enfant de dix-huit ans à peine ; quand on songe que de la délivrance d’Orléans, le 8 mai 1429, au 30 mai 1431, il ne s’est pas écoulé plus de deux années ; que, sur ce temps si court, une année a été prise par la captivité et le martyre ; qu’il reste par conséquent une année seulement, pour que le gentil Dauphin ait été mené triomphalement de Chinon à Reims, pour que tant d’importantes villes du saint royaume soient rentrées sous la légitime autorité du lieutenant du roi Jésus ; quand on s’arrête à méditer sur ces faits merveilleux, les mieux attestés de nos annales, on ne peut pas ne point conclure avec vous, mon révérend Père, que Jésus-Christ veille avec un amour particulier sur notre peuple, qu’il l’a spécialement élu pour son héritage, et pour, par le moyen de lui, entretenir la sainte foi catholique, et la remettre de tout sus. Comme tout cela est bon à lire en un temps où cet héritage est menacé par tant d’avides ravisseurs, où cette foi est si violemment attaquée, et où il semble qu’une puissance simplement humaine ne saurait plus remettre sus les grandes et tutélaires institutions du passé.

Votre portrait de l’héroïque Pucelle, si Française par le caractère, le langage, l’allure, est un véritable chef-d’œuvre. On s’arrête avec une admiration à la fois respectueuse et enthousiaste devant cette guerrière modeste et généreuse, qui regrette simplement la paix de son village, qui pleure à la vue des morts et des mourants, et qui cependant, pressée par un instinct surnaturel, sa petite hache à la main, pousse son cheval vers les bataillons ennemis, avec un courage viril, et s’écrie bravement : aux horions l’on verra qui a le meilleur droit.

Vous avez peint d’une façon saisissante le côté surnaturel de cette pure existence qui se meut dans une atmosphère toute céleste, au milieu des plus chers patrons de la France, la Vierge Marie, sainte Catherine, sainte Marguerite, l’archange saint Michel, saint Martin, saint Denis et surtout saint Rémy.

Est-il possible qu’une nation aussi privilégiée, à laquelle Dieu a donné de si puissants protecteurs, succombe et disparaisse ? Non, non, vous le dites après Benoît XIV, le grand pape témoin des hontes et des scandales du règne de Louis XV : la France est le royaume de Marie, le royaume des saints ; elle est par les Denis, les Irénée, les Hilaire d’Arles et de Poitiers la terre de l’orthodoxie. La France ne périra pas : Gallia non peribit, et Dieu, après l’avoir restaurée et guérie, lui permettra d’être encore pour l’Église un appui et un rempart, une colonne de fer, comme le souhaitait le saint Pape Anastase.

Mgr Lebreton, évêque du Puy, atteint du mal qui devait le ravir à son diocèse, s’en rapportait à l’appréciation donnée par un des prêtres, qu’il déclare justement un des plus compétents de son diocèse, M. l’abbé Peyron.

Le docte aumônier du pensionnat de Notre-Dame de France, l’auteur du beau Mois historique de Notre-Dame du Puy, commençait ainsi l’éloquent compte-rendu du nouveau volume :

Voici un livre comme on n’en écrit plus aujourd’hui, tout vibrant de patriotisme et d’ardente foi, et où l’histoire puisée à bonne source, la philosophie sociale et la plus saine mystique se sont alliées pour honorer et glorifier Jeanne d’Arc.

Et encore :

Quand une lecture vous élève l’esprit, et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon et fait d’ouvrier. Cette réflexion de La Bruyère nous est venue à la mémoire… et nous croyons qu’il est très peu d’ouvrages à qui ce jugement convienne mieux qu’au livre du R. P. Ayroles.

La plus catholique des revues françaises, la Revue des Institutions et du Droit de Grenoble, peu contente de recommander le livre dans plusieurs de ses numéros, lui consacrait une étude approfondie. Dans un double article, M. Albert Desplagnes en faisait ressortir les divers aspects. L’éloquent et docte magistrat, dont la république s’est à bon droit jugée indigne, écrivait en terminant :

Je me suis laissé entraîner un peu loin par le livre du P. Ayroles ; c’est que ce travail a la rare qualité des livres supérieurs : il fait penser.

Il séduit, et il donne la conviction qui émane d’une vérité éclatante. Même un esprit rebelle à la vérité et tenté de s’irriter devant cette lumière qui l’offense, voudra quand même poursuivre sa lecture attachante et où l’on sent l’accent du cœur le plus français et le plus chrétien. On y voit déborder l’ardeur de la foi et l’amour de la patrie, mêlés comme deux fleuves qui s’unissent et fertilisent une vallée. Les pages scintillent, courent, se précipitent, en reflétant les éclairs divins d’une histoire où les miracles sont aussi nombreux et brillants que les étoiles du ciel.

Quand on a lu, on veut relire, comme on veut revoir vingt fois les aspects saisissants de la montagne, dans un voyage alpestre… On a élevé quelques monuments de marbre, de bronze ou d’histoire à la mémoire de Jeanne d’Arc. Il en est peu qui soient dignes de la plus grande des filles de France.

Le livre du P. Ayroles est le plus élevé de ces monuments. Le premier, il nous montre nettement toute l’étendue de la mission remplie par la Pucelle ; le premier, il nous en fait mesurer les proportions et apprécier les résultats acquis ou possibles ; le premier, il nous fait contempler dans toute la grandeur surhumaine la vierge envoyée par Dieu au peuple qu’il s’était choisi. Venu à l’heure où notre étoile nationale va resplendir sans doute dans nos églises, à la parole de Léon XIII, ce livre ouvre l’ère des réparations dues à Jeanne par sa patrie trop oublieuse.

Nous voudrions le voir entre les mains de tous les Français. C’est le devoir, ce sera le désir et le soin de toutes les vraies Françaises de le placer dans leur collection à côté des livres religieux, au-dessus de tout livre d’histoire.

C’est dans les termes les plus pressants que le vaillant journal la Croix le recommandait à plusieurs reprises comme manifestement le premier des livres écrits sur Jeanne d’Arc.

Le plus ancien des journaux français, la Gazette de France, écrivait à son tour :

Je ne saurais suffisamment exprimer le plaisir que m’a causé le livre publié récemment chez Gaume par le R. P. Ayroles : Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France.

Par ce temps de platitudes, ou de charlatanisme littéraire, alors qu’entre les élucubrations ennuyeuses à périr, et les coups de pistolets destinés à la réclame, il n’y a guère de milieu, c’est une jouissance bien savoureuse de lire un ouvrage à la fois hardiment pensé et savamment composé, où se révèlent un homme de foi et un écrivain de race.

Le R. P. Ayroles est un enthousiaste de Jeanne d’Arc il étudie son héroïne sous tous les aspects, mais surtout comme régénératrice de la France. Pour lui, ce sont les idées de la Pucelle qui doivent nous rendre la prospérité et le prestige. Peut-être le R. P. Ayroles va-t-il un peu loin, et de sang-froid nous nous permettrions de discuter quelques-unes de ses assertions, mais nous venons de lire son bon livre, et nous ne sommes pas de sang-froid. Le style chaud et pur du vénérable religieux nous émeut et nous charme, son enthousiasme est contagieux, et nous nous sentons séduit, alors même que nous pensons qu’il se trompe peut-être.

Il n’y a de salut pour nous que dans le surnaturel, dit le père Ayroles : Jeanne d’Arc canonisée deviendrait la protectrice la plus efficace de la France. Les divisions et les haines sociales qui nous désolent doivent expirer aux pieds des autels de la libératrice.

Ce sont peut-être des illusions ; mais quelles illusions généreuses ! Voici du reste une page magistrale et qui donnera une meilleure idée du livre du P. Ayroles que tout ce que nous pourrions en dire.

Après une citation de la page peut-être la plus capitale du volume, la Gazette conclut :

C’est une pensée superbe, énergiquement rendue, et qui fait songer à Bossuet. Le R. P. Ayroles a écrit un remarquable ouvrage et fait une bonne action, il nous instruit et nous encourage ; il convient de le remercier de tout cœur.

Le grand organe de la presse catholique, l’Univers, n’a jamais perdu une occasion de recommander Jeanne d’Arc sur les autels. Un de ses plus anciens rédacteurs, écrivain distingué, fin et spirituel critique, et plus encore éminent théologien, dont Rome a fait le consulteur de l’une de ses plus importantes congrégations, M. l’abbé Morel, lui consacrait cinq ou six colonnes. Les débuts du grand polémiste ont été une réponse à Jules Quicherat, qui avait bien osé avancer que les formes juridiques avaient été gardées dans l’abominable brigandage de Rouen. À cinquante ans de distance, M. Morel, à l’occasion du nouveau volume, a chanté une hymne à Jeanne d’Arc. Le volume n’y perd pas. Voici comment en parle le vieil athlète :

Deux livres viennent de paraître en même temps, sans qu’il y eût concert entre les auteurs, et cependant les deux livres sont faits l’un pour l’autre, puisque l’un est la théorie et l’autre la pratique. Le premier s’appelle l’Histoire du cardinal Pie, et l’autre Jeanne d’Arc sur les autels. L’un a pour auteur Mgr Baunard, professeur aux facultés catholiques de Lille, et l’autre le P. Ayroles, un Jésuite inconnu qui, à l’autre bout de la France, repasse en ce moment sur les traces du saint de Lalouvesc pour les empêcher de s’effacer. L’un a confirmé dans la vie du grand évêque de Poitiers les preuves de beau style qu’il avait données déjà dans la Vie de Mme Barat, et l’autre a été si épris de son héroïne, qu’il a approché pour son coup d’essai de la prose poétique de Chateaubriand.

Mais surtout l’un et l’autre ont eu un même but, qu’ils poursuivaient ardemment sans se le communiquer, à savoir, exposer aux yeux qui ne veulent pas voir par préméditation, ou qui ne voient pas par distraction, ce grand surnaturel qui tantôt se voile et tantôt se découvre dans le gouvernement de la Providence ; surnaturel qui est semé partout, mais qui se condense dans la personne adorable de Jésus-Christ, roi des nations, comme il est roi des familles et des âmes. Dans un temps où l’on veut installer définitivement la neutralité antichrétienne de l’État, et mettre Notre-Seigneur hors la loi, dont il doit être l’âme, voilà deux livres qui ne manquent pas d’opportunité.

Mgr Pie a consacré sa vie et son génie à lutter contre la grande hérésie de 89… il avait une certitude absolue qu’il n’y avait pas un autre nom que celui de Jésus-Christ, en qui il fallait que nous fussions sauvés… Mais après la thèse, il fallait l’exemple… L’œuvre du cardinal Pie restait inachevée, si cet exemple séduisant n’était pas fourni, quand la pensée est venue à un fils de saint Ignace, reclus dans la cellule que la république lui laisse au jour le jour sur le mont Anis, au pied de la statue de Notre-Dame de France, de ressusciter la mémoire de Jeanne d’Arc et de la parer de tous ses attraits… montrer une jeune fille des champs, relevant et sauvant la patrie, montée d’abord sur un cheval de bataille, où elle paraît avec une force surnaturelle ; et montée ensuite plus haut que sur un trône, sur un bûcher, où elle achève de se consumer en l’honneur de la royauté de Jésus-Christ qui aime les Francs, pouvait-on rencontrer une histoire plus belle, plus glorieuse et plus touchante à offrir aux regards de ses compatriotes?…

Après avoir peint à grands traits, et comme il sait le faire, les parties principales de ce grand drame, M. Morel conclut :

Le P. Ayroles a donc raison quand il dit — et c’est tout son livre — que le surnaturel si nécessaire au monde, au dix-neuvième siècle et à la France surtout, qui marche à la tête des nations européennes dans le bien comme dans le mal, n’a jamais paru sous des traits plus aimables que la figure de Jeanne d’Arc, et plus propres à convertir une seconde fois les Français. À quoi nous ajoutons, nous, qu’aucun peintre n’a su reproduire cette physionomie avec plus de talent et plus d’amour que l’humble fils de saint Ignace, dont le style respire un parfum champêtre, qu’aucun fard littéraire ne pourrait imiter.

Vous nous dites, gens du monde, qu’une lecture de piété vous ennuiera ; qu’il vous faut absolument du roman et du drame et que votre tempérament spirituel ne peut plus s’en passer. Nous vous répliquons qu’aucun roman, aucun drame ne pourront émouvoir dans votre âme autant de sentiments et même de sensations agréables que la Jeanne d’Arc de notre Jésuite. Si vous ne voulez pas la lire, c’est qu’il vous faut autre chose que du drame et du roman.

Telle est la note des appréciations portées par la presse catholique sur le livre de Jeanne d’Arc sur les autels. Inutile de poursuivre nos citations. La presse hostile a suivi la tactique qui lui est familière en présence des livres auxquels elle ne peut répondre : elle a gardé le silence.

Les appréciations venues de Rome ont confirmé les jugements portés en France. Un des éminents religieux de la capitale du monde chrétien, le R. P. Cornoldi, directeur de la Civiltà Cattolica, avait bien voulu accepter de présenter un exemplaire au Saint-Père, et de lui en faire un résumé sommaire. Voici la lettre qu’à la suite il écrivait à l’auteur :

J’ai reçu le bel exemplaire de votre ouvrage, Jeanne d’Arc sur les autels, dont vous désiriez faire hommage à notre Saint-Père le Pape. Je le lui ai présenté moi-même dans une audience particulière, et en l’offrant de votre part j’ai donné un aperçu général du sujet qu’il traitait.

Sa Sainteté a reçu le livre avec plaisir et a écouté avec satisfaction ce que je lui en ai dit. Elle vous remercie et vous envoie de tout cœur sa bénédiction apostolique.

Si, après un témoignage venu de si haut, mes propres félicitations ont quelque valeur, je vous les offre bien sincères et bien cordiales, ainsi que mon religieux et fraternel dévouement en Notre-Seigneur.

Rev. V. Servus.

Jean-Marie Cornoldi, S. J.
Recteur della Civiltà C.

Cette deuxième édition a reçu quelques corrections. Elles sont légères. L’auteur a été heureux d’exprimer avec les paroles mêmes de Léon XIII des sentiments qu’il présentait sous une forme plus personnelle. Il a écrit en province. Les décrets crocheteurs l’ont privé de la très riche bibliothèque de son couvent ; de là deux ou trois erreurs de faits sans importance, qu’il a été heureux de faire disparaître.

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