Livre I : La Pucelle, personnification des prédilections de Jésus-Christ pour la France
1Livre premier La Pucelle, personnification des prédilections de Jésus-Christ pour la France
Il n’y a qu’une Jeanne d’Arc. Sans modèle dans les âges qui l’ont précédée, elle est restée sans copie dans les âges qui l’ont suivie.
Elle est nôtre. Dieu la fit pour ressusciter notre nationalité diplomatiquement éteinte, moralement désespérée, ensevelie après dix siècles d’histoire. C’était la fin immédiate ; il y en avait bien d’autres encore.
Avant tout, Jeanne d’Arc a proclamé les caractères surnaturels de la constitution politique de la France, les a mis en relief, rajeunis : elle confirmait ainsi ce qu’il y a de surnaturel dans notre vieille histoire et surtout dans nos origines. Elle ne relevait la France que pour la remettre sur le chemin de ses destinées surnaturelles, et sanctionner de nouveau la mission donnée par Jésus-Christ à notre pays. Jeanne présentait dans sa personne le type vivant des qualités surnaturelles que Jésus-Christ départ à notre race, et qui forment le fond du vrai caractère national.
À tous ces titres la Pucelle personnifie magnifiquement les prédilections de Jésus-Christ pour la France.
2Rappelons d’abord la substance du miracle, les monuments à part qui lui donnent une certitude irréfragable, et disons à qui le rapporta toujours celle qui en fut l’instrument.
3Chapitre I La France du quinzième siècle miraculeusement ressuscitée
I Cause des malheurs de la France du quinzième siècle. Agonie. Secours surnaturellement préparé et surnaturellement envoyé. La résurrection.
À la suite des attentats de Philippe le Bel, la France oubliait sa mission. Elle oubliait surtout qu’elle est faite pour monter la garde autour de l’Arche du Nouveau Testament, la Papauté, et assurer la pleine liberté de ses oracles et de son action.
La France voulut en déplacer le siège pour la rendre son instrument et sa propriété en la fixant à Avignon dans une honorable captivité. Quand la Papauté voulut rentrer au lieu où l’ordre de Dieu l’a établie, à Rome, la France prise de vertige essaya d’en faire une contrefaçon elle fabriqua les Antipapes d’Avignon, et fit éclater le Grand Schisme d’Occident.
Le châtiment fut épouvantable. La Papauté retenue à Avignon correspond aux règnes de Philippe de Valois et du roi Jean : à Crécy et à Poitiers. Crécy, Poitiers, Azincourt, 4jusqu’à ces derniers temps, ce furent les noms les plus sombres de nos annales militaires.
Le Grand Schisme se déroule pendant la période la plus désastreuse de notre vieille histoire, pendant le règne du roi en démence Charles VI. C’est Azincourt. Où le chaos fut-il plus profond, dans l’ordre ecclésiastique ou dans l’ordre politique ? Il serait difficile de le dire.
L’Église ne peut pas périr. Après une éclipse de quarante ans, la Papauté resplendit de nouveau au zénith que le doigt de Dieu lui a marqué ; mais la France était aux abois. Notre nationalité fut diplomatiquement anéantie. Le traité de Troyes (mai 1420) stipula qu’à l’avenir la France serait pour toujours une des provinces du roi qui trônerait aux bords de la Tamise.
Durant neuf ans le protocole parricide ressortit son effet avec d’effrayants succès. Tout semblait sceller la pierre sépulcrale sous laquelle la France ensevelie vivante ne tentait plus que des efforts impuissants. Une désespérante décomposition gagnait le parti national, qui ne respectait plus son chef. Autour du prince sans expérience, d’ambitieux intrigants se disputaient, la hache à la main, les lambeaux d’un pouvoir expirant. La dernière résistance sérieuse semblait devoir finir avec la chute imminente d’Orléans.
Pendant cette suprême agonie, dès 1424, Jésus-Christ avait envoyé le chef de ses milices invisibles vers une petite fille de douze ans, d’une famille de pauvres laboureurs, des frontières de Lorraine, au hameau de Domrémy. Durant cinq ans, saint Michel secondé par sainte Catherine et sainte Marguerite fit l’éducation de la villageoise adolescente. L’Archange lui racontait la pitié qui était en royaume de France : il l’assurait de la part 5du roi du ciel qu’elle était destinée à relever le malheureux pays.
L’enfant effrayée refusa d’abord de croire ; mais rassurée, et convaincue qu’elle n’était pas le jouet de l’illusion, elle se prépara dans le silence à ses incomparables destinées, conformant pleinement sa conduite aux leçons que son grand précepteur saint Michel, et ses deux maîtresses célestes, lui donnaient, deux et trois fois par semaine.
Sa dix-septième année venait de sonner, quand l’Archange lui dit : Pars, c’est l’heure.
Partir, c’était se jeter dans une série sans fin d’impossibilités toujours renaissantes. L’enfant obéit. Les impossibilités sont devenues des réalités tangibles.
Mettre l’envahisseur en déroute lui fut beaucoup plus facile que de se faire accepter du parti qu’elle venait relever. Il lui fallut des mois pour triompher de l’incrédulité du lieutenant du roi, Baudricourt, du roi lui-même, de la cour, des docteurs et des guerriers, et se faire accepter. Trois jours lui suffirent pour mettre en pièces l’imprenable ceinture de boulevards dont l’étreinte étouffait Orléans. Pour en former l’assemblage, l’Angleterre avait déployé tout son génie, prodigué l’or et les bras ; et elle y avait employé sept mois.
Quelques semaines après, dans l’espace de huit jours, la jeune paysanne forçait Jargeau, Meung, Beaugency, et infligeait à l’armée anglaise, réputée invincible en rase campagne, la désastreuse défaite de Patay. Elle ne perdait que trois hommes, et elle tuait ou faisait prisonniers cinq mille Anglais, parmi lesquels les chefs les plus renommés, les Suffolk, les Polus, les Scales, les Talbot.
6Le seul nom de la Pucelle glaçait de terreur les archers gallois bien au-delà du détroit.
Jeanne prenait alors le gentil Dauphin, comme par la main, et à travers 80 lieues d’un pays ennemi, hérissé de forteresses et de garnisons anglo-bourguignonnes, sans coup férir, elle le conduisait à Reims prendre son sacre et sa couronne. La France était ressuscitée.
Telle est la substance du fait. Merveilleux en lui-même, il l’est plus encore par les mille incidents à travers lesquels il se déroule. Fond et détails seraient depuis longtemps relégués dans les domaines du fabuleux, s’ils n’étaient pas entourés de preuves irréfragables.
II L’interrogatoire de Rouen. Les cent trente témoins de la réhabilitation.
Dieu a pris ses mesures. L’épisode le plus merveilleux de l’histoire politique des peuples est aussi le plus authentiquement établi. À part les faits dont le Saint-Esprit s’est fait le narrateur et le garant, il n’est pas d’histoire qui repose sur des témoignages aussi compétents, aussi nombreux, aussi indubitables que l’histoire de la Pucelle.
La vierge guerrière, par la nature des faits qu’elle accomplit, entre en plein, non seulement dans l’histoire de son pays, mais des pays de l’Europe, à une époque relativement rapprochée. La Chrétienté contempla avec stupeur des événements déjà grands en eux-mêmes, mais vraiment stupéfiants à cause de la débilité de la main qui les menait. De là, avec les histoires particulières et générales, une foule de documents contemporains, tels que ne sauraient en avoir la plupart des grands personnages du passé. Outre ces témoignages généraux, la Pucelle 7en possède qui lui sont propres et qui n’appartiennent qu’à elle.
Entravée dans le plein accomplissement de sa mission, trahie peut-être par le gouverneur de Compiègne, l’odieux Flavy, elle tombe entre les mains du Bourguignon, un an et quelques jours après son entrée à Orléans, le 23 mai 1430 ; et quelques mois après, elle est vendue et livrée à l’Anglais. Le martyre proprement dit commençait sur la fin de décembre de la même année avec l’arrivée à Rouen.
Martyre atroce, il a duré cinq mois. Pour les tortures du corps, il n’est pas inférieur à ceux des héroïnes des premiers siècles chrétiens : le bûcher est au bout. Par les tortures de l’âme, il est unique. Nous ne connaissons rien qui reproduise si vivement les scènes de la Passion, et elles sont autrement longues.
Mise sous le pressoir, dans des interrogatoires qui se prolongent durant trois mois, la plus candide des jeunes filles laisse voir toute son âme. Où en trouver de plus belle ? Ses réponses nous sont arrivées, telles que les consigna, sous les yeux de l’abominable sanhédrin, l’honnête mais non héroïque greffier, Manchon, un prêtre, un notaire ecclésiastique. Le procès-verbal n’est pas sans lacunes, mais ce qu’il renferme est exact ; car, proportion gardée, on pourrait dire de ces pages ce qui a été dit de l’Évangile : l’inventeur de pareil drame serait aussi étonnant que le héros. Le premier monument de l’histoire de la Pucelle, ce sont ses réponses à Rouen.
Vingt-cinq ans après, alors que l’enthousiasme s’était refroidi, mais lorsque la mémoire des témoins gardait le souvenir ineffaçable de faits mille fois rappelés dans les entretiens privés, une enquête solennelle fut ouverte. On fit appel à ceux qui avaient vu de plus près la villageoise, 8la guerrière et la martyre. Ils abondaient, puisque si la libératrice avait vécu, elle n’aurait eu que quarante-cinq ans. Cent trente furent entendus. Impossible de trouver témoins plus compétents : presque tous sont oculaires. Pour Domrémy, ce sont les paysans et les paysannes qui ont vu naître et grandir Jeannette, ou qui, venus au jour en même temps qu’elle, ont partagé son existence ; ce sont des prêtres, des seigneurs du lieu ou des environs, les deux guides qui l’ont conduite à Chinon.
Nous connaissons la guerrière par les généraux et les hommes d’armes qui ont combattu à ses côtés : par son maître de maison, Jean d’Aulon, par son page, par ceux et celles qui ont eu l’honneur de la recevoir sous leur toit, par son aumônier et confesseur F. Paquerel.
Les auditeurs de ses réponses à Rouen, les témoins de son supplice, les trois greffiers officiellement chargés du procès-verbal, nous disent ce que fut la martyre.
Ces cent trente dépositions existent, telles que les écrivirent les officiers publics. Ce sont cent trente historiens témoignant sous la foi du serment. Où est le personnage historique qui entre dans la postérité avec pareil cortège ?
III Le véritable auteur de la résurrection. La résurrection de Lazare et la résurrection de la France.
De l’ensemble de ces documents, un fait ressort éclatant comme la lumière. Attribuer à la Pucelle, comme à la cause principale, à une enfant de dix-sept ans, les merveilles qu’elle a accomplies, c’est insulter la raison et l’héroïne tout ensemble.
C’est insulter la raison parce que c’est donner à d’immenses effets une cause puérile, et sans ombre de proportion ; 9c’est insulter l’héroïne, car elle n’a cessé de proclamer qu’elle n’était qu’un instrument : l’instrument de Notre Seigneur Jésus-Christ, dont la vertu la remplit.
Le nom du Sauveur se trouve sur les lèvres de Jeanne comme sous la plume de Paul. Il n’y a que cette différence : tandis que pour l’Apôtre le Rédempteur est Jésus, pour Jeanne venue afin de proclamer les droits politiques du roi des nations, il est surtout le Seigneur, mon Seigneur, Messire, notre Seigneur, notre Sire.
Avec cette explication, rien de plus exact que les lignes suivantes de l’un de nos meilleurs érudits, M. Siméon Luce. Pour Jeanne, écrit-il justement,
le nom de Jésus n’est pas seulement en tête de ses lettres, dans les plis de son étendard, et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt ; il est surtout au plus profond de son cœur. Elle ne se borne pas à adorer Jésus, comme son Dieu ; elle reconnaît en lui le vrai roi de France, dont Charles VII est le seul légitime représentant.
C’est au nom de son Seigneur qu’elle se produit, qu’elle s’avance, qu’elle meurt, prononçant le nom divin avec des accents qui arrachent des larmes non seulement aux dix mille assistants, mais à Cauchon lui-même.
— Sur qui fondiez-vous votre espérance de la victoire, lui demande un jour l’inique tribunal, sur vous ou sur l’étendard ?
— Mon espérance était fondée en Notre Seigneur et non ailleurs.
— Qui aidait le plus à la victoire, vous ou l’étendard ?
— La victoire de l’étendard ou de moi, c’était tout à Notre Seigneur.
— Si un autre eût porté l’étendard, eût-il eu aussi bonne fortune que vous ?
— Je n’en sais rien, je m’en attends à Notre Seigneur1.
10Il y a mille paroles semblables dans l’histoire de la libératrice.
Le cœur qui à Béthanie donna des larmes au disciple préféré, à Lazare son ami, s’était donc aussi attendri sur la France au tombeau. Il parlait par la Pucelle. La voix qui avait dit Lazare, debout, reviens à la lumière
, avait dit aussi : France toujours aimée, lève-toi, et apparais dans tout l’éclat de ma préférée, belle de mes anciennes et de mes nouvelles tendresses.
À Béthanie, les amis de la famille éplorée s’écriaient en voyant l’émotion et les larmes du Maître : C’est donc à ce point qu’il l’aimait !
En voyant la miraculeuse résurrection de la France au quinzième siècle qui ne s’écrierait : C’est donc à ce point que Jésus l’aimait et l’aime toujours ! Ses abandons trop justifiés ne sont que momentanés, et ne servent qu’à faire ressortir combien elle lui est chère !
Quel est donc ce peuple ? et pourquoi une faveur si unique dans l’histoire ?
Un des plus graves contemporains de la Pucelle, l’honneur de la magistrature de son temps, Mathieu Thomassin le dit en son style vieilli et non sans majesté. Après avoir rapporté dans un livre qui semblait ne pas le comporter, le Registre Delphinal, le miracle évident
, les faits de guerre merveilleux et comme impossibles
de la Pucelle, il s’écrie :
Sache un chacun que Dieu a montré et montre un chacun jour qu’il a aimé et aime le royaume de France, et qu’il l’a spécialement élu pour son héritage et pour par le moyen de lui entretenir la sainte Foi catholique et la remettre du tout sus (la relever). Et pour ce Dieu ne veut pas le laisser perdre. Mais sur tous les signes d’amour 11qu’il a envoyés au royaume de France, il n’y en a point eu de si grand, ni de si merveilleux, comme celui de cette Pucelle2.
Par ce signe d’amour plus merveilleux et plus grand que les précédents, Jésus-Christ résumait donc ses miséricordes passées ; il disait à tous les siècles et à tous les peuples ce que la France était pour son amour ; il rajeunissait par le miracle l’antique constitution politique, qu’il lui avait donnée par le temps et les événements, ses ministres dans le gouvernement extérieur des peuples : constitution que ses vicaires en terre les Papes avaient confirmée.
13Chapitre II La constitution politique de la France d’après Jeanne d’Arc
I La royauté de Jésus-Christ essence de la constitution politique de la France. La loi salique. Le sacre.
La bergère a proclamé la constitution politique de la France. Ce fait soigneusement dissimulé dans presque toutes nos histoires est pourtant aussi certain et non moins culminant que la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. Il se confond avec le relèvement de notre nationalité ; il est le centre de cette miraculeuse histoire, et tout s’y rapporte.
La constitution politique proclamée par la Pucelle est aussi courte que féconde. Le point essentiel d’où tout émane est celui-ci : le vrai roi de France, c’est Jésus-Christ. Le roi visible et mortel n’est qu’un lieutenant, un roi vassal. Il doit gouverner au nom du suzerain et selon la loi du suzerain.
Jésus-Christ par un acte libre de sa volonté entend que la naissance désigne régulièrement le roi lieutenant. C’est 14de mâle en mâle le plus proche héritier du roi précédent, comme le prescrit la loi salique. Le suzerain entend maintenir cette loi, et par un acte de sa toute-puissance il va casser tout ce qui a été fait au détriment de cette ordonnance. C’était ratifier la lutte gigantesque soutenue par nos pères dans la guerre de Cent Ans, et frustrer l’Anglais du fruit de ses victoires.
La naissance désigne le roi lieutenant ; elle ne le fait pas ; c’est le sacre qui le constitue. Jusqu’au sacre, le plus proche parent du roi défunt n’est que l’héritier présomptif de la couronne ; il ne la possède pas. Elle ne lui sera donnée qu’à la suite de l’hommage solennel rendu au suzerain, du serment solennel de gouverner selon la loi du suzerain. Ce jour-là seulement il sera investi, et sera vraiment roi.
Rien de plus facile que de montrer que telle est la constitution que la Pucelle a confirmée par le miracle. C’est son programme même. Elle l’a signifié aux amis et aux ennemis.
II Jeanne s’est présentée à son parti en proclamant la vraie constitution de la France.
Il tombe de ses lèvres, dès son entrée en scène ; il est l’entrée en scène. Écoutons un témoin auriculaire fort respectable, Bertrand de Poulengy, l’un des guides de Jeanne dans la traversée des frontières de Lorraine à Chinon. Après avoir dit qu’il était présent, lorsque Jeanne vint pour la première fois trouver Baudricourt, lieutenant du roi à Vaucouleurs, vers la fête de l’Ascension (13 mai 1428), le noble gentilhomme résume ainsi les paroles de la jeune fille :
— C’est de la part de mon Seigneur que je viens, disait-elle. 15Il veut que vous mandiez au Dauphin de bien se tenir, de ne pas engager de bataille avec ses ennemis, jusqu’à la mi-carême, temps où mon Seigneur lui enverra secours.
Pourquoi cette inaction ? La céleste envoyée en donnait la raison :
— Car, ajoutait Jeanne, le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur ; cependant mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait roi, et tienne le royaume en commende. Le Dauphin sera fait roi malgré ses ennemis, et c’est moi qui le conduirai prendre son sacre.
— Et quel est ton Seigneur ? demanda Baudricourt.
— Mon Seigneur, c’est le roi du ciel3.
Impossible d’être plus explicite, et la constitution s’y trouve tout entière. Le vrai suzerain au nom duquel tout va s’accomplir, c’est le seigneur de Jeanne, Jésus-Christ, notre Seigneur à tous. Il est tellement le vrai roi, que le roi vassal n’ayant pas encore reçu l’investiture n’est que le Dauphin, le roi de l’avenir, et le royaume ne le regarde pas ; il n’a qu’à rester en place, à bien se tenir, jusqu’au jour où le suzerain lui dira de venir prendre possession du fief, selon la forme accoutumée.
Ce jour viendra ; le Dauphin sera fait roi malgré ses ennemis, car ainsi le veut le suzerain qui veille sur ce joyau le plus cher de sa couronne de roi des nations. La preuve de son intervention manifeste, c’est qu’il renversera tous les obstacles par le plus faible des instruments. C’est moi, disait Jeanne, qui conduirai le Dauphin recevoir son sacre
, c’est-à-dire qui ferai ce que tout le monde juge impossible.
16Même programme quand elle aborde celui qui à ses yeux n’est que le Dauphin, le roi de Bourges des Anglais.
La voilà enfin dans cette vaste salle du château de Chinon, où Charles se dissimule au milieu des courtisans. Elle l’a reconnu, et forcé d’avouer qu’il est le roi présomptif. Qu’ajoute-t-elle aussitôt ?
— J’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande par moi le roi des Cieux, que vous serez sacré et couronné à Reims ; et que vous serez lieutenant du roi des Cieux qui est roi de France.
Puis, sur sa demande, a lieu le fameux tête-à-tête où, tandis que les courtisans sont massés à l’extrémité de l’appartement, la Pucelle, en signe de sa mission, révèle au prince des secrets que lui seul et Dieu pouvaient connaître. L’entretien finit par ces mots :
— Je te dis de nouveau de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi ; et il m’envoie pour te conduire à Reims, y recevoir ton sacre et ta couronne, si tu le veux4.
La constitution politique de la France est encore là tout entière. Non seulement la royauté de Jésus-Christ y est proclamée en termes exprès, mais elle vivifie tout, et tout en émane. Charles ne doit être que le lieutenant, locum tenens.
La désignation à la lieutenance par la naissance, la loi salique y reçoit la plus magnifique confirmation. On est historiquement certain de l’objet des secrets révélés, auxquels les dernières paroles font d’ailleurs une si manifeste allusion. C’était une fort belle prière inspirée à Charles, par le soupçon que justifiait trop la conduite 17d’une indigne mère, par le soupçon qu’il avait conçu sur la légitimité de sa naissance. Prière plusieurs fois répétée, mais que tout faisait un devoir au prince de ne pas révéler. En la manifestant, en précisant les multiples circonstances où elle avait jailli du cœur du malheureux Charles, la bergère prouvait que le Ciel parlait par sa voix. Or, il parlait pour confirmer la loi salique, et assurer au prince qu’il devait bénéficier de son application. La question de droit était résolue divinement par le miracle qui garantissait la question de fait. Le sceau de la prophétie était mis à l’un et à l’autre. Henri Martin a raison de dire que la révélation des secrets
est un des points capitaux de l’histoire de la Pucelle.
Le miracle des événements allait confirmer encore ce qui l’était déjà par cette révélation manifestement divine.
Aux yeux de la révélatrice, le fils du roi défunt n’est pas encore le roi lieutenant ; il le sera : eris locum tenens ; en attendant, il est le gentil Dauphin. Ce n’est pas sans raison qu’elle accompagne le nom consacré pour désigner l’héritier présomptif de ce mot gentil ; elle l’emploie manifestement dans le sens primitif et étymologique, où il signifie l’homme de race, et ici, l’homme de la race choisie, de la race prédestinée à la couronne ; en sorte que gentil Dauphin peut se traduire : héritier présomptif par la race, par la naissance.
III Elle l’a signifiée aux ennemis et à leurs alliés.
La fière lettre aux Anglais est tout entière inspirée par les mêmes pensées et les mêmes principes. Jésus-Christ y est présenté comme prenant en main la cause de son royaume de France, et expulsant l’envahisseur. On y 18trouve des phrases telles que celles-ci :
Faites raison au roi du Ciel. Rendez à la Pucelle, qui est ci envoyée de par Dieu, le roi du Ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France.
Et encore :
Je suis ci envoyée de par Dieu, le roi du ciel, pour vous bouter (mettre) hors de toute France5.
La loi salique n’y est pas exprimée en termes moins énergiques. Parlant d’elle-même en troisième personne, la Pucelle écrit :
Elle est ci (ici) venue, pour réclamer le sang royal.
Et encore cette phrase si pleine de significations :
N’ayez point en votre opinion (ne vous obstinez pas) ; car vous ne tiendrez pas le royaume de France du (de la part du) roi du Ciel, Dieu, le fils de sainte Marie ; ains (mais) le tiendra le roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le roi du Ciel le veut ; et (cela) lui a été révélé par la Pucelle.
L’homme-Dieu, le fils de sainte Marie, Souverain de la France ; le soin avec lequel il veille sur ce joyau de sa couronne de roi des nations ; l’acte positif et libre par lequel il veut maintenir la loi de l’hérédité ; la révélation des secrets, signe de sa volonté : tout cela est renfermé dans ces trois lignes.
Forte de la puissance divine qui l’investit, Jeanne dit hardiment à l’Anglais :
Croyez fermement que le roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle et à ses bonnes gens d’armes que vous ne lui sauriez mener de tous assauts (que vous ne sauriez lui en opposer) ; et aux horions (coups), 19l’on verra qui a meilleur droit du (de la part du) roi du ciel.
Dans la lettre aux Anglais, Jésus-Christ, par le chétif instrument qu’il a choisi, parle en roi guerrier, résolu de chasser l’envahisseur étranger, et de rétablir le vassal injustement dépossédé. C’est la menace.
Le ton est tout différent dans la lettre aux habitants de Troyes, et au duc de Bourgogne. Les Anglo-Bourguignons sont des sujets égarés qu’il faut ramener. Jeanne fait entendre la voix du roi pacificateur qui veut rétablir l’ordre troublé dans ses États.
Voici la lettre aux habitants de Troyes. La menace disparaît, couverte qu’elle est par les paroles d’affection, les promesses de pardon, de victoire et de paix.
Jhesus ✝ Maria.
Très chers et bons amis, s’il ne tient à vous (si cela vous agrée) seigneurs, bourgeois et habitants de la ville de Troyes Jeanne la Pucelle vous mande et vous fait savoir, de par le roi du Ciel, son droiturier et souverain seigneur, duquel elle est un chacun jour en son service royal, que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France, qui sera bien brief à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, à l’aide du roi Jésus.
Loyaux Français, venez au-devant du roi Charles, et qu’il n’y ait point de faute ; et ne vous doutez de (ne craignez rien pour) vos corps, ni de (ni pour) vos biens, si ainsi le faites.
Et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur vos vies, que nous entrerons, à l’aide de Dieu, en toutes 20les bonnes villes qui doivent être du saint royaume, et y ferons bonne paix ferme, qui que vienne contre.
À Dieu vous commande (recommande) : Dieu soit garde de vous6.
Jehanne.
Touchante adjuration ! tout y est plein de la royauté de Jésus-Christ.
Jeanne n’est pas au service de Charles ; elle est un chacun jour au royal service du roi Jésus.
Jésus c’est le droiturier, c’est-à-dire la source du droit que Jeanne promulgue en son nom ; c’est Jésus qui demande qu’on fasse obéissance au roi Charles.
Suzerain, il veille à ce que le fief soit maintenu dans son intégrité ; il a fixé les bonnes villes qui doivent être du saint royaume, et il y introduira celui qui doit les gouverner en son nom.
Saint royaume ! il doit l’être avec un tel roi. Le roi lieutenant doit avoir les sentiments du Suzerain.
Que Troyes ne craigne pas, quoiqu’elle soit la ville du fatal traité. Vies et biens seront respectés. Charles n’y viendra que pour y implanter le bien que le roi souverain a apporté du Ciel : une bonne paix ferme qui dure.
Mêmes pensées, même ton, mais plus humble et profondément suppliant dans la lettre au duc de Bourgogne. Qu’il suffise d’en détacher cette phrase :
Vous fais assavoir de par le roi du Ciel, mon droiturier et souverain Seigneur, pour votre bien et votre honneur et pour vos vies (celle du duc et de ses hommes d’armes) que vous ne gagnerez point bataille à l’encontre 21des loyaux Français ; et que tous ceux qui guerroient au (contre le) dit saint royaume, guerroient contre le roi Jésus, roi du Ciel et de toute la terre, mon droiturier et souverain Seigneur7.
On voit combien Jeanne affecte de donner à Notre Seigneur le nom de droiturier. Là était le vrai titre de Charles, et la force de Jeanne. Là aussi la principale fin de la mission de la Pucelle. Elle était suscitée pour montrer dans la loi chrétienne le vrai droit français.
Fidèles à se conformer à ce droit, les loyaux Français étaient et seraient invincibles ; car quiconque guerroie contre le saint royaume, guerroie contre le roi Jésus.
Quand la France en croira-t-elle la Pucelle ?
La royauté de Jésus-Christ, sa providence sur le saint royaume, lorsque ce royaume est vraiment saint, c’est-à-dire fidèle au droiturier, telle est donc la grande idée inspiratrice de Jeanne.
Jeanne met en avant la royauté de Jésus-Christ, soit qu’elle promette la couronne au gentil Dauphin, soit qu’elle somme l’Anglais d’avoir à rendre les bonnes villes qu’il a violées en France. Au nom de la royauté de Jésus-Christ elle adjure les Anglo-Bourguignons de revenir au saint royaume, et leur duc révolté de ne pas prolonger une rébellion qui finirait par lui devenir funeste.
C’est sous la conduite de Jésus-Christ-roi qu’elle mène l’armée à la victoire.
IV La royauté de Jésus-Christ inscrite sur la bannière de la Pucelle.
La royauté de Jésus-Christ était inscrite sur l’étendard de Jeanne ; c’était l’étendard même.
22Sur un fond en boucassin, frangé d’or et de soie, le roi des nations apparaissait porté sur les nuées du ciel, avec ses plaies lumineuses, un globe, symbole de l’univers, dans sa main gauche.
De la droite il bénissait des lis que lui présentaient saint Michel et saint Gabriel. Les lis, c’est la France qui, portée par les Anges, s’épanouit sous les bénédictions de son roi, et sous le feu de ses plaies et de son cœur.
Sur les côtés on lisait : Jhésus-Maria. Le revers destiné à la divine Mère offrait une peinture analogue.
D’un écusson, partait avec ces mots : de par le roi du ciel, une banderole qu’une colombe tenait en son bec8.
Rien n’était plus cher à Jeanne que sa bannière. Elle affirmait à Rouen que le dessin et tout ce qu’il renfermait lui était venu du ciel9. Quel que fut son amour pour l’épée trouvée derrière l’autel de Fierbois sur l’indication des voix, Jeanne affirmait à ses prétendus juges qu’elle aimait quarante fois plus sa bannière10.
La bannière fut sa grande arme de victoire. Jeanne ne tua jamais personne ; mais elle ne s’avança dans sa glorieuse carrière que sa bannière en mains.
— Prends l’étendard de par le roi du ciel, lui disaient les voix, et avance hardiment ; Dieu t’aidera11.
Elle avançait, suivie des guerriers qui se groupaient 23autour d’elle, ou de loin voyaient flotter le signe vainqueur.
À l’assaut des Tournelles, elle leur avait promis que l’imprenable boulevard serait à eux quand la queue de son étendard toucherait le rempart. L’assaut dura du lever au coucher du soleil. À la suite d’un suprême effort, un homme d’armes s’écrie :
— Jeanne, la queue y touche.
— Tout est vôtre, répond-elle et ce fut vrai.
La vue de la bannière glaçait les ennemis d’épouvante. Ils cherchaient à en expliquer la vertu merveilleuse par des fables contre lesquelles Jeanne a protesté dans ses réponses de Rouen.
Ce fut pour les tortionnaires un sujet d’insidieuses questions. Les réponses de l’accusée furent d’une irréprochable orthodoxie ; elle en prit occasion pour glorifier son Seigneur dans les termes du plus confiant abandon.
Pourquoi celui qui donne à l’eau la vertu de purifier l’âme dans le Baptême n’aurait-il pas attaché le don de la victoire à son image ?
Il disait ainsi que, vrai roi de France, c’était lui qui dirigeait ses soldats dans la bataille et leur accordait de triompher.
N’avait-il pas donné le Labarum au fils de sainte Hélène ? ne lui avait-il pas dit qu’il vaincrait par ce signe ? Cinq demi-siècles après la Pucelle, le Dieu Sauveur exprimait un désir semblable par l’entremise d’une autre de ses fiancées privilégiées de la terre de France.
La Bienheureuse Marguerite-Marie parlant de Louis XIV écrivait :
Le Cœur de Jésus veut être peint dans ses étendards et gravé dans ses armes, pour les rendre victorieuses 24de ses ennemis… pour le rendre triomphant de tous les ennemis de la Sainte Église12.
C’était en 1689, alors que Guillaume d’Orange venait de former la ligue d’Augsbourg, et de réunir contre la France toutes les puissances protestantes et l’Europe presque entière.
Les vœux du Cœur divin qui aime la France ne furent pas écoutés. La guerre de la ligue d’Augsbourg nous infligea de bien tristes défaites, moindres que celles de la succession d’Espagne qui suivit presque aussitôt après. La France fut réduite à deux doigts de sa perte. Une des suites de nos désastres fut de faire de la Prusse un royaume.
Constantin n’aurait pas vaincu s’il n’avait pas accepté le Labarum. Il n’est pas défendu à un chrétien de penser que l’avis de l’humble Visitandine, s’il avait été écouté, eût épargné à la France Malplaquet, Hostœd [Höchstadt], et les humiliations du traité d’Utrecht !
Plus récemment encore, au milieu de nos derniers grands désastres, les sœurs de Marguerite-Marie envoyaient de Paray-le-Monial une bannière du Sacré-Cœur. Une poignée d’adolescents, commandés par un héroïque général, se rangeait sous ses plis. L’effet s’en fit immédiatement sentir dans les lignes prussiennes. Combien l’aspect de la France et de l’Europe serait différent de celui que nous avons la douleur de contempler, si les envahisseurs de 1870 eussent trouvé dans chaque soldat Français autant de zouaves du Sacré-Cœur !
À Reims, quand le Chrême de la Sainte-Ampoule faisait du roitelet de Bourges le victorieux Charles VII, 25Jeanne élevait sa bannière au-dessus du monarque si merveilleusement intronisé.
Après avoir été à la peine, l’étendard devait être à l’honneur, répondait Jeanne aux accusateurs qui voulaient trouver là un crime. N’y avait-il pas une autre, raison ? Jeanne ne voulait-elle pas exprimer aussi qu’il fallait voir Jésus-Christ investissant le vassal, et le couvrant d’un rayon de sa majesté ? Telle était bien l’idée du sacre.
V Le sacre. Ses significations rajeunies par la Pucelle.
Le sacre, Jeanne, dès sa première apparition, le montre au gentil Dauphin ; elle entraîne et elle maintient sur le chemin de Reims le faible prince que les périls effraient, et que son entourage détourne d’un voyage humainement impossible.
Le Sacre est un sacrement d’institution ecclésiastique destiné à faire le roi de France, comme l’Ordre, sacrement d’institution divine, fait les évêques et les prêtres. Le sacre est le serment solennel fait par le roi-vassal d’être fidèle à maintenir la lettre et l’esprit de la loi constitutionnelle, donnée à la France par le souverain droiturier.
La lettre c’est la loi chrétienne ; l’esprit celui de Notre-Seigneur lui-même. Qu’on lise les prières et les avis du Pontifical. On y trouvera que le Prince n’est sacré que pour faire régner le droit chrétien inviolable Justice pour tous ; mais en même temps protection aux faibles et aux petits.
C’est l’esprit du Souverain, ce doit être celui du vassal.
Sachez bien, dit le Prélat consécrateur, que vous entrez 26en participation de notre ministère. Nous sommes pour l’intérieur, vous pour l’extérieur13.
Peuple et souverain, grands et petits, tous à divers litres étaient donc sacrés, et entraient en participation de l’onction sainte répandue dans l’humanité du Sauveur. Il couvre les plus faibles avec un soin à part, et l’on peut dire que c’est pour eux, encore plus que pour les puissants, que la royauté chrétienne était établie.
Loin que la royauté soit pour le monarque un avantage personnel, il lui est dit qu’il doit régner pour l’utilité de tout le peuple, et non pour son utilité personnelle. Loin que les peuples soient pour lui un marchepied afin de se grandir, et de se parer d’une gloire mondaine, il lui est recommandé de mépriser la gloire terrestre pour ne rechercher que celle du Ciel14.
Les peuples n’auront jamais de meilleure garantie contre la tyrannie des souverains ; ni les souverains de meilleure sauvegarde contre la rébellion des sujets.
Ainsi investi, le roi était vraiment l’oint du Seigneur, un autre Christ ; il en tenait la place dans sa sphère ; le Pontife consécrateur le lui disait15.
Il fallait raviver cet idéal ; et empêcher que le sacre ne fût qu’une cérémonie de royal apparat, vide de la signification divine qu’il renferme. C’était dans la mission de la Pucelle.
La libératrice demandait une réforme, on le verra plus 27loin. Le roi ne devait pas rester en dehors. Nous connaissons quelques-uns des engagements qu’elle exigea du prince dépouillé et abattu.
En arrivant auprès du roi, (dit un Chroniqueur bien informé), la Pucelle fit promettre au roi trois choses : la première de se démettre de son royaume, et de le rendre à Dieu de qui il le tenait ; la seconde de pardonner à tous ceux qui parmi les siens s’étaient déclarés contre lui, et lui avaient fait déplaisir ; la troisième d’être assez humble pour recevoir ceux qui se présenteraient à lui, d’écouter les requêtes des pauvres comme des riches, et de se montrer bienveillant pour tous, sans distinction d’amis ou d’ennemis. À ces conditions la Pucelle promettait que son Seigneur ferait pour Charles ce qu’il avait fait pour ses ancêtres16.
Le suzerain, le suprême droiturier exigeait que le roi lieutenant gouvernât le fief d’après la loi qu’il a apportée au monde, et qu’il a si parfaitement gardée lui-même.
L’instinct divin qui conduisait la bergère lui faisait comprendre que la propriété des mots conserve la pureté des idées, comme l’écorce la sève. Voilà pourquoi avant le sacre elle ne donna jamais à Charles d’autre nom que celui de gentil Dauphin. Parfois elle l’appelait l’oriflamme. On s’en étonnait ; elle répondait qu’il n’était pas sacré17.
Le roi de France, vassal, lieutenant de Jésus-Christ : telle est la signification la plus éminente de l’épisode de la Pucelle.
Au moyen âge la vassalité s’exprimait par une foule d’usages, qui semblent ridicules au premier aspect, mais 28qui cessent de l’être, quand on en pénètre le sens et la portée.
Pour cette fois Jésus-Christ exigeait un de ces signes comme condition de l’investiture. En face de la Chrétienté qui était tout yeux pour voir, l’héritier de cinquante rois, le petit-fils de Robert le Fort et de Philippe-Auguste devait se laisser conduire à travers ses provinces, jusqu’au trône dressé dans la Basilique de Reims, par la dernière de ses sujettes, par celle que les Anglais appelaient la vachère.
La couronne était à ce prix. L’adolescente, faisant allusion à une alliance ménagée entre la fille du roi d’Écosse et le fils aîné de Charles VII, deux enfants de sept ans, pouvait dire sans orgueil :
— Personne au monde, rois, ducs, fille du roi d’Écosse, nul ne peut sauver le royaume de France ; il n’y a de secours qu’en moi, qui préférerais bien filer auprès de ma pauvre mère, car ce n’est pas là affaire des personnes de mon état ; mais il est nécessaire que j’aille accomplir cette œuvre ; car ainsi le veut mon Seigneur18.
Comment mieux exprimer que le Seigneur de Jeanne est celui qui constitue les vrais rois de France ? comment mieux recommander au roi vassal d’aimer et de défendre les petits ? C’est par la main du plus humble d’entre eux que la couronne lui était remise sur la tête.
VI La royauté de Jésus-Christ, fond-de l’histoire des dix siècles précédents.
Ce n’était pas là un droit nouveau ; rien n’est plus ancien. Au lendemain de leur conversion les Francs inscrivirent 29en tête de leur constitution le cri : Vive Jésus-Christ qui aime les Francs, et ils proclamèrent l’homme-Dieu le premier de leurs législateurs.
Toutes les nations sont données en apanage à son âme sainte. La France fut l’aînée des nations chrétiennes, non seulement par la priorité de sa naissance à la Foi, mais encore par l’amour avec lequel elle proclama Jésus-Christ son souverain dans l’ordre politique, comme dans l’ordre domestique et social.
Elle croyait que Jésus-Christ veillait avec un amour à part sur ses destinées ; témoin la foi au miracle de la Sainte Ampoule ; témoin la foi au don permanent de guérir une honteuse infirmité, qu’elle croyait attachée aux mains de ses rois.
Noël Noël ! Ce fut le cri par lequel la France saluait l’arrivée de ses rois au sein de ses cités et de ses provinces. Souvenir du jour anniversaire où elle avait été engendrée à la Foi, c’était encore un hommage au divin Emmanuel qu’elle croyait voir présent dans le roi-lieutenant.
Christus vincit, regnat, imperat. Au Christ la victoire, le sceptre et l’empire. Cette acclamation, la monnaie française la porta longtemps dans tous les lieux où elle parvenait.
La France croyait que c’était la volonté de Jésus-Christ que l’hérédité désignât chez elle le roi-lieutenant. Lorsque la race de Clovis eût été frappée d’une incurable dégénérescence, nos pères du huitième siècle n’appelèrent la forte lignée de Pépin d’Héristal à la remplacer, qu’après avoir consulté Jésus-Christ dans son Vicaire.
La France croyait aussi qu’il n’appartient qu’au sacre de constituer le roi. Un contemporain de Jeanne, d’une gravité exceptionnelle, le pape Pie II, écrit dans ses mémoires :
30Les Français refusent la qualité de roi à quiconque n’a pas reçu l’onction de la Sainte Ampoule19.
Le miracle de la Pucelle était destiné à raviver ces idées que le Naturalisme tendait à affaiblir. Les merveilles de cette céleste histoire justifient tout ce que la France pouvait penser des prédilections de Jésus-Christ à son égard.
Le président Thomassin l’a compris quand il a dit :
Sache un chacun que Dieu a montré et montre un chacun jour qu’il a aimé et aime le royaume de France, et l’a spécialement choisi pour son héritage… et pour ce ne veut pas le laisser périr. Mais sur tous les signes d’amour que Dieu a envoyés au royaume de France, il n’y en a point eu de si grand, ni de si merveilleux comme (celui) de cette Pucelle.
Cette providence à part se lit dans le cours entier de nos annales ; elle éclate surtout dans nos origines.
Elles sont divinement merveilleuses. C’est mettre dans un plus grand jour le miracle de la Pucelle que de les rappeler dans un rapide tableau.
Ce sera mettre en présence les points culminants du divin dans notre histoire. On devine ensuite facilement quels courants surnaturels doivent la traverser en tout sens.
31Chapitre III Le miracle de la Pucelle et les merveilles de nos origines
I La France très chrétienne préparée durant l’époque gallo-romaine : puissance des anciens Druides. La vierge de Chartres et du Mont-Anis. La Gaule évangélisée par de nombreux disciples du Sauveur et des Apôtres. Martyrs et docteurs. Constantin. Les nombreux thaumaturges de l’âge suivant.
Dans une de ses oraisons liturgiques, l’Église dit à Dieu :
Vous avez été admirable dans la création de la nature humaine, plus admirable encore dans la manière dont vous l’avez relevée.
Cette pensée est applicable à la France, si, comme l’a écrit Thomassin, la résurrection de notre nationalité par la Pucelle est le plus grand signe d’amour que nous ayons reçu du Ciel.
Si ce signe a été, comme nous le pensons, plus éclatant et plus visible, il a été incomparablement moins long que ceux par lesquels Dieu a préparé la France très chrétienne, et formé nos origines surnaturelles.
L’œil de Thomas d’Aquin et l’œil de de Maistre voyaient 32dans l’influence prépondérante que la religion druidique exerçait sur les Gaulois païens une disposition providentielle aplanissant les voies à l’influence de la vraie foi, et préparant le plus chrétien des peuples.
Le dessein divin est manifeste, si, comme le veut une tradition qu’on n’a pas démontrée fausse, la crypte de Chartres renfermait, en pleine nuit païenne, un autel dédié à la future Vierge Mère : Virgini parituræ. Ne fût-ce qu’une légende créée dans des âges postérieurs, elle démontrerait combien on était persuadé, que notre sol avait été prédestiné de loin à être spécialement voué au culte du Fils et de sa virginale Mère.
Assurément la Mère du Sauveur a pris de bonne heure possession de notre pays. Tout le moyen âge a incontestablement regardé le sanctuaire de Notre-Dame du Puy comme le plus national des sanctuaires dédiés parmi nous à la reine des Cieux. On peut défier la critique d’assigner à ce fait une autre cause raisonnable que celle qu’assigne la tradition. Dès l’âge apostolique, vers l’an 80 de l’ère chrétienne, la Vierge est descendue du Ciel, et a marqué le Mont-Anis, comme le lieu où elle voulait être spécialement honorée. Parmi tant de points du globe que, depuis sa glorieuse Assomption, elle a choisis comme théâtres privilégiés de ses faveurs, en est-il qui puissent se glorifier d’une antiquité plus reculée ?
La persécution juive et la mer, qui dans leurs caprices exécutent l’une et l’autre une volonté supérieure, jetèrent sur nos bords méditerranéens la famille objet des prédilections du Sauveur : Lazare, Marthe, Marie-Magdeleine. Ils nous révélèrent les tendresses de son amour. Nous possédons leurs restes. N’est-ce pas pour nous dire que parmi les familles des nations, nous sommes ce que fut 33la famille de Béthanie parmi les familles juives, honorée de la présence du Verbe revêtu d’une chair mortelle ?
Martial à Limoges, Maximin à Aix, George au Puy, Saturnin à Toulouse, il serait difficile de compter les disciples immédiats du Sauveur, qui évangélisèrent les Gaules.
Saint Paul a probablement répandu la parole du salut dans les provinces méridionales qu’il a traversées en se rendant en Espagne. Sûrement les deux plus belles conquêtes qu’il a faites sur le monde grec et romain ont été pour nous. Le proconsul Sergius Paulus est mort évêque de Narbonne, Denys l’Aréopagite évêque de Paris.
Nous nous rattachons au disciple bien-aimé par saint Pothin et saint Irénée.
Sans parler des martyrs et des vierges, nombreux sur la terre des Gaules, durant les siècles de persécution, n’est-ce pas un fait qui a sa signification que le César qui devait si glorieusement mettre fin à cette ère sanglante, Constantin, part des Gaules, quand il va porter à l’idolâtrie le coup dont elle mourra ?
Par les Denys, les Irénée, les Hilaire de Poitiers, la Gaule est la terre de l’orthodoxie. Leurs écrits sont autant de sûrs arsenaux pour la suite des âges.
Mais à mesure qu’approche le moment de la formation dernière, lorsque avec l’élément germanique mêlé à l’élément gallo-romain, Dieu se prépare à faire la nation franque, il multiplie les thaumaturges sur notre terre. Avec saint Germain d’Auxerre, saint Aignan d’Orléans, saint Lupus de Troyes, et surtout avec le plus fameux de tous, saint Martin de Tours, la Gaule est vraiment la terre du miracle en permanence. Dieu jette sur le miracle les 34fondements surnaturels de la plus surnaturelle des nations.
II Les prodiges qui amènent la conversion des Francs. Rapprochement avec les origines de l’ancien peuple, la naissance et le baptême du Sauveur.
L’établissement de l’ancien peuple dans la terre promise a certainement quelque chose de plus grandiose, de plus terrible, que la fondation de la nationalité française. Mais combien cette dernière est plus gracieuse et plus touchante dans tout ce qui la prépare, l’amène, la constitue !
C’est la différence qui existe entre la loi de crainte et la loi d’amour, Moïse et Jésus-Christ. La nation française, si longtemps préparée, est née du baptistère de Reims, alors que Clovis et ses Francs courbèrent leur tête sous la main de saint Rémy, et ne firent plus qu’un avec les Gallo-Romains depuis longtemps catholiques.
Ce jour, ou plutôt cette nuit, est la nuit même qui vit naître le Sauveur, la nuit de Noël 496. Cette ressemblance n’est pas la plus frappante. Jésus-Christ a voulu que la naissance et le baptême de sa fille aînée parmi les nations offrissent de nombreuses analogies avec sa propre naissance dans le temps, et le baptême qu’il a daigné recevoir des mains du Précurseur.
La conversion des Francs est due aussi à une Vierge, à une vierge pauvre, née dans la même condition que Jeanne d’Arc, à la bergère de Nanterre. Sainte Geneviève exerçait un immense ascendant sur les Francs et leur roi longtemps avant sainte Clotilde, et même, ce semble, avant saint Rémy. Childéric, le père de Clovis, ne pouvait rien lui refuser, si bien que, pour donner cours à ses vengeances, il la fuyait, tant il se sentait impuissant contre les 35supplications de la sainte. Cette vénération pour la vierge gallo-romaine passa au jeune Clovis comme une partie de l’héritage paternel. Personne n’a mieux secondé sainte Clotilde et saint Rémy qui menèrent à terme l’œuvre commencée par la bergère de Nanterre.
Quel spectacle que ces deux bergères, sainte Geneviève et Jeanne d’Arc, qui se regardent à mille ans de distance, et qui coopèrent si grandement l’une à la naissance et l’autre à la résurrection de la France !
Il y a quelque chose de bien virginal dans Clotilde elle-même catholique dans une cour arienne ; pupille d’un oncle assassin qui l’a rendue orpheline en massacrant son père et ses frères ; cherchant dans la piété et les œuvres de charité une consolation à ses douleurs ; y trouvant l’alliance du jeune roi des Francs, alliance qu’elle n’accepte que sous la promesse et dans l’espérance que le chef barbare embrassera la foi chrétienne.
Quelle fiction de l’Odyssée approche de l’histoire du gallo-romain Aurélien, venant, déguisé en mendiant, solliciter la main de la jeune princesse, pour son maître Clovis ? Éliézer est incomparablement dépassé. La fuite de la future mère des Francs, poursuivie par l’oncle usurpateur qui se repent de la permission accordée, rappelle celle de Rachel et de Jacob, et est autrement dramatique.
Clotilde est plus émouvante que Rebecca détournant la bénédiction paternelle sur le fils qu’elle préfère, lorsque mère chrétienne, elle dispute à Clovis, lent à tenir la promesse de se faire chrétien, le droit de baptiser les enfants qu’elle lui donne. On pense à la foi d’Abraham, lorsque l’on voit la jeune reine franque, en face de son premier né, mort après le baptême, remercier le Ciel d’avoir agréé les prémices de sa fécondité. Qui ne pleurerait 36avec elle, lorsqu’un mal soudain saisit son second fils encore revêtu des vêtements blancs des fonts baptismaux, et qu’on entend le père païen lui reprocher de lui enlever ses enfants par son baptême ? Tant de larmes et d’angoisses devaient avoir plus grande récompense que celles de Monique c’était le prix du miracle de Tolbiac et du baptême des Francs.
Saint Rémy rappelle saint Jean-Baptiste par bien des points. Comme le précurseur il naît de parents longtemps stériles. La naissance de ce précurseur de la nation très chrétienne est aussi surnaturellement annoncée par un solitaire aveugle, auquel l’enfant rend la vue en venant au monde, ainsi que Jean-Baptiste avait rendu la parole à son père. L’adolescence de saint Rémy, comme celle de saint Jean, se passe au désert. Quand le Jean Baptiste des Francs en sort sur l’ordre du ciel, dont la voix du peuple est cette fois le manifeste interprète, les populations aussi s’ébranlent à sa vue ; on vient jusque de Toulouse à Reims pour avoir recours à l’homme de Dieu20.
Le Ciel s’ouvre au-dessus de la nation, fille aînée du Christ, descendue dans les eaux régénératrices, comme il s’ouvrit au-dessus du Christ dans le Jourdain. Le symbole est le même, une colombe : la colombe apportant avec le Chrême de la Sainte Ampoule les grâces de l’esprit vivificateur.
Les Anges chantent au-dessus de la crèche du Sauveur. Voici mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances
, 37disait la voix venue du ciel, quand Jésus inclinait sa tête sous la main de Jean.
Il y a comme un prolongement de ces allégresses, dans les tressaillements de joie que la conversion des Francs fit éprouver à l’Église.
III Tressaillements prophétiques de l’univers catholique. Les saints évêques et les saints moines autour du berceau de la nation, elle est formée au lendemain de son baptême. L’étranger ne lui donna jamais de dynastie.
Les catholiques partout soumis à des princes hérétiques se prirent à espérer. Un instinct divin semble avoir révélé au pape saint Anastase le secours providentiel préparé à l’Église dans la nation nouvellement convertie. Sous forme de vœux, le saint pontife salue dans la nation franque la grande propagatrice de l’Évangile, la couronne et la joie de l’Église, la colonne de fer destinée à lui servir d’appui, son bouclier et son glaive contre ses ennemis.
C’est bien ce qui est renfermé dans cette lettre à Clovis :
Glorieux fils, nous nous félicitons que votre avènement à la Foi inaugure notre pontificat. Un si grand événement fait tressaillir de joie le siège de Pierre ; il voit la plénitude de nations se diriger vers lui à grands pas ; il voit dans la suite des âges se remplir le filet que doit jeter dans la haute mer le pêcheur d’hommes qui est en même temps le porte-clef de la Jérusalem des Cieux.
Que la joie de votre père vous fasse croître dans les saintes œuvres. Comblez nos désirs, soyez notre couronne, et que notre Mère l’Église s’applaudisse des progrès du grand roi qu’elle vient d’enfanter à Dieu.
Illustre et glorieux fils, soyez sa gloire, soyez pour elle une colonne de fer : Esto illi in columnam ferream. La perfidie des mauvais a beau déchaîner contre notre barque le courroux des flots et de menaçantes tempêtes ; 38nous espérons contre l’espérance ; nous louons Dieu qui vous a retiré de la puissance des ténèbres, pour faire d’un si grand prince le défenseur de son Église, et opposer votre glaive aux attaques des pervers.
Courage, aimé et glorieux fils ! méritez que le Dieu tout-puissant couvre de sa céleste protection votre sérénité et votre royaume ; qu’il ordonne à ses anges de vous garder dans toutes vos voies, et vous fasse remporter la victoire sur vos ennemis21.
C’est une hymne que saint Avit, évêque de Vienne, soumis à la domination arienne de Gondebaud, envoya sous forme de lettre au royal néophyte. En voici quelques strophes :
Une nouvelle lumière a brillé dans notre Occident ; elle a resplendi le jour où nous célébrions la nativité du Sauveur… Le Noël du Seigneur est aussi le Noël des Francs ; vous êtes né au Christ le jour où le Christ est né pour nous… La divine miséricorde ménageait cette allégresse à nos contrées… Aussi cette nuit s’est écoulée pour nous pleine de votre pensée, pleine du bonheur qu’elle vous apportait. Nous suivions en esprit chaque détail de la cérémonie. Votre foi est notre victoire… Vous êtes le soleil dont l’éclat vivifie tous les catholiques. Si votre lumière est plus bienfaisante pour ceux qui sont plus rapprochés, elle n’est pas sans se projeter sur les plus éloignés… Qu’à jamais l’éclat de votre diadème réjouisse ceux qui sont autour de vous ; qu’il protège ceux qui sont au loin…
Le bonheur de vos armes est notre victoire et nous sommes vainqueurs toutes les fois que vous l’êtes22.
39Les saints amenèrent la conversion des Francs. Dieu leur accordait le don des prodiges au point que le pape saint Hormisdas écrivait que pour cette grande œuvre le Ciel a renouvelé les merveilles de l’âge apostolique23.
Les Gaules, (a dit le regrettable abbé Darras), comptaient au cinquième siècle presque autant de saints évêques que de sièges épiscopaux24.
Rien n’égale leur obéissance au siège de Pierre. À la lettre, ils ne voulaient pas s’écarter même d’un iota des enseignements de la chaire apostolique ; et pour s’assurer qu’ils en étaient les interprètes fidèles, ils envoyaient à saint Léon le Grand les écrits destinés à les faire arriver aux fidèles25.
Le Ciel continua à multiplier et ses saints et spécialement les saints pontifes auprès du berceau de la nation convertie.
Sur trente évêques réunis en concile à Orléans en 511, neuf sont sur les autels.
Ils ont fait la France,
a dit un protestant incrédule.
Véritables orphées de la France, (écrit de Maistre), ils apprivoisèrent les tigres, et se firent suivre par les chênes26.
Quel magnifique idéal ils mettaient sous les yeux de la nation et de ses chefs ! Voici celui que saint Rémy traçait à Clovis en expédition contre les Visigoths :
La renommée nous apprend que vos armes sont heureuses. Rien d’étonnant que vous soyez ce que vos pères furent toujours.
Ce que vous devez chercher avant tout, c’est que Dieu vous approuve, maintenant que vous voilà parvenu 40au sommet de la gloire. Or, comme le dit le proverbe, c’est l’intention qui fait la valeur de l’acte.
Prenez pour conseillers des hommes qui vous honorent ; que vos faveurs soient désintéressées et bien placées ; honorez les prêtres et ayez toujours recours à leurs conseils. Si vous êtes d’accord avec eux, votre gouvernement sera stable.
Protégez vos sujets, donnez du cœur aux affligés, défendez les veuves, nourrissez les orphelins : apprenez-leur à tous à vous aimer et à compter sur vous.
Que la justice rende ses arrêts par votre bouche. Ne recevez rien des pauvres, ni des étrangers, pas même des dons volontaires.
Que votre tribunal soit ouvert à tous, et que personne n’en sorte mécontent. Les richesses que vous ont laissées vos ancêtres, employez-les à racheter des captifs et à les délivrer du joug de la servitude.
Qu’en votre présence, personne ne sente qu’il est un étranger. Voulez-vous régner glorieusement ? Délassez-vous avec les jeunes gens, mais traitez d’affaires avec les vieillards27.
Quoi de plus parfait ! Dieu se hâta d’asseoir sur ses bases naturelles la colonne de fer de son Église.
La nation française baptisée n’eut pas d’enfance. La tribu des Francs Saliens, une des plus petites de celles qui avaient envahi le monde romain, devient la première aussitôt après son baptême. Plusieurs autres possédaient déjà des royaumes étendus et florissants ; mais avec les erreurs d’Arius elles avaient embrassé un faux christianisme : 41elles fondirent comme la neige au soleil.
Clovis broie le plus puissant de ces royaumes, le royaume d’Alaric ; s’assujettit celui des Burgondes, et ébranle dans l’univers la puissance politique de l’hérésie. À sa mort, quinze ans après son baptême, le royaume très chrétien s’étend de l’Océan aux Alpes et à la Méditerranée, du Rhin aux Pyrénées ; il a ses limites naturelles ; il ne les dépassera que dans des débordements d’un jour.
Combien de riches alluvions la France a perdues depuis des siècles ! Le cœur saigne à la pensée de ceux qui lui furent enlevés hier, de ceux qui peut-être le seront demain !
Baronius admirait comment, de toutes les nations de l’Europe, la France était la seule qui ne vit jamais régner sur elle des princes étrangers. C’était vrai de son temps.
Le grand annaliste de l’Église pensait que les prières de saint Rémy avaient obtenu à notre pays la promesse faite à la postérité de David :
Si vos fils violent le pacte que j’ai fait avec vous, je visiterai leurs iniquités la verge à la main ; mais je n’écarterai pas ma miséricorde28.
Jeanne d’Arc fut la miséricorde guérissant les justes rigueurs de la verge. La Pucelle répond si bien aux merveilles de nos origines, que Henri Martin lui-même ne peut s’empêcher de mettre le sacre de Charles VII en face du baptême de Clovis. Ces deux grands faits placés à de si grandes distances dans le temps se correspondent et s’illuminent l’un l’autre. Le surnaturel brille dans tous deux avec l’éclat du soleil, pour qu’on en cherche et qu’on en suive les clartés à travers notre histoire tout entière.
42Quelles étaient donc, quelles sont les destinées du peuple, en faveur duquel la libéralité divine s’est montrée si prodigue ? Celles qu’avaient pressenties saint Anastase et saint Avit. La Pucelle les connaissait ; elle ne rendait la vie à la France que pour la mettre en état d’en continuer le cours.
43Chapitre IV La Pucelle et les destinées surnaturelles de la France
I Le saint royaume. La Pucelle envoyée pour le ramener à la sainteté et aux œuvres de sa vocation.
Aux yeux de l’héroïne la France était le saint royaume. Dans ses lettres aux habitants de Troyes et au duc de Bourgogne, elle ramène cette appellation avec une affectation marquée. Dans sa première entrevue avec Baudricourt, elle affirme que son Seigneur veut que le Dauphin soit roi, et tienne le royaume en commende. Le mot commende ne s’appliqua, pensons-nous, qu’aux biens consacrés à Dieu, aux biens voués au culte divin. La France s’offrait donc aux yeux de l’envoyée céleste comme une terre sainte, qui devait plus particulièrement refléter la sainteté de Jésus-Christ son roi.
Voilà pourquoi, en même temps que Jeanne venait pour délivrer le saint royaume de l’oppression de l’étranger, 44elle venait y prêcher une réforme, et demander la fin des iniquités qui avaient amené ses malheurs. Ce point de la mission de Jeanne ne ressort pas seulement de la nature de cette mission même, il est attesté par des contemporains d’une autorité exceptionnelle. Tel Gerson. Le célèbre docteur nous fait connaître combien cette réforme était étendue, quand il nous dit qu’elle embrassait le roi, les princes du sang, les milices royales et communales, le clergé et le peuple, c’est-à-dire la nation tout entière. Il en résume le caractère en ces termes : elle tend tout entière à nous faire mener une vie bonne ; c’est-à-dire, continue-t-il, animée par la piété envers Dieu, la justice envers le prochain, la modération vis-à-vis de soi-même. Les trop courts détails qu’ajoute l’illustre chancelier, alors exilé à Lyon, ne font que montrer que c’était un retour aux vertus chrétiennes29.
La réforme fut fort incomplète ; et la libératrice ne put accomplir qu’une partie de sa mission. En paraissant sur le théâtre des événements, Jeanne augurait mieux de son pays. À ses yeux apparaissait, avec une France libre du joug anglais, une France libre des servitudes du vice, et par suite une France digne de reprendre la voie de ses glorieuses destinées. Jeanne indique clairement quelles sont ces destinées dans sa lettre de sommation aux Anglais. Après leur avoir demandé de faire raison à la Pucelle envoyée de par Dieu le roi du ciel, elle conclut :
Si vous lui faites raison, encore pourrez (vous) venir en sa compagnie, là où que les Français feront le plus beau fait d’armes qui oncques (jamais) fut fait pour la Chrétienté.
45Le Père de famille préparait un festin pour fêter le retour du prodigue. Ce festin est un fait d’armes encore inouï, mais il est pour la Chrétienté, en faveur de la Chrétienté. La grande récompense réservée à la France revenue aux mœurs chrétiennes, c’est de frapper un grand coup pour le bien de ses sœurs les nations chrétiennes. Cela revient de droit à la France ; elle a ce privilège ; cependant, si l’Anglais est docile à la sommation, il pourra en récompense être admis à la fête. Tel est bien le sens de la phrase : Si vous lui faites raison, encore pourrez-vous venir en sa compagnie, là où que les Français feront le plus beau fait d’armes, qui oncques fut fait pour la Chrétienté.
Les stances que Christine de Pisan consacrait à l’héroïne, quelques jours après le sacre, respirent les plus vastes espérances, sur les merveilles qu’à la suite de Jeanne, la France devait accomplir
pour la Chrétienté30.
Détruire l’englescherie est le moindre des hauts faits réservés à la Pucelle.
Le moment était pressant. Le Turc campait aux portes de Constantinople et ne devait pas tarder à y entrer. En Bohême les disciples de Jean Huss préludaient par leurs fureurs aux ruines que les sectaires de Luther et de Calvin devaient, dans le siècle suivant, amonceler dans l’Europe entière.
Christine ne voit dans l’expulsion de l’Anglais qu’une préparation à de plus grands exploits :
C’est que la foi ne soit périe (ne périsse).
Jeanne doit arrêter les périls qui la menacent.
46En Chrétienté et en l’église
Sera par elle mis concorde :
Les mécréants dont on devise (les Turcs alors si menaçants)
Et les hérites (hérétiques) de vie orde (honteuse)
Détruira…
Des Sarrazins fera essart (destruction)
En conquérant la terre sainte…
Là mourra Charles, que Dieu garde ;
Ains qu’il meure fera tel erre31 (avant de mourir fera tel exploit).
Dans sa lettre au duc de Bourgogne, Jeanne lui montre le Sarrasin à combattre. La lettre aux Hussites se termine par cette menace :
Si vous vous endurcissez attendez-moi avec la plus haute puissance humaine et divine pour vous châtier de vos crimes32.
Jeanne connaissait donc parfaitement la raison du miracle dont elle était l’instrument, la cause des prédilections de son Seigneur pour le saint royaume. C’est, comme nous l’a dit Mathieu Thomassin,
pour, par le moyen de lui, entretenir la sainte foi catholique, et la remettre du tout sus (la relever entièrement), et par ce (pour ce) Dieu ne le veut pas laisser perdre.
II La vocation de la France figurée par la conversion de Clovis ; célébrée à l’envi par les souverains pontifes, reconnue par les voyants du génie.
Les dix siècles du passé attestaient cette vocation de la France, constatée à l’envi par la voix des pontifes, des saints, des peuples et des grands voyants du génie. La conversion de Clovis avait été prophétique. Le Dieu de Clotilde lui avait donné la victoire ; mais avec le pacte implicite de disposer du bras du néophyte et des bras de son peuple.
47Quand Clovis catéchumène, entendant le récit de la Passion, s’écriait :
— Que n’étais-je là avec mes Francs !
l’instinct de la vocation le faisait parler. La passion du Christ se continue à travers les siècles dans l’Église ; les Francs de Clovis devaient se trouver là pour y mettre un terme. Autre n’est pas la parole à la suite de laquelle il sonnait le boute-selle contre les Wisigoths ariens, persécuteurs des catholiques dans la Gaule méridionale :
— Il m’ennuie, disait-il, de voir des hérétiques posséder les plus belles provinces des Gaules. En avant avec l’aide de Dieu33.
Ennui divin, il devait passer à la nation. Les triomphes des ennemis du Christ devaient lui donner de ces sublimes nausées, qui la faisaient décrocher son épée, et renouveler les prodiges de la campagne, par laquelle Clovis en quelques semaines détruisait le royaume arien d’Alaric, délivrait ses frères cruellement opprimés, et fondait la France.
Les espérances de saint Anastase et de saint Avit se réalisaient. L’Église avait sa colonne de fer. Il le fallait bien pour que, moins d’un siècle après, notre premier historien national, saint Grégoire de Tours, pût appeler les exploits des Francs les gestes mêmes de Dieu par le bras des Francs : gesta Dei per Francos.
Ce n’est pas en vain, (écrivait le pape Gélase II), ce n’est pas sans une admirable disposition que la Providence a placé la catholique France aux portes de l’Italie, et non loin de Rome ; c’est un rempart qu’elle ménageait à toutes deux34.
Ô Francs, (s’écriait quelques années plus tard le pape 48saint Étienne), tous les peuples qui ont recours à votre nation, devenue par le secours de Dieu la plus forte de toutes, trouvent le salut dans votre appui. Vous qui vous hâtez de secourir et de sauver ceux qui vous implorent, à combien plus forte raison, vous devez protéger contre leurs ennemis et le siège de la Sainte Église de Dieu, et le peuple de Rome.
Et encore :
Ô Francs, il est connu que parmi toutes les nations qui sont sous le soleil, la vôtre est la plus dévouée à l’apôtre Pierre. L’Église que lui a confiée Jésus-Christ, ses vicaires vous en demandent la délivrance35.
La liturgie reconnut ce ministère de la nation franque, et le consacra par une prière qui, avec les paroles par lesquelles les Papes la confirment, est pour nous le plus beau titre de noblesse.
On lit dans un missel du neuvième siècle :
Ô Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi l’empire des Francs pour être par le monde l’instrument de votre divine volonté, le glaive et le bouclier de votre sainte Église ; nous vous en prions, prévenez toujours et en tous lieux de la céleste lumière les fils suppliants des Francs, afin qu’ils voient ce qu’il faut faire pour l’établissement de votre règne en ce monde, et afin que, pour accomplir ce qu’ils auront vu, ils soient remplis de charité, de force et de persévérance. Par Jésus-Christ Notre Seigneur. Ainsi soit-il36.
L’arianisme détruit en occident par les armes des Francs et par la piété des princesses franques qui avaient été s’asseoir sur les trônes où il régnait ; le paganisme 49contenu, refoulé au nord, les missionnaires protégés ; des princesses franques qui là encore avaient été des apôtres ; le mahométisme arrêté, tenu en échec, forcé de reculer ; et surtout l’indépendance des vicaires de Jésus-Christ assurée, garantie par la fondation définitive du pouvoir temporel de la Papauté : autant de titres qui justifiaient la prière que l’on vient de lire.
Rapporter la suite des actes par lesquels les Souverains Pontifes ont proclamé que la France était la couronne de l’Église et sa colonne de fer, ce serait grossir démesurément ce volume.
Une lettre de Grégoire IX à saint Louis nous dispensera de citer les autres. Voici en quels termes le grand pape résumait l’histoire de la France, alors depuis huit siècles sur la scène du monde. L’auguste vieillard a des accents vraiment lyriques.
La tribu de Juda était la figure anticipée du royaume de France. Juda, la terreur et le marteau des ennemis d’Israël, mettait en fuite leurs puissants bataillons et les foulait aux pieds. La France, pour l’exaltation de la foi catholique, affronte les combats du Seigneur, en Orient et en Occident. Sous la conduite de ses illustres monarques ; elle abat les ennemis de la liberté de l’Église.
Un jour par une disposition divine elle arrache la terre sainte aux mains des infidèles ; un autre jour elle ramène l’empire de Constantinople à l’obéissance du siège romain. De combien de périls le zèle de ses monarques a délivré l’Église ! La perversité hérétique a-t-elle presque détruit la foi dans l’Albigeois, la France ne cessera de la combattre, jusqu’à ce qu’elle ait presque entièrement extirpé le mal, et rendu à la foi son ancien empire.
50La tribu de Juda n’a pas, comme ses sœurs, abandonné le culte du Seigneur, elle a au contraire soutenu de longs combats contre l’idolâtrie et l’infidélité : ainsi en est-il du royaume de France. Rien n’a pu lui faire perdre le dévouement à Dieu et à l’Église ; là l’Église a toujours conservé sa liberté ; la foi chrétienne y a toujours conservé sa vigueur ; bien plus, pour les défendre, rois et peuples de France n’ont pas hésité à répandre leur sang et à se jeter dans de nombreux périls…
Nos prédécesseurs les Pontifes Romains, considérant la suite non interrompue de si louables services, ont dans leurs besoins pressants recouru continuellement à la France ; et la France persuadée qu’il s’agissait de la cause non d’un homme, mais de Dieu, n’a jamais refusé le secours demandé ; bien plus, prévenant la demande, on l’a vue venir d’elle-même prêter le secours de sa puissance à l’Église en détresse.
Ce tableau, résumé de huit siècles, inspirait au vieux Pontife la conclusion suivante :
Aussi nous est-il manifeste que le Rédempteur a choisi le béni royaume de France comme l’exécuteur spécial de ses divines volontés ; il le porte suspendu autour de ses reins en guise de carquois ; il en tire ordinairement ses flèches d’élection, quand avec l’arc de son bras tout-puissant il veut défendre la liberté de l’Église et de la Foi, broyer l’impiété, et protéger la justice37.
Le petit-fils de saint Louis devait commencer une série d’attentats qui ternissent bien tristement l’éclat sans pareil de si magnifiques éloges. Mais la Papauté est mère ; 51elle a pour sa fille aînée des tendresses qui se font jour, même lorsque la malheureuse égarée mérite les plus justes reproches.
L’exemple est d’aujourd’hui. L’encyclique dans laquelle, en février 1884, Léon XIII relevait les dispositions anti-chrétiennes qui s’édictent en France sous le nom menteur de lois, cette encyclique s’appellera dans le Bullaire : Nobilissima Gallorum gens, la très noble nation des Francs. On y lira, avec les éloges anciens, cette atténuation de nos prévarications récentes :
Elles furent un oubli de nous-mêmes ; et nos égarements ne furent jamais ni longs, ni universels : si quodammodo Gallia oblita sui… nec diu, nec tota desipuit.
Il n’y a donc pas d’interruption. Depuis le pape saint Anastase jusqu’à Léon XIII, les Papes proclament ce qui ressort du miracle de la Pucelle la France a des destinées surnaturelles d’un ordre à part.
L’Orient, ce berceau du Christianisme, a fait écho à la voix des Pontifes, puisqu’il a fait du nom de Francs le synonyme de chrétiens d’Occident. Les voyants du génie ont parlé comme les Papes, alors même qu’ils ne nous appartenaient pas par la nationalité.
Dante appelait la France le grand arbre, dont l’ombre couvre la Chrétienté tout entière. Pétrarque n’a pas, pour déplorer les malheurs de l’Italie, des accents plus émus et plus sincères que ceux qu’il consacre aux malheurs de la France, à la suite de la désastreuse défaite de Poitiers.
Shakespeare jette quelque part sur la scène anglaise ces deux mots qui en disent si long :
la France, ce soldat de Dieu.
La France, le plus beau royaume après celui du 52Ciel,
écrit le très docte protestant hollandais, Grotius.
Qui donc saurait parler de la France comme l’a fait le grand penseur chrétien du commencement de ce siècle ?
S’il nous appartient par la langue, — quand fut-elle plus française que sous la plume de Joseph de Maistre ? — il ne reçut de la France officielle que la proscription.
Fallait-il que la mission de la France fût à ses yeux éclatante comme le soleil, ainsi qu’il l’imprima plus tard, pour qu’il ait laissé tomber dans l’intimité le jugement que l’on va lire, au lendemain même du jour où les armées françaises, en conquérant la Savoie, venaient de lui enlever sa patrie, sa fortune, et de le jeter sans asile, lui et les siens, sur la terre étrangère ?
Le 28 octobre 1794, Joseph de Maistre écrivait :
Je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres… l’abrutissement irréparable de l’espèce humaine, et même, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la religion38.
Quoi de plus étonnant, quand on se reporte à la date d’un aveu si glorieux pour nous ? La France, alors sous le régime de la Convention, terrifiait le monde par le délire de son impiété et de son abrutissement.
Le penseur savait et disait qu’il ne fallait pas plus juger les peuples que les individus, par ce qu’ils font dans un accès de fièvre chaude.
III La force de la vocation dans la France. Les particuliers et le peuple y restent fidèles, alors même que les pouvoirs politiques la méconnaissent ou la trahissent. Chefs et multitudes l’accomplissent parfois sans le savoir.
Spectacle merveilleux ! force de la vocation divine ! la France accomplit souvent sa mission surnaturelle, en 53dehors de ses chefs, malgré ses chefs, contre ses chefs ; et ce qui est plus extraordinaire encore, il n’est pas impossible de voir chefs et multitude en faire les œuvres, sans le vouloir et sans en avoir conscience.
Le roi Philippe Ier était excommunié, quand la France se leva et fit la première croisade, la plus glorieuse de toutes. Le monarque n’y prit aucune part. On dit communément que ces saintes expéditions finissent avec saint Louis. C’est vrai si l’on parle des croisades entreprises par nos rois. C’est faux, si l’on parle des croisades faites par les fils de la France. En réalité, les chevaliers de saint Jean de Jérusalem, Français pour la plupart, les continuent jusqu’au dix-huitième siècle.
Partout où sont engagées les grandes destinées de la Chrétienté, on est sûr de trouver des Français. À ses sœurs en détresse, la fille aînée de l’Église, alors qu’elle ne courait pas ostensiblement à leur secours, envoyait toujours une poignée de ses plus valeureux fils. Arouet-Voltaire, l’ennemi juré de toutes les causes françaises, ne faisait-il pas sa cour à Catherine de Russie, en essayant de ridiculiser les héros qui étaient venus mêler le sang français au sang de la Pologne assassinée ?
Au seizième siècle, la politique astucieuse et flottante des derniers Valois livre-t-elle la France aux sectaires de Calvin ? le vieux sang des Francs vainqueurs de l’Arianisme bouillonne dans la masse de la nation. La multitude est désemparée ; la royauté est endormie ; la noblesse est plus qu’à moitié apostate ; la France catholique se suffit elle forme la Sainte-Union, la Ligue catholique, le plus ordonné, le plus héroïque des mouvements populaires, en dépit de quelques inévitables et partiels désordres.
54Par leur élan, les multitudes barrent l’accès du trône au Béarnais protestant ; par leurs luttes héroïques, elles consacrent le principe de Jeanne d’Arc que seul, le sacre, c’est-à-dire le dévouement à la Foi, fait un roi de celui que la naissance ne fait que mettre sur le chemin du trône. Du fils de la fanatique Jeanne d’Albret, la Ligue fera Henri IV, le bras droit de Clément VIII et de Paul V dans une multitude d’affaires épineuses ; du fils de la meurtrière de tant de prêtres et de tant de religieux, elle fait l’apologiste, le bienfaiteur de la Compagnie de Jésus, à laquelle le nouveau converti confia sa conscience, l’éducation de son fils, et son cœur après la mort.
De quels poids ne pesait pas, auprès du premier Consul, la pensée de l’héroïque Vendée, quand il signait le Concordat ?
1848 et 1850 sont d’hier. Le sentiment de la vraie France fait décider l’expédition de Rome par la seconde république. Il fait rester lettre morte la lettre à Edgar Ney, et quand la néfaste guerre d’Italie vient révéler à tous qu’on veut hypocritement réaliser un plan qu’on n’ose pas avouer tout haut, on voit surgir Lamoricière, Pimodan, les vaincus de Castelfidardo non moins glorieux que les vainqueurs de Mentana.
Jeu de la divine Sagesse ! céleste obstination à se servir d’un outil prédestiné, alors même qu’il est le plus rebelle ! la France politique, ouvertement anti-chrétienne, et constitutionnellement athée, a continué sans le vouloir à écrire les gestes de Dieu.
À quelle époque la France a-t-elle porté à l’Islamisme des coups plus mortels que dans le siècle où elle a enlevé à sa domination politique l’Algérie, la Tunisie, la Grèce ; que lorsqu’elle a percé l’isthme de Suez ; qu’elle a forcé 55le sultan à reconnaître les droits politiques des Chrétiens, qu’elle a couvert l’empire turc de collèges, d’hôpitaux, d’écoles et de tant d’œuvres de propagande catholique ?
Quand, à travers les superstitions païennes, la France ouvrit-elle à l’Évangile des portes aussi larges que lorsqu’elle a incendié le palais du fils du Ciel, forcé les ports du Japon, signé le double traité de Tien-Tsin, conquis la Cochinchine et le Tonkin, et bloqué Madagascar ?
Dieu fait donc servir à l’exécution de ses desseins des ouvriers prédestinés, mais en révolte contre l’honneur de coopérer avec lui. Ils ne veulent pas être des collaborateurs intelligents ; ils seront des manœuvres involontaires, faisant un travail pour lequel ils ne méritent ni honneur, ni salaire d’aucune sorte. Ouvrir la porte à l’Évangile n’a pas été le but des expéditions et des œuvres qui viennent d’être rappelées. Et cependant la porte a été et demeure ouverte par les mains de ceux qui ne veulent pas comprendre qu’il n’existe pas de fonction plus haute, après celle de l’annoncer et de le signer de son sang.
La force de la vocation surnaturelle de la France est telle, qu’elle force l’impiété maîtresse du pouvoir politique, à se donner les plus palpables démentis, à protéger au dehors ce qu’elle veut anéantir au dedans.
La satanique Convention a pris en mains dans l’Orient la défense des Catholiques et des Chrétiens, tandis qu’en France elle les envoyait par milliers à l’échafaud. Le fou furieux qui a dit : Le cléricalisme, voilà l’ennemi
, mettait dans la clientèle de la France les Chrétiens lointains pour lesquels le cléricalisme, c’est-à-dire l’amour du prêtre, est la souveraine loi. Il disait cyniquement que sa fameuse maxime n’était pas pour l’exportation.
Les héritiers maçonniques de son établissement protègent, 56et, dit-on, secourent parfois comme missionnaires des religieux dont ils ont forcé les demeures, ainsi que l’on force des repaires de malfaiteurs. Malfaiteurs eux-mêmes, s’ils protègent des malfaiteurs à l’étranger ; plus malfaiteurs encore si, contre toute équité, ils ont jeté à la rue des innocents et des hommes dignes de tout respect.
Mais voyons plus beau spectacle ; la force de la vocation dans la vraie France, la France catholique du dix-neuvième siècle.
IV Les merveilles de la vocation dans la France catholique du dix-neuvième siècle.
Depuis plus de deux siècles, une immense puissance semble avoir été accordée en France au génie du mal.
Un prince tout-puissant, qui d’ailleurs n’eut jamais voulu rompre avec Rome, prenait en 1661 le gouvernement de son royaume, avec les dispositions que nous fait connaître le témoin le plus compétent de son long règne.
Bossuet parlant de Louis XIV disait :
Aussitôt que le roi a pris le gouvernement de son royaume… on a eu cette politique d’humilier Rome et de s’affermir contre elle ; et tout le conseil a suivi ce dessein39.
Il y avait près de quarante ans que ce système était appliqué, quand l’évêque de Meaux tenait pareil langage (1700). Il y a bien de quoi justifier le jugement de de Maistre :
Jamais roi de France depuis Philippe le Bel n’a donné au Saint-Siège plus de chagrins que Louis XIV40.
Tout, jusqu’à la science ecclésiastique, dut se plier, et 57finit par se plier pour humilier Rome, et affermir contre les successeurs de saint Anastase et de Grégoire IX le monarque habitué à une flatterie,
qui finit par devenir un culte et une sorte d’adoration41.
Les Papes prédirent dès lors ce qui ne manqua pas d’arriver. Le Jansénisme, ce calvinisme déguisé, quoique détesté par l’absolu potentat, se répandit sur la France, et y attaqua les sources mêmes de la vie chrétienne.
Bientôt toutes les erreurs eurent le champ libre sur ce pays de France qui ne tenait presque plus au centre de l’Unité. C’est l’histoire du dix-huitième siècle.
L’impiété entoure le trône, s’empare de toutes les forces vives, et les tourne contre la foi.
Devenue maîtresse, elle frappe un coup si retentissant que le monde n’en entendit jamais de pareil. L’édifice religieux et politique élevé par plus de quatorze siècles est soudain jeté à bas de toutes pièces, et noyé dans le sang.
C’est la révolution. La révolution a tenté ce que le monde n’avait jamais cru possible : former un État sans Dieu.
Elle a surtout poursuivi, tantôt ouvertement, tantôt hypocritement, le Dieu qui aime les Francs, le Dieu de la vieille France, Notre Seigneur Jésus-Christ.
La révolution est fille de l’infâme entre tous les infâmes, qui osa bien lui vouer comme une haine personnelle, et l’appeler d’un nom qui retombe d’un poids plus lourd que les mondes, sur celui qui osa bien le lui appliquer.
Les vœux du vil scélérat furent un moment accomplis. 58Le nom à jamais béni fut à peu près chassé de ce qu’il appelait la bonne compagnie. Il ne fut plus adoré que par ce que le monstre ose bien appeler la canaille, c’est-à-dire les multitudes. Il était, selon ses vœux,
abandonné aux cordonniers, aux laquais et aux servantes qu’on n’a jamais prétendu éclairer ; c’est le propre des apôtres.
Tel est le langage que l’affreux cynique tenait dans l’intimité de sa correspondance42.
La bonne compagnie — genre Arouet-Voltaire — fit ce qu’elle appelle des lois. Étouffer savamment le souffle chrétien, c’est le but. Les prétendues lois ont été appliquées par des hommes qui pour la plupart avaient pratiquement apostasié la Foi.
C’est l’ouverture, c’est la première moitié du dix-neuvième siècle ; c’est le dix-neuvième siècle tout entier. Les hommes, ostensiblement et pratiquement chrétiens, ne sont guère venus s’asseoir dans les hautes régions du pouvoir.
Et, cependant, que s’est-il passé ? que n’a pas fait, que ne fait pas tous les jours l’Église de France, dépouillée, enchaînée, moins libre que l’antique synagogue captive de l’Assyrien, ou que l’Église aux temps de la persécution des premiers âges ?
L’Église de France a purifié les sources de sa vie : la doctrine, la pratique des sacrements, des éléments mortels qui y furent déposés, dans les temps où l’on eut pour politique d’humilier Rome et de s’affermir contre elle
.
59Elle a reconquis une place dans le monde des sciences, des lettres et des arts, d’où elle avait été chassée. Ce n’est plus que la plus vile plèbe, qui se trouve là comme ailleurs, qui ose y faire entendre le langage d’Arouet.
Le souffle chrétien, s’échappant par les fissures qu’on a été contraint de lui laisser, a fait des merveilles. Il a fait sortir des ruines entassées par la révolution tout ce qui était digne de vivre ; et n’a laissé dans le tombeau que les institutions gangrenées par le Jansénisme, le Césarisme, ou l’impiété voltairienne.
Quand la terre de France compta-t-elle plus de Carmels, plus de Visitations ? Quel est l’ordre religieux ne méritant pas de mourir qui n’ait reverdi et refleuri ? Que de fondations nouvelles, pleines de sève, en dépit des efforts de l’impiété qui tente de suprêmes efforts pour les déraciner !
Quand la France très chrétienne a-t-elle montré plus de vitalité ? Au dedans elle soutient une lutte acharnée contre l’impiété attachée à ses flancs, qui par astuce et par violence cherche à lui porter des coups mortels ; et il lui reste assez de force, non seulement pour résister, mais pour vivifier le monde par ses œuvres !
Quand la France a-t-elle fourni à l’Apostolat de si nombreuses légions ? Quelle est la contrée de la terre qui ne possède pas des institutions chrétiennes, d’origine française, desservies par l’Apostolat français ? La France envoie partout des missionnaires des deux sexes. On les trouve dans les îles de l’Océanie et de la mer Égée, au centre de l’Afrique et dans les régions du Pôle, à Thessalonique et à Pékin, à Alexandrie, et aux États-Unis, à Valparaiso et à Agra.
Les contrées les plus catholiques lui demandent ses 60sœurs de charité ; et il n’y a pas jusqu’au centre de la vie catholique, jusqu’à Rome elle-même, qui ne veuille des religieuses françaises.
La France très chrétienne jette ainsi partout cette surabondance de vie chrétienne, dans un siècle où Arouet s’était promis que le Christ aurait beau jeu. Par les mains de ses fils, la France du dix-neuvième siècle couvre la terre d’églises, d’hôpitaux et d’écoles chrétiennes.
Les héros et les héroïnes partent, tombent et meurent ; et les légions sont toujours plus nombreuses. Les frères et les sœurs les suivent d’un œil d’envie, et sont heureux d’avoir une part à leur apostolat.
La France très chrétienne du dix-neuvième siècle paie un triple impôt. Le premier, on le lui extorque pour salarier des institutions qu’elle abhorre : écoles d’enseignement anti-chrétien, théâtres, temples et synagogues de l’erreur. Les deux autres, elle se les impose d’elle-même, pour l’apostolat à l’intérieur et à l’extérieur.
C’est à ses frais qu’elle bâtit des écoles de tout degré, qui, grâce à une liberté relative, combattent les sources empestées d’un enseignement qu’elle solde sans en vouloir. Au bout de quelques années, ces écoles sont plus spacieuses et plus belles que celles que son ennemie lui a ravies, et qu’elle ne sait pas même entretenir. Elle bâtit des églises et des sanctuaires, refuges de l’art dans notre siècle. On lui enlève ses fondations charitables ; on en gaspille les fonds dans des administrations aussi inhabiles à bien gérer, qu’impuissantes à créer. Sans jamais se lasser, la France très chrétienne en fait sortir de nouvelles de son sol prédestiné.
Et c’est vers elle que se tournent les malheureux de tout l’univers ! C’est à sa générosité que toutes les infortunes 61du monde adressent un appel toujours entendu ! Dotation royale de l’Apostolat catholique, œuvre de la Sainte-Enfance, dotation pour couvrir la pauvreté du vicaire de Jésus-Christ, son grand cœur verse et verse encore ; il prend toujours la première place, quand il faut donner et se dépenser.
Quel est donc ce mystère ? Le mystère qui explique le miracle de la Pucelle ; celui que voyait Thomassin, quand il écrivait :
Sache un chacun que Dieu a aimé et aime le royaume de France et l’a spécialement élu pour son propre héritage, et pour, par le moyen de lui, entretenir la sainte Foi catholique et la remettre du tout sus (la relever) et par (pour) ce, Dieu ne le veut pas laisser perdre.
63Chapitre V La Pucelle type vivant de la France très chrétienne
I La Pucelle, idéal vivant du vrai caractère français ; ce caractère est un reflet de ce qu’il y a de plus frappant dans le Sauveur. La Pucelle, idéal de la virginité française.
En formant la vierge guerrière, Jésus-Christ semble avoir réalisé l’idéal d’après lequel son amour a voulu pétrir la France très chrétienne ; il a concentré dans la Pucelle les dons divins départis à notre race. La Pucelle est la France personnifiée ; en nous montrant la libératrice, Jésus-Christ semble dire à la France : Vois ce que mon cœur veut te faire ; connais-toi telle que tu sors de mes embrassements ; la Pucelle c’est toi.
N’est-ce pas la France très chrétienne que cette fille à la fois ouverte et réservée, dans laquelle on ne sait pas ce qu’il faut plus admirer, de la candeur, de la naïveté ou du bon sens ? Elle est vive, alerte, et cependant profondément recueillie ; très simple et très noble ; spirituelle, parfois ironique, et toujours pleine de courtoisie ; elle est surtout compatissante, complètement oublieuse d’elle-même ; dévorée par le besoin de se sacrifier.
64Telle est bien la France très chrétienne. Jésus-Christ a voulu imprimer sur sa fille aînée, plus que sur aucune autre, les traits de son divin visage. Ce n’est pas un nom dénué de signification que celui de très chrétienne que lui ont donné les âges passés. Elle le fut ; elle le redevient, sitôt qu’elle est rendue à elle-même et délivrée des bandits qui se servent de ses bons instincts pour la tromper, la surprendre et la garrotter.
Jésus-Christ est sans doute la sagesse infinie revêtue de notre chair ; mais il en est surtout la charité infinie, qui se donne et se répand sur le monde ; il est Jésus, le Sauveur, qui rachète à ses propres dépens, pour le bonheur de briser des fers et de faire d’éternels heureux.
Ce fut tellement le caractère de la France très chrétienne, que ses envieux et ses ennemis osent bien lui en faire le glorieux reproche. N’est-ce pas ce à quoi se réduit le sublime travers qu’on lui a imputé, celui de se battre pour l’honneur ? Vaut-il mieux se battre pour des appétits et pour se donner meilleure et plus abondante pâture ? Puisque chacun est libre de se coter ce qu’il croit être sa valeur, ne pouvons-nous pas accepter que les autres estiment qu’il suffit du métal pour payer leur sang, et nous réserver monnaie d’autre espèce ?
La Pucelle tout le monde comprend ce terme générique devenu un nom propre, tout comme l’on comprend cet autre, la Vierge. Grâce à deux synonymes qui rendent toute confusion impossible, la virginité a donné son nom à la libératrice de la France, comme elle l’a donné à la libératrice du genre humain.
Cette glorieuse similitude n’est pas la seule. Parmi les rapprochements qu’il est permis de faire entre la Vierge de Nazareth et la Vierge de Domrémy, aucun n’est mieux 65constaté que le suivant. De la Vierge de Domrémy comme de la Vierge de Nazareth, s’exhalaient d’angéliques parfums. Sa simple vue dissipait toute ardeur malsaine et faisait disparaître jusqu’à l’ombre des pensées perverses.
Ce lis si odorant a embaumé la cour et les camps ; il a fleuri dans ce quinzième siècle justement appelé le tombeau des mœurs ; il a ramené à la pureté d’une vie chrétienne ces Armagnacs souvent si barbares et si dissolus !
C’est là encore un des privilèges de la virginité française. Elle répand les émanations du lis là où avant elle elles ne furent jamais odorées. Sous la garde de la charité, elle va jusque dans les camps et au milieu des contrées païennes et infidèles ; elle ouvre des chemins où la virginité des autres pays n’avait pas osé s’aventurer avant elle, et où elle n’ose guère la suivre. Dans notre siècle si dissolu, lui aussi, les sœurs de la Pucelle forment des légions ; on les appelle filles de la Charité, sœurs de Saint-Joseph de Cluny, religieuses Trinitaires, petites Sœurs des pauvres, et de cent autres noms bénis.
II La Pucelle, idéal de la belle France guerrière.
La Pucelle est l’idéal de la France guerrière, au service de saintes causes du Christ. La belle France guerrière, c’est la chevalerie. La France doit à cette grande institution un de ses plus glorieux surnoms, celui de chevaleresque.
Or n’est-ce pas la chevalerie même, soudainement incarnée, que la Pucelle si gracieuse sur son noir destrier et sous son armure blanche ? lion dans le combat, infatigable 66dans les labeurs de la guerre, au point de passer six jours sans quitter même de nuit une seule pièce de on attirail militaire ; si dure aux blessures qu’un trait qui traverse l’épaule de part en part, fait couler son sang et ses larmes, et ne lui fait pas quitter le champ de bataille. Agneau après la victoire, elle pleure sur tant d’ennemis qui jonchent le champ de la lutte, descend de cheval pour protéger un obscur soldat anglais que l’on meurtrit brutalement, appuie sur ses genoux la tête du pauvre blessé, et lui prodigue les suprêmes consolations de la foi.
La Débora antique disait : Mon cœur aime les chefs d’Israël : ô vous qui spontanément vous êtes offerts au péril, louez le Seigneur.
Autres n’étaient pas les sentiments de la Débora française.
Elle vénère le roi, et affectionne beaucoup la noblesse,
écrivait un des premiers personnages de la cour de Chinon. Par là encore la Pucelle représente la vieille France si attachée à ses rois et aux nobles, vraiment dignes de leur titre.
Mais Jeanne avait des préférences ; elles étaient pour les pauvres, les faibles et les opprimés ; elle ne savait pas se défendre des importunités de leur misère ou de leur enthousiasme.
— C’est pour eux que je suis née,
disait-elle. L’essence de la chevalerie n’est pas différente. Un proverbe en résumait ainsi les devoirs :
Office de chevalerie est de maintenir la foi catholique, femmes veuves et orphelins, et hommes mésaisés et non puissants.
Ou encore :
Prêtres pour prier Dieu, laboureurs pour cultiver la terre, et chevaliers pour les défendre.
67III Du véritable esprit français.
La Pucelle est le type de la belle intelligence française, formée à l’école du Christ ; pleine de rondeur, de bon sens, de naïveté ; abondant en saillies vives et inattendues.
Sa langue a les accents de la langue de Joinville, de saint François de Sales et de Henri IV. Il n’en est pas de plus française, je veux dire qui reflète mieux la belle nature française.
Spectacle unique dans les annales humaines ! la plus simple, la plus ignorante des paysannes doit pendant trois mois tenir tête à ce que l’esprit de sophisme et de chicane compta jamais de plus retors, à l’élite des docteurs de l’Université de Paris, travaillé alors d’une fièvre de schisme telle, qu’il faudra près de cinq siècles et le concile du Vatican pour renverser l’échafaudage de subtilités qu’elle élaborait en ce moment.
Faire mourir Jeanne n’était rien ; il fallait la faire paraître coupable, la flétrir, et détruire le sceau divin imprimé sur sa personne, et par suite sur la cause qu’elle défendait. L’Université de Paris, aussi anti-papale qu’anti-française, y déploya toutes ses ressources.
La jeune paysanne, qui n’a pas vingt ans, est là, sans conseil, en face de la toute-puissance anglaise, qui la torture savamment dans son corps, en face du savoir dévoyé et hypocrite qui la torture plus savamment encore dans son esprit. On la promène sur les matières les plus ardues ; les questions les plus captieuses lui sont posées. La jeune fille se meut à l’aise au milieu de ces traquenards. On dirait l’oiseau volant au-dessus des pièges, ne 68les effleurant que pour les renverser d’un coup d’aile.
Tu seras délivrée par grande victoire
, lui avaient dit les saintes. Rien de plus vrai : Jeanne ne fut jamais plus grande et plus belle. Impossible de faire éclater plus d’à-propos, de justesse, de hardi courage, de prudence, de naïve candeur, de réserve, de piété, de céleste sagesse, et elle reste toujours la simplicité même.
IV Pourquoi la Pucelle est tirée de la classe agricole, pourquoi elle est sans lettres.
L’idéal de la France très chrétienne semblait avoir pris chair et sang.
Pour que la personnification fût plus étendue et plus significative, Jésus-Christ n’a pas tiré ce type des hautes conditions. On aurait été tenté d’attribuer à elles seules des qualités et des dons qui sont le patrimoine de toutes les classes de la nation, quand elles sont fidèles à Jésus-Christ. Où ces qualités sont-elles plus vraies et plus profondes ? Où la France très chrétienne apparaît-elle plus belle, en haut ou en bas ? Ceux qui voient de près et sans prévention les grands et les petits pourraient être embarrassés pour répondre. Jésus-Christ a voulu que la jeune fille destinée à symboliser la belle France sortit de la classe la plus nombreuse, de celle qui offre le fond le plus résistant et le plus riche de la nation, de la classe agricole.
Il fallait montrer à quelle source la nature française se pare et se colore des traits ravissants qui étaient devenus son caractère national. La plus grande et la plus belle des Françaises ne recevra pas l’ombre de culture littéraire, même la plus élémentaire ; elle ne saura ni A ni B ; elle devra tout à sa foi de chrétienne et aux dons surnaturels qui l’embellissent.
69En même temps qu’elle résume la France de Jésus-Christ, elle doit être opposée à l’ennemi qui s’apprête à la ravager, et à détruire le principe même des dons qui la font si belle. Cet ennemi c’est le naturalisme.
Voilà pourquoi Jeanne, personnification des prédilections de Jésus-Christ pour la France, est une des plus belles personnifications du surnaturel catholique.
Le surnaturel catholique resplendit dans la Pucelle dans d’immenses proportions et avec un éclat qui s’impose, même aux regards les plus obstinés à ne pas le voir et à le nier.
Notes
- [1]
Procès, t. I, p. 182.
- [2]
Procès, t. IV, p. 309.
- [3]
Procès, t. II, p. 456 :
Dicebat ipsa Johanna, quod regnum non spectabat Dalphino, sed Domino suo ; attamen Dominus suus volebat quod efficeretur rex ipse Dalphinus, et quod haberet in commendam illud regnum, etc.
- [4]
Déposition de Paquerel, Procès, t. III, p. 103 :
Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le roi des cieux per me, quod vos eritis sacratus et coronatus in villa Remensi, et eritis locum tenens Regis cælorum qui est rex Franciæ.
- [5]
Voir la lettre aux Anglais. Procès, t. I, p 240 ; t. IV, p. 139 215, 306 et t. V, p. 95. Il y a des variantes ; mais quant à la substance, le sens est identique.
- [6]
Procès, t. IV, p. 287.
- [7]
Procès, t. V, p. 126.
- [8]
Ces diverses indications sont éparses dans les Chroniqueurs, tous d’accord pour nous parler de Jésus-Christ. dans sa majesté, et des lis sur le champ de la bannière : Windecken signale les plaies, F. Paquerel la main qui bénissait les lis, Perceval de Cagny nous dit que la bannière était peinte des deux côtés, le secrétaire de la Rochelle mentionne l’écusson.
- [9]
Procès, t. I, p. 78 et 181.
- [10]
Procès, t. I, p. 78 et 180.
- [11]
Procès, t. I, p. 181.
- [12]
Lettre à la mère de Saumaise.
- [13]
Pontifical :
Te participem nostri ministerii non ignores… nos in interioribus… tu in exterioribus.
- [14]
Pontifical :
Non ad tuam, sed totius populi utilitatem regnare præmiumque benefactorum tuorum, non in terris, sed in cœlo expectare videaris.
- [15]
Pontifical :
Cujus (Christi) nomen vicemque gestare crederis.
- [16]
Procès, t. IV, p. 486 et t. III, p. 91.
- [17]
Procès, t. IV, p. 304 et t. III, p. 20.
- [18]
Procès, t. II, p. 436 :
Nec est succursus nisi de memet… quia Dominus meus vult ut ita faciam.
- [19]
Procès, t. IV, p. 513 :
Negant Galli verum esse regem qui hoc oleo non sit delibutus.
- [20]
Voir pour le détail de ces faits l’Histoire ecclésiastique de l’abbé Darras, t. XIV, p. 17, et dans les deux volumes précédents, ce qu’il dit de sainte Geneviève.
Cf. Baronius, Annales ecclesiastici, ann. 456 et passim.
- [21]
Acta Sanctorum, 1us octobris, Stus Remigius.
- [22]
Acta Sanctorum, 1us octobris, Stus Remigius.
- [23]
Annales ecclesiastici, an. 499, n. 26.
- [24]
Darras, Histoire ecclésiastique, t. XIII, p. 372.
- [25]
Annales ecclesiastici, an. 449, n. 44-45.
- [26]
Considérations sur la France, ch. VIII.
- [27]
Acta Sanctorum, 1us octobris, Stus Remigius.
- [28]
Annales ecclesiastici, an. 514, n. 26-27.
- [29]
Procès, t. III, p. 303-304.
- [30]
Procès, t. V, p. 16.
- [31]
Procès, t. V, p. 16.
- [32]
Procès, t. V, p. 159.
- [33]
Darras, Histoire ecclésiastique, t. XIV, ch. x, p. 115.
- [34]
Mig. Patr. Lat., t. LXXII, p. 706.
- [35]
Labbe, t. VI, p. 16-37.
- [36]
Voir le texte aux Pièces justificatives : A.
- [37]
Voir le texte de Grégoire IX aux Pièces justificatives : B.
- [38]
Lettres, t. I.
- [39]
Ledieu, Journal, t. I, p. 8.
- [40]
De l’Église gallicane, liv. II, ch. I.
- [41]
De l’Église gallicane, liv. II, ch. I.
- [42]
Lettres de Voltaire à Diderot, 25 sept. 1762 ; à Dalembert, 9 janvier 1765, et 2 sept. 1768. Voir l’œuvre magistrale de M. le chanoine Maynard : Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. II, liv. IV, ch. IV.