Livre III : La Pucelle, défi jeté au naturalisme de tout degré, triomphe du siège apostolique
153Livre III La Pucelle, défi jeté au naturalisme de tout degré, triomphe du siège apostolique
Dieu, ce semble, se serait écarté des lois d’ordre et de mesure qui président à toutes ses œuvres, si les fins qu’il s’est proposées, en créant la Pucelle, ne correspondaient pas aux magnificences de l’œuvre, au soin jaloux avec lequel il a veillé à ce que les siècles ne pussent pas en perdre le souvenir, ou passer sans la voir.
Ressusciter la France, j’oserais dire que ce n’était pas assez. Il fallait montrer à la ressuscitée la cause de ses malheurs, et la détourner de courir au-devant de nouveaux coups de justice.
Le mal qui avait amené la ruine de la France, c’était le naturalisme, qui avec Philippe le Bel avait commencé à miner les assises du surnaturel, sur lequel la France fut édifiée.
Le naturalisme était déjà envahissant aux jours de la Pucelle. Personnification du surnaturel, Jeanne est une protestation du ciel contre les diverses formes que revêtait déjà ce mal, destructeur de l’œuvre du Christ.
Jeanne surtout est une protestation écrasante contre la forme que le naturalisme affectait dans l’ordre ecclésiastique, alors qu’il ruinait, en voulant le déplacer, le réservoir divinement établi pour conserver le surnaturel 154dans le monde. Le supplice de Jeanne imprime au Gallicanisme une tache indélébile, un éternel anathème.
L’histoire de Jeanne, avec ses caractères à part d’authenticité, est un défi jeté au naturalisme de tous les âges et de tous les siècles.
Cette histoire sera toujours par quelque côté un embarras, pour quiconque n’est pas en plein accord d’esprit et de cœur avec le surnaturel catholique. Il sera forcé de dissimuler, de voiler quelqu’un des aspects de la divine figure.
Quant à ceux qui veulent la regarder avec des yeux fermés à la lumière dont elle resplendit, il n’y a qu’un mot pour les caractériser, c’est celui des saints livres : Ils bavent leur propre confusion130 ; car c’est le délire de la rage ou de la déraison.
Seul, le catholique sans épithète, c’est-à-dire Romain, exulte et tressaille devant la libératrice. Jeanne est par tout son être fille de l’Église Romaine. L’Église Romaine, et par elle-même et par ceux de ses prêtres et de ses évêques qu’animait son esprit, s’est montrée la protectrice de Jeanne, et durant la vie, et après la mort. La vraie Jeanne d’Arc ne vit dans l’histoire que par l’Église Romaine.
Si l’Église Romaine décerne à sa glorieuse fille les honneurs des autels, Jeanne en retour, du haut des autels, foudroiera par les faits les erreurs des contemporains et sera comme un symbole vivant des vérités catholiques. C’est ce troisième livre.
155Chapitre I La Pucelle, protestation divine contre le naturalisme du quinzième siècle
I La Pucelle protestation divine contre le naturalisme déjà envahissant dans l’ordre politique, dans l’ordre des mœurs, dans le monde des lettres et des arts.
Quand la Pucelle parut, le naturalisme minait manifestement la constitution surnaturelle de la France ; il tendait à effacer l’empreinte chrétienne que la foi avait donnée à la société tout entière, dans l’ordre politique, civil, social et domestique. Dans la France de Charlemagne et de saint Louis, Jésus-Christ était tout, du moins en droit, alors même que des faits trop souvent réitérés démentaient dans la pratique l’idéal universellement accepté.
Mais dans quel ordre l’idéal est-il réalisé ? Le poursuivre, s’en rapprocher le plus possible, c’est ce qui est permis à l’humaine faiblesse. C’est beaucoup de ne pas en laisser altérer la grandeur et la beauté.
Or, c’est cet idéal que le naturalisme entamait déjà 156manifestement pour replonger la France et le monde dans les abjections du monde païen.
Le naturalisme reparaissait dans l’ordre politique. Si Philippe le Bel et ses légistes n’avaient pas expressément déclaré le pouvoir politique indépendant de la loi chrétienne, ils avaient prétendu être dans leur sphère les seuls interprètes de cette loi : en mettant la main sur la Papauté, ils se promettaient bien de l’empêcher d’élever la voix contre les atteintes que dans leur arbitraire ils se préparaient à y porter. Césarisme mitigé, il devait fatalement conduire au Césarisme absolu.
La Pucelle est suscitée pour refouler ces théories et arrêter ces tendances. On a vu avec quelle énergie et de combien de manières elle a proclamé que Jésus-Christ était le vrai roi de France, que Charles ne devait être qu’un lieutenant ; comment elle a exigé que Charles fit profession solennelle de vassalité et promit de gouverner pour le suzerain et selon la loi du suzerain.
Elle était elle-même l’éclatante manifestation de la providence spéciale de Jésus-Christ envers la France, un mémorial des prodiges que depuis dix siècles Jésus-Christ opérait en faveur de son peuple privilégié.
Le naturalisme païen renaissait dans les mœurs, d’où le christianisme tout entier tend à le bannir. La civilisation chrétienne recula de plusieurs siècles à la suite de la guerre civile et étrangère déchaînées sur notre pays, par cette terrible guerre de cent ans, coïncidant avec un schisme destructeur de toute discipline dans l’Église. Quelles scènes de barbarie sauvage, de déprédations inhumaines et sacrilèges, de révoltante luxure, présentent les annales de cette triste époque ! Que devenait le sublime idéal de la chevalerie chrétienne ?
157Jeanne est suscitée pour en remettre la vivante image sous tous les regards, l’imposer comme loi, le sanctionner par les merveilleux succès dont le ciel la couronne. Une pureté angélique resplendissant dans un corps délicieusement beau, un courage de lion et une délicatesse de vierge, toutes les énergies dépensées au service de la justice et de la faiblesse opprimée : voilà ce que, dans la personne de la Pucelle, le ciel opposait à la marée montante de sang et de boue du naturalisme païen, renaissant dans les mœurs.
Le naturalisme païen était à la veille de faire la plus formidable explosion dans le monde des arts et des lettres. Les arts et les lettres étaient pleins du merveilleux de la Bible et de la vie des saints, comme cela devait être chez des peuples chrétiens. Le naturalisme païen allait reléguer en bloc parmi les monuments de la barbarie notre littérature chrétienne, nos églises gothiques, et nos chroniques. Le monde lettré et artistique allait durant des siècles camper sur l’Olympe : poètes, peintres, sculpteurs devaient ressusciter les rêves impurs de la mythologie païenne ; il ne serait plus permis au beau de se produire que sous les formes sensuelles de l’antique Grèce et de la vieille Rome.
La Pucelle est la protestation de Jésus-Christ contre une aberration si injurieuse à son œuvre. Quel est donc le merveilleux rêvé par les poètes, qui approche, même de loin, de la réalité de l’histoire de la Pucelle ? Quelle idylle vaut l’histoire de la villageoise à Domrémy ? Quelle épopée l’histoire de la guerrière ? Quel drame est plus poignant que le martyre de Rouen ? Lorsque les faits se présentent avec une telle splendeur de beauté, que seraient les inventions de l’art pour les embellir ? ne serait-ce 158pas toucher à la blancheur des lis, ou vouloir ajouter à l’éclat du soleil avec nos terrestres flambeaux ?
Le merveilleux de la Pucelle, si historiquement constaté et de proportions si grandioses, devait par une conséquence logique rendre croyables les merveilles de la vie des saints. La source d’où elles jaillissent toutes est identique ; ce sont les couleurs d’un seul et unique arc-en-ciel. Quoique les merveilles de la vie des saints soient le plus souvent historiquement certaines ; comme elles ont été accomplies dans une sphère plus étroite, sur un théâtre moins élevé, elles n’ont pas ordinairement la surabondance de preuves qui donne à l’histoire de la Pucelle une certitude unique.
Le naturalisme, c’est-à-dire la révolte contre l’ordre divinement établi par Jésus-Christ, se manifestait dans une sphère où il est infiniment plus pernicieux encore, dans le monde ecclésiastique. Là, il ne tendait à rien moins qu’à déplacer, et par suite à détruire l’appareil divin établi par Jésus-Christ pour conserver à la terre l’élément surnaturel et lui faire produire tous ses effets.
Voir comment la Pucelle a été suscitée pour combattre aussi le naturalisme sur ce point est capital dans l’histoire de l’héroïne.
Nous voudrions le montrer sans blesser aucun de nos frères. Rappeler des faits indubitables, citer des paroles que tout catholique doit révérer, ne peut blesser aucun de ceux, dont un enfant de l’Église doit souhaiter les sympathies et l’approbation.
La Pucelle a été frappée en vertu des nouvelles doctrines, par ceux qui les implantaient en France, qui s’en servaient alors pour déchirer l’Église, et désoler le pape alors régnant, le Bienheureux Eugène IV.
159II La Pucelle condamnée par les vrais pères des doctrines gallicanes, en vertu de ces doctrines, comme le Bienheureux Eugène IV devait l’être aussitôt après à Bâle.
Les blessures faites à l’Église par le grand schisme ne sont pas encore cicatrisées, et ne le seront peut-être jamais. L’ingérence du pouvoir civil dans les affaires ecclésiastiques de France date de cette époque. Il a demandé comme un droit, et outré, ce qui précédemment avait été accordé parfois comme privilège, en retour de services signalés.
Pour cette usurpation funeste, la puissance séculière s’est appuyée sur des doctrines enfantées par l’Université de Paris, durant la nuit du grand schisme, doctrines subversives de l’œuvre de Jésus-Christ.
Que de simples docteurs, au lieu de se borner à éclairer la conscience des vrais juges, s’attribuent le droit de définir juridictionnellement les questions de foi et de discipline, c’est dépouiller l’épiscopat de ses prérogatives, et le faire descendre au rang des ordres inférieurs. Plus subversive encore est la doctrine qui rend le vicaire de Jésus-Christ justiciable d’une assemblée composée de docteurs et d’évêques. C’est le contre-pied de l’ordre divinement établi, puisque le confirmateur de la foi devient le confirmé, le pasteur et le guide de tout le troupeau serait dès lors guidé par le troupeau lui-même.
Or telles sont les doctrines que durant le grand schisme essaya de faire prévaloir l’Université de Paris, déviant ainsi bien manifestement des enseignements des âges précédents.
L’Université de Paris se faisait par là le centre même de l’Église. Grâce à sa réputation, alors incontestée, de premier foyer du savoir théologique, elle s’assurait la 160prépondérance dans les assemblées hybrides qu’elle appelait faussement des conciles.
Si les troubles du grand schisme peuvent atténuer l’énormité de pareils excès et les scènes scandaleuses de Constance, cette raison se tourne contre ceux qui voulurent renouveler à Bâle l’effroyable scission, et implanter parmi nous une cause permanente de révolte et d’interminables divisions.
Ce fut le crime de l’Université de Paris, des docteurs bourreaux de la Pucelle. Ils frappèrent la libératrice avec l’arme dont ils s’apprêtaient à frapper le Pape.
L’élection de Martin V (11 nov. 1417) avait réuni le troupeau du Christ sous la même houlette, car Pierre de Lune ne conserva qu’un imperceptible bercail. Le grand Pape mourait au moment où allait s’ouvrir le concile qu’il avait convoqué à Bâle ; Eugène IV lui succédait par une élection incontestée, et envoyait ses légats à la ville désignée.
C’était le 3 mars 1431, que devait commencer le concile plénier ; les interrogatoires de Rouen s’étaient ouverts dès le 21 février.
Il y a là plus qu’une coïncidence de dates. Les docteurs les plus animés contre la Pucelle s’apprêtent à être les boute-feux de la factieuse assemblée ; l’Université de Paris mène, couvre l’attentat de Rouen de son autorité ; elle va mener et couvrir les attentats de Bâle ; à Rouen, elle condamne dans la Pucelle la personnification des prédilections de Jésus-Christ pour la France ; à Bâle elle essaie de dépouiller le Vicaire de Jésus-Christ de ses prérogatives ; les qualifications données à la Pucelle sont celles qui seront partiellement données à Eugène IV, un pontife que l’Église romaine a 161mis au nombre des Bienheureux. Le double attentat se commet en vertu des mêmes doctrines.
Le lecteur va juger par les faits de la valeur de ces assertions.
Si l’Université de Paris ne s’était pas regardée comme la suprême autorité dans l’Église, comment aurait-elle pu presser avec tant d’instance et le duc de Bourgogne et le comte de Luxembourg de livrer à un tribunal ecclésiastique celle qu’avaient déjà jugée à Poitiers les évêques et les docteurs réunis ? comment aurait-elle vu
une femme au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la Foi excessivement blessée et l’Église trop fort déshonorée131,
dans celle qui n’avait présenté à l’assemblée de Poitiers que tout
bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse132,
dans celle que tant d’évêques, et la Chrétienté entière, à l’exception de l’Angleterre, avaient saluée comme une envoyée du ciel.
Le jugement de Poitiers, répandu par Charles VII, avait été connu bien au delà des frontières de la France ; à plus forte raison par les docteurs de Paris. Ils ne le mentionnent même pas. Leurs lettres à Luxembourg, au duc de Bourgogne, à Cauchon, au roi d’Angleterre, parlent de la prisonnière comme d’une femme manifestement à condamner, comme du limier d’enfer du régent Bedford.
C’était ne faire aucun cas du jugement de leurs collègues, du jugement des évêques, qui avec eux ne s’étaient pas déclarés Anglo-Bourguignons.
Dans leur orgueilleuse révolte, ils imposaient au 162dehors les tyranniques prétentions qu’ils imposaient au dedans. L’année même où ils poursuivaient ainsi Jeanne d’Arc, le Dominicain Jean Sarrazin ayant voulu dans ses thèses soutenir l’ancienne et vraie doctrine, les docteurs ne se contentèrent pas de le combattre par des arguments ; ils lui imposèrent des thèses contraires, entre autres que les curés reçoivent la juridiction immédiatement de Jésus-Christ, et que le concile peut déposer le Pape. Ils se préparaient très activement à faire prévaloir ces doctrines à Bâle. Leur infatuation était telle qu’Eugène IV leur ayant fait l’honneur de leur écrire, par délibération du 7 juillet 1432, ils conclurent unanimement que les lettres pontificales ne seraient pas ouvertes. C’est Crevier, historien à peu près officiel de l’Université, qui nous donne ces détails133.
La libre-pensée se prévaut de ce que dans ses interrogatoires Jeanne semble parfois récuser l’Église d’ici-bas, pour en appeler à l’Église du ciel. L’église rejetée par l’accusée est celle des docteurs de Paris, et Jeanne en la récusant était l’orthodoxie même, car cette église n’est pas celle de Jésus-Christ.
Quant à la vraie Église, celle qui est fondée sur Pierre, Jeanne l’invoque, l’appelle. Il est certain que Cauchon, sans être repris par les docteurs de Paris, défend d’abord d’inscrire cet appel sauveur ; Jeanne le répète assez souvent pour que le greffier soit obligé de le mentionner à plusieurs reprises.
Quelle est la réponse qui lui est faite ? Une réponse qui est le fondement, le point de départ de tous les attentats qui vont se commettre à Bâle. Étudions le procès-verbal lui-même.
163C’était le 24 mai, au cimetière Saint-Ouen. Jeanne était sur l’échafaud, elle venait d’être prêchée, et on lui demandait avec instance de réprouver dans ses dits et faits ce que l’Université de Paris avait réprouvé ! Elle répond :
— Je m’en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape.
Qu’objectent les docteurs ?
— Cela ne suffit pas ; on ne peut pas aller quérir Notre Saint Père si loin ; et aussi les ordinaires sont juges chacun en leur diocèse, c’est pourquoi il est besoin que vous vous en rapportiez à notre sainte mère Église, et que vous teniez ce que les clercs et gens en ce connaissant en disent, et en ont déterminé134.
La monition fut réitérée trois fois sans obtenir d’autre réponse :
— Je m’en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape.
Toute la théorie gallicane est dans ces lignes du procès-verbal : s’en rapporter à Dieu et au Pape ne suffit pas pour être orthodoxe, même lorsqu’il s’agit d’une question aussi ardue que les révélations et la mission de la Pucelle, que le bûcher peut être la conséquence de l’erreur des docteurs ; le Pape est trop loin. D’ailleurs qu’est le Pape ? pas un autre juge que les ordinaires dans leurs diocèses. Ce qui leur est supérieur, ce sont les clercs et gens en ce connaissant, c’est-à-dire 164l’Université de Paris. Il ne semble pas que l’on puisse attribuer un autre sens à la phrase :
pour ce, était besoin qu’elle s’en rapportât à notre sainte mère Église.
Notre mère sainte Église, ce n’est donc pas le Pape, pas même l’ordinaire, ce sont clercs et gens en ce connaissant.
Cette théorie, entièrement nouvelle, allait être formulée et appliquée à Bâle contre le Pape, après l’avoir été à Rouen contre la Pucelle. Bien plus, ce sont les mêmes personnages qui occupent les premiers rôles sur les deux scènes.
Comme les facultés, (dit Jules Quicherat), venaient d’élire leurs représentants au concile de Bâle, ceux-là furent les premiers qu’il (Cauchon) appela à Rouen135.
Dans la journée du 24 mai, si décisive pour l’accusée, le prêcheur fut Guillaume Érard. Il fut si violent que les voix reprochèrent à Jeanne de n’avoir pas assez démenti le faux prêcheur. Rome ne comptait pas d’adversaire plus décidé qu’Érard. C’est lui qui s’était montré plus animé contre Jean Sarrazin, et qui, au rapport de Crevier, a lancé l’assemblée de Bâle dans la funeste voie où elle s’est engagée136.
Les témoins nous représentent Loyseleur, toujours fidèle à son rôle d’Iscariote, pressant la Pucelle de faire la rétractation qui lui était demandée. Le bûcher de Rouen fumait encore que Loyseleur était sur la route de Bâle. La justice divine l’y attendait. Une mort soudaine y frappa le traître qui avait simulé tous les dehors de l’intérêt et de l’amitié pour arracher à la candide accusée 165ses secrets les plus intimes, même ceux de la confession, et l’égarer par de perfides conseils.
Nicolas Midi, chargé de prêcher la martyre avant le supplice, lui lança la dernière insulte. Sa plume de faussaire rédigea, pense-t-on, les calomnieux douze articles. Midi n’est pas à Bâle. Il est à Paris, où il soutient la schismatique assemblée devant le parlement137.
Beaupère est un de ceux qui interrogèrent le plus souvent l’accusée ; il le fit avec animosité. Beaupère est un des docteurs de Bâle.
Mais Cauchon se couvrait surtout du nom de celui que l’Université de Paris considérait alors comme le premier de ses théologiens, et le successeur de Gerson, Thomas de Courcelles. Caïphe l’employait de préférence. Quicherat, dont nous empruntons les expressions, ajoute ces détails :
Courcelles assista à presque toutes les séances, donna son avis dans toutes les délibérations, travailla au réquisitoire — une œuvre si impudemment calomniatrice que l’inique tribunal en rejeta la partie la plus étendue — le lut, mit le procès en latin, fut rétribué presque cinq fois plus que le vice-inquisiteur Lemaître138.
Un détail fera mieux connaître encore les dispositions de Courcelles vis-à-vis de la libératrice. Pour triompher de la fermeté de la martyre, il fut question de soumettre la jeune fille aux tortures de la question. Les instruments en furent installés sous ses yeux. La loi canonique défendait d’y appliquer les femmes, les vieillards, les enfants, et les personnes de faible tempérament. Sur treize docteurs, onze refusèrent de commettre cette 166nouvelle violation de la loi ecclésiastique. Deux furent d’un avis contraire. Ce furent Loyseleur et Courcelles.
Qu’est-ce donc que Thomas de Courcelles ? Quicherat répond :
La lumière (luciférienne) du concile de Bâle… Il faut reconnaître en lui le père des libertés gallicanes. Après les avoir dictées l’une après l’autre à l’assemblée, il eut l’art inconcevable de les faire adopter à Rome139.
À part la colossale erreur du dernier membre de la phrase, tout le reste est l’exactitude même. Courcelles est l’âme du Conciliabule de Bâle : le vrai père des doctrines gallicanes, Gerson ne les ayant produites que pour le temps du schisme.
Bâle est l’application, au Bienheureux Eugène IV, des doctrines en vertu desquelles l’Université gallicane de Paris a condamné la Pucelle.
Les évêques ne se rendaient pas à Bâle ; c’est ce qui détermina le Pape à dissoudre le concile, et à le transférer à Ferrare d’abord, puis à Florence. À Ferrare et à Florence l’on vit se presser autour du Pape jusqu’à cent quatre-vingts évêques, sans compter les évêques d’Orient, qui firent momentanément cesser le schisme photien. On n’en vit pas plus de soixante à Bâle, évêques ou prélats mitrés ; ils furent, durant les dix-huit années de la burlesque saturnale, le plus souvent bien au-dessous de ce nombre.
Mais on y compta trois et quatre cents docteurs. Peu contente d’y tenir le haut bout par ses représentants, l’Université, qui avait condamné la Pucelle, y faisait en toutes manières sentir son action. Crevier écrit :
Nulle 167Université n’entretint un commerce plus intime avec le concile que l’Université de Paris. Elle y avait des députés en grand nombre ; elle écrivait aux pères de Bâle ; elle en recevait des lettres assez fréquentes ; elle implorait pour eux le secours du Ciel par des prières indiquées dans tous les collèges, par des jeûnes, par des processions, par des messes qu’elle faisait célébrer140.
L’Université oubliait donc que le Dieu, qui réprouvait les jeûnes inspirés aux juifs par la volonté propre, ne pouvait qu’avoir en horreur ceux que commandait l’esprit de révolte.
L’Université de Paris dans la poursuite de la Pucelle n’avait tenu aucun compte de l’approbation de Poitiers, et n’avait vu que des griefs nouveaux dans les victoires qui la confirmèrent ; elle ne tint aucun compte, puisque c’est elle qui agissait à Bâle, de la dissolution prononcée par Eugène IV ; elle ne vit que de nouveaux griefs dans l’indiction du vrai Concile à Ferrare et à Florence.
Elle avait outrageusement calomnié la Pucelle ; elle calomnia le saint Pape dans sa vie privée, non moins que dans sa conduite publique.
Elle avait sommé Luxembourg au nom de la Foi d’avoir à livrer la Pucelle, pour que le procès lui fût fait ; c’est l’Université soit par ses représentants, soit par sa sentence sur les XII articles, qui a condamné la Pucelle ; l’assemblée de Bâle, ou ce qui est tout un, l’Université de Paris, somma le saint Pape d’avoir à comparaître devant elle, le cita, le déclara contumace, et osa bien prononcer sa déposition.
Ce dernier attentat révoltait la plupart des ambassadeurs, 168des évêques et même des docteurs présents à Bâle ; les princes avaient fait des remontrances au fougueux conciliabule.
Mais, dit Crevier,
les docteurs de Paris étaient décidés pour ce parti, et singulièrement Thomas de Courcelles… théologien aussi recommandable par son savoir que par sa piété141.
Avec son collègue Lami, il triompha des derniers scrupules des révoltés.
Dans la poursuite de la Pucelle, les docteurs parisiens foulaient aux pieds la sentence des évêques réunis à Poitiers ; dans la séance qui tenta de déposer le Bienheureux Eugène IV, il n’y avait que trente-neuf prélats mitrés, la plupart des abbés ; sept ou huit évêques seulement votèrent pour le forfait ; mais il y avait plus de trois cents docteurs142.
Plusieurs des motifs de la prétendue condamnation du Bienheureux Eugène IV sont identiques à ceux de la prétendue condamnation de la Pucelle : l’un et l’autre sont déclarés violateurs des saints canons, en révolte contre le saint Concile, schismatiques, hérétiques, obstinés143, etc.
Heureusement, au lieu d’être prisonnier des révoltés, Eugène IV était à Florence à la tête de cent soixante évêques ; loin de vouloir lui faire subir le traitement que la puissance anglaise infligea à la Pucelle, les princes chrétiens, les cités et les peuples furent saisis d’horreur, à la nouvelle de l’attentat qui essayait de le déposer.
Ne pouvant pas le livrer au bras séculier, les révoltés 169essayèrent de lui donner un remplaçant. Quatre de ces écolâtres, parmi lesquels l’inévitable Courcelles, nommèrent un prétendu conclave de trente-trois membres. Les burlesques électeurs firent un choix plus burlesque encore. Ils choisirent un laïque, le joyeux solitaire de Ripailles, Amédée VIII, duc presque démissionnaire de Savoie. L’Anti-Pape prit le nom de Félix V, et soutenu par les factieux et l’Université de Paris, il essaya de créer deux obédiences et de renouveler le schisme.
Voilà les faits. Ils nous disent ce que furent, dans l’Église, et les docteurs et la corporation, qui condamnèrent la Pucelle.
L’Université de Paris n’était plus alors ce que l’appelèrent les papes du treizième siècle, l’arbre de vie planté au milieu de l’Église ; c’était l’arbre de mort. Il n’y a rien de commun entre les saints docteurs qui firent sa gloire aux douzième et treizième siècles, les Pierre Lombard, les Albert le Grand, les Thomas d’Aquin, et les indignes successeurs qui souillent leurs chaires, les Courcelles, les Érard, les Midi.
Ces derniers ébranlent ou plutôt renversent le fondement de l’édifice sur lequel les premiers avaient édifié : l’autorité du siège apostolique. Ils fondent l’enseignement des doctrines qu’ils disent Gallicanes.
Gallicanes ! Quel anathème au front de cet enseignement ! L’histoire des doctrines gallicanes s’ouvre par la condamnation de la plus belle personnification de la France, prononcée par les pères du Gallicanisme, faisant l’application de leurs doctrines à la libératrice, avant de la faire à l’Église entière et au pape.
L’Université gallicane de Paris, on le verra bientôt, a faussé l’histoire de la Pucelle pour voiler la tache de 170sang qui ouvre ses annales. Son historien Crevier nous dit qu’elle était tyrannisée par l’Anglais, et il se dérobe.
Les actes du procès ne nous présentent pas trace de cette violence. Ils justifient pleinement les assertions suivantes de Quicherat :
L’idée de faire succomber Jeanne devant l’église gallicane se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l’Université de Paris… Les théologiens de Paris… brûlaient de prouver que Jeanne était un monstre d’orgueil… Rien n’est frappant comme le soin que mirent à s’effacer les dignitaires et fonctionnaires laïques. Là même où leur présence eût été légitime on ne vit paraître que des gens d’église. Il n’est pas jusqu’au duc de Bedford qui, tant que dura le jugement, parut avoir abdiqué la régence entre les mains du cardinal de Winchester (son oncle)144.
La libre-pensée ose bien faire à l’Église catholique un reproche de la condamnation de la Pucelle. Le reproche est injuste, cruel.
C’est reprocher à la famille fidèle, au père, le meurtre d’une fille et d’une sœur toujours aimée et vénérée, qu’auraient frappée des parricides furieux, avec l’arme même qu’ils aiguisaient contre le père de tous, l’arme avec laquelle ils allaient déchirer la famille entière. Pendant qu’ils méditent et qu’ils préparent le forfait, cette sœur glorieuse s’est trouvée sur leurs pas, offusquant leur orgueil ; ils la poignardent et courent ensuite perpétrer le crime principal.
Français et catholiques, qu’avons-nous de commun avec pareils scélérats ? Que doivent être pour nous les 171pères de Bâle, et par suite les docteurs de l’Université de Paris, dont Bâle fut une succursale ?
Ce qu’ils furent pour le Bienheureux Eugène IV et le concile de Florence. Non seulement ils furent des excommuniés ; mais dans la sixième session, le concile, vrai celui-là, déclarait que les démons de tout l’univers s’étaient donné rendez-vous au brigandage de Bâle, pour mettre le comble à l’iniquité, et établir dans l’Église l’abomination de la désolation… que ces schismatiques et ces révoltés, imitateurs de Coré, Dathan et Abiron, se préparaient l’éternelle réprobation… devaient tous être regardés comme des hérétiques, punis comme schismatiques145.
La libre-pensée peut frapper sur ce monde, elle n’atteint pas l’Église ; elle frappe ses vrais pères. Elle le sent si bien que si, par la plus inique des confusions, elle en prend thème pour condamner l’Église, elle relève par ailleurs les bourreaux. Quicherat, par exemple, professe la plus grande admiration pour le Père des libertés gallicanes, l’âme du conciliabule de Bâle, celui qu’il nous représente comme le bras droit de Cauchon, celui derrière lequel le Caïphe s’abrite.
Quel est le libre-penseur qui ne célèbre les libertés gallicanes ? On ne saurait trop le redire, non seulement la libératrice a été condamnée, livrée au bras séculier 172par les pères du Gallicanisme, mais en vertu et par application des doctrines gallicanes.
Voilà bien contre ces doctrines une condamnation qui a précédé celle du Vatican. Elle les aurait certainement rendues odieuses, auprès d’une multitude d’âmes droites, qui les professèrent dans la suite des âges, sans plus connaître le forfait qu’elles couvrirent en naissant, que le sort qu’elles préparaient à la France très chrétienne.
L’Université, dit encore Quicherat, corps ecclésiastique, mais presque séculier par ses attributions et indépendant par ses privilèges…
dominait l’église gallicane et lui soufflait son esprit146.
Même aux jours de la condamnation de la martyre, des docteurs en grand nombre ont dû être entraînés par l’ascendant de collègues plus influents, égarés par l’esprit de corps, trompés par un faux exposé, notamment par les XII articles.
Combien plus cette excuse doit s’appliquer à une foule de bons prêtres, de dignes évêques qui ont embrassé les doctrines gallicanes à une époque où elles pouvaient seules se produire dans les écoles et les livres de théologie, où toutes les branches de la science ecclésiastique avaient été faussées pour corroborer l’enseignement des bourreaux de la Pucelle et du latrocinium de Bâle.
III La Pucelle, figure de ce que le Gallicanisme préparait à la France. Les faits, les paroles des papes.
Si la bonne foi et les vertus doivent sauvegarder le respect dû aux personnes, elles n’empêchent pas malheureusement 173l’effet des mauvaises doctrines. Elles ne font qu’assurer l’impunité au fléau, et couvrir la vraie cause de ses ravages.
Quel devait être, quel a été au moins partiellement, l’effet des doctrines des bourreaux de la Pucelle ? Que devait devenir la France quand des prélats égarés ou serviles les imposaient à notre pays ? Les papes le dirent en réprouvant la néfaste déclaration de 1682.
Parmi les paroles foudroyantes par lesquelles ils flétrirent cet acte désastreux, qu’il suffise de citer les mots suivants de Clément XI à Louis XIV :
Si pareille nouveauté n’est pas réprimée, ce sera la ruine entière non seulement des constitutions apostoliques, mais de la Foi catholique ; les ordonnances de votre royale Majesté n’empêcheront rien ; Jansénisme, Quiétisme, et toute hérésie demeureront impunies et triompheront… Ce n’est pas ici notre cause que nous défendons ; c’est celle de la Foi et de l’Église, bien plus, celle de votre couronne147.
Clément XI faisait entendre ces prophétiques avertissements à l’ouverture du dix-huitième siècle. Ils ne furent pas écoutés, les parlements érigèrent en lois de l’État les doctrines des bourreaux de la Pucelle, consignées dans la déclaration de 1682.
Il n’y eut plus de voix pour faire entendre les protestations qu’elles avaient soulevées dans les âges précédents ; protestations victorieuses, même dans le sein de 174l’Université de Paris, durant la meilleure partie du dix-septième siècle. Le livre qui les eût enregistrées aurait été livré aux flammes par la main du bourreau, et l’exil ou la prison eût frappé le défenseur des privilèges de la chaire apostolique.
Tout se courba et finit par plier. Les prédictions de Clément XI eurent leur entière réalisation. Les évêques gallicans du dix-huitième siècle ne purent pas arrêter la marche triomphante du Jansénisme ; l’hérésie se joua d’anathèmes qui perdent leur vertu en n’étant plus donnés comme un acte d’obéissance au confirmateur de la Foi.
Les vertus des Belzunce, des Languet, des Lamothe, des Christophe de Beaumont, honorent sans doute l’épiscopat de cette époque ; elles n’empêchèrent ni l’hérésie, ni toutes les impiétés de s’abattre sur la malheureuse France.
L’hérésie de l’évêque d’Ypres s’installe sur plusieurs sièges épiscopaux ; elle fait sentir son influence délétère sur plusieurs de ceux qui la combattent dans ses principes ; elle dicte la constitution civile du clergé ; et avec les évêques et les prêtres constitutionnels, tous Jansénistes, elle entre en possession de toutes les églises que la Révolution ne ferme pas.
Le philosophisme, ce composé de toutes les aberrations du paganisme, se déchaîne impunément dans la terre très chrétienne, et bientôt s’empare de toutes les hautes influences sociales.
L’épiscopat recruté principalement dans la noblesse, en possession de grandes richesses, constitutionnellement le premier corps de l’État, doit surtout sa considération à ces avantages, presque étrangers à la religion et à son caractère sacré.
175Le cardinal Pacca a pu écrire :
Jamais l’autorité épiscopale n’a été aussi avilie dans les pays hétérodoxes, ni même chez les Turcs, qu’elle l’était en France par les cours de parlement148.
De Maistre tient le même langage quand il dit :
Depuis 1682, l’église gallicane n’a fait que déchoir et c’était juste… celui qui s’est fait volontairement esclave, s’il est outragé le lendemain, ne doit s’en prendre qu’à lui-même… Si l’on vient à envisager le sacerdoce gallican dans son caractère principal d’ordre ecclésiastique, toute gloire disparaît, et l’on ne voit plus dans cette respectable association que la dernière des églises catholiques, sans force, sans liberté, sans juridiction149.
Clément XI l’avait encore annoncé, lorsque dans un bref fameux il disait aux évêques gallicans :
Vous n’obtiendrez de vos troupeaux que l’obéissance que vous rendrez au siège apostolique150.
La France très chrétienne a été bâtie par les évêques ; mais par des évêques si unis au saint-siège qu’ils écrivaient à saint Léon le Grand que s’écarter des constitutions apostoliques, même d’une ligne, leur semblait une impiété, un sacrilège, une apostasie151. Elle devait périr quand les évêques prétendirent qu’il leur appartenait de confirmer ces constitutions.
N’est-ce pas ce que présageait la captivité de Jeanne livrée au bras séculier par les pères de cette hérésie ? Personnification de la France unie à Jésus-Christ, ce qui ne 176peut pas être sans qu’elle le soit à Pierre, la Pucelle ne personnifie-t-elle pas encore la France perfidement et implicitement détachée du siège de Pierre ?
Sa captivité et son supplice même ne sont-ils pas figurativement prophétiques ?
Comment mieux représenter l’état de la France très chrétienne livrée au pouvoir séculier au dix-huitième siècle, que par la captivité de Rouen ? La jeune fille liée, enchaînée, insultée par ses grossiers geôliers, calomniée dans son passé, privée des sacrements, n’est-ce pas la France très chrétienne du dix-huitième siècle, enchaînée par le pouvoir séculier, plus avilie par les parlements qu’elle ne l’était chez les Turcs, livrée aux sarcasmes d’Arouet et des adeptes de la philosophie, privée des sacrements par le rigorisme janséniste, ne pouvant pas faire arriver à Rome le cri de son âme ?
Au bout aussi a été le bûcher, je veux dire l’échafaud.
Durant les dix dernières années du dix-huitième siècle, il s’est dressé sur toute l’étendue du territoire français. Peine de mort pour quiconque ose se dire catholique ; la France fidèle au vicaire de Jésus-Christ remplit les prisons ; pas une ville importante qui n’ait vu maintes fois des martyrs qui par leur innocence rappellent la scène de la place du Vieux-Marché. Une foule consternée assiste aux lugubres spectacles, obligée de refouler jusqu’à ses larmes. C’est aussi une dérisoire hypocrisie qui préside aux assassinats, revêtus comme à Rouen d’un semblant de formes légales ; à Rouen on condamne l’héroïne comme rebelle à l’Église qu’elle invoque et implore ; la révolution condamne au supplice la France catholique comme réfractaire à la liberté et à la fraternité, dont seule l’Église a le secret.
177Voilà le sort de la France un siècle après que les doctrines de Courcelles y eurent été imposées comme lois fondamentales de l’État.
La ressemblance n’était-elle pas aussi exacte qu’elle peut l’être entre une nation entière, et une existence individuelle ? Ne serait-ce pas tronquer les harmonies de la merveilleuse histoire que de ne pas l’indiquer ?
C’est surtout aux doctrines qu’il faut s’en prendre. Dieu seul peut juger le degré de culpabilité de ceux qui les imposèrent, à plus forte raison de ceux qui les subirent. Mais l’étude de l’histoire perdrait son but si élevé, d’être la maîtresse de la vie, si l’on n’en déduisait pas les grands enseignements qu’elle renferme.
Nulle part ils ne doivent être plus nombreux que dans l’histoire de la Pucelle, parce que notre histoire ne renferme rien de plus évidemment surnaturel et divin.
Cela explique aussi pourquoi, à travers les siècles, les diverses erreurs se sont attachées à obscurcir, altérer, travestir l’histoire vraie de l’héroïne, en proportion de leur éloignement de la vérité catholique.
179Chapitre II L’histoire de la Pucelle et le semi-naturalisme
I L’histoire de la Pucelle devant la Renaissance.
Le chef-d’œuvre divin placé dans le plein courant de notre histoire est si fini, si complet, qu’il offusque toujours par quelque côté ceux qui ne sont pas familiarisés avec le surnaturel chrétien, à plus forte raison ceux qui par préjugés, ignorance, ne l’admettent pas dans sa plénitude, tel que l’expose l’enseignement catholique. Peu d’histoires — en existe-t-il ? — présentent l’héroïne telle qu’elle s’est donnée, telle que nous la montrent les faits. L’accepter, et l’accepter avec amour dans toute sa vérité, équivaut à la plus entière profession de foi ; en particulier sur une foule de points où l’on se croit dégagé en disant : c’est du mysticisme.
Extrême fut l’embarras de la renaissance. Bouffis de paganisme, les humanistes du seizième siècle étaient incapables de fixer la radieuse apparition du merveilleux chrétien. On en vit traiter de fable une histoire qui était d’hier, dont ils n’étaient séparés que par deux ou trois générations. D’autres osèrent bien ravaler la divine 180figure jusqu’à celle d’une Clélie, de l’Égérie de Numa Pompilius, en faire un stratagème inventé par le parti français, dans le genre de la biche de Sertorius. C’était là tout l’horizon de ces baptisés.
Semblables profanateurs ne furent pas seulement des Anglais, des étrangers. La Pucelle trouva de pareils insulteurs dans le pays qu’elle avait fait si grand : un Dubellay-Langey, un du Haillan entre plusieurs autres. À la fin du seizième siècle, un auteur peu suspect de mysticisme, Étienne Pasquier, dans un de ses deux remarquables chapitres sur la libératrice, pouvait écrire cette phrase qui en dit long :
Grand pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée152.
II Devant l’école césaro-gallicane.
Que disait l’école catholique ? Certes elle a soutenu la divinité de la mission de la Pucelle, tant dans les histoires universelles de l’Église, que dans les histoires particulières des peuples, lorsque le récit l’amenait à traiter de la céleste jeune fille.
Tels Reynaldi, Sponde, Meyer, Mariana, etc.
Mais en France, l’école catholique a toujours été sous l’influence du Parlement et de l’Université de Paris, le plus souvent alliés, malgré des brouilles passagères. Or le parlement de Paris a été parmi nous le père et le défenseur du césarisme, l’Université de Paris la mère et la nourrice des doctrines dites gallicanes.
181À partir de l’époque où la politique consista à s’affermir contre Rome, l’enseignement catholique n’a pas pu se produire dans sa pureté et dans son intégrité. Les livres, même l’histoire, devaient se plier au système ! Le parlement d’abord, et plus tard l’Université quand elle eut été assouplie, mettaient au pilon tout ouvrage qui de loin offusquait les doctrines césaro-gallicanes. La tyrannie en était à ce point dès 1666 que le très docte Thomassin ne pouvait pas livrer au public la collection des conciles, malgré les nombreux cartons dont il la surchargeait.
L’école césaro-gallicane, qui a si profondément faussé l’histoire ecclésiastique tout entière, et notre histoire nationale elle-même, avait des raisons particulières de défigurer l’histoire de la Pucelle.
On vient de voir l’abominable rôle qu’y joua l’Université de Paris. Celui du parlement et de la capitale elle-même durant l’invasion anglaise ne furent pas plus beaux. Heureusement qu’alors la France entière n’était pas à Paris. Le patriotisme banni de Paris, si dévoué aux Lancastres, se réfugia dans les provinces, surtout dans celles du Midi.
Ni le parlement, encore moins l’Université, n’aimaient guère qu’on insistât sur ces souvenirs. Ils les ont le plus possible relégués dans l’ombre. Rien ne les montre mieux dans ce qu’ils offrent de plus odieux que l’histoire de la Pucelle. Nulle part Jeanne n’a été haïe comme à Paris, si ce n’est à Londres ; témoin les strophes que Christine de Pisan adressait à la cité anti-patriotique les jours qui suivirent le sacre ; témoin les mémoires du faux bourgeois.
L’école césaro-gallicane n’a guère montré de l’histoire 182de la jeune fille que la partie qui s’étend de l’entrée à Orléans jusqu’au sacre ; elle a laissé des lacunes intéressées, et même répandu des ombres, dans toutes les autres parties.
Peu de choses sur la vie de l’adolescente à Domrémy. L’école césaro-gallicane a exercé d’immenses ravages dans le merveilleux de la vie des saints. Elle qui devait nous donner le sec Godescard, l’ultracritique Baillet, pour ne pas citer Launoy, elle qui devait rejeter les actes de sainte Catherine, comment aurait-elle pu nous montrer la Vierge d’Alexandrie se constituant la maîtresse de la petite paysanne de Domrémy, et, ainsi que sainte Marguerite, s’entretenant avec l’humble sœur, durant sept ans, souvent plusieurs fois par jour ? Comment dans son semi-calvinisme aurait-elle pu nous montrer le chef des saintes milices, dignement escorté, visitant l’humble fille de Jacques d’Arc, pour lui raconter la pitié qui était en royaume de France, l’assurer qu’elle était destinée à le relever, et lui recommander en attendant d’être l’enfant bonne, c’est-à-dire parfaite ?
Ces ineffables condescendances du ciel, reproduction de celles de l’Homme-Dieu, scandalisaient cette école, qui par tant de côtés se confond avec l’école janséniste. Ce qui était gallican du fond de l’âme ne s’associa-t-il pas au Jansénisme pour repousser le culte du Sacré-Cœur ? L’école césaro-gallicane donne à peine un regard furtif et vague à Jeannette au village. Quel céleste tableau cependant, lorsque l’on fond les dépositions des paysans de Domrémy avec les détails arrachés par les tortionnaires de Rouen à l’accusée, sur la merveilleuse éducation qu’elle reçut du ciel durant cinq ans !
Dans l’ombre, et le programme politique de la Pucelle 183et les réformes demandées par la divine envoyée. Le programme de la Pucelle contredisait trop celui de l’école césaro-gallicane. On l’a vu, d’après la Pucelle, tout émane de Jésus-Christ ; ce n’est que par un libre choix de la volonté du Christ qu’au saint royaume le sang désigne le roi vassal ; ce n’est pas même d’une manière absolue ; l’héritier par le sang n’entre en possession de son droit que lorsqu’il a pris l’engagement solennel de gouverner selon la loi de Jésus-Christ ; telle est bien la signification du sacre. Dans l’école césaro-gallicane, le sang matériellement considéré est tout ; il est le principe même du droit. Cette école oubliait la parole de l’Apôtre : Tous ceux qui sont du sang d’Abraham ne sont pas pour cela fils d’Abraham153. Dans sa théorie, Jésus-Christ ne vient qu’en second lieu, comme pour confirmer un droit préexistant, et d’après elle, ressortant de la loi même de la nature. D’après l’école césaro-gallicane, la loi, c’est surtout la volonté du roi. D’après la Pucelle, la loi et le droit, c’est Jésus-Christ, le souverain droiturier. Le lieutenant n’a de droit que pour faire appliquer cette loi, et veiller à ce que fleurisse le royaume institué pour être l’exécuteur des volontés du Christ.
De l’approbation donnée par les docteurs et les évêques à la suite de l’examen de Poitiers, l’école césaro-gallicane parle peu. Le lecteur ne conserve guère que la réponse que s’attira par ses indiscrètes questions le docteur à l’accent limousin, le bon Seguin. Nous ne la connaissons pourtant que par le récit qu’il en a fait lui-même dans sa précieuse déposition. Ce vernis de ridicule, rejaillissant un peu sur toute l’assemblée, n’était pas 184fait pour déplaire à l’école césaro-gallicane. Les docteurs de Poitiers fidèles au parti national, et fidèles aussi à Rome, au moins beaucoup plus que leurs collègues de Paris, faisaient ressortir la félonie et la schismatique révolte de ces derniers. Leur sentence, si favorable à la Pucelle, rendue de concert avec des évêques et des archevêques, annulait par avance la procédure de Rouen et rendait plus odieux encore l’acharnement de l’Université anglo-bourguignonne et gallicane de Paris. Il fallait passer légèrement et comme sur des charbons embrasés.
L’école césaro-gallicane fait finir la mission à Reims. Ce qui suit n’est pas beau pour le Césarisme. L’héroïne en est immensément diminuée ou plutôt elle devient une véritable énigme. Le procès en sera moins odieux et la part qu’y prit l’Université de Paris sera moins répugnante.
L’école césaro-gallicane fait cette part la plus minime possible. La savante corporation est présentée comme tyrannisée par l’Anglais, et comme contrainte de plier sous sa despotique volonté. Les actes, il faut oser le répéter, ne justifient pas cette atténuation.
L’école césaro-gallicane brouille le procès, et au mépris de la sentence de réhabilitation, affirme la rétractation du 24 mai ; elle va puiser dans les actes posthumes, ajoutés par Cauchon ; grave atteinte portée à la figure de la martyre ; mais cela rend moins odieux et l’Université et son grand et solennel clerc, le conservateur de ses privilèges, Pierre Cauchon.
L’école césaro-gallicane mentionne en courant la réhabilitation ; elle s’inspire peu ou point de la sentence, de la discussion canonique ; elle ne signale pas ceux qui 185prirent la part principale à cette immense affaire. La réhabilitation fut l’œuvre de Rome, et l’œuvre aussi — ce sera ultérieurement établi — de ceux qui repoussaient plus vaillamment les doctrines gallicanes. Le contraste est saisissant, plein d’enseignements ; il est écrasant pour l’école césaro-gallicane.
Veut-on voir combien la Pucelle est gênante pour l’école césaro-gallicane ? Qu’on cherche la place occupée par l’héroïne, dans la période dont cette école voulut faire le point resplendissant de notre histoire. Comment la Pucelle fut-elle connue sous le gouvernement qui eut pour politique de s’affermir contre Rome ? Quelle place occupe-t-elle dans les œuvres de la grande littérature de cette époque ? Lit-on une seule fois son nom dans les œuvres de nos grands prosateurs, de nos grands orateurs, de nos grands poètes ? Y intervient-elle autrement que par le ridicule que Nicolas Despréaux attacha au poème de la Pucelle, publié en 1656 par le malheureux Chapelain ? Même les meilleurs historiens de cette époque font une part mesquine à la libératrice, quand le courant du récit les force d’en parler.
III Devant l’école catholique contemporaine.
L’école catholique du dix-neuvième siècle n’a donc reçu de l’école césaro-gallicane qu’une Jeanne d’Arc amoindrie, rapetissée, défigurée, je dirais presque importune à ceux qui la confessaient divinement envoyée.
Comme une foule d’autres figures de l’histoire de l’Église, plus que bien d’autres, la Pucelle a reçu les outrages sans franchise de cette école. Ces outrages ne sont peut-être pas sans avoir quelque ressemblance avec 186ceux que les mêmes écrivains infligeaient à l’histoire de saint Grégoire VII. Vouloir défendre le grand Hildebrand, et conserver l’exposé que les Fleury, les Bérault-Bercastel, et la défense de la déclaration [Bossuet, Defensio declarationis cleri gallicani, 1682], nous présentent de ses paroles et de ses actes, serait une chimère.
Ses œuvres et ses paroles doivent avant tout être exposées dans toute leur vérité ; elles font paraître bien hideux certains personnages qui se trouvent à côté du pontife. Que ces personnages s’en prennent à leurs actes ; ils sont ce qu’ils se sont faits eux-mêmes.
Dans certaine proportion, il n’en est pas autrement de l’histoire vraie et complète de la Pucelle ; elle fait paraître hideux certains personnages, même de sang français, qui se meuvent autour d’elle ; qu’ils s’en prennent à eux-mêmes.
Un catholique n’a rien à dissimuler. L’enseignement de sa mère l’Église condamne par avance les principes générateurs des actes que le chrétien réprouve, même en sa conduite personnelle, s’il le faut ; à plus forte raison dans les personnages qui relèvent du tribunal de l’histoire.
L’Église est la colonne et l’appui de la vérité. En histoire, comme dans toutes les branches des connaissances humaines, elle ne craint que les atteintes portées à la vérité. Dans les invitations si pressantes par lesquelles Léon XIII engageait naguère les catholiques lettrés à explorer le domaine de l’histoire, Sa Sainteté nous rappelait encore que l’Église ne redoute nullement l’exposé vrai des faits du passé.
On ne saurait trop louer le zèle des catholiques français à défendre Jeanne contre la libre-pensée, acharnée à essayer de nous ravir l’incomparable figure. Raison de 187plus de ne pas contester certains faits sur lesquels la libre-pensée a raison contre l’école césaro-gallicane : par exemple que la mission de Jeanne ne finissait pas à Reims.
La libre-pensée fait ici ce que l’école protestante a accompli pour saint Grégoire VII. Le protestant Voigt a vengé l’incomparable pontife de nombreux outrages que lui avait faits la plume césaro-gallicane de Fleury, ou de l’auteur de la Defensio declarationis cleri Gallicani.
Les catholiques n’ont qu’à marcher dans la voie que leur ouvrent des auxiliaires inattendus, inconscients, et qui parfois veulent faire œuvre d’ennemis.
La mission surnaturelle de la libératrice n’en sera que plus manifeste pour ne pas finir après le sacre.
Il ne faut pas s’arrêter là. L’on ne mutile pas les chefs d’œuvre de Dieu. La mission tout entière de Jeanne part de cette acclamation, la première sortie de sa bouche, répétée à tous les pas de la carrière : le roi de France, c’est Jésus-Christ.
Jeanne la continue dans son long martyre, alors qu’elle répète si souvent : Je m’en attends à Notre-Seigneur
; elle la complète par ces autres : De mes dits et faits je m’en rapporte au Pape.
L’école rationaliste se gardera bien de mettre ces deux faits en lumière. Certains catholiques aussi passent rapidement sur ces aspects culminants de l’histoire de Jeanne d’Arc.
Ne serait-ce pas parce qu’ils gênent les faux principes de l’école à laquelle ils appartiennent ?
La Pucelle est tout entière de l’école du Syllabus. Elle appartient à ceux qui, pour embrasser les enseignements 188de la chaire infaillible, n’attendent pas qu’un anathème en termine l’exposé authentique.
Jeanne d’Arc condamne le naturalisme de tout degré et de toute nuance ; elle écrase et anéantit le naturalisme intégral ou absolu ; sa vue fait éprouver à ce dernier le délire de la rage ou de la déraison.
189Chapitre III L’histoire de la Pucelle et le naturalisme absolu
I La frénésie d’Arouet-Voltaire et du dix-huitième siècle en présence de la Pucelle. Réponse du Ciel.
La vue de la Pucelle fit tomber Arouet-Voltaire en frénésie. Quelle autre explication donner de la monstrueuse débauche que le scélérat osa bien appeler de ce nom ? Éperdu en voyant resplendir au milieu de nos annales l’éclat du Dieu incarné auquel il avait bien osé déclarer la guerre, Arouet prit son parti en enragé. Il sonda la profondeur des fanges de son âme, une des plus viles qui aient souillé la nature humaine. Il en ramassa les fonds les plus fétides, les condensa, les réchauffa pendant trente ans ; il essaya de les entasser autour de ce nom : la Pucelle. Il espérait que le nom le plus radieux de notre histoire y serait à jamais submergé.
190Arouet traitait celle qui est le plus grand témoin de l’amour de Jésus-Christ pour la France, comme il avait traité Jésus-Christ lui-même, et la France très chrétienne. Le genre humain n’aura jamais assez d’opprobres pour l’écrivain coupable de la triple infamie d’avoir insulté le Sauveur du monde, la Pucelle et la France très chrétienne.
En aura-t-il assez pour le siècle qui se rua sur la vile pâture qu’Arouet lui jetait, et dont il s’appliqua savamment à l’affriander ? Pendant près de trente ans, le poète pornographe laissait tomber de la hotte les morceaux les plus appétissants : on se les disputait furtivement. Le grand prussien Frédéric II conservait la souillure rimée dans sa cassette, comme Alexandre y gardait l’Iliade. Les presses de Hollande, de Genève, l’imprimèrent clandestinement, par parties, ou en totalité.
Arouet jurait ses grands dieux qu’il était innocent de cette honte et faisait punir éditeur et imprimeur. Cette infamie, disait-il, ne pouvait venir que du laquais d’un athée.
De sa retraite du Jura il écrivait que s’il était coupable de pareilles œuvres, ses montagnes ne lui paraissaient pas avoir assez de cavernes pour le cacher154
.
Quand il jugea son époque assez gangrenée, il avoua hardiment le forfait, et s’en déclara l’auteur ; il avait soixante-huit ans. C’était en 1762, une année avant le traité de Paris, ce traité de Francfort du dix-huitième siècle. Arouet avait trouvé l’aliment qu’il fallait à cette génération ; elle s’enivra de la souillure qu’il avait intitulée : 191La Pucelle. La Pucelle d’Arouet s’étala sur la table de toilette des dames, sur la table des salons aristocratiques, on la trouvait dans le sac des jeunes gentilshommes allant faire la guerre d’Amérique.
Dieu fit à l’insulte la réponse méritée. Du lieu où la bergère était partie pour sauver et marquer la France d’un signe d’honneur glorieux entre tous, de Vaucouleurs, partit aussi une fille du peuple, elle s’appelait Jeanne comme la première. Jeanne Vaubernier prit le chemin de Paris, se fit appeler l’Ange ; et elle roula dans les égouts de la capitale.
Un noble — façon de l’époque — jugea que c’était l’Ange qu’il fallait à son temps ; il ramassa la Vaubernier, l’affubla de riches vêtements, et la présenta au Sardanapale qui dormait sur le trône où saint Louis avait régné, a dit éloquemment Lacordaire.
Sardanapale titra cette pourriture comtesse du Barry et la présenta à la cour. La cour se prosterna ; pas une dame, pas un seigneur n’y manqua, écrivait à son maître l’ambassadeur d’Espagne, Pignatelli-Fuentès155.
Jusqu’à la mort du voluptueux monarque, durant cinq ans, l’aristocratie de cette époque, contemptrice de la Pucelle apparition de saint Michel, offrit son encens à l’Ange digne d’elle ; elle fut aux pieds de la Pucelle en chair et en os, telle que l’avait rêvée, dans le délire de sa luxure, l’homme de Ferney. La Vaubernier mit ses pieds sur la magistrature, le monde financier, littéraire, nobiliaire et politique. Jamais reine n’eut empire plus 192absolu. On montre aujourd’hui le palais et les jardins de cette Circé.
Que manquait-il encore ? des honneurs divins à celui qui avait déchaîné le déluge de tant de fanges. Ils lui furent rendus. Arouet râlant déjà la mort, mais vivant, parut à Paris, malgré la peur des lois qui depuis longtemps l’en avaient tenu éloigné. Ce fut un délire, une apothéose, la première que revoyait l’Europe depuis qu’elle était devenue chrétienne : apothéose de Gambetta, de Hugo, reproductions de l’apothéose d’Arouet-Voltaire au 30 mars 1778 : journées que la France expiera, les deux dernières non moins que la première.
Dans sa marche à travers la capitale, le dieu moribond, au fond de son char de triomphe, entendit souvent l’acclamation : Vive l’auteur de la Pucelle.
L’auteur de l’infâme Pucelle alla rendre ses comptes à l’infinie justice, le jour même où la céleste Pucelle avait vu le Ciel s’ouvrir au-dessus du bûcher de Rouen. Le 30 mai 1778, le cratère de luxure et d’impiété cessait de vomir sur la terre sa lave empestée. Il pouvait se fermer ; le genre humain en mourra longtemps. Le médecin Tronchin, un protestant, ne se rappelait qu’avec horreur le spectacle de rage contre lequel son art n’avait pas de remède.
Rappelez-vous les fureurs d’Oreste, (écrivait-il) ; ainsi est mort Voltaire.
Je sens une main qui me traîne au tribunal de Dieu, criait-il… le diable est là… je vois l’enfer… cachez-les-moi
, et il se tordait, se déchirait avec ses ongles et finissait en portant à ses lèvres le breuvage impur entre tous, symbole seul convenable de celui qu’il avait fait avaler à son siècle, sous le nom blasphémateur de : La Pucelle156.
193Le siècle eut aussi sa fin, la fin qu’il s’était préparée : un déluge de sang sur un déluge de fange.
Un jour des hordes échevelées, fureur au visage, piques en mains, forçaient les portes du palais si profondément souillé, que les vertus de Louis XVI étaient impuissantes à le purifier. Les nouveaux barbares poussèrent pêle-mêle sous le couperet de la guillotine innocents et coupables, dames de haut parage, magistrats, enfants, et surtout la descendance de celui qui avait laissé la couronne rouler jusqu’à la Vaubernier. On vit tomber quatre têtes royales, parées d’innocence, de jeunesse, de vertus.
La Vaubernier fut comprise dans les hécatombes. Les adorateurs de la déesse Raison, disciples du croque-note de Genève, coupèrent la tête toute vive à l’idole encensée par l’ignoble aristocratie qui se réclamait d’Arouet. Laquelle des deux divinités, lesquels de leurs adorateurs furent plus infâmes ? Voltaire fut le crime, a dit Veuillot, et Rousseau le bourreau.
N’est-ce pas le cas de répéter avec de Maistre : La terre est pleine de justes châtiments exercés par de grands scélérats.
Il n’y a pas de plus formidable justice. C’est celle de l’enfer.
Au dix-huitième siècle, comme au quinzième, la Pucelle fut divinement vengée.
II Tactique opposée des fils d’Arouet : confisquer la Pucelle ; traiter les infiniment petits de son histoire. Double dilemme. Série de contradictions dans lesquelles s’engage la libre-pensée.
Les fils d’Arouet ont rougi de la polissonnerie de leur père. Aucun d’entre eux n’oserait répéter les infamies sous lesquelles l’aïeul voulut abîmer la libératrice française. C’est par une voie toute contraire qu’ils procèdent.
194De même qu’ils ont proclamé que le Rédempteur du monde était le premier des humains, à condition qu’on ne le dirait pas Dieu ; de même ils sont disposés à reconnaître dans la Pucelle la première des femmes françaises, et même des filles d’Ève, à condition qu’elle sera dépouillée de tout élément surnaturel.
Dépouiller Jeanne d’Arc de tout surnaturel, le point de mire est bien choisi. Si la libre-pensée parvient à effacer le merveilleux de cette figure, il n’en est pas d’où elle ne puisse l’éliminer.
La libre-pensée procède à ce travail, le dithyrambe sur les lèvres ; elle seule a compris, elle seule aime Jeanne d’Arc.
Elle fait sonner bien haut que c’est un des siens, paléographe de renom, Quicherat, qui sous le titre de Double procès de condamnation et de réhabilitation, nous a donné sur l’héroïne le recueil de pièces le plus étendu et le plus authentique que l’on ait encore formé. La libre-pensée s’est tournée vers la libératrice ; elle cherche à en éclaircir les détails les plus microscopiques, surtout les détails microscopiques.
Faut-il écrire Jeanne d’Arc ou Jeanne Darc ? quelles étaient les pièces, les couleurs du vêtement d’homme revêtu par la guerrière ? Où était dans le château de Chinon le grand appartement où elle fut reçue ? quelles en étaient les dimensions ? Dans quelle tour du château de Rouen la martyre fut-elle prisonnière ? etc., etc.
Pour les sincères amis de la Pucelle, même les infiniment petits ont leur intérêt. Vouloir cependant faire consister le vif de son histoire dans des points si accessoires, les rehaussât-on d’acclamations admiratives, de digressions à tous les horizons de la pensée, de colères 195anti-monarchiques et anti-catholiques, c’est un leurre et une mystification.
Une question prime toutes les autres dans l’histoire de la Pucelle, en forme le nœud essentiel, et décide de l’intérêt à donner à la personne de l’héroïne, et même, en grande partie, à son œuvre.
Comment faut-il accepter Jeanne d’Arc ? Comment faut-il l’expliquer ? Faut-il l’accepter telle qu’elle s’est présentée et constamment donnée ? Faut-il expliquer son œuvre et sa personnalité comme elle n’a cessé de les expliquer elle-même ?
C’est le surnaturel, le surnaturel catholique dans toute son étendue. Il n’y a plus de naturalisme et de libre-pensée. Jeanne d’Arc les met en fuite plus qu’elle n’a dispersé l’envahisseur sous les murs d’Orléans, ou dans les champs de Patay ; car il n’en reste pas l’ombre.
Faut-il rejeter cette explication ? Le naturalisme y est contraint par son essence même et sous peine de cesser d’être. Mais dès lors quelle explication y substituer et que devient l’héroïne ?
Jeanne a affirmé constamment que depuis sa treizième année elle était visitée deux et trois fois par semaine par des personnages surnaturels qu’elle nomme, et que connaît bien l’Église catholique ; elle les a vus, elle les a entendus, odorés, palpés. Sa conviction à cet égard est à l’épreuve de tous les tourments.
L’ordre de ces personnages, qu’elle seule voit et entend, est l’unique raison qu’elle mette en avant pour expliquer comment elle s’est jetée dans une œuvre dont la première elle proclamait la démence, si elle n’était pas commandée par le ciel. À tous les pas qu’elle fait dans cette carrière de l’impossible, elle s’appuie sur le conseil 196surnaturel dont elle se dit l’écho et l’instrument ; elle oppose les décisions de son conseil aux décisions des politiques et des guerriers. Au nom de son conseil, elle demande aux siens de l’admettre, de la croire, de la suivre ; aux Anglais de se bouter hors de toute France ; au parti bourguignon de faire soumission au roi Charles. Devant ses prétendus juges, elle allègue les voix qui lui parlent, deux et trois fois par jour, sans lesquelles, assure-t-elle, elle serait déjà morte ; parfois elle diffère ses réponses, voulant, dit-elle, en référer à son conseil.
Jeanne est-elle trompeuse, est-elle trompée ? est-ce un rôle qu’elle joue ; est-elle le jouet des égarements de son esprit ? Le dilemme se pose fatalement devant la libre-pensée ; et la libre-pensée est dans l’impossibilité totale, absolue, d’y répondre, sans jeter l’outrage à l’héroïne qu’elle prétend exalter, sans faire cause commune avec Caïphe-Cauchon et se précipiter elle-même dans un labyrinthe de contradictions.
Jeanne d’Arc trompeuse est la plus fourbe des filles d’imposture, la fourberie sacrilège défiant les regards scrutateurs de deux grandes nations. Cauchon fut bénin quand il édictait :
— Jeanne, nous déclarons que tu es une coupable inventrice d’apparition et de révélations divines, une pernicieuse séductrice157.
Jeanne d’Arc trompée est une fille d’hallucination. Cauchon a bien jugé, quand il prononce :
— Jeanne, nous déclarons que tu es coupable de présomption, pour avoir cru légèrement et sans fondement158.
Quelle hallucination ! en connut-on jamais d’approchante ? Durant sept ans, pas un moment de lucidité. 197Jeanne, soit qu’elle pense être en présence de ses agents surnaturels, soit que, rendue à elle-même, elle se nourrisse de ce qu’elle croit avoir vu et entendu, Jeanne est inébranlable dans sa foi. Honneur à Cauchon pour avoir ainsi terminé sa sentence :
— Jeanne, nous te condamnons comme coupable de pertinacité et d’obstination dans les fautes déjà énumérées159.
En réalité, ce n’est donc pas la victime, mais bien le bourreau qu’exalte la libre-pensée. Ce n’est que la moindre de ses contradictions.
Que peuvent valoir les éloges les plus enthousiastes, quand ils débutent par affirmer que le héros est convaincu d’une longue et sacrilège imposture ou d’une irrémédiable hallucination ? Quel homme de sens voudrait des statues élevées sur pareil piédestal ? Qui ne les regarderait pas comme un vrai pilori ? que seront les détracteurs, si tels sont les panégyristes ?
Les panégyristes sont-ils sincères ? Si c’est un rôle qu’ils jouent, c’est donc de leur côté qu’il faut chercher l’imposture. S’ils sont sincères, quel est donc leur état mental, et de quel côté se trouve l’hallucination ?
La Pucelle une fille d’imposture ! mais, la libre-pensée en convient, la candeur en personne ne saurait pas parler un autre langage.
La Pucelle une fille d’hallucination ! mais le bon sens ne fit jamais entendre langage plus juste et plus preste, de l’aveu même de la libre-pensée. Quel mystère !
Tout bon sens et toute hallucination, c’est la thèse même de la libre-pensée. Lisez ou plutôt écoutez.
III L’explication donnée par la libre-pensée absurde en elle-même, plus absurde dans ses conséquences.
198C’est l’hiérophante de la libre-pensée en histoire, Michelet, qui rend ainsi ses oracles :
L’originalité de la Pucelle, ce ne fut pas tant sa vaillance, ou ses visions ; ce fut son bon sens.
Et après un tableau fantaisiste et menteur de la vie de l’enfant, et des scènes qu’aurait vues habituellement Domrémy, le grand prêtre laisse tomber la solution devenue celle de la libre-pensée :
La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées ; elle en faisait des êtres, elle leur communiquait, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence à faire pâlir les misérables réalités de ce monde160.
La libre-pensée en chœur exécute ses variations sur la réponse de son pontife ; les voix, l’accent diffèrent, mais le sens est identique. Tous montent leur lyre, même le directeur de l’école des chartes, Jules Quicherat. Écoutons le renommé paléographe, qui se vante d’être positif et de s’en tenir aux faits :
L’idée que je me fais de la petite fille de Domrémy est celle d’un enfant sérieux et religieux, doué au plus haut degré de cette intelligence à part, qui ne se rencontre que chez les hommes supérieurs des sociétés primitives (???). Presque toujours seule à l’église ou aux champs, elle s’absorbait dans une communication profonde de sa pensée avec les saints dont elle contemplait les images, avec le ciel où on la voyait tenir souvent ses yeux comme cloués. Cette fontaine, ces arbres, ces bois sanctifiés par une superstition vieille 199comme le monde, elle leur communiquait sa sublime inquiétude, et dans leur murmure elle cherchait à démêler les accents de son cœur… Attendrie aux souffrances des hommes par le spectacle de la guerre, confirmée dans la foi qu’une juste cause doit être défendue au prix de tous les sacrifices, elle connut son devoir161.
Le paléographe communique au papier ses embarras de libre-penseur, au point de montrer à tous qu’il oublie jusqu’au sexe de l’héroïne, puisqu’il se la représente comme un enfant sérieux et religieux, doué au plus haut degré de cette intelligence à part qui ne se rencontre que chez les hommes supérieurs des sociétés primitives
.
Si dans ses parchemins il avait trouvé même un petit garçon qui à douze ans eut créé, même l’ombre de ce que la libre-pensée suppose avoir été créé par la fillette de Domrémy, le paléographe eut bien mérité de l’érudition, en livrant le papier au public ; car ce serait un phénomène encore inconnu, même chez les hommes supérieurs des sociétés primitives. Un nom propre pour fixer notre esprit sur ces sociétés primitives, leurs hommes supérieurs, et ces enfants d’une intelligence à part, qu’on ne rencontre plus ; un nom propre, de grâce, fût-ce celui d’un garçon. Quant à celui d’une fillette, le fait paraît si anormal au directeur de l’école des chartes, qu’il n’ose pas même le fixer un instant.
Quicherat est plus blâmable que ses coreligionnaires en libre-pensée d’oublier, lui l’éditeur des pièces du procès, les dépositions si concordantes des témoins de Domrémy qui nous représentent une Jeannette diamétralement 200opposée à celle qu’il caricature, lui, et tout le camp de la libre-pensée.
La jeune fille qu’ont vue les paysans de Domrémy n’est nullement rêveuse ; elle ne communique nullement sa sublime inquiétude aux bois, et surtout aux bois sanctifiés par une vieille superstition. Elle est très active, très laborieuse ; elle aime beaucoup les travaux des adolescentes de sa condition. En dépit du surnom de bergère qu’elle porte dans l’histoire, elle ne garde les troupeaux que fort rarement ; mais elle suit son père au labour, relève la motte qui retombe dans le sillon, la broie, sarcle et moissonne ; à la maison elle fait tous les travaux de femme ; elle les aime, elle coud ; mais surtout elle file ; à la veillée, aux champs, en surveillant le gros bétail qui pacage.
Le double travail ne lui permet guère de clouer ses yeux au ciel. La libre-pensée s’empare cependant avec avidité de cette assertion nullement acquise à l’histoire. Elle est de ce clerc de Spire si justement bafoué par la libre-pensée comme adonné à l’astrologie. L’astrologue allemand affirme que la prophétesse française est, comme lui, curieuse de l’observation des astres ; il l’a appris, dit-il, d’un collègue en astrologie dont il fit la rencontre à Laon. Si le fait avait eu le moindre fondement, les accusateurs de Rouen n’eussent pas manqué de s’en prévaloir, de diriger leurs questions sur un point qui pouvait fournir si facilement une de ces apparences de preuves qu’ils recherchaient avec tant de passion. La libre-pensée moins difficile fait du racontar si intéressé des deux astrologues un fait acquis à sa cause.
Elle compte pour rien les dépositions des témoins de Domrémy qui n’ont jamais vu Jeannette seule à l’arbre 201des fées. Elle voit à la distance de cinq siècles ce qu’ils n’ont pas vu ; elle se garde bien de répéter ce qu’affirment ces mêmes témoins, que souvent Jeannette allait à Bermont, lorsque ses compagnes folâtraient autour de l’arbre des fées, ou mieux autour du beau Mai.
Jeannette a eu sa première apparition dans l’été de 1424, année de la défaite de Verneuil (17 août 1424) et non pas en 1425162. Elle avait atteint ses douze et non pas ses quatorze années, ainsi que l’affirme la libre-pensée, heureuse de diminuer, ne fût-ce que bien légèrement, l’absurdité manifeste de sa conception.
C’est donc dans sa treizième année qu’elle se mit à réaliser ses propres idées et à en faire des êtres, à communiquer aux bois sa sublime inquiétude.
Elle était donc déjà obsédée par la pensée qu’elle pourrait peut-être relever la France, mettre en fuite l’Anglais, et ses invincibles armées ! Pareils projets sont-ils stupéfiants chez une fillette, perdue dans un hameau, aux bords de la Meuse ! Mais à quel âge a-t-elle conçu pour la première fois ces gigantesques desseins, si en dehors de ses occupations, de sa condition, de son sexe ?
Elle devait les mûrir depuis longtemps, puisque à cet âge elle les objective avec tant de force ! Les assertions de la libre-pensée sont certainement bien plus étonnantes que tout ce que l’on raconte dans la vie des saints.
À ses yeux, ce sont là pensées d’une intelligence à 202part, qui ne se rencontre que chez les hommes supérieurs des sociétés primitives ; l’originalité de cette fille, ce ne fut pas tant sa vaillance et ses visions, ce fut son bon sens ; et quand elle porta son exaltation au point de faire de ses conceptions des êtres extérieurs, d’une personnalité autre que la sienne, elle connut son devoir !
Mais le genre humain n’aurait qu’une voix pour s’écrier : cette jeune fille est atteinte d’une démence telle qu’on n’en connaît pas chez les enfants les plus dégradés de sociétés décrépites ; que si, à des projets d’une si haute extravagance, elle ajoute la persuasion qu’en cherchant à les accomplir, elle ne fait que remplir un devoir, on peut dire que c’est là un délire que le genre humain ne soupçonna jamais.
Quand la libre-pensée nous dit que ce qui fait l’originalité de la Pucelle, son succès, c’est son bon sens, elle appelle bon sens ce que le genre humain appelle partout : souveraine démence.
Jeanne ne pense pas autrement que le genre humain. Loin de voir en dehors de ses visions un devoir dans ce qui lui est commandé, elle proclame
que ce n’est pas là une affaire des personnes de son état, et qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux, que venir en France, autrement que sur l’ordre de Dieu163.
L’abîme de contradiction dans lequel se précipite la libre-pensée est vraiment insondable. Le propre de l’hallucination n’est-il pas d’affaiblir l’esprit, le cœur et le corps, de créer des chimères dont l’expérience fait palper l’inanité, de venir se briser contre la réalité des choses ?
203Dans la jeune villageoise, l’hallucination produit des effets diamétralement opposés. Elle fait de ses propres idées des êtres réels qui lui parlent, avec lesquels elle s’entretient ; et quel est le résultat de ces colloques avec des personnages qu’elle crée à son insu ?
En théologie, c’est que l’enfant qui ne sait pas lire, en racontant ce qu’elle croit éprouver, se trouve nous donner les signes qui, d’après les saints livres et les maîtres de la science sacrée, caractérisent les apparitions surnaturelles et divines, et les distinguent des apparitions imaginaires, des apparitions produites par le mauvais. Ces règles, d’une application difficile, existent pourtant, et les théologiens du quinzième siècle admirèrent comment la cause de la Pucelle pouvait en réclamer le bénéfice.
L’enfant pour la libre-pensée est une hallucinée, et le résultat de ces hallucinations, c’est qu’au sortir de ces entretiens avec les êtres qu’elle crée à son insu, elle est un général consommé, un soldat accompli, vu à l’œuvre par les témoins que le lecteur a entendus !
La Pucelle est une hallucinée ; mais après s’être entretenue avec ces êtres qu’elle crée à son insu, qu’elle consulte, qui lui répondent, elle déchire le voile de l’avenir le plus impénétrable, le plus improbable ; et les faits donnent raison à ce qu’elle prétend avoir appris, dans ces colloques imaginaires !
Que fait donc ici la libre-pensée, sinon grossir le mystère dans d’immenses proportions ? À quoi se réduit la prétendue explication, sinon à celle-ci : Cette enfant, douée au plus haut degré de cette intelligence à part qu’on ne vit pas plus chez les hommes des sociétés primitives que chez les hommes des sociétés cultivées, cette 204enfant douée de facultés si supérieures, manquait de celles qui ne sont pas refusées aux êtres les plus inférieurs de son espèce.
Elle ne distinguait pas entre ses idées-personnelles et celles qui lui venaient du dehors ; entre celles qui jaillissaient de son propre fond, et celles qu’elle recevait toutes faites de personnages étrangers. Ce qui lui était plus personnel, ce qui naissait de son intelligence à part, elle l’attribuait à des intelligences qui n’étaient pas la sienne ; elle avait de son moi une conscience tout à fait à rebours, car le meilleur, le plus excellent de ce moi elle le rapportait à d’autres, et cela avec une conviction qui défie tout soupçon de non-sincérité ; et cela, toujours, jusqu’au martyre !!
Chose merveilleuse, c’est dans ces moments d’hallucination, d’exaltation, et pour dire le mot, de folie, que ses conceptions étaient empreintes de ce bon sens qui fait l’originalité de la Pucelle, plus que sa vaillance et ses visions !!!
N’est-il pas vrai que quand la vue de la céleste jeune fille ne fait pas tomber le naturalisme dans la frénésie de la rage, elle le précipite dans un délire d’extravagances et de palpables contradictions ? Au lecteur de juger.
Le naturalisme n’a-t-il pas conscience de l’absurdité de ses explications, de l’incohérence de ses données ? Il ne se fait pas d’illusion, et de là vient la liberté de ses procédés, quand il en vient à exposer la suite des faits, qui sont l’histoire de la Pucelle.
IV La manière dont la libre-pensée traite l’histoire de la Pucelle : Vallet de Viriville, Michelet, Henri Martin, Quicherat.
205Les efforts de la libre-pensée pour supprimer la vraie Jeanne d’Arc sont vraiment titanesques. Elle mêle les faits, les transpose, les mutile, les outre, les atténue, les altère ; elle en ajoute de toutes pièces, tant sont fragiles les bases sur lesquelles elle les échafaude hardiment ; elle en supprime surtout, alors que la conclusion est manifestement ce qu’elle redoute : l’évidente apparition du surnaturel.
De quel droit ? C’est le renversement de toutes les lois historiques. Les circonstances sur lesquelles nous nous basons pour déduire le surnaturel sont aussi accessibles aux sens que les faits de l’ordre naturel. Matériellement considérés, ce sont des faits de l’ordre naturel. Il y a plus, ces faits ont dû attirer particulièrement l’attention, tant à raison de leur importance que de leur étrangeté.
Une jeune paysanne, dans un village perdu dans les Vosges, dit avec assurance, alors que tout est désespéré : Avant un an j’aurai délivré Orléans et fait sacrer le roi à Reims ; je serai grièvement blessée à l’assaut de la plus forte des bastilles anglaises, et cependant ce jour-là même, le boulevard sera emporté, et la place désassiégée. Durant plusieurs mois elle répète son assertion, si bien que le bruit s’en répand au loin, bien au delà des frontières françaises.
Matériellement considérée, la phrase est aussi facile à saisir, que si la jeune fille énonçait le fait après la réalisation des événements, et substituait un passé au futur.
D’où déduisons-nous le surnaturel ? de ce que l’annonce 206anticipée d’un avenir si contraire à toutes les prévisions dépasse la portée du regard humain. Nous ne faisons qu’appliquer l’axiome : tout effet suppose une cause proportionnée.
Une jeune fille commande une armée, dispose soldats et machines ; c’est un fait aussi accessible aux sens que si la direction partait d’un homme de guerre, blanchi dans les batailles, portant sur un visage balafré les cicatrices de blessures reçues dans vingt combats. L’étrangeté du spectacle ne peut dans le premier cas que surexciter une attention que rien ne lassera. D’où déduisons-nous le surnaturel ? de ce que pareil phénomène est en dehors de toutes les lois naturelles ; de ce que pareilles œuvres exigent la fermeté de la tête et du cœur de l’homme, l’âge et l’expérience.
Toute l’histoire extérieure de la Pucelle se compose de faits pareils. Le naturalisme sent si bien combien ils sont accablants pour ses théories, qu’il n’ose pas les rapporter tels qu’ils nous ont été transmis par les témoins. Tantôt il les passe entièrement sous silence, sans permettre au lecteur d’en soupçonner même l’existence ; tantôt il les altère arbitrairement, ou même en substitue de pure fantaisie.
Peut-il mieux avouer leur force probante ; confesser que le surnaturel en découle au point qu’il n’ose pas même exposer les preuves matérielles, à travers lesquelles il n’est pas de regard qui ne le saisisse ?
Il sait bien d’ailleurs que la presque universalité des lecteurs est dans l’impossibilité de remonter aux sources, de les comparer, de voir la fraude ; et se laissera prendre à des renvois souvent trompeurs, à des citations altérées ou tronquées, leurrer par de fallacieuses apparences.
207Impossible de suivre dans le détail les perfidies vraiment sans nombre, auxquelles, pour supprimer la vraie Pucelle, a recours la libre-pensée en apparence la plus admiratrice de l’héroïne. Supprimer n’est pas excessif. Que reste-t-il par exemple de Jeanne d’Arc dans l’Histoire de Charles VII, écrite pourtant par un professeur de l’école des Chartes, Vallet de Viriville ?
À considérer matériellement les pages, l’historien de Charles VII consacre à la libératrice tout un livre, 200 pages. Qu’on en défalque les divagations creuses, les réflexions banales, les détails insignifiants et sans portée, et l’on verra comment a disparu la meilleure substance du divin poème.
Il est vrai qu’à en croire le narrateur, les faits de cette histoire se sont
peu à peu enveloppés dans l’ombre redoublée des siècles, [que] le demi-jour de la légende, bon pour certaines traditions lointaines et secondaires, ne convient pas au sérieux intérêt qui s’attache exceptionnellement à ce personnage164.
Les faits de la Pucelle enveloppés dans l’ombre redoublée des siècles ! Mais cette ombre ne s’est pas encore redoublée cinq fois ; elle s’est redoublée près de vingt fois pour César, vingt-trois pour Alexandre ! que faut-il donc penser des faits qui forment la trame de leur vie ? En vérité ces faits sont d’hier ; puisque l’on possède, contresignés par les notaires, les manuscrits du double procès, les dépositions des 130 témoins entendus à la réhabilitation. La sagacité du paléographe n’a jamais mieux brillé, croyons-nous, que dans la manière dont il a prouvé contre son collègue Jules Quicherat, que l’auteur 208de la Chronique de la Pucelle était Cousinot de Montreuil, maître des requêtes auprès de Charles VII, alors que la Pucelle parut à Chinon. Où trouver donc historien mieux informé ? Cousinot n’est pas le seul historien de l’héroïne qui parle de ce qu’il a vu.
Que vient faire le demi-jour de la légende dans une histoire revêtue de témoignages si authentiques, si nombreux, si variés, si compétents, qu’il n’en est pas une autre qui puisse sous ce rapport lui être comparée ?
C’est par de ces phrases d’un vague désespérant que le faux admirateur de la Pucelle cherche à dissimuler l’embarras profond que lui cause la céleste figure. Cet embarras est tel que la pensée se reporte à la mystérieuse terreur que Jeanne inspirait aux Anglais. Quoi de plus maigre que le récit qu’il nous donne de la délivrance d’Orléans ? C’est en vain qu’il déclare
que ce grand épisode mérite la place d’honneur qu’il occupe dans nos annales.
Pour la lui faire perdre, il n’y aurait qu’à le déflorer, à le dessécher, à le mutiler, comme le fait l’historien professeur.
Où a-t-il trouvé que c’est la Pucelle qui entraîna les troupes à l’assaut de Saint-Loup ? C’est le contraire qui est attesté par une foule de témoins. Elle fut surnaturellement avertie du combat engagé sans son ordre. Les circonstances du fait nous sont racontées entre autres par le page de l’héroïne. Vallet supprime hardiment et sans sourciller tout ce qui pourrait en réveiller le souvenir. La peur du surnaturel lui fait composer un récit, dont il lui tarde de sortir, avec des phrases telles que celle-ci :
Les lévites entonnèrent le Veni Creator, hymne du treizième siècle composé par Étienne Langton, archevêque de Cantorbéry. Ce spectacle inouï glaça les assiégeants 209d’épouvante… ils n’osèrent immoler une légion de martyrs. Cette femme venue de Dieu, ou pour eux de l’enfer, faisait succéder à la terreur du sacrilège un autre genre d’épouvante165.
Était-ce le lieu de rappeler Langton, auquel tous n’accordent pas l’honneur d’avoir composé le Veni Creator ? L’hymne est-elle donc si peu connue qu’il faille en donner une idée par cette indication contestable ? Des lévites chantant le Veni Creator, en tête des troupes, était-ce là pour les compatriotes de Langton un spectacle si inouï qu’il dût les glacer d’épouvante ? Ils n’osèrent immoler une légion de martyrs, et aussitôt après, l’on nous dit que ces martyrs étaient conduits par une femme qui pour les Anglais était venue de l’enfer ! Mais non, ce n’était pas la terreur du sacrilège, c’était un autre genre d’épouvante !
Le sentiment qui glaçait les Anglais passe manifestement chez ceux qui laissent tomber de leur plume semblable pêle-mêle, pareilles incohérences.
Il explique comment des hommes qui par ailleurs ne seraient pas sans mérite, se laissent aller à de plates bouffonneries du genre de celle-ci.
Comme raison du respect dont le moyen âge entourait la virginité, le professeur de l’École des chartes ne pousse-t-il pas l’oubli de lui-même jusqu’à recourir au bestiaire et à la symbolique de la Licorne166 ?
C’est qu’il n’y a pas à se le dissimuler, l’intérêt de l’historien de Charles VII est pour une autre femme que l’on trouve plus tard auprès de Charles VII, et qui souille la mémoire du monarque. Elle commence la série des femmes qui aboutit à la Vaubernier.
210La sympathie du narrateur pour la concubine est aussi réelle, que celle qu’il porte à la Pucelle est fausse, peu sincère.
La libre-pensée, comme Arouet son père, hait dans la libératrice ce nom de la Pucelle. Vallet de Viriville ne laisse pas, à défaut de fange, que de jeter sur la fleur quelque poussière propre à en ternir l’éclat, droit que ne lui donnent pas les documents auxquels il renvoie167.
La cour de Chinon crut devoir constater comme juridiquement de pudiques mystères. Impossible d’y apporter plus de respect et de délicatesse. Ce soin fut dévolu à la belle-mère du roi, Yolande de Sicile, et à deux ou trois matrones de la cour, les plus en renom de maturité et de vertu.
La libre-pensée simule tous les airs de la pudeur révoltée, comme si, tous les jours, la maladie et les naissances n’amenaient pas actes de ce genre, auxquels on n’apporte pas la réserve dont on fit preuve à Chinon.
La constatation renouvelée à Rouen écarte jusqu’à l’ombre d’un soupçon. N’est-ce pas la cause des ricanements auxquels se laisse, à ce sujet, aller la libre-pensée ?
Les sarcasmes de Michelet ont ici quelque chose de particulièrement aigu et de vraiment infernal dans leur concision168.
Comment des catholiques ont-ils pu s’éprendre de la Jeanne d’Arc de Michelet ? Il s’est caractérisé lui-même, 211lorsque, à propos de Jeanne d’Arc, il a dit de la littérature anglaise qu’elle était sceptique, judaïque, pour résumer, antichrétienne169.
Même dans Jeanne d’Arc, l’auteur de la Sorcière est tout cela. Ses efforts pour travestir la Pucelle ont quelque chose de vraiment satanique. Tantôt il entasse Pélion sur Ossa, comme lorsque, pour rattacher la jeune fille au livre de l’Imitation, il nous donne une mystagogie aussi ténébreuse que malsaine ; tantôt il descend à des observations puériles, lorsque, par exemple, il nous dit que le nom de Jeanne donné à la jeune fille indiquait chez les parents une tendance mystique170.
Personne ne fausse mieux une citation, un texte, tout en ayant l’air de le donner ou de l’indiquer ; personne ne crée mieux un tableau fantastique placé à propos pour donner le vertige. Tel est bien celui dans lequel il encadre l’adolescence de l’héroïne.
La guerre !… ce n’est pas tous les jours sans doute l’assaut et le pillage, mais bien plutôt l’attente, le tocsin, le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de l’incendie… Jeanne eut sa part dans ces romanesques aventures. Elle vit arriver les pauvres fugitifs, elle aida, la bonne fille, à les recevoir ; elle leur cédait son lit, et allait coucher au grenier171.
Il n’y a d’historique en tout cela qu’une alerte à la suite de laquelle les habitants de Domrémy, une seule fois, émigrèrent à Neufchâteau. Les témoins nous parlent à l’envi des danses autour du beau mai, ce qui ne s’allie guère avec le tocsin et le rouge sombre de l’incendie. 212Quant aux fugitifs, ce sont tout simplement les mendiants que Jeanne aimait à recueillir ; auxquels, dit l’information, elle demandait qu’on cédât son lit, en alléguant qu’il lui suffirait de l’âtre du foyer.
Il fallait ces fortes couleurs et bien d’autres encore pour expliquer comment la jeune fille, à son insu, créait et réalisait ses propres idées.
Du haut de son trépied, Michelet écarte hardiment les questions qui l’embarrassent ; comme lorsqu’il débute par la phrase déjà citée :
L’originalité de la Pucelle, ce ne fut pas tant sa vaillance et ses visions ; ce fut son bon sens.
Il y aurait peu de phrases où il ne faudrait pas relever des transpositions, des altérations, des inventions mensongères. Parfois un éclair de lumière passe devant les yeux ; c’est pour éblouir et enfoncer le lecteur dans des ombres plus profondes. Il y a de la mièvrerie dans la peinture qu’il nous fait de la candeur de la jeune fille ; on sent je ne sais quels frissons pénibles, tels qu’on les éprouverait si, pour mieux démolir un saint, et tromper ses dévots, Lucifer entreprenait d’en faire le panégyrique.
Henri Martin est moins faux, lui qui pourtant fait appel au druidisme, au magnétisme, au férouer mazdéen, au férouer ailé de Persépolis, au démon de Socrate, aux fées celtiques172, pour se passer de saint Michel et des saintes catholiques, constamment donnés par Jeanne d’Arc comme l’explication de son histoire.
De si gigantesques efforts montrent comment la Pucelle embarrasse la libre-pensée. Aux forces mises en jeu 213pour l’attaque, on peut juger de la résistance que l’on redoute.
Quicherat, quand il commença, au nom de la Société d’histoire de France, la collection à laquelle son nom reste attaché, s’attendait-il à élever un monument à la vérité de la foi ? Ne l’a-t-il pas regretté ?
C’est ce qu’il est permis de se demander, quand on réfléchit à la lacune qu’il y a volontairement laissée, et surtout quand on le voit, dans ses Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, chercher à combattre les conclusions en faveur du surnaturel, qui ressortent avec tant d’éclat, des cinq volumes de précieux documents réunis par lui.
Il en faudrait un sixième pour les mémoires composés par l’élite du clergé français en faveur de la réhabilitation. Il n’y a là que de la théologie, observe le paléographe. La théologie est parfaitement à sa place dans l’histoire de la Pucelle. Cette histoire demeurera une énigme pour quiconque ignore ou méconnaît la théologie catholique.
Mais il y a quelque chose de plus. Ces mémoires sont un monument du patriotisme du clergé français. On aime à les opposer à la fausse théologie de l’Université (gallicane) de Paris. Il est vrai que, comme il sera dit, ces théologiens étaient la plupart grandement dévoués à Rome ; et ce n’est pas ce qui peut les recommander aux préférences du libre-penseur.
Par la citation faite plus haut, on a pu voir combien l’aspect du surnaturel trouble la vue du directeur de l’École des chartes.
On peut juger de la sincérité de l’admiration de la libre-pensée pour l’héroïne, par ce que les Aperçus nouveaux nous manifestent des pensées intimes de son représentant 214réputé le plus grave, le plus sérieux, et donné généralement comme le chevalier de l’héroïne.
Le chevalier est on ne peut plus indulgent pour ceux qui ont insulté la libératrice dans la suite des âges. Dubellay, un des premiers Français qui aient représenté Jeanne comme un instrument politique, inventé par le parti national aux abois, ne cesse pas d’être le grand Dubellay. Il n’en est venu là que parce que le quinzième siècle ne lui avait légué qu’une Jeanne d’Arc fade et sans critique173. Cela veut dire sans doute toute revêtue de surnaturel.
Si du Haillan perdit toute mesure, et en vint jusqu’à révoquer en doute la chasteté de la Pucelle, c’est qu’il était échauffé par Guillaume Pastel, un rêveur enthousiaste qui avait apporté à la défense de Jeanne plus de colère que de raison174.
Il y a tant d’atténuations pour Arouet-Voltaire que le forfait de son infâme production n’est plus qu’une peccadille. Il faut citer :
Je ne doute pas que ce discrédit (le discrédit jeté sur le nom de la Pucelle par le poème de Chapelain) n’ait contribué au choix malheureux de la matière (sic), avec laquelle Voltaire encore jeune (il l’édita à soixante-huit ans), composa le poème que lui avaient suggéré à la fois son enthousiasme pour l’Arioste et son aversion pour le moyen âge.
Mais ni l’heureuse audace du poète italien à l’égard des héros de nos vieux romans, ni l’entraînement de la controverse (?) ne justifient cet écart d’un si grand esprit. Celui qui ne parla jamais de saint Louis qu’avec 215vénération (?), celui qui apprit aux Français à bénir la mémoire de Henri IV (?) et à respecter celle de Louis XIV (?), aurait dû s’apercevoir qu’il se manquait à lui-même, en s’égayant aux dépens de Jeanne d’Arc. (Quel jeu malpropre !)
Il ne fut pas sans en concevoir quelque remords, lorsque s’ébruita son ouvrage, dont il n’avait fait longtemps confidence qu’à un petit nombre d’amis (c’était par peur d’être renfermé à la Bastille) ; mais l’indulgence de l’opinion (il l’avait pervertie jusqu’à ce point) calma sa conscience (il n’en eut jamais). Il publia la Pucelle (presque septuagénaire), et n’en fut réprimandé que par ceux qui le réprimandaient sur toutes choses175.
Pauvre victime !!!
Il faut la plaindre, et lui savoir gré de son œuvre, puisque le grand défenseur de Jeanne d’Arc, dans le camp de la libre-pensée, ose bien ajouter cette phrase :
L’effet du poème de Voltaire fut de restaurer les études sur Jeanne d’Arc.
L’attentat aurait dû certainement provoquer ce mouvement réparateur, et l’honneur aurait dû en être attribué à l’insulteur, tout comme on attribue à l’incendiaire le bel édifice que l’on élève parfois à la place des ruines amoncelées par sa torche ; comme on doit attribuer au voyou qui a souillé un bronze, chef-d’œuvre de l’art, l’éclat nouveau donné à la statue par la main qui fait disparaître l’outrage, et avec l’outrage, la rouille amoncelée par le temps.
À notre honte, il se passa de longues années avant que l’outrage d’Arouet fût vengé. Nous ne pensons pas qu’il 216le soit encore. Jeanne d’Arc attend une plume entièrement catholique et grandement douée, qui mette pleinement en lumière ce que renferme de divine splendeur sa céleste existence. La Pucelle sur les autels, Arouet aux gémonies, la justice d’ici-bas ne sera complète que ce jour-là.
Lorsque Quicherat, presque un siècle après la publication de l’infamie voltairienne, écrivait les lignes qu’on vient de lire, il subissait l’ascendant de l’abominable auteur. Qui aujourd’hui oserait avouer semblable justification ?
Comme si Arouet devait nous valoir toute honte, c’est de l’Allemagne, c’est de Schiller, de Görres, c’est peut-être même de l’Angleterre, qu’est venu le mouvement de réparation.
L’auteur des Aperçus nouveaux entreprend de justifier la procédure suivie par Cauchon, et, fort du livre de Nicolas Eymeric, il essaye de la défendre176.
Mais Cauchon lui-même ne pouvait pas souffrir qu’on lui alléguât le droit canon, quoique extérieurement et dans le libellé de sa sentence, il s’en porte le vengeur.
Pour réfuter Quicherat, il n’est pas nécessaire d’entrer dans une longue discussion sur la procédure canonique en matière de foi. Il suffit d’une simple hypothèse.
Supposons un moment qu’une cause célèbre a été soumise à tous les Demolombes de l’Europe [Charles Demolombe, juriste du XIXe s. surnommé le prince de l’exégèse], je veux dire à ce que la jurisprudence compte de plus éminent dans le monde civilisé. Ils sont unanimes pour déclarer qu’un premier jugement est aussi nul de forme que de fond, 217et n’est qu’un vrai brigandage sous couleur de formes légales. Que penserait-on d’un paléographe, fût-il d’ailleurs homme de renom dans sa partie, qui, armé de quelque manuel de pratique judiciaire, viendrait leur donner le démenti ?
L’auteur des Aperçus nouveaux sait bien que c’est le cas. Le procès de Rouen a été soumis à ce que la science canonique, alors fort cultivée, comptait de plus éminent dans la Chrétienté. Le sentiment des hommes de loi fut une sorte de stupeur à la vue des vices de forme et de fond dont il est rempli177.
Le promoteur fait siennes les conclusions des avocats, qui en avaient relevé près de cent. La sentence prononce que procès et condamnations sont manifestement entachés d’erreurs de droit et de fait, iniques, contradictoires178 ; et au nom du manuel d’Eymeric, le directeur de l’École des chartes vient les redresser tous ! Qu’il ne s’en prenne qu’à lui s’il nous force de lui rappeler le proverbe : À chacun son métier ; les Latins seraient moins polis.
Quicherat a une manifeste sympathie pour les prétendus juges de Rouen ; pour l’Université, dont il vante le calme dans toute cette affaire179, comme si la prévention, la haine, ne se manifestaient pas dans les lettres au duc de Bourgogne, à Luxembourg, à Cauchon, au roi d’Angleterre.
Le libre-penseur serait bien aise d’épargner les Gallicans, et de discréditer l’Église en leur personne. Le lecteur 218a déjà vu à quel point l’Université de Paris était en ce moment enfiévrée de schisme.
Quicherat et la libre-pensée sont au contraire très peu favorables aux personnages de la réhabilitation, et à la réhabilitation elle-même180. Ils en parlent froidement.
Cette enquête si solennelle, dans laquelle viennent déposer, sous la foi du serment, tous ceux qui ont vu l’héroïne de plus près, ce monument unique, déplaît aux ennemis du surnaturel. Il écrase l’échafaudage imposteur édifié pour travestir la vraie Jeanne d’Arc. Quicherat s’en prend aux habitants de Domrémy. Que devient le lugubre tableau de la guerre, le tocsin, la sombre rougeur de l’incendie qui auraient été comme l’horizon habituel de Domrémy, d’après Michelet ; que devient la jeune adolescente rêveuse, en face de dépositions contraires si concordantes ? Autant de créations imaginaires.
On rejette le plus possible dans l’ombre et Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, ces deux guides si méritants, sous la conduite desquels Jeanne est venue des bords de la Meuse aux bords de la Loire. Leurs dépositions nous font si bien voir la sainte, l’envoyée du ciel ! Ainsi en est-il de F. Paquerel, de Jean d’Aulon, du duc d’Alençon, etc., etc.
L’appréciation entièrement personnelle, par laquelle Dunois fait timidement finir la mission à Reims, suffit à la libre-pensée pour incriminer sa déposition tout entière, et lui donner thème de rabaisser le restaurateur de la France.
Avec son admiration menteuse, la libre-pensée aboutit 219aux conclusions de Rouen. L’héroïne est hallucinée. Hallucinée par son amour pour la France, soit ; mais hallucinée. L’Anglais n’était pas tenu de voir du même œil que nous un genre de folie qui lui enlevait une conquête achetée par tant de sang et d’or, imprimait à ses victoires passées la flétrissure de n’être qu’un châtiment infligé à un vaincu toujours préféré du ciel, et paralysait le courage de ses armées. Pour rigoureux que soit le bûcher, on s’explique que, dans sa fureur contre l’hallucinée, il en soit venu jusque-là.
Sans avoir semblable excuse, la libre-pensée ne brûle-t-elle pas pour ainsi dire la vraie Jeanne d’Arc dans sa gloire posthume, tant sont faux les travestissements infligés à la mémoire de l’héroïne !
Si la Pucelle pouvait encore mourir, elle choisirait de monter de nouveau sur le bûcher, plutôt que de servir de thème de déclamations contre l’Église et la royauté, les deux causes qu’elle a servies jusques au martyre.
Haine de la royauté, haine de l’Église, c’est le double sentiment qui reste, quand on a parcouru les histoires de la libératrice par la libre-pensée. Ce n’est pas nous qui prendrons parti pour La Trémoille, l’indigne favori, le mauvais génie de Charles VII. Mais l’institution de la royauté chrétienne n’a pas à souffrir des erreurs ou des faiblesses de ceux qui en sont les titulaires. Un abîme sépare la royauté chrétienne proclamée par Jeanne d’Arc de la royauté césarienne. L’Église sacre la première, déteste la seconde. Laisser tomber le sceptre entre les mains d’un favori jaloux et rapace est l’acte d’un césarisme indolent.
La libre-pensée est plus injuste encore quand elle veut imputer à l’Église le supplice de Rouen. C’est l’œuvre 220d’un prélat servile introduit dans la hiérarchie par la pression du pouvoir séculier ; c’est l’œuvre de théologiens en révolte contre le chef de l’Église, de semeurs de schismes.
Pareils hommes sont les précurseurs de la libre-pensée, ses vrais pères. Si l’Église pouvait être détruite, elle le serait par semblables personnages. Ils ont fait mourir le Maître.
La libre-pensée le sent parfaitement ; de là son amour pour les doctrines dites gallicanes ; de là l’espèce d’auréole dont elle entoure l’Université de Paris. De quelle université veut-elle parler ? L’Université de Paris a des périodes bien différentes. L’Université du douzième et du treizième siècle, avec les Albert le Grand, les Thomas d’Aquin, les Bonaventure pour maîtres ; avec les Innocent III, les Grégoire IX pour élèves ; cette Université fut l’arbre de vie planté au milieu de l’Église, comme l’appelèrent les Papes. L’Université du dix-septième siècle, qui compta dons son sein les Duval, les Cornet, des confesseurs qui se laissèrent exiler plutôt que de souscrire la déclaration de 1682 ; cette Université doit rester chère à tous les catholiques.
Il en est une autre, c’est celle qui a fomenté le grand schisme, a voulu le renouveler à Bâle, a inspiré la Pragmatique Sanction de Bourges, a résisté opiniâtrement à François Ier lorsque ce prince a voulu détruire cet acte néfaste, comme il s’y était engagé par le concordat de Bologne ; il y a l’Université du dix-huitième siècle, si rebelle aux Papes, que l’un d’eux lui retira momentanément le droit de conférer les grades. Cette Université est détestable, l’on ne saurait la confondre avec l’Église, sans la plus flagrante injustice. La condamnation de 221Jeanne d’Arc doit être inscrite parmi les actes de cette Université dégénérée ; c’est pourtant cette dernière qui a les sympathies de la libre-pensée.
V La libre-pensée proposant de célébrer un jour de fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc.
La libre-pensée regarde-t-elle la victoire comme assurée ? Se flatte-t-elle d’avoir accaparé Jeanne d’Arc ? croit-elle qu’il faut consacrer son triomphe par un monument ? Serait-ce la signification des honneurs nouveaux qu’elle réclame pour la libératrice, dont ses ancêtres les huguenots et les révolutionnaires de 1793 renversèrent et brûlèrent les statues ?
Un projet, déposé dans les bureaux de la Chambre basse qui vient de finir, demande qu’un jour chaque année soit consacré à honorer l’héroïne. Ce sera, dit-on, la fête du patriotisme ; un pendant du 14 juillet, de la prise de la Bastille.
L’initiative du projet vient de M. Joseph Fabre, député de l’Aveyron ; deux cents collègues ont adhéré à la motion. M. Fabre a grandi à l’ombre de l’évêché de Rodez, il a été élevé dans un des séminaires justement renommés de ce diocèse. On peut croire qu’il n’a pas dépouillé tous les saints enthousiasmes puisés à si purs foyers.
Mais quelles que soient les intentions de M. Fabre et de ses collègues, il était impossible de choisir un personnage qui condamne plus hautement l’esprit, les œuvres et les édits des gouvernements du jour.
Ils veulent, disent-ils, honorer le patriotisme personnifié dans Jeanne d’Arc. Il est vrai que cœur n’aima jamais la France plus que la Pucelle ; jamais bras ne servit mieux son pays. Mais l’amour de Jeanne pour la France 222venait d’une source que M. Fabre et ses collègues veulent tarir. Jeanne aimait dans la France le royaume préféré du roi des nations, Jésus-Christ ; et M. Fabre et ses collègues ne veulent pas de Jésus-Christ.
Jeanne voyait en Jésus-Christ le souverain droiturier, c’est-à-dire le principe de tout droit politique et social ; et les auteurs de la proposition veulent mettre de plus en plus Jésus-Christ hors la loi et hors les mœurs.
Jeanne aimait dans la France le saint royaume, l’exécuteur des volontés du Christ ; et les auteurs de la proposition veulent faire de la France la citadelle de l’impiété, la propagatrice de l’athéisme officiel.
Jeanne est la personnification du vrai patriotisme français la conséquence immédiate, c’est que les pires ennemis de la France sont ceux qui veulent dépouiller le pays de tout ce qui le rendait si cher à Jeanne d’Arc, si cher à la terre et au ciel.
Nous savons les sentiments que les œuvres de M. Fabre et de ses collègues inspirent à Jeanne d’Arc. Lorsqu’elle était sur la scène, les hussites proclamaient en Bohème les principes dont M. Fabre et ses collègues sont les tenants ; ils leur faisaient produire leurs naturelles conséquences, la destruction de ce qui est chrétien : églises, reliques des saints. La Pucelle leur écrivit ; personne ne doute plus qu’elle n’ait approuvé, signé à sa manière, la lettre qui sous son nom fut envoyée aux sectaires.
En voici quelques extraits :
Vous êtes donc devenus des païens aveugles et des Sarrasins : vous avez aboli la vraie croyance, vous travaillez à une révoltante superstition, et vous la défendez par le sang et la flamme… Vous renversez les saintes images, vous mettez les saints édifices en ruines.
223Êtes-vous donc tout à fait enragés ? quelle fureur insensée vous possède ? Vous voulez persécuter la foi qui nous est venue du ciel ; extirper la croyance enseignée, instituée, soutenue par le Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, scellée par l’auguste sacrifice, confirmée par des milliers de miracles.
Ceux qui sont privés de toute vue et de toute lumière sont clairvoyants auprès de vous, les pires des aveugles. Pensez-vous que Dieu laisse l’iniquité impunie ? Il permet à votre scélératesse de s’accroître, à vos ténébreuses erreurs de se répandre, à vos glaives meurtriers de vaincre, pour que votre impiété étant portée au comble, il puisse vous culbuter soudainement de plus haut dans le précipice.
Moi, Jeanne la Pucelle, en vérité je vous aurais depuis longtemps visités avec mon bras vengeur, si je n’avais été retenue ici par la guerre avec les Anglais. Mais si je n’apprends pas bientôt votre amendement, je laisserai peut-être les Anglais pour me tourner contre vous, extirper par le fer votre affreuse superstition et vous arracher l’hérésie ou la vie… Si vous vous endurcissez dans votre résistance, attendez-moi avec la plus forte puissance humaine et divine, pour vous faire subir un châtiment pareil à vos crimes181.
Ces reproches si véhéments, ces terrifiantes menaces, Jeanne les adresse aux hussites de tous les temps, c’est-à-dire à tous les renégats de la foi. Elle n’accepte pas d’honneurs de la main de ceux qui dépouillent son fiancé du manteau de la divinité, qui la dépouillent elle-même de la parure du surnaturel chrétien.
224S’il y a quelque sincérité dans les hommages décernés par les libres penseurs à la libératrice du quinzième siècle, qu’ils commencent par mettre leur langage et leur pensée d’accord avec la foi de l’héroïne. C’est la foi de leur baptême, la foi de la vraie France. Jeanne d’Arc appartient tout entière à la France catholique ; elle est fille de l’Église romaine, c’est dans l’Église romaine qu’elle a trouvé des appuis et des défenseurs durant sa vie et après sa mort.
225Chapitre IV La Pucelle et l’Église romaine
I La Pucelle, fille de l’Église romaine. Les docteurs de Poitiers étaient Romains. Les préférences de Jeanne pour les religieux et les ordres mendiants défenseurs de Rome. La réhabilitation fut l’œuvre des plus vaillants antagonistes des doctrines gallicanes.
Il n’est qu’une école qui puisse accepter Jeanne sans restriction, la louer sans avoir à craindre ses démentis, se complaire dans les moindres détails de son histoire, comme dans l’ensemble ; c’est l’école catholique, catholique comme on l’est à Rome.
Les papes furent et restent les grands défenseurs de la libératrice française. Ils l’ont défendue par eux-mêmes, défendue surtout par ceux qui, dévoués à leurs prérogatives, puisaient dans une vraie piété filiale envers le saint-siège l’esprit de leur conduite et l’esprit de leurs jugements.
Lorsque, du haut de l’échafaud de Saint-Ouen, la martyre s’écriait : De mes dicts et faits, je m’en rapporte à 226Dieu et à notre saint Père le Pape, elle jetait le cri que sainte Thérèse sur son lit de mort aimait à répéter : Je suis fille de l’Église catholique.
L’appel suprême de la victime était un écho des enseignements dont elle avait vécu toute sa vie.
Jeanne est en tout point fille de l’Église romaine.
Henri de Ville-sur-Illon, évêque de Toul, de 1409 à 1436, c’est-à-dire durant toute la courte existence de la libératrice, ne devait pas être imbu des doctrines de l’Université de Paris. Grand et magnifique prélat, il nous est donné comme ami de l’unité, cherchant à mettre fin au schisme, se détachant de très bonne heure de l’intraitable Pierre de Lune, jouissant de la faveur de Martin V182.
Les doctrines gallicanes ne pénétrèrent dans la province que fort lentement et sous là pression du bras séculier. Le peuple chrétien en a toujours eu une aversion instinctive. Sous l’impulsion du Saint-Esprit, il s’est porté vers Rome, alors même qu’on essayait depuis longtemps de lui voiler ce centre de l’unité : témoin l’accueil fait par les populations à Pie VI et à Pie VII captifs. Pour tuer l’esprit gallican et ses œuvres, il a suffi de ne plus les imposer de force : s’est-on aperçu que la disparition des liturgies gallicanes ait excité quelque part une ombre de regret ? n’a-t-on pas salué avec joie le retour aux formules de prière de la vraie mère ?
La carrière a été ouverte à la Pucelle par la Commission ecclésiastique de Poitiers. Les évêques et les docteurs de Poitiers ont déclaré que la jeune fille devait être mise à l’œuvre. Le témoignage rendu à sa vertu 227contraste avec la diatribe des docteurs gallicans de Paris. Ces derniers avaient cependant vu les merveilles de la carrière déjà parcourue, tandis que les premiers ne jugeaient que d’après les vertus de l’adolescente, et ce que les informations faites à Domrémy leur avaient révélé des merveilles de sa naissance et de sa vie.
Parmi les évêques et docteurs de Poitiers, peu sont venus à Bâle. Aucun d’eux n’est signalé comme hostile à Rome.
Au contraire, plusieurs d’entre eux ont été, auprès de Charles VII, les défenseurs de la papauté et ont détourné le roi de créer un schisme.
Aucun des examinateurs ne semble avoir eu plus d’autorité à Poitiers que Pierre de Versailles, Bénédictin, abbé de Saint-Martial de Limoges, déjà en grand renom de doctrine et de vertu. Il fit briller bientôt sur le siège de Digne, et ensuite de Meaux, le zèle d’un vrai réformateur et les lumières d’un docteur ; à ses yeux, l’assemblée de Bâle était une synagogue de l’Antéchrist, qui renversait la constitution même de l’Église183.
Il fallait bien que Regnault de Chartres ne se fût pas prononcé contre Eugène IV, pour que ce pape le créât cardinal, lorsque l’assemblée de Bâle venait de se porter contre le Pontife aux suprêmes excès. Guillaume Aymery, Pierre Turelure, inquisiteur de Toulouse, Seguin, tous trois dominicains, étaient, comme les religieux mendiants, surtout dans le Midi, opposés aux doctrines de Bâle.
Tel devait être Simon Bonnet, destiné à faire resplendir 228dans la suite toutes les vertus épiscopales sur le siège de Senlis durant un épiscopat de cinquante ans.
Jacques Gélu, archevêque d’Embrun, a écrit, dès le commencement, un traité en faveur de la Pucelle. Zélé pour l’unité, il avait composé un traité contre l’intrus aragonais Pierre de Lune.
Il a été dit que depuis dix ans déjà Gerson vivait loin de l’Université de Paris. La faction bourguignonne, dont l’Université de Paris avait chaleureusement embrassé la cause, portait une haine mortelle à l’illustre chancelier. Il est à croire que le célèbre théologien, livré à Lyon aux œuvres de charité et de piété, avait modifié les idées téméraires, qu’au temps du schisme il avait émises sur la constitution de l’Église. Quand, quelques jours avant sa mort, il composait son traité de de la Pucelle, il n’avait probablement plus à ce sujet que les sentiments orthodoxes, dont on trouve l’expression dans de nombreux passages de ses œuvres184. Il est permis de penser que le Gerson approbateur de la Pucelle est romain.
Les religieux, et surtout les religieux mendiants, étaient, spécialement à cette époque, l’objet des tracasseries haineuses de l’Université. Les réguliers étaient dévoués à Rome, et leurs privilèges constituaient un monument constant des prérogatives de la chaire apostolique. Jeanne d’Arc témoigna une confiance spéciale aux réguliers ; elle confia la direction de sa conscience à Paquerel, religieux augustin ; elle aimait à communier dans les églises des frères mineurs, avec les enfants donnés 229au monastère ; elle introduisit en grand nombre les religieux dans l’armée.
Deux fils de saint Dominique, Isambert de La Pierre et Martin Ladvenu, donnèrent, non sans péril, à la martyre le seul conseil ami qu’elle ait reçu dans sa voie douloureuse ; ils sont debout devant elle au Calvaire du Vieux-Marché, la réconfortant dans le suprême combat. Pourquoi faut-il qu’un de leurs frères, le vice-inquisiteur Lemaître, ait cédé à la crainte et ait prononcé avec Cauchon la sentence de condamnation ?
Vingt-cinq ans après, Jean Bréhal réparait la lâcheté de son frère en religion. Inquisiteur général, Jean Bréhal a conduit l’affaire si épineuse de la réhabilitation, et a prononcé, comme délégué du saint-siège, la sentence réparatrice, avec l’archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Coutances, auxquels la commission pontificale l’adjoignait. L’immense travail auquel se livra le digne dominicain est d’autant plus méritoire, qu’il avait en ce moment sur les bras une autre grosse affaire. C’était le moment de l’une de ces violentes tempêtes, que l’Université de Paris souleva souvent contre les religieux et spécialement les religieux mendiants. Bréhal était chargé de tenir tête à l’orage ; l’Université voulait forcer les réguliers à renoncer à des faveurs qu’ils tenaient de Rome ; Bréhal fut inébranlable. À la prière du connétable de Richemont, il avait fait quelques semblants de concessions qu’il prononça de si mauvaise grâce, que l’Université protesta, sans le faire fléchir ; il fallut choisir un religieux plus accommodant185.
Les premières informations pour le second procès 230furent commencées par le cardinal d’Estouteville. D’Estouteville avait été l’objet des colères de Bâle, au point que la schismatique assemblée essaya de lui enlever l’évêché d’Angers, auquel Eugène IV l’avait promu. Il fut un des rares prélats français qui assistèrent au vrai concile que le saint pape opposa à la schismatique assemblée. Aucun personnage de son temps ne fut plus souvent chargé par le saint-siège de négociations capitales.
C’est ce qui l’empêcha de poursuivre jusqu’au bout la réhabilitation. Richard de Longueil, évêque de Coutances, lui fut substitué. Richard de Longueil combattait avec tant de vigueur la Pragmatique Sanction, qu’il se fit exiler par le parlement.
Un des premiers et plus doctes mémoires en faveur de la réhabilitation est celui de Théodore de Lellis. L’oracle de Rome, tout jeune encore, Théodore de Lellis a composé plusieurs écrits contre la Pragmatique.
Tel est encore Élie de Bourdeilles, évêque de Périgueux, plus tard archevêque de Tours et cardinal, un vrai saint. Bourdeilles a composé un mémoire en faveur de la réhabilitation, des écrits contre la Pragmatique.
Parmi les docteurs de l’Université qui ont écrit pour la réhabilitation, l’on trouve encore maître Ciboule. Il partageait si peu les colères de ses collègues contre Rome, qu’au milieu des plus grandes fureurs de Bâle, Charles VII l’envoya porter à Eugène IV les assurances de sa fidélité.
Autre ne devait pas être Montigny, docteur en droit, qui a écrit en faveur de la Pucelle. Crevier nous apprend que Montigny avait vainement essayé de ramener à des sentiments plus équitables ses collègues odieusement révoltés186.
231Les docteurs ennemis de la Pucelle sont dans l’ensemble ennemis du parti national, des réguliers et surtout de Rome. Ceux qui l’ont approuvée, fait réhabiliter, appartiennent presque tous au parti national, sont ou des réguliers ou amis des réguliers, et surtout sont profondément attachés à Rome.
II Courage du Saint-Siège à entreprendre la réhabilitation. C’est Rome qui nous a valu et conservé la véritable histoire de Jeanne. Valeur historique de la sentence de réhabilitation et des documents du second procès.
Il ne fallait pas au saint-siège un médiocre amour de la justice pour ordonner la révision du procès de Rouen. Pour avoir perdu la France, l’Angleterre n’en restait pas moins un des plus beaux fleurons de l’Église romaine. L’Angleterre n’avait pas renoncé à recommencer la conquête.
Réhabiliter Jeanne d’Arc, ce n’était pas seulement imprimer à la dynastie régnante le stigmate d’un atroce assassinat ; c’était implicitement lui dire que le ciel lui commandait de renoncer au fruit des victoires de Poitiers, d’Azincourt, de Verneuil ; bien plus, à l’héritage des Plantagenêts en France. Calixte III précédait dignement Clément VII, Clément VII qui, plutôt que de refuser d’accueillir la plainte d’une autre femme, la vertueuse Catherine d’Aragon indignement répudiée, devait laisser la grande île se détacher de la chaire pontificale. N’est-il pas permis de penser que la réhabilitation de la Pucelle a déposé au sein de la nation anglaise des ferments de mécontentement qui ont éclaté plus tard ?
La France doit au saint-siège la conservation de la page la plus belle et la plus expressive de son histoire ; le monde de pouvoir éternellement admirer la Pucelle. Le conseil royal avait inondé la Chrétienté du récit mensonger 232dont il a été déjà parlé. Jeanne y était totalement travestie. Non seulement son existence y était peinte sous les plus noires couleurs, mais on affirmait qu’à deux reprises elle avait elle-même démenti son passé. L’Angleterre se dissimulait entièrement derrière l’autorité ecclésiastique ; elle n’apparaissait que comme sollicitée par l’autorité religieuse et uniquement pour venger la foi.
L’effet de cette relation calomnieuse officiellement transmise fut grand dans l’Europe. On se prit à douter de celle qui avait excité tant d’admiration ; il fallait Rome pour faire la lumière au milieu des ténèbres si artificieusement épaissies.
Du même coup le Saint-Siège a garanti aux âges à venir la certitude de la merveilleuse histoire. Cette histoire est si belle, si au-dessus de tout ce qui est éclos de l’imagination des poètes, elle est si unique, qu’il fallait, pour la faire accepter, des témoins exceptionnels par le nombre, la compétence, la gravité.
Tels sont les cent trente témoins de la réhabilitation. Le miracle s’est passé sous leurs yeux ; ils ont été acteurs dans les diverses phases ; ils ont vécu dans des rapports quotidiens avec le personnage surnaturel ; ils déposent sous la foi du serment ; ils n’ont pas pu s’entendre, ils sont de conditions et d’intérêts différents, ils ne se sont pas vus ; les informations se font à Domrémy, à Orléans, à Paris, à Rouen. Leurs dépositions étudiées sans parti pris sont merveilleusement concordantes. Les variantes fort légères sont une garantie de la sincérité de chacun.
Cette vie est passée au crible de la critique de tous les savants de la Chrétienté, discutée par écrit et oralement : on appelle la contradiction, elle n’ose pas se produire.
Les discussions des savants existent. Les fragments 233donnés par Quicherat ont fait souvent désirer à l’auteur de ces pages que la collection du directeur de l’école de paléographie française reçût son complément ; il y a, pense-t-il, dans les papiers ainsi négligés, beaucoup à recueillir par quiconque veut étudier Jeanne d’Arc sous son vrai jour.
Le procès de réhabilitation, et le procès de condamnation qu’il suppose nécessairement, constituent en faveur de l’histoire de la Pucelle un monument tel qu’il faut supprimer toute l’histoire si l’on n’admet pas celle de la libératrice.
Que de réflexions ne suggère pas à l’historien la seule sentence des délégués pontificaux, étudiée dans ses considérants, ou dans les termes qui la formulent ! combien de points du premier procès, et même de l’histoire entière, y sont touchés ! comment s’expliquer que des historiens hésitent sur ce qui a été tranché par des juges aussi compétents que ceux de la réhabilitation ?
N’est-ce pas un acheminement vers la canonisation, que le jugement de tant de doctes et saints personnages de l’époque, prononçant que ce n’est pas la réprobation, mais bien l’admiration que méritent les œuvres de la Pucelle187 ?
Les XII articles, par lesquels Cauchon affirmait résumer les aveux de l’accusée, sont déclarés un tissu d’altérations, de calomnies, de fraudes, de malicieuses interpolations188.
Les multiples récusations de l’inculpée, ses appels 234réitérés et très instants au saint-siège, son entière soumission au vicaire de Jésus-Christ, y sont pleinement reconnus189.
Quelle conjuration contre la gloire de la Pucelle a pu faire écrire dans tant d’histoires que la céleste envoyée s’est rétractée au cimetière de Saint-Ouen ? C’est une injure aux juges de la réhabilitation ; car ils déclarent que cette rétractation est prétendue, fausse, trompeuse, extorquée par la violence et la crainte, par la présence du bourreau et la menace du feu, nullement prévue, nullement comprise par la victime190.
Quant aux actes posthumes, cette source empoisonnée où tant d’historiens vont encore puiser, les juges n’avaient pas à s’en occuper, pas plus que des autres papiers non juridiques, qu’il a semblé bon à Cauchon d’écrire.
Fallait-il que l’école césaro-gallicane se sentit atteinte par le forfait de Rouen, pour mettre en circulation et faire accepter une histoire de la martyre si en opposition avec la sentence de réhabilitation ! Où est donc le respect de la chose jugée ?
Citons seulement cette phrase de la sentence vengeresse :
Nous disons, prononçons, jugeons, et déclarons que lesdits procès et sentences sont une œuvre manifeste de fraude, de calomnie, d’iniquité, de contradiction, d’erreur de fait et de droit191.
235L’Église romaine a encouragé la fête du 8 mai à Orléans. Naguère encore le premier représentant du Souverain Pontife en France, le nonce si cher aux catholiques, Mgr di Rende, rehaussait la solennité par sa présence. Les voix les plus éloquentes de la chaire chrétienne y célèbrent successivement l’héroïne. Tours, Bourges, d’autres villes encore ont longtemps fait des processions commémoratives de la miraculeuse délivrance.
Les hommages les plus dignes de la sainte jeune fille, les plus persévérants, c’est dans la fête du 8 mai qu’elle les reçoit.
Seule, la canonisation pourra les surpasser.
III Justice exercée et à exercer contre les bourreaux ; rehausser les défenseurs.
De nombreux auteurs ecclésiastiques racontent que Calixte III ordonna de déterrer le corps de Cauchon et de le jeter à la voirie, de poursuivre ceux des complices qui vivaient encore.
La libre-pensée s’inscrit en faux ; elle nous dit qu’avant la Révolution l’on voyait encore le tombeau de Cauchon dans l’église de Lisieux ; il est certain que Courcelles est mort longtemps après, chanoine de Notre-Dame de Paris.
Ces faits établissent péremptoirement que la sentence de Calixte III n’a pas été exécutée, mais non qu’elle n’a pas été rendue ; c’est un point d’histoire à éclaircir.
Les coupables étaient couverts par la double amnistie publiée par Charles VII, lorsqu’il rentra en possession de Paris et de Rouen. Les héritiers de Cauchon s’en prévalurent à l’époque du second procès. À partir du grand 236schisme, combien de sentences pontificales sont restées sans exécution parmi nous !
Le procès tendait à réhabiliter la mémoire de Jeanne et non pas à punir ceux qui avaient condamné la martyre. L’Université de Paris conservait grande puissance en France ; il eût été difficile et périlleux de la poursuivre comme corps. Jalouse qu’elle était de ses privilèges et de son for intérieur, elle n’eût pas manqué de soutenir ses dignitaires. Par ses mouvements et son action, elle aurait peut-être arrêté la réhabilitation. Ceux de ses membres, qui n’étaient pas à Rouen, pouvaient alléguer que les XII articles soumis à leur délibération contenaient un faux exposé des aveux de Jeanne. Il fut prudent de ne pas la mettre en cause.
L’histoire n’est pas tenue à ces ménagements ; elle doit exécuter, contre la mémoire du Caïphe et du Sanhédrin qui marche à sa suite, l’arrêt que, d’après certains historiens, Calixte III a édicté contre plusieurs d’entre eux, et que méritent leurs œuvres.
Le Saint-Esprit prononce l’anathème contre ceux qui appellent bien le mal, et mal le bien ; cet anathème tombe en plein sur l’historien, fauteur des lâchetés et des révoltes dans le présent, quand il connive à celles du passé.
Les écrivains inspirés ont-ils ménagé les Coré et les Dathan, les Hélie et les Achithopel, les Alcimes et les Hyménée ? On connaîtrait moins la vertu des Chrysostome et des Flavien, si l’histoire ecclésiastique nous faisait moins connaître les Sévérien de Gabala, les Théophile d’Alexandrie, les Dioscore, et l’indignité des prélats corrompus qui s’associèrent à leurs brigandages.
Stigmatiser les excès commis par des ecclésiastiques, 237qui souvent ont forcé les portes du sanctuaire, ou se sont servis du plus saint des ministères comme d’un marchepied pour leur cupidité et leur ambition, fait partie du respect dû à la sainteté de leur caractère et de leurs fonctions.
L’Évangile nous a prophétisé ces scandales. Aucun interprète de la vie du Maître qui ne nous dise que son histoire est l’histoire anticipée de son Église. Ce n’est pas sans une profonde signification, qu’il a choisi pour futurs fondements de son œuvre douze hommes, parmi lesquels il savait bien que se trouverait Judas, c’est-à-dire le plus scélérat des fils de la femme.
Iscariote a des successeurs comme saint Jacques et saint André ; il a son clergé ; à certaines époques de l’histoire religieuse de quelques nations chrétiennes, les Iscariotes sont nombreux parmi les successeurs des apôtres. C’est le moment des schismes, des hérésies.
Le Maître nous a dit qui devait régler notre foi. Quand les papes ont jugé certains actes, certains personnages ecclésiastiques, leurs jugements sont ceux de l’histoire catholique ; et quand ils n’ont pas parlé, ils restent encore la règle, puisque leurs constitutions, leurs décrets, doivent être la règle de ceux qui sont les plus haut placés après eux, plus encore que la règle des inférieurs, auxquels ils doivent les intimer et les faire observer.
Ce ne sont pas les ennemis de l’Église, ce n’est pas la libre-pensée qui fera cette justice ; elle reconnaît dans les prélats courtisans, dans les théologiens révoltés, des précurseurs, des pères qu’elle épargne manifestement, toutes les fois que, par la plus inique des confusions, elle ne les montre pas comme étant l’Église.
Ceux qu’elle n’épargne pas, qu’elle s’efforce de rabaisser 238manifestement, ou de rejeter dans l’oubli, ce sont les grands évêques, les vrais théologiens fidèles à Rome, tels que les Bourdeilles, les Richard de Longueil, les Bréhal, les Pierre de Versailles.
C’est à l’historien catholique de remettre en lumière ces vraies gloires de l’Église de France. Le travail sera long. Quicherat nous a dit fort justement que l’Université de Paris, par la multitude de ses suppôts, dominait l’Église gallicane, et lui soufflait forcément son esprit
. La célèbre corporation a fait pour l’histoire religieuse de notre pays ce que la révolution est en train de faire, une histoire qui fût le reflet de ses préjugés et de sa mutinerie envers le Siège apostolique.
Bien des mémoires injustement oubliées doivent resplendir, bien des noms prétendus glorieux doivent être flétris, si le clergé obéit à l’invitation de Léon XIII, et reprend à leurs sources les études historiques. Ce sera une magnifique apologie par les faits de l’enseignement romain, c’est-à-dire catholique.
Que ne dit pas la seule histoire de la vraie Jeanne d’Arc ? Ne renferme-t-elle pas l’enseignement catholique tout entier ? plus spécialement celui que les papes font entendre à l’heure présente ? celui qui soulève le plus d’impopularité ? Quelle est l’erreur capitale que cette histoire ne réfute pas, et cela par le genre des réfutations que réclame notre époque ?
239Chapitre V La Pucelle et les enseignements de la Chaire apostolique
I La Pucelle, réfutation par les faits des erreurs contemporaines.
Léon XIII mettra-t-il le couronnement à l’œuvre de Calixte III ? fera-t-il monter sur les autels celle que son prédécesseur releva de l’opprobre du bûcher ? C’est le secret du Saint-Esprit. Mais si Rome fait cet honneur à la France, si elle fait encore briller ce flambeau devant nos regards, il est difficile, impossible, nous semble-t-il, de mieux frapper par un fait indubitable toutes les erreurs contemporaines ; de mieux confirmer, par un fait d’une certitude incontestable, l’enseignement catholique ; de mieux confirmer et le Syllabus et les constitutions du Vatican.
Un mot résume le Syllabus et la double constitution du dernier grand concile ; c’est la condamnation du naturalisme ; un mot résume Jeanne d’Arc, c’est la personnification du surnaturel catholique, resplendissant au milieu de nos annales, éclairant toutes les pages des gestes de Dieu par la France : vrai défi au naturalisme d’expliquer le phénomène ; ou de se dire Français, s’il ose le nier.
240On a vu à quelle suite de contradictions la Pucelle condamne le naturalisme ; quelles attitudes déshonorantes il est obligé de prendre en face de cette figure céleste ; frénétique, cyniquement ordurier et fétide avec Arouet ; faux et menteur avec l’école rationaliste contemporaine, qui feint d’admirer afin de pouvoir mieux voiler et dissimuler.
Jeu déshonorant, l’admiration est grimaçante, le dépit éclate. Le naturalisme a beau fouler aux pieds toutes les lois de l’histoire, ses données sans fondement s’effondrent d’elles-mêmes, se heurtent, se combattent, et après tout ne font que mettre en pleine lumière ce qu’il veut dissimuler.
Le surnaturel catholique est pour ainsi dire la Pucelle elle-même. Il est son enfance, sa vie politique et guerrière, il apparaît surtout dans son supplice. Il se produit sous les formes les plus multiples : sainteté de la vie, prophétie ; dons que l’on ne vit jamais à ce degré dans d’autres femmes : les hautes vues politiques, les talents guerriers, l’inconfusible persévérance.
La Pucelle confond le naturalisme sous toutes ses formes, railleur et sarcastique avec Arouet, feignant d’être grave et sérieux avec Michelet et Quicherat ; elle l’écrase lorsqu’il est dans son plein développement ; elle le confond débutant sous le masque de la Renaissance ; elle l’accable lorsqu’il est plus dangereux encore et que, sous le costume ecclésiastique, il feint de parler au nom de l’Église, qui le repousse.
Jeanne le contraint de se montrer non seulement absurde, mais odieux, souverainement antinational et antifrançais, se donnant des coups mortels à lui-même, s’il affirme, se déclarant renégat du pays et de l’histoire, s’il nie.
241Des faits des faits ! s’écrie le naturalisme. Voilà la Pucelle, pouvons-nous lui répondre ; niez, sans déchirer toutes les annales du passé ; affirmez, sans vous donner à vous-même le coup de la mort.
Quelle réfutation pourrait être plus victorieuse ? La Vierge française écrase l’erreur tout entière, sans discussions, sans abstractions, en apparaissant toute revêtue du soleil divin du surnaturel.
II La Pucelle, manifestation dans les faits de l’enseignement catholique.
C’est le surnaturel catholique le plus pur. La Pucelle ne doit rien qu’à sa foi ; impossible de désigner, de soupçonner une autre source où s’abreuve sa grande âme.
C’est le surnaturel catholique le plus étendu : dogme, morale, saintes pratiques de la vertu chrétienne, tout s’y trouve. Les merveilles de la céleste histoire confirment ce qu’une foi chancelante ne croit plus qu’à moitié, ou ne regarde que comme des points tout à fait accessoires dans l’enseignement catholique.
En tête de tout, dans toutes les paroles de la Vierge libératrice, c’est l’auteur et le consommateur de tout vrai surnaturel, l’Homme-Dieu. Il n’est pas réduit au rôle abaissé que voudrait lui faire un certain libéralisme, soi-disant catholique.
À entendre ces détracteurs du Dieu incarné, l’Homme-Dieu serait le sauveur et le seigneur des particuliers, leur législateur ; mais les peuples réunis en corps de nation ne relèveraient plus de son empire ; ils pourraient se faire une législation d’où il serait banni ; il suffit, disent-ils, aux législateurs politiques de ne pas molester 242les adorateurs du Christ ; et de les laisser rendre à leur Dieu les hommages qu’il leur plaît.
Les États, semblent-ils dire aussi, n’ont rien à attendre de la Providence. Dieu, ne voulant pas présider à leurs destinées, les laisse être à eux-mêmes leur providence, et par leur habileté, leur politique ou leur vaillance, se faire à eux-mêmes leur prospérité ou leur décadence.
Théorie impie, il serait difficile de dire si elle insulte Jésus-Christ plus que la raison elle-même. Le lecteur a vu comment l’histoire entière de Jeanne d’Arc est le contre-pied d’une erreur, qui refuse à Jésus-Christ le domaine et la direction de ce qu’il y a de plus beau, de plus complexe et de grand sur la terre, les sociétés politiques, pour ne lui laisser que les molécules libres et parlantes, dont elles sont composées.
Jésus-Christ est le seul souverain d’où émane tout droit politique et social, nous dit la Pucelle sous mille formes.
Quelle preuve plus éclatante de sa providence sur les États, que le miracle de la Pucelle ? Mais lors même qu’il intervient par le miracle, il demande que ceux qui doivent en bénéficier déploient toutes leurs énergies et coopèrent avec lui, à une faveur qu’il ne veut pas leur donner sans leur plus actif concours. Tel est l’enseignement de l’Église, tel est bien celui de la Pucelle.
Jésus-Christ, maître de ses faveurs, a ses privilégiés et ses favoris parmi les nations comme parmi les disciples. La France est au premier rang. Ceux qui le nient sont démentis par la Pucelle, comme par les papes, les faits et la voix des peuples.
À côté du fils apparaît la mère. Jeanne ne sépara jamais l’un de l’autre ni dans son cœur, ni sur son drapeau, 243ni dans les pratiques quotidiennes de sa piété.
Dans un siècle matérialiste, combien de chrétiens ne conservent plus qu’une foi affaiblie au monde des purs esprits ; et oublient que Dieu les associe de la manière la plus intime à sa providence sur les peuples, sur les personnes !
Pour combien de chrétiens, les vies des saints sont ou totalement inconnues, ou ne passent plus dans leur esprit que comme des récits éclos d’une pieuse crédulité !
Avec Jeanne d’Arc non seulement nous voyons historiquement indubitables des merveilles plus étonnantes que celles que l’on trouve dans la vie des saints ; mais qu’est la jeune fille, sinon un lucide transparent derrière lequel, d’après ses constantes explications, nous devons voir l’action comme incessante des saints et des purs esprits ?
Quel est le point de la morale chrétienne que ne nous enseigne pas celle qui fut un modèle de vierge, de paysanne, de guerrier, de chevalier, de martyr ; qui se présente à nous également sainte dans la chaumière, les palais, les champs de bataille, la prison, le prétoire et sur le bûcher ?
Quelle est la pratique chrétienne recommandée par l’Église, quelque humble et vulgaire qu’elle soit, que Jeanne n’ait affectionnée, pratiquée, et cela comme l’Église la prescrit ou la conseille ? Comment dire l’amour à part qu’elle porte aux plus essentielles et aux plus hautes, telles que la confession, la communion, la sainte messe ?
Qui donc, en présence de la Pucelle, oserait traiter d’étrangers les vicaires de Jésus-Christ ? Oui, étrangers 244comme le soleil qui nous vient de l’Orient ; comme les vérités géométriques que la Grèce découvrit la première, et transmit à la Gaule.
La Pucelle, toute radieuse des enseignements de la chaire de Pierre, nous ramène à ce foyer gardien indéfectible des vérités révélées, comme le satellite nous ramène à l’astre principal.
Personnification de la France très chrétienne, la Pucelle nous dit que c’est de la chaire de Pierre que la France reçoit les splendeurs qui en ont fait la première des nations chrétiennes.
Jeanne frappée par les ennemis du Siège de Pierre, avec une armée forgée contre le successeur de Pierre, Jeanne nous dit que les ennemis mortels de la France sont les ennemis de la chaire de Pierre, quel que soit le nom qu’il leur plaise de prendre, sous quelque costume qu’ils apparaissent, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent.
Réhabilitée par le successeur de Pierre, conservée dans l’histoire par les successeurs de Pierre, la Pucelle nous dit que nul n’est, à l’égal des successeurs de Pierre, gardien jaloux des vraies gloires de la fille aînée de l’Église.
Quelle belle couronne mettra au front de la France la main pontificale qui attachera au front de la Pucelle l’auréole de la sainte !
Quel phare radieux elle dressera au milieu de nos ténèbres ! quelle théologie vivante pour tous les yeux ! Il n’est pas une erreur que la Pucelle ne dissipe ; il n’est presque pas une vérité catholique qu’elle n’enseigne, avec une lumière aussi douce que vive.
Jeanne dissipe les égarements de l’esprit, et le remplit 245de la lumière catholique ; elle ne parle pas moins au cœur. Du haut des autels, elle nous prêcherait de la manière la plus persuasive les réformes les plus indispensables à notre entière régénération.
Notes
- [130]
Spumantes proprias confusiones (Jude, 23).
- [131]
Lettre au comte de Luxembourg, Procès, t. I, p. 10.
- [132]
Procès, t. III, p. 392.
- [133]
Histoire de l’université de Paris, t. IV, p. 63.
- [134]
Procès, t. I, p. 445 :
Interrogée si les faits et dits, qui sont réprouvés, elle veut les révoquer, répond :
Je m’en rapporte à Dieu, et à notre saint Père
; et pour ce qu’il lui fut dit qu’il ne suffisait pas, et que on ne pouvait pas pour… aller quérir notre saint Père si loin ; aussi que les Ordinaires étaient juges, chacun en leur diocèse ; et pour ce, était besoin qu’elle s’en rapportât à notre mère sainte Église, et qu’elle teint ce que les clercs et gens en ce con-naissant en disaient et avaient déterminé de ses dits et faits.La traduction latine débute ainsi :
Et fuit sibi dictum quod hoc non sufficiebat ; et quod non poterat fieri, quod iretur, etc.
- [135]
Aperçus nouveaux, p. 102.
- [136]
Crevier, Histoire de l’université de Paris, t. IV, p. 36, 44, 54, 55.
- [137]
Crevier, Histoire de l’université de Paris, t. IV, p. 60.
- [138]
Aperçus nouveaux, p. 105-107.
- [139]
Aperçus nouveaux, p. 105-107.
- [140]
Crevier, Histoire de l’université de Paris, t. IV, p. 63.
- [141]
Procès, t. IV, p. 107.
- [142]
Acta conciliorum, Hardouin, t. IX, col. 1156, et Histoire de l’Église gallicane (1428), déposition du Pape.
- [143]
Cf. Acta conciliorum, loc. citato et Procès, t. II, p. 174-175.
- [144]
Aperçus nouveaux, p. 96, 97, 101.
- [145]
Acta conciliorum, Hardouin, t. IX, col. 1160 :
Annuente sacro Concilio, declarat Eugenius… totius orbis dæmonia ad latrocinium Basileense confluxisse, ut ad complendam iniquitatem, abominationem desolationis in Dei Ecclesia ponant… Cum Core, Dathan et Abiron, ut schismaticos et rebelles æterno judicio esse perdendos illosque omnes hæreticos censendos esse atque ut schismaticos puniendos.
- [146]
Aperçus nouveaux, p. 96.
- [147]
Bref Quas sub nomine :
Usurpatam nuper doctrinarum novitatem insectamur, brevi, nisi reprimatur, processuram usque ad integram constitutionum apostolicarum ipsiusque adeo fidei catholicæ subversionem… ad jansenismi pariter et quietismi et cujuscumque posthac hæresis impunitatem atque triumphum ; Fidei et Ecclesiæ, quin et ipsius regni tui causam agimus.
- [148]
Mémoires, t. II, p. 265.
- [149]
De l’Église gallicane, liv. II, chap. XIII.
- [150]
Bref Gratulationes vestras :
A subditis vobis ovibus integram obedientiam exigetis, cum eam Romanæ Ecclesiæ… pleno animo præstiteritis.
- [151]
Coll. Lac., t. I ; Conc. Aven., c. CDLXXVII.
- [152]
Recherches sur la France, liv. II.
- [153]
Neque qui semen sunt Abrahæ, omnes filii (Rom., IX, 7).
- [154]
Voir l’abbé Maynard, Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. II : La Pucelle. M. Maynard a dressé le pilori ; il est indestructible ; Arouet, ses admirateurs et le dix-huitième siècle y resteront cloués.
- [155]
La lettre autographe a été lue aux archives de Simancas par un très docte et vénérable religieux, auquel l’auteur doit cette communication et bien d’autres choses encore. Nous admettons volontiers que le diplomate exagère.
- [156]
L’abbé Maynard, Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. II : Mort de Voltaire.
- [157]
Voir la sentence aux Pièces justificatives : C.
- [158]
Voir la sentence aux Pièces justificatives : C.
- [159]
Voir la sentence aux Pièces justificatives : C.
- [160]
Michelet, Histoire de France, liv. X, ch. III. La Pucelle d’Orléans, pages 45 et 53.
- [161]
Aperçus nouveaux, p. 9.
- [162]
C’est Jeanne qui l’affirme, soit lorsque, en mars 1429, elle disait à ses compagnons de voyage qu’il y avait cinq ans que ses frères du ciel lui disaient qu’elle était destinée à relever le royaume, soit lorsque, en février 1431, elle répondait à ses juges :
Il y a bien sept ans que les voix m’ont parlé pour la première fois.
- [163]
Procès, t. I, p. 74 :
Dicit quod maluisset esse distracta equis, quam venisse in Franciam sine licentia Dei.
Cf. t. II, p. 436.
- [164]
Histoire de Charles VII, par Vallet de Viriville, t. II, p. 54.
- [165]
Histoire de Charles VII, t. II, p. 70 et 71.
- [166]
Histoire de Charles VII, t. II, p. 59.
- [167]
Histoire de Charles VII, p. 173 et p. 216. Exemple de fidélité dans la traduction : Johanna promiserat ei dare lanas (Procès, t. II, p. 413).
Elle le subventionnait de ses caresses enfantines accompagnées de petits présents.
Ouf ! - [168]
Michelet, Histoire de France, éd. de 1841.
- [169]
Michelet, Histoire de France, t. V, 1841, p. 158 :
De Shakespeare à Milton, de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique, judaïque, satanique, pour résumer, antichrétienne.
- [170]
Michelet, Histoire de France, t. V, p. 18-19-20 et 51, note.
- [171]
Michelet, Histoire de France, t. V, p. 54.
- [172]
Voir surtout : Éclaircissements à la fin du volume. Jeanne d’Arc extatique.
- [173]
Aperçus nouveaux, p. 158.
- [174]
Aperçus nouveaux, p. 159.
- [175]
Aperçus nouveaux, p. 162.
- [176]
Aperçus nouveaux, p. 108 : des vices de forme, etc.
- [177]
Procès, t. III, p. 359 :
Reprobatorium judicium et formæ et materiæ ratione plurimum admirantes.
- [178]
Procès, t. III, p. 361.
- [179]
Aperçus nouveaux, p. 95.
- [180]
Aperçus nouveaux, p. 149.
- [181]
Procès, t. V, p. 157.
- [182]
Voir Gallia christiana.
- [183]
Raynaldi, an. 1441, n° 9 ; Berthier, Histoire de l’Église gallicane, même année. Cf. Gallia christiana, t. III, col. 1427 et t. VIII, col. 1640.
- [184]
Voir Feller, Dictionnaire historique ; A. Charlier, Raynaldi, 1429.
- [185]
Crevier, Histoire de l’université de Paris, t, IV, p. 231-232.
- [186]
Crevier, Histoire de l’université de Paris, t. IV, p. 204.
- [187]
Procès, t. III, p. 359 :
Facta dictæ defunctæ magis admiratione quam condemna tione digna existimant.
- [188]
Procès, t. III, p. 359.
- [189]
Procès, t. III, p. 360 :
Sæpius et instantissime requisivit.
- [190]
Procès, t. III, p. 360 :
Prætensa, falsa, subdola, ac per vim et metum, præsentiam tortoris et comminatam ignis cremationem extorta, et per dictam defunctam minime prævisa et intellecta.
- [191]
Procès, t. III, p. 361 :
Dicimus, pronuntiamus dictos processus et sententias dolum, calumniam, iniquitatem, repugnantiam, jurisque et facti errorem continentes manifestum.