Livre IV : Réformes capitales prêchées par le culte de la Pucelle
247Livre IV Réformes capitales prêchées par le culte de la Pucelle
La Pucelle une fois sur les autels, supposer que son culte ne jouirait pas d’une popularité exceptionnelle, ce serait admettre que la France n’est plus habitée que par des Scythes et des Cafres. Quelle bonne fibre n’est pas profondément remuée par le nom de Jeanne d’Arc ?
Pas un diocèse qui ne s’empressât de faire entrer la nouvelle sainte dans le cycle de ses fêtes annuelles. Cette solennité devrait être non seulement annoncée, mais préparée ; car elle serait la fête de la France.
Rien de plus conforme à l’esprit de l’Église que de donner des patrons aux royaumes et aux États. Pourquoi la France ne demanderait-elle pas pour patronne la libératrice du quinzième siècle qui la résume si bien ?
La prédication, la littérature, la sculpture, la peinture, tous les arts, vulgariseraient à l’envi l’histoire de la grande Française. N’est-ce pas une honte qu’il y ait un adulte en France qui l’ignore ? Chez les païens, les mères auraient bercé leurs enfants en chantant Jeanne d’Arc.
Elle est l’abrégé expressif et ineffablement attrayant de l’histoire de France tout entière. La Pucelle parle à tous.
Aucun modèle plus glorieux ne peut être offert aux 248jeunes Françaises, surtout celles des classes agricoles. Avec les exemples et les paroles de la Pucelle, il serait facile de leur mettre sous les yeux un ravissant idéal de ce qu’elles doivent être.
Y aurait-il patronage plus sympathique et plus éloquent à offrir à l’armée et à la jeunesse entière ? moyen plus efficace de rallumer les sentiments chevaleresques assoupis, mais non éteints au cœur de la malheureuse France ?
N’est-il pas étonnant qu’il n’existe encore aucune institution nationale portant le nom de Jeanne d’Arc ? Quel beau titre pour une décoration ! Qui n’aimerait le titre de chevalier de Jeanne d’Arc ? et à moins que d’indignes profusions ne vinssent à le profaner, quel aiguillon pour tout ce qui est bon et beau !
On cherche un programme politique autour duquel tout le monde puisse se rallier : il est tout trouvé, pensons-nous ; c’est le programme de Jeanne d’Arc, la France de Jeanne d’Arc, comme la voyait et voulait la faire Jeanne d’Arc.
Il renferme toutes les réformes nécessaires au relèvement de la patrie dans l’ordre social, moral et politique.
Il renferme la plus urgente de toutes dans l’ordre social la réconciliation des classes ; c’est autour de son autel qu’elles doivent s’embrasser. Son culte servirait magnifiquement de trait d’union.
249Chapitre I Le culte de la Pucelle et la réconciliation sociale
I L’abîme entre les diverses classes de la société est moderne antisocial et antichrétien.
Un érudit contemporain, ami du progrès moderne, fort versé, ce semble, dans la connaissance des deux derniers siècles du moyen âge, constate un caractère qui différencie essentiellement la société de cette époque de la société présente, en des termes qu’il nous plaît grandement de reproduire :
Aujourd’hui que le progrès des lumières nous a donné l’égalité devant la loi et l’impôt, la plus précieuse conquête de la civilisation moderne,… il est d’usage de ne vivre qu’avec les personnes de son rang. Si l’on fréquente habituellement des supérieurs, on passe pour un intrigant ; et si l’on fraye avec les inférieurs, pour un homme dégradé.
Il n’en était pas ainsi au moyen âge. Il y avait à 250cette époque une compensation, à notre avis, bien insuffisante aux privilèges, dont jouissaient la noblesse et le clergé ; c’était la familiarité, on pourrait même dire la camaraderie de relations qui s’établissaient d’ordinaire, dans les campagnes surtout, entre ces deux classes et le peuple proprement dit.
Nobles, prêtres, religieux, clercs, gens du peuple exerçant diverses professions manuelles, vivaient alors pour ainsi dire en commun ; et on les trouve perpétuellement mêlés ensemble dans les habitudes journalières, non seulement à l’église et dans les confréries, mais encore au jeu et à la taverne.
Un peu plus bas, le même écrivain nous dit encore :
Du reste cette communauté des habitudes, cette familiarité des mœurs, loin de ne point se concilier avec l’inégalité profonde des conditions qui caractérisent le moyen âge, en était au contraire le résultat. C’est là seulement où une ligne de démarcation bien nette ne sépare pas les diverses classes qu’elles affectent d’ordinaire de se tenir à distance les unes des autres192.
M. Siméon Luce se trompe très manifestement quand il donne cette familiarité de mœurs comme un résultat de l’inégalité profonde des conditions. La différence de condition était énorme entre le maître et l’esclave païens ; elle l’est encore entre le brahme et le paria indiens. Y avait-il, y a-t-il ombre de familiarité de mœurs entre ces classes d’une inégalité si profonde ?
Libre à l’historien de trouver que cette familiarité, cette camaraderie de relations est une compensation bien insuffisante pour les avantages que nous a donnés le progrès moderne.
251Libre à lui de préférer la plus précieuse conquête de la civilisation moderne, l’égalité devant la loi et devant l’impôt.
Sans examiner si cette égalité matérielle n’est pas une révoltante iniquité193, M. Luce a contre lui le jugement des intéressés. À partir de la plus précieuse conquête de la civilisation moderne, la guerre sociale a éclaté, sans que rien en arrête le cours. Le cri : mort aux riches, parti dès lors des rangs inférieurs, résonne avec un accent de haine toujours plus aigu.
M. Luce ne semble pas en soupçonner la raison. Elle est tout entière dans cette absence de familiarité, de vie en commun, qui fut un des traits du moyen âge. Les classes inférieures ont besoin d’un pain autre que celui qui rassasie le corps ; elles supportent plus aisément qu’on diminue leur bien-être matériel, qu’elles ne souffrent qu’on leur enlève l’estime, la cordialité et l’affection qui leur sont dues. Cette préférence est à leur honneur.
Vivre à côté d’elles, sur le même sol, dans les murs de la même ville, les coudoyer chaque jour, et affecter de se tenir à distance, penser qu’on se dégrade en 252frayant avec elles, c’est tout simplement leur dénier la dignité humaine, et se faire d’une nature supérieure.
Pareil affront ne se pardonne pas. En se répétant, il accumule au fond des cœurs de tous les outragés une haine qui éclatera tôt ou tard.
Le paganisme donna au problème la seule solution possible en dehors du christianisme pratique. Il le résolut par l’esclavage, système qui fait en réalité de la majeure partie du genre humain une espèce inférieure, puisque l’esclave païen ne comptait que comme une brute parlante.
Le christianisme, et le christianisme seul, a une solution plus consolante ; elle est sa plus belle œuvre d’ici-bas ; elle ressort de tous ses dogmes, de tous ses préceptes, de toutes ses institutions.
Toute supériorité, de quelque nature qu’elle soit, qu’elle tienne à la naissance, à l’intelligence, à la richesse, au pouvoir civil ou religieux, n’est donnée que pour être reversée en bienfaits sur ceux qui en sont dénués ; elle ne tournera au profit de celui qui l’a reçue, que tout autant que, d’une manière ordonnée, elle aura été employée selon la fin pour laquelle elle a été départie. Malheur à celui qui s’en sera servi dans un but égoïste ! Il en sera puni par des supplices proportionnés au don qu’il aura profané.
En d’autres termes, toute supériorité est un ministère, c’est-à-dire un service ; elle fait du supérieur le serviteur de ceux à la tête desquels il se trouve placé.
Cette loi, souvent formulée dans les saints livres, l’est mieux encore dans les exemples du Dieu fait homme, venu non pas pour être servi, mais pour servir.
Il n’a rien épargné pour nous en faciliter l’accomplissement. 253Il va se placer au dernier rang, au milieu des plus petits et des plus humbles ; c’est là que les puissants doivent le chercher et l’adorer, s’ils veulent le trouver. Il leur montre ces petits, ces humbles, ces pauvres ; et il dit aux grands : Tout ce que vous leur ferez, c’est à moi que vous le faites.
Le royaume des cieux est aux vrais pauvres ; ils y entrent comme chez eux : riches, grands, vous n’y serez admis que sous le bénéfice de leur protection, et à titre de leurs bienfaiteurs194. C’est l’Évangile même.
Comment ces principes une fois acceptés n’amèneraient-ils pas cette familiarité, cette vie en commun que M. Luce constate comme un trait des mœurs du moyen âge ? Ils les produiront dans tous les cœurs vraiment chrétiens. L’esprit patriarcal, c’est-à-dire paternel, est le caractère de toute supériorité formée à l’école du Christ. Le saint se distinguera toujours de celui qui n’en a que les apparences, le profond chrétien de celui qui n’en a que l’écorce, en ce que, autant le dernier est raide pour les petits dont il n’a rien à attendre, autant le premier est condescendant et facile.
Comment les inférieurs pourraient-ils jalouser des dons qui par la vie en commun, ou tout simplement la familiarité, deviennent les leurs ? N’est-il pas manifeste que le familier reçoit toujours quelque chose de l’excellence et de l’éclat de celui qui l’honore de sa familiarité ? qu’il se grandit en proportion de la grandeur de celui qui abaisse jusqu’à lui son affection, son bon conseil, et ce qui le fait grand ?
La Pucelle rappelait la loi imposée à la supériorité, 254quand elle proclamait qu’être roi de France, c’était être lieutenant du Christ ; quand elle exigeait que le prince ne se regardât que comme le vassal du Dieu fait homme.
Elle ne se bornait pas à ce programme général ; elle entrait dans les détails. Nous avons déjà dit qu’elle avait exigé du gentil Dauphin la promesse de se montrer accessible à tous ; d’oublier ses injures personnelles. C’est dire le caractère général de la réforme qu’elle apportait de la part du ciel pour le saint royaume.
Était-ce une loi nouvelle qu’elle promulguait, un esprit nouveau qu’elle voulait infuser à la royauté ? Nullement, elle ne faisait que rajeunir l’esprit même de la royauté très chrétienne, et rappeler que le sacre ne devait pas être une pure cérémonie dénuée de sens, instituée uniquement pour rehausser la grandeur du monarque, sans lui imposer des obligations correspondantes.
L’idée vraie de la monarchie très chrétienne, il faut la chercher dans les cérémonies, les avis et les prières du Pontifical. C’est là qu’on en trouvera l’idéal, comme l’on trouvera l’idéal de l’évêque, du prêtre, dans les cérémonies et les prières de l’ordination ; l’idéal du mariage chrétien dans les cérémonies, les avis et les prières du Rituel ; l’idéal du soldat chrétien, dans les cérémonies et prières composées par l’Église pour le bénir à l’entrée de la carrière.
Or, quels sont les avis que le Pontife donnait au roi avant de faire couler sur sa tête le chrême saint ? Quelle idée lui donnait-il de son rang ? Celle d’une position pleine de périls, de fatigues et de sollicitudes195.
Nous avons cité plus haut les paroles où il lui était dit 255qu’il devait régner non pour son utilité, mais pour celle de tout le peuple.
S’il doit régner pour tous, il est cependant une classe qui sous maintes formes est constamment recommandée à sa sollicitude :
Vous défendrez contre toute oppression les veuves, les orphelins, les pauvres, les faible,
lui répète le Pontife. Et encore :
Sachez bien qu’il est de votre devoir de rassurer les bons, de terrifier les méchants, de tendre la main à ceux qui sont abattus, de repousser les superbes, de relever les humbles. Le roi ne doit pas rendre sa majesté invisible au fond de ses palais, être d’un accès austère et difficile ; mais bien d’un abord bienveillant, encourageant, affable pour tous, ainsi qu’il convient à la dignité royale196.
Pareil langage adressé au roi s’adressait à tous ceux qui tenaient de lui l’autorité. Tracer semblable règle à la suprême grandeur dans l’ordre civil et politique, c’était l’imposer à toutes les supériorités quelles qu’elles fussent. C’était faire de la morgue, si justement odieuse au peuple chrétien, la marque d’un esprit qui ignore le premier élément de la dignité, au sein de la société du Christ.
Là est l’origine de la familiarité, de la camaraderie de relations que M. Luce signale comme un des traits distinctifs de la société du moyen âge.
Le lecteur se rappelle la lettre de saint Rémy à Clovis197 ; 256elle montre comment l’Église inculqua dès le premier jour aux rois francs cette idée de la royauté et, par suite, de toute supériorité.
C’est le contre-pied de la souveraineté païenne, de la supériorité telle que la concevra toujours le monde naturaliste.
Celte révolution radicale ressort de la vie entière du Maître : il a proclamé que sa mission était de relever ce qui était meurtri et brisé, et d’annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ; il a bien voulu en donner la théorie dans cette parole qui changeait les pôles du monde moral :
Parmi les nations, régir des hommes, c’est en disposer en maître et en propriétaire ; c’est avec un pareil despotisme vouloir être regardé comme bienfaiteur : il n’en doit pas être ainsi parmi vous ; celui qui voudra être à la tête des autres doit les servir : il faut que le premier de tous soit le serviteur de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir198.
Jeanne était envoyée pour réveiller et rajeunir ce sens de l’autorité à tous ses degrés. La chevalerie, dans sa première institution, en était comme une vivante incarnation ; et Jeanne, nous le répétons, est la chevalerie idéale prenant soudain chair et sang.
Le premier titre des vicaires de Jésus-Christ, c’est d’être les serviteurs des serviteurs de Dieu. L’Église n’entend pas qu’on laisse l’idée païenne de l’autorité reprendre au sein des sociétés le terrain que le christianisme lui fit perdre.
Elle ordonne d’effacer des livres de ses fils tout ce qui 257tendrait à favoriser la tyrannie du régime politique en honneur chez les païens ; à donner de l’État une notion fausse et en opposition avec l’Évangile et le christianisme199.
Oublier cette défense, n’est-ce pas courir au-devant de l’anathème prononcé contre ceux qui appellent bien le mal, ou mal le bien200 ?
Plût à Dieu que les écrivains catholiques ne se fussent jamais écartés de cette règle de leur mère l’Église ! Que de malentendus évités ! que de colères prévenues !
Comment a disparu la familiarité de relation des âges de foi ? Comment s’est creusé de nouveau l’abîme qui sépare les diverses classes, au sein de cette France si naturellement expansive, et où, en bas non moins qu’en haut, la fibre est si délicate sur tout ce qui touche à l’honneur ou, pour user d’un terme aujourd’hui vulgaire, à la considération personnelle. L’indiquer brièvement, ce sera faire comprendre l’à propos sans pareil du culte de la Pucelle.
II L’abîme entre les classes a été rouvert par le naturalisme politique ; par l’incrédulité voltairienne ; et se creuse toujours plus profondément, à mesure que s’étend le naturalisme.
C’est une confusion on ne peut plus funeste que de juger du pouvoir chrétien par ce que l’on est convenu d’appeler l’ancien régime.
L’ancien régime est relativement nouveau. Il fut fondé par celui dont Bossuet nous a dit qu’en prenant le gouvernement 258de son royaume, il avait eu pour politique d’humilier Rome et de s’affermir contre elle.
Aucun monarchiste n’a droit de se plaindre, si l’on voit le règne de Louis XIV avec les yeux de Joseph de Maistre et de Fénelon. Un catholique a de quoi s’étonner qu’on ose donner comme un grand règne chrétien, une époque que ces deux grands génies, nullement démocrates, nous peignent sous les couleurs suivantes :
Fénelon voyait ce que personne ne pouvait s’empêcher de voir : des peuples haletants sous le poids des impôts, des guerres interminables, l’ivresse de l’orgueil, le délire du pouvoir, les lois fondamentales de la monarchie mises sous les pieds de la licence presque couronnée, la race de l’altière Vasthi menée en triomphe au milieu d’un peuple ébahi, battant des mains pour le sang de ses maîtres, ignorant sa langue au point de ne pas savoir ce que c’est que le sang ; et cette race enfin présentée à l’aréopage effaré qui la déclarait légitime, en frissonnant à l’aspect d’une apparition militaire.
Alors le zèle qui dévorait le grand archevêque savait à peine se contenir… semblable à la vapeur brûlante emprisonnée dans l’airain, la colère de la vertu bouillonnant dans ce cœur virginal cherchait, pour se soulager, une issue dans l’oreille de l’amitié. C’est là qu’il déposait ce lamentable secret : il n’a pas la moindre idée de ses devoirs ; et s’il y a quelque chose de certain, c’est qu’il ne pouvait adresser ce mot qu’à celle qui le croyait parfaitement vrai201.
Or, la correspondant du grande archevêque n’était autre que madame de Maintenon.
259Que l’on plaide les circonstances atténuantes tant que l’on voudra, et que l’on dise avec Joseph de Maistre :
Si l’on songe à la flatterie qui l’environnait comme une sorte d’atmosphère… on ne s’étonnera plus que d’une chose, c’est qu’au milieu de toutes les séductions imaginables, il ait pu conserver le bon sens qui le distinguait, et que de temps en temps encore il ait pu se douter qu’il était homme202.
Soit ; que l’on excuse la personne ; mais que l’on ne donne ni ce régime, ni les principes sur lesquels prétendit l’appuyer le monarque trop vanté, comme le régime et les principes de la monarchie chrétienne.
Louis XIV a laissé dans ses écrits, et notamment dans ses avis pour son petit-fils, l’idée qu’il se faisait de son pouvoir et de la royauté française. C’est le contre-pied des principes du Pontifical ; tout comme sa conduite est le plus souvent le contre-pied de celle de saint Louis, de Charlemagne, de saint Ferdinand d’Aragon, et des monarques qui ont régné d’après l’esprit du sacre.
Avec Louis XIV cessent la familiarité des relations et la communauté de vie, qui furent le caractère des âges chrétiens.
La noblesse déserte les provinces et va s’engouffrer à Versailles. La province ne la connaît plus que par les revenus qu’elle lui soutire. La grande noblesse n’y reparaît que pour y étaler, avec un luxe ruineux, l’idée de fausse grandeur dont elle s’est pénétrée à la cour. Rampante devant le maître, adulatrice jusqu’à l’idolâtrie, elle se dédommage en devenant hautaine et insolente vis-à-vis de ses vassaux. Elle veut établir entre elle et les autres classes l’abîme que l’absolutisme a creusé entre la famille souveraine et le reste de la nation.
260La langage et l’ensemble de la vie reflètent l’altération des idées. Quelle âme chrétienne n’est pas offensée de la manière dont madame de Sévigné parle des Bretons pendus pour vouloir défendre leurs coutumes ? Quel contraste avec le langage et la conduite de Blanche de Castille, soldant elle-même des redevances trop cruellement exigées par des seigneurs tenus à plus de compassion !
C’est au sein du clergé surtout que doit se faire la fusion des classes. Le clergé catholique, tel que le veut l’Église, ne doit être ni au-dessous des familles princières ni au-dessus des conditions les plus humbles. Ses plus hautes dignités doivent être données non seulement aux dignes, mais aux plus dignes. Rien de plus formel dans la loi ecclésiastique.
Intermédiaire des diverses classes, distributeur-né des aumônes des fidèles, le clergé tenait des âges de foi de grandes richesses destinées, d’après toutes les lois divines et humaines, aux pauvres, à la splendeur du culte, aux saintes causes, et à l’honnête existence du sacerdoce catholique.
Au jour du sacre le prince jurait de respecter ces dispositions. Les inappréciables recherches de M. Guérin sur l’assemblée de 1682 nous disent ce qu’en théorie et en pratique devenait ce serment pour celui qui a dit : l’État, c’est moi, dans le sens césarien expliqué dans ses mémoires203.
Quel irréfutable et lamentable tableau ! De quelles ignobles complaisances furent le prix, ces richesses le plus souvent fruits de la chasteté, désireuse de continuer après la mort le bien accompli durant la vie ! À quels 261monstrueux apanages elles servirent ! et par quelles violences faites à la législation ecclésiastique et aux vicaires de Jésus-Christ qui s’en constituaient les défenseurs !
On prenait les évêques, (dit le cardinal Pacca), dans les familles les plus riches et les plus remarquables de Paris et du royaume ; ils étaient en outre pourvus de gras prieurés et de très riches abbayes… Éloignés de leurs diocèses, ils demeuraient presque toujours à Paris ou à Versailles ; ils fréquentaient la cour et les antichambres des ministres, totalement sourds à la voix de ceux qui leur parlaient de résidence204.
La résidence est pourtant, d’après les définitions réitérées de l’Église, une condition indispensable pour avoir droit de toucher les revenus du bénéfice à charge d’âmes.
Que pouvait devenir la familiarité de relations, la vie en commun, quand les pasteurs se tenaient à cette distance du troupeau ?
Comment n’aurait-on pas perdu la notion chrétienne du pouvoir, de la supériorité à tout degré, quand ceux qui devaient par leurs exemples et leurs paroles la faire resplendir à tous les yeux, en foulaient ainsi aux pieds les obligations les plus essentielles et les plus élémentaires ?
Pareille société était mûre pour entendre les théories les plus païennes et les plus barbares sur l’ordre social.
Elles se produisirent. Celui qui devait les formuler atteignait l’âge d’homme quand Louis XIV mourut. Arouet, né en 1694, avait 21 ans en 1715.
Une de ses premières œuvres a été le Siècle de Louis XIV. Villemain a justement dit :
Le cœur de Voltaire est gagné 262à cette époque de la société polie, d’où il n’aurait voulu bannir que la religion.
S’étonner de l’abîme qui sépare les classes de la société moderne, c’est oublier que la société moderne s’est vantée durant plus d’un demi-siècle d’être fille d’Arouet-Voltaire, et qu’elle n’en rougit pas encore.
Cet abîme a été le rêve caressé et poursuivi par Arouet. Le négrier qui avait des fonds considérables, placés sur les vaisseaux destinés à la traite des nègres, ne voulait pas l’esclavage seulement pour la descendance de Cham ; il le voulait pour toutes les multitudes, pour le peuple.
D’après Arouet, le genre humain se divise en deux espèces complètement séparées : d’un côté celle qu’il appelle les honnêtes gens, les philosophes, la philosophie, les adeptes ; de l’autre celle que, dans son langage intime, il appelle la canaille.
Veut-on savoir ce que comprend l’espèce canaille, d’après le père du progrès humanitaire ? Qu’on en juge par cette phrase à d’Argental :
À Paris, la canaille se compose de quatre cent mille âmes ou soi-disant telles205.
Paris ne comprenant alors que cinq cent mille âmes, ce sont donc les quatre cinquièmes des habitants de la capitale, qui ne sont pour le seigneur de Ferney que des chiens malpropres, galeux et goulus, qui se vantent quand ils disent avoir une âme.
Si l’espèce canaille atteint cette proportion dans la ville policée, que sera-ce dans la grosse province ? On sera bénin en ne la portant pas au-dessus des quatre-vingt-quinze centièmes.
Ce qu’on appelle la canaille, c’est-à-dire toute la 263multitude, n’appartient pas à proprement parler au genre humain. C’est une espèce aussi inférieure que le singe ou l’orang-outang. Vouloir établir des relations entre les honnêtes gens et le sot peuple, c’est une insolence et une absurdité ; rien n’est plus urgent pour le vrai genre humain que d’établir une infranchissable distance entre les deux. Rien de plus exprès dans la théorie du père du progrès moderne. Qu’on lise cette phrase qui devait être gravée en lettres onciales sur le socle de la statue du grand homme à Paris :
Le plus grand service que l’on puisse rendre au genre humain, c’est de séparer le sot peuple des honnêtes gens, pour jamais. On ne saurait souffrir l’absurde insolence de ceux qui vous disent : Je veux que vous pensiez comme votre tailleur ou votre blanchisseuse206.
Le peuple n’appartient donc pas au genre humain, sans quoi vouloir l’en séparer pour jamais équivaudrait à vouloir déchirer et détruire ce même genre humain ; il ne lui appartient pas, sans quoi il aurait droit de penser comme M. de Voltaire, puisque tous les individus de même espèce ont mêmes instincts et mêmes inclinations.
Que faire du tailleur, de la blanchisseuse et de toute la population vouée aux travaux du corps ?
D’abord des admirateurs muets des honnêtes gens, des philosophes qui forment le genre humain de M. de Voltaire. Voilà pourquoi le régénérateur écrit au maréchal de Richelieu :
Qu’importe que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par F. Kroust et par F. Berthier le grand point est que ceux avec qui vous vivez soient forcés de baisser les yeux devant la philosophie.
264C’est l’intérêt du roi, c’est celui de l’État, que les philosophes gouvernent la société207.
Qu’en fera-t-on encore ? Ce qu’on faisait de l’esclave païen auquel on passait tous les jougs que rêvait le caprice du maître. La canaille, c’est-à-dire les quatre cinquièmes du genre humain, est faite pour les porter. C’est ce que le philosophe enseigne à son royal disciple, le Prussien Frédéric II.
Votre Majesté rendra un service éternel au genre humain (le peuple n’en fait pas partie), en détruisant l’infâme superstition, je ne dis pas chez la canaille, qui n’est pas digne d’être éclairée et à laquelle tous les jougs sont propres (il dit tous) ; je dis chez les honnêtes gens208.
Et ailleurs :
Le peuple est toujours sot et barbare… il ne faut au peuple que ce qu’il faut pour les bœufs, un joug, un aiguillon et du foin209.
Faudrait-il songer à améliorer cette espèce inférieure ? Le père du progrès des lumières répond :
Le peuple, il est à propos qu’il soit guidé et non instruit, il n’est pas digne de l’être210.
Et pourquoi ne pas songer à perfectionner cette espèce de bipèdes ? Voltaire laisse échapper le secret à l’oreille de son ami, l’adepte Damilaville.
Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants ; si vous faisiez valoir comme moi une terre, si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis211.
Aussi le père du progrès appelle de ses vœux la destruction des ordres religieux qui distribuent au sot peuple les bienfaits de l’éducation de tout degré.
Vient-il à apprendre la suppression de la compagnie 265de Jésus, qui pouvait alors ouvrir et ouvrait gratuitement ses collèges à tous les enfants du peuple ; il s’empresse de congratuler le principal instigateur de la proscription ; il félicite chaleureusement La Chalotais de proscrire l’étude chez les laboureurs ; il lui demande de continuer, et de lui envoyer les frères ignorantins pour conduire ses charrues ou pour les atteler212.
Tel est le plan vrai, révélé dans l’intimité par ces multiples confidences. Rouvrir l’abîme de l’esclavage sans en prononcer le nom, faire de l’immense majorité du genre humain un bétail, propriété des honnêtes gens, des philosophes, c’est à cela qu’a tendu, que tend la génération qui se réclame sciemment d’Arouet-Voltaire.
Or, tandis que ce fils aîné de Satan faisait des quatre cinquièmes de l’humanité une litière pour la rouerie lettrée, l’enfer lui suscitait un frère ennemi, qui à cette destruction opposait une destruction plus étendue et plus complète.
Le haineux et déguenillé Jean-Jacques couvait l’évangile de la sauvagerie, fond du Contrat social.
L’idéal de l’humanité, c’est l’état sauvage. Un contrat immoral, toujours révocable à volonté, a constitué l’état social et les liens qui en découlent. Aux multitudes de le rompre et de le constituer sur les bases qu’il leur plaira.
Le grand seigneur Arouet-Voltaire et le gueux Jean-Jacques Rousseau se sont rendu la justice qu’ils méritaient ; ils se sont profondément méprisés et haïs, et ils ont passé une partie de leur vie à se le dire, et à se le montrer.
266Ils n’ont été d’accord que pour honnir le Dieu de Jeanne d’Arc et des multitudes.
Toutes les branches de la famille révolutionnaire descendent de ces deux pères ; elles ont fidèlement conservé les rancunes paternelles.
Arouet est le patriarche des révolutionnaires arrivés, repus, et aspirant surtout à jouir du butin conquis ; Jean-Jacques, le patriarche des révolutionnaires affamés, et qui veulent à leur tour s’asseoir au festin.
Il n’est pas rare de voir le révolutionnaire engagé au début sous la bannière du cuistre genevois, passer sous celle du grand seigneur de Ferney.
Tel le tribun génois [Léon Gambetta], qui débuta d’abord par des adulations au peuple de Belleville, et une fois au pouvoir ne vit dans ceux qui lui avaient servi de marchepied que des esclaves ivres, et dans leurs ménages que des repaires.
Il occupait alors les salons aristocratiques du duc de Morny, et était plusieurs fois millionnaire ; quelques années auparavant, il était le bohème qui épuisait l’escarcelle paternelle, et en voyait trop promptement le fond.
Voltairiens élégants et polis, aventuriers de la politique, il fallait faire pénétrer le nouvel évangile dans les multitudes.
Ils ont employé les moyens à l’usage des négriers pour charger leurs navires de chair humaine ; à l’usage du chasseur pour faire tomber dans le piège la bête fauve.
Au sauvage et à la bête fauve, on donne un appât, qui est le contraire de ce qu’on lui réserve. À l’Africain qu’on voulait capturer pour les rudes plantations et pour l’ergastule, on montrait quelques produits de la 267civilisation, de la verroterie, ou mieux encore on l’enivrait avec des liqueurs fortes ; à l’animal des forêts on offre quelque proie succulente.
Le sauvage et la bête accourent ; on les enchaîne ; ce sera pour tous deux le joug, l’aiguillon et le foin, ainsi que le disait M. de Voltaire.
C’est le système appliqué par la Révolution aux multitudes.
Il fallait leur enlever la vraie liberté, fruit de la dignité de la vie, ennemie de toute bassesse, cette dignité qui les faisait passer le front haut devant la philosophie. La Révolution a crié : Liberté, c’est-à-dire émancipation de tous les appétits bestiaux, causes de toutes les abjectes servitudes. Elle a montré autant d’ennemis dans les gardiens de la vraie liberté, les prêtres et les évêques unis à Rome.
Il fallait séparer pour jamais le sot peuple des honnêtes gens, détruire la familiarité de relations des âges de foi ; la Révolution a crié : Égalité, et a montré une atteinte à l’égalité dans la diversité des classes sociales, condition nécessaire de l’ordre, de l’harmonie, de l’élévation de tous. Elle a précipité les foules étourdies et enivrées par ce mot, sur la religion et l’Église, mère et gardienne de la vraie égalité.
Il fallait asseoir la société sur le mépris et la haine ; la Révolution a hurlé : Fraternité, et elle a jeté les égarés sur ceux qui les premiers avaient apporté ce mot au genre humain, et en gardaient les vrais titres et le secret.
Ce peuple si beau autour des autels de l’Eucharistie, vraiment divin quand il y est recueilli et plein de foi ; il fallait en faire le peuple sot, barbare, auquel tous les jougs sont bons ; il fallait en faire le sauvage nomade 268idéal de Rousseau ; il fallait l’arracher à ses splendides églises, et le ramener aux ergastules, ces chenils de l’esclave antique.
Ils ont crié : progrès, siècle des lumières, droit nouveau ; et ils l’ont parqué dans l’usine et la taverne.
L’œuvre a réussi sur une immense échelle. Que de traits de ressemblance entre la civilisation des vieilles capitales Memphis, Babylone, Ninive, Rome et la civilisation matérielle de l’âge moderne !
Les maîtres païens achetaient le luxe de leur existence par la dégradation de millions d’êtres humains, l’immolation lente ou violente de millions de vies.
La société contemporaine les obtient-elle à un autre prix ? Que de millions d’existences humaines s’écoulent loin du soleil et de l’air pur, dans d’épais souterrains, auprès de fournaises embrasées, de machines stridentes, s’étiolent avant le temps, ou sont broyées par les mille accidents de l’industrialisme moderne !
Le mot condamné aux mines, (damnatus ad metalla), était le synonyme de condamné aux travaux forcés ; il supposait le crime.
Les nomades de la civilisation moderne sont-ils bien différents des forçats ? Attirés d’abord par l’appât d’un gain séducteur et des plaisirs faciles, il ne leur reste bientôt plus d’autre alternative que de porter leurs fers, de se révolter, ou de mourir de faim, alternatives dont l’esclave antique n’était pas dénué.
De toutes les lèpres la plus cuisante est celle du mépris : le mépris dont on se sent l’objet de la part des autres, et le mépris que l’on s’inspire à soi-même.
Le mépris pour les multitudes, Arouet en fut un composé ; 269il l’étendait au genre humain, lui qui écrivait à un de ses adeptes :
Éclairez (lisez enténébrez) et méprisez le genre humain.
Saint Augustin avait déjà signalé ce fondement de la cité infernale, quand il avait dit qu’elle était bâtie par l’amour de soi, poussé jusqu’au mépris de Dieu, à plus forte raison jusqu’au mépris de ses créatures.
Quel autre sentiment le libre-penseur gorgé d’or et de puissance, infatué de son talent et de son savoir, pourrait-il conserver pour le manœuvre qu’il voit ramper bien loin de lui, dans les haillons du dénuement, de la faiblesse, de l’impuissance ?
Il ne voit là rien de ce qu’il estime, de ce qui à ses yeux fait le tout de la vie. S’il n’a pas à utiliser le malheureux pour ses besoins et son luxe, s’il est barricadé contre ses fureurs, ce sera forcément le sentiment du patricien antique pour l’esclave qui se trouvait sur son chemin, et dont il se détournait avec dégoût.
La ressemblance extérieure du visage et de la conformation du corps ne lui paraîtra que la hideuse caricature du moule d’où il a été tiré. Elle offense son regard, et il faut qu’on l’écarte bien loin.
Dire au seigneur de Ferney qu’avec ses 200 ou 300 mille livres de rente, il est par la nature l’égal du bouvier qui attelle ses bœufs ; oser lui faire entendre que lui, l’homme de tant d’esprit et de tant de livres, est par la nature l’égal du nègre qu’il achète 50 livres, c’est provoquer toutes ses colères. Il vous répond que vous êtes un insolent absurde :
Le plus grand service qu’on puisse rendre au genre humain, c’est de séparer le sot peuple des honnêtes gens, pour jamais. On ne saurait souffrir l’absurde insolence de ceux qui vous disent : 270Je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse.
De là, la règle de la société moderne : frayer avec des inférieurs, c’est se dégrader.
Tous les parvenus de la Révolution l’observent fidèlement. Si pour le dictateur de 1881 les électeurs du tribun de 1869 sont des esclaves ivres, pour le petit bourgeois marseillais, devenu le grand homme d’État qui a nom Thiers, les bandes qu’il a conduites autrefois au sac de l’archevêché de Paris deviennent la vile multitude.
Vile, il faut la rendre telle pour la faire descendre aux immondes besognes auxquelles on la destine, pour qu’elle se prête aux dégradations qu’on lui réserve.
Si elle n’était pas avilie, comment saccagerait-elle la demeure du prélat qui naguère, à la suite du choléra, s’était constitué le père de ses orphelins ? Si elle n’était pas avilie, comment laisserait-elle ses filles devenir la proie du minotaure ?
Si elle n’était pas avilie, comment crierait-elle : Vive M. de Voltaire ; vive l’auteur de la Pucelle ?
Si elle n’était pas avilie, comment pourrait-on la mépriser à son gré ? Au lieu d’atteindre le front qu’il vise, le mépris remonterait vers celui qui le lance. On pourrait la haïr, impossible de la mépriser.
On en fera le peuple sot, barbare, auquel tous les jougs sont propres, la canaille excommuniée par M. de Voltaire.
Qu’on supprime à la multitude ses jours de fête. La production dont bénéficient les honnêtes gens se ralentirait, et c’est autant d’enlevé à l’exploitation de têtes qui leur appartiennent.
Église, qui avais, outre le dimanche, chargé le calendrier 271de tant de fêtes chômées, tu es ennemie du progrès selon M. de Voltaire. Les foules appartiennent à la bonne compagnie façon Voltaire ; elle saura bien leur enlever les jours de repos, dont tu te montrais si maternellement prodigue.
Que l’ouvrier, que tout ce qui relève de la postérité d’Arouet, ne jouisse que de la partie de la journée du dimanche, où il sera sollicité par l’ivresse et l’orgie, par tout ce qui dégrade.
Patrons, commerçants, industriels, postérité d’Arouet, au nom de la liberté, clouez au travail ces multitudes qui, en assistant au saint sacrifice, apprendraient ce qu’elles valent. Tenez-leur ce langage : Tu es libre d’aller à ta messe ; mais je suis aussi libre de te renvoyer ; va, mais ne mets plus les pieds chez moi ; va, que le curé te nourrisse, ou crève de faim, toi et les tiens tu es libre, je le suis aussi.
La race d’Arouet a fait entendre ce langage, pendant la plus grande partie de ce siècle. Est-elle plus lâche que barbare, ou plus barbare que lâche ? Elle est l’un et l’autre au suprême degré ; elle est canaille, a dit de Maistre.
C’est fait. Il existe, l’esclave antique, sans Dieu, sans foyer, sans famille, sans conscience, n’ayant que des appétits aiguisés par les leurres dont on l’a bercé, par l’instruction vide de Dieu qu’il a reçue. C’est le nomade, issu de la civilisation des honnêtes gens selon Arouet.
Le sauvage raisonneur, donné par Jean-Jacques comme l’homme idéal, forme des hordes au sein de la France et de l’Europe.
Spartacus lutte contre ceux qui l’ont conquis, en le 272dépouillant des titres de sa divine noblesse, et du domaine de ses éternelles espérances.
Spartacus a rougi déjà bien des fois les rues et les places de Paris de son sang largement répandu ; mais Spartacus se relève et ne désarme pas.
La race d’Arouet et la race de Rousseau sont fatalement aux prises. La race de Spartacus aura son jour ; il ne sera pas moins fatal aux vainqueurs qu’aux vaincus. Spartacus victorieux méprisera ses légions, se taillera un manteau de pourpre, et se fera adorer par l’humanité épouvantée de n’avoir de lendemain que sous sa main de fer. Il n’y aura plus alors que des hordes de civilisés conduites par quelque Attila, civilisé comme elles.
Les Huns et l’Attila du passé étaient humains à côté de ces Huns et de cet Attila nouveaux.
Ne pourrait-on pas prévenir, retarder cette désolation que le monde n’avait pas encore connue ? Ne pourrait-on pas arrêter, tarir l’inondation des barbares de la civilisation, et rendre la terre de nouveau habitable ?
Il n’est pas d’autre moyen que de dissiper l’atmosphère de mépris, d’égoïsme raffiné, de haine, de sombres colères, qui forment l’élément même de la société révolutionnaire ?
Quelle figure acceptée de tous pourrait mieux souffler sur les tempêtes amoncelées que la figure de la Pucelle ? Comment mieux remettre au front des multitudes le nimbe glorieux dont le Fils de Dieu les couronne, qu’en faisant resplendir au-dessus d’elles celle qui excita à un si haut degré les frénésies d’Arouet le négrier ? Comment mieux rendre les foules respectables à tous et mieux leur persuader de se respecter elles-mêmes ? Comment mieux rendre à l’autorité la signification exprimée 273par la cérémonie du sacre, et par suite rétablir la paix sociale avec l’intimité et la familiarité des âges de foi ?
Aucun nom mieux que celui de Jeanne la Pucelle n’a toutes ces significations ; aucun ne signifie mieux réconciliation sociale dans les liens d’une mutuelle estime et d’un mutuel dévouement.
III Comment l’abîme entre les classes serait comblé par le culte de Jeanne d’Arc. Manifeste mouvement providentiel en ce sens.
La Pucelle est une preuve par les faits des prédilections de Jésus-Christ pour les classes populaires, un signe qui les recommande aux classes élevées ; elle dit à tous que vaines ne sont pas les promesses que le Fils de Dieu leur a faites.
L’Évangile n’a pas promis aux multitudes l’éclat d’une gloire terrestre, l’honneur qui s’attache aux actes dont bénéficie tout un peuple ; et naturellement ce n’est pas de leurs rangs que sortent ceux qu’une nation appelle des sauveurs. Les foules sont appelées à obtenir leur fin dernière par la voie des travaux vulgaires, que l’Homme-Dieu a bien voulu diviniser en s’y assujettissant lui-même.
Il lui plaît cependant de susciter parfois de leur sein des âmes, qu’il appelle à exercer visiblement sur le monde une action à part. Tels les apôtres, telle la Pucelle.
Serait-ce uniquement ou même principalement pour nous marquer sa puissance ? Il peut la faire éclater de tant de manières !
N’est-ce pas plutôt pour dire aux petits combien il sera fidèle à tenir ce qu’il leur a promis, lui qui leur donne ce à quoi il ne s’est pas engagé ?
Vous m’êtes toujours chers, leur dit-il, par de telles manifestations ; mon regard vous suit dans vos obscurs 274travaux ; votre gloire en sortira, si vous m’êtes fidèles ; en preuve, voyez l’éclat dont il me plaît de couronner l’un des vôtres ; que l’auréole terrestre dont il me plaît de ceindre le front de ce frère et de cette sœur vous dise ce que ma munificence vous réserve.
Il dit aux classes élevées : Ne pensez pas que ma parole et mes exemples vieillissent avec les âges ; les petits restent toujours recommandés à votre sollicitude : la preuve, c’est que je veux que vous deviez à l’un d’entre eux votre nationalité et votre indépendance : par sa débile main, je briserai le joug que vous êtes si impuissants à secouer ; par la plus petite de mes petits, vous serez délivrés de l’étranger envahisseur.
Pareils faits abondent dans notre histoire. Dieu semble les multiplier de nos jours ; il fait naître des institutions dans lesquelles s’incarne l’esprit qu’ils doivent inspirer. À ce point de vue, la canonisation de la Pucelle viendrait merveilleusement à son heure, pour opposer la vraie démocratie chrétienne à la fausse démocratie, à la démocratie satanique, qui en est la hideuse contrefaçon.
Deux bergères, la bergère de Nanterre et la bergère de Domrémy, lèvent leurs têtes radieuses au milieu de nos annales et ont la plus large part, l’une à la fondation, l’autre à la résurrection de la France très chrétienne. L’intimité est complète entre ces deux enfants du peuple et les reines de leur époque, sans que les rangs en soient nullement confondus. Geneviève est sur le pied de la familiarité avec sainte Clotilde ; Jeanne est reçue avec toute cordialité par la reine Marie d’Anjou, par Yolande, reine de Sicile, par toutes les princesses et grandes dames de la cour ; et cette cordialité se concilie fort bien avec le respect dont elle ne se départ jamais.
275À l’époque de Jeanne d’Arc, une autre fille du peuple, la fille d’un charpentier de Corbie, Colette Boëlet, exerçait sur son siècle une immense influence. Elle réformait le double ordre de saint François, avait le plus grand crédit à la cour de Bourgogne, dans la double famille des Bourbons de Clermont et de la Marche, et par sa sainteté et par ses miracles obtenait le plus grand ascendant dans tous les lieux où elle passait.
Quand, plus de deux siècles après, Jésus-Christ voudra répondre au rigorisme sans entrailles, au farouche jansénisme, à l’incrédulité des deux derniers siècles, il prendra une jeune fille dans un village du Charolais, il la fera passer du hameau de Vézobres derrière les grilles de la Visitation, lui montrera son cœur et lui dira de le montrer à la France. Depuis deux siècles, personne peut-être n’a plus fait en France pour la foi, que la bienheureuse Marguerite-Marie, en se prêtant aux desseins de Dieu sur elle…
Jésus-Christ a pris dans la classe populaire des femmes dont il a fait l’instrument de ses plus grandes œuvres ; il y a pris des hommes.
Au dixième siècle, un pâtre d’Auvergne devient sous le nom de Gerbert le restaurateur des sciences en Occident ; sous le nom de Sylvestre II, un des grands pontifes qui ont occupé le siège de saint Pierre.
Quel est l’homme dont la France et le genre humain doivent être plus fiers que du petit berger des landes de Gascogne, qui, sous le nom de Vincent de Paul, personnifie la puissance et la fécondité de la charité chrétienne ?
Aux premiers jours Jésus-Christ bâtit son Église sur des néants ; les classes populaires lui fournirent des éléments d’où il lui a plu de la tirer. L’apôtre lettré saint 276Paul s’écrie : Ce ne sont pas les puissants et les nobles qui abondent dans nos rangs.
Arouet, dans un langage qui sera son éternelle flétrissure, a bien osé dire :
Il faut abandonner l’infâme, comme de raison, aux cordonniers, aux laquais et aux servantes, qu’on n’a jamais prétendu éclairer ; c’est le propre des apôtres.
On dirait que celui au nom duquel tout genou doit fléchir dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, n’a pas dédaigné d’accepter le défi. Il a permis qu’à un moment donné les classes dirigeantes l’aient presque entièrement abandonné. N’est-ce pas ce qui est arrivé au commencement de ce siècle, et presque dans la première moitié tout entière ?
Le Fils de Dieu a repris son plan des premiers jours.
Dans les œuvres de restauration et de conquêtes chrétiennes, faites par le dix-neuvième siècle, des fils de la noblesse et de la bourgeoisie ont eu, il est vrai, leur part. Il en est qui sont venus à l’Église, alors qu’elle ne pouvait leur offrir ni fortune ni honneurs ; Dieu les en a récompensés en leur donnant place au premier rang des combattants de son armée ; tels les de Maistre, les de Ségur, les de Ravignan. Mais ils sont venus en petit nombre, et l’immense part du bien opéré est dû aux enfants des classes populaires.
Pour restaurer, fonder et étendre ses œuvres les plus manifestement divines, Jésus-Christ a choisi principalement parmi les frères et les sœurs de Jeanne d’Arc.
Ce n’est pas à l’épiscopat de nos jours que l’on pourrait faire l’injure que Colbert faisait à l’épiscopat de son temps, quand il disait que le pouvoir civil lui aurait fait accepter l’Alcoran.
277L’histoire ne lui infligera pas la flétrissure que de Maistre, qui n’est pas un détracteur de l’épiscopat, imprimait au front des prélats de 1682, quand il écrivait :
Tous ces évêques si formidables devant le Pape perdent la voix et la volonté même, au premier mot des ministres ; ils ne sont plus que les organes silencieux et mécaniques de l’autorité temporelle… on a beau regarder, on ne voit que Louis XIV. Ils sont tous devant lui comme s’ils n’étaient pas213.
Ce n’est pas sous l’épiscopat de la seconde partie du dix-neuvième siècle, que l’on pourrait dire du pouvoir civil ce que Fénelon consignait dans ses papiers, du pouvoir politique de son temps :
Le roi dans la pratique est plus chef de l’Église que le Pape en France. Libertés à l’égard du pape ; servitude à l’égard du roi.
Aujourd’hui, ce sont surtout des frères de Jeanne d’Arc qui occupent les sièges épiscopaux. Ils résident, et sont unis à la pierre sur laquelle repose l’édifice tout entier. Qui a plus contribué à remettre l’Église de France sur sa véritable base que les Gousset de Reims, les Parisis de Langres, les Doney de Montauban, les Pie de Poitiers ? Par la naissance, ils sont au plus haut degré, croyons-nous, frères de Jeanne d’Arc.
Dieu a pris principalement parmi les frères de Jeanne d’Arc, pour purifier la prière publique de formules composées par des révoltés, pour donner la mort au rigorisme janséniste installé en bourreau des âmes dans les tribunaux du pardon, pour venger la papauté insultée dans tant d’histoires dites de l’Église, pour faire revivre parmi nous la connaissance de la vraie législation 278ecclésiastique, noyée sous les arrêts des parlements.
Frères et frères aînés de Jeanne d’Arc, la plupart des missionnaires français disséminés dans l’univers entier, répandant la lumière du Christ dans les pays hérétiques et infidèles, au prix de leurs sueurs et de leur sang.
Plus magnifique encore est le spectacle que donnent les sœurs de Jeanne d’Arc. Les bataillons, qui dans le monde remplissent de religieuses françaises tant de milliers de couvents de toute grandeur, de tout ordre, destinés à tant d’œuvres différentes, se recrutent surtout parmi les sœurs de Jeanne d’Arc.
Par d’humbles sœurs de Jeanne d’Arc, par de petites paysannes, de petites ouvrières, Dieu bâtit des congrégations qui survivront à la France elle-même si elle doit périr, qui s’étendent déjà bien au delà des limites atteintes par les plus fameux conquérants. La fondation des petites sœurs des pauvres n’est qu’un des nombreux exemples de ce que Dieu fait aujourd’hui par les sœurs de Jeanne d’Arc.
Quelques ouvrières de Lyon donnent naissance à la dotation plus que royale par laquelle sont soutenus les apôtres des deux hémisphères.
Comme pour accentuer d’une manière plus expresse l’intention de fermer l’abîme que le voltairianisme a creusé de nouveau entre les classes, tandis que les filles de l’aristocratie fondent des congrégations vouées au soin des pauvres, une fille de laboureur a fondé de notre temps la congrégation qui élève avec tant de succès les filles de l’aristocratie.
La congrégation des dames du Sacré-Cœur doit sa naissance à la fille d’un humble cultivateur de Joigny. Telle a été l’origine de cette vénérable mère Barras, qui 279a compté et compte encore parmi ses filles spirituelles tant de grands noms de la vieille France.
Nous sommes broyés pour être mêlés, écrivait le très noble gentilhomme jeté par l’émigration sous les glaces du Nord. Tout, dans les œuvres de Dieu, semble révéler qu’ici encore Joseph de Maistre avait deviné le plan divin.
C’est une main sortie des classes populaires, Louis Veuillot, qui a ramassé la plume de l’inimitable prosateur. C’est donc aussi un frère de Jeanne d’Arc, que Dieu a choisi quand, pour fonder le journalisme catholique, donner à la presse son Bayard, à la cause catholique un athlète incomparable, il a appelé le fils d’un humble tonnelier de la Beauce.
Quel exemple plus frappant de la fusion des classes opérée par la foi ? Ici encore, quelle charmante intimité entre la très noble famille de Ségur et la famille Veuillot, nous révèle cette correspondance du grand publiciste, par laquelle on voit si bien ce que sont dans les relations de chaque jour les catholiques sans épithète.
Comme la canonisation de Jeanne d’Arc arriverait bien à son heure, et s’harmoniserait avec l’ensemble de ce divin mouvement ! Quelle réponse par les faits à ceux qui osent bien se réclamer d’Arouet, et se donner comme les amis des classes populaires et les initiateurs de leur émancipation !
Quoi de plus propre à faire palper aux foules quel est celui qui les revêt de la vraie grandeur et les sacre à tous les yeux ? Combien, de la chaumière de Domrémy passeraient à l’atelier de Nazareth ? Combien du reflet remonteraient au foyer et reviendraient chrétiens par fierté d’être frères de Jeanne d’Arc ? Qui ne sait que c’est au 280motif d’honneur, qu’est surtout ouvert le caractère français ?
Vouloir imiter Jeanne dans ce que son histoire présente de merveilleux serait se mettre en complète opposition avec l’héroïne. Le Ciel a dû la contraindre à s’avancer dans son incroyable voie. Quel encouragement à aimer les obscurs devoirs qu’elle a toujours préférés !
Même au milieu des grandeurs, Jeanne a toujours gardé la simplicité et les caractères inhérents à sa première condition. Combien de fois, en étudiant de près cette figure, avons-nous reconnu les traits épars sur la physionomie du beau peuple de France, et en entendant ses paroles, ses réponses, nous semblait-il entendre les accents de voix déjà connues !
Heureux de la part qui lui est faite, le peuple de France apprendrait aux pieds des autels de Jeanne à ne pas porter vers les rangs plus élevés des regards d’une envie malsaine. La Pucelle vénère le roi, et aime beaucoup la chevalerie et la noblesse, écrivait Boulainvilliers.
Elle venait de la part du Ciel leur rappeler le sublime idéal que royauté et noblesse devaient tendre à réaliser. Ainsi envisagées, elles méritent au plus haut degré le respect et l’amour ; car rien n’est plus bienfaisant.
IV La vraie chevalerie des temps modernes sous le drapeau et le patronage de Jeanne d’Arc.
La Pucelle rappellerait cet idéal aux classes dirigeantes de l’époque présente ; elle recommanderait à leur estime et à leur amour les classes dirigées ; elle leur persuaderait de rétablir les relations d’intimité des âges de foi ; elle leur inculquerait la notion et la véritable fin de l’autorité ; et rien n’est plus urgent.
281Toute supériorité, de quelque nature qu’elle soit, participe de la royauté, et doit par suite être animée de l’esprit que le Pontifical suggère à la royauté, au jour du sacre.
Ce n’est pas assez de la stricte justice ; il faut qu’elle se déverse en bienfaits sur ceux qui sont plus dénués des biens qui font l’excellence du supérieur. Il était dit au monarque : Vous défendrez la faiblesse contre toute oppression. On n’est pas seulement opprimé par la violence : on l’est par la faim, la nudité, l’ignorance, les passions. Riches des biens de la fortune, du savoir, de la vertu, selon l’ordre de la charité, de la discrétion, vous devez tendre à faire cesser ces oppressions dans la mesure de votre pouvoir.
Vous tous qui portez un sceptre, quelque humble qu’il soit, au foyer, à l’atelier, au chantier, dans la finance, dans la science, n’enveloppez pas votre majesté dans un nuage qui vous rende inaccessibles à vos frères. À vous aussi il est dit : Vous serez d’un accès bienveillant et doux, comme il sied à la véritable grandeur. Vous donnez déjà de l’éclat qui vous environne, en vous laissant facilement aborder. Ceux qui vous approchent sont comme les satellites qui se parent de la lumière d’un astre supérieur.
Ce n’est pas un commerce que vous devez vous proposer d’exercer ; vous ne devez pas avoir en vue de donner un peu pour recevoir beaucoup ; d’acheter la popularité et ses honneurs par des condescendances corruptrices, des services malsains et par des prodigalités calculées. Le Pontifical vous dit à vous aussi : Vous commanderez, non pas pour votre utilité, mais pour celle des autres ; non pas pour obtenir votre récompense sur la terre, mais dans le ciel. L’Évangile vous dit : être le premier, c’est être dans l’attitude de celui qui sert.
282Recevoir sa récompense dans le ciel, c’est être admis en participation de la béatitude divine. Or Dieu n’a qu’une béatitude, qui est son essence même : se communiquer. Donner, se donner infiniment, c’est le besoin éternel de Dieu ; et la pleine satisfaction de ce besoin, c’est sa félicité même ; puisque c’est là tout le mystère de l’auguste Trinité.
Ils ne seront pas admis à la participation de cette félicité, ceux qui n’ont pas éprouvé le besoin de se donner, et qui n’auront voulu que recevoir, alors même qu’ils semblaient donner.
Notre désir de voir le bien se répandre ne doit pas connaître de limites, mais notre coopération effective dans cette diffusion doit nécessairement être mesurée par notre puissance de donner, et réglée d’après les lois de la sagesse et de la prudence. Voilà pourquoi la théologie catholique proclame que la charité doit être ordonnée.
Il n’en reste pas moins acquis qu’un avantage quelconque se tourne dans le plan divin en obligation de donner ; et que donner d’une manière désintéressée est le point culminant de l’humaine perfection.
Tel est bien le sens du mot autorité. Auctor, auteur, est synonyme de père ; autorité est un équivalent du mot paternité.
La question sociale ne comporte pas d’autre solution. Elle sera résolue le jour où le mot autorité aura repris sa vraie signification dans les esprits ; le jour où, dans la mesure où permet de l’espérer notre nature viciée, ceux qui sont investis d’une supériorité tendront à l’exercer pour le bien des inférieurs.
Les cris qui partent d’en bas sont atroces ; le sont-ils 283moins que les confidences secrètes que nous a faites Arouet-Voltaire ? On parle de revendications sociales ; le mot est juste, s’il s’agit des usurpations méditées par Arouet-Voltaire, et qui ont si profondément inspiré la législation révolutionnaire. Hélas ! ces revendications, on médite de les exercer par des usurpations tout aussi injustes et tout aussi violentes.
De la sauvagerie raffinée et hypocrite d’Arouet et de sa race, ou de la sauvagerie avouée et sans entrailles du citoyen de Genève et de ses hordes, quelle est la plus hideuse au cœur chrétien ? Lequel de ces deux frères ennemis est le moins abominable ? Un catholique a mieux à faire que de répondre à cette question oiseuse : c’est de travailler à prévenir les épouvantables catastrophes que tous deux préparent au genre humain ; de guérir les blessures si profondes, si envenimées faites à notre pauvre France par leurs plumes empoisonnées.
Guérir, c’est rendre à l’autorité sa signification bienfaisante. L’exposé théorique a sa valeur ; mais cet exposé ne triomphera que tout autant qu’il se trouvera des hommes de cœur, pour en faire héroïquement l’application pratique, et faire sentir à tous les charmes divins de ses résultats.
Le douzième et le treizième siècle virent l’épanouissement de la chevalerie chrétienne. L’esprit qui fit naître la chevalerie du moyen âge doit créer la chevalerie que réclame notre époque.
Au moyen âge il fallait protéger la faiblesse désarmée contre les brutalités de la violence. Les leçons en action de la chevalerie furent comprises de la Chrétienté entière : elles furent surtout comprises de la France, qui est devenue la nation chevaleresque, la très noble nation, a dit Léon XIII.
284Ce n’est pas contre les violences du fer qu’il faut protéger les multitudes ; c’est contre le glaive empoisonné du sophisme, les excitations de la haine, les mauvais conseils de l’envie.
On leur montre en haut des oppresseurs, il faut leur faire sentir des bienfaiteurs ; des corrupteurs, il faut leur faire voir des conseillers désintéressés et des pères ; des jouisseurs égoïstes, il faut leur montrer des économes prudents qui n’oublient pas les déshérités et les faibles.
— Pourquoi des riches ? pourquoi tant de biens d’un côté, pourquoi tant de misères de l’autre ?
— La richesse, la supériorité, le bien d’une part ; il est pour être reversé sur toi, ô mon frère, qui es pauvre de bien, quand même ce serait parce que tu as été pauvre de sage prévoyance et de prudente économie.
Ce serait le langage de la nouvelle chevalerie ; elle le rendrait accessible à tous par ses exemples plus encore que par ses paroles. Elle rétablirait dans un but de dévouement chrétien la familiarité de relations des âges chrétiens, et en quelque sorte la communauté de vie que le docte M. Luce donne comme un des traits distinctifs de la société du moyen âge.
À la maxime frayer avec des inférieurs, c’est se dégrader, elle répondrait avec l’Apôtre : Parmi les chrétiens, il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a qu’un seul corps en Jésus-Christ ; ce corps se compose de membres destinés à des fonctions différentes ; mais toutes sont pour le bien de l’ensemble.
Frayer avec les inférieurs pour les rendre meilleurs, c’est s’honorer, c’est s’élever en élevant les autres.
La société révolutionnaire, a-t-il été dit, a pour terme final le mot d’Arouet son fondateur : enténébrer et mépriser 285le genre humain ; elle est l’amour de soi poussé jusqu’au mépris du genre humain. La chevalerie nouvelle cherchera à édifier sur le fondement que saint Augustin donne à la cité de Dieu, l’amour de Dieu, et par amour pour Dieu, l’amour du prochain, poussé jusqu’à l’oubli et au mépris de soi.
L’abîme païen ouvert par le naturalisme entre les diverses classes de la société serait promptement comblé. Après le culte de la famille de Nazareth, quel culte pourrait mieux y contribuer que celui de la Pucelle ? Autour de quel autel pourrait mieux s’opérer le rapprochement sans confusion ?
Jeanne appartient aux classes populaires par la naissance, la langue, la physionomie, le caractère simple et naïf ; elle est la chevalerie personnifiée ; nul ne fut plus animé de cordial respect pour toute supériorité. Qui fut plus désintéressé que celle qui ne demanda jamais rien, ni pour elle ni pour les siens ? dont le cœur ne connut jamais l’amertume envers autrui, n’eut qu’un besoin, se dévouer ?
La nouvelle chevalerie chrétienne est fondée ; elle comprend dans son ensemble tous ceux qui, dans une pensée de dévouement chrétien, se consacrent aux œuvres par lesquelles les classes supérieures se rapprochent des classes inférieures. La chevalerie chrétienne, c’est surtout celle qui établit les cercles catholiques d’ouvriers.
Léon XIII nous presse de travailler à les étendre, ces cercles bénis ils renferment l’avenir de la France ; quel patronage leur convient mieux que celui de Jeanne d’Arc ?
Quel nom peut mieux en remplir les cadres ? L’héroïne française si abominablement insultée par Arouet convoque 286dans les cercles catholiques tous ceux qui ne veulent pas d’une organisation sociale basée sur ce mot d’ordre : Séparer le sot peuple des honnêtes gens, pour jamais. On ne saurait souffrir l’absurde insolence de ceux qui vous disent : Je veux que vous pensiez comme votre tailleur ou votre blanchisseuse.
Sociétés bénies ! elles doivent repousser un envahisseur pire que l’Anglais, le naturalisme dans les rapports sociaux, et avec le naturalisme, l’antagonisme et la guerre. Elles doivent former l’armée de la fraternité chrétienne à opposer aux armées de la fraternité de Caïn ; l’armée de l’amour, du dévouement, de la confiance entre les diverses classes de la société, à opposer aux armées de la haine, de l’égoïsme, de l’envie.
Aucun nom n’est plus propre à la recruter, à l’unir, à l’enflammer que le nom de Jeanne d’Arc. Aucun drapeau ne lui convient mieux que celui de la Pucelle ; aucun mot de ralliement ne lui sied mieux que celui de Jeanne la Pucelle.
Jeanne la Pucelle, le surnaturel chrétien dans les rapports sociaux, pour refouler le naturalisme abject ; Jeanne la Pucelle, la pureté dans sa simplicité idéale contre toutes les souillures coalisées ; Jeanne la Pucelle, la vraie, la belle France, contre la France du Prussien Arouet et du Genevois Rousseau..
Mais pareil recrutement, pareille armée ne sont pas possibles sans réprimer les appétits égoïstes. Or le culte de la Pucelle nous prêcherait encore toutes les réformes morales nécessaires à notre entière régénération.
287Chapitre II Le culte de la Pucelle et la réforme morale
I Les châtiments de la France prédits par Moïse.
La justice élève les nations, et le péché fait le malheur des peuples214.
L’esprit de vérité qui a consigné cet oracle dans les lettres divines, où la Pucelle était incapable de le lire, en fit la révélation immédiate à la jeune fille, puisqu’elle disait :
Le péché fait perdre les batailles215.
Celle qui aimait à appeler la France le saint royaume devait la contempler telle que l’avaient vue les papes qui l’appelaient le miroir de la Chrétienté. Une sainteté relative est la conséquence des glorieuses prérogatives de la France. Dieu punissait les iniquités d’Israël et de Juda plus sévèrement qu’il ne punissait les iniquités des nations moins privilégiées. Encore par là, nous sommes figurés par l’ancien peuple.
288Dans les menaces que Moïse faisait à la nation élue, pour le jour où elle prévariquerait, le législateur hébreu a écrit notre histoire d’hier et d’aujourd’hui.
Est-ce que Sedan, et nos armées prisonnières, ne sont pas prophétisées dans ce verset du Deutéronome : Dieu te conduira toi, et le roi que tu te seras fait pour être mis à ta tête, dans un pays inconnu de tes pères ! Est-ce que nos pères des douze premiers siècles ont connu cette Prusse, devenue royaume en 1713, pour le châtiment de l’Europe ?
La prise si prompte de nos imprenables citadelles n’est-elle pas dans cet autre verset : À terre tes hauts et puissants remparts, à l’abri desquels tu croyais en sécurité ton pays tout entier.
Comment mieux annoncer le phylloxéra qu’en disant : Tu planteras la vigne, tu la fouiras et tu n’en boiras pas le vin, tu n’en récolteras rien, car elle sera ravagée par les vers ?
Le fléau des étrangers par le sang, le nom et la religion, accaparant la richesse et le pouvoir, dans un pays qui n’est pas celui de leurs pères, n’est-il pas pittoresquement décrit dans cette phrase : L’étranger qui vit dans ta terre te dominera et sera au-dessus de toi : il prélèvera l’usure sur toi, et tu n’en prélèveras pas sur lui ; il sera la tête et tu seras la queue216.
À quoi bon prolonger cette douloureuse application ? cela n’est pas nécessaire pour trouver Dieu fidèle en toutes ses menaces.
La Pucelle n’en doutait pas. Voilà pourquoi elle demanda à la France du quinzième siècle une réforme universelle 289s’étendant du roi aux dernières classes populaires ; voilà pourquoi elle commença à établir dans ses troupes l’angélique discipline déjà indiquée.
II Jeanne nous demanderait les réformes qu’elle réclamait de son siècle : blasphème, cupidité, immoralité.
Du haut des autels elle nous demanderait ce qu’elle réclamait de ses contemporains, et nous répéterait que le péché fait perdre les batailles.
Celle qui poursuivait le blasphème parlé avec tant de véhémence, que les La Hire, les d’Alençon, les plus hauts personnages, tremblaient de le laisser échapper de leurs lèvres en sa présence, dirait à tous ceux qui ne veulent pas voir la France périr : Réunissez-vous à ma suite, non seulement pour que le blasphème ne tombe jamais de vos lèvres, mais pour que le blasphème écrit et imprimé ne souille jamais vos mains, vos yeux et vos bibliothèques. Au débordement d’insultes contre le ciel, opposez le cri antique : Vive Jésus-Christ qui aime la France !
La libératrice, personnellement si désintéressée, si ennemie de la rapine, nous dirait que presque aussi criminelle est la rapine, fruit de transactions sans loyauté, de fraudes qui ruinent surtout les petits et les simples. La France a donné son nom à la franchise, ou la franchise lui a donné le sien. Inutile de conserver un pays où l’on n’arrive à la fortune et aux honneurs que par la duplicité et le tripot. Pareil pays a perdu le droit de s’appeler la France.
La France n’est pas le pays des bas appétits et des lucres sordides. C’est le pays du désintéressement ; on y croyait jadis que le bonheur de donner les fruits du travail, de l’industrie, d’un sol que le ciel fit riche, même 290son sang, était un plaisir divin, pourvu que noble et digne en fût la cause. Vouloir conserver un pays en proie à toutes les fièvres de la cupidité et de l’égoïsme, n’est pas vouloir conserver la France.
Nous montrant son épée irréparablement brisée — le lecteur se rappelle de quelle manière — la Pucelle nous dirait : Pensez-vous que les vôtres seraient plus fortunées ? Ne savez-vous pas que je suis la Pucelle, c’est-à-dire la virginité ressuscitant la France perdue par une reine infâme ? N’attendez que des ruines, tant que pulluleront parmi vous les femmes qui lui ressemblent.
On greffe le sauvageon, on apprivoise les animaux les plus indomptés ; il n’y a que le fer et le feu pour le tronc pourri, et le membre gangrené.
L’ancien régime a péri des excès de l’ignoble prince qui s’appela Louis XV. La bourgeoisie, pour n’avoir pas été plus morale, voit son règne toucher à sa fin. La démocratie rongée à son tour par le virus durera moins encore.
Jeanne d’Arc sur les autels dirait à tous ceux qui ne veulent pas voir la fin de la France, de s’armer comme elle du glaive de Phinées ; et de repousser loin, bien loin les femmes, opprobres de son sexe ; de protéger ses sœurs, les Pucelles de l’atelier et de la chaumière ; de protéger ses frères, que tant d’excitations poussent à s’imprimer au front de honteux stigmates. Elle nous dirait qu’un pays où tant de miasmes impurs tendent à souiller et à étouffer les lis, n’a pas droit de s’appeler la France.
Comment arrêter tant de contagions, et guérir lèpres si invétérées ? La Pucelle montre encore les remèdes curateurs et préventifs. Impossible de mieux indiquer 291en quel lieu on en trouve la source toujours féconde.
III Remèdes curateurs et préventifs : l’Église, grande école des peuples ; l’école ordinaire devrait en être le prolongement ; le prêtre, la place que lui fit l’héroïne dans sa vie et dans ses œuvres ; la Pénitence et l’Eucharistie, vie des peuples…
Ce n’est que par un délire de contradictions que M. Joseph Fabre et ses collègues de la gauche ont pu proposer de décerner les honneurs d’une fête nationale à celle qui foudroie leurs ukases les plus néfastes. M. Fabre et ses collègues veulent manifestement remplacer l’église par l’école, le prêtre par le pédagogue ; et dans l’éducation des filles, faire une part si large au livre et à l’encrier, qu’il n’en reste presque plus rien pour l’aiguille, le dé, le rouet, le pot-au-feu ; et absolument rien pour la houlette de bergère et le râteau de la faneuse.
Or il se trouve que la plus grande des Françaises, une des femmes les plus admirables parmi les filles d’Adam, a grandement fréquenté l’église, et jamais l’école ; qu’elle a été toujours incomparablement avide du ministère des prêtres, et qu’elle n’a jamais senti le besoin de magisters d’aucun sexe ; qu’elle n’a jamais ouvert un livre ; et qu’elle se vantait d’exceller à manier l’aiguille et le fuseau ; qu’elle disait avec quelque fierté : Pour ce qui est de filer et de coudre, je ne redoute aucune des femmes de Rouen
; qu’elle n’a jamais craint de s’altérer le teint en s’exposant au soleil des moissons, ou aux pluies du printemps. Ce qui est plus écrasant encore l’héroïne n’a jamais senti ce que semblable éducation avait d’incomplet ; elle a soutenu qu’elle a été apprise comme doit l’être enfant de sa condition217.
292Est-ce à dire que même pour les enfants du peuple il faille réprouver les connaissances élémentaires de l’alphabet et de l’écriture ? des connaissances plus étendues pour les classes supérieures ? L’histoire de l’héroïne donne la réponse. Une des deux saintes, qui furent les maîtresses surnaturelles de la Pucelle, est sainte Catherine d’Alexandrie, la vierge versée dans toutes les sciences de son temps, qui confondit, réduisit au silence ou convertit les nombreux philosophes néo-platoniciens de cette école alors si fameuse.
Mais lorsque sainte Catherine et saint Michel entreprirent l’éducation de la bergère de douze ans, ils ne jugèrent pas que, pour en faire la fleur la plus belle de notre histoire, il fût utile de l’envoyer aux écoles du savoir humain, ou même de lui donner les leçons les plus rudimentaires de ce qu’on y enseigne. Ils l’envoyèrent à l’école indispensable, qui peut à la rigueur tenir lieu de toutes les autres, et sans laquelle toutes les autres ne formeront jamais un grand peuple ; ils lui dirent de fréquenter l’église ; ils lui recommandèrent d’être ce qui dans sa condition constitue la jeune fille parfaite218.
L’église, dans les cités et au village, fut la grande école de la France ; de là rayonna l’enseignement qui fit de la France le miroir de la Chrétienté, et, au dire d’un protestant étranger, le plus beau royaume après celui du ciel. Là, Jésus-Christ enseigne, avec l’autorité d’un Dieu, la règle qui fait les pères, les mères, les fils et les filles parfaits ; qui donne l’humilité aux grands, rend l’obéissance douce aux inférieurs, émeut les entrailles du 293riche, ranime l’espérance du pauvre et fait de chacun l’homme parfait selon sa condition.
L’école fut le prolongement de l’église ; elle était destinée à être avant tout l’écho de ses enseignements. L’église couvrit la France d’écoles. Deux siècles avant la Pucelle, l’Université de Paris voyait affluer autour de ses chaires l’élite de la jeunesse de la Chrétienté. La grande école, fille des papes et des rois, avait grandement dévié, lors de l’apparition de l’héroïne, de la gratitude qu’elle devait à la papauté et à la royauté. Son châtiment fut de tremper si largement dans l’assassinat de la Pucelle. C’était un présage de l’avenir.
La France sera détruite par la fausse science ; elle périra lorsque la fausse science aura fait déserter l’église ; fait croire à tous que savoir déchiffrer les caractères, c’est savoir approfondir et peser les idées qu’ils renferment ; et inculqué la colossale aberration, qu’instruire, c’est moraliser. La Pucelle sur les autels dirait à tous : Fréquentez l’église ; et méfiez-vous du savoir qui ne vous rend pas meilleurs.
Elle dirait aux femmes ses sœurs, ce que leur crient la raison et la voix de tous les siècles : Rendre les hommes bons et heureux, c’est notre suprême savoir ; gagner leur respect et leur affection, notre grande conquête ; ce n’est pas le secret que l’on apprend dans les livres ; on l’apprend à l’église, on le pratique à la maison.
Quand fut-il plus nécessaire de faire entendre pareil enseignement ?
Quelle réfutation plus éloquente du cri de Satan : Le cléricalisme, c’est l’ennemi. Qui donc témoigna plus d’affection au prêtre que celle qui se confessait tous les jours et voulait qu’on épargnât des prisonniers parce que pour se dérober ils s’étaient affublés de vêtements de prêtres ?
294Comment mieux proclamer l’amour du prêtre, qu’en réclamant avec larmes le ministère du prêtre, alors qu’elle mourait par la sentence inique de prêtres prévaricateurs ? Comment mieux répondre au propos si répandu : Il y a de mauvais prêtres ?
N’y a-t-il pas de mauvais pères, de mauvaises mères ? La piété filiale cesse-t-elle pour cela d’être un devoir ? Jeanne d’Arc fit éclater son respect et son amour pour le prêtre, alors même que le prêtre s’offrait à elle sous un aspect qu’heureusement il présente rarement dans l’histoire.
Jeanne d’Arc, en voulant que le prêtre fût si largement représenté dans ses armées, résume encore l’histoire du prêtre dans le passé de la France. La France est fille du sacerdoce catholique ; le sacerdoce l’a enfantée, allaitée, nourrie, élevée ; le sacerdoce est partout durant quatorze siècles ; inspirant les règnes les plus glorieux ; concluant les alliances les plus fécondes ; signant les traités les plus décisifs ; pleurant toutes les douleurs de la patrie ; bénissant tous ses légitimes triomphes.
Si un État se compose de ce qu’il y a de plus durable, de plus permanent dans un pays, où est donc, en France, l’institution qui oserait se comparer au sacerdoce catholique ? Quelle est celle qu’il n’ait pas vue naître, et qui ne soit devant lui ce qu’est l’enfant au maillot devant le vieil aïeul ?
La Pucelle conduisant ses armées contre l’envahisseur, au chant des hymnes liturgiques entonnées par un bataillon de prêtres, convoquant soir et matin ses soldats autour du prêtre, crie à la France : l’ennemi du prêtre, c’est l’ennemi de la France. Tuer le prêtre, c’est tuer la France. Vouloir faire tourner la France contre le prêtre, c’est armer la fille contre son père, et vouer l’égarée à la 295plus exécrable de toutes les fins, à la fin des parricides.
Le prêtre tient en mains l’aliment qui fait vivre les nations comme les individus, le remède qui guérit les plaies morales des peuples comme il guérit celles des particuliers. Que sont les plaies morales des peuples, si non celles des individualités qui les composent ; plaies qui s’enveniment et s’aggravent par la juxtaposition, tout comme les plaies physiques ?
Une nation qui se nourrit bien de l’Eucharistie ne meurt point. Témoin l’Espagne résistant pendant sept siècles au joug musulman, et se relevant plus glorieuse et plus forte sous Ferdinand et Isabelle ; témoin l’Irlande toujours vivante après trois siècles d’oppression sectaire, et peuplant l’Amérique et l’Australie de ses fils et de ses filles, expulsés par la faim de leurs foyers ; mais préférant l’exil à la privation du pain eucharistique.
Une nation qui communie bien cicatrise ses plaies morales ; car bien communier, c’est aussi bien se confesser ; et bien se confesser et bien communier, c’est, avec une volonté fortifiée d’énergies divines, prendre contre soi-même le parti de toutes les vertus contre tous les vices.
La Pucelle savait combien il eût été vain de demander au parti qu’elle venait relever la réforme de ses mœurs, sans lui montrer et la piscine qui purifie et le banquet qui nourrit. Les chroniqueurs nous disent :
La dite Pucelle était moult de sainte vie, et se confessait bien souvent et recevait Corpus Domini, et aussi le faisait faire au roi notre seigneur, et à tous les chefs de guerre et à tous leurs gens219.
Ce fut le premier ordre qu’elle donna en arrivant à Blois, et en entrant à Orléans. Elle attendait 296tout d’une poignée de soldats bien confessés et communiés220.
Du haut des autels elle dirait à tous ceux qui parlent de s’unir afin d’empêcher la France de mourir : Allez d’abord à celui qui est la résurrection et la vie : vous ne serez vraiment unis que par la participation à sa chair et à son sang. Sa chair virginale, crucifiée, glorieuse, peut seule dissiper les ténèbres qui naissent des bas-fonds de votre chair souillée ; guérir les lâchetés, les défaillances ; les égoïsmes qu’elle engendre ; et vous faire un même esprit et une même armée pour racheter votre patrie221.
IV C’est du mysticisme !
Mysticisme ! diront ici nombre de conservateurs. Mysticisme, tant qu’il leur plaira, c’est la recette préparatoire exigée par la libératrice pour relever la France du quinzième siècle.
Mysticisme ! un des quinze ou vingt mots cabalistiques, avec lesquels la libre-pensée ferme la bouche à de trop nombreux chrétiens, qui rougiraient d’être mystiques.
Mysticisme, c’est-à-dire moyens surnaturels et divins, à l’aide desquels le christianisme transfigure les âmes, cela ne peut pas avoir d’autre signification. Les peuples, et tout spécialement la France, sont appelés à vivre de ces moyens, sous peine de retomber dans les abrutissements d’un naturalisme abject.
Que veulent donc conserver les conservateurs qui rejettent les moyens surnaturels ? une France sceptique, 297jouisseuse, qui pâture, consomme, s’amuse et se roule dans tous les raffinements d’un luxe qui n’en est que plus corrupteur pour être doré, et n’être pas dénué de toute décence extérieure ? quel problème impossible !
Depuis le fondateur du premier empire connu, depuis le chasseur Nemrod jusqu’au prince dégénéré qui vit Byzance devenir Stamboul, l’histoire se lève et n’a qu’une voix pour proclamer que la domination et l’empire appartiennent aux races croyantes, sobres, et relativement chastes. Elles ont la mission de débarrasser la terre des nations que la tourbe scélérate des rhéteurs et des sophistes a rendues sans croyance, insatiables des plaisirs faciles, amollies par ce qu’elles appellent civilisation, et qui n’est en réalité que le vernis d’une corruption plus profonde. Alors que le réservoir des races barbares est épuisé, il naît de pires barbares, des bas-fonds mêmes de ces fausses civilisations.
Mysticisme c’est-à-dire surnaturel, les peuples ne peuvent pas s’en passer. Vrai ou faux, il le faut aux nations. Si elles cessent d’être régies par le surnaturel chrétien, elles le sont par le surnaturel satanique.
Est-ce que le mysticisme satanique ne régit pas en ce moment la France, et n’ébranle pas la vieille Europe, apostate des sacrements ? Qui, par des engins infernaux, des attentats régicides, fait trembler l’autocrate sur son trône, menace de nous venger de nos vainqueurs de 1870, fait crouler les voûtes du parlement de l’aristocratique Angleterre, et donne d’épouvantables frayeurs aux ploutocrates de tout l’univers ?
Les adeptes du mysticisme satanique. Dans les antres de la maçonnerie et des associations infernales, il y a des rites infernaux, des sacrements sataniques, des 298agapes où l’on boit la haine et la rage des savantes destructions. Quelle hiérarchie de fer ! quels mots d’ordre de destruction y sont transmis ! Il y a un chef au sommet, celui qui fut homicide dès le commencement. Encore quelques nouveaux coups ; encore quelques années d’enseignement infernal ; et les sacrements infernaux seront imposés de vive force : on ne pourra plus ni vendre, ni acheter sans porter le signe de la bête.
Mysticisme ! C’est avec pareils mots qu’on dissimule une vérité de foi : il faut appartenir à Jésus-Christ ou à Satan ! avec pareils mots, on laisse pratiquement de côté ce qui nous rattache à Jésus-Christ, et l’on favorise tout ce qui fait la force de Satan : les convoitises du monde présent, les délices de la chair et l’orgueil de la vie.
299Chapitre III Le culte de la Pucelle c’est la contre-révolution
300I Les principes politiques de Jeanne : Jésus-Christ roi, Jésus-Christ le droit ; le roi lieutenant constitué par le sacre, contre-pied des principes fondamentaux de la révolution. Jeanne du haut des autels nous demanderait ce que la France a gagné à la révolution.
Jésus-Christ roi, c’est Jeanne d’Arc tout entière ; Jésus-Christ hors la loi, c’est toute la révolution. L’opposition ne saurait être plus absolue ; et voilà pourquoi il n’est pas dans notre histoire de nom qui, plus que celui de Jeanne la Pucelle, signifie contre-révolution.
La révolution s’accommode de toutes les formes de gouvernement. Si elle a des préférences pour le régime républicain, ce n’est pas au point de ne pas vivre à l’aise avec des monarchies qui mettent Jésus-Christ hors la loi, et poursuivent le programme d’Arouet. Elle ne supporte pas une république qui déclare Jésus-Christ roi.
Un grand cœur, Garcia Moreno, il y a quelques années, inspira à la petite république de l’Équateur de déclarer que la loi de Jésus-Christ était la première et la plus inviolable de ses constitutions et que Jésus-Christ était son vrai roi. Moreno ne voulait nullement changer la forme républicaine de l’État, qui l’avait porté à la suprême magistrature.
La révolution se hâta d’aiguiser ses poignards ; elle fit un martyr du grand citoyen qui avait adopté le programme de Jeanne d’Arc.
Les plus fanatiques partisans de la révolution sont venus s’asseoir dans les conseils des divers régimes monarchiques, décidés à tenir Jésus-Christ hors la loi. Les conventionnels et les régicides remplissaient les antichambres de Napoléon Ier ; le César en voyant leur servilisme se vantait de la facilité avec laquelle il les avait apprivoisés ; il avait suffi, disait-il, de leur dorer les coutures, c’est-à-dire de leur déguiser l’office de valet sous le nom de chambellan.
301La révolution est fille de celui qui, pour avoir pris comme cri de guerre : Écrasons l’infâme, reste l’infamie à la plus haute puissance. Le cri n’est pas inscrit dans les constitutions révolutionnaires, — la prudence ne le permettait pas ; — mais il en est l’âme et l’esprit.
On trouve dans la législation révolutionnaire, quoique rarement, la mention de l’Être suprême ; mais le nom du Dieu vivant, du Dieu incarné, Jésus-Christ, jamais.
Le Dieu dont nos pères baptisés se hâtèrent d’inscrire le nom en tête de la plus ancienne de nos constitutions, avec l’élan d’amour et de soumission que l’on connaît : Vive le Christ qui aime les Francs, est traité comme un inconnu ou un indifférent dans l’arsenal de la législation révolutionnaire.
Affaire de tactique ! Il n’est traité en inconnu, qu’afin d’être plus sûrement poursuivi comme l’ennemi. Dans la personne de ses adorateurs et surtout de ses ministres, le Dieu de la vieille France, de l’immense majorité des Français, est mis au-dessous de tous les faux dieux. Rabbins, marabouts, ministres des faux christs, du christ de Calvin et de Luther, ont une situation immensément privilégiée, si on la compare à celle du clergé catholique ; et ce qui est vrai des ministres de l’erreur est vrai de l’imperceptible minorité de sectaires qui professent des cultes dissidents. Ils ne sont pas un sur trente ; que l’on regarde dans les hautes fonctions publiques, s’ils ne sont pas traités comme s’ils formaient le quart ou le tiers de la population. Quel soin de leur ménager facilité pour leurs pratiques ! Quel art pour écarter les catholiques de leurs églises et de leurs cérémonies222 !
302Jésus-Christ source du droit, souverain droiturier ; la loi de Jésus-Christ vraie constitution de la France : c’est le programme de Jeanne d’Arc.
Ce programme est le contre-pied du programme révolutionnaire formulé en ces termes dans la déclaration des droits de l’homme :
La loi est l’expression de la volonté générale : tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation223.
Jésus-Christ est la source de la souveraineté. Les droits de Charles proviennent d’un acte positif de la volonté du roi des nations, qui dans sa providence veut que le sang désigne ordinairement le chef du saint royaume. Le roi du ciel le veut ainsi. Charles n’est qu’un roi lieutenant, locum tenens, du vrai roi Jésus-Christ.
Rien n’est plus contre-révolutionnaire. La révolution proclame avec une insistance marquée que le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation224. Les termes sont pesés : le principe, c’est-à-dire la raison, et ici, la raison dernière ; de toute souveraineté, il n’en existe pas l’ombre en dehors ; essentiellement, c’est dans la nature même des choses, et cela ne peut pas être autrement.
303D’après la Pucelle le roi lieutenant n’entre pas en possession par le sang, ou même par la mort de son père ; mais bien par le sacre. Là, il s’engage envers Jésus-Christ à gouverner le fief d’après la divine constitution apportée par l’Homme-Dieu aux royaumes non moins qu’aux individus. Il promet d’être, au nom du suzerain, le protecteur de tout ce qui est faible contre l’oppression de la force, d’être l’invincible tenant de la justice. Jésus-Christ par l’intermédiaire de ses ministres accepte l’engagement, et couvre le vassal des rayons de sa majesté.
Les pontifes en installant le roi sur son trône lui disent : Occupez, gardez désormais la place où Dieu vous délègue en vertu de son autorité toute-puissante, et par la présente intronisation, faite par le mutuel accord de tous les évêques et de tous les autres serviteurs de Dieu.
Puis s’adressant à Dieu, le pontife consécrateur lui demande, entre autres faveurs, d’être le bouclier, la cuirasse, la sagesse du nouveau monarque ; que les peuples lui gardent fidélité ; que les grands ne troublent pas la paix ; que la nation croisse et multiplie sous le nouveau règne, fondue dans l’unité par les éternelles bénédictions225
.
Il faut lire en entier le pacte divin dont Dieu est le lien, le garant, dont il sera le rémunérateur ou le vengeur. Rien de plus glorieux soit pour les sujets, soit pour le monarque. Il est vrai de dire que le roi n’est sacré que pour conserver au front de ses sujets l’auréole surnaturelle, dont ils sont couronnés en tant que baptisés, et 304comme tels, membres du corps mystique de l’Homme-Dieu.
Le sacre est le grand épouvantail de la révolution. La pensée du sacre la fait rugir, ricaner, grincer des dents, écumer.
La révolution est l’horreur du divin ; et par le sacre, le divin s’épanche à flots sur la nation entière ; la nation entière devient odorante des parfums du chrême, que le sacre fait couler sur son chef.
Que lui substitue la révolution ? Quelles garanties offre-t-elle aux foules contre la tyrannie et le despotisme du pouvoir ? Comment unit-elle la multitude ?
Il est honteux de le dire. La révolution prétend unir les individualités qui composent les multitudes, les défendre, par le papier malsain, meurtrier ou puéril, qu’elle a intitulé : La déclaration des droits de l’homme.
La ridicule prétention s’y affiche dès les premières lignes, puisqu’on y lit des aphorismes niais ou malfaisants, tels que ceux-ci :
L’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements… la présente déclaration constamment présente à tous les membres du corps social leur rappellera leurs droits et leurs devoirs… les réclamations des citoyens fondées désormais sur des principes simples et incontestables tourneront toujours au maintien de la constitution et du bonheur de tous.
C’est là l’introduction au nouvel évangile, à la nouvelle table de la loi, que la révolution veut substituer à l’antique décalogue.
Le lecteur se rappelle avec quelle véhémence l’héroïne 305reprochait aux Hussites leur apostasie et leurs excès.
En montant sur les autels, elle nous demanderait avec plus de force encore pourquoi nous avons renversé la loi fondamentale de l’antique France, la constitution qu’elle était venue rajeunir par le miracle : Jésus-Christ roi !
Elle nous demanderait ce que devient notre histoire depuis ce jour néfaste ; elle nous demanderait ce que nous attendons encore pour déchirer le nouvel évangile et reprendre l’ancien ; si nous voulons infliger à la France une ruine plus irréparable que celle qu’elle est venue divinement réparer.
Ne sommes-nous pas assez mûris par le malheur pour écouter sa voix ?
Ne sommes-nous pas assez en péril pour nous demander ce que sont au point de vue de la raison les prétendus principes substitués à ceux de la Pucelle ? ce qu’ils ont produit dans la réalité des faits ? où en est la France ?
II Absurdité des principes fondamentaux de la révolution : ce que doivent être les lois humaines : l’Homme-Dieu seul vrai législateur. Les auteurs de la déclaration des droits de l’homme sans mission pour l’écrire.
Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, dit la révolution.
Autant vaudrait dire : la nation et les individus qui la composent sont à eux-mêmes leur propre principe ; ils se sont faits eux-mêmes ; car si nation et citoyens doivent chercher en dehors d’eux-mêmes le principe de leur existence, c’est là aussi que doit se trouver le principe de la souveraineté.
Le principe de toute souveraineté réside donc essentiellement hors de la nation ; c’est une vérité aussi évidente que l’existence d’un premier être.
Loin que la loi soit l’expression de la volonté générale ; 306pour que la société existe et soit possible, la volonté générale doit reconnaître des lois essentielles, primordiales, dont les lois humaines ne font que déterminer les applications dans les cas particuliers.
Loin que les citoyens aient le droit de concourir par eux-mêmes ou par leurs représentants à la formation de ces lois premières ; ils ne peuvent rien contre elles.
Le plus vulgaire bon sens le dicte, et le paganisme l’a maintes fois proclamé.
Cent millions d’individus se réuniraient pour statuer que la vertu et le vice sont les effets du tempérament, que la piété filiale est un préjugé, la fidélité à la parole donnée une ineptie, la propriété un vol, le mariage un contrat vulgaire, la famille une vieillerie démodée ; ils feraient en ce sens des écritures appelées lois, qu’un homme, fût-il seul, a le droit de dire : ce que vous appelez lois n’est en réalité qu’une suite de fureurs scélérates. Je les brave, et je me moque de vos papiers appelés lois ; vous pouvez me broyer, vous ne pouvez pas faire que je me déshonore en me conformant à votre volonté générale.
Il serait un héros ; héros d’autant plus grand que plus compacte serait cette volonté générale. Quelle est la mémoire tant soit peu classique qui n’ait retenu le portrait du Juste représenté par le lyrique latin : seul, debout, opposant un front imperturbable à la volonté générale qui lui commande le crime226 ?
L’ordre des sociétés politiques est réglé par les lois premières, aussi indépendantes de la volonté de l’homme, 307générale ou particulière, que le sont les lois qui règlent l’ordre du firmament.
L’harmonie, l’accord, le bien-être du corps social sont assujettis à des lois aussi nécessaires en elles-mêmes, que le sont les lois qui font le bien-être et la santé du corps physique, ou qui distinguent le concert du charivari.
On peut par ignorance ou par mauvais vouloir méconnaître et violer les unes et les autres ; on n’empêchera pas que l’effet ne soit une perturbation, perturbation souvent mortelle, ou qui finira par le devenir.
La plus grande injure qu’on puisse faire à un pays, c’est d’affirmer qu’il est représenté par des hommes qui donnent comme des principes incontestables les palpables absurdités que nous venons d’indiquer.
Les Français, grâces à Dieu, n’ont concouru ni personnellement, ni par délégation, à la monstrueuse déclaration. Ils n’ont jamais été assez délirants pour vouloir conférer à des hommes ce qui n’appartient pas même à Dieu ; car s’il peut à son gré créer le monde, il ne peut pas se contredire lui-même, et faire que le mal soit le bien, ou que le bien soit le mal. En créant l’homme raisonnable et libre, il ne pouvait pas ne pas lui commander d’éviter le mal et de faire le bien.
Quel est donc le rôle du législateur humain ? De connaître ces lois premières, et par des lois secondaires, de faire qu’elles produisent leurs meilleurs effets.
Œuvre difficile entre toutes ! C’est peu de connaître ce que ces lois générales prescrivent dans les cas particuliers ; il faut amener les volontés libres à s’y conformer ; arrêter les perturbations de l’ordre sans employer des remèdes pires que le mal ; encourager, soutenir les bons, faire vouloir les indifférents, faire trembler les pervers. 308C’est l’effet des véritables lois humaines. La révolution pose en principe que tout citoyen doit y concourir personnellement ou par ses représentants.
Elle fait d’un don surhumain entre tous le partage du plus vil goujat. Si la course des astres dépendait du bon vouloir des hommes, donner au premier manœuvre venu, non moins qu’à Tycho-Brahe ou à Copernic, le droit de la fixer, serait moins absurde que de donner à chaque citoyen le droit de régler le cours des sociétés politiques.
Après cinq ou six mille ans, Kepler, riche des découvertes des âges précédents, est parvenu à déterminer les lois de la gravitation. Il n’avait pas à en faire l’application dans l’immensité de l’espace.
Quel œil sera donc assez profond, assez vaste pour découvrir les lois qui feront graviter les volontés libres, dans la sphère de l’ordre, de la justice, de la paix ? Comment régler, modérer les forces perturbatrices, les attractions et les répulsions trop violentes, régler une impétuosité d’où sortirait le trouble de l’ensemble ? Les facteurs se comptent par millions ; chacun d’eux porte en lui-même des causes de désordre, dont le contre-coup se fait sentir plus ou moins sur le tout. Chacun d’eux peut être sollicité, violenté même, pour être maintenu dans la voie de l’ordre ; il ne peut pas être forcé de le vouloir, car il est libre.
Est-ce qu’un homme abandonné aux seules lumières de la raison peut embrasser assemblage pareil, si étendu, si complexe, si délicat ?
L’histoire n’en cite pas un seul. Tous les législateurs qui n’ont eu que des lumières purement humaines ont manifestement fort mal résolu le problème. Un signe 309d’horreur est empreint sur toutes leurs législations. Ils ont broyé, écrasé la partie la plus nombreuse du genre humain, celle des faibles. Ils l’ont mise sous les pieds des forts, d’une minorité ; ils ont gardé ou introduit l’esclavage : esclavage des vaincus, des enfants, des femmes. À vrai dire, ils ont établi des règles destinées au petit nombre seulement ; ils ont légiféré pour régler comment les grands se partageraient les petits et conserveraient la proie. Barbares et homicides, ils ne sont pas des législateurs.
Un seul a manifestement donné la solution, et il n’est pas un pur homme. C’est le souverain droiturier de Jeanne. Après avoir tracé les rudiments de la vraie loi par son serviteur Moïse, il est venu la promulguer lui-même, la sanctionner par ses exemples plus encore que par ses paroles. Il a apporté la lettre ; il a porté mieux encore, car il a infusé l’esprit.
Pour que le genre humain ne perdit ni la lettre, ni l’esprit, il s’est substitué un vicaire permanent, divinement investi de la mission d’interpréter la lettre, et de veiller à ce que lettre et esprit fussent appliqués.
C’est la seule vraie loi constitutionnelle du genre humain ; la seule qui garantisse les droits qui ont le plus besoin de protection, les droits de toutes les faiblesses. Quelle sollicitude pour les couvrir toutes ! Il se les substitue ! Les meurtrir, c’est le meurtrir lui-même. Plus on est petit, plus on est couvert par son infinie grandeur. Il a fait plus encore ; il a mis la puissance, quelle qu’en soit la nature, au service de l’infirmité correspondante. Tout ce que l’on fait, soit en bien, soit en mal, à ceux qu’il appelle ses plus petits, c’est à lui qu’on le fait.
La récompense ou le châtiment seront proportionnés 310au service ou à l’outrage ; et il est aussi impossible d’échapper à son regard qu’à sa puissance. Il nous offre d’ailleurs des moyens efficaces et nombreux pour assainir notre vouloir et le fortifier dans ses défaillances.
Les lois humaines, même dans l’ordre civil, ont l’obligation de faciliter l’observation de cette législation venue du ciel. Heureux les peuples qui en font leur premier code ; pour lesquels le seigneur de Jeanne est le souverain droiturier.
Il le fut pour la France, au moins en principe, jusqu’à l’époque de la fameuse déclaration. Ceux qui édictèrent le nouvel évangile n’avaient nullement reçu mandat de leurs électeurs de déchirer l’ancien. On trouve tout le contraire dans les cahiers de 1789.
La déclaration n’est pas seulement en opposition avec la raison et la foi ; elle est en contradiction avec ses propres principes.
Les citoyens français ni personnellement, ni par leurs représentants, n’ont en rien concouru à la formation du document néfaste. Ils n’avaient pas donné mandat pour être représentés à semblable besogne ; elle ne fut en aucune manière l’expression de la volonté générale.
La révolution fait-elle l’application des prétendus principes qu’elle proclame ? Voilà un siècle qu’elle est à l’œuvre. Les lois sont-elles l’expression de la volonté générale ? Peut-on dire que la nation a appelé au pouvoir les divers gouvernements qui l’ont régie ?
L’affirmer, c’est outrager le pays, c’est démentir les faits les plus patents.
311III C’est injurier la France que de lui attribuer les douze ou quinze constitutions révolutionnaires, les changements de régime qu’elle subit. Contradictions qu’il y aurait à affirmer que la législation révolutionnaire est l’expression de la volonté générale.
Dans l’espace de moins d’un siècle, la France a été régie par douze ou quinze constitutions. La moyenne de leur durée serait donc de huit ans.
Ces changements si fréquents sont-ils vraiment l’œuvre de la France, et l’effet de la volonté générale ? Quelle injure à la France !
Une constitution, c’est une loi fondamentale, racine et mère des autres lois qui doivent en dériver. Dans treize siècles la France n’en eut, à proprement parler, qu’une seule : Jésus-Christ roi. Alors même que les dynasties changeaient, — ce qui arriva deux fois en treize siècles, — la base constitutionnelle n’était pas ébranlée. Jésus-Christ restait le vrai souverain, le suprême droiturier. La dérogation portait sur une loi secondaire : celle qui désignait le roi lieutenant chargé de veiller à l’application de la loi fondamentale, et encore, il est bon de le redire, cette dérogation ne s’est produite que deux fois en treize siècles : et la France voudrait qu’on déplaçât tous les huit ans la base d’un édifice destiné à durer quelques dizaines de siècles ! elle voudrait qu’on transplantât tous les dix ans l’arbre qui doit abriter des centaines de générations ! elle voudrait que tous les huit ans l’on portât la main à ce qui doit être comme le cœur de sa vie politique !
Comment mieux l’outrager qu’en lui imputant des actes si contraires au plus vulgaire bon sens ! Non, elle ne mérite pas cette injure ; elle ne se jette pas d’elle-même dans ces crises. C’est déjà trop d’ignominie qu’elle soit forcée de les subir.
312Est-ce bien l’exercice de la souveraineté nationale qui a poussé à la tête de la nation les gouvernants si différents, si opposés, si ennemis les uns des autres, qui, durant l’ère révolutionnaire, ont disposé du nom, de l’or et du sang de la France ?
La France acclamerait donc des chefs un jour pour les honnir le lendemain ! Chaque jour elle mettrait honteusement à la porte ceux auxquels elle avait la veille livré toute la maison ! Elle passerait son temps à couvrir d’opprobre ceux qu’elle avait la veille investis de toute sa confiance !
Quels chefs, s’il faut les juger d’après ce qu’ils disent les uns des autres ! À quelles mains s’abandonnerait donc le pays !
Quelle idée se former du discernement, de la fidélité, de la dignité d’un peuple, qui de lui-même se serait successivement livré, prostitué, à tant de maîtres si ennemis les uns des autres ! Les voit-il tous d’un œil indifférent ? Il est donc privé de la faculté de sentir ! En est-il qu’il aime, en est-il qu’il abhorre ?
Quelle est alors son existence ? Ces divers maîtres l’atteignent dans le vif de son être, agissent chacun à leur manière sur ses habitudes journalières, disposent de ses intérêts, de son honneur.
A-t-il réellement confiance en eux ? Quelles déceptions ! Les choisit-il au hasard ? Où est sa sécurité ?
Mais non, il ne les choisit pas : il ne mérite pas qu’on le rende responsable des dégradantes pages de pays en décrépitude, écrites par le siècle de la révolution.
Il les subit, et c’est déjà beaucoup trop d’ignominie.
Dans les pays à esclaves, combien de nègres ont eu moins de maîtres différents, et d’humeurs moins contraires, 313que n’en a subi l’octogénaire français, ou même le Français qui n’a que la moitié de cet âge !
Et la législation révolutionnaire ? Elle serait aussi l’expression de la volonté générale ? Les citoyens français auraient donné mandat à quelques centaines des leurs, pour qu’on leur tissât pareil habit, et qu’on les renfermât dans semblable camisole de force ?
Par quelles dérisions amères, les faits répondent de partout à la théorie de la loi expressions de la volonté générale !
Quand l’accord existe entre la loi et la volonté générale, la loi s’exécute comme d’elle-même.
Il y a plus : si la loi était l’expression de la volonté générale, il serait à peine nécessaire de l’écrire. Il n’y aurait qu’à laisser faire la volonté générale. Il en serait d’une société où la volonté générale formerait la loi, comme d’une famille, d’un collège, d’une communauté, de toute réunion, dont l’esprit est excellent.
Celui qui est à la tête a très peu de commandements à faire ; il n’a qu’à laisser agir le bon esprit qui anime les membres ; ils se portent d’eux-mêmes à ce qui est en conformité avec l’ordre. Leur commander c’est méconnaître les égards qui leur sont dus ; il suffit de loin en loin de quelques indications.
Sans méconnaître la différence qui existe entre ces sociétés privées et un grand État, il est incontestable que plus la volonté générale est digne de faire la loi, moins il est besoin de faire des lois. C’est à bon droit que la sagesse païenne a fait de la grande multitude des lois le signe d’une détestable législation. Pessimæ leges, multæ leges.
Que faut-il donc penser de la législation révolutionnaire ? 314Qui comptera les lois enfantées depuis un siècle ? Supposera-t-on que la volonté générale veut s’enlacer dans ces liens sans nombre ? Qui ne voit combien c’est contre nature ? Dira-t-on que ces liens sont nécessaires pour maintenir l’ordre extérieur ? Que devient la théorie de la loi, expression de la volonté générale ? Comment la volonté générale mérite-t-elle de faire la loi, si elle doit être ainsi gênée, contrariée en tout sens et de toute manière ?
La loi expression de la volonté générale ! Le peuple souverain dictant la loi ! Il aurait donc édicté qu’il dépenserait une partie notable de ses revenus à payer plusieurs centaines de milliers de surveillants, de gendarmes, chargés de lui faire vouloir ce qu’il veut ? qu’il hérisserait son sol de prisons destinées à le renfermer et à le punir de ne pas vouloir ce qu’il veut ?
Déjà en 1797, un grand ami de la France, Joseph de Maistre, écrivait du peuple français :
Ses maîtres le foudroient en se moquant de lui. Ils lui ont dit : Vous croyez ne pas vouloir cette loi ; mais soyez sûrs que vous la voulez ; si vous osez la refuser, nous vous tirerons à mitraille pour vous punir de ne pas vouloir ce que vous voulez ; et ils l’ont fait227.
C’est ce qui se fait équivalemment depuis un siècle pour une multitude de lois édictées par la révolution.
Il faudrait une mesure peu commune de hardiesse, pour affirmer que la volonté générale a imposé à la France la loi de la conscription, telle qu’elle y est subie depuis la révolution ; que c’est la volonté générale qui l’a édictée de manière à semer dans les foyers pauvres 315des vides si prolongés, et tant de deuils, alors que les ménages riches et aisés se rachetaient pour une somme relativement légère.
Gendarmes, garnisaires, étaient là pour punir le peuple français de ne pas vouloir ce qu’il voulait.
Comme l’on surprendrait la multitude des paysans et des ouvriers de France, qui forment la volonté générale du pays, si on leur disait qu’ils donnent librement mandat pour payer des centaines de millions à l’Université césarienne, toujours si impopulaire après un siècle d’existence ; aux théâtres ; aux comédiennes de Paris ; et qu’ils consentent volontiers à frustrer pour cela leurs fils, leurs filles, leurs femmes, d’un bien-être qui ne serait pas du superflu !
La volonté générale aurait donc statué que, de tous les peuples de la terre, le citoyen français serait notoirement le plus imposé !!!
Quelle lumière quand on rapproche le gros des faits des prétendus principes de la déclaration !
Elle ne promet avec plus de solennité et d’ampleur, que pour dénier d’une manière plus cynique et plus effrontée.
On lit par exemple dans l’article 14 :
Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.
À quoi se réduit dans la pratique cette pompeuse garantie ? La majorité de la chambre nomme une commission d’environ quarante membres, d’où la minorité est soigneusement exclue. Ces trente ou quarante membres 316réunis dans un appartement isolé échafaudent un budget de trois milliards, que la majorité se hâte de voter à quelques cent millièmes près.
Tous les citoyens, c’est-à-dire un sur un million, ont constaté la nécessité d’imposer à la France une contribution phénoménale, l’ont consentie librement, etc. La dérision pourrait difficilement être plus complète. Une immense et barbare dérision, c’est bien le dernier mot de cet étalage de droits de l’homme, de liberté, de consentement général. En fait, c’est la confiscation de tout droit, l’esclavage le plus absolu ; et cela en vertu d’un blanc-seing qu’on n’est pas libre de refuser, dont la multitude ne choisit que fictivement le dépositaire.
IV La France absorbée par un millier d’hommes, par 500 + 2, par un seul.
Le Palais-Bourbon, le Luxembourg, l’Élysée, d’après les principes révolutionnaires, les droits de tous les Français sont là ; il n’y en a pas ailleurs. Ces droits seront ce que daigneront les faire les centaines d’honorables qui siègent dans ces trois édifices — portons le chiffre au millier. La vie de la France est incarnée dans ce millier ; et logiquement ce millier concentre, absorbe 36 millions d’hommes.
Rien n’égale la puissance du millier ; il est la puissance entière de la France elle-même.
Le millier est le maître de la fortune de la France : un demi-milliard pour bâtir des palais scolaires dont la France ne veut pas et qui en bien des endroits sont vides et le demeureront ; des millions pour des pédagogues odieux, qui tyranniseront enfants et parents. Les créances de l’emprunt tunisien sont sans valeur ; et 317elles sont entre les mains du millier ou de sa parenté ; que la France les endosse et leur donne la valeur de son crédit ; ce ne sera que quelques centaines de millions. Quelques centaines de millions pour les mines du Tonkin ; des millions aux victimes de Décembre, aux danseuses de l’Opéra, aux marabouts, aux rabbins. Des milliards pour des projets fantastiques.
Est-ce de l’imagination, est-ce de l’histoire ? Agriculteurs de France, ouvriers de tout état, travaillez, travaillez encore, c’est vous qui payez tout cela. Il y a plus : de Nice à Dunkerque, de Belfort à Bayonne, vous avez donné mandat pour que le fruit de vos sueurs fût employé à pareils usages.
Le millier est maître des forces de la France ; à lui tous les bras valides de la France de vingt à quarante ans. Il les prendra à quinze, et les gardera jusqu’à soixante, si tel est son bon plaisir. Il en est le maître absolu. Comment mieux accuser sa puissance illimitée qu’en lançant des armées à travers des sables brûlants à la poursuite d’un peuple imaginaire, coupable d’avoir égorgé nos nationaux ; qu’en ordonnant aux plus grands capitaines de s’exténuer, de s’étioler et de mourir au milieu d’une expédition commencée, dans quelque place malsaine de l’île Formose, ou de l’Annam ?
Est-ce un rêve, est-ce de l’histoire ? Qui a vu les Kroumirs ? Qui ignore qu’une expédition a été dirigée contre eux, ou qu’il a existé un grand marin du nom de Courbet ?
Le millier est maître du domicile. À la rue, d’un seul coup, hors de leurs demeures, cinq mille Français, qui pour être religieux n’ont pas cessé d’être des citoyens.
Il n’y a donc en France ni lois, ni juges pour les appliquer ? Les lois ! le millier les fait et les défait à sa 318guise. — Mais en attendant qu’elles soient changées, les citoyens peuvent s’en prévaloir ? — Nullement, il y aura un tribunal des conflits, et d’autres biais, pour empêcher les opprimés d’y avoir recours : on saura bien signifier aux juges quel est à l’avenir leur premier devoir.
Hors des tribunaux, les magistrats qui pensent que leurs sièges sont le refuge et l’abri des lois et du droit méconnus. — Les tribunaux doivent être avant tout des cabinets de service des ministres révolutionnaires. — Dehors, dehors, les juges qui entendent autrement leurs fonctions. — Qu’on se baisse, et qu’on cherche bien bas l’homme propre à toutes les besognes ; qu’on le hisse au sommet de ce qui fut la magistrature française ; que tout ce qui s’appelait naguère des juges, regarde et comprenne son rôle.
Le millier crée le droit. Pas de famille. Maris et femmes, sachez bien que le lien qui vous unit n’est que temporaire. Pas d’autre sanction au droit que la force matérielle.
Est-ce à faire, et n’est-ce pas fait ?
Le millier est maître de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse. Qu’on l’emmène dès l’âge de six ans aux pieds des délégués du millier ; qu’on l’y enchaîne dès le premier éveil de la raison ; qu’un seul garçon, qu’une seule jeune fille ne puisse pas grandir en France, sans avoir reçu dans son esprit l’empreinte que le millier veut lui imposer.
N’est-ce pas ce qui est en train de se faire ?
Le millier est maître de la science. Qu’on enseigne à toute la jeunesse, qu’avant la déclaration des droits de l’homme la France fut un pays de sauvages et de serfs, 319où l’on se nourrissait d’insectes. Qu’il n’y ait pas un seul Français qui n’affirme que nous vivons dans une ère de liberté et de gloire.
Quel est le bachelier, quel est le diplômé des deux sexes qui n’est pas dans l’obligation de produire, de soutenir semblables assertions ?
Le millier est maître de la gloire. Que l’apothéose et les statues soient prodiguées à tous les malfaiteurs de talent, à tous les énergumènes qui ont démoli la vieille France, sans autre talent que la rage de la destruction, le génie du libertinage et de l’apostasie.
C’est ce que l’on est en train de faire.
Le millier est maître de la bienfaisance. Que la charité chrétienne sorte des monuments qu’elle a élevés, et où, de ses mains pures et délicates comme la virginité, elle pansait toutes les plaies ; qu’on la remplace par des mains mercenaires, ignares, dures, cupides, comme l’intérêt.
C’est ce qui est en train de se faire.
Le millier est maître de la religion. Hors de son temple le Dieu qui aime la France ; dehors avec lui, la bergère Geneviève par laquelle il fit la France ; à bas de son piédestal la bergère Germaine Cousin. Ces figures si belles, idéal de l’antique peuple français, offensent le peuple que le millier veut créer.
La rue et la place publique au franc-maçon et à l’orgie. Que le Dieu de l’Eucharistie n’y paraisse pas avec le cortège de ses saints ! Qu’ils s’estiment heureux des voûtes silencieuses où on les relègue, en attendant qu’on vienne les y atteindre.
N’est-ce pas ce qui est en train de se faire ?
Le millier est maître de la dépouille mortelle. Le paganisme livrait parfois les corps des martyrs aux oiseaux 320et aux bêtes de proie. L’outrage sera bien dépassé ; car les cendres catholiques, destinées à la glorieuse résurrection, seront mêlées, dans une même fosse commune, avec les cendres du solidaire, qui est mort, en authentiquant son éternelle réprobation.
C’est ce qui se fait.
Le millier absorbe donc tous les droits de trente-six millions de Français. Fortune, force, esprit, corps, la vie, la mort, tout est entre ses mains. C’est là qu’aboutit la souveraineté nationale.
Un millier ! que la minorité des deux chambres, qui au nom du Christ et de la raison proteste contre pareille tyrannie, me pardonne de l’avoir englobée dans le millier.
Si dans le double établissement législatif, 500 + 2 viennent à s’entendre, et à s’unir comme un seul homme, — la proie est tentante ; elle a de quoi satisfaire tous les appétits, car c’est la France ; — si 500 +2 viennent donc à ne faire qu’un, ils sont maîtres des trente-six millions de Français.
La raison, la logique, l’éloquence parlant par la bouche des Freppel, des de Mun, des Lucien Brun, des Chesnelong, n’obtiendront absolument rien. Le vote final viendra fouler la raison et le droit, comme dans l’usine le lourd pilon retombe mécaniquement sur l’objet qu’on lui donne à aplatir.
Heureux quand la raison et l’éloquence peuvent se faire entendre, et que 500 voix + 2 ne crient pas à l’unisson : la clôture, la clôture ; assez, assez.
L’on va bien plus loin ; les 500 voix + 2 savent fort bien, par le procédé des invalidations, empêcher de venir s’asseoir à leur côté ceux dont la présence serait pour eux trop importune.
321500 + 2 c’est beaucoup trop : il faut réduire encore.
Que par le talent, si souvent brouillé avec l’honnêteté, que par la séduction, la corruption, les espérances données à la parenté ; que par les mille ressorts égoïstes qui peuvent atteindre l’humaine nature, un homme suivi de quelques affidés parvienne à discipliner 500 des mille ; il est le maître de la France.
La violence a fait l’œuvre cinq ou six fois dans le siècle révolutionnaire, en Brumaire, en Juillet, en Février, en Décembre, en Septembre.
Ceux dans lesquels, d’après la théorie révolutionnaire, la France s’était comme transfusée, ont été appréhendés, parfois jetés en prison, toujours jetés en bas de leurs stalles représentatives.
La France a battu des mains en Brumaire, en Décembre. Presque toujours elle a répondu, en envoyant une majorité soumise aux aventuriers, qui, d’après la théorie révolutionnaire, l’avaient souffletée, déshonorée.
La France vraie en a si peu gardé rancune à Napoléon Ier et à Napoléon III, que pour remplir les banquettes vides, elle ne leur a envoyé d’abord que des échos de leurs voix. Le Conseil législatif et le Sénat du premier et du deuxième empire ne furent pas autre chose, durant les dix premières années.
Tous les citoyens, 36 millions d’hommes, finissent donc par être absorbés par un seul, ou par quelques groupes d’individualités, en présence desquels la France est sans droit d’aucune sorte.
Mon fils est maître de la France, disait, assure-t-on, la mère de Gambetta. L’épicière disait vrai. Le fou furieux, devenu dictateur occulte, était d’autant plus maître qu’il 322n’avait pas même de responsabilité apparente. Ses mamelouks le couvraient.
Le système est si bien perfectionné, la France est si bien enchaînée qu’aucune résistance légale, sérieuse, n’est possible.
La France est, pieds et poings liés, à la disposition du chef de la majorité. De toutes les ruines accumulées par la révolution, celle-là est la plus grande ; c’est le chef-d’œuvre de la tyrannie ourdie par le régime nouveau.
V Toute résistance impossible. La France, qui fut un corps politique vivant et organique, n’est qu’un corps brut. Le tyran maître de toutes les forces de la France pour accabler le droit.
De ce qui fut, de ce qui devrait être un corps vivant et par suite organique, de la France politique, la révolution a fait un corps brut.
Dans le corps organique, toutes les parties vivent d’une vie propre, qui se fond merveilleusement avec la vie de l’ensemble. Le corps organique se forme d’une foule de membres, divers d’aspects, de fonctions, fondus en un corps, non seulement par des filaments délicats, mais par un même principe de vie. Force et souplesse ; variété dans l’unité ; autant de caractères du corps organique.
Dans le corps brut, on ne trouve que des parties homogènes, juxtaposées. Elles se touchent et ne se compénètrent pas. Il suffit d’en avoir vu et analysé une seule pour avoir vu et analysé toutes les autres. Séparées et disjointes, rien ne les pousse à se rejoindre de nouveau. C’est d’un principe extérieur que le corps homogène reçoit l’impulsion et le mouvement.
La France politique des âges chrétiens fut un corps organique.
323Sous la souveraineté de son divin roi Jésus-Christ, chacune des cités du saint royaume, chaque province, chaque condition, chaque corps d’état, chaque père de famille, chaque citoyen, était appelé à exercer dans la vie réelle une part de souveraineté, selon la sphère à laquelle il appartenait.
De là, avec une France d’ailleurs une, des usages, des aspects dans l’ordre social et politique, aussi variés que l’aspect physique du sol de la France, que les costumes des diverses provinces.
Ce qui, après la foi, fut cher par dessus tout aux villes et aux provinces de la vieille France, ce fut le droit de se gouverner, de se régir, dans une immense mesure, selon les coutumes, les usages et les franchises propres à chacune d’elles ; de ne relever du pouvoir central que par des liens assez forts pour que l’unité ne fût pas rompue ; mais pas assez étroits, pour étouffer l’initiative particulière et la vie propre.
Ce fut un usage de n’offrir au roi les clés de la ville qu’il honorait de sa présence, qu’après qu’il avait juré d’en respecter les coutumes et les franchises.
Combien de fois, après avoir, dans certaines nécessités plus pressantes, fait appel aux troupes royales, les provinces, le besoin passé, prièrent-elles le monarque d’avoir à retirer un secours qui serait devenu une menace pour leur indépendance.
Usages, coutumes, lois particulières, autant de garanties pour la vraie liberté. Cette liberté était telle qu’au seizième siècle elle excitait l’admiration d’un étranger, aussi ardent républicain que fameux politique. Aux yeux de Machiavel, le royaume de France était heureux et tranquille, parce que le roi y était 324soumis à une infinité de lois qui font la sûreté des peuples228.
La vieille France avait l’amour-propre de vouloir bâtir ses églises, ses écoles, ses hôpitaux ; de choisir et de surveiller ceux qui élevaient ses enfants, administraient ses deniers particuliers ; en un mot de se régir elle-même.
Elle pensait qu’un bienfait imposé cessait d’être un bienfait ; que de toutes les jouissances, la plus savoureuse était celle de faire ses propres affaires ; que de tous les malheurs le plus grand était de ne pas être maître chez soi ; d’y voir une multitude de figures étrangères qui viennent s’y implanter, sans y avoir été appelées. Dussent ces étrangers y apporter plus de régularité, d’ordre, de bien-être matériel ; c’est, pensait-elle, payer toujours trop cher ces avantages, que de les acheter par le sacrifice de l’indépendance, dans la vie quotidienne.
Les peuples dégradés, auxquels il ne faut que du pain et des jeux, sont les seuls à ne pas penser et sentir comme la vieille France.
Être privé de toute initiative généreuse, être condamné à recevoir des autres, fût-ce le bien-être ; au fond, c’est être esclave.
Le loup de La Fontaine avait raison de ne pas vouloir acheter par le collier des festins de roi, de ne vouloir pas, à ce prix, même un trésor.
Le régime révolutionnaire passe au cou de 36 millions de Français un collier, sinon un carcan. D’un corps politiquement vivant la révolution a fait un corps brut, au point de vue politique.
L’arbre aux vastes et puissants rameaux, qui était la France, a été abattu et équarri. La hache révolutionnaire 325l’a taillé en carrés uniformes, sur lesquels se dressent, galonnés et chamarrés, les commis de celui qui, au centre, tient en main le bouton principal, moteur de ce monde servile.
36 millions d’hommes, politiquement interdits de leurs droits civiques, effectifs et réels, manœuvrent sous le regard et la direction de l’homme assez heureux pour avoir à sa disposition le bouton régulateur.
Les quarante mille communes de France ne peuvent pas bâtir une église, un hôpital, une école ; choisir un maître d’école, le révoquer ; sans des papiers de Paris, sans qu’interviennent les hommes du ministère.
Les hommes du ministère ont la haute main sur les fondations des ancêtres, sur les papiers de famille, sur les archives des villes, sur tous les monuments du passé.
Les patriciens de la vieille Rome tenaient en respect les dix et vingt mille esclaves dont ils étaient propriétaires, au moyen d’esclaves favoris, chargés de surveiller le bétail humain. Ces privilégiés du maître veillaient à ce que chaque rouage animé fût à sa place et remplit la fonction qui lui était assignée ; ils avaient l’œil à ce que les infortunés ne pussent pas se concerter et former des complots. Des lois de sang rendaient tous les esclaves responsables de la vie du maître. S’il venait à être assassiné dans sa maison ou sa propriété, tous les esclaves présents sur le lieu du meurtre payaient de la tête leur défaut de vigilance.
Est-ce que l’état de la France, entre les mains de la révolution, n’offre pas quelque analogie avec cet état des esclaves antiques ? Des fonctionnaires de tout degré, superposés les uns au-dessus des autres, comme autant d’esclaves favoris, 326grassement rétribués, surveillent la France enlacée dans les filets d’une administration impersonnelle, raide comme le métal, monotone comme la mort.
Il en est à poste fixe, il en est de soudains et d’imprévus, qui surviennent à un moment inattendu. Il ne se fait rien qu’ils ne sachent et qu’ils n’entendent.
Défense aux prétendus citoyens de former de ces sociétés, de ces membres animés, de ces corporations autonomes, propres à la vie organique. Partout l’isolement.
Le divin droiturier par ses enseignements avait rendu possibles ces associations particulières. Les consciences trouvaient, dans le sentiment profond de leur dignité et de leurs devoirs, des titres vrais à des droits qu’elles exerçaient, sans détriment pour les droits d’autrui, et pour le bien de tous.
On combat les enseignements du droiturier ; on veut étouffer son esprit, pour former un peuple de plus en plus étranger à l’idée de devoir, et par suite toujours plus incapable de bien user de ses droits.
À ceux qui sont incapables de se régir eux-mêmes, il faut, comme aux aliénés, des gardiens en proportion du peu d’empire qu’ils conservent sur leur âme.
Sont-ils multipliés ces gardiens, dans la France révolutionnaire ? Les escouades d’espions, que des tyrans ombrageux envoyaient pour entendre et voir tout ce qui se disait, tout ce qui se faisait dans chaque famille, ces escouades approchent-elles de celles que le régime révolutionnaire nourrit en plein soleil, ou envoie secrètement sur tous les points ?
Un tissu aux mailles serrées englobe ce qui fut jadis le pays de la noble, de la libre France.
327La France est tellement liée, tellement enchaînée, que, comme à Rome, le gros de la France esclave doit se porter sur le compagnon qui a encouru la disgrâce du maître, et l’écraser du poids de toute sa force. Il y va de la position, de l’existence de ceux qui refuseraient d’obéir.
Le potentat occulte, le dictateur sans titre, âme des décrets expulseurs, n’a-t-il pas pu lancer la police, la gendarmerie et l’armée elle-même, contre quelques poignées de religieux, coupables d’invoquer les lois de leur pays ?
Frigolet, Angers, Vals, Solesme ont vu des troupes cerner leurs paisibles asiles, tandis que gendarmes, agents de police, pénétraient dans les douces cellules.
Est-ce que gendarmes, agents de police, soldats, n’avaient pas conscience de l’œuvre répugnante qu’ils exécutaient ? Ne s’y prêtaient-ils pas à contre-cœur ? Combien ont demandé pardon à leurs victimes ! Combien plus exprimaient, par tout leur être, ce qu’il leur en coûtait de coopérer à pareille iniquité !
Pour le gendarme, pour le soldat, désobéir, c’était affronter le conseil de guerre ; pour l’agent de police, c’était renoncer à une position acquise, enlever aux siens le pain de chaque jour.
On ne peut pas attendre du grand nombre l’héroïsme des deux mille magistrats, qui ont quitté leur carrière plutôt que de se déshonorer.
Parmi les quatre-vingt-cinq préfets de France, l’histoire n’aura à enregistrer que le nom du seul M. de Pradelles. Les recteurs de l’Université césarienne n’en auront pas donné un seul ; tous se seront prêtés à la double iniquité de chasser des religieux de collèges où, 328même après les décrets, ils pouvaient enseigner, si l’arbitraire ne les avait mis hors de leurs classes.
Ce seul fait peint à merveille à quel état de servitude la France est descendue. Un seul homme, le fils de l’épicière, maître du bouton compresseur, a pu accabler quelques citoyens inoffensifs de tout le poids de l’administration, de la magistrature soumise, de l’armée !
Il a pressé, et de haut en bas, sous peine de mourir de faim, tout a dû peser de tout son poids sur d’innocentes victimes.
Encore une fois, pareille situation est-elle sans analogie avec celle des esclaves de l’antique Rome ?
Pour que rien n’y manque, les oppresseurs se parent du nom qui appartient à l’universalité des citoyens. Ils s’appellent l’État. L’État ce n’est pas la France ; c’est celui qui tient en main les fils de la chemise de force. Les trente-six millions d’hommes englobés dans l’appareil doivent être sacrifiés à celui qui peut se parer de ce titre : l’État. Il faut tout immoler à cet être, nominalement abstrait, mais, dans la réalité, très concret et ayant chair et os dans la personne de celui qui est parvenu à s’établir au centre du rouage et s’appelle l’État. L’État, ce fut naguère le Génois, dont l’épicière qui fut sa mère disait : Mon fils est maître de la France.
Pour que la dérision atteigne la dernière limite, ceux qui tiennent la France sous ce joug de fer prétendent ne le faire qu’en vertu d’un blanc-seing que la France, disent-ils, a librement souscrit.
S’ils sont ainsi maîtres absolus de la France, c’est, disent-ils, que la France a librement abdiqué entre leurs mains tous ses droits. Ils prétendent que telle est la volonté 329du suffrage universel ; et qu’en revendiquant et en exerçant pareille tyrannie, ils se conforment à la volonté même des opprimés. Cruelle ironie, inventée pour couvrir un état de servitude que ne connut jamais peuple chrétien !
VI Faussetés des prétentions de ceux qui se disent les mandataires du suffrage universel. Les vices sans nombre du prétendu mandat.
Pour que les mandataires du prétendu suffrage universel fussent fondés dans leurs prétentions, ils devraient établir qu’un jour la France consultée a librement répondu qu’elle entendait se dépouiller de tous ses droits, pour les reverser dans ceux qui se disent ses élus.
L’acte a d’immenses conséquences ; il doit être pesé, mûrement délibéré, fait en pleine connaissance de cause, dûment authentiqué.
Y a-t-il trace d’un acte pareil quelque part ? est-il possible ? La nature humaine proteste tout entière ; elle dit que des hommes conservant encore quelque sens sont incapables d’aliéner leur liberté, de la manière dont le prétend la révolution.
Le contrat est essentiellement nul, car il est immoral au premier chef, et l’immoralité même.
Aucun homme ne peut aliéner le droit de faire son devoir honnêtement et chrétiennement.
C’est un devoir, pour tout père de famille, d’élever honnêtement et chrétiennement ses enfants, de pourvoir honnêtement et chrétiennement au besoin des siens. Or, d’après la théorie révolutionnaire, le Français aliénerait ses droits, et les remettrait à cet être qui, sous le nom d’État, est en réalité Gambetta, Ferry, ou autres notabilités aventurières. Les Français n’ont pas 330voulu, ne peuvent pas vouloir un système qui aboutit comme conséquence à la totale servitude sentie par tous.
Aucun homme n’a le droit d’aliéner le droit des autres. Or chaque électeur traite pour la France entière. Les élus du département du Nord donneront des lois aux vallées des Alpes et des Pyrénées ; les élus des départements agricoles feront des lois pour les centres industriels. Que Belleville fasse sortir de son obscurité une individualité remuante, disposée à tout oser, douée du génie de l’astuce ; l’élu de Belleville donnera des lois à tout le pays : il mettra la main sur le lien constricteur de la chemise de force, et sa mère l’épicière pourra dire : Mon fils est le maître de la France ; la France est la propriété de mon fils.
À le regarder de près, qu’est le jour du suffrage universel ? Un jour qui n’est pas sans ressemblance avec la journée de liberté que les maîtres païens donnaient chaque année à leurs esclaves. Ce jour-là, les esclaves pouvaient à peu près agir à leur gré ; mais le lendemain ils retrouvaient toutes les chaînes précédentes, et selon qu’ils avaient usé du jour de liberté, un maître plus ou moins sévère.
En guise de toutes les vraies libertés confisquées, annulées, la révolution donne à la France en servitude la faculté de déposer un nom dans une urne, et comme le semblant de désigner quelle main lui appliquera la chemise de force.
Tout manque à l’électeur pour faire un choix vrai. Il ne sait pas pourquoi et pour qui il vote. Il est dénué d’une vraie liberté dans son choix.
Combien y a-t-il d’électeurs qui puissent embrasser 331l’ensemble des besoins de la France ? Y en a-t-il un sur mille ? Tous le devraient pourtant, puisqu’ils doivent choisir celui qui est destiné à leur faire face.
Dans le département, combien connaissent la valeur et la portée des cinq ou douze noms qu’ils déposent dans l’urne ? En est-il un sur cent ? Tous le devraient pourtant, afin que leur choix eut une vraie signification.
Le choix est de toute importance. Les intérêts les plus vitaux pour un peuple sont confiés à ces mandataires ; ces mandataires, d’après le droit révolutionnaire, sont la vie et le droit de la France, la France elle-même.
Comment faire surgir ceux que l’on connaît et que l’on estime ? Ils ne sont pas connus des autres électeurs, qui porteraient sur d’autres leurs préférences.
Que se passe-t-il ? Les chefs des divers partis forment une liste, où ils mettent les noms qu’à raison de leur position particulière ils espèrent devoir obtenir plus facilement la majorité des suffrages.
Journaux et comités fonctionnent pour entraîner de leur côté la masse électorale.
Quelles excitations ! quelles promesses ! quel déchaînement contre la partie adverse ! Quels moyens pour entraîner de son côté des électeurs plus influents ! quelles intimidations ! quelles corruptions !
Grisée par tout ce bruit, grisée par d’autres moyens encore, la multitude inconsciente dépose un bulletin dans l’urne.
L’acte accompli au milieu de ces fermentations corruptrices, dans ces conditions d’ignorance et de contrainte morale, constitue toute la vie politique de la France. La France n’a plus qu’à se retirer, et à remettre la tête sous la cangue.
332L’instrument de servitude retombera plus ou moins pesant sur ses épaules. Il n’est pas étonnant qu’une partie notable de Français ne veuille pas user d’un moyen si dérisoire, et se tienne loin des urnes !
On croirait voir une caravane de paisibles négociants tombée aux mains de quelque tribu de hardis voleurs. Les pillards gardent la capture, sauf à se disputer qui aura un blanc-seing pour aller exploiter les domaines et les familles des prisonniers. Ils promettent, ils menacent, ils mentent, soucieux avant tout d’obtenir le blanc-seing et de le faire valoir.
La comparaison ne représente-t-elle pas l’état de la France sous le joug révolutionnaire ? Quel usage ont fait du blanc-seing arraché ceux qui l’ont eu en mains ? Quelle est, étudiée de près, l’histoire de la France durant l’ère révolutionnaire ? Est-elle sans analogie avec celle d’une longue servitude ? Aux faits de répondre.
VII La France sous le régime révolutionnaire a été et est esclave ; elle change de maîtres comme l’esclave ; on dispose de ses forces comme des forces d’un esclave ; de sa jeunesse comme d’enfants d’esclaves.
L’esclave ne choisit pas ses maîtres ; la violence lui imposa le plus souvent le premier ; il accepte les autres du caprice des événements qui le font passer de mains en mains. N’est-ce pas le sort de la France ?
Où est donc le parti qui se soit introduit dans la place gouvernementale, autrement que par un coup de force ? Tous n’ont-ils pas commencé par expulser des prédécesseurs qui disaient y être en vertu des principes inscrits dans la déclaration des droits de l’homme ? L’immense majorité des citoyens fut toujours étrangère à ces aventures. Elle a subi ou accepté les faits, avec plus ou moins de regret ou de plaisir. Jamais elle ne les a demandés ou 333provoqués. C’est l’esclave qui change de maître sans avoir été consulté.
Le maître dispose comme il l’entend des forces, du travail de l’esclave ; il s’en sert dans un but d’intérêt personnel.
Est-ce bien dans l’intérêt de la France que la révolution a établi la conscription, a mis le pays sur le pied de guerre, et contraint les autres nations à faire de semblables armements, pour être prêtes en cas d’attaque de notre part ?
Les guerres de château à château, aux temps de la féodalité, ont quelque chose de profondément odieux. Imposaient-elles à la France des charges plus lourdes que ne le sont celles de l’entretien des grosses armées, même en temps de paix ? lui coûtaient-elles plus de larmes que la conscription ?
Aux temps de la France très chrétienne, quand des Français prenaient la croix pour aller combattre l’infidèle, ils avaient l’honneur de s’être offerts eux-mêmes. Ils obéissaient au mouvement de leur cœur ; s’ils versaient leur sang, c’était pour une cause à laquelle ils s’étaient librement dévoués, qui était belle, et jugée telle par la Chrétienté.
Rien de semblable dans le conscrit de la révolution. Il faut l’arracher au foyer, le traîner à la caserne. Il s’y aguerrira et deviendra brave ; soit. Il n’en reste pas moins vrai qu’il n’est pas entré volontairement dans la carrière ; qu’il a fallu l’y faire entrer, comme le maître poussait devant lui l’esclave.
Il ne choisit pas davantage la cause à laquelle il se dévoue. A-t-il pu dire au moins qu’en versant son sang il le versait pour son pays ; que le motif pour lequel il 334affrontait la mort faisait battre le cœur de ceux qu’il laissait au foyer ?
Est-ce que l’opinion publique approuvait les épouvantables guerres du premier empire ? Le guet-apens de Bayonne, qui soulevait justement l’Espagne d’indignation, ne soulevait-il pas aussi de colère tout ce qu’il y avait d’honnête en France ? Deux ou trois cent mille Français jonchèrent le sol de la Péninsule, afin de lui donner pour roi Joseph Bonaparte.
L’intérêt de la France faisait-il marcher la grande armée vers Moscou ? Pour un intérêt personnel, le maître de la France ensevelissait cinq cent mille hommes dans les ruines de la ville des tsars en feu, les flots glacés de la Bérézina, sur les chemins de la Vistule au Rhin.
Napoléon Ier usait des forces de la France, comme le maître use de la force de ses esclaves, dans des vues d’ambition personnelle.
Est-ce bien l’intérêt de la France, ou même la pression de l’opinion, qui a lancé Napoléon III dans les aventures du Mexique ?
Que dire de la guerre d’Italie ? Non seulement elle ne fut pas entreprise dans des vues d’intérêt national ; elle l’a été contre nos intérêts les plus majeurs, au rebours de toutes nos traditions.
Quand, à la suite des bombes d’Orsini, Napoléon III effrayé des menaces des loges entreprenait la guerre d’Italie, il obéissait à un sentiment exclusivement personnel. Non seulement il sacrifiait les trésors et le sang de la France au bas sentiment de la peur ; pour sa sécurité personnelle, il sacrifiait les fruits de la politique française durant de longs siècles.
À la place des petits États, pour nous sans périls, il 335créait sur notre frontière le royaume d’Italie, et par contrecoup l’empire germanique. En ébranlant le pouvoir temporel de la Papauté, il ébranlait l’Europe et le monde.
Impossible de mieux user de la France comme le maître use de son esclave. Il s’en faisait un rempart pour s’abriter contre les coups de la maçonnerie.
L’esclave n’est pas maître de la vie qu’il transmet ; la mère esclave ne met au jour que des esclaves ; le maître dispose de son fruit comme d’une propriété.
La révolution fait à la France l’application de ce principe de servitude ; elle prétend que les enfants sont à l’État, c’est-à-dire aux gouvernants.
Durant l’ère révolutionnaire, les gouvernements ont traité et traitent encore la jeunesse comme leur propriété ; ils choisissent les maîtres, les méthodes, et fixent ce qui doit être enseigné.
Jamais le soleil n’éclaira pareille profanation, semblable trafic. Les grands-maîtres, les ministres de l’instruction publique se succèdent, tous les deux ou trois ans. Ils arrivent avec leurs systèmes particuliers, et ils peuvent en faire l’expérimentation sur la jeunesse française tout entière.
Depuis le chimiste Fourcroy jusqu’au gymnasiarque Ferry, comment énumérer les laminoirs par lesquels on l’a fait passer ?
Le citoyen, qui la veille n’aurait pas pu ouvrir une école de village, porté par les fluctuations de la politique au ministère de l’instruction, est investi de l’obligation de former la jeunesse tout entière à l’effigie du parti qui triomphe, et il a le droit de la frapper à son effigie personnelle !
Combien se sont passé la fantaisie, barbare entre 336toutes, de cette destruction de l’avenir en fleurs !
S’il est une chose manifeste, c’est qu’au milieu de tant d’essais contradictoires, il en est de néfastes ; au milieu de tant de moules en creux ou en bosse, il en est qui doivent atrophier les esprits et les cœurs. Que serait-ce s’il n’en était pas un seul qui ne fût mal conformé ?
La pensée égoïste qui inspire d’assumer si effrayantes responsabilités n’est-elle pas évidente ? Les régimes révolutionnaires veulent faire une irruption violente dans l’esprit et le cœur de la jeunesse française ; ils savent qu’ils ne sont pas assez populaires, assez dans le cœur de la nation, pour se reposer de ce soin sur les parents.
Ils ont créé l’instrument césarien, qui s’appelle l’Université ; ils l’interposent d’autorité entre l’âme du père et de l’enfant, pour obtenir par la force ce qu’ils ne peuvent pas obtenir par l’estime et l’amour, qu’ils devraient inspirer.
Quelle marque plus criante de l’esclavage de la France ? Les gouvernements qui appliquent pareil système n’offrent-ils pas quelque ressemblance avec les pirates barbaresques, qui venaient jadis enlever des enfants sur nos côtes, les emmenaient dans leurs repaires, et les élevaient à la turque pour en faire les janissaires ?
Les voleurs d’enfants, au lieu de venir du dehors, sortent du dedans. Les pirates nourrissaient l’enfant enlevé ; les voleurs d’enfants, créés par la révolution, laissent ce soin aux vrais parents.
L’esclave ne saurait avoir d’alliances et d’amitiés. Il change si souvent de maîtres ! N’est-ce pas l’état de la France ? Qui donc sait avec qui il s’allie, en mettant la main dans la main de l’infortunée nation, jouet de tant de maîtres différents ?
337Dans quels abîmes nous sommes tombés ! Que sommes-nous devenus politiquement ? Y a-t-il une France ? De Maistre se posait déjà cette question en 1814229.
VIII Ce qui fait une nation et une patrie. Les fils d’Arouet et de Jean-Jacques ne sauraient être la France. Les pouvoirs politiques de l’ère révolutionnaire ne sauraient être la France. Par la voix de la Pucelle, la vraie France leur demande ce qu’ils ont fait du pays, de sa nationalité, de sa gloire ; sur eux toutes nos ignominies. Apostrophe de la Pucelle à ceux qui ne veulent pas voir la fin de la France.
Y a-t-il une France ?
Aux yeux de Jeanne d’Arc, le parti anglo-bourguignon n’était Français qu’en apparence. Elle l’appelait la fausse France230. Elle proclamait ainsi le principe de l’Apôtre : on n’est pas fils d’Abraham pour être de son sang.
Le principe est universel. Fût-on de sang français, on n’est pas Français, quand on renie ce qui fut la vie et l’âme de la France.
Les brutes ont-elles une patrie ? Et alors qu’elles bondissent dans les fourrés, qu’elles dorment dans le gîte, habités par les couples qui les procréèrent, dira-t-on que c’est là leur patrie ? Elles ne sont pas capables du souffle qui fait les patries ; elles ne sont pas susceptibles des affections qui font les nations.
Il cesse d’appartenir à la nation dans laquelle il vit le jour, celui qui en renie les traditions séculaires et ce qui en fit la vie, l’esprit. C’est le renégat.
Arouet-Voltaire fut un renégat de la France. La France, comme on sait, est dans sa correspondance privée le pays des Welches.
Il se rend justice à lui-même ; et il n’a jamais dit aussi vrai, que lorsqu’il parsème ses lettres de phrases comme celle-ci :
Daignez observer, Madame, que je ne suis point 338Welche (Français) ; je suis Suisse, et si j’étais plus jeune, je me ferais Russe231.
Arouet est Suisse, Prussien, Cosaque, tout, excepté Français. Les malheurs des causes françaises excitent ses transports d’allégresse ; le partage de la Pologne le ravit ; à notre défaite de Rossbach, il se sait gré d’avoir assez vécu pour voir l’essor de l’aigle prussienne232.
Afin d’exprimer son mépris pour la France, il crée des expressions qu’il est impossible de citer sans les purifier. Il écrit à d’Argental :
Allez, mes Welches (Français), vous êtes les excréments du genre humain233.
Le fils de l’horloger de Genève nous est encore plus étranger par l’âme que par la naissance. L’auteur du Contrat social n’appartient à aucune nation, puisqu’il les détruit toutes. Il tend à faire de chaque homme ce qu’il était lui-même, l’ennemi du genre humain.
La postérité intellectuelle de ces deux mauvais génies n’appartient pas à la France ; elle renie la France ; et quiconque se réclame sciemment, en sachant ce qu’il dit, de l’un de ces deux hommes, doit ajouter avec Arouet : Je ne suis pas Français ; allez, mes Français, vous êtes…
Les fils d’Arouet et de Jean-Jacques ont fait la révolution. La déclaration des droits de l’homme n’est que l’évangile de Rousseau.
Le texte de la révolution, c’est Rousseau, l’esprit de ceux qui montent par elle est celui d’Arouet. Éclairez (aveuglez) et méprisez le genre humain.
339Réunis dans le pandémonium qui, sous le nom de Convention, fera à jamais l’horreur de l’histoire, les fils de Jean-Jacques et les fils d’Arouet se sont rendu la justice qu’ils méritaient ils se sont égorgés les uns les autres.
Mais, en même temps, ils s’unissaient pour égorger la vraie France, la France de Jésus-Christ.
Leurs querelles ont depuis rougi bien des fois les places de la capitale ; querelles inévitables, elles sont dans l’essence même de leurs doctrines ; elles sont la question sociale que la révolution ne fera jamais qu’envenimer, après l’avoir fait naître.
Tous les gouvernements de l’ère révolutionnaire se sont tous, à des degrés divers, inspirés d’Arouet et de Jean-Jacques ; tous ont maintenu Jésus-Christ hors la loi. Alors même ― ce qui a été rare — que dans leur vie privée ils reconnaissaient pratiquement et sincèrement le seigneur de Jeanne comme leur Dieu, ils ne l’ont jamais proclamé comme le souverain droiturier dans l’ordre politique. Ils ont pu relâcher les liens de servitude, dans lesquels la race d’Arouet a enlacé la France ; ils ne les ont jamais rompus.
Ce n’est donc pas dans les pouvoirs politiques de l’ère révolutionnaire qu’il faut chercher la France. Elle n’est pas là. La France anglo-bourguignonne était pour Jeanne d’Arc la fausse France ; à combien plus forte raison la France qui met Jésus-Christ hors la loi.
La France qui admet la constitution politique proclamée par la Pucelle est dégagée de toute solidarité avec la France révolutionnaire, c’est-à-dire avec la France gouvernementale, depuis un siècle.
Elle peut lui dire : Je ne vous ai connue que par l’oppression que vous avez fait peser sur moi ; vous avez 340gouverné le pays au rebours de mon principe essentiel, et seul vraiment capital : Jésus-Christ roi. Portez la responsabilité de vos actes.
Qui donc s’aviserait d’attribuer à l’Irlande la politique de l’Angleterre, à la Pologne la politique du tsar, aux provinces catholiques de la Prusse la politique des Hohenzollern ?
Depuis un siècle, la France catholique a été opprimée par la fausse France, la France d’Arouet et de Jean-Jacques, comme l’Irlande l’a été par Cromwell, et par la protestante Angleterre.
Est-ce que le tsar, est-ce que l’auteur du Kulturkampf appliquent à la Pologne, aux provinces rhénanes, des ukases, de prétendues lois, beaucoup plus tyranniques que la législation maçonnique qui nous est déjà imposée, que celle dont nous sommes menacés ?
La race d’Arouet et de Jean-Jacques a traité la vraie France, la France catholique, en pays conquis.
Pour elle la France catholique a été une France à impôts, et à conscrits. Avec Jeanne d’Arc, la France catholique, la vieille France monterait sur les autels.
De là, au nom des ancêtres, la Pucelle demanderait à la race de celui qui les confondit dans les mêmes outrages, ce qu’elle fait du pays dont elle usurpe le nom.
En son nom, et au nom de la France de Jésus-Christ qu’elle personnifie, elle dirait encore aux fils d’Arouet et de Jean-Jacques ce qu’elle disait aux Anglais : Je suis venue ici de par Dieu pour réclamer les droits de la vraie France, que vous avez prise et violée.
Que sont devenues les destinées de la France depuis que vous les dirigez ? Faites raison à la Pucelle qu’est devenue la France depuis que vous avez substitué votre 341souveraineté de la nation à la souveraineté de Jésus-Christ ; votre déclaration des droits de l’homme à l’Évangile du souverain droiturier ?
Avec Jésus-Christ pour roi, le peuple de France était un ; dans ses temples, il chantait, au moins une fois la semaine, le bonheur de son unité ; et dans les étreintes de l’Eucharistie, le souverain, en fondant tous ses sujets avec lui, les fondait par le fait même entre eux.
Fils d’Arouet et de Jean-Jacques, qu’en faites-vous ? — Des hordes qui ne savent que haïr, et sont toujours prêtes à se déchirer.
Avec Jésus-Christ pour roi, il fut le peuple des pures et saintes amours et des nobles enthousiasmes qu’elles engendrent.
Fils d’Arouet et de Jean-Jacques, vous en faites le ramassis aux grossiers appétits, aux sauvages instincts !
Il fut le peuple de la liberté sans licence, de la soumission sans bassesse, de la spontanéité dans l’ordre, de la variété dans l’unité, il fut le peuple du beau, du bon, de l’esprit et plus encore du cœur.
Fils d’Arouet et de Jean-Jacques, vous en avez fait le pays de l’aplatissement dans la servitude, de l’obéissance à la force, de la révolte contre l’ordre ; une masse surmontée d’une tête monstrueuse et en proie à tous les délires ; de ce qui était l’esprit, vous avez fait la matière.
Voilà la France telle que la font vos poisons. Vous avez traité, vous traitez tous les jours ceux qui en si grand nombre résistent à vos fureurs, comme des ilotes auxquels on ne doit rien, et qu’on ne laisse vivre que par l’impossibilité de les exterminer.
Au nom de la vieille et véritable France, la Pucelle du 342haut des autels demanderait aux tenants de la déclaration des droits de l’homme, comment ils savent défendre et conserver l’indépendance nationale ; ce que devient entre leurs mains notre nationalité.
Durant les treize siècles que la France a reconnu Jésus-Christ pour roi, la France n’a subi que deux invasions qui aient notablement dépassé les frontières et a constitué un péril pour son existence : la première au huitième siècle, lorsque les hordes musulmanes d’Abdérame débordèrent des Pyrénées jusqu’à la Loire ; la seconde aux quatorzième et quinzième siècles, lorsque les désastres de Poitiers et d’Azincourt ouvrirent à l’Anglais le cœur de la France.
La France des droits de l’homme en a subi trois dans cinquante ans, toutes aussi ou plus générales que les deux que nous venons de rappeler : 1814, 1815, 1870. Toutes ont mis l’existence nationale en péril ; toutes se sont terminées avec autant d’ignominie que fut glorieuse l’issue des deux précédentes.
Au huitième siècle, le bras de Charles d’Austrasie, frappant sur l’envahisseur comme le marteau sur l’enclume, imprima au cœur de l’infidèle ce qu’il en coûtait de s’attaquer à la colonne de fer de l’Église de Dieu. Au quinzième siècle, les victoires de la Pucelle complétées par celles de Dunois et de Richemont montrèrent que si le suzerain punissait la nation infidèle à sa loi, il la relevait avec un nouvel éclat.
Musulmans et Anglais ont engraissé de leurs corps le sol qu’ils avaient violé. En 1815 et en 1871 la France des droits de l’homme n’a dû de vivre qu’à la pitié de ses ennemis, et aux jalousies de puissances rivales, embarrassées pour se partager semblable proie.
343Les envahisseurs se sont retirés de leur propre gré, fièrement, contents de nous avoir mutilés et rançonnés. À défaut de fer et de bras pour les exterminer ou les refouler, la France des droits de l’homme ose se vanter d’avoir eu assez d’or pour les gorger et les payer !
Pour défendre sa nationalité, la France de Jésus-Christ a soutenu la guerre de Cent ans. Combien de temps la France des droits de l’homme a-t-elle su tenir tête à l’invasion prussienne ?… Six mois.
Avec la Pucelle qui la personnifie, la France des droits de Jésus-Christ se lève et dit à la France des droits de l’homme :
Fils d’Arouet et de Jean-Jacques, qu’écrivez-vous dans les annales de la France ? Nous les fîmes les annales d’or, du courage et de la valeur guerrière. Qui donc dans l’univers doutait que la palme de l’esprit guerrier ne dût être décernée à la France ?
Même aux jours de sa décadence, le peuple français était si renommé par sa valeur, que son vainqueur, le Prussien Frédéric II, disait : Si j’étais roi de France, je ne voudrais pas qu’il se tirât un coup de canon en Europe sans ma permission.
Fils d’Arouet et de Jean-Jacques, France gouvernementale des droits de l’homme, que faites-vous de cette gloire ?
Le successeur de Frédéric vient se faire proclamer empereur d’Allemagne dans le palais même de nos anciens rois, que vous ne savez plus défendre. [Guillaume Ier fut proclamé empereur dans la galerie des glaces du château de Versailles le 18 janvier 1871.] Gouvernement des droits de l’homme, entre vos mains la nation la plus guerrière de l’univers subit des humiliations qu’on ne lit dans les annales militaires d’aucun peuple.
Quand donc vit-on des armées de 80,000 ou 120,000 344hommes mettre bas les armes et se constituer prisonnières sans coup férir ? Quel peuple vit 400,000 ou 500,000 de ses soldats prisonniers de guerre en six mois ?
Fils d’Arouet et de Jean-Jacques, insulteurs de la France très chrétienne, ennemis de la souveraineté de Jésus-Christ, prôneurs des droits de l’homme, déroulez les vieilles annales, et cherchez combien de Français se sont rendus prisonniers de l’ennemi dans treize cents ans ?… Tous réunis, ils ne s’élèveront pas à 400,000.
Mais quoi, le sang français mentirait-il à ce degré ? La race des lions aurait-elle dégénéré au point de ne produire que des cerfs et des faons ?
Non, non, ce n’est pas à la France qu’il faut imputer semblables ignominies. Le sang français est toujours le même au cœur de la nation. Quand le soldat français marche à la suite de son vrai chef, Jésus-Christ, il renouvelle les prodiges d’autrefois. La poignée des braves du Sacré-Cœur l’a montré et l’ennemi l’a senti.
Les soldats français méritent toujours l’éloge de François de Sales s’écriant :
Ah ! que les Français sont braves, quand ils ont Dieu de leur côté ; qu’ils sont vaillants quand ils sont dévots ! qu’ils sont heureux à combattre les infidèles234 !
Mais ce sang n’est pas fait pour propager la déclaration des droits de l’homme, comme Napoléon III le disait en ouvrant la néfaste guerre.
Il n’est pas fait pour valoir des triomphes aux gouvernements qui veulent glorifier Arouet et Jean-Jacques.
C’étaient les fils de celui qui aimait à dire : Je ne suis pas Français, qui gouvernaient la France dans nos incomparables 345désastres. Sans savoir ce qu’ils faisaient, ils ont pris soin d’élever le monument qui l’atteste.
Quel enseignement ! Quel monument que la statue d’Arouet érigée dans Paris, le 14 août 1870, sous la présidence du gouvernement d’alors !
Les morts n’étaient pas relevés encore des champs de Forbach et de Reichshoffen ; la vraie France dans les angoisses portait ses douleurs dans les temples ; elle saluait comme une suprême espérance la solennité du 15 août, qui lui rappelle que Louis XIII l’a vouée à celle qui est terrible comme une armée en bataille.
Et les fils d’Arouet ont prévenu cette solennité en élevant la veille une statue à leur père ! Il le fallait vraiment ; il fallait faire jouir de notre anéantissement celui qui voyait dans les Français les excréments du genre humain. Du haut de son piédestal, il devait faire signe à ses Prussiens d’accourir pour fouler le malheureux pays que l’infâme abhorrait. Il fallait lui ménager la joie d’avoir si bien prophétisé après le partage de la Pologne, alors qu’il écrivait à Frédéric II :
Que je me sais bon gré d’avoir vécu pour voir tous ces grands événements ; je ne sais pas quand vous vous arrêterez, mais je sais que l’aigle de Prusse va bien loin.
La France de Jésus-Christ personnifiée dans la Pucelle dit aux fils d’Arouet : ce sont là vos œuvres ; voilà ce que vous savez faire, vous qui couronnez ceux qui nous insultent.
La vraie France, la France très chrétienne, est aussi étrangère à ces désastres, que l’Irlande à ceux qui pourraient fondre sur l’Angleterre, que la Pologne à ceux que s’attirerait la Russie.
Les fils d’Arouet et de Jean-Jacques ont organisé la 346France à leur gré. Afin d’étendre sur elle une main de fer, ils l’ont équarrie, avons-nous dit ; ils en sont venus jusqu’à lui enlever ses noms particuliers, et lui défendre de s’appeler Bourgogne ou Languedoc. C’est leur œuvre. Qu’ils en assument la responsabilité.
Qu’ont-ils su faire pour protéger la France renversée et baignée dans son sang ? C’est peu de n’avoir pas su la défendre contre l’ennemi du dehors ; ils n’ont pas su la préserver des ennemis du dedans.
Les désastres n’ont servi qu’à donner leur mesure, et à montrer à quels sentiments ils obéissent.
Des vautours, non moins voraces que les vautours tudesques, sont sortis des entrailles mêmes de la France.
Les fils de Jean-Jacques ont culbuté les fils d’Arouet sur le corps de l’infortunée mère agonisante. L’or, le sang que la France versait avec ses larmes pour sa défense, fils de Jean-Jacques et fils d’Arouet se sont disputés à qui les gérerait, et y ferait ses profits.
Un bohème sinistre, flanqué de deux vieillards imbéciles, s’est constitué dictateur dans cette crise suprême ; chef d’armées, sans avoir jamais vu le feu.
Les gouvernements de la déclaration des droits de l’homme ont tellement affaibli, meurtri la France esclave, que tandis que l’étranger la piétinait, elle a dû laisser le fou furieux enfoncer dans ses trésors ses mains rapaces, et jouer avec la vie des fils, qu’elle croyait envoyer contre l’envahisseur.
Ils se sont levés ces fils de la France, ne demandant que des armes et des chefs pour les conduire.
Le bouffon leur a donné des bouffons comme lui, destinés à paralyser les plans des d’Aurelles, des Chanzy, 347des Bourbaki. Il a appelé à lui la bande de ses familiers affamés ; il les a établis partout où il n’y avait pas de dangers à courir, mais des profits à faire.
L’heure de l’incendie est celle où certaines catégories d’hommes font leur fortune ; l’incendie de la France a été celle où la race de Jean-Jacques s’est donné habits somptueux et capitaux.
Néron chantait pendant que Rome brûlait ; le fou furieux disait à la bande qu’il engraissait de nos malheurs : Soyez gais, mes amis.
Où trouver donc une suite d’ignominies pareilles à celles que la France des droits de l’homme inflige à nos annales depuis bientôt quinze ans ?
C’est peu, que les négociateurs que sait trouver la France d’Arouet sacrifient Metz, Strasbourg, la Lorraine, l’Alsace ; dans les suspensions d’armes qu’ils signent, ils n’oublient que des armées de 100,000 hommes !
Le plus habile des fils d’Arouet, celui que la France révolutionnaire appelle grand homme d’État, ne voit la capitale délivrée des attaques des Prussiens qui l’entourent encore, que pour la laisser tomber aux hordes de Jean-Jacques qui la convoitent.
Il ne la recouvrera, que sur autant de cadavres qu’en avait couchés la guerre tout entière ; il ne la recouvrera, que pour voir les flammes dévorer des édifices, œuvres des siècles.
Il semble que la France n’aurait pas dû avoir assez d’échafauds pour le fou furieux, dont la cupidité et l’ambition avaient fait de notre effort national une risée pour l’histoire. Le chef des fils d’Arouet lui ouvre la voie qui le rendra maître de la France.
Il le sera, et en disposera en maître absolu. Le ciel le 348frappe d’une mort ignominieuse comme son existence ; et la France d’Arouet lui décerne les funérailles que n’auront ni Chanzy, ni Courbet.
Dans quelles pages trouver quelque chose d’approchant ? Les fils d’Arouet et de Jean-Jacques, les repus et les affamés, toujours prêts à se déchirer, sans force ni d’esprit ni de cœur devant l’ennemi, ne savent plus que déchirer la France très chrétienne, et lui faire tous les jours de nouvelles blessures.
C’est leur manière de préparer la France aux nouveaux coups qui la menacent.
Du haut des autels, Jeanne, au nom de la France chrétienne de tous les temps, leur dit ce qu’elle écrivait aux Hussites :
Êtes-vous donc tout à fait enragés ? Quelle fureur vous possède ? Parricides, que vous a fait la France pour que vous la déchiriez avec cette frénésie ?.
Dignes fils de celui qui disait : Je ne suis pas Français ; parricides, pourquoi voulez-vous donner le dernier coup à celle qui vous donna la vie, ou poussa la condescendance jusqu’à vous adopter au nombre de ses fils ? N’est-ce pas assez de l’opprobre de vous avoir donné le jour ?
Se tournant vers ceux qui ne veulent pas la mort de la France, mais qui se rattachent encore à l’Évangile nouveau, elle leur dirait aussi la parole qu’elle adressait aux Hussites :
Ô les premiers des aveugles, ceux qui sont privés de la lumière sont clairvoyants auprès de vous.
Est-ce qu’au fruit l’on ne reconnaît pas l’arbre ? Quels fruits ont donc produits parmi vous les principes nouveaux ?
Pareils aux Juifs, vous avez dit ou vous avez laissé 349dire en votre nom : nous ne voulons pas de Jésus-Christ dans l’ordre politique ; Jésus-Christ hors la loi.
À qui comparer votre état et votre histoire, sinon à l’histoire et à l’état de la ville déicide ?
Vos haines, vos déchirements ne rappellent-ils pas ceux de la tribu de Juda, alors que les armées de Vespasien et de Titus foulaient un sol sur lequel était tombée la malédiction divine ?
Laisserez-vous consommer la ruine du pays que vous dites aimer ? Vous obstinerez-vous à conserver un évangile de mort, parce qu’il est celui de l’enfer ?
Ne sentez-vous pas que tout s’effondre sous vos pas, et que vos jours sont comptés ?
Hâtez-vous de réparer un siècle de délire ; prévenez une ruine imminente.
Rétablissez la France sur son vrai fondement : Jésus-Christ roi.
Prenez l’étendard de par le roi du ciel, et cela hardiment Jésus-Christ vous aidera.
351Chapitre IV Prenez l’étendard de par Jésus-Christ
I L’étendard de la Pucelle : Jésus-Christ roi, vrai drapeau national, doit attirer ce qui est vraiment français : drapeau de la contre-révolution.
Prends l’étendard de par le roi du ciel, et cela hardiment, Dieu t’aidera235
; les saintes aimaient à répéter ces paroles à la libératrice.
Du haut des autels, elle nous les ferait entendre à son tour. S’il est une parole qui puisse ressusciter la vraie France, c’est celle-là ; s’il est un drapeau qui puisse rallier tous ceux qui veulent voir la patrie se redresser, c’est le 352drapeau de Jeanne d’Arc. Tout le programme de la contre-révolution y est inscrit, puisqu’il signifie : Jésus-Christ roi.
Rien de plus court, et rien de plus plein : rien de plus patriotique, rien de plus propre à remuer toute fibre française.
On peut être divisé sur une foule d’autres points accessoires, et aimer la France ; on ne peut pas renier celui-là, sans se ranger dans le parti de la fausse France et renier le pays.
Ce programme fut celui que la France proclama au lendemain de son baptême, c’est-à-dire de sa naissance.
On lit en tête de la loi salique :
Vive Jésus-Christ qui aime les Francs,
et encore :
Quand par la grâce de Dieu Clovis eut reçu le premier le baptême, tout ce qui se trouva de contraire au christianisme dans le pacte (code) fut amendé excellemment et corrigé ainsi qu’il suit236.
La France n’a jamais abjuré ce pacte, et ceux qui en son nom en inscrivirent un tout contraire agissaient sans mandat, ou plutôt au rebours de leur mandat.
Jésus-Christ roi ! ce programme, la vieille France nous le lègue brûlant des ardeurs de quatorze siècles, scellé du sang de cent générations.
La vieille et glorieuse mère tressaillira dans la poussière du tombeau et des siècles, le jour où des hommes de cœur le publieront hautement ; elle nous reconnaîtra pour ses fils ; elle nous reconnaîtra de son sang, parce qu’elle retrouvera ses accents dans notre voix, et ses enthousiasmes dans les flammes de notre cœur.
Elle se sentira revivre. Ce qui fut l’âme de la vieille France sera l’âme de la nouvelle ; et la chaîne des temps sera renouée.
353Fibre française, fibre chrétienne. Jésus-Christ conserve des intelligences dans bien des cœurs d’où il semble banni, d’où les actes de chaque jour semblent l’exclure. Le mot d’ordre, en parvenant aux oreilles d’une foule de Français par le sang, de la part de celle qui est la plus belle fleur du sang français, y réveillerait des échos qui semblent éteints.
Impossible de mieux lever un étendard qui soit le contre-étendard de la révolution ; de pousser un cri qui démasque mieux la révolution, et renverse tout ce qui se cache sons son jargon imposteur.
On ne saurait trop le redire, la révolution est fille de celui qui avait donné pour mot d’ordre secret : Écrasons l’infâme. Elle est là tout entière ; c’est le dernier terme de toutes ses fureurs.
En arborant le drapeau de la Pucelle, Jésus-Christ roi, nous renversons tout ce qu’il faut renverser ; et nous réédifions tout ce qu’il faut mettre à la place ; c’est l’abrégé des destructions nécessaires, en même temps que celui des reconstructions qu’il faut opérer.
Un ancien a dit qu’on bâtirait une ville dans les airs plutôt que de la bâtir sans Dieu. La révolution s’acharne à réaliser ce que le paganisme déclare si hautement impossible.
Mais le Dieu qu’elle redoute, c’est le vrai, c’est Jésus-Christ ; elle témoigne aux autres une faveur marquée ; elle les adopterait facilement, si elle espérait les faire accepter par la France.
N’a-t-elle pas essayé avec Robespierre, avec le directoire ? La France a ri — autant qu’elle pouvait rire alors — des paroles du dictateur ; sa verve railleuse se donna carrière quand elle vit les exhibitions de théo-philantropes, et elle y vit justement des filous en troupes ; elle 354haussa les épaules lorsque la république de 1848 voulut reproduire les mystères de Cérès et les bœufs aux cornes dorées. Le faux Christ de Calvin n’a obtenu en France que le culte de la haine ; le culte d’une guerre contre les adorateurs du Christ vrai, du Christ catholique.
Il faut à la France le Christ vrai, le Christ catholique, le Christ agneau et lion, plein de grâce et de vérité, le Christ posant son cœur contre son cœur, et y faisant passer les pures, les mâles, les suaves ardeurs de son sang divin.
Elle ne prend pas le change ; et quand on lui enlève la plénitude des infinies perfections du Dieu fait chair, elle ne sait plus que se laisser choir au plus profond de tous les abîmes, dans le noir athéisme.
L’athéisme, c’est bien le plan du génie satanique qui a ourdi la révolution ; la révolution le découvre de plus en plus ; et il est la conséquence logique d’une société politique sans Dieu.
Où Dieu sera-t-il nécessaire, si on peut le bannir de cette sphère !
La révolution n’a pas d’ailleurs avoué son plan et son but ; elle a flatté un des beaux côtés de la nature française en disant qu’elle ne voulait que laisser à chacun la liberté d’adorer Dieu à sa manière.
Leurre trompeur, car elle s’est acharnée à empêcher tyranniquement et ténébreusement la France d’adorer le Dieu de ses pères, comme ses pères l’avaient adoré.
C’est en se couvrant de ce masque, qu’elle a voulu faire un axiome de ce principe impie, que la religion n’a rien à voir dans la politique.
Et toute la politique de la révolution n’est qu’une guerre à la vraie religion !! Pour la révolution, tout 355le reste n’est rien ; elle aura atteint son but le jour où elle aura réalisé le vœu de celui qui l’enfanta.
À l’aide de tous ces masques, la révolution amène des foules qui ne se croient pas apostates, à répéter le cri des multitudes juives : nous ne voulons pas que le Christ règne sur nous ; nous n’avons pas d’autre roi que César, c’est-à-dire l’État.
Dans la réalité des faits, c’est la signification des suffrages donnés aux ennemis de Jésus-Christ. Armés du blanc-seing qui n’a pas été donné à cette fin, les ennemis s’en servent pour combattre Jésus-Christ, l’exclure de l’esprit, du cœur de la France, le combattre par toutes les voies, avec autant d’acharnement que d’infernale habileté.
L’étendard de Jeanne d’Arc, le mot d’ordre de Jeanne d’Arc, Jésus-Christ roi, dissiperait ces équivoques ; il montrerait à tous le point précis de la lutte.
Ce serait, plus clairement dessiné, le champ de bataille sur lequel de Bonald disait que la révolution devait être vaincue, quand il écrivait : la révolution a été faite par la proclamation des droits de l’homme, elle ne sera vaincue que par la proclamation des droits de Dieu.
II Les oracles divins confirmés par l’expérience révolutionnaire. Rien n’a manqué à la révolution pour réussir. Son échec total. Impuissance absolue des hommes à résoudre les modernes problèmes politiques et sociaux. La belle France que formerait Jésus-Christ roi. Les meilleures années de la France durant ce siècle ont été celles où les gouvernements ont incliné vers la religion. Le monde se relèverait avec la France.
L’impiété ne fera pas mentir les oracles divins ; elle a pour mission de les confirmer en s’acharnant à les faire trouver faux. Il est écrit que si le Seigneur ne bâtit pas la demeure, vain sera le travail des constructeurs ; s’il ne garde pas la cité, c’est en vain que la sentinelle veille sur le rempart237.
356L’expérience qui se tente en France, depuis un siècle, ne fait que donner un éclat nouveau à ces paroles des saints livres, qui expriment une vérité toujours professée par le genre humain.
Qu’a-t-il manqué à la révolution pour reconstituer la France ? Rien. Elle a eu le temps : un siècle. Elle a eu le talent : on ne compte pas les hommes d’incontestable valeur qui se sont attelés à son char. Elle a eu des dévouements : beaucoup l’ont servie avec sincérité, et ont cru pouvoir constituer une société où Dieu serait relégué au second plan.
Elle a eu les moyens : elle a pu tout prendre, tout oser, et faire table rase du passé.
À quoi a-t-elle abouti ? que nous a-t-elle donné au dedans et au dehors ? le chapitre précédent l’a montré. Un des siens — et il est aujourd’hui loin d’être isolé — un des siens a dit justement : c’est l’universelle banqueroute.
Quel État ! Si la sécurité, si l’espérance d’un lendemain forme le premier bien des nations comme des individus, qu’est devenu le peuple dont les annales offrirent durant treize siècles le plus de suite, d’ordre, et qui à tous les points de vue semblait avoir le plus de gages d’immortelle stabilité ?
Au dehors toute complication européenne peut jeter sur nous l’ennemi qui nous a si profondément mutilés ; au dedans nous ignorons à quels nouveaux aventuriers nous livreront les fureurs révolutionnaires ; quels nouveaux déchirements nous sont réservés, et si nous ne verrons pas la France s’effondrer d’elle-même, sous les coups des renégats enragés qui, au nom des principes révolutionnaires, disent être la France.
357Et elle s’obstinerait à rouler toujours le même rocher de Sisyphe ! que lui reste-t-il encore à tenter dans l’ordre révolutionnaire, Jésus-Christ hors la loi ? Ne peut-on pas lui lancer le défi d’essayer dans cet ordre quelque chose qu’elle n’ait pas tenté ?
Et elle laisserait de côté ce à quoi elle a dû treize siècles de gloire incomparable : Jésus-Christ roi !
Qui donc pourrait panser et cicatriser ses blessures, résoudre les formidables problèmes qui se posent dans son sein ? Quel est le téméraire qui oserait dire : il suffit de mon génie pour apaiser tant d’éléments contraires, en lutte les uns avec les autres ? fermer les volcans qui agitent le sol ?
Qui réconciliera le travail et le capital, et rapprochera dans une mutuelle confiance et un mutuel amour les classes si profondément divisées ? Celui-là seul qui du Gallo-Romain et du barbare a fait la belle France, de l’esclave si profondément dégradé des siècles païens a fait le très digne et très noble peuple chrétien.
Qui donc peut faire la part vraie à ce qu’il y a de légitime dans les réclamations qui s’élèvent de toutes parts, calmer les ardeurs féroces et inextinguibles, créer une force assez puissante pour contenir celles qui s’obstineraient à être rebelles, et assurer la sécurité dans l’ordre ?
Celui-là seul qui de la femme, instrument de toute souillure et de toute corruption, a fait l’idéal de la pureté, la Vierge chrétienne ; le bien sous ses formes les plus fécondes, l’honneur du foyer, l’épouse et la mère chrétienne.
Lui seul, en assainissant les cœurs, en y imprimant profondément l’amour du devoir, peut les rendre capables 358d’exercer des droits en proportion, faire tomber graduellement la chemise de force qui nous étouffe ; et sans compromettre, bien plus, en consolidant l’unité française, rendre la liberté aux provinces si ignominieusement tyrannisées.
Des éléments nouveaux qui fermentent dans la France et dans le monde, il peut, il veut, si la France et le monde comprennent, faire sortir une Chrétienté nouvelle, plus radieuse que celles des plus beaux âges de foi.
Les tempêtes ont leur mission dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique. Que de choses emportées par la révolution que le chrétien n’a nullement à regretter ! qui donc pourrait regretter la noblesse de cour, si corrompue et si corruptrice, dans les derniers temps de la monarchie ? qui regretterait cette cour elle-même, avec ses usages presque idolâtriques, son faste à l’orientale ?
Plût à Dieu que les gouvernants d’aujourd’hui, qui se disent si faussement l’État, eussent laissé de côté les théories césariennes de celui qui s’est défini l’État.
Qu’importe à la multitude qui est en bas, qu’elle soit opprimée par un despote unique, à une seule tête ; ou par un despote collectif à cinq cents têtes ? ses droits sont également foulés dans les deux hypothèses, et il ne vaut guère la peine de discuter quelle est la pire des servitudes.
Ce n’est pas l’Église, ni un enfant de l’Église, qui regrettera que les hautes dignités ecclésiastiques ne soient plus le partage presque exclusif de la haute aristocratie ; ou que la révolution, sans se proposer de servir l’Église, ait rendu les évêques à leurs diocèses et les ait amenés à l’observation de la résidence.
359La confiscation des biens ecclésiastiques n’a pas été sans compensation. Elle nous a délivrés des abus si monstrueux de la commende ; nous ne voyons plus ces abominables abbés de cour qui, en retour des sommes énormes qu’ils prélevaient sur les bénéfices ecclésiastiques, ne faisaient que donner d’immenses scandales aux peuples.
Le chapitre serait long, si nous voulions justifier les voies de Dieu dans ce qu’il a permis, montrer comment il tire le bien du mal, et fait servir ses ennemis à balayer son aire.
Que l’on place Jésus-Christ au centre de la société moderne, que tous ceux qui veulent voir la France revivre se rangent autour de l’étendard de Jeanne d’Arc, et il est permis d’espérer une France plus belle qu’elle ne le fût jamais.
Elle a soif de Jésus-Christ plus qu’on ne le pense, et plus qu’elle ne croit elle-même. Le chef-d’œuvre de la révolution, c’est de lui cacher ce vrai roi, le seul qui l’aime, le seul qui soit digne d’elle.
Combien souvent le saint ministère fait palper à ceux qui l’exercent, avec quelle facilité et quelle justesse des âmes indifférentes ou même hostiles, revenues à la vérité, reconnaissaient que la solution de tout, c’est Jésus-Christ238.
360Purifiez le sang français, vous trouverez le sang des Croisés.
Dans ce siècle si tourmenté, quelles ont été les années où la France a semblé revivre, et avec la prospérité à l’intérieur, a repris au dehors la place d’autrefois ?
Les souvenirs populaires sont là pour l’attester. C’est lorsque les gouvernements, sans oser rompre entièrement avec la révolution, ont cependant rendu à l’Église quelque chose de sa liberté d’action.
Est-ce que les cœurs ne s’ouvraient pas à toutes les espérances, quand Napoléon Ier signait le Concordat ? Est-ce qu’aussitôt après, la France ne dictait pas des lois à l’Europe ?
Napoléon Ier pouvait, (dit le cardinal Pacca), ramener l’âge d’or, et mériter une statue dans la basilique du Vatican entre celles de Constantin et de Charlemagne. Il préféra venir grossir le nombre des potentats qui vont se briser contre la pierre qu’il essaya de déplacer.
La France cicatrisait promptement ses blessures sous la restauration, et reprenait sa place en Europe. Pourquoi Louis XVIII n’avait-il pas laissé son voltairianisme dans l’émigration ? Pourquoi refusait-il de s’appuyer sur l’élite de la France catholique, que la France lui envoya ? Pourquoi Louis XVIII et Charles X oubliaient-ils la parole de Clément XI, si pleinement confirmée par les événements : les doctrines des bourreaux de la Pucelle, les doctrines gallicanes, ne sont pas seulement subversives de la Foi, elles le sont des couronnes ?
Belles ont été les années de Napoléon III, jusqu’à la guerre d’Italie. Quel élan à l’intérieur ! quelle prépondérance à l’extérieur !
Toutes ces périodes, sans être constituées sur le principe 361chrétien, ont été celles où la révolution a moins pesé sur la France catholique, où l’on a relâché le joug de fer qu’elle nous impose.
Qui donc, aujourd’hui encore, travaille plus efficacement que l’Église catholique à résoudre les questions intérieures ? Où est le dévouement à la France, sinon parmi les vrais fils de l’Église ?
Les cléricaux n’ont pas été s’abriter dans les préfectures lors de l’invasion. Ils ont répandu leur sang à Patay, et partout où ils ont espéré pouvoir racheter la patrie. Ce n’est pas de nos rangs que sortent les émeutiers. Ceux-ci nous assassinent, nous fusillent, sans jamais lasser notre patience, et sans que nous essayons de faire à notre tour des révolutions, même sous les gouvernements les plus tyranniques.
Qu’on regarde au dehors : par quoi la France conserve-t-elle encore quelque prestige ? uniquement par ses œuvres catholiques.
Les fureurs anarchiques, qui ensanglantent son sol, excitent la pitié, le mépris et l’horreur du monde civilisé. On bénit dans l’univers le zèle généreux de la France catholique. Dans toutes les grandes infortunes, dans tous les grands besoins, c’est vers la France catholique l’on se tourne ; et l’on est sûr que la France catholique ouvrira sa bourse et son cœur.
Cette sœur aînée ne sait pas, même dans ses détresses, se déshabituer de son rôle ; elle a toujours le sublime besoin de donner.
Nous sommes sans alliés ; il serait facile d’avoir pour alliés tous les catholiques du globe. Il suffirait de proclamer le programme de la Pucelle, Jésus-Christ roi, et de reprendre notre mission providentielle.
362Tous les catholiques de l’univers tourneraient les yeux vers la France, et ressentiraient le soulagement, concevraient les espérances, que la conversion de Clovis fit éprouver aux catholiques de la fin du cinquième siècle.
La décadence de la France a été la décadence des puissances catholiques. Combien sont déchues ou tombées, depuis que la France a laissé l’impiété prendre le sceptre dans son sein ! Elles se relèveraient le jour où elle se remettrait elle-même sur sa véritable base, Jésus-Christ roi. Elles formeraient une couronne autour de leur sœur aînée, heureuses de trouver dans sa force et son éclat une force et un éclat qu’elles perdent, dès qu’elle en est privée elle-même.
L’éminent cardinal, que nous avons déjà cité plusieurs fois, exprimait cette espérance dès 1845. Il disait, si nos souvenirs sont exacts : la France rendue à elle-même, délivrée des préjugés gallicans et de l’étreinte révolutionnaire, sera l’instrument dont Dieu se servira pour restaurer le Catholicisme dans le monde.
III Jésus-Christ roi, ce n’est pas l’hérésie proscrite, mais bien l’hérésie et la libre-pensée dépouillées de leurs privilèges. Éléments du programme de Jésus-Christ roi.
Jésus-Christ roi, c’est la loi chrétienne devenue la vraie constitution de l’État ; et la loi fondamentale.
Serait-ce l’hérésie bannie de la France ? La libre-pensée sans doute se hâtera d’en tirer cette conclusion, et, si elle lit ces pages, d’évoquer tous les spectres qu’elle a coutume d’évoquer à ce sujet.
La conclusion est précipitée. Ce n’est pas l’Église qui a révoqué l’édit de Nantes. Entre Louis XIV et le vénérable Innocent XI, la rupture était presque déclarée, quand l’absolu monarque imposa aux dissidents l’option entre 363le retour à la foi de leurs aïeux et le bannissement.
Les sentiments du saint pontife ne sont pas douteux. Écoutons l’auteur des recherches sur la déclaration de 1682.
Ce pape, (dit M. Gérin), avait précisément sur toutes les grandes questions qui préoccupaient alors la Chrétienté les vues les plus larges et les plus généreuses. Il résistait à Jacques II et blâmait justement son ardeur à braver les passions de ses sujets protestants. Il n’approuva pas la révocation de l’édit de Nantes, et il condamna les violences exercées au nom de Louis XIV contre les Huguenots de son royaume239.
Il fallait bien que cet acte fût entaché de vices profonds pour que, près de cinquante ans après, un remarquable concile provincial tenu à Avignon en 1725 le blâmât dans plusieurs de ses décrets240.
L’esprit d’Innocent XI vit toujours sur la chaire pontificale ; et ce n’est pas Léon XIII que l’on accusera de ne pas en donner des preuves.
L’Église est intolérante pour les erreurs, comme la lumière l’est pour les ténèbres ; elle est condescendante pour les personnes. Elle distingue entre les hérétiques de naissance et ceux qui le sont devenus par le libertinage de leur vie ; entre les chefs d’hérésie et ceux qu’ils égarent en les trompant ; entre les pays où l’hérésie n’est pas encore implantée et cherche à s’établir, et ceux où elle est en possession d’une paisible et longue existence.
L’Évangile n’en fait-il pas un précepte dans la parabole de l’ivraie et de la bonne semence ? Malheur aux serviteurs 364constitués gardiens qui s’endorment et laissent l’homme ennemi jeter la semence fatale ! mais quand elle a crû à côté du bon grain et a formé son épi, le maître ne veut pas qu’on l’arrache, crainte d’arracher aussi le bon grain.
Incapable d’approuver l’erreur, de la mettre sur le même pied que la vérité, ou de lui reconnaître même d’autre droit que celui de disparaître, l’Église tolère les errants dans des mesures dont elle seule est juge.
Il est manifeste qu’avec Jésus-Christ pour roi devrait cesser la situation si privilégiée que la révolution fait aux dissidents. Quoi de plus criant au point de vue de l’égalité, ou des lois de majorité, tant prônées par le prétendu droit moderne ?
En quoi donc l’hérésie pourrait-elle se plaindre si on la traitait comme la protestante Angleterre traite les catholiques du royaume uni ? L’Angleterre — que l’on dit si libérale — se garde bien d’attribuer le moindre traitement aux évêques et aux prêtres catholiques.
Les ministres de l’église établie se partagent les gros revenus de bénéfices, qui ne furent cependant pas fondés dans de pareilles vues.
Quoi de plus révoltant que de voir parmi nous la libre-pensée imposer aux catholiques de lourdes charges pour des écoles de tout degré, dont les catholiques ne veulent pas, et prendre dans nos fonds les subsides pour nous faire la guerre ?
Il suffira de faire cesser semblable iniquité, et de tourner contre la libre-pensée elle-même quelques-unes des dispositions qu’elle édicte contre nous.
Jésus-Christ roi, c’est la loi de Jésus-Christ devenue loi de l’État et réglant en principe les rapports des citoyens.
365Jésus-Christ roi, c’est l’outrage fait au Dieu de la France, réprimé avec autant de rigueur que la libre-pensée en met à protéger les chefs qu’elle se donne.
Jésus-Christ roi, c’est toute liberté accordée aux manifestations en son honneur.
Jésus-Christ roi, c’est l’Église libre de former son clergé, de se donner des chefs tels que les demande sa législation, de tenir ses assemblées, de recruter ses ordres religieux, et de faire sentir son action à tous ceux qui viendront à elle.
La France presque entière y accourra. Toutes les classes s’embrasseront sur le sein de cette mère ; elles y retrouveront la paix, la dignité, la vraie liberté.
La France y retrouvera son unité perdue ; elle reprendra dans le monde un prestige plus grand peut-être qu’il ne le fut jamais ; et avec ce prestige, une mission plus féconde encore qu’elle ne le fut dans les âges passés.
IV Nécessité de former la Ligue de Jésus-Christ roi. Engagements à prendre. Succomber, ce serait être martyr. Motifs d’espérer le triomphe. Jésus-Christ fera surgir le lieutenant. Henri V.
En face de l’hérésie calviniste, maîtresse des hautes positions politiques, nos pères du seizième siècle formèrent la Ligue catholique ou la Sainte Union.
Elle eut d’humbles commencements : trois hommes de cœur, François de Guise, le maréchal de Saint-André, Montmorency, jurèrent de tout sacrifier aux intérêts de la foi. D’après d’autres historiens, ses origines seraient plus obscures encore, puisqu’elle serait sortie de l’union de quelques catholiques de Péronne ligués dans un but semblable, pour repousser l’hérésie de leur ville.
Jamais mouvement populaire ne fut plus beau. Les 366calomnies intéressées qui l’ont poursuivi durant plusieurs siècles ne sont pas la moins criante des injustices historiques ; elles peuvent être comparées à celles qui ont essayé de rabaisser Jeanne la Pucelle.
Quand la nécessité d’une ligue semblable fut-elle plus urgente ? Les adversaires qu’il faut vaincre ne sont-ils pas ligués et cela par les serments les plus terribles ?
Les ligues maçonniques ébranlent le monde. Comment espérer de les vaincre autrement que par une ligue destinée à les combattre ?
Aucun nom mieux que celui de Ligue de Jésus-Christ roi, ou de Ligue de Jeanne d’Arc, n’exprimerait le but à atteindre. Aucun, ce semble, ne serait plus propre à lui rallier des adhérents ; aucun n’indiquerait mieux l’ennemi à vaincre.
Les membres s’engageraient à opérer dans leur vie privée et sociale les réformes commandées par le culte de la Pucelle, dans la mesure où le permet l’infirmité humaine ; à faire régner Jésus-Christ en eux-mêmes et dans la sphère où ils commandent ; à ne subir aucune des prétendues lois anti-chrétiennes édictées par la maçonnerie ; et surtout à user de toute leur influence pour ramener Jésus-Christ dans la vie politique. Ils regarderaient comme le plus grand de tous les crimes — ce qui l’est en effet — de porter leurs suffrages sur des ennemis notoires de Jésus-Christ ; ils s’engageraient à seconder de tous leurs efforts ceux qui pourraient contribuer à le ramener au cœur de la nation.
Il n’y a rien là qui ne soit une obligation pour tout baptisé. Il suffirait de préciser le programme.
Il est pour les hommes ; on pourrait en faire un 367analogue pour les femmes, et grouper ainsi toute la vraie France, autour de l’étendard de la Pucelle.
Le serment se renouvellerait de temps en temps dans l’année, dans les divers groupes qu’il faudrait constituer.
Ce serait aux hommes de cœur, déjà en possession de parler au nom des catholiques, de former les premiers cadres.
Au quinzième siècle la nation, chevaliers, hommes du peuple, accouraient d’eux-mêmes sous l’étendard de l’héroïne. Notre nationalité est bien plus près de périr qu’à l’époque du traité de Troyes.
Dussions-nous succomber, quoi de plus glorieux que de tomber pour défendre le drapeau de Jésus-Christ roi ? Ces morts ne succombent pas ; ce sont ceux qui seront éternellement debout. De gré ou de force tout genou fléchira devant ce roi ; ceux-là seuls seront associés à son triomphe, qui auront combattu pour lui.
Les docteurs du moyen âge ont vu des martyrs dans les croisés, morts dans les expéditions saintes contre l’infidèle, pourvu que d’ailleurs l’intention et la conduite ne fussent pas indignes de l’esprit qui les inspirait.
Le franc-maçon est bien pire que le Sarrasin.
Mais pourquoi ne pas espérer le triomphe même ici-bas ?
N’est-il pas connu de tout chrétien que c’est la foi qui nous donne de vaincre le monde ? Jésus-Christ n’a pas coutume de compter ses soldats pour leur accorder la victoire. Il considère bien plutôt leurs dispositions, et les dispositions de ceux qui ont leurs intérêts engagés dans la lutte.
Quand Jeanne d’Arc arriva à Orléans, elle voulait aller directement attaquer les bastilles anglaises, sans 368même attendre le gros de l’armée demeuré à Blois. Ses gens, disait-elle, étaient bien disposés, bien confessés ; elle ne redoutait rien.
C’est avec ce qui est faible, que notre roi aime à abattre ce qui est fort. Quel nom le proclame plus haut que celui de la Pucelle ?
Est-ce que le bras de Dieu serait raccourci ? Ne peut-il pas faire au dix-neuvième siècle ce qu’il a fait dans le passé ?
La puissance de la révolution est immense, c’est vrai. Est-elle plus grande que celle de Dioclétien, quand il gravait sur les colonnes de son empire, en tête de ses victoires, l’extinction totale du nom chrétien : Nomine Christiano penitus deleto ?
Ce n’était pas la victoire, mais la défaite la plus entière que, pour l’instruction des âges à venir, il éternisait sur le marbre.
Parmi ses officiers, se trouvait le jeune homme qui devait faire monter Jésus-Christ sur le trône des Césars. Constantin grandissait ignorant ses destinées. Le persécuteur retiré à Salone devait voir ce total démenti donné à ses inscriptions.
Les chrétiens ignoraient d’où leur viendrait la victoire ; ils avaient confessé la royauté du maître ; c’était à lui de choisir l’instrument.
Jeanne ne pensait pas autrement. Le lecteur a vu comment, la première fois qu’elle parut sur la scène, elle s’écrie :
— Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur. Le Dauphin n’a qu’à bien se tenir, à être prêt.
Neuf ans ne s’étaient pas écoulés depuis le traité de Troyes ; les événements étaient si gros, que l’on pouvait douter du dernier mot que dirait le ciel.
369Ne sommes-nous pas plus autorisés à dire : la France regarde celui que nous voulons être notre premier roi, notre Seigneur. À nous de confesser hautement que nous voulons qu’il règne, de nous unir sous son étendard.
À lui de susciter celui qui doit être son lieutenant visible.
Les ligueurs du seizième siècle ne voulaient pas d’un roi hérétique ; ils étaient dans le plus grand embarras pour savoir par qui ils le remplaceraient. Tout le prouve.
L’abjuration du Béarnais, acceptée à Rome, trancha tous les doutes. Si un parti se forme avec la devise : Jésus-Christ roi, le vrai roi fera surgir celui qui réalisera le programme. Il paraîtra investi de la puissance d’accomplir nos vœux ; et il nous donnera des gages de son bon vouloir. Il trouvera une armée prête à le servir ; et nous nous inclinerons devant l’élu de Dieu, de quelque part qu’il vienne.
Agir autrement, c’est méconnaître le principe essentiel rajeuni par Jeanne d’Arc : le roi de France, c’est Jésus-Christ ; c’est ne pas entendre les leçons de la révolution.
Il voulut que Jésus-Christ fût roi, le prince si chrétien qui disait : Je veux rentrer en roi pour que Dieu règne en maître.
Pourquoi Henri V n’a-t-il pas régné ? Pourquoi Dieu nous l’a-t-il ravi après l’avoir fait si parfait ? Veut-il que nous soyons inexcusables, si nous périssons ? Veut-il pouvoir nous dire : Je vous avais préparé un sauveur, vous ne l’avez pas voulu. Cessez d’incriminer le quinzième siècle, d’avoir insuffisamment secondé la libératrice ; vous n’avez pas même accepté le libérateur, que 370mes mains avaient fait si beau et si chrétiennement Français.
Quelque mérité que soit pareil reproche, l’espérance nous défend de nous fixer dans cette désolante pensée. La meilleure manière de réparer notre faute envers Dieu et envers le prince lui-même, c’est d’accepter le programme du gouvernement chrétien si magnanimement défendu par Henri. Il l’a défendu jusqu’à ne vouloir pas de la couronne, si elle ne lui était pas donnée dans des conditions où il pût rétablir le règne de Jésus-Christ.
Qui sait ce que pèse auprès de Dieu un acte si sublime ? C’est l’imiter que de dire : ce que nous voulons avant tout, c’est un gouvernement qui nous incline devant Jésus-Christ, nous commande au nom de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ ; nous supporterons les autres comme un châtiment ; nous réservons à celui-là seul nos sympathies, nous l’appelons de tous nos vœux ; il n’est pas de sacrifices autorisés par la Foi que nous ne soyons disposés à faire pour l’obtenir.
Que ne pourraient pas auprès de Dieu quelques milliers de cœurs ainsi disposés ? La Pucelle disait que si elle venait à mourir avant que fût accompli ce pourquoi elle était envoyée, elle nuirait plus à l’Anglais après sa mort, qu’elle n’avait fait durant sa vie. Toute proportion gardée, c’est ce que pourraient dire ceux qui comme la Pucelle, comme le comte de Chambord, iraient, s’il le faut, jusqu’à donner leur vie pour la royauté de Jésus-Christ241.
371Nous laisserions-nous leurrer par l’épouvantail de quelqu’un de ces mots qui sont toute la force de la révolution ?
Aucun ne possède le secret de faire perdre tout sang froid, à l’égal de celui de théocratie. La seule ombre lointaine du système théocratique semble faire tomber les armes des mains de certains chrétiens même militants. Or, dira le lecteur, quelle est la conclusion de ce livre, sinon un système théocratique ?
Encore faudrait-il s’expliquer et dire ce que l’on entend par théocratie. Étymologiquement, le mot signifie gouvernement de Dieu. Rien là qui puisse offenser ceux qui croient en Dieu, à plus forte raison des chrétiens. Essayons de dissiper, s’il se peut, les malentendus.
373Chapitre V C’est de la théocratie
I C’est la constitution de la vieille France. Dans quels sens tout chrétien doit admettre la théocratie.
Jésus-Christ roi ! C’est en proclamant cette vérité que la Pucelle a ressuscité la France. Elle n’apportait pas une constitution nouvelle ; elle ravivait l’ancienne, et lui imprimait le sceau du miracle.
Ce n’est donc que la partie la plus essentielle de la vieille constitution française que nous proposons ici. La France lui a dû d’être la France.
Notre siècle se vante d’être positif et de s’en rapporter aux faits. En voilà un aussi vieux que notre histoire, et qui est notre histoire même.
La France assise sur Jésus-Christ participe à la solidité du roc sur lequel elle est bâtie. En dehors de Jésus-Christ, c’est le sable mouvant, ou plutôt une mer agitée par toutes les tempêtes.
374Quelle est la plus pénible des existences ? Est-ce celle des gouvernants, est-ce celle des gouvernés ?
Les gouvernants ont pour perspective de voir des engins meurtriers éclater sous leurs sièges, ou une révolution soudaine les bannir ignominieusement.
Parmi ceux qui ont présidé aux destinées de la France depuis un siècle, un seul, Louis XVIII, rappelé après plus de vingt ans d’exil, est mort dans son lit de roi. Tous les autres sur la terre étrangère, sur l’échafaud, ou frappés d’une balle meurtrière. Combien de fois n’a-t-on pas attenté à leurs jours ?
Il n’en est pas un seul qui ait pu se vanter d’emporter les regrets de l’ensemble de la nation. Une partie notable du pays a vu dans leur chute une délivrance. Les serviteurs ont pleuré un maître qui payait bien et largement ; les sujets ont été en masse indifférents, quand ils n’étaient pas hostiles.
Quelle perspective pour ceux qui ont le sentiment de ce que doit être un gouvernement !
L’existence des gouvernés n’offre ni plus de sécurité, ni plus de dignité. Être livré au dedans et au dehors à toutes les expérimentations de l’utopie et du rêve ; ne supporter le gouvernement du jour que par impuissance de le renverser, ou par crainte d’un pire ; sentir à sa tête des hommes qu’on peut subir, mais auxquels on ne saurait donner ni estime, ni confiance ; les entendre et les voir tous les jours vilipendés dans la presse et dans la conversation ; avoir tous les jours en perspective de voir le sol s’entrouvrir pour engloutir ce qui reste de ce qui fut une patrie ; ô France, France toujours aimée, c’est là ton histoire depuis un siècle.
Tu es faite pour avoir d’autres destinées.
375Après tant de tempêtes, rentre au port où tu trouvas jadis paix et sécurité ; écoute la voix du successeur de saint Anastase : Léon XIII, à l’aurore de son pontificat, te montrait ce port, et le montrait à toutes tes sœurs, complices de tes égarements ; il te montrait l’Église, ce qui est tout un avec Jésus-Christ242.
À Jésus-Christ vivant dans l’Église, les nations ont été promises comme héritage. Les prophètes nous les ont représentées marchant à sa lumière, et les rois se colorant de ses splendeurs243.
La prière doit être l’interprète du cœur. Que nous est-il ordonné de demander, et par suite de souhaiter, sinon le règne de Dieu ? C’est-à-dire que les lois qu’il nous a données par Jésus-Christ soient la règle des esprits, des cœurs, des pensées, des paroles et des actes des chefs d’empire et des sujets ?
Le chrétien cesse de l’être, s’il met en délibération d’obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu ; s’il n’est disposé à fouler aux pieds toute ordonnance, tout édit contraire à la loi de Jésus-Christ, quelque soit le nom d’homme apposé au bas de l’ordre tyrannique.
Il ne lui est pas permis de douter que la Providence ne s’étende d’une manière particulière aux nations et aux royaumes.
Les sarcasmes de l’impiété n’ébranlent pas la vérité des oracles divins ; ils ne font que leur imprimer le sceau de l’expérience.
Les pages sacrées sont pleines de paroles telles que 376celles-ci : la domination est transférée d’une nation à l’autre à cause des iniquités qui s’y commettent244 ; Dieu a desséché les racines des races superbes245 ; lorsque les impies auront en mains la puissance, ce seront des jours de douleur pour les peuples246.
N’est-il pas manifeste que la force n’est qu’un lien extérieur, aussi impuissant à faire un seul corps des divers membres d’un État, que le serait un récipient d’airain à former une seule substance d’éléments contraires qu’il renfermerait ? Des forçats renfermés dans un même bagne, des passagers contenus dans un seul et même navire, ne forment pas pour cela une société.
Les gouvernements ont beau multiplier les argus ; la puissance publique aura beau sévir ; une foule de crimes échapperont aux regards des agents des gouvernants ; la puissance publique est impuissante à tout atteindre ; elle s’use, se lasse, se corrompt.
Il n’est qu’un seul lien des esprits, une seule puissance qui puisse tout voir, tout atteindre, qui porte le remède à la source du mal, au cœur : Dieu Notre Seigneur Jésus-Christ.
Sous tous ces aspects, il faut admettre la théocratie, sous peine de renoncer le christianisme, et même de se mettre en révolte contre l’évidence et le genre humain.
Serait-ce l’annulation de l’activité humaine ? Certains hommes semblent le dire ; et peut-être certains chrétiens sembleraient-ils les y autoriser, en se désintéressant des 377affaires humaines, au nom de la Providence qui y pourvoira.
II Compter sur Dieu, ce n’est nullement se condamner à l’inaction. Coopération de l’homme. Des interventions providentielles, du miracle.
Il est aussi contraire aux exemples de Jeanne qu’aux enseignements de la Foi, de rester dans l’inaction, sous prétexte que Dieu pourvoira.
Nous avons rappelé que Gerson voyait dans la libératrice un signe d’en haut, en ce qu’elle ne négligeait pas les moyens humains, mais qu’elle appelait tous ceux qui ne voulaient pas d’une France anglaise, à concourir selon leurs moyens au but commun. Le proverbe : Aide-toi, Dieu t’aidera, lui était familier, et tout le monde connaît sa belle parole : Les hommes d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire.
Rien n’est plus chrétien. Dieu ne nous donne pas des énergies pour que nous les annulions ; nous avons fort mauvaise grâce à lui demander un bien, qu’il nous a accordé déjà en nous départant les forces, par lesquelles nous pourrons partiellement nous le procurer.
Ce qu’il veut, c’est que nous agissions sous sa dépendance, et que nous travaillions avec lui. De là, la belle expression de l’apôtre : Nous sommes les aides de Dieu, Dei adjutores sumus247 ; et encore : Soyons les coopérateurs de la vérité, cooperatores simus veritatis248.
Ne voyons-nous pas dans toute la nature les forces supérieures agir sur les forces inférieures, sans les annuler, ni les anéantir ? L’homme agit-il dans le monde matériel autrement qu’en mettant en mouvement et en 378combinant les forces qui y sont en jeu ? Agissons-nous sur nos semblables autrement qu’en les déterminant par la raison, la persuasion, la prière, l’intérêt, la menace, à user de leurs forces selon la fin que nous nous proposons ?
Voudrait-on refuser à Dieu la faculté d’unir sa puissance à notre infirmité ? Lui refuserait-on ce qu’il accorde aux êtres les plus inférieurs, la puissance de s’unir pour une action commune ?
Voudrait-on interdire à l’homme de lui demander ce qu’il demande à ses semblables, lumière, direction, énergie ? Quelle impiété !
Certes si le concours divin est nécessaire quelque part, c’est quand il s’agit de régler l’ordre des sociétés. S’il est quelque chose qui dépasse manifestement la puissance humaine, c’est de contenir dans de justes limites des millions de volontés libres, de, garantir la sécurité du présent et de l’avenir ! Comment compter les accidents imprévus qui peuvent déjouer tous les calculs humains ? comment entrevoir les écueils contre lesquels peut venir se briser ce grand navire qui est un État, les tempêtes qui à tout instant peuvent sortir d’un horizon en apparence fort calme ? À combien plus forte raison, quand il a subi les ouragans qui ont fondu sur la pauvre France, qu’il est si incertain de la route à tenir ?
Dieu dirige les efforts des pilotes et des passagers, quand c’est sous sa protection que se fait la navigation, et que l’on veut être ses coopérateurs ; il écarte de loin les difficultés contre lesquelles tout irait se briser, ou il donne de les vaincre ; il dirige les efforts de tous, et fait échouer les attaques des adversaires.
Qui donc en lisant l’histoire n’a mille fois remarqué 379que le sort des batailles, des révolutions, des empires, a été décidé par des circonstances indépendantes de la volonté des hommes, et parfois insignifiantes en elles-mêmes ?
Dieu veut nous faire lire sa providence, et nous montrer comme elle se joue divinement dans le monde des esprits, comme dans celui des corps.
C’est là l’ordre providentiel. Il n’exclut en rien la providence humaine, mais il exige que nous demandions à Dieu de seconder nos efforts, et que nous nous efforcions d’être admis au nombre de ses coadjuteurs.
Il n’annule pas les forces humaines ― au moins le plus souvent — même dans le miracle proprement dit ; et il fait à l’homme l’honneur de l’y employer, quoique son action ne soit pas en proportion avec l’effet obtenu.
Quand Notre Seigneur voulut nourrir cinq mille hommes au désert, loin de dédaigner les cinq pains et les deux poissons des disciples, il se les fit apporter. Il aurait pu aussi bien créer que multiplier. S’il avait créé, il aurait agi seul ; en multipliant il faisait aux siens l’honneur d’être ses coopérateurs.
Il n’en fut pas autrement dans le miracle de la Pucelle. Il a donné à l’esprit, au cœur, et même au corps de l’enfant une puissance, des énergies qu’ils ne pouvaient pas naturellement avoir : il n’a en rien annulé celles de la nature.
Les interventions providentielles ou même les miracles ne sont pas rares dans la vie des individus. Ils doivent être et ils sont bien plus nombreux dans la vie des nations.
Le miracle était fréquent dans l’histoire de l’ancien peuple ; il n’était cependant pas le moyen habituel de gouvernement.
380L’histoire de la Pucelle, ce que nous avons rappelé de nos origines, montrent si les interventions manifestement providentielles et les miracles mêmes sont absents de notre histoire.
Dieu serait-il absent de nos annales contemporaines ?
Et quand par plus d’effets montra-t-il son pouvoir ?
Ces démentis toujours plus violents, plus honteux, plus ruineux, que se donne la sagesse humaine en s’isolant de l’action divine ; n’est-ce pas le témoignage le plus convaincant rendu à la nécessité du concours divin ? Ceux qui ont des yeux ne sentent jamais mieux ce qu’est le soleil, que durant la nuit. Nous sommes politiquement dans la nuit la plus sombre, la plus inextricable des impasses ; nous avons politiquement tourné le dos au soleil ; ce sont les ouvriers de Babel, qui non seulement ne s’entendent que pour creuser l’abîme plus profond, mais se heurtent, s’entre-déchirent quand il s’agit de bâtir.
Nous avons voulu bâtir contre Dieu.
Ce sont des miracles de justice. Ils sont autant de motifs d’implorer des miracles de miséricorde. Nous devons demander au divin banni de vouloir reprendre au sein de la France la place qu’il y occupa, du moins en principe, pendant treize siècles. Tous ceux qui veulent le salut de la France doivent travailler à la lui rendre ; mais il faut le conjurer de bénir nos efforts ; et, s’il le faut, de nous revenir par un coup d’État.
Le coup d’État, dans l’ordre divin, c’est le miracle. Le coup d’État est rare de sa nature ; mais il peut parfois être le seul moyen de salut pour un peuple.
381Ainsi en est-il du miracle proprement dit. Le solliciter, dans la mesure où il est nécessaire, en laissant à Dieu de l’opérer comme il l’entend, s’efforcer de le mériter, l’attendre, est parfaitement conforme à la raison et à la foi.
N’est-ce pas le cas de l’heure présente ?
La théocratie dans le sens que nous venons de l’expliquer est le fond même du Christianisme. Serait-elle la domination du prêtre ?
III Combien il est satanique de vouloir établir un antagonisme entre le prêtre et le laïque. Combien le prêtre est loin d’enlever au pouvoir politique et au monde laïque les domaines qui leur sont réservés. Évêques et prêtres, ministres d’État et ambassadeurs. L’ordre ecclésiastique, premier ordre de l’État. Le clergé dans l’histoire de France.
De tous les souffles empestés que la révolution déchaîne au milieu des peuples, aucun n’est mortel à l’égal de celui qui tend à établir l’antagonisme entre le laïque et le prêtre.
Rien n’est plus contre nature que d’établir une opposition entre le prêtre et le simple chrétien.
Non seulement le prêtre, plus qu’aucune autre classe de citoyens, est au cœur de la nation par sa naissance et par l’histoire du passé ; il est par son ministère l’homme du peuple.
Il n’est pas prêtre pour lui ; il l’est pour ses frères ; il est leur conseiller, leur ami désintéressé.
Le prêtre est pour faire arriver, à tous, les enseignements de Jésus-Christ, et appliquer aux âmes les baumes de pacification confiés par Jésus-Christ et l’Église à son zèle et à sa charité.
Il porte la lumière, il ne la fait pas ; il distribue la doctrine, proclame la loi. Doctrine, lois s’imposent également au prêtre comme au simple fidèle, plus rigoureusement qu’au simple fidèle.
382Il n’est appelé à l’honneur de travailler au salut et à la sanctification de ses frères, qu’à la suite des engagements les plus formidables. Ira-t-il disputer au laïque l’honneur des brillantes carrières ?
En se condamnant à passer sur la terre, sans laisser de trace de son passage, il éteint un des mobiles les plus puissants de l’ambition humaine. Il s’interdit une foule de compétitions et laisse au séculier libre carrière.
L’armée, la magistrature, la médecine, l’industrie, la finance, le négoce, toutes ces professions lui sont fermées. Que de laïques y arrivent au premier rang, qui se seraient laissé devancer, s’ils avaient eu pour concurrents plusieurs de leurs condisciples, aujourd’hui prêtres.
Le prêtre se réserve-t-il le domaine de la politique ? Qui donc présenta le pouvoir civil sous un aspect aussi auguste que le fit Jeanne d’Arc ? Elle salue dans Charles VII le futur lieutenant du Christ : eris locum tenens regis cælorum.
L’assurance qu’elle donne à l’infortuné prince des desseins du Ciel à son égard rappelle les promesses que Jésus-Christ fit à saint Pierre lorsqu’il lui annonça qu’il en ferait le fondement de son Église. Je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église
, disait le Sauveur à Simon fils de Jean. Son envoyée disait au roi de Bourges : Je te dis de la part de messire que tu es vrai héritier de France, et fils du roi.
Le Sauveur ajoutait : Les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle
, c’est-à-dire : les puissances ennemies s’acharneront vainement contre elle. La Pucelle fait une promesse analogue quand elle dit : Messire m’envoie pour te conduire à Reims pour que tu y reçoives ta couronne et ton sacre, si tu veux249.
383Quand le pouvoir politique reçut-il plus belle consécration ? Le prêtre intervient dans le monde laïque pour imprimer un caractère divin au front de ceux qui y sont légitimement à leur place. À divers titres, il sacre, au nom de celui qu’il représente, toutes les conditions, tous les états, qui ne sont pas essentiellement ignobles. Il sacre le roi ; il sacre aussi le pauvre, le faible, l’artisan, l’époux et l’épouse, le père et l’enfant, le serviteur et le maître ; car il les plonge tous dans le sang rédempteur, et montre dans chacun d’eux un des divers aspects de l’Homme-Dieu.
Dira-t-on que notre histoire nous présente souvent des prêtres, des évêques revêtus des fonctions de premiers ministres, chargés de négociations importantes, à la tête d’ambassades fameuses ?
C’est vrai ; mais ce n’était pas l’Église qui les poussait à ces hauteurs séculières ; le pouvoir civil les y appelait de son propre mouvement ; l’Église les prêtait, et parfois non sans regret, puisqu’elle devait relâcher de ses lois.
Faut-il blâmer le pouvoir civil ? Est-ce que le pouvoir révolutionnaire aurait beaucoup de ministres, de diplomates, à mettre à côté des Suger, des d’Amboise, des Duperron, des d’Ossat, des Richelieu, des Mazarin, des Fleury ?
Les traités signés par des prêtres s’appellent traités de Vervins, des Pyrénées, d’Aix-la-Chapelle. En est-il beaucoup de plus glorieux pour la France ?
Les traités qui enlèvent à la France ses colonies ou ses provinces, tels que ceux de Paris en 1763, de Francfort en 1871, sont signés par des laïques. Il y avait une signature de prêtre, même d’évêque, au bas du traité de Vienne. C’est un des faits les plus terrifiants de notre 384histoire, puisque cet évêque s’appelle Talleyrand-Périgord.
La synagogue donna trente deniers à Judas-Iscariote et le poussa du pied. La révolution a des portefeuilles de ministre, de grandes ambassades, de grandes décorations, des statues, pour la tribu des Judas-Iscariotes, pour Iscariote-Talleyrand, Iscariote-Fouché, Iscariote-Daunou, Iscariote-Grégoire, Iscariote-Lakanal. Elle a des balles assassines pour les Dulau, les Affre, les Olivain, les Planchat, les Captier. Rien ne montre mieux jusqu’à quel degré elle est satanique.
Mais aux états généraux, quand la France apparaissait groupée autour de son roi, le clergé avait le premier pas ? Cela doit être, comme le soleil est dans le système planétaire le premier des corps célestes. C’est dans l’ordre ecclésiastique qu’est déposée la lumière que le fils de Dieu a apportée au monde.
La lumière, loin d’empêcher le mouvement et l’action, est la condition de toute activité ordonnée et féconde. Le clergé projetait dans la politique la lumière qu’il projette dans la famille, en sanctifiant les alliances qui la constituent, en traçant aux divers membres qui la composent leurs devoirs réciproques ; la lumière qu’il projette dans la société civile, en ordonnant aux citoyens de respecter la vie, la réputation, la propriété les uns des autres ; en leur fournissant les motifs les plus puissants d’être fidèles aux commandements qu’il promulgue au nom de Dieu.
Loin d’enlever au père le sceptre, à la mère sa dignité, au propriétaire son droit, le prêtre en est le plus ferme soutien. Il n’en est pas autrement du monde politique.
385Ce n’est pas en vain que le sacrement qui fait le sacerdoce chrétien s’appelle le sacrement de l’Ordre. Il n’y a d’ordre possible dans le monde que par le sacerdoce. Le mépris du prêtre, c’est le mépris de l’ordre ; la perversion du prêtre, la perversion de l’ordre.
C’est vrai de tout pays ; c’est vrai surtout de la France. De Maistre a écrit de la monarchie française :
Un caractère particulier de cette monarchie, c’est qu’elle possède un certain élément théocratique, qui lui est particulier, et qui lui a donné quatorze cents ans de durée : il n’y a rien de si national que cet élément. Les évêques successeurs des Druides sous ce rapport n’ont fait que le perfectionner…
Je remonte par la pensée depuis le pacifique Fleury jusqu’à ces saint Ouen, ces saint Léger, et tant d’autres si distingués sous le rapport politique dans la nuit de leur siècle, véritables Orphées de la France, qui apprivoisèrent les tigres, et se firent suivre par les chênes : je doute qu’on puisse montrer ailleurs une série pareille.
Mais tandis que le sacerdoce jouait en France un rôle si important, on n’apercevait pas, ou l’on apercevait peu son influence dans l’administration civile ; et lors même qu’un prêtre était premier ministre, on n’avait point en France un gouvernement de prêtres.
Toutes les influences étaient fort bien balancées, et tout le monde était à sa place250.
La bouche scélérate qui a prononcé la parole : le cléricalisme, voilà l’ennemi, avait raison. Rien n’est ennemi des ennemis de la France à l’intérieur et à l’extérieur 386à l’égal du sacerdoce catholique. Le sacerdoce catholique aime la France comme sa plus belle œuvre, et un instinct divin l’avertit des périls d’un pays dont il est l’élément le plus national.
Détruire la France est le but de la maçonnerie et de la race d’Arouet. Par son organe et son chef, la maçonnerie, la race d’Arouet, en disant : le cléricalisme, voilà l’ennemi, signalait l’ennemi principal que devait rencontrer sa rage parricide.
La France périra, ou elle admettra la théocratie dans le sens qui vient d’être exposé. Dans tous les cas, qu’elle n’entende pas se soustraire à la hiérarchie divine ou satanique. C’est entre les deux qu’il faut opter.
IV Théocratie ou satanocratie.
Ou la théocratie, dans les lignes qui viennent d’être esquissées, ou la satanocratie.
Satan règne, quand on sent partout les souffles de l’envie et de la haine ; lorsque l’imposture peut impunément éteindre les flambeaux et condenser les ténèbres ; lorsque le lien social n’est plus qu’une force extérieure et brutale ; que les êtres humains juxtaposés ne savent que se leurrer, se maudire, se corrompre et se meurtrir ; qu’on ne reconnaît d’autre bien que la frénésie des appétits ; qu’il n’y a ni d’autres désirs, ni d’autres espérances ; que les ruines s’accumulent, et que la destruction opérée ne fait que montrer une nouvelle destruction à entreprendre ; que la vie n’est qu’une impasse sans jour, où l’on s’ennuie, quand on n’a pas la fièvre.
Croyants, regardez, entendez, jugez. Il n’est pas nécessaire d’avoir vu Satan trôner dans les arrière-loges 387de la maçonnerie, donner le mot d’ordre répété par la presse qu’il inspire, et changé en prétendues lois par les adeptes. À l’état d’un pays, on reconnaît le souverain.
La hiérarchie existe en enfer. La hiérarchie infernale est passée sur la terre ; elle s’est incarnée dans les grades maçonniques pour savamment enténébrer, détruire et sataniser l’espèce humaine.
La hiérarchie de la lumière publie sur les toits, et la fin qu’elle poursuit, et les moyens dont elle use. La hiérarchie des ténèbres ferme les lèvres de ses adeptes par d’affreux serments et d’effroyables menaces.
Répandre le bien comme l’astre la lumière est la loi que la hiérarchie de la lumière impose à tous ceux qui remplissent ses rangs dans l’ordre religieux, civil, politique et social. Distiller, verser la défiance, l’envie et la division est la loi de la hiérarchie satanique.
Se dévouer jusqu’au total oubli de soi, c’est l’esprit de la théocratie ; mépriser et fouler aux pieds le genre humain, l’esprit de la satanocratie.
Fondre le genre humain dans l’unité du Christ, le plonger dans l’océan de la charité de son cœur, c’est le terme final poursuivi par la théocratie.
Le genre humain ne vit que pour quelques hommes,
a dit le premier des Césars païens.
On ne saurait souffrir l’absurde insolence de ceux qui veulent que vous pensiez comme votre cordonnier et votre lessiveuse ; le plus grand service qu’on puisse rendre au genre humain, c’est de séparer le peuple sot et barbare des honnêtes gens,
avons-nous ouï dire au restaurateur de la satanocratie.
Prendre l’espèce humaine dans des filets, comme l’oiseleur 388prend une couvée ; pouvoir le serrer et l’étouffer à volonté ; en faire un piédestal au-dessus duquel le fils aîné de Satan lèvera sa tête couronnée ; ne laisser au genre humain de force que pour se prosterner et adorer le grand homicide ; nous savons par les saints livres, que l’humanité verra ces jours de désolation sans pareille.
N’y marchons-nous pas à grands pas ? N’est-ce pas le dernier mot du progrès moderne ? La France livrée sans défense à quelques individualités, à un aventurier de fortune, au fils d’une épicière, n’est-ce pas l’essai de ce qui est réservé au monde, quand la dernière frontière aura disparu, et que de sa capitale, du fond de son palais, le potentat pourra voir, entendre tout ce qui se dira et se fera dans les deux hémisphères, et peser soudainement de tout le poids de ses armées sur le cœur qui voudra rester libre ?
Ne nous précipitons-nous pas vers ce dénouement avec une rapidité vertigineuse ?
Qui donc arrêtera ce fatal mouvement ? celui-là seul qui arrête les mouvements de l’Océan, et suspendra un jour le cours des sphères célestes.
Ou la théocratie, Jésus-Christ roi, donnant la loi au monde par son vicaire ; ou la satanocratie, c’est-à-dire le fort ayant repris sa proie, et la piétinant, la dévorant, par un seul homme, dans lequel il sera comme incarné.
Quand la Pucelle parut, le monstre était renfermé dans les flancs du naturalisme, contre lequel l’enfant fut suscitée.
Le quinzième siècle comprit peu, les siècles suivants moins encore ; et malgré quelques points d’arrêt, le naturalisme a poursuivi sa marche.
389Le naturalisme est aujourd’hui colosse, et se montre dans toute sa difformité. Ce que la fiancée du Christ-roi ne fit pas dans sa vie mortelle, Jésus-Christ le réserve peut-être à l’héroïque épouse glorifiée et apparaissant radieuse sur nos autels. En la mettant dans le plein jour de sa vie céleste, en la faisant apparaître dans l’amplitude qu’elle occupe dans le plan divin, Jésus-Christ peut-être veut encore vaincre et triompher par l’humble Pucelle.
La vierge de Nazareth, qui a écrasé la tête du serpent, veut peut-être associer la vierge de Domrémy au nouveau triomphe, qu’elle seule peut remporter sur l’ennemi le plus formidable, qui ait traversé le règne de son fils, roi des nations.
Grand serait l’appui surnaturel que nous prêterait la libératrice, enfin dignement glorifiée ; mais elle ne viendrait pas seule à notre secours. Toute l’Église victorieuse de là-haut viendrait encore une fois avec elle.
Le culte de Jeanne d’Arc est destiné à ranimer le culte de l’Église triomphante tout entière.
Il faut montrer cet aspect pour comprendre les opportunités merveilleuses de sa canonisation, et faire voir les éléments de régénération qu’elle renferme.
Notes
- [192]
Histoire de Duguesclin, par M. Siméon Luce, liv. I, ch. 1.
- [193]
Une amende de 5,000 francs, bagatelle pour un millionnaire, est la ruine pour la moitié des familles françaises. Pour un millionnaire, la France représente la fortune, la considération, les honneurs jusqu’à ces derniers temps, il s’est tiré de l’impôt du sang pour quelques milliers de francs, pour rien, s’il n’avait que des filles. À un fermier, à un journalier, à un ouvrier, la France donne la sécurité pour gagner le pain de chaque jour ; l’impôt du sang se solde pour eux par le sacrifice de deux, trois, quatre de leurs fils, leur vraie richesse. Ils payent de leur sang le repos, la fortune, les dignités du millionnaire, lui achètent même la gloire. Voilà l’égalité devant la loi, la conquête la plus précieuse de la civilisation moderne !!
- [194]
Ut recipiant vos in æterna tabernacula.
- [195]
Locum… discriminis, laboris atque anxietatis plenum.
- [196]
Pontifical :
Viduas, pupillos, pauperes ac debiles ab omni oppressione defendes… intelligas te obnoxium mulcere pios, terrere reprobos, lapsis manum porrigere… relevare humiles… omnibus te adeuntibus benignum, mansuetum, atque affabilem, pro regin tua dignitate te præbebis.
- [197]
Liv. I, ch. III, art. III.
- [198]
Cf. Marc, ch. X, v. 42 ; Luc, XXII, v. 25 ; Mat., XX, v. 23.
- [199]
Quæ ex gentilium placitis… tyrannicam politiani fovent, et quam falso vocant rationem status ab evangelica et christiana lege abhorrentem, deleantur.
- [200]
Is., v. 20. (Reg. Indicis, de correctione librorum.)
- [201]
De l’Église gallicane, liv. II, ch. XIII, p. 285, éd. 1854.
- [202]
De l’Église gallicane, liv. II, ch. I, p. 112.
- [203]
Voir le chapitre : Les biens de l’Église sous Louis XIV, spéc. p. 51, 57 et surt. 65, 66, 67 ; 2e édition.
- [204]
Mémoires, t. II, ch. IV, p. 263.
- [205]
5 mai 1768.
- [206]
À d’Argental, 27 avr. 1767.
- [207]
À Richelieu, 15 sept. 1763.
- [208]
1766.
- [209]
À Tabareau, 3 février 1769.
- [210]
À Damilaville, 19 mars 1766.
- [211]
À Damilaville, t. II, 1766.
- [212]
À La Chalotais, 28 fév. 1763. Voir Maynard, t. II, Voltaire et le peuple.
- [213]
De l’Église gallicane, liv. II, ch. VI, p. 186-187.
- [214]
Prov., XIV, v. 34.
- [215]
Procès, t. III, p. 107.
- [216]
Versets tirés du chap. XXVIII du Deutéronome.
- [217]
Procès, t. I, p. 209 :
J’ai pris ma créance et ai été enseignée bien et dûment, comme un bon enfant doit faire.
- [218]
Procès, t. I, p. 52 :
Docuit eam (angelus) se bene regere, frequentare ecclesiam.
- [219]
Greffier de la Rochelle, p. 25.
- [220]
Procès, t. III, p. 107.
- [221]
Nonne unum corpus sumus omnes nos qui de uno pane participamus ?
- [222]
Les rabbins, les marabouts, les ministres protestants reçoivent un traitement qui excède plus que de la moitié l’indemnité allouée au prêtre catholique. L’indemnité, c’est le paiement bien inférieur à la dette contractée par l’État, quand il est devenu possesseur légitime des biens enlevés à l’Église. En réalité, il ne donne rien au clergé catholique ; il acquitte une partie de sa créance. Rien n’a été enlevé aux rabbins, aux marabouts, aux ministres protestants ; tout est faveur. D’après la loi de 1850, 35 millions de catholiques étaient représentés au conseil supérieur de l’instruction publique par quatre évêques ; moins d’un million de protestants par trois ministres. Il serait facile de montrer partout semblables énormités.
- [223]
Art. VI.
- [224]
Art. II.
- [225]
Pontifical :
Sta et retine amodo locum tibi a Deo delegatum, per auctoritatem omnipotentis Dei, et perpræsentem traditionem nostram… populus sub ejus imperio pullulet, coalitus benedictione æternitatis.
- [226]
Horace, Odes :
Justum et tenacem propositi virum
Non civium ardor prava jubentium
… mente qualit solida.
- [227]
Considérations sur la France, ch. VIII, p. 126, éd. de 1853.
- [228]
Considérations sur la France, ch. VIII, p. 114.
- [229]
Lettre à M. de Bonald.
- [230]
Procès, t. III, p. 13.
- [231]
À Cath. de Russie, 18 oct. 1771.
- [232]
Lettre à Fréd., 18 nov. et 16 oct. 1772. Voir Maynard, t. II. Voltaire et la Pologne.
- [233]
2 sept. 1767.
- [234]
Oraison funèbre du duc de Mercœur.
- [235]
Procès, t. I, p. 181-182.
- [236]
Histoire de France d’Amédée Gabourd, t. II, p. 250.
- [237]
Ps. 156.
- [238]
Un ouvrier revenu des utopies du socialisme disait à l’auteur :
Combien j’étais dans l’erreur ! autrefois je croyais que la religion n’était bonne que pour les enfants. Aujourd’hui je vois qu’elle est tout.
En se relevant du prie-Dieu où il avait fait l’aveu de ses fautes, un autre s’écriait :
Pourquoi ne sommes-nous pas tous chrétiens pratiquants ? nous nous tiendrions comme les cinq doigts de la main !
- [239]
Charles Gérin, Recherches historiques sur l’Assemblée du clergé de France de 1682, 1870, p. 359-360.
- [240]
Col. Lac., t. I.
- [241]
Ces pages s’imprimaient, quand par la fondation de la Ligue catholique, M. le comte de Mun est venu répondre au vœu qu’elles formulent. L’auteur n’a nullement l’honneur d’être connu du grand chrétien ; combien il serait heureux que ce livre pût servir à la grande œuvre, qui renferme le salut de la France !
- [242]
Encyclique Quod Apostolici muneris :
Populis ac principibus dira tempestate jactatis portum commonstravimus quo se tutissime reciperent.
- [243]
Ambulabunt gentes in lumine tuo, etc.
- [244]
Regnum transfertur de gente in gentem propter injustitias (Eccl., X, 8).
- [245]
Radices gentium superbornm arefecit Deus (Eccl., V, 17).
- [246]
Ubi impii sumpserint principatum, gemet populus (Prov., XXIX, 2).
- [247]
Cor., III, 9.
- [248]
III, Jean, 8.
- [249]
Procès, t. III, p. 103.
- [250]
Considérations sur la France, ch. VIII.