J.-B.-J. Ayroles  : Jeanne d’Arc sur les autels (1885)

Livre II : La Pucelle, radieuse et immense apparition du surnaturel

71Livre II
La Pucelle, radieuse et immense apparition du surnaturel

Le surnaturel déborde de la céleste histoire ; il est l’histoire même de la Pucelle ; sous quelque aspect que l’on considère la jeune fille, le surnaturel s’impose.

Dans la vie privée Jeanne est le surnaturel, parce que, autant qu’il est permis de le dire, avant le jugement définitif du saint-siège, la Pucelle est une sainte.

Le surnaturel est l’explication qu’elle donne des merveilles qu’elle accomplit ; elle se présente comme surnaturellement suscitée, dirigée et conduite par le Ciel tout entier.

Le surnaturel la fait admettre par le parti national ; elle possède à un haut degré le don de prophétie.

Dans la vie guerrière, le surnaturel apparaît sous les aspects les plus variés et les plus éclatants.

Nulle part peut-être, il ne brille plus que dans les circonstances de son supplice. Ce supplice, ce martyre, sont la reproduction du supplice du Libérateur du genre humain, la plus approchante, pensons-nous, qu’on lise dans les annales humaines.

La preuve de ces cinq assertions fait tout l’objet de ce second livre.

73Chapitre I
Le surnaturel dans la vie privée de la Pucelle

I
Les vertus théologales. Sa foi. Son espérance. Sa charité.

Dans la vie privée, à Domrémy, à la cour, dans les camps, dans sa captivité, sur le bûcher surtout, Jeanne manifeste les vertus de la sainte ; elle en a les pratiques les plus hautes et les mieux approuvées.

C’est en vain que le plus hypocrite des tribunaux veut entacher la foi de l’innocente jeune fille, et par des questions ambiguës cherche à lui arracher des paroles sur lesquelles il puisse échafauder une sentence assassine. Cette foi éclate en accents de piété, de soumission, de dévouement à la véritable Église, dont le sanhédrin de Rouen usurpe le titre et l’autorité. Rien n’est plus orthodoxe que les explications de l’accusée.

Combien de fois a-t-elle dit qu’elle serait bien courroucée d’aller contre la foi chrétienne que notre Sire a commandée, que s’il y avait à sa charge quelque acte ou quelque parole qui fût contre la foi chrétienne, elle le bouterait dehors43 ; qu’elle aime l’Église et voudrait la 74soutenir de tout son pouvoir. Avec quel amour elle en appelle au Pape, au concile, à une assemblée où il y aura des clercs des deux partis, et non exclusivement acquis à l’Anglais !

Il n’y a pas l’ombre d’une superstition dans ses pratiques, et quel que soit son désir d’être délivrée de captivité, elle jure qu’elle ne voudrait jamais l’être par l’intermédiaire du mauvais44.

Un principe de foi lui a fait entreprendre les œuvres merveilleuses qu’elle a accomplies ; elle n’a pas voulu résister aux ordres que le ciel lui intimait. Dire avec la libre-pensée qu’elle a coloré des ardeurs de sa foi les sublimes desseins de son patriotisme, c’est la calomnier, et outrager le bon sens. Jeanne n’a cessé d’affirmer qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux45, plutôt que d’entreprendre d’elle-même une œuvre qui, si elle n’avait pas été divine, eût été le comble de la démence. À la Pucelle s’applique, toute proportion gardée, la parole dite à la Vierge : Heureuse parce que vous avez cru.

Quel désir du ciel ! Elle pleure quand les messagers la quittent, parce qu’elle a le regret de ne pouvoir pas encore les suivre dans les éternels parvis. Les habiter un jour est son unique espérance ; elle n’a pas demandé d’autre bien personnel à ses saintes ; elle en a reçu d’elles l’assurance ; et cette promesse, faite aussi à quelques âmes privilégiées, est l’unique trésor de son âme.

Inébranlable est sa confiance en Dieu. C’est du secours divin qu’elle attend tout le succès de ses entreprises ; il n’est pas d’obstacle qu’elle n’espère vaincre, forte de la promesse qui lui a été faite de l’appui du bras tout-puissant.

75Quel éloignement de tout péché ! quel soin de se purifier des plus légères offenses ! Elle se confesse ordinairement tous les jours, souvent avec une grande abondance de larmes ! L’adorable sacrifice est le soleil de sa vie. Durant sa carrière publique, elle prend ses mesures pour y assister avant d’aller au combat ; et les ardeurs de son cœur à la vue des divines espèces s’épanchent en sillons de brûlantes larmes, ruisselant sur son visage transfiguré.

L’amour qu’elle a pour Dieu lui fait aimer jusqu’à l’envahisseur. Si elle déteste dans l’Anglais l’ennemi de son pays, elle aime le chrétien. Elle ne le combat qu’après l’avoir sommé au nom du ciel d’avoir à repasser la mer ; et rien n’est plus touchant que les larmes qu’elle donne aux âmes de ceux qui, sans s’être confessés, sont tombés sur le champ ennemi.

On verra avec quel zèle elle bannissait le péché de parmi les siens.

II
Les vertus morales : prudence, justice, mortification, force et magnanimité.

Cette vie, miracle permanent, est pourtant marquée à un très haut degré de toutes les précautions de la prudence et du bon sens chrétiens. Ce n’est pas du premier coup que l’enfant a cru à la mission inouïe qui lui était donnée. Elle ne s’est rendue qu’aux marques les plus multipliées et les plus vraies qu’elle n’était pas le jouet de l’esprit de mensonge. Elle fait profession de ne croire aux révélations surnaturelles que sur bons signes.

Il a été dit que son don de chasteté était tel qu’il se communiquait momentanément aux plus libertins, et que la seule vue de Jeanne dissipait toute pensée amollissante ; et 76cependant il n’est pas de précautions compatibles avec sa mission que ne prenne la jeune fille. Elle est martyre de sa prudence virginale, puisqu’elle est condamnée pour n’avoir pas voulu quitter ses vêtements d’homme, sauvegarde plus indispensable encore dans les prisons anglaises qu’au milieu du camp français.

Gerson admirait comment, tout en promettant un secours miraculeux, elle exigeait en hommes et en armements le concours que Charles VII pouvait lui prêter. Un de ses proverbes était : Aide-toi, Dieu t’aidera ; ou encore : Les hommes d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire.

Quelle partie de la justice chrétienne a-t-elle négligée ? La fréquentation des églises et des sanctuaires fait ses délices. La libre-pensée ose bien dire que l’héroïne était loin des étroites et mesquines pratiques d’un ascétisme vulgaire, et elle ose bien parler de son côté mondain. C’est mentir à l’histoire et caricaturer Jeanne d’Arc. Quoi de plus étroit et de plus mesquin, aux yeux de la libre-pensée, que de se jeter à genoux au milieu des champs, tandis que non loin jouent des compagnes et des jeunes gens de même âge ; de se prosterner durant de longues heures devant les images de la bienheureuse Vierge Marie et des saints, tantôt le visage contre terre, tantôt les yeux immobiles et levés vers le ciel ; d’interrompre son sommeil pour assister à de longues psalmodies qu’on ne comprend pas ; d’aimer à faire brûler des cierges ? Autant de pratiques chères à la libératrice, comme elles le sont à l’Église.

Y a-t-il rien de moins mondain que les occupations d’une paysanne, fille de petits cultivateurs ? Aller au labour, sarcler les blés en herbe, filer et coudre ? Jeannette 77s’y portait avec ardeur. À Domrémy, elle était connue pour sa diligence au travail aussi bien que pour sa piété. Les jeunes gars de Domrémy lui faisaient le reproche dont rougit pour elle la libre-pensée. Elle était trop dévote pour aller aux églises ; elle n’aimait pas assez la danse, à laquelle elle ne se prêta plus, ou fort rarement, après les premières apparitions, c’est-à-dire après ses douze ans révolus.

Jamais fille plus obéissante. Elle n’a désobéi à ses parents que lorsqu’ils voulurent, en la fiançant, lui faire transgresser son vœu de chasteté, ou l’arrêter dans la mission que le ciel lui donnait de relever la France. En tout le reste elle était si docile, si accomplie, que les châtelains du voisinage de Domrémy s’écriaient : Que nous voudrions avoir pour fille pareille perfection !

La libre-pensée ose dire encore qu’elle était loin des maussades rigueurs d’un ascète ! et l’enfant jeûnait dès l’âge de douze ans ! Tous les témoins de sa vie sont unanimes pour dire qu’elle portait la tempérance et la sobriété à des limites incroyables.

Elle ne mangeait ni ne buvait, tant peu elle prenait,

écrit le greffier de la Rochelle.

Où trouver pareille force d’âme ? Les guerriers les mieux trempés ne sauraient lutter en courage avec cette jeune fille de dix-sept ans, qui, comme on l’a vu, passe six jours entiers, sans quitter, même de nuit, une seule pièce de son armure ; qui sent une flèche lui percer l’épaule de part en part, faire couler son sang et ses larmes, et ne quitte pas le champ de bataille.

Que dire de sa magnanimité ? Mal secondée, contrecarrée, trahie peut-être par les siens, elle s’obstine à poursuivre le dessein auquel Dieu l’appelle.

78Les tortures indicibles de la prison ne l’abattront pas plus que les fatigues des combats, ou les défaillances de ceux qu’elle venait délivrer. Seule, durant cinq mois, sans conseil humain, sans une voix amie, privée du réconfort divin des sacrements et des cérémonies saintes, traitée comme une excommuniée et une Sarrasine, en proie dans son cachot à des brutalités quotidiennes, en face, durant d’interminables interrogatoires, de ce que le sophisme et le pharisaïsme réunissent de plus astucieux, l’enfant, qui ne sait ni A ni B, est plus forte que la double puissance du glaive et du faux savoir conjurés pour la faire démentir.

On peut la brûler, mais non lui arracher une vraie rétractation.

Ce n’est là qu’une légère esquisse des vertus de la Pucelle dans la vie privée. Qui oserait dire que la nature peut s’élever jusque là ?

79Chapitre II
Le monde surnaturel dans l’histoire de la Pucelle

I
Le monde surnaturel tout entier dans l’histoire de la Pucelle. Pourquoi ? Notre-Dame de Bermont. La bienheureuse Vierge Marie ; Notre-Dame du Puy ; la place qu’elle occupe dans l’histoire de la Pucelle.

Le monde surnaturel intervient tout entier dans l’histoire de la Pucelle. Elle disait à ses prétendus juges :

— Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, tous les benoîts saints et saintes du Paradis, et (de par) l’Église victorieuse de là-haut et de leur commandement46.

Quoi d’étonnant ? L’enfant portait avec elle les destinées de la France, si étroitement liées avec celles de l’Église d’ici-bas ! Jésus-Christ allait ressusciter visiblement son royaume de France. Plus l’instrument était faible et l’œuvre immense, plus, semble-t-il, devaient être multipliés les instruments invisibles de ses volontés.

La bienheureuse Vierge Marie prépara la libératrice dans le sanctuaire rustique de Bermont. C’est le lieu 80de délices de Jeannette ; là, et non sous le beau mai, se trouve la véritable fée qui ravit le cœur de la jeune fille. Elle se rend à l’ermitage tandis que ses compagnes folâtrent sous l’arbre touffu ; parfois elle quitte les champs, et à la dérobée elle court à Bermont ; chaque samedi, Domrémy voit l’adolescente accompagnée de sa sœur et des compagnes qu’elle a pu recruter, prendre le chemin de l’oratoire. On y prie, on y chante probablement, sûrement on y fait brûler des cierges, ainsi que l’attestent de nombreux témoins.

À toutes les étapes de sa carrière, Jeanne nous est montrée comme affectionnant de préférence les sanctuaires et les autels dédiés à la Reine des cieux, qui est en même temps la Reine de France.

Cela devait être. Notre-Dame était l’espérance des foules qui ne voulaient pas devenir anglaises. Elles attendaient de sa miséricordieuse intervention le miracle qui devait mettre fin à leurs maux et ressusciter la France. Elles se portaient au plus national de ses sanctuaires, à Notre-Dame du Puy. Elles espéraient le secours d’en haut à la suite du grand jubilé qui s’y célèbre toutes les fois que la solennité de l’Incarnation coïncide avec celle de la Rédemption, c’est-à-dire lorsque le 25 mars tombe le Vendredi saint. Or, la coïncidence devait avoir lieu en 1429. Charles VII, pour favoriser le concours et prévenir les accidents d’étouffements de presse, nombreux dans les jubilés précédents, avait obtenu du pape Martin V que le Grand-Pardon aurait une durée qu’il n’avait pas eue encore. Ouvert le 25 mars, il ne devait se clore que le 3 avril.

Jeanne, alors aux prises avec les docteurs de Poitiers qui lui demandaient les preuves de sa mission, ne put s’y 81rendre en personne, mais elle y fut présente par ceux qui la touchaient de plus près.

Sa mère Isabelle Romée franchit la distance qui sépare les bords de la Meuse du mont Anis [Le Puy-en-Velay] — 150 lieues — pour venir se mêler aux foules patriotiques, et recommander à Notre-Dame de France la fille si aimée, cette pauvre Jeannette qui venait de partir avec des hommes d’armes, roulant dans sa tête le plus délirant des desseins, s’il n’était pas divin. Pauvre mère ! comme la prière devait jaillir de son cœur, ardente et embrasée !

Jeanne était présente par les chevaliers qui l’avaient amenée de Lorraine. Ils étaient au jubilé du Puy. Tout porte à croire que la jeune fille les avait priés de l’y représenter, et qu’avant de quitter Vaucouleurs elle avait adressé la même demande à sa mère, qui venait de lui pardonner d’avoir fui, sans la prévenir, le foyer paternel.

Ce qui est certain, c’est que Notre-Dame du Puy envoya à l’héroïne celui qui devait recevoir ses confidences intimes durant sa vie guerrière, son confesseur et aumônier, F. Paquerel. Le digne Augustin nous a fait connaître dans sa déposition juridique les particularités que l’on vient de lire.

Le 8 mai, c’est-à-dire cinq semaines après le jubilé du Puy, Orléans était délivré. Le 8 mai est la seconde fête de saint Michel.

C’est aussi de l’Archange que nos ancêtres du quinzième siècle attendaient un merveilleux secours. L’érudit, parfaitement versé dans l’histoire de cette période, que nous avons déjà cité, le constate en ces termes :

Dans la croyance populaire, il y avait alors deux personnages surnaturels en qui s’incarnait cette protection 82(d’en haut) ; ces deux personnages étaient l’archange du mont Saint-Michel et la Vierge du Puy47.

II
La place qu’y tient saint Michel. Le conseil surnaturel.

Charles VII et son peuple multiplièrent leurs témoignages de piété envers le sanctuaire d’Anis [Le Puy-en-Velay] et le sanctuaire de Saint-Michel au Péril de la mer [Mont Saint-Michel], vrais palladiums de la France, dont l’étranger et l’hérétique essayèrent vainement de s’emparer à diverses reprises.

Tandis que le flot de l’invasion anglaise couvrait tout le pays d’au delà de la Loire, le mont Saint-Michel, vainement assiégé par terre et par mer durant vingt-cinq ans, leva vers le ciel une cime toujours française. L’Archange faisait flotter le drapeau de l’espérance aux yeux de la pauvre naufragée ; il disait que la France ne compterait pas en vain sur son patronage et sur le patronage de la Reine dont il commande les invincibles milices.

L’événement dépassa tout ce qu’on avait pu attendre. Saint Michel est la grande explication des merveilles accomplies par Jeanne d’Arc. C’est celle que donne Jeanne elle-même. Qui saurait en donner de meilleure ?

L’Archange l’a suscitée, formée et conduite ; il lui a été donné pour la gouverner ; il lui a appris à se diriger ; il lui donne grand réconfort ; il l’assiste tous les jours sans jamais lui faire défaut : autant d’expressions tombées de la bouche de l’héroïne.

Elle va plus loin : elle lui attribue sa mission tout entière. Dans certaines séances du prétendu procès de Rouen, elle se donne pour saint Michel en personne, 83et présente comme ayant été visiblement accompli par saint Michel ce qui n’était visible qu’en elle. Elle en avait le droit, disent les avocats et les docteurs de la réhabilitation ; les saintes Écritures offrent des exemples semblables, et le mandataire peut attribuer au mandant ce qu’il accomplit par ses ordres, et en vertu de la puissance qu’il en reçoit.

Saint Michel forme avec sainte Catherine et sainte Marguerite le conseil invisible qui inspire et soutient tout ce que Jeanne entreprend. Jeanne réfère à ce conseil des difficultés suscitées par les guerriers, des questions posées par les faux docteurs de Rouen ; et elle oppose hardiment les décisions et les réponses qu’elle en reçoit, aux décisions et aux sophismes des guerriers et des faux juges.

Saint Michel n’apparaît pas seul ; il est dignement accompagné comme il sied au premier des purs esprits. Jeanne les a souvent vus parmi les hommes, auxquels ils se mêlent sans en être aperçus.

III
Les saintes. Les saints nationaux : saint Rémy, saint Martin, saint Denis.

Rien de plus touchant que l’intimité qui règne entre la jeune fille et ses célestes maîtresses. La Pucelle est une jeune sœur aimée qu’elles conduisent avec une sainte familiarité, révérant en elle la divine puissance qui veut se manifester par un si chétif instrument.

Elles se laissent voir à leur élève ; elles lui parlent, l’encouragent, l’animent, lui font des reproches, la consolent, répondent à ses difficultés ; bien plus, lui permettent de les embrasser, et Jeanne en les accolant respire de célestes parfums.

84C’est aux genoux qu’elle les accole ; car dans sa familiarité, elle reste toujours pleine d’un saint respect. Elle baise les lieux visités par les surnaturelles apparitions ; elle crie merci si elle y a manqué, et regrette de ne pouvoir pas leur rendre les honneurs qui à elles sont dus. Elle ne met pas de différence entre sainte Catherine et sainte Marguerite qui sont au ciel, et celles qui à elles apparaissent, de riches couronnes sur la tête. Voilà pourquoi elle aime tant à faire brûler des cierges en leur honneur. Dans Jeanne ce respect s’allie avec la cordialité la plus vraie ; elle appelle les merveilleux visiteurs ses frères du ciel48.

Jeanne voit saint Charlemagne et saint Louis intercédant auprès du trône de Dieu pour le saint royaume. Son histoire se rattache aux lieux et aux sanctuaires où sont plus particulièrement honorés nos grands saints nationaux.

Elle naît dans un hameau qui porte le nom de l’apôtre des Francs, et fut une des propriétés qui lui furent dédiées. L’humble foyer où elle est venue au jour est presque contigu à l’église de Domrémy, c’est-à-dire qu’elle naît et grandit comme dans le vestibule d’un sanctuaire du père des Francs selon l’esprit. Saint Rémy veille sur celle qui, à mille ans de distance, doit renouveler l’alliance conclue par le grand pontife entre Jésus-Christ et la nation des Francs. Il la suivra de l’humble village honoré de son nom à la basilique de Notre-Dame de Reims, où le grand évêque reçut la sainte ampoule.

N’y a-t-il pas dans ce fait la confirmation d’une vision rapportée par Frodoard, le chroniqueur du dixième 85siècle le mieux informé et le plus soigné, a dit Guizot ? Voici le récit :

Louis le Débonnaire avait été détrôné et renfermé dans un monastère par ses fils ingrats. Ebbon, archevêque de Reims, était du côté des rebelles, et vivait loin de son diocèse, occupé d’intrigues politiques.

Or, il y avait alors au monastère de Saint-Rémy, à Reims, un saint abbé d’un monastère bâti en Lombardie en l’honneur de l’apôtre des Francs. Raduin était venu, attiré par sa dévotion, passer quelque temps auprès du tombeau du saint titulaire.

Une nuit — c’était à la fête de l’Assomption — le pieux pèlerin lombard resta au chœur après l’office, et continua à prier seul, tandis que les frères avaient été prendre un repos nécessaire.

Le sommeil le gagna lui aussi : à la suite de longues oraisons il s’endormit. Pendant qu’il dormait, il lui sembla voir la sainte Vierge s’élever du tombeau de saint Rémy, et s’avancer vers lui, saint Jean à sa droite et saint Rémy à sa gauche.

Raduin se prosterne et répond aux questions que lui adresse la bienheureuse Mère de Dieu. Elle blâme l’absence d’Ebbon, la révolte des fils rebelles, annonce une révolution prochaine, et termine par ces paroles qui nous disent ce qu’est saint Rémy pour le royaume de France, au moins aux yeux du chroniqueur.

Voici, dit la Mère de Dieu en prenant la main de saint Rémy, voici celui à qui toute autorité a été donnée à toujours par Jésus-Christ sur l’empire des Francs. Comme il a reçu la grâce de retirer par sa doctrine cette nation de l’infidélité, c’est lui seul aussi qui a le don inviolable de lui constituer un roi ou un empereur.

86Saint Martin et saint Denis étaient avec saint Rémy nos grands saints nationaux : tous trois, à des époques différentes, furent les apôtres du pays qui allait être la France.

Grande fut la dévotion de la France très chrétienne à saint Martin et à saint Denis. Si saint Rémy constitue les rois, saint Martin et saint Denis les conduisaient à la victoire.

Quel magnifique présage reçut Clovis à son entrée dans la basilique de Tours, lorsqu’il allait renverser l’empire arien des Wisigoths, et écrire la première page des Gestes de Dieu par l’épée des Francs ! Nos pères se rappelaient ce fait quand ils faisaient porter devant l’armée la chape de saint Martin. Tout le monde sait que la grande oriflamme était déposée dans la basilique de Saint-Denis et que le cri de ralliement fut à une certaine époque : Montjoie, Saint Denis.

Or, la Pucelle a fait confectionner son étendard à Tours, auprès du tombeau du grand thaumaturge, dans la ville où le vénérable M. Dupont remettait au vaillant chef des zouaves pontificaux la bannière du Sacré-Cœur, au fond, comme il a été dit, la bannière de Jeanne d’Arc.

Jeanne est partie de Tours, son Labarum en mains, pour aller conduire à la délivrance d’Orléans les hommes d’armes et les convois réunis et formés à Blois. C’est auprès du tombeau de saint Martin qu’elle est revenue, une fois la ville rendue à elle-même. Elle part de Tours pour préparer et entreprendre l’expédition de la Loire, le voyage du sacre, continué par la campagne triomphale de l’Île-de-France.

Après l’échec sur Paris, elle suspend sa bannière dans la basilique de Saint-Denis ; parce que, disait-elle, saint Denis est le cri de France. Elle demandait ainsi à 87cet autre grand patron de la France de continuer l’œuvre que le mauvais vouloir des hommes la forçait d’interrompre.

Ces faits, si parfaitement d’accord avec la foi de la France très chrétienne, ne sont pas les seuls. La mission de Jeanne est approuvée à Poitiers, dans la ville du grand docteur des Gaules, saint Hilaire.

Orléans qu’elle délivre est la ville des miraculeuses délivrances, qui le sont en même temps de toute la Gaule méridionale. Après celle du quinzième siècle, celle du cinquième, par les prières de saint Aignan, est une des plus dramatiques et des plus émouvantes qu’on puisse lire.

Dans la journée décisive du 7 mai, nombre d’assiégeants et d’assiégés attestaient avoir vu saint Aignan dans les airs, combattre encore pour les fils de ses fils.

La manière dont Jeanne introduit Charles à Troyes n’est pas sans analogie avec la manière dont saint Loup en avait écarté Attila.

L’épée de l’héroïne était déposée, depuis une lointaine époque, dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois ; où, sur des indications surnaturelles, Jeanne la fit chercher.

Toute l’histoire de la libératrice se trouve donc rattachée aux lieux où sont plus particulièrement vénérés nos saints nationaux.

Pur effet du hasard, est forcé de répondre le rationalisme. L’explication n’est ni neuve, ni profonde. Le chrétien qui s’en contenterait mériterait le reproche adressé une fois par le Sauveur aux apôtres : Et vous aussi vous êtes sans intelligence, adhuc et vos sine intellectu estis49.

88Jeanne se meut au milieu des anges et des saints ; elle nous met sous les yeux le monde surnaturel tout entier. C’est son explication. En est-il de plus raisonnable ? En est-il qui fasse plus d’honneur à la France ?

89Chapitre III
La Pucelle et la prophétie

I
La Pucelle prophétisée. La Pucelle prophétesse. Elle s’est fait accepter par ses prophéties. Quelques-unes de ses prophéties. Les diverses circonstances de la délivrance d’Orléans annoncées par avance. Preuve encore subsistante.

La France perdue par une femme sera relevée par une vierge venue des marches de Lorraine.

Cette prophétie était populaire en France au moment de l’apparition de l’héroïne. Deux témoins au moins rappelaient au procès de réhabilitation que Jeanne elle-même, encore à Vaucouleurs, leur avait mis en mémoire cette prédiction comme étant du domaine public50. La Pucelle a donc été prophétisée.

Elle a prophétisé elle-même, au point que le caractère de prophétesse paraissait au clerc de Spire ce qu’il y avait de plus saillant dans la merveilleuse jeune fille, puisqu’il intitule le traité qu’il lui a consacré : la prophétesse de France, de Sybilla Francica. Un autre auteur 90allemand, plus justement connu, le dominicain Nieder, n’en parlait pas autrement quelques années plus tard, au faux concile de Bâle.

C’est qu’en effet la prophétie est un des caractères saillants de Jeanne d’Arc. La prophétie dans le sens théologique du mot n’a pas seulement pour objet les mystères de l’avenir. Elle s’étend à tout ce qui dans le présent ou le passé échappe à la connaissance naturelle de celui qui parle, et ne peut être connu que par une communication divine.

La Pucelle se manifeste comme favorisée de ces communications depuis son entrée dans la carrière jusques au terme. La prophétie lui ouvre la voie ; la prophétie est un des grands moyens par lesquels elle finit par se faire accepter, par lesquels elle se soutient au milieu des envieux, qui ne lui firent pas défaut, même dans son parti.

Elle est encore aux bords de la Meuse. L’abattement est dans tous les cœurs ; le roi de Bourges se demande dans quel pays il peut espérer un asile moins déshonorant, et la jeune villageoise de dix-sept ans annonce que, dans l’année qui va s’ouvrir, elle délivrera Orléans, et fera sacrer le roi à Reims.

Quand, vers le 13 mai 1428, elle voulait que l’on mandât au Dauphin de bien se tenir, de ne pas engager de bataille avant la mi-carême ; elle donnait un avis prophétique. Il ne fut pas transmis, ou il n’en fut pas tenu compte. Le 12 février suivant, la honteuse journée des harengs, ou l’ignominieuse défaite de Rouvray, prouvait combien il était fondé.

L’annonce de cette déroute de sept ou huit mille Français, maîtres de choisir le terrain, devant quinze cents 91Anglais embarrassés d’un immense convoi, l’annonce de cette déroute faite par Jeanne à Vaucouleurs, au moment où elle était subie, finit par décider Baudricourt à diriger la jeune fille sur la Loire.

Rien de plus dangereux que ce voyage de 150 lieues, à travers un pays ennemi, en plein hiver, lorsque les pillards et les brigands pullulaient partout. Jeanne annonçait qu’il se ferait sans accidents. L’événement justifia pleinement une prédiction jugée par tous de toute invraisemblance. Comme elle l’avait annoncé, elle était avant la mi-carême en chemin vers la cour.

Là, sans parler de l’extraordinaire reconnaissance du prince déjà mentionnée, un cavalier, en la voyant passer, s’échappe-t-il en paroles de souillure et de blasphèmes, elle lui fait cette réponse prophétique :

— Ah ! malheureux, tu le renies et tu es si près de la mort !

Une heure après, l’insulteur de Dieu se noyait en passant la rivière51.

La révélation des secrets historiquement certaine, leur objet qui n’est pas douteux, reçoivent une magnifique confirmation des réponses aux questions si pressantes, qu’on lui adresse à Rouen sur le signe qu’elle a donné au roi. Après avoir protesté avec une énergie toujours croissante qu’elle ne le révélera pas, elle finit par répondre allégoriquement, d’une manière absolument inintelligible pour les prétendus juges, fort claire et fort vraie pour la postérité qui connaît la nature de la révélation. C’est une des plus intéressantes scènes du grand drame.

Elle ne prédit pas seulement la délivrance d’Orléans ; mais de nombreuses circonstances du grand 92événement. Tels, l’introduction du convoi sans aucun obstacle de la part des Anglais, le changement subit dans la direction du vent qui était contraire ; le jour de la levée du siège, le genre de mort de Glacidas. Elle connaît surnaturellement les délibérations, les combats engagés, dont on veut lui dérober la connaissance. Dunois dépose qu’il avait donné le signal de la retraite le soir du samedi, désespérant du succès de l’attaque commencée au lever du soleil, quand la Pucelle vint le prier de différer encore un peu, que bientôt ils seraient maîtres de l’imprenable forteresse. Moins d’une heure après, les Français étaient dans les Tournelles.

Avant le 22 avril au moins, elle avait annoncé qu’elle achèterait cette conquête par une grave blessure à l’épaule, sans que le succès fût pour cela retardé. La preuve en est encore subsistante. Un Belge, le sire de Rotselaer, alors à Lyon, transmettait cette prophétie à Bruxelles à la date indiquée ; le greffier des comptes du Brabant la consignait dans les registres noirs de la Chambre où elle se lit encore, et où l’officier public en a constaté la réalisation.

Il serait facile de citer d’autres prophéties faites par la Pucelle, à Jargeau, à Patay, à Troyes.

II
Objection de la libre-pensée retournée. La Pucelle n’a pas toujours connu l’entière et complète vérité de ses prophéties. Son courage à prophétiser la reddition de Paris et la totale expulsion de l’Anglais.

La libre-pensée passe la plupart de ces faits sous silence, ou elle les dénature. Un point sur lequel elle insiste, c’est que la Pucelle a fait des prophéties qui ne se sont pas réalisées : par exemple, qu’elle mènerait le roi à Paris, qu’elle bouterait les Anglais hors de toute France.

La libre-pensée croit avoir par là détruit la preuve que 93nous tirons des autres prédictions, pour affirmer la présence d’un élément surnaturel dans l’héroïne.

Un docteur, qui lui est cher, Gerson, lui a cependant répondu par son traité de Puella, daté du 14 mai 1429, six jours après la délivrance d’Orléans. Elle ne peut pas supposer que le célèbre théologien ait été influencé par les événements, puisque, quand il est mort, Jeanne touchait à l’apogée de son triomphe.

Gerson prévoit cependant que l’ingratitude et les iniquités du parti national peuvent arrêter le cours des promesses divines ; il enseigne que cela ne prouvera rien contre le caractère surnaturel des faveurs déjà accordées ; et il supplie instamment ses concitoyens de ne pas être cause que le bon vouloir divin soit frustré de la plénitude de son effet. C’est la conclusion, presque l’idée dominante, de son écrit.

Jeanne savait et annonçait que sa mission pouvait être entravée ; et dans cette hypothèse elle prophétisait encore. C’est le grave Thomassin qui nous l’apprend. La Pucelle certifiait que si elle devait

mourir avant que ce pourquoi Dieu l’avait envoyée fût accompli, après sa mort elle nuirait plus aux Anglais qu’elle n’aurait fait en sa vie, et que nonobstant sa mort, tout ce pourquoi elle était venue s’accomplirait ; ainsi que a été fait par grâce de Dieu, comme clairement et évidemment il est appert (manifeste), et est chose notoire de notre temps52.

Ce que la libre-pensée donne comme une objection péremptoire devient une preuve nouvelle. Non seulement la Pucelle annonçait ce qui arriverait, si elle trouvait dans la nation la coopération matérielle et morale, 94qui est la loi ordinaire des interventions les plus surnaturelles ; elle prophétisait encore ce qui arriverait, au cas où cette coopération lui serait prêtée d’une manière insuffisante.

Les prophètes, dit saint Thomas, ne connaissent pas toujours l’étendue entière du sens renfermé dans les paroles que le Saint-Esprit leur fait prononcer53. La Pucelle nous en offre un exemple très remarquable. Le 14 mars, elle répondait à ses accusateurs :

— Les voix ont coutume de me dire : tu seras délivrée par grande victoire ; et elles ajoutent : prends tout en gré, ne te chaille pas (ne t’inquiète pas) de ton martyre ; tu t’en viendras enfin en royaume de paradis, et cela me disent les voix simplement, absolument, c’est à savoir sans faillir.

Les explications de Jeanne prouvent que, tout en avouant son incertitude, elle inclinait à penser qu’un habile coup de main, un tumulte populaire, tout autre événement, la délivrerait de prison, et amènerait cette grande victoire qu’elle ne prenait pas au sens moral. C’était pourtant dans ce sens qu’il fallait l’entendre ; et les paroles ajoutées par les saintes l’insinuaient manifestement. Jeanne restreignait le sens du mot martyre, car elle dit :

— J’appelle martyre la peine et adversité que je souffre en prison ; je ne sais si plus grand en souffrirai ; mais je m’en attends à Notre-Seigneur54.

Elle devait souffrir plus grand ; le martyre était le vrai, la mort, et la plus cruelle, la mort par le feu, comme il la fallait pour la grande victoire, après laquelle elle devait venir enfin en royaume de paradis.

95Il y a plus, elle a prédit, aussi sans le savoir, l’époque de son martyre, c’est-à-dire de sa délivrance par grande victoire.

— Savez-vous de votre conseil si vous serez délivrée de votre prison ? (lui demandaient les interrogateurs le 1er mars).

— Vous m’en parlerez dans trois mois, et je vous donnerai la réponse, (repart l’accusée).

Or, à trois mois de distance, au 1er juin, on sera au surlendemain de la grande victoire. Jeanne, délivrée des liens de chair, sera en royaume de paradis depuis deux jours, puisqu’elle est montée sur le bûcher le 30 mai.

Une prophétie dont elle connaissait la pleine étendue, qu’elle a répétée avec le courage des anciens prophètes, devant ceux qu’elle faisait trembler, c’est la totale expulsion des Anglais, et avant sept ans un grand échec pour leur cause, c’est-à-dire la perte de Paris.

Le 1er mars on venait de lui lire la menaçante lettre par laquelle, deux ans auparavant, elle avait signifié aux envahisseurs d’avoir à lever le siège d’Orléans, et d’évacuer toute France. Voici, d’après le procès-verbal, le dialogue qui s’engagea :

— Reconnaissez-vous cette lettre ?

— Oui, elle est de moi.

— N’est-ce pas un seigneur de votre parti qui l’a dictée ?

— C’est moi qui l’ai dictée et non pas un seigneur de mon parti.

Et sur-le-champ elle complète sa missive par ces foudroyantes explications :

— Avant qu’il soit sept ans, les Anglais subiront un échec autrement grand que celui d’Orléans ; ils finiront par tout perdre en France. Ils éprouveront en France des défaites qu’ils n’y ont pas encore éprouvées. Dieu donnera grande victoire aux Français.

— Comment le savez-vous ?

— Par la révélation qui m’en a été faite ; ce sera avant sept ans ; je serais 96bien peinée que ce fût différé jusqu’à sept ans ; mais je suis aussi certaine que cela arrivera que je le suis que vous êtes devant moi ?

— Quand cela arrivera-t-il ?

— J’ignore le jour et l’heure.

Elle y revenait encore d’elle-même dans l’interrogatoire du 17 mars. On lui avait demandé si Dieu hait les Anglais, elle répond :

— De l’amour ou de la haine que Dieu porte aux Anglais, de ce qu’il fait de leurs âmes, je n’en sais rien ; mais ce que je sais bien, c’est qu’ils seront boutés hors de toute France, excepté ceux qui y mourront. Dieu enverra contre eux victoire aux Français55.

Moins de six ans après, le 14 avril 1436, l’échec plus grand que celui d’Orléans était subi. Paris, anglais pendant 16 ans, redevenait français. En 1453, à l’exception de Calais, les Anglais avaient tout perdu en France, même Bordeaux et la Guyenne, où leur domination était établie et acceptée depuis trois siècles.

Bien des Anglais étaient morts en France. Après la journée qui leur porta le dernier coup, la victoire de Castillon, le vieux Talbot, qui commandait, fut retiré du milieu d’un monceau de cadavres.

Ces prophéties, d’une portée si haute, font partie du procès qui condamne Jeanne comme inventrice de révélations et d’apparitions menteuses. La voyante a pour témoins et pour secrétaires ses ennemis les plus acharnés. Quel caractère à part d’authenticité ! On pense aux juifs porteurs des preuves de la divinité de celui qu’ils ont crucifié.

Qu’à ces dernières prophéties on en joigne tant d’autres 97qui sont aussi certaines. Elles ont été faites en deux ans, par la plus simple et la plus ignorante des villageoises. Que l’on considère leur nombre, leur authenticité, combien elles étaient au rebours de toutes les prévisions humaines, et que l’on ose bien en nier le caractère surnaturel et divin.

À l’exception de nos livres saints, qu’une fois pour toutes nous excluons de nos parallèles, les annales de la sainteté nous présentent-elles beaucoup de saints et de saintes, qui soient au même degré que la Pucelle revêtus du don de lire dans l’avenir ? Elles ne nous présentent certainement pas de jeune fille à laquelle un don surnaturel ait conféré les qualités guerrières de l’héroïne.

99Chapitre IV
Le surnaturel dans la vierge guerrière

I
Les divers aspects surnaturels de la vierge guerrière.

Un guerrier de dix-sept ans, possédant toutes les qualités du parfait soldat et du général accompli : l’histoire en connaît-elle ? Un homme d’armes paraissant pour la première fois au milieu des hommes du métier, et se montrant du premier coup rompu à tous les exercices, aux plus hauts comme aux plus humbles secrets de la noble profession, n’est-ce pas en dehors de toutes les lois de la nature ? Si ce guerrier si jeune, maître sans avoir jamais été élève, est une jeune fille, une villageoise, qui ne sera forcé de la croire, quand elle affirme être sous l’action d’une puissance supérieure, de saint Michel ?

Faut-il d’autres preuves ? Contemplez ceux qu’elle va conduire à la victoire. Ce sont ces Armagnacs qui blasphèment 100comme ils respirent, sans frein dans leur luxure, pillards, au point que leurs déprédations les rendent aussi redoutables au pays pour lequel ils disent combattre, que les étrangers qu’ils combattent. La Pucelle paraît ; et voilà qu’à sa voix, momentanément du moins, leur langage se transforme ; ils deviennent pieux et moraux, respectueux du bien d’autrui ; ils souffrent que la jeune fille proscrive l’immonde troupeau qu’ils traînent à leur suite, et lui donne la chasse.

Jetez les yeux sur le camp ennemi. C’est cette armée anglaise, à laquelle un siècle de victoires sur la France a valu dans la Chrétienté entière un incomparable renom de gloire militaire ; c’est ce peuple anglais célèbre, à toutes les époques de l’histoire, par son sang-froid ; sang-froid qui lui permet de changer en éclatantes victoires des batailles qui ont commencé par être pour lui de désastreuses défaites. La Pucelle envoie son premier message, et voilà qu’une mystérieuse terreur se répand sur l’armée, sur les chefs et les soldats ; le conseil et l’action sont comme paralysés ; ils ne savent plus attaquer, ni profiter des occasions les plus favorables. Cachés derrière leurs bastilles, ils ne résistent d’abord que pour se livrer aux débandades les plus ignominieuses et les plus funestes. De l’armée la terreur passe sur la nation entière ; rien, pas même la captivité de la jeune fille, ne peut dissiper ce honteux sentiment.

Vaincre en courant, conquérir quatre grandes provinces en quatre mois, avoir plus de peine à triompher de la pusillanimité, des menées sourdement ténébreuses des puissants de son parti, qu’à mettre en déroute l’ennemi commun ; voir une politique abusée par de fallacieuses promesses ou même des conseillers traîtres et 101vendus, dissoudre une armée formée par l’enthousiasme et arrêter ses propres victoires ; être contrecarrée dans ses plans les mieux conçus ; aller assiéger des places, et n’y recevoir ni vivres, ni solde, ni machines de guerre pour le siège ; sentir s’agiter autour de soi l’envie au point de redouter une suprême trahison ; avoir en dernier lieu l’annonce surnaturelle qu’on sera livré à un ennemi dont on redoute les cachots plus que la mort ; et cependant, malgré tant d’obstacles et de périls, continuer à poursuivre par les armes la délivrance de son pays ; de la part d’une jeune fille de dix-sept ans, cela ne suppose-t-il pas une action surnaturelle ?

Est-il possible d’établir que les divers aspects qui viennent d’être indiqués sont ceux de la Pucelle dans sa vie guerrière ? Il n’y a pas de fait historique mieux constaté ; et pour rendre évidente chacune de ces assertions, il n’y a qu’une chose à craindre, c’est de s’exposer à fatiguer le lecteur par une trop longue série de témoignages, différents d’origine, mais tous d’accord pour nous dire que telle fut l’héroïne.

II
La Pucelle, soldat et capitaine accompli. Preuves irréfragables.

Au rapport de chroniqueurs, témoins oculaires, voici ce que contempla la cour à la première arrivée de la jeune villageoise.

Elle parlait et devisait des ordonnances et du fait de la guerre, autant et en aussi bons termes qu’eussent su et pu faire les chevaliers et écuyers étant continuellement au fait de la guerre.

Et s’émerveillaient docteurs et capitaines et autres de son fait et des réponses qu’elle faisait, tant de la chose divine que de la guerre.

Et en 102autres choses elle était la plus simple bergère que oncques l’on vit56.

Non seulement la Pucelle parlait du fait de la guerre, elle montrait dès lors qu’elle excellait dans les exercices du parfait chevalier :

Elle courait la lance aussi bien et mieux qu’homme d’armes qui fût ; elle chevauchait les coursiers noirs, tels et si malicieux, qu’il n’était nul qui osât bonnement les chevaucher57.

Et cependant, d’après le premier secrétaire du roi, Alain Chartier, c’était seulement à son départ de Vaucouleurs, quelques semaines avant, qu’elle était montée à cheval pour la première fois58.

Elle avait le goût de son nouveau métier. C’est ce qui ressort du portrait que trace d’elle un des grands dignitaires de la cour, de Boulainvilliers, dans une lettre au duc de Milan. Le voici dans son entier.

La Pucelle a la beauté qui convient, quelque chose de viril dans le port ; elle parle peu, mais toujours avec un merveilleux à propos. Sa voix est grêle comme celle d’une femme, elle ne mange presque pas, et en fait de vin, boit moins encore.

Elle se plaît au maniement du cheval et des belles armes, affectionne les hommes de guerre et les gentilshommes, n’a que de l’éloignement pour les réunions nombreuses et les conversations bruyantes ; ses larmes sont habituelles et abondantes ; son visage est avenant et serein ; nul ne fut jamais si dur à la fatigue ; si bien qu’elle peut rester six jours et six nuits sans détacher 103une seule pièce de son armure… Elle vénère le roi59.

Les détails de cette lettre du 21 juin 1429 seront complétés par un extrait d’une autre lettre, qu’à la date du 8 juin le jeune seigneur de Laval écrivait à sa mère et à sa grand-mère, de Selles où il avait rejoint l’héroïne.

Je la vis monter à cheval armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en main, sur un grand coursier noir, qui à l’huis (porte) de son logis se démenait fort, et ne souffrait qu’elle montât, et lors elle dit : Menez-le à la croix qui était devant l’église, auprès, au chemin ; et lors elle monta sans qu’il se mut, comme s’il était lié ; et lors se tourna vers l’huis de l’église qui était bien prochain, et dit en assez voix de femme : Vous les prêtres et gens d’église, faites processions et prières à Dieu. Et lors se retourna à son chemin en disant : Tirez avant, tirez avant, son étendard ployé que portait un gracieux page, et avait sa petite hache en main, et un sien frère qui est venu depuis huit jours partait aussi avec elle, tout armé en blanc60.

Un ange guerrier, prenant chair et sang, apparaîtrait-il sous d’autres traits ? L’ange apparaissait bien mieux encore dans la bataille.

Un des preux qui avaient combattu avec Jeanne à Orléans et à Patay, Thibaud d’Armagnac, seigneur de Thermes, faisait sous la foi du serment la déposition suivante :

En dehors de la guerre, Jeanne était la simplicité même ; mais elle était le plus habile et le plus expérimenté des capitaines, quand il fallait conduire une armée, la disposer, ordonner la bataille, animer les combattants. 104Impossible de montrer plus de courage et d’habileté qu’elle ne le fit, à l’assaut des bastilles d’Orléans61.

Les redoutables forteresses renversées, il n’y eut qu’une voix parmi les généraux :

Pas de chef, pour expérimenté qu’il eût été, n’aurait déployé tant de génie62.

Le duc d’Alençon, généralissime en titre, dans la campagne de la Loire, s’exprimait en ces termes :

En dehors de la guerre, c’était la simplicité de la jeune fille ; à la guerre c’était la maturité d’une expérience consommée. Tout le monde admirait avec quelle prudence et quelle sûreté de coup d’œil elle massait l’armée, la mettait en ordre de bataille, et tirait parti de l’artillerie ; un général après vingt et trente ans de métier n’en sait pas plus long ; mais ce en quoi elle excellait surtout, c’était dans le parti qu’elle savait tirer de l’artillerie63.

Je l’ai vue, (disait Dunois), faire en quelques heures ce que n’auraient pas fait en un jour deux et trois généraux des plus renommés64.

Il serait aussi fastidieux que facile de multiplier semblables dépositions.

Spectacle d’autant plus merveilleux que le plus souvent les chefs n’approuvaient pas les plans de la Pucelle. Forte de l’enthousiasme de la foule, elle devait les entraîner à exécuter ce qu’ils avaient désapprouvé, et ce que le succès les forçait d’admirer, car, écrit un chroniqueur,

quand ils la croyaient, bien leur en prenait ; au contraire, quand ils voulaient exécuter leur opinion, mal leur en prenait65 !

L’armée était-elle en marche, les documents contemporains 105nous la montrent tantôt à l’avant, tantôt à l’arrière-garde, toujours à l’endroit le plus périlleux, chevauchant armée de toutes pièces,

donnant cœur et hardiment à tous, les admonestant de faire bon guet et bonne garde ;

si infatigable qu’elle semblait au-dessus des nécessités de la nature, et que l’on ne s’expliquait pas comme sans descendre elle pouvait si longtemps tenir à cheval66.

Il la faisait bel ouïr et voir faire les diligences nécessaires, la première à l’arme, soit à pied soit à cheval, étant une très grande admiration aux capitaines et gens de guerre, de l’entendement qu’elle avait en ces choses67.

Le premier secrétaire du roi, Alain Chartier, dans une lettre à un prince étranger, résumait ainsi les faits, et l’impression qu’ils laissaient.

Quelle est la qualité de l’homme de guerre que ne possède pas la Pucelle ? Est-la prudence ? la sienne est admirable. Le courage ? nul n’en est doué comme elle. L’activité ? c’est celle des purs esprits. Est-ce la vertu, l’équité, le coup de main fortuné ? Jamais on ne les vit à ce degré. Faut-il en venir aux mains avec l’ennemi ? Elle dirige l’armée, assied le camp, range les soldats en ordre de bataille. Les devoirs du général une fois remplis, ce sont ceux du soldat qui commencent… Non, ce n’est pas de la terre ; c’est du ciel qu’elle est venue pour soutenir de sa tête et de son bras la France croulante68.

Comment ne pas être de l’avis du célèbre écrivain, si bien à portée pour tout voir et pour tout entendre ?

106III
La discipline céleste imposée par la Pucelle à l’armée. Proscription du blasphème, du pillage et surtout des femmes de mauvaise vie. Saints exercices introduits.

Une influence surnaturelle faisait de la bergère le divin guerrier que l’on vient de voir. La présence de saint Michel s’accusait par un effet non moins merveilleux : par la discipline vraiment céleste que la Pucelle prescrivit à ses guerriers, et que, au moins dans les commencements, ils acceptèrent promptement.

Le premier ordre qu’elle donne en arrivant à Blois, c’est celui de renvoyer des rangs de l’armée les femmes de mauvaise vie, qui y foisonnaient ; de se confesser et de mettre la conscience en bon état. Elle promettait la victoire, à l’aide de Dieu, si l’on obéissait.

Même commandement à son arrivée à Orléans. Elle menaçait de renvoyer de l’armée quiconque ne se serait pas confessé, ou même elle menaçait de se retirer69.

Le blasphème la mettait hors d’elle-même. On l’a vue courir vers de hauts personnages qui s’oubliaient, les prendre au collet et leur dire :

— Vous osez bien renier ainsi notre sire et notre maître ; en nom Dieu, vous vous en dédirez, avant que je parte d’ici70.

Les grands seigneurs s’exécutaient, faisaient amende honorable, et promettaient de se corriger.

J’ai été sévèrement réprimandé par elle, (déposait un des premiers princes du sang, le duc d’Alençon), pour m’être laissé aller à cette habitude invétérée. Sa seule vue arrêtait sur mes lèvres la parole prohibée, prête à s’échapper71.

107Ses exhortations produisaient les transformations les plus entières. Des guerriers d’une indicible dissolution revenaient à la pureté des mœurs chrétiennes, déposait le chanoine André72.

Le brave de l’époque, Étienne de Vignobles, qui devait aux fureurs de ses emportements le nom depuis si populaire de La Hire (la colère), La Hire se calma devant l’agneau. Il lui fallait un mot pour laisser échapper les bouillons de son humeur gasconne. Il se mit à jurer par son martin, son bâton, comme le Béarnais converti devait jurer plus tard par son confesseur, et faire entrer dans la langue populaire son Jarnicoton.

Ennemie du blasphème, celle qui était venue pour les opprimés, l’était de la rapine. Elle la prohibait sévèrement, et préférait manquer du nécessaire plutôt que de le devoir à la violence. Un homme d’armes écossais ayant osé lui dire qu’elle avait trouvé bon un morceau de veau, fruit de la maraude, elle en fut comme exaspérée et se mit en devoir de le frapper73.

La guerre qu’elle fit aux femmes de mauvaise vie fut implacable, comme celle qu’elle fit à l’envahisseur. L’ordre qu’elle donna en arrivant à Blois, elle le renouvela et fit publier un cri par lequel il leur était défendu de paraître dans l’armée. Les impudentes, pour échapper à cette proscription, prenaient des vêtements d’hommes et se glissaient dans les rangs des gens de guerre. Jeanne leur donnait la chasse, les poursuivait, lance en main, et la menace aux lèvres. Elle les frappait du plat de son épée. C’est ainsi qu’elle brisa sur le dos de l’une d’entre elles son arme de prédilection, l’épée de Fierbois.

108Grande fut sa douleur. C’était un sinistre avertissement. Le chroniqueur l’a compris, car il écrit :

[L’arme] fut baillée aux ouvriers pour la refondre ; ils ne le purent faire, ni la purent onçques rassembler : et chose notoire est que depuis que ladite épée fut rompue, Jeanne ne prospéra en armes, ni au profit, ni autrement, ainsi que par avant avait fait74.

Les anges de Dieu brisent leurs épées quand ceux en faveur desquels ils les avaient dégainées offensent la sainteté de leurs regards. Ce que n’avait pas pu Amalec, les filles de Madian le firent ; elles arrêtèrent le peuple de Dieu dans le désert, et retardèrent son entrée dans la terre promise. N’est-ce pas une cause semblable qui a arrêté les prospérités que la Pucelle valait à la France, et retardé de plus de vingt ans la délivrance si magnifiquement commencée ? Le fait coïncide avec l’interruption même, car d’après le duc d’Alençon ce fut à Saint-Denis que fut brisée l’épée miraculeuse75.

Le péché fait perdre les batailles, disait Jeanne76.

La bonne vie et les supplications ramènent la victoire. Jeanne avait organisé des supplications plus que quotidiennes. Des prêtres et des religieux, fort nombreux dans l’armée, devaient soir et matin se réunir autour d’une bannière représentant Jésus-Christ en croix. Jeanne l’avait fait confectionner à ce dessein. Là ils chantaient des antiennes à la Vierge et aux saints. Les cloches sonnaient pendant demi-heure pour annoncer l’exercice. Les hommes d’armes étaient invités à s’y rendre ; mais il fallait 109s’être confessé, ou venir pour le faire ; car faciliter par là la purification des consciences était un des buts de la sainte fille. Les guerriers trouvaient en venant des prêtres disposés à les entendre.

La marche des troupes de Blois à Orléans fut en même temps une procession. Les prêtres mêlés à l’armée faisaient flotter les plis de la sainte bannière et chantaient le Veni Creator et Salve Regina, et nombreuses antiennes. Ils défilèrent ainsi en vue des bastilles des Anglais, faisant arriver jusqu’à leurs oreilles les strophes saintes. Ces derniers ne firent pas mine de vouloir même les inquiéter, quoiqu’ils fussent bien plus nombreux77.

Déjà une sombre terreur les avait gagnés.

IV
La terreur surnaturelle semée sur les Anglais dès la première sommation de la Pucelle. Persistance de ce sentiment. Réalisation de la menace des saints livres.

La sommation de la Pucelle sema parmi les Anglais une terreur mystérieuse, même avant que la jeune fille les eût combattus.

Luillier, bourgeois d’Orléans, renfermé dans la ville assiégée, constate le fait en ces termes dans sa déposition juridique :

L’effet fut de terrifier sur l’heure les Anglais, et d’énerver leur puissance ; une poignée de nos soldats tenait tête à une multitude d’assiégeants, et les consignait si bien dans leurs bastilles qu’ils n’osaient plus en sortir78.

Dunois, le défenseur de la place, y voit justement une preuve de la mission divine de la Pucelle. Il expose juridiquement le fait en ces termes :

J’affirme que dès que la lettre de Jeanne eut été remise à Talbot, il se fit un 110grand changement. Jusqu’alors deux cents Anglais suffisaient pour mettre en fuite huit cents ou mille Français ; à partir de ce moment, quatre ou cinq cents Français pouvaient tenir en échec toute la puissance anglaise : telle était la terreur des assiégeants que, parfois, ils n’osaient pas même sortir des bastilles qui les abritaient79.

On juge si les merveilleuses victoires de Jeanne portèrent le comble à ce sentiment.

Un Français, (dit un chroniqueur orléanais), eût abattu dix Anglais : non pourtant qu’il n’y eût force d’homme, mais tout procédait de Dieu, auquel louange appartient et non à un autre80.

Le régent de France, Bedford, rendant compte à son royal pupille des affaires de France, écrit que la déconfiture des Anglais à Orléans provient, à ce qu’il pense, des

enlacements de fausses croyances et de folle crainte qu’ils ont eus d’un disciple et limier d’enfer, appelé la Pucelle, qui a usé de faux enchantements et de sorcellerie.

Il constate que la défaite a non seulement fait perdre beaucoup d’hommes, mais qu’elle a

ôté le courage à ce qui reste, d’une façon merveilleuse81.

Monstrelet, historien anglo-bourguignon, représente les soldats anglais ébahis, épouvantés, animés d’un seul désir, fuir loin du mystérieux personnage contre lequel, pensaient-ils, ils étaient dénués de puissance82.

La terreur passa le détroit. Les capitaines et les soldats enrôlés pour le continent refusaient de s’embarquer ; ils se cachaient. Il faut bien que leur nombre fut grand pour qu’un édit royal donnât l’ordre de les rechercher dans Londres, ses faubourgs et partout où on pourrait 111les découvrir, de les punir et de les diriger à Douvres83.

L’édit est du 3 mai 1430. Le mois n’était pas fini que la Pucelle était prise. Fait merveilleux : les vainqueurs de Rouvray, de Verneuil et d’Azincourt ne cessèrent pas de trembler. Ils voyaient la terrible jeune fille rompre ses fers, et venger sur eux une captivité temporaire. L’effroi continua. Les soldats anglais qui étaient en France n’attendaient pas la fin de leur engagement, ils fuyaient vers les ports de mer, et de là rentraient furtivement dans leur île. Henri VI lance un édit daté du 12 décembre 1430 pour que les déserteurs soient recherchés, saisis et jugés par le conseil d’Angleterre.

Au 12 décembre 1430, l’Angleterre avait déjà acheté la terrible enchanteresse et la dirigeait vers Rouen. Mais rien de tout cela ne rendait le courage aux hommes d’armes.

Enchaînée, assise au banc des accusés, Jeanne faisait trembler ses juges et leur parti. Le curé Bouchier affirmait par serment que pour les Anglais la jeune fille était plus redoutable que l’armée française tout entière. Les soldats refusaient de faire un mouvement tant qu’elle respirerait84.

C’est ce qui fit hâter l’assassinat.

Jeanne vivait encore, (est-il dit dans les mémoires de Pie II) ; c’était assez pour enlever toute sécurité aux Anglais. Ils redoutaient une évasion, des prestiges ; c’est, ce semble, ce qui leur fit chercher des prétextes pour hâter sa mort85.

N’est-il pas temps de clore une audition de témoins venus de pays bien différents et qui cependant se répètent invariablement ?

112Un historien belge, Meyer, résume ainsi leurs dépositions dans son histoire de Flandre :

Le nom seul de la Pucelle inspirait la terreur aux ennemis ; plusieurs ont assuré qu’à sa seule vue, à la seule vue de son étendard, ils sentaient le cœur et les bras leur défaillir.

Ainsi donc un agneau relève le courage d’une armée de lions abattus et fait trembler une armée de lions ivres de leurs triomphes. Une villageoise adolescente, une enfant, jette durant deux ans l’épouvante au milieu d’une armée, qui depuis longtemps ne comptait que des victoires. Son nom est l’effroi d’un royaume. Rien n’est plus avéré. Que le naturalisme explique le fait.

Le catholique qui croit aux enseignements de l’Écriture et à la mission de la Pucelle n’éprouve aucun embarras. Les saints livres ont depuis bien des milliers d’années donné l’explication. Tandis que les Saints Anges relèvent le cœur de ceux qu’ils viennent assister, ils versent l’effroi dans ceux qu’ils viennent confondre. Il y a longtemps que Moïse parlant des ennemis de son peuple a dit au Seigneur : Que votre bras tout-puissant déchaîne sur eux la frayeur et la peur ; qu’ils deviennent immobiles comme la pierre86. Le bras du Seigneur, c’est le premier de ses ministres, saint Michel. L’Église nous dit que quand il vient pour exercer les justices de Dieu, il secoue les mers et fait frémir la terre87.

V
Le surnaturel manifesté par la rapidité des conquêtes de la Pucelle, par l’inébranlable constance avec laquelle elle poursuit sa mission, quand son parti l’abandonne ou la trahit.

La soudaineté, la rapidité caractérisent encore les coups 113angéliques. Quoi de plus rapide et de plus soudain que les coups de la Pucelle ! Moins de trois jours pour ruiner les formidables circonvallations d’Orléans, un jour pour emporter les imprenables Tournelles ! Le samedi 18 juin, elle prenait Meung et Beaugency dans la matinée, taillait en pièces et dispersait l’armée anglaise à Patay dans l’après-midi, et il lui restait assez de temps pour forcer Janville. Trois places alors très fortes enlevées, du lever au coucher du soleil, plus une grande victoire en rase campagne ! Le chroniqueur a-t-il tort d’écrire :

Crois que nul est qui ait vu la pareille88.

Quand le fameux venir, voir, vaincre de César a-t-il mieux trouvé son application que dans le voyage du sacre ?

Toutes les forteresses d’un côté et d’autre de sa voie se rangèrent en l’obéissance du roi89.

Troyes ne ferme un instant ses portes que pour manifester une fois de plus que l’âme de tout ce qui s’accomplit, c’est bien la jeune fille. L’enthousiasme qu’elle inspire a formé une armée qu’il eût été facile de doubler, sans l’envie qui s’attachait déjà à ses pas. Elle doit enlever le roi, tremblant comme saint Pierre marchant sur les eaux, en face des difficultés où il doit se précipiter ; le roi abandonné à l’indigne La Trémoille, le favori qui sent d’instinct que son éloignement est la plus urgente des réformes réclamées.

Après le sacre, ce n’est plus qu’une marche triomphale.

Les villes de la haute Champagne et de l’Île-de-France ouvrent leurs portes sans coup férir. La Picardie et la Normandie appellent la domination française. Qu’en sera-t-il lorsque Paris aura cessé d’être anglais ?

114Paris devait arrêter la restauration de la nationalité française et n’avoir que des insultes et des outrages pour la libératrice. Faut-il attribuer l’échec du 8 septembre à la trahison de La Trémoille ? Quelques chroniqueurs l’affirment.

Ce qui est certain, c’est que La Trémoille a entraîné son maître à lever précipitamment le siège de Paris, et à revenir au delà de la Loire à grandes journées. Rien n’était plus contraire aux vues de la Pucelle. Un échec — même en dehors de toute trahison ― ne prouvait pas plus contre les assurances de Jeanne que sa blessure si grave à l’assaut des Tournelles.

L’effet immédiat de la retraite était de dissoudre la plus patriotique des armées, formée par l’élan contre l’étranger ; et cela sans espérance de la voir se reformer90.

À dater de ce jour, 13 septembre, jusqu’au 23 mai suivant, premier jour de la captivité, commence un nouvel aspect de la Vierge guerrière. Il ne nous semble pas moins surnaturel que le précédent.

Les Anges continuent à offrir le secours céleste, alors que les hommes ne veulent pas l’accepter ou apporter la coopération demandée ; ainsi en fut-il de la Pucelle.

L’armée composée en grande partie de volontaires était dissoute.

Le duc d’Alençon s’offrait de la reconstituer, à condition 115que la Pucelle viendrait avec lui. Ils se proposaient de porter la guerre en basse Normandie ; sans doute ils voulaient faire leur jonction avec Richemont et avec les héroïques défenseurs du Mont Saint-Michel. Le duc et l’héroïne reçurent ordre de ne plus se voir. À défaut de la Normandie, Jeanne eût voulu aller rejoindre les garnisons de l’Île-de-France, où l’on se battait contre l’Anglais. Ce plan ne fut pas suivi.

On l’envoya guerroyer, en novembre, autour de quelques places des bords de la Loire. Faute de le pouvoir ou de le vouloir, la cour ne lui fournit ni vivres, ni solde, ni armements suffisants. Jeanne fait appel aux villes du voisinage, Riom, Clermont, Moulins ; mais après avoir merveilleusement emporté Saint-Pierre-le-Moûtier, elle est forcée de lever le siège de La Charité-sur-Loire (décembre).

Durant l’inaction des trois mois qui suivent, par ses lettres, elle soutient le courage des villes redevenues françaises, mais menacées par l’ennemi.

Enfin, n’y tenant plus, elle quitte brusquement la cour, et va se jeter dans les places de l’Île-de-France où l’on fait bonne guerre à l’Anglais.

La terreur qu’elle inspire, les coups qu’elle frappe, la résurrection d’un enfant à Lagny, les voix qui continuent à lui parler, et la constance qu’elle déploie, prouvent suffisamment qu’elle est toujours sous l’action surnaturelle.

Quel spectacle que cette jeune fille poursuivant seule la délivrance, au milieu d’un inexplicable abandon, s’il ne résultait pas d’une totale impuissance ?

Jeanne est cependant sous le poids d’une épouvantable appréhension. À ses parents, à ses amis de Domrémy, 116venus à Châlons pour la saluer, à l’apogée de son triomphe, elle disait déjà qu’elle ne redoutait que la trahison91.

Dans la semaine de Pâques 1430, les saintes soulèvent le voile de l’avenir. Avant la Saint-Jean, elle doit être prise : il le faut. Comme tous les jours, elles reviennent sur ce terme suprême, exhortent leur jeune sœur à prendre tout en gré, et à compter sur Dieu.

Jeanne demande le jour et l’heure ; elle sollicite que sa captivité ne soit pas longue ; les célestes maîtresses ne lui répondent qu’en l’exhortant à une totale résignation92.

L’héroïne reculera-t-elle ? abandonnera-t-elle sa mission ? Nullement.

Le Rédempteur du monde savait aussi, et mieux, et plus complètement, quelle serait l’issue de son dernier voyage à Jérusalem, à la dernière Pâque. S’abstient-il de s’y rendre ?

Ainsi fait Jeanne. Elle dira cependant plus tard que dès lors elle s’abandonna plus entièrement à la conduite des hommes d’armes ; mais elle les seconde toujours avec la même ardeur, gardant pour elle le terrible secret.

Est-ce la nature qui peut faire monter une villageoise à ces hauteurs ?

On voit que nous sommes bien loin de penser que la mission finissait à Reims. Cette assertion répandue dans tant d’histoires est démentie par la lettre aux Anglais93, par la lettre aux habitants de Troyes94, par ce que Jeanne disait au jeune seigneur de Laval95, par les assurances 117qu’elle donnait à Reims96, par toute la conduite de l’héroïne ses réponses au cours du procès et notamment par ce qu’elle affirmait de la délivrance du duc d’Orléans97.

Christine de Pisan98, Eberhard Windeck99, nous la montrent comme devant introduire le roi à Paris. Aussitôt après le sacre, elle le dirige sur la capitale comme précédemment elle l’avait conduit vers Reims.

Une appréciation personnelle émise par Dunois100 au procès de réhabilitation est la seule preuve que les adversaires aient à nous opposer.

On sent combien elle est insuffisante.

C’est seulement dans une histoire proprement dite que l’on pourrait montrer dans le détail les intrigues qui retardèrent la complète délivrance de la France.

Loin d’en être diminuée, Jeanne en est grandie. Son existence se développe avec une magnifique unité, tandis qu’elle est vraiment inintelligible, si l’on fait finir la mission à Reims.

Sa lutte contre les obstacles qu’elle trouve parmi les siens ne fait que la montrer plus héroïque.

Elle s’acheminait ainsi vers le suprême couronnement, le martyre. Martyre à part, on chercherait peut-être inutilement, dans l’histoire de la sainteté, une reproduction plus ressemblante du grand drame de la passion et du Calvaire.

119Chapitre V
La Pucelle, reproduction de l’Homme-Dieu, surtout dans le martyre

I
Le cadre de la vie de la Pucelle, reproduction amoindrie de la vie mortelle du Sauveur dans la vie cachée, dans la vie publique.

Dire que par ses sentiments intérieurs la Pucelle fut la reproduction du Sauveur, ce serait, affirmer d’elle ce qui convient à tous les saints. Nous voulons parler des lignes extérieures de son histoire. Elles sont, dans les proportions où le fini peut se rapprocher de l’infini, la reproduction pour ainsi dire matérielle de la vie mortelle de 120l’Homme-Dieu. Le cadre est le même la plus profonde obscurité voilant de divins mystères ; soudain un incomparable midi, puis le plus poignant des drames ; c’est l’Homme-Dieu, c’est la Pucelle. Les deux tableaux offrent dans les détails les plus frappantes ressemblances, principalement dans le supplice.

Domrémy, c’est Nazareth en miniature. En voyant les quelques chaumières massées sur le bord de la Meuse, autour d’une vieille église et d’un vieux château à demi ruinés, qui donc ne se serait pas aussi écrié : de là que peut-il venir de bon et de grand ?

Le ménage de Jacques d’Arc est plein des reflets du ménage de saint Joseph : foi patriarcale, pauvreté, travail, pureté, saintes affections.

La Pucelle en venant au jour fit couler sur les habitants de Domrémy quelque chose de l’allégresse ressentie par les habitants de Bethléem, au jour de la naissance du Sauveur. Écoutons Boulainvilliers, dans sa lettre au duc de Milan :

C’est la nuit de l’Épiphanie, jour de joie pour tous les chrétiens, que la jeune fille a vu la lumière, et chose merveilleuse ! tous les habitants de Domrémy se sentent inondés d’une ineffable joie. Ignorant le mystère de cette naissance, ils sortent de leurs maisons, et se demandent les uns aux autres ce qui est arrivé de nouveau. Plusieurs sentent leur joie redoubler. Que vous dire encore ? Les coqs, comme autant de hérauts d’un si heureux événement, font à une heure inaccoutumée entendre des concerts qu’on ne leur connaissait pas, battent des ailes, et presque durant deux heures paraissent annoncer la signification de la nouvelle naissance101.

121Boulainvilliers, sénéchal du Berry, chambellan du roi de Bourges, écrivait à la suite de plusieurs enquêtes qu’on venait de faire à Domrémy.

Jeannette grandit ; et jamais aucun des agneaux confiés à sa garde ne souffrit mauvaise morsure ; et tant qu’elle fut dans la maison paternelle, aucun des siens n’eut tant soit peu à souffrir, ni de l’ennemi, ni des pillards, ni des vexations des gens mal intentionnés102.

De Jeannette le pasteur disait :

Elle n’a pas sa pareille dans la paroisse ; je ne lui connus jamais d’égale. Personne qui ne l’aimât jusqu’à la vénération103.

N’est-ce pas l’enfant de Nazareth paré de grâce, et de sagesse, devant Dieu et devant les hommes ?

Pour résumer cette époque de sa vie, le greffier de Rouen emploie les paroles mêmes de l’Évangile :

Elle obéissait à tout… excepté au procès de Toul, au cas de mariage104.

Le cas de mariage ! Jeanne refusait de ratifier les fiançailles qu’on lui imputait bien faussement. Ne pense-t-on pas aussitôt à Jésus devant les prêtres disant aux siens : Ne savez-vous pas qu’il faut que je sois aux affaires de mon Père !

Durant deux ans, le père de Jeanne fut visité de songes mystérieux : il voyait Jeannette partir avec des hommes d’armes les anges visitaient aussi le sommeil du père nourricier de Jésus.

Saint Michel, qui avait amené les célestes légions aux pieds du Dieu naissant dans la crèche, devait visiter le Dieu adolescent à Nazareth. Il devait lui parler des infirmités du genre humain à guérir, des plaies de l’homme 122à panser. Il venait, avec un digne cortège, visiter l’adolescente de Domrémy ; il lui racontait la pitié qui était en royaume de France, il la préparait à y porter remède.

Et comme celles de Nazareth, les scènes surnaturelles de Domrémy étaient couvertes du voile du plus profond mystère.

Or, soudain, l’artisan de Nazareth parut en Judée plein de grâce et de vérité : la nature reconnut son maître ; le fort qui dévorait en paix le genre humain trembla ; il sentit que la proie lui était arrachée.

Soudaine encore fut l’apparition de la bergère ; et, dans la mesure où il est permis de rapprocher l’humain du divin, le léopard qui ravageait en sécurité le pays des lis trembla et rétrograda vers les brumes d’où il était sorti.

En Judée l’on disait : d’où lui vient si beau et si profond langage, si irrésistible puissance ? Nous avons connu son père le charpentier ; on ne lui enseigna jamais les lettres humaines. Ce sont les œuvres d’un Dieu, et c’est un homme de Nazareth !… et l’on était dans la stupeur de l’admiration, et l’on parlait au loin du prophète de Galilée, et l’on venait même en Israël pour le voir.

Comment une pastourelle peut-elle traiter ainsi de la chose divine et des choses de la guerre, vu qu’elle est en tout le reste la plus simple des Pucelles ? Elle ne sut jamais joindre B et A. Tant d’ignorance et tant de sagesse ! tant de force et tant de faiblesse ! Jamais chose semblable ne fut vue en aucun livre. Et non seulement la France, mais tous les royaumes chrétiens, étaient dans la stupeur de l’admiration105, et l’on envoyait en 123France pour s’assurer que menteuse n’était pas la renommée106.

Les foules se pressaient autour de l’Homme-Dieu, et voulaient au moins toucher ses vêtements. Elles se pressaient autour de Jeanne : en vain essayait-elle de leur dérober ses mains ; elles lui faisaient violence pour les baiser.

Venez à moi, les pauvres et les souffrants, disait Jésus. Je n’ai jamais eu le cœur, disait Jeanne, d’écarter de moi les pauvres et les malheureux ; car c’est pour eux que je suis née.

Au jour de ses plus éclatantes manifestations, l’Homme-Dieu comptait des envieux qui le suivaient avec les yeux de la haine, et se répétaient : Que ferons-nous ? Tout le monde court après lui. Telle la Pucelle :

Elle avait l’honneur et la grâce de tout ce qui se faisait ; ce dont aucuns (quelques) seigneurs et capitaines conçurent grande haine et envie contre elle107.

L’Homme-Dieu a été trahi et livré par un de ses familiers. Tel a-t-il été le sort de la Pucelle ? Le grave Thomassin n’en doute pas puisqu’il écrit :

La dite Pucelle fut trahie et livrée aux Anglais devant Compiègne108.

Il n’est pas le seul à affirmer le forfait.

Sûrement, elle fut vendue par le comte de Luxembourg, pour une rançon de roi que les acheteurs firent payer à la Normandie. Et dès lors les ressemblances avec le céleste Fiancé deviennent presque de l’identité, dans la plupart des détails.

124II
Beau rôle des femmes dans l’histoire de la Pucelle, comme dans celle de l’Homme-Dieu. Ressemblances entre les personnages qui condamnent la Pucelle et ceux qui condamnèrent l’Homme-Dieu. Caïphe-Cauchon et son sanhédrin.

On ne voit pas dans l’Évangile une femme qui s’élève contre l’Homme-Dieu ; beaucoup l’honorent et compatissent aux douleurs de sa passion ; il n’est pas jusqu’à la femme de Pilate qui ne s’efforce d’arrêter le déicide. Les femmes ont reconnu dans la Pucelle l’honneur fait par le ciel à leur sexe ; pas une n’outragea la divine envoyée ; beaucoup l’ont grandement honorée ; les dames de Luxembourg ont adouci sa captivité ; elles s’efforcèrent de détourner leur neveu et mari du marché qui souillera à jamais sa mémoire ; les dames d’Abbeville viennent de loin saluer la martyre sur sa voie douloureuse ; il n’est pas jusqu’à la duchesse de Bedford, épouse de l’inspirateur occulte du drame lugubre, qui n’ait mérité la reconnaissance de l’héroïne.

Trois personnages, et autant de groupes respectifs, portent la responsabilité des supplices de l’Homme-Dieu : Caïphe et son sanhédrin ; Pilate représentant de cette puissance romaine, dont on sent plus encore qu’on ne voit la sourde influence dans la passion du Maître ; enfin, avec la cour qui l’entoure, le voluptueux tétrarque de Galilée, Hérode Antipas, le fils du meurtrier des saints innocents.

Trois personnages et autant de groupes doivent porter la responsabilité du supplice de la Pucelle : Cauchon et l’Université anglaise et anti-papale de Paris ; le régent Bedford, le représentant de cette Angleterre qui mène tout, solde tout, mais veut tout couvrir du zèle de la Foi et du manteau ecclésiastique ; enfin, le duc de Luxembourg avec la cour de Bourgogne, dont il est, après le duc, le premier personnage.

125La position, le rôle, les motifs secrets qui font agir ces divers personnages, sont identiques avec ceux qui firent mouvoir le drame divin à Jérusalem.

Jean, comte de Luxembourg, le premier vassal de Philippe, duc de Bourgogne, est une sorte de tétrarque ainsi que Philippe lui-même dont il est le lieutenant. Tous deux sont acquis à l’étranger comme Hérode Antipas et son frère Philippe l’étaient aux Romains. Si le faste et la volupté sont un des caractères du meurtrier de Jean-Baptiste, ils sont aussi un des traits de ce duc de Bourgogne, appelé le Bon, l’on ne sait pourquoi. Le Sauveur une fois abandonné à Pilate, Hérode ne paraît plus dans les scènes suivantes de la passion ; Jeanne une fois remise à l’Anglais et à l’Université de Paris, ni Luxembourg, ni son suzerain n’interviennent plus.

Pilate concentre toute la puissance romaine et agit au nom du sénat et du peuple romain. Bedford, régent de France pour son neveu Henri, un roi de onze ans, concentre la puissance anglaise en France et agit au nom de la cour et de la nation, terrifiées par le seul nom de la Pucelle.

Pilate, honnête quand ses intérêts ne sont pas engagés, ne fait que ratifier la sentence du sanhédrin et veiller à son exécution. Bedford, grand politique, grand guerrier, honnête quand l’ambition de son pays ne demande pas le contraire, cherche aussi à se couvrir de la sentence ecclésiastique, et se donne des apparences d’exécuteur d’une condamnation portée par un tribunal sacré.

D’ailleurs, dans la circonstance présente, autrement haineux que Pilate, il a fait venir à Rouen le jeune roi et la cour britannique.

126Cauchon n’est pas tant une copie qu’une résurrection de Caïphe. Depuis l’abréviateur du procès de la Pucelle jusqu’au cardinal Pie, le surnom de Caïphe lui a été donné souvent aucun ne lui convient mieux.

Cauchon est lettré comme Caïphe : il est grand et solennel clerc de l’Université de Paris, alors si turbulente, si infatuée d’elle-même ; il y a enseigné ; il a plusieurs fois représenté la docte corporation dans d’importantes affaires.

Le Caïphe juif avait acheté et payait la souveraine sacrificature par de beaux deniers comptants, et par sa docilité à la politique de Rome. Le Caïphe parisien arrive aux hautes dignités ecclésiastiques en se vendant corps et âme à Jean-sans-Peur et à la maison de Bourgogne, et plus tard à la cour d’Angleterre.

Par servilisme pour son premier maître il s’est fait, comme lui, fougueux démagogue et a été banni de Paris en 1413, comme boute-feu du parti cabochien. Jean-sans-Peur en a fait son député au concile de Constance ; il est chargé d’y laver son maître de l’assassinat de son cousin, le duc d’Orléans ; Cauchon n’hésite pas, il défend la thèse du tyrannicide.

Comme récompense, la faction bourguignonne le fait monter sur le siège de Beauvais, un évêché-pairie109. Conseiller influent, il a dû jeter le jeune duc de Bourgogne dans les bras de l’Anglais. L’envahisseur ne comptera pas de partisan plus entièrement dévoué que Cauchon. L’évêque courtisan, devenu membre du conseil royal franco-anglais, sera employé dans les négociations les plus importantes, se trouvera partout où il faut faire 127échec au parti national, restera anglais, quand le traité d’Arras ramènera le duc de Bourgogne à la France, et il mourra anglais sur le siège de Lisieux, après avoir eu vainement en perspective l’archevêché de Rouen.

En montant sur le siège de Beauvais, Cauchon n’a pas rompu ses liens avec l’Université de Paris. Les suffrages de ses anciens collègues lui ont confié la charge de conservateur des privilèges de la corporation, charge très importante, que par son influence politique Cauchon était fort bien en état de remplir.

L’Université de Paris traversait alors la plus mauvaise crise de son histoire. Fière de sa renommée dans l’univers, elle oubliait qu’elle était fille des papes et fille des rois de France, et se constituait la régente hautaine des deux puissances. La prolongation, sinon l’ouverture du grand schisme d’Occident, fut son œuvre. Résolue à ne pas reconnaître le pape légitime, celui de Rome, rien n’égale son arrogance vis-à-vis des papes d’Avignon, dont elle avait décliné la juridiction, qu’elle avait acceptée de nouveau, pour la renier encore.

L’autorité royale n’avait pas plus à se louer d’elle que l’autorité pontificale. L’Université se trouve largement mêlée à toutes les factions qui désolent la France sous le règne de Charles VI.

Le concile de Constance en mettant fin au schisme ne devait faire que montrer le détestable esprit qui l’animait ; et le traité de Troyes, en donnant au roi de la Tamise le titre de roi de France, fit ressortir tout ce qu’il y avait dans son sein d’anti-national.

À l’exception d’un certain nombre de docteurs, qui quittèrent Paris, pour s’attacher au chef du parti français et qui furent fixés à Poitiers par le jeune prince, la 128plupart embrassèrent avec chaleur le parti anglo-bourguignon et poursuivirent de leurs condamnations le dauphin viennois.

Il y avait une disposition plus vive encore au cœur de ces écolâtres c’était l’animosité contre Rome, et la résolution de tenir le Saint-Siège en tutelle. Ils réclamaient à grands cris l’ouverture du concile de Bâle. L’Université de Paris allait être l’âme de ces longues suites de scandales, qui forment le fond de cette bacchanale ecclésiastique ; c’est l’Université de Paris qui allait pousser à rouvrir le schisme, à déposer le pape reconnu de tous, le Bienheureux Eugène IV, et à y substituer le ridicule anti-pape de Ripailles. Elle allait formuler comme son enseignement, des doctrines subversives de la constitution de l’Église, qu’elle n’avait pas connues avant le grand schisme ; doctrines qu’elle devait appeler du nom menteur de doctrines gallicanes ; elle allait les faire passer dans l’acte à jamais regrettable de la Pragmatique Sanction, acte qui, tout mauvais qu’il était, le fut moins que n’auraient voulu le faire ces docteurs échauffés de schisme.

On l’a peu remarqué, et pourtant rien n’est plus digne de l’être ; le concile de Bâle s’ouvre en même temps que les interrogatoires de Rouen ; les tortionnaires de Rouen sont des Pères de Bâle et des plus influents. Ils partiront aussitôt après le supplice, quelques-uns avant la fin, pour la factieuse assemblée. L’un d’eux, Beaupère, obtiendra du gouvernement anglais une indemnité pour les frais de chevaux de voyage déjà préparés, mais que l’interrogatoire de la Pucelle le force de ne pas utiliser encore.

L’Université de Paris a dû délibérer sur les affaires de 129la Pucelle, entre deux motions schismatiques à faire prévaloir à Bâle.

Le drame de la Passion est conduit par Caïphe et son conseil. La vérité nous force à le dire : à s’en tenir aux actes du procès, le drame de Rouen est conduit par Cauchon et l’Université gallicane de Paris.

Sans doute, l’Anglais est là, soldant largement toutes les dépenses qui sont faites, — les quittances existent ; — mais il s’abrite constamment derrière Cauchon, et le prélat prévaricateur se couvre de l’autorité de l’Université.

C’est l’Université de Paris qui somme Luxembourg et le duc de Bourgogne d’avoir à livrer la captive. S’il faut en croire l’abréviateur du procès, Luxembourg aurait longtemps résisté, et ne se serait rendu que vaincu par l’énorme somme qui lui fut comptée et l’obligation de conscience que lui en fit l’Université. Les lettres de cette dernière ouvrent le procès ; il n’est pas de motifs qui ne soient mis en avant contre l’héroïne ; les docteurs vont jusqu’à dire :

Après les méfaits innumérables commis par cette femme, il n’y aurait pas de dommage pour la chose publique de ce royaume qui pût égaler celui de la voir échapper au jugement110.

Quand Luxembourg a vendu et livré la victime, l’Université intervient ; elle écrit à Cauchon, et pourquoi ? Qui le croirait si le texte n’était pas là ? C’est pour gourmander Cauchon de sa lenteur à instruire le procès.

Si votre paternité, (disent les docteurs), s’était montrée plus diligente à poursuivre l’affaire, cette femme serait déjà en jugement111.

130À la même date, 21 novembre, l’Université écrivait au roi d’Angleterre ; c’était pour le féliciter d’avoir en sa main la femme dite la Pucelle et le presser de la faire juger et punir par un tribunal ecclésiastique112.

Stratagème de la politique anglaise peut-être, au moins les docteurs gallicans de Paris s’y prêtent ; tout indique qu’ils le font volontiers.

Cauchon respire la haine de Caïphe. Il hait la Pucelle de toute l’ardeur dont il est dévoué à la cause anglo-bourguignonne. À l’approche de la libératrice française, Beauvais s’est déclaré pour Charles VII, et a chassé le prélat anti-français. Cauchon a passé du 1er mai à la fin de septembre à négocier l’achat de la Pucelle113 ; il a demandé à être le juge de l’héroïne. C’est un ressentiment personnel, profond, patent à tous les yeux ; au procès de réhabilitation un de ses neveux viendra, au nom de toute la parenté, en faire l’aveu juridique.

Si l’Université de Paris n’a pas, au même degré, semblables motifs de haine, il en est un qui est commun au prélat scélérat et aux docteurs qui vont le seconder : c’est celui qui excitait à Jérusalem les fureurs jalouses de Caïphe et du sanhédrin.

Par sa conduite et son enseignement, Jésus imprimait indirectement un stigmate d’ignominie au front du pontife hypocrite et vénal et au front de la tourbe pharisienne qui l’entourait. Jeanne l’imprime aussi au front du pontife de Beauvais et des docteurs qui le suivent.

Si Jeanne est divinement envoyée, l’Anglais est, comme Assur, la verge dont Dieu s’est servi pour châtier la nouvelle tribu de Judas. Cauchon le grand et solennel clerc 131s’est donc voué à une cause réprouvée par le Ciel. Cette Université de Paris qui se donne comme l’oracle du savoir divin, qui s’arroge si insolemment le droit de faire la leçon aux rois, et plus encore aux Pontifes Romains, s’est donc trompée dans une question capitale.

En lançant ses monitoires contre le dauphin viennois, en s’inféodant au parti anglo-bourguignon, elle a rejeté un prince pour lequel le Ciel se déclare par le miracle ; elle a acclamé un parti que Dieu en personne semble abattre, tant l’instrument est faible.

Quelle leçon ! Pour confondre ce corps infatué de son savoir, au point de tenir depuis cinquante ans la Papauté en échec, le Ciel a suscité la plus ignorante des villageoises !

L’Université de Paris ne voulut pas comprendre ou accepter la leçon, pas plus que l’antique synagogue ne voulut comprendre ni accepter le prophète de Nazareth. La partie saine de ce corps, fidèle à la France et fidèle à Rome, qui siégeait à Poitiers, accepte la Pucelle, même avant Orléans ; et les collègues restés à Paris, aussi hostiles au saint-siège qu’au parti national, la poursuivent avec acharnement après les merveilles de son incomparable carrière !

Les témoins entendus au procès de réhabilitation déposent que les six docteurs envoyés par l’Université de Paris procèdent par haine, notamment Nicolas Midi, Jacques de Touraine, Thomas Courcelles. C’est l’un d’eux, Nicolas Midi, pense-t-on, qui rédige en XII articles le résumé imposteur des prétendus aveux de l’accusée. C’est cette pièce calomniatrice qui sera envoyée aux sommités du savoir théologique à Rouen et en Normandie, pour 132savoir le jugement à porter sur une femme qui avoue, assure-t-on, les faits qui y sont relatés114.

Trois docteurs quittent Rouen pour aller soumettre le document mensonger et frauduleux à leurs collègues de la faculté de théologie et de droit canon de Paris. Cauchon en rendant sa sentence ne fera que répéter, en les condensant, les qualifications des deux facultés, et aura grand soin de s’appuyer de leur autorité.

C’est donc bien toujours Caïphe disant au sanhédrin : Que vous en semble ? et recevant la réponse : Il est digne de mort.

III
Les supplices de la prison, les révoltantes iniquités du procès de Rouen, reproduction des supplices et des iniquités du prétoire de Jérusalem. L’attitude de Jeanne, imitation de l’attitude de l’Homme-Dieu devant ses ennemis. Les dérisions de la rue et des places publiques à Rouen comme à Jérusalem.

Cauchon non moins que Caïphe voudrait couvrir son attentat du voile de la légalité, bien plus, du zèle de la Foi.

Vains efforts ! l’iniquité, la haineuse et sacrilège hypocrisie du juge éclatent partout.

À quelque point de vue qu’on envisage ce qu’il appelle un procès : garanties données à l’accusée, liberté des assesseurs, compétence du juge, procédure, sentence : tout cela fait un monument comparable à celui qui condamna l’Homme-Dieu à la croix.

De prime abord l’accusée est traitée comme un criminel convaincu et coupable des plus noirs attentats. Est-ce une cage de fer qui a reçu la jeune fille à son arrivée à Rouen ? L’horrible instrument a été certainement confectionné ; quelques témoins affirment que la Pucelle y fut d’abord renfermée.

133Durant cinq mois, elle a certainement enduré d’horribles tortures dans la tour du château de Rouen, sanctifiée par ses douleurs.

C’est un procès ecclésiastique qui lui était fait. Elle avait droit à la prison ecclésiastique. Combien de fois ne l’a-t-elle pas réclamée ? De quel prix n’était-elle pas disposée à la payer ? Quelques assesseurs du tribunal ont eu le courage de dire que tel était bien son droit. Protestations inutiles, Cauchon reste sourd115.

Les prisons ecclésiastiques auraient mis l’accusée à l’abri des insultes, des dérisions incessantes de cinq soldats grossiers qui nuit et jour veillèrent à la porte de sa prison, trois à l’intérieur, deux à l’extérieur. Ils s’essaient à contrefaire les voix, menacent du bûcher, vomissent leur vocabulaire ordurier. Honneur à la duchesse de Bedford qui intervint pour écarter de plus grandes violences.

L’héroïne est là, les pieds dans les fers ; une lourde chaîne part du cou, s’enroule autour du corps, et vient se fixer à une grosse poutre, mise en travers de l’appartement. Le supplice dura plus de cinq mois. C’est de là qu’elle sortait pour aller subir des interrogatoires parfois tumultueux, toujours perfides et malveillants, d’une longueur qui lassait les auditeurs eux-mêmes. Parfois ils eurent lieu le matin et le soir du même jour, et se prolongèrent durant près de cinq heures.

La santé de la jeune fille finit par s’altérer : on craignit pour ses jours : pareille mort eût été trop douce pour la sombre rage de l’Anglais ; d’habiles médecins furent mandés pour ranimer un corps qu’à tout prix on voulait jeter vivant dans les flammes.

134Les tortures du cœur furent plus grandes encore que celles du corps. La sainte se vit enlever ce qui faisait sa vie. Plus d’offices saints, plus de confessions, plus de communion jusqu’à la dernière heure. L’accès de l’église lui était tellement interdit que le barbare promoteur, d’Estivet, l’âme damnée de Cauchon, ne souffrait pas qu’elle fit même une pause devant la chapelle du château, qui se trouvait sur son passage, de la prison à la salle des interrogatoires.

Jeanne est seule, sans conseil humain. Malheur à qui lui témoignerait intérêt ou voudrait lui suggérer un moyen de défense. Martin Ladvenu et Isambert de La Pierre, deux dignes fils de saint Dominique, pour avoir dissipé une équivoque perfide dans laquelle on l’enlaçait, furent menacés des eaux de la Seine.

Malheur à qui ne consent pas à l’iniquité. Le courageux chanoine Houppeville, pour avoir voulu relever quelques-uns des vices de l’abominable procédure, est jeté en prison, et n’échappe au bannissement en Angleterre, que par l’intercession de quelques amis en crédit. Lohier, canoniste de renom, consulté, répond comme Houppeville ; mais il sait si bien ce qui l’attend, qu’il s’échappe aussitôt de Rouen et va jusqu’à Rome où il mourra doyen de la Rote ; d’autres se cachent, ou approuvent par peur. Il n’est pas permis de rester indifférent ; des menaces de mort forcent le vice-inquisiteur à s’associer à Cauchon.

Cauchon appelle ce brigandage un procès canonique. Il prétend condamner Jeanne au nom de la loi divine et ecclésiastique, comme Caïphe prétendait condamner Jésus au nom de la loi du Sinaï et de la loi juive. Tous deux en sont les plus effrontés contempteurs.

Cauchon juge sans juridiction. La cause de Jeanne a 135été déjà jugée à Poitiers par de nombreux évêques et en particulier par le métropolitain même de Beauvais, Regnault de Chartres, archevêque de Reims. Jeanne, qui si souvent en appelle à ses réponses de Poitiers, le rappelle au moins indirectement. Jeanne n’a fait que traverser une langue de terre du diocèse de Beauvais qui se prolonge ainsi jusques aux portes de Compiègne. C’est sur cette étroite lisière qu’elle a été prise. Elle n’y a commis aucun des délits dont on l’accuse. Elle a séjourné au contraire longuement dans le diocèse de Tours, à Poitiers, à Orléans et d’autres villes, où les collègues de Cauchon l’ont reçue comme l’envoyée de Dieu.

Jeanne demande que parmi ses juges on fasse venir des docteurs de son parti : quoi de plus juste ? Elle récuse nommément Cauchon comme animé de haine contre elle ; c’est manifeste à tous les yeux. Que répond Cauchon ? Ce que répondrait un valet du roi. Le roi a ordonné que je fasse le procès et je le ferai. L’Église ne répond pas d’une œuvre accomplie par ordre du roi d’Angleterre, alors même que sur l’étiquette on lirait : œuvre ecclésiastique. Elle chante des apôtres : c’est en méprisant les ordres des princes qu’ils ont mérité les couronnes éternelles116. Elle ne leur donne pas des successeurs pour faire de la crosse un instrument des vengeances princières.

Il prétend faire un procès en matière de foi. Où est la diffamation qui doit précéder toute poursuite de ce genre ? Où sont les pièces qui l’établissent ? Cauchon connaît si bien la loi, qu’il a envoyé à Domrémy et dans les environs des agents secrets, chercher au moins quelques apparences qui puissent servir de base à la pièce qui devrait 136ouvrir le procès. Peine inutile. Ils sont revenus en disant que tout ce qu’ils ont recueilli, ils voudraient que ce fût sur le compte de leur sœur. Cauchon outré les a chassés de sa présence et a refusé de les indemniser de leurs frais.

La loi canonique ménage à l’innocence faussement accusée, surtout aux femmes et aux mineurs, les moyens de confondre la calomnie. Cauchon ferme toutes ces voies.

Où ne va pas son astuce sacrilège ? Des greffiers non avoués, habilement dissimulés, ont charge de tronquer et de travestir les réponses de la candide jeune fille. Il va jusqu’à vouloir attenter à la liberté des greffiers officiels et publics.

Quand vit-on effronterie comparable ? il condamnera Jeanne comme rebelle à l’Église et au pape, et la première fois que Jeanne, fixée enfin sur le sens du mot Église, en appellera au concile et au pape, il entrera en fureur, défendra d’écrire l’appel, et menacera les fils de saint Dominique qui ont suggéré à Jeanne l’expression vraie, pour mettre d’accord son langage et son cœur. Cet appel, elle le répétera, et les actes authentiques seront forcés d’en consigner l’expression juridique.

L’impudent condamnera Jeanne au nom des saints canons, et dans l’intimité ce digne père des Gallicans futurs se moquera des saints canons. Parlez-moi théologie, et non pas décrets, dit-il, c’est-à-dire droit canon ; comme s’il y avait opposition entre les deux117.

Profanateur des choses les plus saintes, il ose se faire, du désir si vif que Jeanne éprouve de se confesser, un 137moyen de conviction. Le plus odieux des complices du Caïphe français, Loyseleur, ira dans la prison surprendre la confiance de la confiante jeune fille, recevra ses aveux, tandis que Cauchon d’un appartement voisin entendra les confidences, par d’imperceptibles ouvertures ménagées à dessein118.

Plus impudent encore quand avec tant d’insistance il fait un crime à Jeanne de vouloir garder ses vêtements d’homme. Jeanne ne s’écartait de la loi que pour obéir au sentiment qui a établi diversité d’habits pour les deux sexes, la pudeur. Qui savait mieux que Cauchon que dans la prison séculière, plus encore que dans les camps, les vêtements d’homme étaient nécessaires ? Jeanne a plusieurs fois accepté de les quitter tout le temps qu’elle serait dans une prison ecclésiastique, en compagnie d’une honnête femme119.

Les travestissements que l’ignoble promoteur d’Estivet fait subir aux réponses de l’accusée seraient incroyables, si l’acte d’accusation n’était pas au procès. Les XII articles dans lesquels Cauchon prétend les résumer, pour être d’une fausseté moins évidente, n’en sont que plus perfides. Jeanne n’eut jamais connaissance de ces XII articles envoyés à l’Université de Paris, aux canonistes de renom, aux hauts dignitaires ecclésiastiques, comme expression de ses aveux. Cauchon n’y fit pas même les corrections demandées par les assesseurs dont il s’était entouré. Et c’est sur cette pièce que jugeront les hommes dont le Caïphe veut faire des complices, sur l’autorité desquels il s’appuiera pour rendre la sentence !

138Ce qui met le comble au sacrilège de cette tragédie, c’est que le fourbe scélérat ose qualifier cette suite de brigandages du nom de procès ecclésiastique. Ecclésiastique, l’œuvre ne l’est pas plus que celui qui l’a conçue. Cauchon appartient à l’Église comme le loup revêtu de la peau du berger appartient au bercail qu’il dévaste. Le Maître n’a-t-il pas dit : Celui qui entre dans la bergerie autrement que par la porte est un voleur et un brigand : fur est et latro ? La porte n’est pas le métier de servile courtisan.

Entré comme Caïphe, Cauchon agit comme Caïphe.

La victime aussi est à l’image de la victime rédemptrice du genre humain. La parole des saintes se vérifie pleinement leur jeune sœur sera délivrée et entrera en paradis par grande victoire. La Pucelle contemplée, même à travers la sécheresse du procès-verbal, ne parut jamais plus grande.

Comme son fiancé, elle est agneau et lion. Agneau quand elle dévoile le fond de son âme, lion quand elle rend témoignage à la divinité de sa mission.

L’Homme-Dieu n’a jamais plus hautement affirmé sa divinité que dans la semaine de sa passion et dans sa passion elle-même. Une bonne partie de l’Évangile est renfermée dans les discours et les paraboles prononcés depuis son entrée triomphale à Jérusalem jusqu’à la scène du jardin des Olives. Circonvenu par ses ennemis qui l’observent, lui posent des questions captieuses, il les confond, confesse plus hautement que jamais sa divinité, annonce le châtiment réservé aux déicides et verse ses plus abondants trésors de doctrine.

Telle est la Pucelle. C’est surtout dans les interrogatoires qui précèdent la mise en accusation juridique, qu’elle 139proclame hardiment et sous toutes les formes qu’elle a été divinement suscitée, qu’elle est conduite par des agents surnaturels. Ses conversations avec les saintes sont plus que quotidiennes ; elle leur soumet les questions qui lui sont adressées, et pour parler ou se taire, allègue leur permission ou leur défense. Elle est fidèle au commandement qu’elles lui répètent, dit-elle, de répondre hardiment sur ce qu’elles lui commandent de révéler : c’est avant tout qu’elle n’est venue au secours de la France que sur l’ordre du Ciel.

Hardie sur tout ce qui se rapporte aux côtés surnaturels de sa mission, elle est d’une ineffable discrétion pour tout ce qui regarde l’honneur de son parti et de son roi. Une sagesse vraiment divine brille dans la manière dont elle se dégage des questions si ardues et si subtiles dans lesquelles on veut l’enlacer. Toujours naïve et candide, elle ne dédaigne pas l’allégorie, et rien n’est plus beau que de voir comment elle la poursuit avec justesse et exactitude. Quels accents de piété vraie et profonde se mêlent à tout ce qu’elle dit, et quand manifesta-t-elle mieux les trésors de sainteté qui forment le ciel de son âme !

Parfois l’admiration gagnait l’auditoire, tout prévenu ou terrifié qu’il était. Bien répondu, Jeanne ! murmuraient à demi-voix les docteurs ravis. Quelle femme ! que n’est-elle anglaise ! s’écriait un jour un grand lord anglais soulevé malgré lui par l’admiration. Cauchon lui-même était subjugué, puisque dans l’intimité il laissait échapper, dans l’oreille du greffier Manchon, ce mot que l’officier public répétait plus tard juridiquement : Elle parle admirablement de ses révélations120.

140Les témoins les plus compétents affirment, au procès de réhabilitation, qu’elle leur a paru surnaturellement inspirée. Comment expliquer autrement les contrastes qu’elle présente dans cette période de son histoire comme dans la période de sa vie guerrière ? tant de simplicité et de profondeur ! tant de spontanéité naïve et de justesse, de sagesse ! tant d’ignorance et de divin savoir !

On verra plus loin en quels termes indignés la sentence de réhabilitation rejette la prétendue rétractation du cimetière Saint-Ouen, le 24 mai. Ce n’est là qu’un nouvel attentat de Cauchon qui voulait tout à la fois se couvrir et pouvoir la condamner comme relapse. C’est aussi pour se couvrir qu’il a fabriqué et ajouté au procès les actes posthumes, dans lesquels il lui attribue pareille rétractation, le matin du supplice. Les greffiers refusèrent de les signer, et les témoins sur lesquels il prétend s’appuyer les démentent dans leurs dépositions du procès de réhabilitation.

Nouveau trait de ressemblance avec le Maître. On dénaturait aussi et ses paroles et le sens qu’il y attachait ! En vérité, que manque-t-il à la Fiancée pour ressembler au Fiancé dans tout ce qui prépare le douloureux dénouement ? Ce ne sont pas les scènes des places et des rues de Jérusalem.

Elle aussi est conduite et ramenée à plusieurs reprises à travers les rues de Rouen, liée, enchaînée, exposée sur un char d’ignominie, entourée d’une double haie d’hommes d’armes, au milieu d’une multitude qui menace, demande sa mort ; ou muette, consternée, la regarde sans oser la défendre ; elle aussi est exposée durant plusieurs 141heures et à deux reprises comme un objet de scandale et de dérision aux regards de tous, sur l’échafaud du cimetière Saint-Ouen et de la place du Vieux-Marché ; elle aussi porte un vêtement d’ignominie ! Quelles flétrissures ne sont pas gravées sur la mitre insultante dont on l’a affublée !

Là, dans les deux journées, se trouvent des multitudes qui regardent, en proie à des sentiments tout divers ; une cour ! Elle a quitté les bords de la Tamise pour venir aux bords de la Seine, se repaître de ce spectacle désiré depuis deux ans, et ici, comme à Jérusalem, ce sont des pontifes, des prêtres, des docteurs hypocrites, sacrilèges blasphémateurs de l’une des plus belles œuvres de Dieu, qui imputent à la Fiancée du Christ tous les forfaits dont ils sont eux-mêmes chargés !

IV
Identité dans les accusations portées contre l’Homme-Dieu et contre la Pucelle. Ressemblances entre les deux victimes avant et pendant le dernier supplice.

La ressemblance des deux drames touche presque à l’identité quand on arrive au dénouement. Qu’on examine les motifs de la sentence de condamnation de la Pucelle ; ce sont les motifs de la sentence de condamnation portée contre l’Homme-Dieu.

Jésus est condamné pour s’être donné comme fils de Dieu et vrai Dieu ; Jeanne est condamnée pour s’être donnée comme suscitée par Dieu et conduite par le Ciel ; Jésus est condamné comme coupable séducteur, Jeanne comme pernicieuse séductrice ; Jésus comme blasphémateur, Jeanne comme blasphématrice ; Jésus comme surexcitant le peuple, Jeanne comme séditieuse ; Jésus comme bouleversant les lois religieuses et civiles de la nation, 142Jeanne comme violatrice de la loi divine, de l’enseignement sacré, des lois ecclésiastiques121.

La Synagogue disait que Jésus était inspiré par Belzébuth ; l’Université de Paris déclare que Jeanne est inspirée par Bélial, Satan et Béhémoth122. On reprochait à Jésus de violer le sabbat ; on fait un crime à Jeanne d’avoir donné l’assaut à Paris un jour de fête chômée. Jésus a été appelé homme de bonne chère ; on reproche à Jeanne le train de maison que lui donna Charles VII, aussitôt qu’il eut reconnu la divinité de sa mission.

Il est un point sur lequel Jésus n’a jamais pu être accusé : la sainteté de ses mœurs ; il est un point que les ennemis de Jeanne sont forcés de constater : l’intégrité de sa virginale pureté.

La place du Vieux-Marché est bien un autre Calvaire. Les Anglais mirent, à attacher la victime au poteau, la brutalité et les raffinements de barbarie que les juifs avaient mis à conduire le Maître à la croix et à l’y clouer.

Quand Pilate se lavant les mains laissa libre cours à la rage des juifs, ils se jetèrent sur la divine victime. À peine Cauchon eut-il abandonné la Pucelle à la justice séculière que les soldats anglais, sans même prononcer l’ombre d’un jugement, se hâtèrent de conduire la jeune fille au bûcher. Jeanne a subi le supplice du feu, sans qu’il ait existé trace d’une sentence qui l’y condamne. La sentence de Cauchon, l’unique, ne dit rien de semblable. Selon la formule des jugements canoniques en pareil cas, elle recommandait la relapse à l’indulgence des juges séculiers.

143La forme de la croix, soit précipitation, soit cruauté calculée, aggravait les horreurs du supplice du Maître ; la cruauté anglaise construisit le bûcher de manière à ce que la victime fût plus lentement consumée.

Jésus en croix oublie ses douleurs pour penser aux siens ; Jeanne, pendant qu’on l’attache au poteau, répète que, quel que soit le jugement que l’on porte de ses révélations, — qu’encore une fois elle affirme divines, — ni son roi, ni aucun des siens ne doivent en être regardés comme les inspirateurs ; Jésus pardonne, Jeanne pardonne ; Jésus excuse ses bourreaux, Jeanne demande pardon, même aux Anglais, même à Cauchon, si elle les a injustement offensés.

L’Apôtre nous représente Jésus en croix, faisant monter vers son Père des prières d’une clameur puissante et pleines de larmes ; Jeanne, pendant qu’on l’attache au bûcher, invoque la Vierge, saint Michel, ses saintes ; mais lorsque les flammes l’enveloppent, les yeux fixés sur la croix que deux fils de saint Dominique maintiennent à la hauteur de son regard, elle ne sait plus que lancer au ciel et à la terre le nom de son fiancé : Jésus ! Jésus !

Cri divinement émouvant, accent si pénétrant qu’il fendait le cœur de l’immense assistance. Dix mille personnes y répondaient par leurs larmes et leurs sanglots. Il en fit jaillir même des yeux des bourreaux, même des yeux de Caïphe ; Cauchon pleura.

Ce cri s’imprimait si profondément au cœur du greffier, Manchon, que ses larmes, nous dit-il, coulèrent pendant un mois, sans qu’il pût les retenir.

L’Homme-Dieu remit son âme à son Père, en poussant un cri plus élevé et plus retentissant ; autre ne fut pas le 144dernier souffle de la Pucelle. Jésus ! cria-t-elle encore une fois avec plus de véhémence, et son âme avait passé dans les bras du fiancé uniquement aimé.

Au Calvaire, un dernier outrage nous manifesta et nous ouvrit le cœur de l’Homme-Dieu. Le cœur de la Pucelle fut ce qui fixa en dernier lieu l’attention des bourreaux et des spectateurs du calvaire de Rouen.

La flamme semblait avoir fait son œuvre. Les premiers tisons écartés ne laissaient voir que de la cendre et des os calcinés ; mais, ô merveille ! sous cet amas fouillé, les viscères et le cœur paraissent intacts. On rallume le foyer incandescent, et on cherche à en activer les ardeurs en y jetant de l’huile et du soufre. Inutiles efforts, le cœur résiste123. Par ordre du conseil royal, il fut jeté à la Seine avec les cendres auxquelles la rage anglaise réservait ce suprême outrage.

La foule juive descendit du Calvaire en se frappant la poitrine et en disant : Vraiment cet homme était le fils de Dieu. On s’éloignait de la place du Vieux-Marché en répétant : Un grand crime a été commis, on vient de brûler une sainte. Il n’y avait pas jusqu’au secrétaire du roi d’Angleterre qui ne s’écriât : Nous sommes perdus, nous avons fait périr une sainte.

Le soldat qui avait ouvert le cœur du Sauveur au Calvaire, soudainement illuminé, confessa la divinité de celui auquel il avait fait un dernier outrage ; à la place du Vieux-Marché, le bourreau, voyant le cœur de la Pucelle résister à tous ses efforts pour le réduire en cendres, courait au monastère des Pères Dominicains, demandant s’il y avait pardon pour lui au ciel, pour avoir 145été l’exécuteur du forfait qui venait de se commettre.

Les ressemblances continuent même dans la vie posthume.

V
Similitudes dans ce qui suit le supplice. Le cœur de la Pucelle. Les sentiments de la foule vis-à-vis des meurtriers. Efforts de ces derniers pour effacer la tache du sang et tromper la catholicité. La justice divine. Ressemblance dans la vie posthume.

Les Caïns furent montrés du doigt. Le peuple se détournait avec horreur de leur présence. Cauchon, pour faire taire les murmures, frappa durement un religieux Dominicain, qui s’était exprimé librement sur les bourreaux de la Pucelle. Malgré une amende honorable publique qu’il avait faite, il fut condamné au carcere duro, le pain et l’eau jusques au dimanche de Pâques de l’année suivante, c’est-à-dire pour neuf mois124.

L’Université de Paris s’était déjà montrée atroce contre ceux qui soutenaient la mission surnaturelle de l’héroïne.

Le 3 septembre 1430 elle avait livré au bras séculier une femme de Bretagne prise à Corbeil. Un des griefs portés contre elle, c’était de soutenir que

Jeanne était bonne, que ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu125.

Elle resta ferme en son propos et subit la peine du feu.

Il y avait une voix que les meurtriers ne pouvaient pas faire taire : celle de leur conscience. Les juifs envoyèrent au loin dans toutes les synagogues un écrit imposteur de la mort du Sauveur et de ce qui s’était passé au jour de la Résurrection.

Les assassins de la Pucelle les imitèrent encore. Tout à l’heure il a été rappelé que Cauchon avait ajouté aux pièces du procès contresignées par les greffiers une pièce posthume sans valeur, que ces mêmes greffiers refusèrent de souscrire.

146Il fallait tromper la Chrétienté et empêcher que la lumière ne vînt éclairer tant d’horreurs. Le conseil de la cour franco-anglaise, dont Cauchon faisait partie, entreprit de mettre ce sceau à l’iniquité.

Des lettres furent expédiées à l’empereur, aux rois, aux ducs et princes de toute la catholicité. L’histoire de la martyre y est racontée ou plutôt profondément travestie. On insiste surtout sur la prétendue abjuration du cimetière Saint-Ouen, et de la prison, au matin du supplice. Le roi, qui est censé parler, se dissimule le plus qu’il peut derrière le tribunal ecclésiastique ; il se montre surtout à la fin. Il veut que leurs sérénités princières soient exactement informées ; il regarde comme indispensable que princes ecclésiastiques et séculiers s’emploient à détourner les peuples des superstitions et d’une foi téméraire à de pernicieuses erreurs.

C’était les inviter à faire publier la condamnation de Rouen, avec l’exposé menteur qui venait d’en être fait. Ce qui n’était qu’une insinuation pour les princes étrangers devient un ordre pour les évêques, ducs, comtes, seigneurs des bonnes villes de France soumises à la domination anglaise. Ordre leur fut donné de porter à la connaissance des peuples les faits de la Pucelle, tels que la lettre royale les racontait126.

L’ordre était exécuté à Paris, le 4 juillet, à la suite d’une procession à Saint-Martin-des-Champs127.

Toutes ces mesures pour faire la nuit ne parurent pas suffisantes. Ceux qui avaient pris part au forfait tremblaient. Par lettres du 12 juin, quatre jours après les précédentes, le roi les prend sous sa protection ; il déclare 147que les attaquer, ce serait l’attaquer lui-même. Au cas, dit la royale ordonnance, où, pour cette cause, ils seraient traduits devant le pape, le concile général ou leurs délégués, tout ce qui relève de l’Angleterre, ambassadeurs, évêques, seigneurs, alliés même, doivent se lever pour les protéger et les défendre ; il n’y a pas un sujet de la puissance anglaise qui ne doive les seconder128.

Contradictions auxquelles l’iniquité se condamne forcément, aveux d’une conscience qui s’accuse en voulant se protéger ! D’après la lettre elle-même, la Pucelle aurait été condamnée comme contemptrice de l’autorité des papes et du concile général ; et l’on veut empêcher que sa cause soit de nouveau soumise au pape et au concile général !

L’Université de Paris ne pouvait pas rester en retard dans pareil mouvement. Elle écrivit, pour sceller le sépulcre d’ignominie où l’on voulait à tout prix ensevelir la mémoire de la libératrice, la lettre qui termine le procès, tel que Cauchon l’a publié.

Elle est adressée au pape et est suivie d’un billet pour le sacré collège. En parlant au pape, l’Université fait grand éloge de Cauchon, insiste sur les prétendus aveux faits par la Pucelle. Elle termine en appuyant sur les périls de la foi parmi les peuples, s’ils viennent à mépriser ceux auxquels il a été dit : Allez, enseignez toutes les nations.

La lettre est sèche pour le Souverain Pontife, auquel, en dehors du titre de Bienheureux Père, les docteurs ne semblent pas accorder l’ombre d’une prérogative, ne le 148distinguant en rien du commun des pasteurs auxquels il a été dit : Enseignez toutes les nations. Ce n’est qu’une lettre de recommandation pour Cauchon, l’exposé d’abus qui pourraient en amener de pires ; mais les auteurs ne paraissent pas soupçonner qu’au cas où ces abus existeraient, le Souverain Pontife a la mission, plus que tout autre, d’y porter remède.

Cette froide raideur contraste avec les prérogatives qu’ils exaltent dans le sacré collège. Les cardinaux sont placés en sentinelles auprès du siège apostolique pour avoir l’œil sur l’univers ; ils sont la lumière du monde ; d’eux les fidèles doivent recevoir la connaissance de la vérité129.

Pareille lettre, semblable interversion des rôles, fait assez connaître quelle était l’orthodoxie de l’Université de Paris, lorsqu’elle poursuivait avec tant d’acharnement et condamnait la Pucelle.

Elle couvre tout et semble tout mener. Elle ne le dissimule pas. Un de ses membres les plus influents, puisqu’il avait été recteur, Jean Chuffart, écrivait jour par jour une chronique longtemps connue sous le titre manifestement faux de Journal d’un bourgeois de Paris. Œuvre très intéressante comme reflet des sentiments du jour, elle l’est en ce qu’elle nous montre de quel œil l’Université, alors ultra-gallicane, de Paris, voyait la Pucelle. Aucune chronique n’est haineuse envers la sainte fille à l’égal de celle de Jean Chuffart. Il revendique hautement pour le corps dont il fait partie, ou pour ceux qui le représentaient, l’honneur d’avoir débarrassé la terre de cette chose en forme de femme.

Quand l’Université 149ou ceux de par elle virent… qu’elle était ainsi obstinée, si (ainsi) fut livrée à la justice layc (laïque) pour mourir.

Les coupables avaient donc pris toutes leurs mesures pour se dérober au châtiment, et ensevelir dans l’opprobre le plus grand signe d’amour que le ciel ait donné à la France.

La justice de Dieu veillait. Charles VII en reconquérant son royaume allait justement enlever à cette Université si orgueilleuse grand nombre de ces privilèges dont elle avait si étrangement abusé. Elle allait se donner à elle-même un coup plus funeste. Elle s’inoculait dès lors ce virus des doctrines dites gallicanes qui devait faire le malheur de la France, et avec la révolution amener l’extinction de la corporation si souvent en rébellion contre les papes.

Les contemporains remarquèrent que les bourreaux de Rouen, comme ceux de Jérusalem, finirent d’une manière misérable.

Le peuple juif porta la peine du déicide ; le peuple anglais, la peine d’avoir brûlé une des plus belles personnifications de Jésus-Christ. Les cendres de l’envoyée du ciel portées par les vents et les flots vers les côtes britanniques y semèrent la malédiction.

L’Angleterre perdit ses provinces de France, si convoitées, si chèrement achetées, même celles qu’elle possédait depuis trois siècles. Ce ne fut que le commencement du châtiment. Durant vingt ans l’île fut un immense champ de carnage ; c’est la guerre des Deux Roses. La noblesse fut trois et quatre fois décimée dans ces luttes fratricides ; la dynastie des Lancastres y succomba.

Personne n’eut plus à souffrir que le jeune roi de onze 150ans, au nom duquel et pour lequel la Pucelle avait été brûlée. Jeté plusieurs fois à bas de son trône, n’y remontant que pour être culbuté de nouveau, Henri VI voit son fils massacré sous ses yeux, et périt lui-même, à la tour de Londres, probablement de mort violente.

L’Angleterre ne trouva quelque repos qu’en se courbant sous le bras d’airain des Tudors. Les Tudors l’étendirent sur un lit de fer. Un siècle juste après le supplice de Rouen, le second d’entre eux, pour satisfaire un accès de sa luxure sanguinaire, enlevait la foi à l’antique île des saints. L’Angleterre est encore dans le schisme et l’hérésie, comme la nation juive dans l’infidélité. Faut-il voir dans ce malheur, le plus grand de tous, un châtiment du bûcher de Rouen ? Il serait hardi de le dire. Mais il est bien permis de penser qu’une des fins que le ciel se proposait en relevant si miraculeusement notre nationalité, c’était de nous éviter une apostasie, dans laquelle eût essayé de nous entraîner la sœur rivale, restée notre conquérante.

L’Homme-Dieu demeure, dans sa vie à travers les siècles, un signe de contradiction : adoré par les uns, méconnu, défiguré par les autres, volontairement outragé et renié par plusieurs.

Telle est encore la Pucelle, plus méconnue, plus défigurée qu’elle n’est exaltée, louée et étudiée, comme elle mérite de l’être.

C’est qu’elle est le surnaturel vrai, chrétien, dans d’immenses, de radieuses proportions, sous les aspects les plus multiples. On vient de le voir.

Dans des siècles où le naturalisme allait reprendre possession du monde, son histoire allait profondément embarrasser le naturalisme de tout degré.

151User envers elle d’un procédé familier au rationalisme, faire le silence et passer, est impossible. Ce serait rompre le cours même de nos annales ; elle se dresse dans le plein courant de notre histoire, avec une grandeur telle, que feindre de ne pas la voir, est impossible.

Il n’y a cependant que ceux qui admettent dans sa plénitude le surnaturel, tel que l’enseigne l’Église romaine, qui puissent admettre la Pucelle telle qu’elle s’est donnée, ainsi que l’ont vue les contemporains.

Voilà pourquoi elle est un défi jeté au naturalisme de tout degré, le triomphe du siège romain et de ses enseignements. C’est l’objet du livre suivant.

Notes

  1. [43]

    Procès, t. I, cf. p. 162-166-174, etc.

  2. [44]

    Procès, t. I, p. 296.

  3. [45]

    Procès, t. I, p. 74.

  4. [46]

    Procès, t. I, p. 175-176. Les sources sont indiquées seulement pour les passages plus significatifs.

  5. [47]

    Jeanne d’Arc et les ordres mendiants. Revue des Deux Mondes, 1er mai 1881. Art. de M. Siméon Luce.

  6. [48]

    Procès, t. I, p. 71-72-74-85-93-153-177-167-168, etc. ; t. II, p. 437.

  7. [49]

    Mat., c. XV, v. 16.

  8. [50]

    Procès, t. II. Durand Laxart, p. 444, et Cath. Royer, p. 447.

  9. [51]

    Procès, t. III. Déposition de Paquerel, p. 102.

  10. [52]

    Procès, t. IV, p. 311-312.

  11. [53]

    2ª, 2, q. 173, art. 4 :

    Etiam veri prophetæ non omnia cognoscunt quæ in eorum verbis Spiritus Sanctus intendit.

  12. [54]

    Procès, t. I, p. 155.

  13. [55]

    Procès, t. I, p. 84 et 178. Le style indirect du procès-verbal a été mis en style direct, ce qui ne fait que rendre à la scène toute sa vérité.

  14. [56]

    Procès, t. IV ; Jean Chartier, p. 53 ; Perceval de Cagny, p. 3 ; Chronique de la Pucelle, p. 288.

  15. [57]

    Greffier de la Rochelle, p. 23. Cf. Procès, t. III, déposition du duc d’Alençon, p. 92.

  16. [58]

    Procès, t. V, p. 133 :

    ascendens equum, quod nusquam antea.

  17. [59]

    Procès, t. V, p. 120.

  18. [60]

    Procès, t. V, p. 107.

  19. [61]

    Procès, t. III, p. 119-120.

  20. [62]

    Procès, t. III, p. 119 :

    Ita experte nescivisset facere.

  21. [63]

    Procès, t. III, p. 100.

  22. [64]

    Procès, t. III, p. 13.

  23. [65]

    Procès, t. IV, p. 278.

  24. [66]

    Procès, t. III, p. 118 ; t. IV, p. 248 ; et t. V, p. 120.

  25. [67]

    Procès, t. IV, p. 70.

  26. [68]

    Procès, t. V, p. 135.

  27. [69]

    Déposition de Simon Beaucroix, t. III, p. 78 ; de Paquerel, 106-107 et passim.

  28. [70]

    Procès, t. III, p. 34-35.

  29. [71]

    Procès, t. III, p. 99.

  30. [72]

    Procès, t. III, p. 33.

  31. [73]

    Procès, t. III, p. 81 et 111.

  32. [74]

    Procès, t. IV, p. 93, 71, 217 ; et t. III, p. 73, 81, 99, 126, etc.

  33. [75]

    Procès, t. III, p. 99.

  34. [76]

    Déposition de F. Paquerel, Procès, t. III, p. 107 :

    Propter peccata Deus permittit perdere bellum.

  35. [77]

    Procès, t. III, p. 104-106. Cf. p. 14.

  36. [78]

    Procès, t. III, p. 24.

  37. [79]

    Procès, t. III, p. 7-8.

  38. [80]

    Procès, t. V, p. 296.

  39. [81]

    Procès, t. V, p. 137.

  40. [82]

    Procès, t. IV, p. 370.

  41. [83]

    Procès, t. V, p. 162 et s.

  42. [84]

    Procès, t. II, p. 324.

  43. [85]

    Procès, t. IV, p. 517.

  44. [86]

    Exode, c. XV, 16 :

    Irruat super eos formido et pavor in magnitudine brachii tui, fiant immobiles quasi lapis

  45. [87]

    Officium Sancti Michaelis, 1re ant., 1er noct.

  46. [88]

    Procès, t. IV, p. 17.

  47. [89]

    Procès, t. IV, p. 18.

  48. [90]

    Le détail de ces ténébreuses intrigues nous entraînerait trop loin de notre sujet. Voir t. IV, les chroniqueurs suivants : Perceval de Cagny, p. 16-17 et p. 27, 28, 29 ; le Héraut de Berry, p. 46 et 47 ; l’historiographe Jean Chartier, p. 70, 71, 79 ; Journal du siège, 178, 179 ; Chroniques de la Pucelle, p. 245 ; Gruel, p. 312, 320 ; le doyen de Saint-Thibaud de Metz, p. 329, etc.

  49. [91]

    Déposition de Gérardin, Procès, t. II, p. 423 :

    Dicebat quod non timebat nisi proditionem.

  50. [92]

    Procès, t. I, p. 115.

  51. [93]

    Procès, t. I, p. 241.

  52. [94]

    Procès, t. IV, p. 287

  53. [95]

    Procès, t. V, p. 107.

  54. [96]

    Procès, t. V, p. 288.

  55. [97]

    Procès, t. I, p. 133.

  56. [98]

    Procès, t. V, p. 288.

  57. [99]

    Procès, t. IV, p. 500.

  58. [100]

    Procès, t. III, p. 16.

  59. [101]

    Procès, t. V, p. 116.

  60. [102]

    Procès, t. V, p. 116.

  61. [103]

    Déposition des habitants de Domrémy, Procès, t. II : fere omnes.

  62. [104]

    Procès, t. I, p. 132.

  63. [105]

    L’Allemand Jean Nieder, religieux dominicain, Procès, t. IV, p. 503 :

    Infra decem annorum spatia virgo Johanna nomine… mira talia perpetrabat, de quibus nedum Francia, sed omnia Christianorum regna stupebant !

  64. [106]

    Procès, t. V, p. 131.

  65. [107]

    Abbr. du Procès, t. IV, p. 260. Cf. p. 346, 312, etc.

  66. [108]

    Procès, t. IV, p. 312.

  67. [109]

    Gallia christiana, t. X, col. 757-758 :

    Factione ducis Burgundorum cathedram Bellovacensem conscendit.

  68. [110]

    Procès, t. I, p. 8-12.

  69. [111]

    Procès, t. I, p. 15-16.

  70. [112]

    Procès, t. I, p. 17.

  71. [113]

    Procès, t. V, p. 195.

  72. [114]

    Voir Procès, t. II, III. Les réponses faites à la première et à la quatrième question spéc., t. III, p. 140, etc.

  73. [115]

    Procès, t. III, p. 137, 149, 59, etc.

  74. [116]

    Office des Apôtres :

    Contemnentes jussa principum merueruntpræmia æterna.

  75. [117]

    Déposition d’Houppeville, Procès, t. II, 325 et t. III, p. 138, etc. :

    Dicendo quod relinqueret decreta juristis.

  76. [118]

    Procès, t. III, p. 141 et t. II, p. 10, 342.

  77. [119]

    Procès, t. I, p. 165, 176, etc.

  78. [120]

    Procès, t. III, p. 140 :

    Dom de Warvick, episcopus Belvacensis, Nicolaus Loyseleur, dixerunt loquenti quod ipsa (Joanna) mirabiliter loquebatur de suis apparitionibus, et passim.

  79. [121]

    Voir la sentence de condamnation aux Pièces justificatives : C, et Procès, t. I, p. 474.

  80. [122]

    Procès, t. I, p. 414.

  81. [123]

    Procès, t. II, p. 7.

  82. [124]

    Procès, t, I, p. 495.

  83. [125]

    Procès, t. IV, p. 467.

  84. [126]

    Procès, t. I, p. 485-495.

  85. [127]

    Procès, t. IV, p. 471.

  86. [128]

    Procès, t. III, p. 240.

  87. [129]

    Procès, t. I, p. 500.

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