Livre V : Le secours de la Pucelle et de l’Église victorieuse de là-haut
391Livre V Le secours de la Pucelle et de l’Église victorieuse de là-haut
Plus on étudie le chef-d’œuvre divin, et plus l’on est frappé de l’étendue et de la profondeur de ses harmonies. Coup de foudre sur les erreurs naturalistes des cinq derniers siècles, réforme sociale, morale et politique, le culte de la Pucelle nous soulève encore vers l’Église victorieuse de là-haut, par le commandement de laquelle Jeanne est venue au secours de la France.
Rien n’est plus nécessaire. Tous les appuis humains font défaut à ceux qui voudraient remettre la France dans la voie de ses destinées très chrétiennes. Raison plus urgente de rechercher les secours surnaturels. Nous les obtiendrons, si nous savons les implorer et les mériter.
La foi des aïeux fonda sur eux la stabilité de la patrie. Notre état présent nous défend de la traiter de vaine crédulité.
Le culte et le crédit des saints, de l’Archange saint Michel, de Notre-Dame, furent un des grands éléments de la vie nationale. Elle s’éteint à mesure qu’elle s’éloigne des sources qui la formèrent.
Personne ne s’y abreuva plus largement que la libératrice. 392Nous l’avons montrée se mouvant, n’agissant que sous l’impulsion des anges et des saints.
La canonisation donnerait une sainte autorité à ses paroles et à ses exemples. Il serait impossible de l’honorer, sans honorer en même temps ceux par lesquels elle se disait suscitée et conduite.
De là une renaissance d’hommages trop interrompus envers les célestes protecteurs, chers à l’héroïne et chers à la vieille France.
De là aussi une assistance proportionnée, et de la part de la nouvelle sainte, et de la part de toute l’Église victorieuse de là-haut.
On peut tout en espérer. La puissance de pareils auxiliaires ne s’affaiblit pas ; leur bonté ne se lasse pas.
Ils n’attendent que notre bon vouloir effectif pour renouveler avec nous l’alliance séculaire dont les ancêtres se trouvèrent si bien.
393Chapitre I Le secours de la Pucelle et des saints
I D’après Baronius le culte des saints est la mesure des prospérités de la France. Amour de la vieille France pour les Saints. L’assertion de Baronius fondée sur la raison, la foi et les faits.
Traiter Baronius d’esprit simple et étroit, ce serait donner la mesure du sien. Le grand annaliste de l’Église ne se lasse pas de répéter des assertions telles que celles-ci :
La France a pour fondement l’honneur rendu aux Saints ; elle subsistera, tant qu’elle honorera les Saints ; elle périra lorsque l’impiété aura renversé ce fondement251.
Et encore :
Le fondement de la nationalité française, c’est l’honneur rendu aux Saints, et aux lieux saints. 394L’édifice sera ébranlé si le fondement est ébranlé ; il croulera totalement si le fondement est arraché ; il sera stable et ferme, tant que le fondement sera respecté252.
Ces réflexions que le savant historien laisse tomber à satiété de sa plume, en déroulant le récit de nos origines, reçoivent une nouvelle confirmation de l’histoire de la libératrice venue de par tous les benoîts saints et saintes de Paradis, et dont la vie se rattache si intimement aux lieux pleins du souvenir de nos saints nationaux.
Les grands foyers de la patrie sont les sanctuaires aimés de nos pères. Il y en avait de fréquentés par la Chrétienté entière : Saint-Martin de Tours, Saint-Denis, Saint-Rémy, Saint-Gilles, Saint-Julien ; d’autres plus locaux. Chaque province, chaque diocèse avait les siens.
Quel ne fut pas l’amour de la vieille France pour les Saints ! quel soin d’honorer, de préserver leurs reliques ! quel amour de leurs noms, et de leurs fêtes !
Les jours de leurs solennités désignaient les saisons et les mois de l’année ; usage si enraciné qu’il survit encore au milieu du peuple, qui ne fête plus la solennité, et ignore ce que fut le héros.
Leurs noms sont encore ceux d’une foule de bourgades et de villes. Ils furent et sont, partiellement du moins, ceux des rues et des places publiques.
La raison, la Foi, l’expérience confirment l’assertion de Baronius.
La France a été fondée par les saints, a vécu moralement par les saints et de l’amour des saints. L’arbre doit périr quand il est séparé des racines dont il est sorti.
La France est par vocation le saint royaume ; 395l’Homme-Dieu est plus spécialement son roi ; il l’a choisie, nous ont dit les papes, pour être l’exécutrice de ses volontés. Les volontés de l’Homme-Dieu sont de faire des saints ; l’amour des saints doit être un des caractères de la nation, que Grégoire IX nous a représentée comme un carquois, suspendu aux flancs du roi de tous les saints.
Lorsque Clovis allait fonder la France, en broyant l’Arianisme à Vouillé, il avait ordonné de respecter les propriétés de saint Martin ; il punissait exemplairement toute infraction à cet ordre, et s’écriait : Comment pourrions-nous vaincre, si nous offensons le Bienheureux Martin ?
Il multiplia à la Basilique de Tours les dons de sa munificence et de sa reconnaissance.
L’impiété raille Clovis et ses dons. Clovis a fondé la France ; et la France s’effondre entre les mains de l’impiété.
L’impiété rit de la crédulité de nos pères, qui, au seizième siècle, virent dans le désastre de Pavie la punition du vol sacrilège par lequel François Ier avait converti en monnaie la balustrade d’argent, placée autour du tombeau du grand patron de la France.
L’histoire de l’impiété rend témoignage à la foi de nos ancêtres du seizième siècle.
Le seizième siècle, c’est la renaissance et le calvinisme. La renaissance affuble les saints de l’attirail de l’Olympe païen ; substitue à l’amour de leurs actes l’amour effréné des productions de l’art païen. Le calvinisme poursuit les restes des saints avec la fureur que les païens avaient déployée dans les prétoires et les amphithéâtres contre les corps vivants des martyrs.
La France sembla devoir succomber au milieu des 396guerres civiles allumées dans son sein. Les plus sages redoutèrent un moment son anéantissement.
La Ligue démentit ces sinistres pressentiments. Depuis la conversion d’Henri IV jusqu’à la mort de saint Vincent de Paul, la France honore les saints et en produit. Rarement elle a vu plus beau mouvement de restauration et d’unification à l’intérieur, de gloire à l’extérieur.
Le Gallicanisme et le Jansénisme amincissent le culte des saints, les chassent de la liturgie, ou leur font une part mesquine ; ils déflorent leurs actes, bouleversent les traditions. C’est le dix-huitième siècle, l’incubation de la révolution.
L’impiété révolutionnaire s’est ruée sur le culte des saints, avec toute la haine que portait à la vraie France celui qui disait : Je ne suis pas Français, je suis Suisse ; avec la rage qu’il portait à la libératrice venue de par l’Église victorieuse de là-haut.
L’impiété révolutionnaire poursuit son œuvre ; enlève aux rues les noms des Saints ; et essaie de bafouer les Saints.
Sa rage est un hommage à la piété des aïeux. Héritière consciente ou inconsciente des fureurs d’Arouet son père, elle déteste et veut anéantir la France ; elle s’en prend aux fondements.
Elle lui rend hommage encore d’une autre manière. Aux noms des rues et des places, dépossédées des noms de saints, elle donne les noms des premiers nés de Satan.
Elle coule en bronze l’effigie des grands scélérats hardis contre Dieu. C’est le blasphème figé ; Satan honoré dans la personne de ceux qu’il a remplis de son souffle.
Les événements aussi répondent. Lorsque l’on ouvre 397des souscriptions pour ériger des statues à Arouet, le Prussien grandit ; quand on les érige, il ampute la France, et pénètre jusqu’au cœur.
Le dix-neuvième siècle est le siècle de l’oubli du culte des saints, de leurs sanctuaires ruinés et non relevés. C’est le siècle des trois invasions, des hontes dont on a vu le tableau, des jours où l’étranger se dit : N’est-ce pas la fin de la France ?
Aux catholiques de la faire durer, et de la remettre sur ses fondements, de réparer un oubli ou des outrages séculaires par des hommages qui rivalisent avec les hommages des meilleurs jours du passé.
II Urgence de réparer les outrages et les oublis dont la Pucelle été l’objet. Quelles bénédictions il est permis d’attendre de sa canonisation.
Jeanne demande de nous une réparation plus éclatante.
Qu’a fait la France en faveur de la libératrice depuis bientôt trois siècles que Pasquier écrivait : Jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée. Si la première partie du dix-septième siècle l’a honorée dans ses écrits, la seconde partie l’a passée sous silence.
Le dix-huitième siècle a poussé ses outrages au delà des limites imaginables, puisqu’il s’est trouvé des presses françaises pour imprimer l’ignominie qui a nom la Pucelle et une génération pour s’en repaître.
La révolution renouvelant les attentats des Huguenots a brûlé ses statues. Les hommages de l’école rationaliste, qui la défigure pour la rabaisser jusqu’à elle, sont faux, grimaçants, contradictoires.
Orléans seul est demeuré inébranlablement fidèle au culte de la libératrice. La patriotique cité n’a jamais cessé de célébrer sa fête du 8 mai ; ses évêques appellent 398les voix les plus éloquentes de la chaire chrétienne à célébrer la miraculeuse levée du siège ; de fait, c’est le panégyrique de la Pucelle.
Cet hommage local est-il suffisant pour acquitter la reconnaissance de la France ? Comment expliquer que la France ait laissé passer plus de quatre siècles sans solliciter la canonisation de celle dont le Saint-Siège a déjà déclaré les actes dignes d’admiration ?
Le Saint-Siège, dit-on, aurait craint de provoquer les susceptibilités de l’Angleterre protestante. Cette considération ne l’arrêta pas au procès de réhabilitation. L’Angleterre était alors catholique. Il est peu séant de supposer que le saint-siège aurait eu plus d’égards pour la fille révoltée que pour la fille obéissante. Il faut, ce nous semble, chercher d’autres raisons, et oser les dire quand même elles ne seraient pas à notre honneur.
Le supplice de la Pucelle est l’opprobre de l’université gallicane de Paris. La célèbre corporation, tant qu’elle a existé, a exercé une immense influence sur le clergé de France. Jeanne condamnait trop d’idées reçues en France, pour que l’on demandât pour elle les honneurs des autels.
On a été ingrat pour n’avoir pas à abjurer ces erreurs, pour ne pas les voir flétries par la nouvelle sainte. Rome n’a pas été mise en demeure de se prononcer.
Les catholiques de nos jours commencent la réparation, et Orléans est toujours à la tête du mouvement. La ville de saint Aignan couronne ainsi dignement les hommages de sa gratitude.
Nous dirons bientôt comment la France entière doit s’associer à Orléans. Ce sera déjà une première réparation.
399Si la décision dernière est ce que la souhaite tout cœur français, s’il nous est donné d’honorer sur les autels celle qui est la plus belle personnification de la France, il n’est pas téméraire de penser que ce sera un des plus heureux événements du siècle.
D’immenses faveurs, d’immenses grâces, y seront, ce semble, attachées. Honorer Jeanne d’Arc, ce sera honorer les prédilections de Jésus-Christ envers notre pays ; ce sera mériter au plus haut degré que la nouvelle sainte déploie en notre faveur tout le crédit dont elle jouit auprès de Dieu.
Jamais cœur n’aima plus la France. Elle ne vit jamais couler le sang français sans que les cheveux ne se soient dressés sur sa tête. La gloire ne fait que perfectionner un amour qui s’allumait au cœur de Jésus, qu’elle savait être plus particulièrement le roi de France.
Elle priera avec plus d’instances pour la génération qui aura réparé l’oubli ou l’ingratitude des générations précédentes, et lui aura rendu les seuls honneurs dignes de sa mission surnaturelle.
L’ordre de la divine justice ne pourra plus opposer à ses supplications qu’on la méconnaît, qu’on la défigure, et qu’en la méconnaissant, on méconnaît, on défigure le divin fiancé qui agissait en elle, et les prédilections de son amour envers notre pays.
Jeanne était suscitée contre le naturalisme, spécialement dans l’ordre politique. Il est aujourd’hui au faîte du triomphe. Elle le réfute par son histoire, elle nous appuiera de son crédit pour l’expulser de la France, qu’il met si près de son entière ruine.
Que de victimes de l’enfer il fait tous les jours parmi 400nous ! Jeanne pleurait sur les Anglais, morts dans le combat sans pouvoir se confesser. Elle ressent plus de pitié encore pour les âmes de ses frères, elle qui sur la terre avait appris de l’archange des saintes milices la pitié envers le saint royaume.
III La canonisation de la Pucelle accélérerait la restauration du culte des Saints. Combien nos saints nationaux sont oubliés ! L’impiété substitue le culte du génie au culte de la sainteté. Impiété et abjection du culte des génies de la révolution.
Jeanne nous dirait d’associer à son culte tous les benoîts saints et saintes de Paradis par le commandement desquels elle est venue à notre secours. Elle accélérerait ainsi un mouvement faible encore, mais pourtant sensible, qui porte les catholiques de France à reprendre en l’honneur des saints la pratique des anciens âges.
Le retour à la liturgie romaine nous a rendu leurs noms plus familiers ; ce n’est plus au sec Godescard que l’on va demander le récit de leurs vies.
Le culte de saint Joseph a grandi comme de lui-même parmi nous, et pris la merveilleuse extension qui donne au grand patriarche un rang si à part dans la confiance des fidèles.
Toutes les béatifications, toutes les canonisations particulières, qu’elles regardent des saints d’origine française, ou étrangère, ont attiré les peuples dans les églises qui les célébraient.
Léon XIII semble prendre à cœur de signaler aux peuples les grands saints nationaux. N’est-ce pas la pensée qui se détache des honneurs particuliers décernés à l’apôtre des Anglo-Saxons, aux deux apôtres des Slaves, aux deux saints Cyrilles de l’Orient ?
Jeanne d’Arc inviterait la France à entrer dans ce 401mouvement, elle qui voyait saint Charlemagne et saint Louis intercédant pour la France auprès du trône de Dieu.
En suivant l’héroïne sur les théâtres des divers faits qui composent sa vie, nous nous trouvons sur les lieux qui rappellent les saints spécialement chers à la vieille France.
Combien ils sont encore oubliés ! Les fidèles ignorent le nom de saint Rémy. Frodoard nous a dit que saint Rémy constituait les rois de France. Ceux de l’ère révolutionnaire n’ont pas plus songé que les peuples à solliciter son appui. L’instabilité de leurs trônes n’est pas faite pour démentir l’assertion du chroniqueur ; ni l’état de la France, pour faire rougir les siècles si dévots au père de la nation très chrétienne.
Le peuple ne connaît pas plus saint Denis. On pourrait désirer que ceux qui en ont la mission sollicitent l’élévation de sa fête, et même le titre de docteur pour celui qui fut le fondateur de la scolastique, et dont les œuvres déclarées entièrement célestes par le bréviaire ont inspiré les plus belles pages de saint Thomas.
Qu’est devenue la dévotion à saint Martin autrefois si populaire ? elle ne se réveille que bien péniblement. Les chefs des armées ne vont plus suspendre le drapeau national au tombeau de saint Martin et de saint Denis.
C’est depuis lors que la plupart des nations de l’Europe le suspendent comme trophée dans leurs capitales.
Il n’y a pas de crime de lèse-nation plus grand que celui qui s’acharne contre sainte Geneviève, et après avoir brûlé son corps, lui enlève le temple sanctifié par la dévotion des siècles.
402L’Anglais brûlant la Pucelle était moins anti-français. Il avait l’excuse des pertes que lui avait fait essuyer la vierge guerrière.
Les événements ne font pas trouver Baronius menteur. La France chancelle en proportion des coups portés au culte des Saints.
La Pucelle sur les autels nous dirait d’arrêter la ruine totale en nous tournant vers nos saints nationaux, et en marchant avec elle et avec eux contre les ennemis de leur culte.
Les ennemis du culte de nos saints veulent de plus en plus nous imposer le culte de ceux qu’ils proclament grands hommes.
Ils font profession d’adorer le génie, sans s’arrêter à l’usage qu’il fait de ses dons. Le principe est tout à fait digne du suprême inspirateur de la révolution.
La conséquence immédiate, c’est qu’il faut dresser des autels à Satan. Satan s’appelle encore le lumineux, Lucifer.
Parmi les créatures de Dieu, aucune ne posséda à plus haut degré les dons du génie. De là procède la grandeur de son crime et l’horreur qu’il inspire. Il a perverti de plus hautes munificences.
Employer dans des vues bassement égoïstes ce qui a été donné pour l’utilité d’un plus grand nombre ; faire resplendir plus de rayons pour faire monter des bas fonds de notre nature des fumées plus épaisses ; brûler, dessécher, calciner les âmes, les corps et les cœurs, quand on devrait répandre plus de bienfaisante lumière c’est tout forfait. C’est le forfait du génie retourné contre la fin pour laquelle il fut donné.
Les pires scélérats sont les scélérats de génie. Ils sont les pires malfaiteurs des peuples.
403Honte aux multitudes qui les honorent. Elles arrivent à ce degré de stupidité d’honorer les tyrans qui les broient, les fléaux qui les déciment, et avec eux l’éternel homicide qui anime l’idole et se joue sinistrement des adorateurs.
Le Maître a dit que c’était là un des châtiments des nations. Leurs chefs, dit-il, les traitent en esclaves, et sont appelés bienfaiteurs. Qu’il n’en soit pas ainsi parmi vous.
Ce n’est pas une médiocre jouissance au chrétien d’être préservé de tant de bassesse.
En est-il de pareille à celle de ces Français qui élèvent des statues à celui qui a dit des Français qu’ils étaient… les excréments du genre humain ; à celle de la ville qui coule dans le bronze et place sur ses places publiques, la figure de l’homme qui a dit que les quatre cinquièmes de ses habitants se composaient de Canaille, ayant soi-disant une âme.
Se figure-t-on un peuple donnant à ses rues et à ses places publiques le nom de ceux qui l’ont pillé, méprisé, bafoué ?
Peut-il mieux accepter la dégradation, et ratifier les injures et les insultes dont il a été gratifié ?
Le clan de la libre-pensée donne aux croyants ces spectacles par l’apothéose de ses gredins.
Combien le culte des saints doit en être plus cher au cœur catholique ! S’il inspire la pitié pour tant d’abjections, il fait remonter vers le génie malfaisant et le gredin honoré, des mépris vengeurs et de saines colères ; il fait que nous n’avons de véritable admiration que pour la vertu.
L’Église honore, admire la vertu, lui décerne des 404honneurs divins, partout où Dieu la lui montre.
Elle l’honore alliée avec le génie dans un saint Grégoire le Grand, un saint Thomas d’Aquin, un Charlemagne ; elle l’honore lui donnant de verser dans une vaste sphère ses bienfaisantes illuminations ; elle l’honore transformant les conditions les plus humbles dans une Blandine, une Germaine Cousin, un Benoît Labre, mettant parfois les instruments les plus faibles à la hauteur des plus hautes missions, comme dans une Jeanne la Pucelle.
Rien n’est plus vivifiant.
La vieille France, en fait d’histoire, connaissait surtout l’histoire des saints. C’est la seule qui soit constamment morale et constamment belle. Par cet aspect encore, le culte des saints est le fondement de la patrie, et justifie la parole de Baronius : la prospérité de la France se mesurera toujours au culte qu’elle rend aux saints.
Le culte de la Pucelle ranimerait le culte des saints ; il ranimerait plus encore celui de saint Michel et de ses milices. Le culte de Jeanne d’Arc est inséparable de celui de l’Archange.
405Chapitre II Le culte de la Pucelle inséparable de celui de saint Michel
I La plus belle apparition de saint Michel, c’est Jeanne d’Arc. La France attendait de l’Archange un secours surnaturel. Saint Michel, archange de la patrie. Les admirables convenances de ce sentiment.
La plus belle apparition de saint Michel, n’est-ce pas celle du mont Gargan, du mont Tombe, ou même celle qui, sous la forme d’un cavalier blanc, fut vue en tête des armées de Judas Maccabée253. La plus belle, la plus longue apparition de saint Michel, c’est Jeanne la Pucelle, la Pucelle acceptée telle qu’elle s’est donnée.
Elle a constamment affirmé qu’elle avait été suscitée, formée, fortifiée, conduite par saint Michel.
— Il m’assiste tous les jours, (disait-elle), sans jamais me faire 406défaut254.
Jeanne a tout droit d’être crue sur parole. Il faut donc voir l’Archange couvrant l’enfant ; tout à la fois caché et manifesté par ce voile aussi transparent que radieux.
Saint Michel répondait ainsi à la confiance de la France. On a entendu M. Luce nous affirmer, avec l’autorité de son érudition, que la France attendait de saint Michel un secours surnaturel. L’Archange entretenait ces espérances.
Il n’est pas d’efforts que ne fit l’Angleterre pour s’emparer du sanctuaire de saint Michel au péril de la mer en Normandie. Elle l’assiégea durant vingt-cinq ans et par terre et par mer. Saint Michel ne permit pas que le palladium de la patrie tombât au pouvoir de l’envahisseur. C’était le gage du secours attendu. La Pucelle fut le secours lui-même.
Quand nos aïeux du quinzième siècle mettaient ainsi leur suprême espoir dans le prince des chevaliers du ciel, ils obéissaient sans doute à un instinct surnaturel, mais aussi à la tradition nationale.
Depuis Clovis, la France très chrétienne a toujours pensé qu’elle était sous la protection particulière de saint Michel ; elle a regardé l’Archange par excellence, comme l’Archange même de la patrie.
Rien de plus conforme aux analogies de la foi, à la vocation que les papes, les peuples et les faits proclament être la vocation de la France.
Saint Michel protecteur de la synagogue l’est plus encore de l’Église sa riche et pleine héritière. Protecteur de la nation juive et de toutes les tribus d’Israël, 407il l’était surtout de la tribu de Juda la protectrice de ses sœurs. Protecteur des diverses nations chrétiennes, il doit l’être spécialement de celle dont la tribu de Juda ne fut que la figure. Præfata tribus prædicti regni præfigurativa, nous a dit Grégoire IX.
Entre le rôle visible providentiellement dévolu a la France, et le rôle invisible que nous savons dévolu à l’Archange, les analogies et les ressemblances sont frappantes.
Saint Michel est le bras invisible du Christ ; la France le bras visible.
Premier né des élus, saint Michel a le premier proclamé les droits de Jésus-Christ dans le ciel ; fille aînée de l’Église, la France les a proclamés la première parmi les nations.
L’Église appelle saint Michel le porte-étendard des armées du Christ, le guide des célestes phalanges ; n’est-ce pas ce qu’elle a dit de la France en l’appelant la nouvelle tribu de Juda ?
Saint Michel, qui, d’après Bellarmin, est dans la hiérarchie céleste ce que le pape est dans la hiérarchie ecclésiastique, veille invisiblement sur le vicaire de Jésus-Christ ; la France a pour mission de couvrir le pontife romain de son bouclier et de le défendre de son glaive.
Est-ce que le portrait que Grégoire IX a tracé de la France ne s’applique pas admirablement à saint Michel ? Le premier des invisibles ministres du Christ est aussi par le fait l’exécuteur en titre des divines volontés. Chef des milices angéliques, les tenant toutes dans ses mains, il est aussi le carquois passé autour des reins du Christ. Que sont les purs esprits qui révèrent saint 408Michel comme leur prince, sinon autant de flèches de feu, que par saint Michel le bras du Christ envoie dans l’univers, pour la défense de la justice, de la foi et de l’Église ?
Toutes les fois que s’accomplit par le monde une œuvre de merveilleuse puissance, nous sommes, (dit l’Église), fondés à croire que saint Michel est envoyé255.
Quelle a donc été la place de saint Michel dans l’histoire d’un peuple dont les annales ont été appelées les gestes mêmes de Dieu ?
Rien donc de plus conforme aux faits, aux enseignements pontificaux, que la foi de la vieille France à la protection particulière de l’Archange.
L’ancienne France voyait l’Archange guidant Clovis quand il allait à Vouillé briser la puissance politique de l’Arianisme ; elle le voyait donnant au bras du fils de Pépin d’Héristal la dureté du marteau pour broyer l’infidèle ; Charlemagne l’avait fait peindre sur ses étendards ; plus d’une fois les rois de France gravèrent son effigie sur la monnaie.
La chevalerie se conférait au nom de saint Michel. Dans l’idéal et l’esprit premier de l’institution, que devaient être les chevaliers, sinon autant d’anges revêtus d’une chair immaculée ?
La terre de France était parsemée d’oratoires, d’églises, en l’honneur de saint Michel. Toute cathédrale, toute grande église avait sa chapelle, son autel dédié à l’archange. Le nom des places et des rues qui en tant de lieux gardent encore le nom de Saint-Michel nous rappelle à quel point son culte fut populaire.
409II Le sanctuaire du mont Saint-Michel au péril de la mer. Palladium de la France.
C’est de l’océan que, jusqu’à ces derniers siècles, devait venir le péril pour notre nationalité. Saint Michel s’en constitua de bonne heure le gardien comme visible. Dès l’an 709 il choisissait aux bords atlantiques le sanctuaire dans lequel il voulut être particulièrement honoré parmi nous.
L’Italie, cette tribu d’Aaron, l’avait vu, un siècle avant, marquer le mont Gargan comme pour dire que la péninsule prédestinée lui était chère. La France devait aussi avoir son signe.
Aux confins de la Neustrie et de l’Armorique s’élevait un pic rocheux dont la marée montante entourait la base, qu’elle laissait à sec en se retirant. C’était le mont Tombe. Sur le siège épiscopal d’Avranches, siégeait un de ces saints évêques des temps mérovingiens, qui bâtirent la ruche appelée la France. C’était saint Aubert. L’Archange lui apparut à plusieurs reprises, et lui ordonna de construire un oratoire en son honneur au sommet du mont Tombe, qui depuis s’est appelé le mont Saint-Michel.
Le saint évêque obéit. La piété de la France fit le reste ; et elle le fit splendidement. Sur ces hauteurs arides, elle assit une basilique, une abbaye, une forteresse ; une demeure pour les anges, les moines et les chevaliers bardés de fer. Chevaliers, moines et anges ne font qu’un lorsqu’ils sont remplis du souffle divin.
Tous les arts se donnèrent rendez-vous au mont Saint-Michel. Ils en firent la merveille de l’Occident.
La France avait des ailes pour voler vers la Basilique 410Michélienne. Ce n’étaient pas seulement les multitudes et les rois qui y accouraient des plus lointaines extrémités ; à certaines époques, un souffle d’en haut y poussa jusqu’aux enfants.
On les voyait aux bords du Rhin ou de la Méditerranée, à Trèves et à Montpellier, se réunir par bandes et prendre à pied le chemin du mont Saint-Michel. Les adultes qui voulaient arrêter les petits pèlerins étaient saisis à leur tour et venaient grossir la foule. On avait entendu jusqu’à des enfants à la mamelle délier soudainement leurs langues pour dire : Au mont Saint-Michel. Le quatorzième et le quinzième siècle avaient vu ce fait, qu’on ne trouve, pensons-nous, dans l’histoire d’aucun autre pèlerinage.
Les anges du ciel invitaient les anges de la terre à venir auprès de l’archange intercéder pour la France coupable et frappée par la justice divine. La Pucelle, cette enfant suscitée par saint Michel, remplie de la force de saint Michel, fut l’apparition de la miséricorde.
Louis XI acquitta la dette de la reconnaissance nationale, en fondant l’ordre de saint Michel, qui fut, durant plusieurs siècles, la grande décoration destinée à honorer le mérite. L’ordre devait tenir ses assises annuelles au mont Saint-Michel, en la fête de l’archange. L’archange était représenté sur le sceau foulant aux pieds un immense dragon ; la devise était : immensi tremor occeani, la terreur de l’immense océan, c’est-à-dire des ennemis que les flots de l’océan avaient jetés sur la France.
Dans la seconde partie du seizième siècle, le péril pour notre nationalité vint de l’intérieur. L’hérésie calviniste déchirant la France semblait devoir lui donner le coup mortel. La France n’est pas encore revenue des 411ruines morales que le fanatisme hérétique y entassa ; rien ne lui rendra les trésors sacrés, les reliques, les souvenirs nationaux qu’il livra aux flammes.
Comme l’envahisseur étranger, l’hérésie huguenote convoita le mont Saint-Michel. À cette différence près qu’elle fut souvent obligée de lever le siège commencé, les attaques furent presque aussi longues qu’à l’époque de l’invasion anglaise. Tout fut mis en œuvre : l’attaque en règle, l’assaut, les stratagèmes habilement conçus, et plus encore, la trahison, et les traités de mauvaise foi. L’archange veillait, tout retomba sur les sectaires. Le mont Saint-Michel ne fut pas plus huguenot — pas même un instant — qu’il n’avait été Anglais ; il resta toujours Français, catholique, ligueur.
Un écrivain, dont le malheur a trop tôt brisé la plume désormais chrétienne, M. Paul Féval, a raconté ces péripéties dans son livre : Les merveilles du mont Saint-Michel. On se demande comment nous avons pu si longtemps les ignorer. Les péripéties fabuleuses du siège de Troie, sur lesquelles pâlit la jeunesse lettrée de la France et de l’Europe, sont bien froides et bien puériles, à côté de l’histoire des sièges du mont Saint-Michel au péril de la mer.
III Dépérissement des pèlerinages aux grands sanctuaires nationaux. Profanation du mont Saint-Michel commencée par l’ancien régime, parachevée par le régime révolutionnaire. Les deux Frances au mont Saint-Michel.
Cependant il vint une époque où notre vieille histoire fut en bloc considérée comme une nuit épaisse. Le législateur du Parnasse de ce temps data la naissance de la belle poésie française du siècle même où il était né :
Enfin Malherbe vint, et le premier en France, etc.
412Saint Michel et Satan furent exclus, au nom de l’art, de la grande poésie, de l’épopée. Il fallait qu’ils le fussent déjà des esprits, ou bien près de l’être.
Quelle transformation en effet ! Les grands sanctuaires avaient été considérés jusqu’alors comme les foyers de l’esprit national. Idée primitive, on la trouve chez tous les peuples, chez les Grecs, chez les Romains, et de nos jours, chez les musulmans, les Hindous et les Japonais.
L’amour du pèlerinage aux saints lieux de la catholicité, un des traits du caractère chevaleresque, est par là même un des traits du caractère français.
Les deux plus grands faits de notre histoire sont ce qu’entreprit la vieille France, pour assurer la liberté d’accès aux deux grands pèlerinages de la catholicité, au tombeau du Christ, et au tombeau de son apôtre Pierre ; pour rendre libres le pèlerinage de Rome et le pèlerinage de Jérusalem.
La liberté du pèlerinage de Rome, c’est l’histoire de la France de Pépin et de Charlemagne ; la liberté du pèlerinage de Jérusalem, c’est l’histoire de la France des croisades.
La France était encore ici le bras droit de l’Église. Jusqu’à Pie IX, la législation ecclésiastique renfermait une excommunication des plus formidables, contre ceux qui mettaient obstacle au pèlerinage de Rome.
Dès l’an 1671, la législation française se grossissait d’une disposition qui à elle seule nous permettrait d’apprécier l’esprit chrétien de l’ancien régime, s’il n’y avait pas cent autres faits aussi significatifs.
Un édit royal portait peine des galères perpétuelles, contre quiconque entreprenait un pèlerinage à l’étranger, 413notamment à Lorette, sans une foule d’autorisations et, dans la suite, sans la permission du roi lui-même.
Les formalités à remplir, avant le départ et tout le long de la route, les pénalités épouvantables édictées contre les contrevenants, équivalaient à une défense absolue.
Les prétextes étaient les abus commis sous couleur de pèlerinage ; ils n’étaient que ceux qui pouvaient se glisser sous couleur de voyage pour négoce. L’usage du vin a toujours donné lieu à des abus bien plus grands. Ce n’est pas une raison pour interdire la culture de la vigne.
La raison vraie est qu’on voulait humilier Rome et s’affermir contre elle. Le grand pèlerinage devait être Versailles. C’était là que l’air était pur, et que l’on ne trouvait pas d’abus !!!
Fallait-il que le pèlerinage fût dans les mœurs françaises, pour que l’on bravât les rigueurs des édits et qu’il ait fallu les renouveler et les aggraver en 1686, et en 1738 !
On partait sans permission des autorités et l’on évitait les villes ; c’est ce qu’on peut lire dans l’édit de 1686 (7 janvier).
Le contre-coup se fit sentir sur les pèlerinages aux sanctuaires nationaux. Ces sanctuaires étaient richement dotés. La commende y étala de plus en plus ses effrontées laideurs.
Ici comme sur une foule d’autres points, l’ancien régime préparait les voies au nouveau. La distribution scandaleuse des bénéfices devait amener la confiscation des biens ecclésiastiques.
Les monstruosités de la commende ne furent pas les 414seules profanations qu’eurent à subir ces lieux si augustes.
Quelle abominable pensée que celle de vouloir faire cohabiter saint Michel et Satan, de faire de la citadelle michélienne la geôle des grands criminels d’État ! Dès le dix-huitième siècle, l’ancien régime osa bien se rendre coupable de cet attentat. Auteurs de pamphlets impies, et plus encore de libelles contre le pouvoir, furent renfermés à l’abbaye Saint-Michel.
Saint Michel ne pouvait plus protéger un pays où l’on transformait en un bagne le lieu marqué par ses apparitions, sanctifié par dix siècles de prières et de miraculeuses faveurs.
Il laissa Satan s’abattre sur une terre qui insultait à ce point aux merveilles de son passé. On sait le reste. Satan se rua sur le pays préféré de l’Archange. Il essaya, il essaie encore d’en faire sa place forte.
Nulle part peut-être sa puissance parmi nous ne s’est plus accusée qu’au mont Saint-Michel. Il tenta d’incendier la merveille par un de ses suppôts. L’œuvre ne fut que partiellement accomplie ; il en reste assez pour exciter l’admiration de quiconque n’est pas possédé par la fureur des ruines.
Satan a été assez fort pour transformer durant un demi-siècle le palais de saint Michel en demeure forcée de ses premiers nés. Jusqu’à ces derniers temps le mont Saint-Michel a été la grande prison d’État de la France révolutionnaire ; il a enserré dans ses murailles les Blanqui, les Barbès, et d’autres scélérats de pareille stature.
Quel contraste ! Comment mieux symboliser la différence des deux Frances ? Aux âges de foi, la France volait au mont Saint-Michel, des hymnes sur les lèvres, le 415rayon au front, portée sur les ailes des angéliques amours. Durant plus d’un demi-siècle de l’âge révolutionnaire, on n’a vu monter vers ces cimes profanées que des hommes qu’on y traînait de vive force, chargés de chaînes, la fureur sur les traits, le blasphème à la bouche, la rage au cœur. Durant les âges de foi la merveille a retenti de divines psalmodies, et aux jours des sièges de chants patriotiques. Durant l’âge révolutionnaire, qui dira les paroles obscènes, les propos sanguinaires, les projets subversifs, les grincements de dents, dont elle a entendu les horreurs ?
Durant les âges de foi on descendait de la merveille avec une vision du ciel, le cœur allègre, ouvert à tous les saints dévouements. Durant l’âge révolutionnaire, quand un heureux coup de main ou une révolution, a rendu certains captifs à la liberté, ils en descendaient l’âme ulcérée, prête à tenter de nouvelles fureurs.
De ces cimes aiguës, les âges de foi firent un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’art, le rempart inexpugnable de la patrie, le vestibule du paradis ; l’âge révolutionnaire en fit un repaire abhorré, un vestibule de l’enfer. L’on dit que les fils de Satan hésitent encore, et se demandent s’ils ne porteront pas un dernier coup ; si en détruisant jusqu’aux derniers vestiges de ce qu’avaient fait la foi et le patriotisme des siècles, ils ne diront pas ce qu’ils sont : toute ruine.
La France chrétienne montrant à l’autre France le mont Saint-Michel sous son double aspect est en droit d’être fière ; elle peut dire à sa mortelle ennemie : Vois :
Des dieux que nous servons telle est la différence.
416Ce qui s’est passé au mont Saint-Michel s’est passé avec une certaine proportion dans la France entière. Satan, autant qu’il le lui a été permis, — et il lui a été permis beaucoup, — Satan a poursuivi, et je dirai presque éteint parmi la multitude des fidèles le culte de saint Michel. C’était nécessaire pour qu’il pût creuser dans le sol ses antres maçonniques. Ces cavernes d’enfer sont aujourd’hui aussi nombreuses que le furent autrefois les oratoires et les autels dédiés à saint Michel.
La vraie France n’a pas encore assez pensé à relever les autels du prince des célestes milices. On est péniblement attristé, alors que parcourant les autels, les tableaux et les verrières de vastes et belles églises, l’on n’y trouve rien qui rappelle le fondateur du Paradis, l’introducteur des anges et des hommes dans la gloire, le grand défenseur des droits de Dieu et de Jésus-Christ, qui est en même temps l’archange de la France.
IV La dévotion à saint Michel commence à renaître. Combien elle est opportune. Élan que lui donnerait la canonisation de Jeanne d’Arc.
Pourtant ici encore on voit le commencement du réveil. En 1863, un décret du second empire supprimait la prison centrale du mont Saint-Michel. L’évêque diocésain demanda d’y faire revivre les cérémonies du culte ; sa requête fut accueillie ; le prélat y établit des missionnaires de la fondation du V. P. Muard.
Les nouveaux Zorobabels sont à l’œuvre, eux aussi la truelle d’une main, et dans l’autre l’épée, celle des temps nouveaux, la plume. Ils ont fait et font beaucoup au mont Saint-Michel ; ils ont fait et font beaucoup dans la France entière, par leurs Annales du mont Saint-Michel, pour faire revivre l’ancien culte tombé.
417Puisse le feu se rallumer ! Peu de dévotions semblent aussi appropriées à nos besoins que celle de saint Michel.
Honorer le généralissime des armées invisibles du Très-Haut, c’est honorer ces armées elles-mêmes. Elles se composent de myriades de purs esprits constitués les exécuteurs des conseils de l’infinie sagesse et de l’infinie puissance. Les invoquer, les faire entrer dans les pratiques quotidiennes de sa piété, c’est protester de la manière la plus éclatante contre les abjections du matérialisme qui écrase le monde dans la fange.
Michel, c’est-à-dire qui est comme Dieu. L’archange tire son nom du cri vainqueur par lequel il a le premier proclamé les droits de Jésus-Christ. La lutte n’a fait que changer de théâtre, le cri de guerre des serviteurs de Jésus-Christ doit être encore : qui est comme Dieu. Il répond à toutes les objections de l’impiété : c’est, en un seul mot, la proclamation des droits de Dieu, opposée à la proclamation des droits de l’homme, au non serviam de Lucifer.
Léon XII, dans la bulle Quo graviora mala de 1825, disait déjà que c’en serait fait de l’Église, le jour où les chefs du peuple chrétien trembleraient devant la maçonnerie.
Comment ne pas trembler ? La secte est maîtresse de toutes les hautes positions sociales, et ses cohortes se comptent par millions. Saint Michel conduit à notre secours des légions plus nombreuses et plus puissantes.
Le prophète Élisée poursuivi par la colère du roi de Syrie s’était réfugié dans la petite ville de Dothaïm. Un matin l’homme de Dieu voit accourir auprès de lui son 418serviteur consterné.
— La ville est cernée, disait-il, toutes les hauteurs étincellent de cuirasses, d’épées, de chars de guerre. Qu’allons-nous devenir ?
— Ne crains pas, répond le voyant ; même le nombre est pour nous, et s’adressant à Dieu : Seigneur, faites qu’il voie, lui aussi.
Et les yeux du serviteur furent ouverts ; et il vit les montagnes couvertes de cavaliers de feu, de chars de feu, formant rempart autour du prophète256. L’événement montra qu’il n’était pas le jouet d’une hallucination.
Jeanne voyait aussi des légions invisibles venir à son secours. Son écuyer et maître d’hôtel, le sage d’Aulon, racontait le fait suivant sous la foi du serment au procès de réhabilitation. Ils assiégeaient la place de Saint-Pierre-le-Moûtier. Un premier assaut avait échoué ; les guerriers de Jeanne avaient lâché pied et s’étaient enfuis ; l’héroïne resta seule aux bords du fossé avec quatre ou cinq hommes d’armes plus courageux.
D’Aulon, tout blessé qu’il était, accourt à la vue du péril que court la guerrière ; il veut l’entraîner et lui reproche vivement de rester seule.
— Seule, répond Jeanne, je suis en compagnie de cinquante mille guerriers qui combattent pour nous. D’ici ne partirai que la ville ne soit prise ; et elle crie : Aux fagots et aux claies tout le monde, afin de faire le pont sur le fossé.
Elle fut écoutée, et incontinent après la ville était prise257.
Elle affirme dans son procès que lorsque saint Michel lui apparaît, il est dignement accompagné ; elle avoue 419que souvent elle a vu les anges parmi les hommes qui n’y pensent pas258.
Vérité de foi, les yeux des croyants eux-mêmes, alourdis par les fumées du naturalisme, n’y voient souvent qu’une poétique croyance. Dieu pourtant, d’après saint Thomas d’Aquin, ne nous fait pas une grâce qu’il ne nous transmette par le ministère des Anges.
Le culte de la Pucelle est destiné à ranimer à un haut degré le culte de ces protecteurs invisibles ; il doit surtout ranimer le culte du premier d’entre eux, de saint Michel.
La meilleure explication des merveilles de l’héroïne est celle qu’elle n’a cessé de donner. La Pucelle est la nuée radieuse à travers laquelle nous devons voir resplendir l’Archange des célestes combats, l’Archange de la patrie, saint Michel.
V La maison de Jeanne d’Arc enchâssée dans une grande basilique dédiée à l’Archange.
L’invasion était venue de l’ouest ; les flots de l’Atlantique l’avaient jetée sur nos côtes ; de là elle avait atteint le cœur du pays. C’est aux bords de la Meuse, à l’extrême limite orientale de la France d’alors, que saint Michel choisit son instrument, et vint raconter à l’enfant la pitié qui était en royaume de France. De longs siècles à l’avance, l’Archange s’était constitué le défenseur de notre frontière liquide, quand il avait choisi le mont Tombe pour y asseoir son grand sanctuaire sur la terre de France.
Aujourd’hui le péril pour notre nationalité vient de la 420frontière opposée. Trois fois l’invasion étrangère a franchi la Meuse, foulé le sol sur lequel Jeanne d’Arc a vu le jour, occupé Domrémy, et de là a couvert la France.
Quelle honte pour la France des droits de l’homme ! En 1815, un Prussien osa bien marchander la chaumière de Jeanne d’Arc ! Il a fallu le patriotisme de l’humble paysan qui l’habitait, Nicolas Gérardin, pour ne pas voir tomber aux mains d’un étranger, d’un ennemi, une demeure que le département des Vosges paya moins de la moitié du prix offert par le Teuton.
Grand honneur à très pauvre et très noble Gérardin ! L’acte de vente montre qu’il était digne d’occuper la maison de Jeanne d’Arc. On regrette de dire que la pièce est un monument de la lésinerie des acquéreurs259. Les acquéreurs, c’étaient les représentants du département des Vosges, auquel appartient aujourd’hui la maison où naquit Jeanne d’Arc.
Est-ce que la France compte un monument pareil ? Par quelle noire ingratitude quatre siècles ont-ils pu oublier ce bijou sans égal dans le trésor de nos souvenirs ?
Il faut boire la honte, puisqu’elle nous est due. Les étrangers, les ennemis, nous ont fait la leçon ! En 1815, l’archiduc Ferdinand, plus tard empereur d’Autriche, et sa suite, détachaient des parcelles de pierre et de bois de l’édifice sanctifié, et les emportaient comme des reliques.
Reliques, trophées, reproches, enseignements, il y avait tout cela dans cet acte du très noble Habsbourg-Lorraine.
Par quelles dignes réparations couvrir quatre siècles 421d’oubli ? Qu’il soit permis à l’auteur d’émettre sa pensée.
La relique doit être enchâssée ; et l’enchâssement naturel, c’est une splendide basilique en l’honneur de saint Michel. Même après la canonisation, Jeanne la Pucelle doit être représentée comme plongée dans la lumière de l’Archange.
Mais il n’est pas besoin d’attendre la canonisation pour élever le monument. Le culte de saint Michel date de l’origine de l’Église. Une basilique nouvelle, digne de l’Archange, de la France, de Jeanne la Pucelle, raviverait tout ce que le passé renferme de plus glorieux, et effacerait ce qu’il rappelle de pénible et, osons le répéter, de honteux.
La sentence de réhabilitation déclare que ce que l’Église comptait alors de plus docte et de plus saint, loin de blâmer les faits de Jeanne, les trouvait dignes d’admiration.
C’est, — sauf l’avis de ceux qui mieux savent, — c’est très suffisant pour que l’on puisse retracer dans les verrières les diverses scènes où l’Archange et les saintes dirigeaient la libératrice ; ce sera retracer l’histoire de Jeanne tout entière.
Toutes les cathédrales, toutes les églises de France, ne devraient-elles pas reproduire la scène dans laquelle le premier des purs esprits racontait à l’enfant la pitié qui était en royaume de France ?
Il faudrait hardiment nier la qualité de Français a quiconque pourrait la regarder les yeux secs, ou sans être profondément ému.
Saint Michel ne trahirait pas notre confiance. Il sauva la France du moyen âge et du quinzième siècle envahie par l’Ouest ; il préserverait la France du dix-neuvième 422siècle menacée et déjà mutilée dans la partie de l’Est. Il se servirait de la France pour écrire de nouveaux gestes de Dieu.
Le culte de la Pucelle est inséparable de celui de saint Michel. Il doit donner un nouvel élan au culte de celle que l’Archange de la France proclame sa reine, de Notre-Dame de France.
423Chapitre III La Pucelle et le sanctuaire de Notre-Dame de France
I L’invocation Domina Franciæ. La libératrice française réunit les traits de Judith, de Débora, d’Esther, mais est surtout à l’image de Notre-Dame. Elle est suscitée par Notre-Dame de France.
Notre-Dame de France ! Domina Franciæ ! que cette invocation, légitimement ajoutée aux Litanies, tomberait doucement et justement des lèvres françaises ! Le royaume préféré du Fils doit l’être de la Mère.
Benoît XIV semble nous autoriser à penser que pareille supplique adressée au pontife suprême serait bien accueillie, puisque le docte pape a écrit : Le royaume de France est le royaume de Marie : regnum Galliæ, regnum Mariæ.
La médaille miraculeuse, la Salette, Lourdes, Pontmain, les fêtes, bien supérieures à celles d’Éphèse, qui ont accueilli en France la définition du dogme de l’Immaculée Conception, donnent un nouvel éclat à l’assertion de l’érudit pontife du dix-huitième siècle. Elles nous 424autorisent à espérer la réalisation de ce qu’ajoute Benoît XIV : la France ne périra pas, Gallia non peribit.
L’histoire de la Pucelle témoigne hautement que Marie est Notre-Dame de France, la reine de la nouvelle tribu de Juda. La libératrice française est manifestement à l’effigie de la libératrice du genre humain ! Elle réunit aussi en elle, toute proportion gardée, les traits de Judith, de Débora et d’Esther : Judith par la délivrance d’Orléans, Débora par la victoire de Patay, Esther par le charme et la candeur de son âme, son élévation soudaine ; Esther encore par les réformes qu’elle demande à l’encontre de l’Aman de l’époque, l’indigne favori La Trémoille.
L’Esther juive s’expose à la mort pour abattre Aman : elle triomphe et règne ici-bas. Marie n’a triomphé de l’Aman, tyran du genre humain, qu’en devenant aux pieds de la croix la reine des martyrs. Jeanne sera à l’image de Marie par ce côté, et achètera par le martyre la délivrance totale de son pays, que la France n’avait pas voulu mériter par la totale réforme qui lui était demandée.
C’est que la libératrice française, reproduction des trois libératrices juives, l’est plus encore de la libératrice du genre humain, de Notre-Dame de France.
Notre-Dame de France a suscité la Pucelle :
Je suis venue au roi de France de par la Vierge Marie260,
disait Jeanne à Rouen. Notre-Dame de France a formé la Pucelle dans le sanctuaire rustique de Bermont. À Domrémy, à Vaucouleurs, partout nous trouvons la Vierge libératrice de la France prosternée de préférence 425devant les autels de la libératrice du genre humain. Son labarum porte à la fois le nom de Jésus et de Marie ; et si d’un côté saint Michel et saint Gabriel présentent le pays des lis aux bénédictions de Jésus roi de France ; de l’autre ils le présentent aux bénédictions de Marie qui est Notre-Dame de France.
II Le sanctuaire de Notre-Dame de France, c’est le sanctuaire du Puy. Les preuves.
Notre-Dame de France ! il ne sera pas nécessaire pour tirer les conséquences du culte de la Pucelle d’ériger à Marie un nouveau sanctuaire sous ce vocable. Il existe. Aucun des sanctuaires français de la Mère de Dieu n’est parmi nous national à ce degré, ne mérite mieux le nom rajeuni, mais nullement récent, de Notre-Dame de France, sous lequel on commence à le désigner de nouveau.
C’est le sanctuaire vers lequel, comme il a été dit, se portèrent, au quinzième siècle, les peuples foulés par l’Anglais. Les multitudes, les princes et le Dauphin, rivalisèrent d’hommages envers ce lieu, qui est comme le centre de la suave constellation formée par les sanctuaires de Marie sur la terre de France. On l’a vu encore : les chevaliers qui avaient amené la Pucelle des frontières de Lorraine, la mère de la Pucelle en personne, vinrent prier dans ses parvis. Tout autorise à penser que c’était à la demande de la céleste jeune fille. L’érudition contemporaine nous a dit que la France du quinzième siècle attendait le secours surnaturel de l’intercession de saint Michel et de Notre-Dame du Puy.
L’érudition contemporaine a raison ; mais elle se trompe, lorsqu’elle semble attribuer au quinzième ou même au douzième siècle l’origine du mouvement qui 426porta les foules vers le mont Anis. C’est la continuation d’un mouvement bien antérieur, auquel on ne peut assigner d’autre cause que celle que donnent les traditions de l’église du Puy.
La Très Sainte Vierge a apparu dès le premier siècle sur le mont Anis, et a révélé à saint George, disciple de Notre Seigneur, envoyé par saint Pierre vers les Vellaves, qu’elle voulait être honorée en ce lieu. Au troisième siècle, celle qui devait être Notre-Dame de France a ordonné à saint Vosy, un des successeurs de saint George, de transporter au mont Anis le siège épiscopal fixé par ce dernier à Ruessium261, de lui bâtir une église que les Anges consacrèrent. Voilà la tradition dans sa substance.
À ceux qui la nient, d’assigner une cause raisonnable à la place à part, qu’occupe dans l’histoire religieuse de notre pays le sanctuaire du mont Anis, de nous dire quand et pourquoi a commencé le mouvement.
L’église du Puy célèbre, de temps immémorial, le 11 juillet, la dédicace miraculeuse de son église. Pourquoi et quand a commencé la fête, si l’on nie la tradition ?
Tous ses historiens disent que dès l’an 596, à côté de la cathédrale, était fondé pour les pèlerins l’hôpital qui existe encore. Charlemagne a établi indubitablement que le Puy serait un des trois points de son empire où serait acquitté le denier de saint Pierre. La tradition veut qu’entre plusieurs autres bienfaits, il ait donné au sanctuaire d’Anis le château de Lourdes et ses dépendances.
Le fait que Lourdes a été un des fiefs de Notre-Dame 427du Puy, nié au dix-huitième siècle, est aujourd’hui indubitable après les pièces publiées par un avocat érudit de la ville du Puy262.
Les rapports particuliers de l’Église Angélique avec le chapitre de Girone, les possessions du sanctuaire au delà des Pyrénées, ne sont pas moins bien établis.
Les documents déterrés par l’érudition moderne viennent au Puy comme ailleurs donner raison aux traditions trop légèrement démenties au dernier siècle.
Rien ne les confirme mieux que les hypothèses futiles, par lesquelles on voudrait les démentir ou les expliquer.
Même celles qui paraîtraient d’abord plus incroyables reçoivent des faits actuels une confirmation indirecte.
On se récriait quand on voyait dans les récits du passé que les Maures d’Espagne envoyaient des tributs à Notre-Dame du Puy ; et aujourd’hui l’on voit les Musulmans de la Turquie venir prier Notre-Dame de Lourdes dans le sanctuaire que les pères Basiliens lui ont élevé aux bords du Bosphore.
Pour ne pas parler de Louis le Débonnaire, d’Eudes, de Lothaire et d’autres princes de la dynastie carolingienne, bienfaiteurs de l’église du Puy, le pape saint Léon IX, un ancien évêque de Toul, par une Bulle de 1051, constate en termes non équivoques que le sanctuaire de la Vierge révéré entre tous par la France tout entière est le sanctuaire du mont Anis ; les termes qu’il emploie sont on ne peut plus explicites. Il écrit :
Dans cette église du mont Anis appelé encore le Puy-en-Velay, le Puy Sainte-Marie, plus que dans aucun autre des sanctuaires qui lui sont dédiés, præ cæteris ecclesiis 428sibi dicatis, la Mère de Dieu reçoit un culte plus spécial, plus filial, de respect, d’amour, de vénération de la part de tous les habitants de la France entière. A cunctis qui universa morantur in Gallia263.
D’où vient donc un concours si universel ? quelle est la cause de ces effusions de tendresse et de vénération que la France entière éprouve surtout au sanctuaire du Puy Sainte-Marie ? À ceux qui nient la tradition de nous donner une autre explication d’un fait aussi solennellement constaté. Le saint pape le confirmait en statuant que l’évêque d’un lieu si privilégié ne relèverait que de lui, et ne serait soumis à aucun archevêque.
Aucun sanctuaire de France ne saurait le disputer au sanctuaire du Puy par le nombre des pèlerins, et le rang de ceux qu’il a vus prosternés dans son enceinte.
En est-il, dont on puisse dire que sept fois les Souverains Pontifes l’ont, je ne dis pas trouvé sur leur passage, mais sont venus le visiter à travers les chemins si laborieux par lesquels, aux temps d’autrefois, on atteignait le mont Anis ? Dix-huit rois de France ont vingt-cinq fois franchi les mêmes obstacles dans le même but pieux.
Pour avoir une idée des foules qui se pressaient au mont Anis, surtout aux jours des grands pardons, il faut penser aux multitudes qui se pressaient à Jérusalem, aux jours de la Pâque juive ; à Rome, dans l’année jubilaire. Encore n’avons-nous pas lu qu’il fallait compter par centaines les personnes étouffées par 429les chocs et les poussées de ces flots humains, ce qui est arrivé plusieurs fois au Puy-en-Velay.
Il serait trop long de donner sur ces inconcevables affluences des détails qui paraîtraient incroyables. Toutes les provinces de France accouraient ; mais on y voyait venir aussi l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, jusqu’à des Grecs.
L’Espagne surtout y envoyait de nombreuses troupes. Non seulement l’hôpital de Sainte-Marie au Puy comptait des salles réservées aux pèlerins espagnols ; mais il y avait jusqu’à Toulouse une maison bâtie pour les héberger au passage. Parmi les Espagnols principalement, Notre-Dame du Puy était connue sous le nom de Notre-Dame de France.
Si un pinceau retraçait aux voûtes et sur les murs de la vieille basilique les faits de l’histoire nationale qui se rattachent au sanctuaire, on aurait le sommaire de l’histoire de France depuis nos premières origines chrétiennes jusqu’au plein milieu du dix-septième siècle.
L’une des églises de mon royaume, (écrivait Louis XIII à Grégoire XV), à laquelle j’ai le plus grand amour et singulière dévotion, est l’église de Notre-Dame du Puy, où j’ai aperçu qu’à l’intercession de Notre-Dame, Dieu m’a fait de grandes grâces.
La piété du fondateur de Saint-Sulpice, de M. Olier, n’était nulle part plus à l’aise qu’au sanctuaire de Notre-Dame du Puy, parce que, disait-il,
je n’en connais pas où Dieu se communique si intimement, et où il répande ses grâces avec plus de libéralité.
Le digne prêtre faisait écho aux paroles de saint Léon IX, aux actes de Charlemagne et des saints qui, tels que saint Dominique, saint Louis, saint Vincent 430Ferrier, saint Antoine de Padoue, saint Hugues, saint Mayeul, sainte Colette, saint François Régis, et bien d’autres encore, étaient venus prier au sanctuaire du mont Anis.
Plus que Saint-Michel au péril de la mer, Notre-Dame du Puy était le Palladium de la patrie. L’étranger n’y commanda jamais en maître. Les efforts de l’hérésie du seizième siècle pour s’emparer du lieu saint durèrent trente ans. Elle n’y épargna ni surprises, ni attaques violentes. Marie veillait ; l’église du Puy célèbre encore dans sa liturgie plusieurs de ces miraculeuses délivrances. Le Puy Sainte-Marie fut un des boulevards de la Ligue catholique qui conserva à la France sa vieille foi.
Une antique inscription gravée sur un des piliers de la basilique disait ce que le Puy attendait de la souveraine de la France, dont il était le trône.
Cette cité n’a été et ne sera jamais forcée : c’est écrit ; Marie la protège, cette privilégiée264.
III Raisons qui doivent porter la France chrétienne à relever le pèlerinage de Notre-Dame de France.
L’ennemi ne devait pas venir du dehors ; il devait pour la France entière sortir des entrailles mêmes du pays.
Les édits contre les pèlerinages et les tendances qui les avaient dictés arrêtèrent l’élan vers les foyers du véritable esprit national, les antiques sanctuaires.
L’esprit anti-national, c’est-à-dire anti-chrétien, prit de l’essor. L’histoire frissonnera à jamais des horreurs 431qu’il a pu commettre. Il en est peu qui dépassent celles dont le Puy fut témoin, le jour où, en pleine place publique, fut brûlée la statue de la vraie reine de France, de Notre-Dame du Puy. Cette statue était certainement venue de l’Orient ; plusieurs prétendent qu’elle avait été apportée par saint Louis, au retour de sa captivité.
Rien ne prouve mieux à quel degré l’impiété est parricide. La ville du Puy n’existe que pour être un terme de pèlerinage, le trône le plus vénérable de Notre-Dame de France. Grâce à ce choix purement gratuit, le Puy a une place à part dans les annales de la France très chrétienne. Dénué de son sanctuaire, il est sans passé.
Grâce à Dieu, le Puy reste encore chrétien ; ses habitants sont de mœurs fort douces, très hospitaliers pour l’étranger, singulièrement sympathiques au pèlerin. Ce témoignage n’est pas celui d’un des enfants du Puy par la naissance et le sang.
Et cependant, à l’heure qu’il est, les processions sont interdites dans une ville qui n’exista que pour les recevoir !
L’impiété aura-t-elle le dernier mot, et forcera-t-elle la souveraine de la France à établir ailleurs le trône où les âges passés aimaient à la révérer ?
La France renoncerait donc à venir encore prier dans cette église, où saint Léon IX attestait, il y a plus de huit siècles, que, plus que partout ailleurs, elle ressentait et aimait à manifester une piété plus filiale envers la très sainte Vierge !
Tous ceux qui ont un cœur savent qu’il y a une jouissance particulière à mettre le pied là où les ancêtres l’ont posé, à s’agenouiller au pied de l’autel où ils se sont agenouillés. Le sanctuaire de Notre-Dame a reçu 432durant dix-sept siècles le trop-plein du cœur de la France ; là la France a pleuré, espéré, remercié.
Un sentiment fort probable veut que la plus touchante des antiennes à la Vierge, le Salve Regina, ait été composée d’abord pour l’église du Puy, chantée à l’église du Puy. Cette effusion de l’âme devant la Mère de miséricorde convient parfaitement à un lieu où, d’après saint Léon IX, la France sentait se réveiller dans ses entrailles ses plus intimes sentiments de vénération et de tendresse envers son auguste reine.
La France ne voudra-t-elle pas renouer la tradition ? Le psalmiste, en pensant au bonheur d’entrer dans la maison de Dieu, voyait les tribus d’Israël, qui l’y avaient précédé là, là, disait-il, sont montées les tribus du Seigneur, pour louer le nom divin. Illuc enim ascenderunt tribus, tribus Domini ad confitendum nomini Domini.
La prière des âges postérieurs s’enflamme de la prière des âges précédents ; la prière individuelle, de la prière des multitudes qui ont prié avant nous dans les lieux où nous sommes prosternés.
Le culte de Jeanne d’Arc est destiné à faire revivre ce qui fut l’âme de la France très chrétienne ; et, dans la mesure où cela est possible, à la raviver aux antiques foyers.
Le sanctuaire de Notre-Dame du Puy, c’est-à-dire de Notre-Dame de France, fut un de ces foyers. Ne dirait-on pas que Notre-Dame de France ne s’écarte qu’à regret de son plan, ou plutôt nous y ramène maternellement ?
Le théâtre de ses manifestations modernes est une des vieilles propriétés de son sanctuaire du Puy-en-Velay. 433N’est-ce pas pour rappeler les foules aux pieds du trône des âges antiques, au mont Anis ?
Elle y est représentée sous son vrai nom : Notre-Dame de France. C’est la seconde partie de ce siècle qui lui a érigé le monument. L’on dirait qu’une assistance surnaturelle a soutenu l’artiste ; il n’est pas jusqu’à la date de l’inauguration qui ne semble avoir sa signification.
La cime du mont Anis est une roche basaltique offrant une surface plane, qui coupe un tronc de cône un peu oblong. On la nomme le rocher Corneille. La vieille basilique étend aux pieds du Corneille son imposante masse, assise partie sur le sol, partie supportée dans les airs par les arcades d’un large portique.
C’est le jour même de la définition de l’Immaculée Conception, le 8 décembre 1854, que fut posée la première pierre du piédestal, destiné à recevoir la statue gigantesque dédiée à Notre-Dame de France.
Le dessein bien conçu a été mieux exécuté encore. Le colosse, malgré ses énormes dimensions, conserve autant de grâce que de grandeur et de majesté.
Notre-Dame de France est là au centre de son royaume et du royaume de son Fils, portée sur les nuages, foulant aux pieds un immense dragon, présentant son Fils bénissant à la ville et aux pèlerins.
On dirait qu’elle attend là encore la France qu’elle a vue si souvent dans la vieille basilique ; qu’elle l’attend pour que chefs et multitudes poussent le cri antique : Vive Jésus-Christ, qui aime la France ; ou encore le cri des croisés : Dieu le veut, Dieu le veut.
C’est à Notre-Dame du Puy, que se rendit d’abord le bienheureux Urbain II, avant d’appeler la France à 434délivrer le tombeau du Christ ; c’est du Puy, le jour de l’Assomption, qu’est datée la Bulle qui convoquait à Clermont l’assemblée d’où devait sortir la Croisade.
Le vicaire choisi par lui pour commander en son nom l’expédition sainte fut le grand Adhémar de Monteil, évêque du Puy, si aimé, si vénéré des croisés. Le Tasse a fait une place à part aux croisés qu’amenait l’héroïque prélat. Là donc a retenti le grand cri : Dieu le veult, Diou lo volt.
Pourquoi nous serait-il défendu de voir une signification analogue dans la monumentale statue de Notre-Dame de France ?
Elle a été fondue avec les canons enlevés aux Russes dans la prise de Sébastopol, inaugurée six jours avant le guet-apens de Castelfidardo. Douze prélats, trois mille prêtres, deux cent mille fidèles, accourus de la France entière, l’angoisse dans le cœur, assistaient à la fête.
Serait-il téméraire d’entendre Marie nous dire : C’est en vain qu’un ennemi pire que le Musulman domine la France ; en vain le démon maçonnique se flatte d’avoir conquis le royaume privilégié de mon Fils ; je prends possession de mon trône au centre de la France, au moment où il se propose de porter le dernier coup, et d’étouffer, avec le vicaire en terre de mon Fils, la France très chrétienne, et l’Église entière. Je suis, je reste reine de France.
Pour hâter le moment, où apparaîtra évidente, lumineuse la signification que nous donnons à l’érection de Notre-Dame de France, pourquoi tout ce qui reste encore de la France très chrétienne ne ferait-il pas ce que firent au quinzième siècle nos pères accablés par 435l’Anglais, ce qu’avaient fait à plusieurs reprises les Croisés, ce qu’avait fait la France sous l’impression des terreurs de l’an mil ?
Les foules étaient accourues au mont Anis, implorer la Mère de miséricorde. Sa puissance n’est pas plus épuisée que sa bonté n’est diminuée.
Les pèlerins des anciens âges ne se contentaient pas de visiter un seul sanctuaire. Ils se faisaient un bonheur de visiter tous ceux qu’ils pouvaient aborder, sans trop s’écarter du terme principal de leur pérégrination.
Le Puy Sainte-Marie est au centre de la France. Grâces aux lignes ferrées, l’accès en est aujourd’hui aussi facile qu’il l’était peu dans les siècles précédents. Veuillent les pèlerins français ne pas oublier Notre-Dame de France, et venir eux aussi s’agenouiller sur les dalles imprégnées des larmes les plus patriotiques des âges précédents.
IV Les sanctuaires de saint Michel, de saint Joseph, des saints, du cœur de Jésus priant, groupés autour de Notre-Dame de France.
Le Puy est si bien fait pour être un lieu de pèlerinage qu’en visitant Notre-Dame de France les pieux voyageurs auront toute facilité pour rendre hommage à la cour céleste tout entière.
Ce sera d’abord saint Michel et ses milices. Impossible de mieux dire ce qu’est pour Notre-Dame le généralissime des armées célestes, que par le site du sanctuaire de l’Aiguille-Saint-Michel, au Puy-en-Velay.
À droite du Corneille et de Notre-Dame de France, à 100 ou 150 pas de la basilique, dans une fraîche vallée, du sol a poussé une pyramide rivale des pyramides d’Égypte : une base de moins de 60 mètres dans 436sa plus grande longueur, une hauteur de 88 dans sa forme actuelle, si aiguë autrefois qu’on l’appela l’Aiguille, voilà ce que la nature offrait au génie chrétien.
Le génie chrétien a fait là une merveille, à une époque que l’on nous assure avoir été engourdie par les terreurs de la fin des temps. De 962 à 984, le chanoine Truanus fit tailler à travers les chairs basaltiques du géant pyramidal les détours d’un large escalier, et dédia le tout aux saints anges.
À l’entrée, un oratoire à saint Gabriel ; dans la montée, un autre à saint Raphaël ; et en haut, sur la cime aplanie, un troisième à saint Michel, le seul qui reste. C’est une fort élégante chapelle, un bijou de style byzantin.
Sur un plan inférieur de 20 à 30 mètres à celui de Notre-Dame de France, saint Michel apparaît comme en admiration devant sa souveraine, qu’il contemple de profil, pour ne lui dérober aucun hommage, prêt à voler sur un signe de sa part, avec les légions qu’il commande.
Saint Michel de l’Aiguille est donné par un auteur du moyen âge comme la huitième merveille du monde. Les pèlerins de Notre-Dame d’Anis ne se retiraient guère, disent les chroniques, sans avoir visité saint Michel de l’Aiguille. Après s’être prosternés devant la souveraine, ils visitaient son premier ministre. Aucun pèlerinage de saint Michel n’aura par suite vu si nombreux pèlerins.
Les pèlerins de Notre-Dame de France seront donc pèlerins de saint Michel. Il ne tiendra qu’à eux de l’être du glorieux époux de la Sainte Vierge. Saint Joseph a déjà au Puy un très beau lieu de pèlerinage, une grotte-chapelle fort recueillie, et destinée, semble-t-il, à préparer 437une splendide basilique. Le site est encore plein d’harmonies et vraiment parlant. Dans la vallée de la Borne, non plus sur le côté, mais bien en face de Notre-Dame de France et de la basilique d’Anis, à quelques douze cents mètres, la nature encore avait fait croître une élévation rocheuse moins élevée que le Corneille. La Borne, une petite rivière, lèche son pied septentrional complètement à pic. C’est le rocher d’Espaly.
Les évêques du Puy y bâtirent un château fortifié, où l’on a cru longtemps que Charles VII avait été acclamé après la mort de son père. Le prince l’a certainement habité à plusieurs reprises et durant plusieurs semaines.
Le temps et ses dissensions ont rasé le château. Saint Joseph, protecteur de l’Église, a pris la place des rois qui ont déserté leur rôle de défenseurs de l’épouse du Christ. La pensée de remplacer l’ancienne demeure des rois par un oratoire à saint Joseph, toute récente de date, a fait promptement son chemin. Saint Joseph du Bon-Espoir — c’est le beau nom donné au nouvel oratoire — est certainement un des plus pieux sanctuaires du grand patriarche ; il est un des plus expressifs par son titre, son site, les circonstances qui l’ont fait surgir, et la popularité dont il est déjà entouré.
Après le premier de tous les saints, il faut rendre visite aux autres membres de la cour de la Reine des saints. Voici la belle église de Saint-Laurent : elle fut donnée à saint Dominique. Saint Vincent Ferrier y a prié ; à plusieurs reprises l’Ordre des frères prêcheurs y a convoqué ses chapitres généraux ; 1,800 religieux y sont accourus parfois de toutes les parties de l’univers.
Au centre de la ville, c’est la paroisse dite du Collège. C’est là que l’apôtre du Velay, saint François Régis, 438célébrait, confessait, prêchait, lorsque les missions ne l’appelaient pas dans les campagnes. Un peu plus loin, dans le quartier du Pouzarot, ce sera le couvent de Sainte-Claire. Le monastère des Clarisses a été fondé par sainte Colette, dans les années où Jeanne d’Arc relevait par l’épée notre nationalité abattue. Il serait facile de montrer en quel lieu se trouvait le monastère que gouverna durant trois ans saint Antoine de Padoue, la trace de bien d’autres saints, si la Révolution n’avait pas profané ces souvenirs, en sécularisant les points de la ville qui les rappellent.
Les saints, saint Joseph, saint Michel, Notre-Dame doivent nous faire monter plus haut encore ; ils doivent nous amener au seigneur de Jeanne, et tout spécialement à son cœur.
Un des plus pieux sanctuaires du cœur de Jésus se trouve encore à quelque distance du grand sanctuaire de Notre-Dame de France ; c’est la belle chapelle des pères jésuites de Vals, élevée au cœur de Jésus priant. D’hier par la fondation, 1870-1871, elle est déjà riche de souvenirs, car elle est le sanctuaire de l’Archiconfrérie de l’apostolat de la prière, établie aujourd’hui sous tous les cieux.
La belle église romane doit rappeler que la sainte Ligue si visiblement bénie commença d’abord à Vals, aux pieds de Notre-Dame de France. La nouvelle église devait être un des ardents foyers de la dévotion au cœur de Jésus ; elle répondit pleinement à sa destination, jusqu’à ce que des scellés sacrilèges vinrent fermer ses portes aux fidèles, qui aimaient tant à venir y prier. Ils tomberont comme ceux que la synagogue avait mis au tombeau de Jésus.
439Pour avancer ce jour béni et les faveurs qui le suivront, quel moyen plus puissant que de venir prier Notre-Dame de France, les saints intercesseurs qui se pressent autour d’elle, comme le fit dans toutes ses nécessités la France d’autrefois !
441Chapitre IV Le culte de la Pucelle et le cœur de Jésus
I Jeanne d’Arc et la dévotion au Sacré-Cœur. Jeanne d’Arc et la Bienheureuse Marguerite-Marie.
En nous glorifiant d’être dévoués au cœur de Jésus, dit l’Église, nous honorons les principaux bienfaits de sa charité265. En se glorifiant de la vraie Pucelle, la France honore les principaux traits d’amour par lesquels il a plu à ce cœur de la distinguer.
Le culte de la Pucelle serait ainsi un délicieux complément de la dévotion du Sacré-Cœur. La Vierge de Domrémy et la Vierge de Paray-le-Monial sont deux sœurs ; elles nous tiennent un même langage : Vive Jésus-Christ qui aime la France.
Quand Jésus-Christ suscitait la Pucelle, il préparait la révélation de Paray-le-Monial, faite à une Vierge française, sur la terre française, destinée à s’épanouir sur la terre de France, et de là à ranimer le monde. Quand il montrait son cœur à Marguerite-Marie et lui ordonnait de le montrer à la France et au monde, il 442complétait ce qu’il avait déjà dit par Jeanne d’Arc : la France est mon pays de prédilection, et l’instrument de mes grandes œuvres.
Les circonstances de temps dans lesquels ont été faites les deux manifestations ne sont pas sans offrir de frappantes ressemblances.
Quand parut la Pucelle, la France n’était pas ébranlée seulement sous le rapport politique ; la foi des peuples souffrait d’immenses scandales. Le grand schisme avait amené un effroyable relâchement de mœurs dans le clergé, et par suite dans la nation entière ; un mal encore plus grand, c’étaient les doctrines subversives de l’unité. Nicolas V les appelait la pépinière de tout mal.
L’Université de Paris les implantait parmi nous. Son châtiment fut de condamner la personnification des prédilections de Jésus-Christ pour notre pays. Comment mieux dire que la France ne comptait pas de pire élément de destruction ?
Si, au quinzième siècle, ces doctrines trouvèrent des adhérents, elles rencontrèrent aussi des adversaires, et furent énergiquement contredites.
Nous avons rappelé, au troisième livre de cet ouvrage266, à quelle époque elles furent imposées par le pouvoir civil, ce que les papes en augurèrent, comment les événements ont justifié leurs prédictions.
Que pouvaient devenir les pauvres peuples au milieu des subtilités malsaines du Jansénisme, écartés des sources de la vie, privés des joies de la piété, et en butte à toutes les railleries de l’impiété du dix-huitième siècle ?
443Jésus-Christ employa un argument qui est la suprême ressource auprès des enfants bien nés.
Quand leurs préjugés, les égarements de leur esprit, les rendent sourds à la voix de la raison, il faut s’adresser à leur cœur. Ils entendent ce langage.
Il faut surtout le tenir à la France… C’est ce que Notre-Seigneur a fait par la Pucelle et par Marguerite-Marie.
La révélation de la dévotion au Sacré-Cœur coïncide avec l’époque où l’on impose de vive force les doctrines des bourreaux de la Pucelle. Dès 1662 on extorque à la faculté de théologie de Paris la déclaration dont nous a parlé Bossuet267. Dès 1682 a lieu la néfaste assemblée à la suite de laquelle s’accélère la décadence religieuse de la France.
Or c’est en 1673 que pour la première fois Jésus-Christ montre son divin cœur à l’humble fille de saint François de Sales. La nouvelle dévotion si contredite, et réservée encore à tant d’attaques, avait cependant pris assez de consistance en 1682, pour que Dieu pût appeler à lui le vénérable religieux, le père de la Colombière, qui avait dissipé les doutes conçus sur la nature des manifestations faites à la Vierge de Paray.
Aux pauvres âmes effrayées par le dogme sauvage que Jésus-Christ ne veut pas le salut de tous les hommes, écrasées par les dispositions chimériques et impossibles qu’on leur demande, Jésus-Christ montre son cœur.
Le dix-huitième siècle insulte à la fois et la Vierge de Domrémy et la Vierge de Vezobres ; les noms de la 444Pucelle et de Marguerite-Marie Alacoque sont l’objet des mêmes sarcasmes impies et stupides.
Les ennemis de l’une et de l’autre sortent du même camp, le camp janséniste et le camp d’Arouet. Les ennemis de Marguerite-Marie comme ceux de la Pucelle sont ouvertement ou sournoisement ennemis de Rome.
Les défenseurs de Marguerite-Marie comme ceux de la Pucelle sont les défenseurs de Rome. Rome avait réhabilité la Pucelle et approuvé ainsi indirectement sa mission ; Rome approuva la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus et défendit ainsi indirectement la mémoire de Marguerite-Marie, en attendant qu’elle la consacrât par la béatification.
Jeanne la Pucelle lui sera-t-elle associée dans les mêmes honneurs ? Dès ce jour, ce nous semble, toutes deux seront bien placées dans le tableau où l’on représente l’Homme-Dieu révélant son cœur à la sainte Visitandine. Ces deux faits se complètent admirablement l’un l’autre.
On a coutume de graver au bas du tableau : Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes ! Il faudra y ajouter : Voilà ce cœur qui a tant aimé la France !
II Plaintes du Cœur de Jésus à la France.
Quels accents ! quels reproches pleins de tendresse tomberaient de ce tableau sur la malheureuse France trompée et égarée !
Il faudrait la voix d’Isaïe et de Jérémie, pour les interpréter. Pas une plainte adressée à Israël et à Juda prévaricateurs qui ne s’applique pleinement à nous :
J’ai nourri des fils, et je les ai exaltés ; et ils m’ont 445méprisé !! le nouvel Israël m’a méconnu comme l’ancien.
Je voulais être glorifié en Juda… Sur mon nouveau peuple d’élection, plus que sur l’ancien, j’avais fait passer ma couronne d’honneur…
Je leur avais donné jusqu’à mon nom, et au loin les miens s’appelaient indifféremment Francs ou Chrétiens.
Pourquoi m’ont-ils abandonné ? par quelles idoles m’ont-ils remplacé ?
Ô France, France, qu’as-tu trouvé dans les voies nouvelles où tu t’es engagée ? Que deviennent les promesses de tes séducteurs ?
France du labour, France de l’atelier, France de la Pucelle, es-tu la France de la liberté ? Quand tes épaules ont-elles porté plus pesants et plus vils fardeaux ?… Quand te furent mesurés d’une main plus avare mon soleil, mon air, mon repos ?
Quels poids à tes bras, sur ton cœur, à tes ailes ?… Quels stigmates de servitude à ton front ?
Tu n’es pas faite pour les ivresses dégradantes, ô la fille de mon cœur.
Que sont devenus tes dimanches, tes jours de fête, leurs lumières, leurs symphonies, leurs pures allégresses, leurs fortifiantes joies ?
Tes séducteurs t’ont dit : Viens, asseyons-nous à l’ombre des autels de la fraternité… Ô fille de mon cœur, quelle mère baptisée compta jamais tant de Caïns parmi ses fils ?… Es-tu donc faite pour mettre au monde des frères qui ne savent que haïr, et ensanglanter ton sein ?
Tes séducteurs t’ont dit : Viens, asseyons-nous autour des autels de l’égalité. Pauvre égarée, quand 446Mammon fut-il plus exacteur, Plutus plus insolent ? Est-ce que les fils du nouvel Israël sont faits pour être esclaves ? Pourquoi leurs maîtres leur refusent-ils jusqu’au sourire, jusqu’au regard ?
Israël est saint. Pourquoi trafique-t-on des vases de mon peuple ? Les sœurs de la Pucelle sont faites pour mes parvis, et non pour les antres immondes.
Qui donc a vendu mon peuple ? Pourquoi l’étranger qui n’est pas de son sang et n’a pas sa langue s’enrichit-il de la graisse de sa terre, du sang de sa vigne et de la sueur de son front !
Juda était fait pour être le bouclier, le glaive et l’orgueil de ses frères.
Comment est-il devenu la risée des nations ?
Juda fut le lion et ses fils des lionceaux. Depuis quand vient-on dans son gîte prendre ses petits comme des cerfs timides ? quel est ce demi-million de captifs que l’étranger pousse devant lui ?
France, France de mon cœur, serais-tu plus obstinée à mourir que mon amour à te faire vivre ?
Ai-je plus à faire pour te préserver contre les desseins jaloux de tes ennemis que pour te garder contre tes propres fureurs ?
Si mon amour n’avait été plus grand que tes prévarications, tu dormirais dans la poussière des nations qui ne sont plus.
Pourquoi voudrais-tu mourir ?
Mon amour et mon choix sont sans repentance. L’époux ne reprend pas l’épouse infidèle et souillée.
Fiancée de mon cœur, bien vils ont été les pervers auxquels tu t’es livrée. Et cependant, reviens, reviens ; je ne détournerai pas mon visage ; j’ouvrirai mes bras.
447Dis-moi dans la sincérité de ton âme : vous seul êtes mon salut, ma splendeur et ma gloire. Périssent ceux qui m’ont trompée et déshonorée.
Quand tes iniquités t’auraient rendue noire comme l’éthiopienne, mes embrassements et ton repentir te feront blanche comme l’albâtre.
Nous écrirons encore de nouveaux gestes divins plus beaux que les anciens.
III L’ère entièrement nouvelle qu’il est permis d’attendre de la canonisation de Jeanne d’Arc.
Quel serait le banquet réservé à la France repentante, et depuis longtemps en dehors de ses voies !
Le lecteur se rappelle la phrase par laquelle la Pucelle terminait sa lettre aux Anglais :
Si vous lui faites raison, encore pourrez venir en sa compagnie, là où que les Français feront le plus bel fait, qui oncques fut fait, pour la Chrétienté.
La Chrétienté tout entière relevée ! on n’attendait pas moins de la mission de Jeanne.
De si hautes espérances furent déçues. L’histoire n’a pas enregistré que les Français aient accompli dans la suite, en faveur de la Chrétienté, exploits plus grands que ceux de Vouillé, de Tours, de Muret ; exploits plus grands que ceux de Charlemagne ou de Godefroy de Bouillon.
Les Anglais ne furent pas les seuls à ne pas faire raison à la céleste envoyée. Même dans le parti que Jeanne releva, plusieurs méconnurent le don de Dieu ; bien imparfaitement fut accomplie la réforme qu’elle réclamait.
La conduite de Cauchon et de l’Université gallicane de Paris est bien plus odieuse que celle des Anglais. 448Toute langue manquera à jamais d’expressions pour flétrir les outrages posthumes d’Arouet, et de la clique qui fit ses délices de sa déjection rimée.
Aujourd’hui l’Angleterre commence à faire raison. Jeanne la Pucelle n’est plus pour elle le limier d’enfer du régent Bedford ; elle est la Pucelle de Dieu. Un des nobles fils de cette nation, l’Éminentissime cardinal Howard, est chargé de poursuivre la cause de Béatification de la sainte fille.
Les journaux ont rapporté, de la part de la reine Victoria, un fait d’exquise délicatesse, digne de la gracieuse souveraine qui préside si heureusement et depuis si longtemps aux destinées de la Grande-Bretagne.
Voulant se mettre sous les yeux le type de la pureté, Sa Majesté a voulu qu’on lui peignît Jeanne la Pucelle. Puisse cet hommage être récompensé par un don que sollicitent pour la reine d’Angleterre et l’impératrice des Indes, tant de milliers de missionnaires et de catholiques répandus dans les immenses possessions britanniques.
Jeanne d’Arc pleurait sur les Anglais morts sans se confesser, et descendait de cheval pour panser leurs blessures. Puisse-t-elle accélérer le mouvement qui les porte à chercher, là où le Christ les a mis, les baumes aux meurtrissures de leurs âmes.
La France a fait raison à la Pucelle, quand elle a rejeté les doctrines de ses bourreaux.
Elle lui fait raison en entourant le nom de la libératrice d’une popularité dont il n’avait pas encore joui.
Quand lui fera-t-elle totalement raison en ensevelissant Arouet et ceux qui s’obstineraient à se prévaloir du nom maudit, dans les fanges où l’infâme écrivain voulait faire disparaître le nom de la Pucelle ?
449Quand lui fera-t-elle raison en proclamant comme son roi le Seigneur de Jeanne, en ne voulant voir à sa tête que ceux qui se glorifient d’être ses lieutenants ?
Pourquoi désespérer ?
Jeanne d’Arc est un défi divin jeté au naturalisme le plus féroce. Aucune lumière ne peut nous amener plus suavement à tous les foyers de la vie chrétienne.
Jeanne d’Arc sur les autels, c’est le phare du surnaturel dardant ses rayons sur les yeux de tous ceux qui n’ont pas juré de ne rien voir ; c’est tout baume pour les cœurs meurtris par les haines sociales ; c’est la France, sollicitée de se remettre sur la voie de la France de Charlemagne et de saint Louis ; c’est le ciel tout entier se présentant pour l’y soutenir et la faire avancer.
Par Jeanne d’Arc, Jésus-Christ a mis fin à la guerre de cent ans entre la France et l’Angleterre. Par la canonisation de la Pucelle ne veut-il pas encore finir une guerre plus désastreuse et plus longue ?
Le naturalisme, depuis cent ans, donne en maître absolu des lois à la France. Depuis Philippe le Bel, c’est-à-dire depuis six siècles, il occupe une place prépondérante dans l’ordre politique.
Quelle victoire, s’il était réservé à la manifestation glorieuse de l’humble fille de Jacques d’Arc de l’expulser de l’ordre politique, et de l’édifice social tout entier, qu’il a envahi à la suite de cette première conquête.
Dès lors se réaliserait dans sa plénitude la promesse contenue dans la lettre aux Anglais.
Pour la Chrétienté, les Français feraient le plus bel fait que oncques fut fait.
Le naturalisme recevrait un immense coup dans le monde.
450Si Français et Anglais se réunissaient autour des autels de Jeanne d’Arc, s’ils marchaient à la suite de son étendard, le genre humain saluerait une nouvelle ère, la plus belle qu’il ait vu luire.
Le désir du Cœur de Jésus recevrait son entier accomplissement il n’y aurait qu’un seul bercail, et un seul pasteur : fiet unum ovile et unus pastor268.
Épilogue Comment contribuer à la canonisation de la Pucelle ?
I
Inscrire le nom d’un nouveau Bienheureux dans le livre d’or de la terre et des cieux est une des plus augustes prérogatives des vicaires de Jésus-Christ.
Au Pape seul il appartient de canoniser ; au Saint-Esprit de lui suggérer le jour et l’heure.
La glorification de la Pucelle semble renfermer tant de biens ; elle répond si parfaitement aux besoins de l’heure présente, qu’il est permis de croire que l’infinie Sagesse l’a réservée comme un remède à part pour les maux de notre temps.
Mais c’est aussi une loi des conseils divins, que la prière entre comme élément dans la distribution effective des dons, d’ailleurs les plus invariablement décrétés.
Aucun ne l’a été d’une manière plus absolue que l’Incarnation du Verbe. Dieu a voulu qu’avant d’être octroyée, elle fût précédée de quatre mille ans de supplications.
La canonisation de Jeanne d’Arc doit être demandée avec des instances proportionnées aux biens qu’il est permis d’en attendre.
À l’œuvre donc toutes les âmes qui aiment la France : prêtres, religieux, religieuses, chrétiens et chrétiennes de toute condition.
452Que chacun de nous se dise : mon amour de la France fera que je ne garderai pas le silence : propter Sion non tacebo. Je demanderai au Seigneur d’apparaître encore à la France, en lui manifestant ce que son amour a su faire dans le passé, pour la relever et la ressusciter.
L’Église ne procède à une canonisation qu’après avoir demandé des prières à ses fidèles ; on en fait de particulières dans les ordres religieux, dans les diocèses, qu’une cause intéresse spécialement. La cause de Jeanne d’Arc intéresse la France au plus haut degré. La vierge libératrice est la sœur de chaque Français et de chaque Française. Pas un vrai Français, pas une vraie Française qui ne doive demander au ciel de glorifier ce type sans pareil des dons faits à la nature française.
L’exemple nous vient de loin.
Les missionnaires de Chine ont tressailli de joie, à la pensée de voir sur les autels la vaillante sœur dont ils sont les plus dignes frères.
L’un d’eux, Mgr Foucard, vicaire apostolique du Kouang-Si [Guangxi], écrivait il y a un an :
Nous prions ici pour cette cause qui nous va au cœur, comme à tout cœur religieux et patriotique269.
Nous prions ici. Il est permis d’entendre que ce ne sont pas seulement les missionnaires ; mais encore les néophytes que ces hommes de Dieu ont engendrés à la foi.
Nous laisserions-nous devancer dans une cause si Française par les chrétiens de l’Extrême-Orient ?
Pourquoi dans les familles patriarcales, où l’on conserve l’usage si touchant de la prière en commun, n’a 453jouterait-on pas un Ave Maria, une invocation au Cœur de Jésus, à Notre-Dame de France, à saint Michel, à-sainte Catherine, à sainte Marguerite, et d’une manière générale à tous les saints, protecteurs de la France, pour obtenir une grâce destinée à nous renouveler dans la confiance et l’amour envers chacun de ces divins objets de la piété chrétienne et française ?
Les grandes âmes feront plus encore. Elles s’imposeront des mortifications, feront célébrer des messes à cette intention. Le Cœur de Jésus, Notre-Dame, l’Église victorieuse de là-haut, et surtout la céleste Pucelle, le leur rendront largement. Ce serait déjà une grande récompense que de voir la France rentrer dans ses voies providentielles. Il semble que rien ne peut y contribuer plus efficacement que la canonisation de Jeanne d’Arc.
II
Avant que l’Église ait parlé, il faut soigneusement s’abstenir de tout culte solennel et public. Ce n’est qu’après un jugement bien formel du Saint-Siège, qu’il est permis d’invoquer publiquement les saints dans les offices liturgiques, de les peindre avec des attributs spéciaux, le nimbe par exemple.
S’écarter de ces règles, ce serait faire acte de désobéissance et enrayer la cause que nous voulons promouvoir.
Mais on peut rendre à la libératrice un culte privé, c’est-à-dire l’invoquer dans ses prières particulières, lui demander des faveurs extraordinaires, pour que le crédit dont elle jouit auprès de Dieu soit manifesté à tous.
454On peut lui rappeler que sa gloire sera une éclatante manifestation de Jésus-Christ roi de France, et des aspects surnaturels indiqués dans ce livre. Jeanne vivait avec les saints et les saintes dans une intimité également pleine de respect et de familiarité. Son cœur était la compassion même. Il est meilleur encore dans le ciel. Elle entendra nos vœux, et nous permettra de traiter avec elle, comme elle traitait avec l’Église victorieuse de là-haut.
Tirer déjà les conséquences morales et surnaturelles prêchées par son culte est une excellente manière de l’honorer. Il est grandement à souhaiter que des voix éloquentes les fassent ressortir et les popularisent.
Avant d’être la libératrice, elle a été la sainte ; et elle est restée la sainte dans tout le cours de sa merveilleuse carrière.
C’est cet aspect — le seul vrai — que l’histoire, la peinture, la sculpture doivent mettre en relief.
Quel riche album il serait possible de faire avec l’histoire de Jeanne d’Arc ? Il y faudrait, il est vrai, le pinceau des anges : ce sera le mérite des artistes de s’en rapprocher.
La carrière est libre. La céleste apparition n’a pas été fixée par la peinture, aux jours de l’héroïne. L’on ne possède aucun portrait authentique de l’admirable Française. Aux artistes de le reproduire d’imagination, en respectant fidèlement ce que nous en ont transmis les documents écrits.
Gravures, médailles de la Pucelle, devraient se trouver dans toutes les familles, plus particulièrement dans les ménages populaires.
Pas un reste de son corps. Le bûcher et la Seine ont 455tout emporté. L’ange incorporé n’a pas laissé à la terre plus de traces visibles de son passage, que les anges invisibles qui l’assistaient.
La terre ne possède non plus rien du corps de l’Immaculée Marie, de saint Joseph, et de bien des martyrs, traités après leur mort comme le fut Jeanne la Pucelle.
Une image, une médaille, une statue, nous les remettent sous les yeux. Ainsi en sera-t-il de Jeanne, qu’il ne faudrait jamais séparer des personnages surnaturels, au milieu desquels elle se meut si visiblement.
Nous devons réparer non seulement les outrages, mais encore l’oubli des siècles passés. C’est parce que la Pucelle est toute radieuse du surnaturel, que ces siècles alanguis par le naturalisme ne lui ont pas rendu les honneurs qui lui étaient dus.
Nous ne réparerons qu’en mettant en relief le côté que l’on s’est efforcé d’affaiblir ou de dissimuler.
Altérer, mutiler la Pucelle, c’est l’offenser ; car c’est altérer, mutiler une des plus belles œuvres de Dieu ; c’est une sorte de sacrilège, une forfaiture envers la France.
III
Mgr Foucard, dans la lettre déjà citée, nous apprenait que les vicaires apostoliques de la Chine avaient sollicité auprès du saint-siège la canonisation de Jeanne d’Arc.
C’est nous dire ce que n’ont pas manqué de faire Nosseigneurs les évêques de France.
Les prêtres, les religieux, les religieuses, les simples fidèles, ne pourraient-ils pas venir à leur suite, et joindre 456leurs instances aux instances des pères de leurs âmes ?
L’Église est une famille ; et dans la famille l’aïeul ne dédaigne pas d’entendre les prières des petits-fils et des arrière-petits-fils, quand elles sont faites avec un filial respect, et avec l’accent qui convient à leur position nécessairement dépendante.
Ainsi en est-il de l’Église. Les papes consultent le sens des fidèles, même dans les définitions les plus ardues du dogme catholique, telles que celle de l’Immaculée-Conception.
La Bulle Ineffabilis ne dédaigne pas de relater que la définition a été ardemment demandée par la piété des peuples.
L’Église, croyons-nous, est encore beaucoup plus soucieuse de connaître le sens de ses fils, lorsqu’il s’agit d’une canonisation. Elle n’y procède généralement que sur la demande du clergé et du peuple.
Autrefois les rois parlaient au nom de leurs sujets, et sollicitaient les canonisations qui intéressaient davantage leurs États. On n’a guère à attendre pareille démarche des pouvoirs qui régissent aujourd’hui la France.
C’est aux peuples de suppléer et d’agir eux-mêmes.
Organiser un mouvement général de suppliques, à l’effet de demander au vicaire de Jésus-Christ la béatification de Jeanne d’Arc, serait déjà un magnifique hommage à l’héroïne.
Plus ce mouvement sera étendu, spontané, ayant le cachet propre de chaque diocèse, plus l’hommage sera expressif.
À nos frères dans le sacerdoce, aux prêtres plus influents dans les diocèses ; supérieurs et directeurs de 457grands séminaires, archiprêtres, doyens, directeurs des Semaines religieuses, de rédiger des suppliques, qu’ils présenteraient à la signature de leurs confrères, des communautés et des bons fidèles.
Elles seraient ensuite transmises à l’évêque diocésain, qui les ferait arriver aux pieds du Père commun par la voie qu’il jugerait plus convenable.
Mgr Coullié, évêque d’Orléans, poursuit officiellement la cause. C’est juste. Orléans possède par prescription le droit d’occuper le premier rang, quand il s’agit des hommages à rendre à la libératrice.
La France se joindrait au diocèse toujours fidèle à la mémoire de la Pucelle. C’est justice encore. La Vierge n’a pas seulement délivré Orléans ; elle a ressuscité la France.
Les suppliques à faire circuler offriraient une occasion très favorable pour solliciter les prières, et donner l’élan au culte privé, dont nous venons de parler.
Mettre au front de la plus grande et de la plus sympathique des Françaises la plus belle couronne que puisse décerner la terre ; être pour cela en instance auprès du ciel, et auprès de son grand représentant ici-bas ; n’est-ce pas là un spectacle digne de la France très chrétienne ?
Hommage envers la Pucelle, il le serait aussi envers l’Église victorieuse de là-haut, envers le roi des nations.
Ce sont tous les benoîts saints et saintes de paradis, c’est la bienheureuse Vierge Marie, c’est surtout Notre-Seigneur que nous honorons, dans celle qui lui servit d’instrument pour rendre la vie à la France expirante.
Moyen tout-puissant pour obtenir le renouvellement du miracle !
458Écrit aux pieds de Notre-Dame de France, et terminé une première fois en la seconde fête de saint Michel, le 456e anniversaire de la délivrance d’Orléans.
Le 8 mai 1885.
Notes
- [251]
Annales ecclesiastici, an. 456, VII :
Francorum regnum permansurum tandiu quoadusque ejusmodi in cultu sanctorum piè jacta fundamenta permanserint, periturum vero cum eadem ipsa impie fuerint hæreticâ pravitate revulsa.
- [252]
Annales ecclesiastici, an. 484, c. XXXIII.
- [253]
II Mach., XI, 8. Bien des commentateurs pensent que le cavalier blanc était saint Michel.
- [254]
Procès, t. I, p. 129 :
Nunquam sibi defecit, oncques ne lui faillit… (Comment me faillirait-il puisqu’il me conforte tous les jours.)
- [255]
Officium Sti Michaelis, 29 sept., II Noct., lect. VI :
Quoties miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur.
- [256]
IV Reg., c. VI, v, 14, etc.
- [257]
Procès, t. III, p. 218.
- [258]
Procès, t. I, p. 130 :
Je les ai vus beaucoup de fois parmi les chrétiens.
- [259]
Voir l’acte et les faits ici relatés. Procès, t. V, p. 248.
- [260]
Procès, t. I, p. 175-176.
- [261]
Aujourd’hui Saint-Paulien, à 12 km du Puy.
- [262]
M. Rocher, Tablettes du Velay, t. III et t. IV, années 1873-1874, sup. p. 46.
- [263]
In hac ecclesia aniciensi, quæ et Velanensis, seu Podium Sanctæ Mariæ dicitur, specialius ac præcordius, præ cæteris ecclesiis sibi dicatis, colitur, amatur, veneratur memoria (Beatæ Mariæ Virginis), a cunctis qui circumquaque universa morantur in Gallia.
- [264]
Civitas nunquam vincitur, nec vincetur ; sic legitur ; per Marian protegitur, hæc privilegiata.
- [265]
In sanctissimo corde… gloriantes, præcipua in nos charitatis ejus beneficia recolimus (Oratio festi).
- [266]
Chap, Ier, art. I.
- [267]
Liv. Ier, ch. IV, art. IV.
- [268]
Ce que Jésus-Christ a dit par Jeanne d’Arc, il l’a répété au milieu de notre siècle par une paysanne, de l’âge de la Pucelle, et presque aussi illettrée, par Marie Lataste. C’est ce qui nous engage à mettre aux Pièces justificatives : D une lettre que la Vierge des Landes écrivait à son directeur ; ce sera comme un résumé de ce que le présent livre renferme de plus substantiel.
- [269]
L’Univers, 19 nov. 1884.