J.-B.-P. Jollois  : Histoire abrégée de Jeanne d’Arc (1821)

Introduction

XIIntroduction

Avant d’entreprendre l’histoire de l’héroïne qui sauva la France du joug de l’étranger, il est nécessaire de jeter un coup-d’œil rapide sur les événements antérieurs, et de montrer quelle était alors la situation du royaume.

Déjà vingt années s’étaient écoulées depuis la démence de Charles VI. Elles avaient été signalées par toutes sortes d’exactions et d’horreurs. Les princes du sang, oncles du roi, son frère Louis duc d’Orléans, la reine Isabelle et Jean-Sans-Peur, fils de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, s’étaient disputé le pouvoir et l’avaient successivement obtenu de la faiblesse du monarque dans les intervalles de ses moments lucides.

On avait vu le meurtre du duc d’Orléans ordonné et exécuté par Jean (le 23 novembre 1407) avec une audace aussi extraordinaire que l’impunité que ce crime avait obtenue.

La France était partagée en deux partis, celui des Bourguignons et celui des Armagnacs. Le premier était dirigé par le duc de Bourgogne et le second par le comte d’Armagnac, beau-père du jeune duc d’Orléans.

Le désordre était à son comble ; mais durant ce temps l’Angleterre n’était pas restée oisive ; Henri IV, qui la gouvernait alors, mit toute sa politique à entretenir les divisions de la France pour en tirer parti dans l’occasion.

Il donnait tour-à-tour du secours à chacune des deux factions pour les maintenir à-peu-près en équilibre : le duc de Bourgogne osa le premier réclamer XIIet recevoir les secours des Anglais ; mais les Armagnacs, comme pour lui disputer cette ressource honteuse, souscrivirent avec les ennemis de la France des conditions avilissantes. Ils ne tirèrent cependant aucun fruit de tant de déshonneur. La France seule en fut la victime.

Henri IV meurt (le 20 mars 1413).

Son successeur Henri V se dispose à recueillir les fruits de la politique de son père. Il avait fait ses préparatifs de longue main.

Il débarque en France en 1415. Il débute par la bataille d’Azincourt, où périt l’élite de la noblesse française. On aurait pu croire que le désastre de cette journée allait réunir les partis dans l’intérêt commun. Il n’en fut rien : la division augmenta parmi les Français. Outre les deux partis principaux, il s’en forma de secondaires.

Le comte d’Armagnac, assuré de l’appui du troisième fils du roi, devenu dauphin par la mort de ses deux frères aînés, ne songe qu’à la conservation de son autorité. Pourvu qu’il se maintienne à Paris, il lui importe peu que les Anglais envahissent de toutes parts le territoire de la France.

Revêtu de la dignité de connétable, il ne garde aucun ménagement avec la reine. Cette princesse vivait dans un désordre public. Jusqu’alors ennemie déclarée de Jean-Sans-Peur, elle changea tout à coup de sentiment, et se ligua avec ce monstre pour se venger à-la-fois de son époux et de son fils. Elle était retenue prisonnière à Tours. Le duc de Bourgogne parvient à l’enlever. Elle reprend le titre de régente que dans l’origine elle avait obtenu de Charles VI, et elle ose établir un parlement à Troyes.

Le duc de Bourgogne rentre bientôt dans Paris : un massacre horrible signale son triomphe.

La journée du 12 juin 1418 est écrite dans l’histoire en caractères de sang. On massacra dans les prisons tout ce qui s’y trouvait d’Armagnacs, et le duc de Bourgogne vint consacrer par sa présence toutes ces atrocités.

Le jeune dauphin, depuis Charles VII, enlevé de son lit par XIIITanneguy du Châtel, n’avait dû la vie qu’au dévouement de ce serviteur fidèle. Suivi d’une grande partie du parlement, ce prince se retira vers la Loire, et rallia autour de lui tous ceux qui purent échapper au fer des assassins.

Henri V ne manque pas une occasion si favorable à l’accomplissement de ses vues ambitieuses. Il ordonne de nouvelles levées, et s’empare de toute la Normandie. Rouen résistait encore au vainqueur d’Azincourt. Après des efforts incroyables de constance et de valeur, cette ville envoya au roi des députés pour solliciter des secours ; mais ce fut en vain. Il fallut céder à la nécessité et capituler. Henri V y fit son entrée le 19 janvier 1419.

La prise de Rouen entraîna la réduction d’un petit nombre de places qui n’avaient pas encore subi le joug.

Le 30 juillet 1419, le duc de Clarence surprit Pontoise, et s’en empara par escalade. Cette nouvelle répandit la consternation dans la capitale.

Au milieu de si grands malheurs, le duc de Bourgogne, effrayé des maux de la France, parut vouloir se réconcilier avec le dauphin ; mais leur entrevue sur le pont de Montereau, qui pouvait amener les résultats les plus heureux pour le royaume, donna lieu à l’un des événements les plus funestes qui soient consignés dans notre histoire.

Les deux princes venaient de se joindre. Le duc, qui, selon l’usage, avait mis le genou en terre pour saluer le dauphin, posa en se relevant la main sur son épée pour la remettre à sa place. Tous ceux qui formaient la suite du dauphin avaient été attachés au duc d’Orléans, Louis, assassiné par les ordres du duc de Bourgogne. Frappés de l’idée que celui-ci voulait tirer l’épée pour en percer le dauphin, ou seulement saisis d’une fureur soudaine à la vue du meurtrier de leur ancien maître, ils s’élancèrent sur le duc, et le massacrèrent (le 10 septembre 1419).

XIVLa mort de Jean-Sans-Peur souleva une partie de la France contre le dauphin, à qui l’on attribuait généralement ce crime. La reine Isabelle se livra dans cette circonstance à des excès à peine croyables. On eût dit qu’elle avait soif du sang de son fils. Elle joignit sa haine au ressentiment du nouveau duc de Bourgogne Philippe-le-Bon.

Le roi d’Angleterre accourut : ils dressèrent ensemble à Troyes (le 20 mai 1420) le fameux traité qui, en privant le dauphin de la couronne de ses ancêtres, transmettait ses droits à Henri V, devenu l’époux de la princesse Catherine, fille de Charles VI. Le duc de Bourgogne reconnut par ce traité le roi d’Angleterre pour roi de France. Il s’engagea à combattre Charles et ses enfants par toutes les voies possibles, jusqu’à ce qu’ils fussent détrônés, et cela sur la foi de son corps et par parole de prince. On régla dès ce moment que Henri V gouvernerait la France, attendu l’incapacité du roi Charles ; que celui-ci, en lui écrivant, emploierait cette formule : À notre très cher fils Henri, roi d’Angleterre, héritier de France, et que l’on poursuivrait vivement Charles, soi-disant dauphin. Le roi, plongé en ce moment dans l’imbécillité la plus profonde, signa le traité sans résistance.

Le mariage de Henri V et de la princesse Catherine fut bientôt après célébré.

Le duc de Bourgogne se rendit maître de Montereau, et Henri V continua à s’avancer vers la capitale. Il voulut cependant s’emparer préalablement de Melun, place importante par sa situation sur la Seine, mais qui opposa une résistance inattendue. Enfin Barbazan, le chevalier sans reproche, fut obligé de capituler.

Henri V établit sa cour dans la capitale de la France. Ce prince ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à l’abaissement du dauphin. Si l’on ajoute foi à quelques historiens qui paraissent se fonder sur des pièces dont il nous a été impossible de vérifier l’authenticité, celui-ci fut cité à la table de marbre pour raison de XVl’homicide exécuté sur Jean, duc de Bourgogne. Il fut, par arrêt, convaincu des cas à lui imputés, et, comme tel, banni et exilé à jamais du royaume, et conséquemment déclaré indigne de succéder à la couronne. C’est ainsi que les Anglais punissaient un crime dont sans doute ils avaient été les instigateurs. Le dauphin appela de cet arrêt à son épée.

La bataille de Beaugé gagnée le 22 mars 1421 par les Français sur le duc de Clarence, frère de Henri V, pendant le voyage que fit ce monarque à Londres pour le couronnement de Catherine de France comme reine d’Angleterre, ne fit que suspendre le cours des prospérités des Anglais. Henri, brûlant de venger la mort de son frère tué dans cette bataille, repassa en France le 10 juin avec de nouvelles troupes. Il fit lever le siège de Chartres au dauphin, et prit la ville de Dreux.

Bientôt il mit le siège devant Meaux, la ville la plus importante du royaume, soit par ses fortifications, soit par sa situation sur la Marne, à peu de distance de la capitale. Cette place opposa la résistance la plus obstinée. Mais elle fut enfin forcée de se rendre.

Henri V vint ensuite jouir à Paris de son triomphe. Il désirait ardemment le moment où il pourrait ceindre sur son front la couronne des lis, mais il fut atteint d’un mal subit, et précéda de deux mois au tombeau le faible et infortuné Charles VI. Il mourut le 31 août 1422.

Charles VI cessa de vivre le 22 octobre de la même année. Les restes mortels du monarque français furent accompagnés à Saint-Denis par tout le peuple de Paris dont il était aimé.

Il fut à peine descendu dans la tombe qu’un héraut fit retentir les voûtes de l’église de ce cri funeste : Vive Henri de Lancastre, roi d’Angleterre et de France. Henri VI, fils de Henri V et de Catherine de France, était encore au berceau. Il était né le 6 décembre 1421.

Le duc de Bedfort, frère de Henri V, était régent de France.

XVILe duc de Glocester avait la régence de l’Angleterre.

Le comte de Warvick était gouverneur de Henri VI.

La Champagne, l’île de France, la Picardie, la Normandie, une partie du Maine et de l’Anjou, la Guienne entière, y compris la Gascogne, obéissaient immédiatement au roi anglais représenté par le duc de Bedfort. L’alliance de Philippe-le-Bon lui soumettait les deux Bourgognes, la Flandre et l’Artois. Le duc de Bretagne, entraîné par l’exemple, avait embrassé le parti de ce dernier. Le Languedoc, le Dauphiné, l’Auvergne, le Bourbonnais, le Berri, le Poitou, la Saintonge, la Touraine, l’Orléanais, une partie du Maine et de l’Anjou, restés fidèles au roi légitime, semblaient devoir bientôt subir le même sort que les autres provinces, et passer sous le joug de l’étranger. L’infortuné Charles VII paraissait incapable de lutter avec succès contre une adversité toujours croissante. Les batailles de Crevant en 1423 et de Verneuil en 1424 achevèrent d’abattre cette âme naturellement facile à décourager.

Une querelle survenue entre le duc de Bourgogne et le duc de Glocester, régent d’Angleterre, laissa aux Français quelque relâche. Les ministres de Charles VII profitèrent de cette brouillerie pour arrêter les progrès du duc de Bedfort, et négocier un accommodement avec le duc de Bretagne. Le comte de Richemont, frère de ce prince, reçut alors l’épée de connétable. On faisait en lui l’acquisition d’un général habile.

Le connétable, après avoir rassemblé en Bretagne une armée de vingt mille hommes, se voit au commencement de 1426 en état d’envahir la Normandie. Il avait déjà pris Pontorson ; il assiégeait Saint-James de Beuvron qui couvrait cette province. L’entreprise devait réussir, mais un favori de Charles, Giac, la fit échouer en retenant les sommes réservées à la solde des troupes. L’armée se débanda, et Richemont fut complètement battu.

XVIILa Trémouille succéda à Giac dans la faveur de Charles VII. Son crédit devait être encore plus fatal à la France. On avait laissé échapper l’occasion que l’absence du régent offrait à Charles pour agir ; et Bedfort revint en 1427 avec des subsides considérables et une armée de vingt mille hommes.

Les Anglais avaient mis le siège devant Montargis.

Cette ville s’était défendue pendant trois mois par l’avantage de sa situation, par l’habileté de son gouverneur, et surtout par le courage de ses habitants. La Hire et le comte de Dunois, bâtard d’Orléans, en avaient fait lever le siège, et avaient mis les ennemis en déroute le 4 septembre 1427.

Les succès avaient été balancés. Talbot et Suffolck emportèrent Laval d’assaut. Mais bientôt le duc de Bedfort, profitant des divisions qui existaient à la cour de Charles VII, marcha d’abord contre la Bretagne avec la plus grande partie de ses forces.

À peine eut-il paru sur les frontières de cette province que le duc se hâta de négocier, accorda tout, et changea pour la quatrième fois de parti. Il reconnut Henri VI pour roi de France, et adhéra au traité de Troyes.

Bedfort ne douta plus que le moment ne fût arrivé de consommer la conquête du royaume.

Le comte de Warvick qui commandait l’armée anglaise retourna en Angleterre pour remplir les fonctions de gouverneur de Henri VI. Il fut remplacé par le comte de Salisbury. Celui-ci, à la tête de son armée, ouvrit la campagne au mois de juillet 1428. Il prit successivement Nogent-le-Roi, Rambouillet, Béthencourt et Rochefort, places peu éloignées d’Orléans, mit le siège devant le Puiset et Janville. Meun-sur-Loire envoya des députés au vainqueur, et reçut garnison anglaise.

Les Anglais entrèrent dans Beaugency abandonné par la garnison française, qui se retira dans le château, et de là ils menaçaient déjà d’attaquer Orléans, le dernier rempart de la monarchie.

XVIIIAu premier bruit du danger on vit accourir dans cette ville un grand nombre d’illustres chevaliers, parmi lesquels était le fameux Poton de Xaintrailles.

L’artillerie, attendue par Salisbury pour faire le siège du château de Beaugency, devait passer près d’Orléans. Les Français se proposaient de l’attaquer, mais les Anglais accoururent en force pour s’y opposer.

Les Anglais vinrent mettre le siège devant Jargeau, qui capitula trois jours après. Ils marchèrent aussitôt sur Château-Neuf-sur-Loire, qui se soumit sans résistance, et ils prirent position à Olivet près d’Orléans. Ils furent cette fois repoussés, et allèrent rejoindre le gros de leur armée à Meun et à Beaugency.

Mais bientôt l’armée anglaise, qui comptait au nombre de ses chefs le comte de Salisbury et le comte de Suffolck, l’un des généraux les plus habiles de Henri V, revint devant Orléans le 12 octobre 1428, et l’attaque de la ville fut commencée du côté du midi.

Les Orléanais avaient détruit tout le faubourg qui se trouvait au-delà de la Loire ; ils s’étaient retirés dans la ville, mais ils occupaient le boulevart et le fort des Tourelles ou des Tournelles, qui défendait la tête de l’ancien pont d’Orléans. Le 21, les Anglais donnent l’assaut, et sont repoussés. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous se réunissent pour la défense du fort. Les femmes apportent des vivres, et transportent même des pierres qu’on lance sur l’ennemi du haut des remparts.

Mais les Orléanais doivent enfin céder, et abandonner un boulevart que l’artillerie ennemie avait fait tomber en ruine. Ils coupent une arche du pont, et se retirent dans un nouveau boulevart construit solidement, appelé le boulevart de la Belle-Croix, et d’où ils commencent à tirer sur le fort qu’ils venaient d’abandonner. La perte des Tournelles avait fait une impression fâcheuse sur l’esprit des Orléanais ; mais l’arrivée du comte de Dunois XIXvint bientôt ranimer les courages abattus.

Salisbury, surpris de la résistance qu’il venait d’éprouver, et prévoyant que le siège se prolongerait, vu l’avancement de la saison, résolut d’enfermer la ville dans une enceinte de forts placés à peu de distance les uns des autres, tellement que l’entrée de la place serait interdite à toute espèce de renfort et de convoi de vivres.

Pour exécuter son projet et désigner de l’œil les endroits où les boulevarts devaient être établis, il était monté au second étage du fort des Tournelles, accompagné de Glacidas. Là ce dernier lui montrait la ville, dont, disait-il, il allait bientôt être le maître, mais la fortune en décida autrement. Un boulet de pierre lancé d’Orléans brisa l’un des côtés de la fenêtre où ils étaient en observation, et les éclats blessèrent à mort le comte de Salisbury qui tomba tout sanglant aux pieds de Glacidas. Ce coup imprévu porta le deuil et la terreur dans le camp anglais, tandis qu’il ranima la joie et l’espérance dans le cœur des Français.

Le comte de Suffolck fut choisi par le duc de Bedford pour succéder à Salisbury. Ce général mit tous ses soins à exécuter le projet qu’avait conçu son prédécesseur d’entourer Orléans d’une enceinte de forteresses, au moyen desquelles on pût en former le blocus exact. Informés du projet de l’ennemi, les Orléanais avaient mis le feu à un grand nombre d’églises situées autour d’Orléans, et où les assiégeants auraient pu venir se loger pour l’exécution de ce dessein.

L’armée anglaise se renforçait de troupes et de guerriers célèbres, entre autres de Talbot, héros du plus grand renom. Mais le courage et la constance des Orléanais sembla croître avec les dangers. L’ardeur et le zèle suppléaient à tout. Un habile ouvrier jeta en fonte une bombarde du plus fort calibre ; à côté de cette pièce d’artillerie on plaça deux forts canons, qui, pendant tout le siège, foudroyèrent presque continuellement les établissements de l’ennemi, formés au-delà XXdu fleuve. Ce ne fut pas sans éprouver les plus grands obstacles que les Anglais étaient parvenus successivement à exécuter leur projet de blocus. Dunois, le maréchal de Sainte-Sévère et beaucoup d’autres guerriers illustres, accompagnés des courageux habitants d’Orléans, allaient à leur rencontre et les attaquaient vigoureusement.

Des combats singuliers où, de part et d’autre, on montrait une grande valeur, remplissaient assez souvent les intervalles de temps durant lesquels les assiégeants et les assiégés n’en venaient pas aux mains.

Le premier janvier de l’année 1429, les Anglais remportèrent un grand avantage sur les assiégés. À la suite de cette victoire ils commencèrent à construire un nouveau boulevart pour resserrer plus étroitement la place. Des attaques très vives de jour et de nuit signalèrent, les jours suivants, les valeureux citoyens d’Orléans et leurs intrépides chefs.

Louis de Culan, amiral de France, suivi de deux cents guerriers, pénétra dans la ville en passant entre les bastilles du sud et en traversant la Loire vis-à-vis Saint-Loup. Dès le lendemain il y eut un nouvel engagement où la victoire parut indécise entre les assiégeants et les assiégés.

Les Anglais poursuivaient toujours l’exécution de leur blocus, et à cet effet ils achevaient la construction de leurs bastilles qu’ils tâchaient de lier entre elles par un double rang de fossés. Des secours en vivres, en munitions et en troupes ne laissaient pas toutefois d’entrer dans Orléans, grâce à l’intrépidité, au zèle et à l’ardeur des Français qui accouraient au secours d’une ville dont la noble résolution et la constance héroïque excitaient l’admiration générale.

Des combats avaient lieu chaque jour devant les portes d’Orléans. Souvent les assiégeants, pendant la nuit, venaient au pied des murs dont ils tentaient l’escalade, mais ils étaient vigoureusement repoussés. XXILes chefs de guerre français résolurent de rendre aux Anglais toutes les alarmes qu’ils donnaient à la ville. Dunois, à la tête de ses troupes et des braves Orléanais, allait chercher les assiégeants jusque dans leur camp.

Le 29 janvier, les Anglais résolurent d’attaquer la ville avec toutes leurs forces ; mais leur projet échoua contre la valeur des habitants et des guerriers qui la défendaient.

Il y avait déjà quelque temps que les Orléanais avaient envoyé des messages au roi pour lui exposer la difficulté de leur position et l’extrême besoin qu’ils avaient de secours.

Le 8 février, mille combattants, bien armés et bien équipés, entrèrent dans la ville. Les Anglais de leur côté reçurent aussi des renforts. Le comte de Clermont, fils aîné du duc de Bourbon, avait rassemblé des soldats à Blois, et devait entrer avec eux dans Orléans. Averti que de nouvelles troupes arrivaient au secours des Anglais, il crut devoir aller à leur rencontre. De son côté, Dunois, informé de l’arrivée de Fastolf qui commandait le convoi anglais, sortit d’Orléans avec quinze cents hommes de guerre, dans l’intention de rejoindre le comte de Clermont. Il était accompagné des seigneurs de Graville et de Verduran, de Poton de Xaintrailles et de Lahire. La jonction des deux corps de troupes ne s’était pas encore effectuée, lorsque les Français sortis d’Orléans, et parvenus au-delà de Rouvray Saint-Denis, aperçurent les Anglais. La première pensée des chefs de guerre français fut de les attaquer à l’improviste et dans un moment où ils ne s’étaient point encore rangés en ordre de bataille ; mais le comte de Clermont envoyait messages sur messages, pour qu’on l’attendît, et l’on manqua ainsi l’occasion d’une victoire qui paraissait certaine.

Cependant le gros de l’armée française n’arrivait point. Les Anglais ayant fait leurs dispositions, vinrent provoquer et harceler les Français. L’impatience de ces derniers XXIIne put résister plus longtemps, et le combat s’engagea. Ils succombèrent malgré leur courage. Le comte de Clermont arriva enfin ; il aurait pu rétablir le combat ; mais piqué de n’avoir point été attendu, il resta spectateur indifférent du désastre que ses compagnons d’armes venaient d’éprouver, et il se dirigea vers Orléans. Cette fatale journée qui eut lieu le 18 février 1429 fut appelée la journée des harengs, parce que le convoi conduit par le général anglais consistait principalement en barils remplis de cette espèce de poisson.

Les Français qui venaient d’éprouver un si grand échec, rentrèrent à Orléans fort tard. On peut se figurer toute la consternation que répandit parmi les habitants ce retour si différent de celui auquel ils devaient s’attendre, surtout lorsqu’ils virent rapporter dans la ville leur héros chéri, le brave Dunois, blessé dans cette désastreuse affaire.

Malgré cet échec, les Français étaient encore en assez grand nombre dans la place, pour tenter de faire lever le siège aux Anglais, dont les forces divisées en deux parties par le fleuve ne pouvaient que difficilement se secourir. Mais la défaite de Rouvray avait jeté la consternation et le découragement dans tous les esprits. Le comte de Clermont, qui avait de si grands reproches à se faire, annonça l’intention de sortir d’Orléans et d’aller trouver le roi à Chinon. Il promit, pour apaiser les Orléanais mécontents, de leur envoyer des hommes et des vivres ; mais il manqua à ses engagements. Les habitants reprirent pourtant courage, leur zèle et leur constance ne se démentirent point ; ils ne pouvaient toutefois se dissimuler qu’ils ne fussent abandonnés à leur malheur. Chaque jour, le nombre des assiégeants augmentait. Les boulevarts de l’ennemi, destinés à resserrer le blocus de la ville, se multipliaient incessamment autour d’elle.

Dans ces conjonctures, on crut devoir recourir aux négociations. On fit des démarches pour obtenir que la ville fût remise en séquestre XXIIIdans les mains du duc de Bourgogne, jusqu’à la décision de la querelle du roi Charles VII et du roi Henri, touchant la succession au trône de France. Le lendemain du départ des députés, les assiégés continuèrent avec la même ardeur leurs attaques contre les assiégeants.

Des vivres envoyés de Châteaudun entrèrent dans la place, et la nouvelle d’un succès remporté sur les Anglais par la garnison de cette petite ville rendit aux Orléanais tout leur courage.

Il se passait peu de jours sans que les assiégés ne signalassent leur valeur par des traits d’intrépidité. Quelques guerriers sortirent pendant la nuit de la ville, passèrent la Loire, et vinrent surprendre, derrière les bastilles même des Anglais, vingt hommes d’armes qu’ils conduisirent à leur bateau, et emmenèrent prisonniers. Cette expédition aventureuse ne coûta que la perte de deux Français.

Malgré les efforts des Anglais, le blocus d’Orléans n’avait pu être tellement rigoureux que les communications au-dehors eussent été entièrement interdites.

Le 17 avril 1429, les ambassadeurs envoyés au duc de Bourgogne revinrent avec la triste nouvelle qu’ils n’avaient pu réussir dans leur mission. Le duc de Bourgogne, touché de la fidélité et des malheurs des Orléanais, avait accueilli leur prière, et s’était rendu à Paris dans l’espoir de faire consentir le duc de Bedford à l’arrangement proposé. Le régent de France, non seulement ne voulut point accéder aux propositions qui avaient été faites, mais il s’emporta même encore en plein conseil contre le duc de Bourgogne qui était présent.

Les dédains et les paroles orgueilleuses des Anglais eurent au moins pour résultat de détacher du siège d’Orléans tous les gens du duc de Bourgogne. Ainsi l’on vit les Bourguignons, les Picards, les Champenois, et tous ceux qui étaient sous l’obéissance du duc, quitter avec joie les travaux de ce siège.

Les députés rapportèrent aux habitants de la ville qu’ils ne seraient XXIVadmis à traiter qu’à la condition de se soumettre au régent anglais. Cette décision révolta la fierté des Orléanais qui jurèrent de se défendre jusqu’au dernier soupir. On se dispose aussitôt à une nouvelle attaque. Les guerriers français, accompagnés de l’élite des habitants, sortent sans bruit de la ville, et à la faveur de la nuit ils pénètrent jusqu’aux palissades du grand parc des Anglais, égorgent la garde qui veillait à l’entrée, se précipitent dans l’enceinte, et portent partout le carnage et la terreur. Cependant les Anglais se réunissent et marchent en grand nombre contre les Français. Ceux-ci regardent comme prudent de songer à la retraite ; ils se retirent vers la ville, chargés des dépouilles de l’ennemi. Ils veulent cependant que leur retraite ne ressemble pas à une fuite, mais bien à un triomphe. tout à coup la cavalerie ennemie se répand dans la plaine. Alors s’engage un combat à toute outrance, et les Français ne regagnent leurs murs qu’après avoir jonché le champ de bataille de leurs cadavres et de ceux de l’ennemi.

À la suite d’une aussi fatale journée, les Anglais purent croire que la ville allait être forcée d’accepter les conditions qu’ils voulaient lui imposer. La conquête des provinces méridionales du royaume était presque entièrement achevée, et déjà quelques ministres de Charles VII lui conseillaient de se réfugier en Dauphiné.

C’en était fait d’Orléans, c’en était fait de la France entière, sans un événement si imprévu, si contraire à tout ce qu’on devait attendre, qu’il a toujours paru avoir quelque chose de surnaturel. Cet événement est l’apparition de la fameuse Jeanne d’Arc, dont la destinée était de confondre les Anglais et de rétablir le roi légitime sur son trône. C’est l’histoire de cette fille extraordinaire que nous allons exposer succinctement.

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