Histoire abrégée
25Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans
Chapitre premier
- Détails sur la famille d’Arc.
- Naissance de Jeanne, ses qualités, sa conduite, ses occupations.
- Les divisions qui partagent la France pénètrent jusqu’au pays de la Pucelle.
- Premières apparitions de Jeanne.
- Les Bourguignons font une excursion à Domremy, où ils pillent et ravagent tout.
- La famille d’Arc se retire à Neufchâteau.
- Occupations de Jeanne en ce lieu.
- Jeanne se défend devant l’official de Toul contre un particulier qui disait avoir d’elle une promesse de mariage.
- Ses démarches inutiles auprès de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs.
- Difficultés qu’elle éprouve à le persuader de sa mission.
- Troisième tentative couronnée du succès. Le départ de Jeanne est arrêté.
- Elle arrive à Gien, première ville qu’elle rencontre de la domination de Charles VII.
- Elle se rend à Chinon, où elle attend les ordres du roi.
Détails sur la famille d’Arc
Jeanne d’Arc était fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, laboureurs, vivant honnêtement du produit des propriétés qu’ils avaient à Domremy et dans les environs, et qu’ils faisaient valoir eux-mêmes. Jacques d’Arc était originaire de Séfonds près de Montierender. Il était issu d’une bonne et ancienne famille de ce pays, ainsi qu’il résulte de plusieurs titres et contrats qui se trouvent encore à Saint-Dizier. Les armoiries de cette famille étaient un arc 26bandé de trois flèches, dont on retrouve des vestiges sur d’anciens tombeaux. Isabelle Romée était native de Vouthon, distant d’une lieue de Domremy. Ces bons cultivateurs étaient pieux, simples, hospitaliers et d’une probité sévère ; ils jouissaient d’une réputation sans tache. Ils avaient d’autres enfants que Jeanne, dont trois garçons et une fille. L’aîné des garçons portait le nom de Jacquemin, le second s’appelait Jean, et le troisième Pierre. La sœur de Jeanne s’appelait Catherine. Un grand nombre de ceux qui ont écrit sur la Pucelle n’ont pas fait mention de cette sœur dont le nom paraissait ignoré, mais des titres authentiques qui nous ont été communiqués ne laissent aucun doute sur son existence et son véritable nom.
Chaumière de la famille d’Arc
Toute cette famille habitait au village de Domremy une modeste chaumière qui subsiste encore aujourd’hui. Avant les nouveaux établissements formés d’après l’ordre du roi et le vœu du conseil général du département des Vosges, la chambre où la tradition veut que Jeanne d’Arc soit née, servait de vinée ; la pièce voisine était une étable à vaches, et dans le fond se trouve un cellier qui a servi autrefois de chambre à four.
Mais grâce à la bienveillance du prince auguste qui gouverne la France, grâce au patriotisme du département des Vosges, l’humble demeure de l’héroïne du quinzième siècle a été réparée, et est aujourd’hui entretenue pour être longtemps encore l’objet de la vénération des Français et de la curiosité des étrangers.
Naissance de Jeanne d’Arc
L’époque de la naissance de Jeanne d’Arc est incertaine. D’après ses propres réponses on peut conjecturer qu’elle est née à Domremy en février ou mars 1411. Elle fut baptisée dans l’église de Saint-Remy de ce lieu, qui subsiste encore aujourd’hui. Cette église offre des marques de la vénération que l’on a conservée dans le pays pour la mémoire de Jeanne d’Arc. On y voit deux petits anges disposés symétriquement de chaque côté du maître-autel, et portant chacun un écusson aux armes de la famille d’Arc. Le travail est grossier, et ne présente point le caractère d’une époque ancienne.
Ses qualités
Les parents de Jeanne d’Arc ne purent lui donner qu’une éducation conforme à leur état. C’est assez dire qu’elle ne reçut que des principes de morale et de religion. Elle ne sut jamais ni lire ni écrire. Sa mère lui enseigna à réciter le Pater noster, l’Ave Maria et le Credo. C’était le fondement de toute son instruction religieuse. Elle savait du reste bien coudre et filer dans la perfection. 27C’était une fille simple, chaste, modeste, patiente, très douce, laborieuse, craignant Dieu, aimant à faire l’aumône, à exercer l’hospitalité et à servir les malades. Toute pauvre qu’elle était, elle trouvait encore le moyen de secourir les malheureux, et voulait leur céder son propre lit, lorsqu’ils venaient demander l’hospitalité chez ses parents. Elle obéissait en tout à ses père et mère. Elle recherchait de préférence l’entretien des femmes et des filles les plus vertueuses. Elle était chérie de tous les habitants de Domremy.
Ses occupations terminées, elle se rendait à l’église, où humblement agenouillée elle priait avec ferveur et recueillement.
Sa conduite
Parvenue à douze ou treize ans, elle témoigna peu de goût pour les amusements des jeunes filles de son âge. Quand elles commençaient à se livrer à ces amusements, Jeanne s’éloignait sans affectation et se rendait seule à l’église. Elle aimait beaucoup à parler de Dieu, et de la Vierge, objet de son plus tendre amour et de ses continuelles pensées.
Non seulement elle allait souvent à l’église, tant à la messe qu’à vêpres et à complies ; mais elle aimait à fréquenter en général tous les lieux consacrés à la religion. Elle se confessait souvent, elle ne manquait jamais au temps de Pâques d’approcher de la sainte table et de recevoir le sacrement de l’Eucharistie. On la trouvait quelquefois seule dans l’église, en contemplation devant les images du Sauveur et de la Vierge.
Les sentiments de piété la suivaient partout, et lorsque le son de la cloche appelait le peuple des campagnes à la prière, Jeanne d’Arc se hâtait de gagner l’église du hameau.
Non loin de Domremy, s’élevait une petite chapelle consacrée à la Vierge, et connue sous le nom d’ermitage de Sainte-Marie ou de chapelle Notre-Dame de Bellemont. Les jeunes garçons et les jeunes filles de Domremy et de Greux avaient coutume de s’y rendre à un certain jour de l’année pour y pratiquer des actes de dévotion. Jeanne la fréquentait habituellement tous les samedis. C’est là qu’elle se retirait pour penser à Dieu et aux maux qui affligeaient la France. Elle apportait en offrande des chandelles qu’elle allumait devant l’image de la Vierge à laquelle elle adressait de ferventes prières. Dans le cours de la semaine, il lui arrivait quelquefois de céder tout à coup au désir d’aller visiter cette chapelle, tandis que ses parents la croyaient occupée dans les champs 28aux travaux de la culture, ou à quelque autre labeur. On montre encore aujourd’hui l’emplacement1 de cette chapelle où il n’existe plus qu’un énorme tas de pierres qui ne proviennent pas des débris de l’édifice, mais qui ont été ramassées dans les champs par les cultivateurs.
Ses occupations
Jeanne d’Arc allait aux champs avec son père et ses frères. Elle arrachait les mauvaises herbes, brisait les mottes de terre avec l’instrument propre à cet usage, travaillait à la moisson, et de temps à autre, quand son tour revenait, elle menait paître dans les prés d’alentour le troupeau du village. Le reste de son temps était employé à filer le chanvre et la laine.
Arbre des Fées
Assez près de Domremy, s’élevait un bois antique appelé le bois Chenu, ce qui signifie le bois des chênes. On l’apercevait de la maison de Jeanne d’Arc. Au-dessous de ce bois, près du grand chemin2 qui conduit de Domremy à Neufchâteau, il y avait un hêtre majestueux dont les rameaux très étendus offraient aux voyageurs une ombre hospitalière. Cet arbre était si vieux que l’on ne pouvait assigner, au temps de l’enfance de Jeanne d’Arc, l’époque où il avait été planté. On le désignait sous le nom d’arbre des fées, ce qui rappelait d’antiques superstitions celtiques. Les dames des châteaux des environs venaient se reposer sous son ombrage. C’est probablement ce qui lui fit donner le nom d’arbre des dames, sous lequel il était aussi connu. Aujourd’hui cet arbre n’existe plus ; mais la tradition a conservé le souvenir du lieu où il était planté3.
Les jeunes filles et les jeunes garçons de Domremy se réunissaient sous l’arbre des fées, à certaines époques de l’année ; ils y dansaient aux chansons, et y faisaient un repas rustique. Ordinairement ils suspendaient des couronnes et des guirlandes à ses rameaux. Jeanne d’Arc dans son enfance accompagnait les jeunes filles de son âge dans leurs visites à cet arbre et prenait part à leurs chants et à leurs danses. Devenue plus grande, elle abandonna ces plaisirs et se consacra presque exclusivement aux soins du ménage. Quelquefois encore, elle aidait à conduire le bétail jusque dans les prés. Des chevaux faisaient partie des animaux que possédait son père. Un auteur contemporain rapporte qu’elle s’exerçait à monter dessus et à les conduire, et que même 29elle disputait avec ses compagnes le prix de la course ainsi qu’auraient pu faire les plus habiles chevaliers.
Les divisions qui partagent la France parviennent jusqu’au pays de la Pucelle
Les divisions qui partageaient alors la France, avaient étendu leur funeste influence jusque dans les campagnes, et les noms de Bourguignons et d’Armagnacs étaient connus dans les hameaux et les plus humbles chaumières. Tous les habitants de Domremy, à l’exception d’un seul, étaient Armagnacs de cœur et dévoués par conséquent entièrement au parti de Charles VII. Les habitants de Maxey, village voisin, situé entre Domremy et Vaucouleurs, s’étaient au contraire prononcés pour les Bourguignons. Souvent il y avait entre les deux villages des défis et des combats. Jeanne d’Arc dit avoir vu revenir des garçons de Domremy bien blessés et tout en sang. Cela entretenait des passions haineuses dans le cœur des habitants. Jeanne, en quelque sorte témoin de ces scènes de fureur, n’était point étrangère aux passions qu’elles faisaient naître. Elle avoua même qu’à cette époque, la haine que lui inspirait le nom de Bourguignon était si grande, qu’elle avait désiré que le seul habitant de Domremy, qui était Bourguignon de cœur, eût eu la tête coupée, pourvu toutefois que cela eût plu à Dieu ; circonstance qui indique à quel point les passions étaient excitées et qui serait une preuve de cruauté, si toute la conduite de Jeanne d’Arc pendant sa vie n’avait prouvé combien un vœu aussi cruel et aussi irréfléchi était loin de sa pensée.
Premières apparitions de Jeanne
C’est vers l’année 1423 ou 1424 que Jeanne d’Arc se crut visitée pour la première fois par des êtres surnaturels. Cette époque est celle des batailles de Crevant et de Verneuil qui semblaient devoir accabler le parti de Charles VII, reconnu roi d’abord à Espali près du Puy le 28 octobre 1422, et ensuite couronné à Poitiers quelques jours après.
Jeanne d’Arc âgée d’environ treize ans se trouvait un jour d’été vers l’heure de midi dans le jardin de son père. tout à coup à la droite et du côté de l’église du hameau, voisine de la maison4, une grande clarté frappa ses yeux, et une voix inconnue retentit à son oreille. Cette voix lui donna les plus sages conseils, l’engageant à fréquenter l’église, à être toujours bonne et honnête, et à compter sur la protection du ciel. La jeune fille oust (eut) moult paour de ce, ainsi qu’elle le rapporte dans ses interrogatoires. Mais la voix était si auguste 30qu’elle n’hésita pas à la croire envoyée du ciel, et pour témoigner sa reconnaissance elle prit d’elle-même alors l’engagement de consacrer à Dieu sa virginité.
Une autre fois dans la campagne, la même voix se fit entendre à Jeanne d’Arc ; mais un archange se présenta à sa vue accompagné d’un grand nombre d’anges du ciel. C’était saint Michel. Il dit à la jeune fille que Dieu avait grand pitié de la France, qu’il fallait qu’elle allât au secours du roi : qu’elle ferait lever le siège d’Orléans et délivrerait Charles de ses ennemis ; qu’elle devait se présenter devant Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, qui la ferait conduire près du roi et qu’elle y arriverait sans obstacles ; que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la visiter, qu’elles avaient été choisies pour la guider et l’assister de leurs conseils ; qu’elle devait les croire et leur obéir dans tout ce qu’elles lui diraient, que c’était la volonté de Dieu. Jeanne avoue qu’elle eut d’abord beaucoup de peine à croire à ces apparitions, mais que les êtres inconnus se présentèrent de nouveau à elle plusieurs fois, que celui qui lui adressait la parole paraissait un vrai preud hommе.
Les deux saintes, dont Jeanne ornait souvent de fleurs les images à la chapelle de Domremy, vinrent en effet la visiter.
Ces apparitions, rapportées par Jeanne, quelle que pût en être la cause, exaltaient son imagination naturellement adonnée à la contemplation.
Elle est pressée par les êtres célestes qui se montraient à elle de marcher au secours du roi et de se rendre en France
Plus cette jeune fille avançait en âge, plus les injonctions des envoyés célestes devenaient pressantes. Ils lui recommandaient de partir et de venir en France. Malgré la discrétion que mettait Jeanne d’Arc à ne communiquer à personne ses révélations, elle ne pouvait toutefois exécuter son projet qu’en faisant part de ce qui lui arrivait. Enfin elle s’échappa jusqu’à dire à un laboureur de Domremy, voisin de son père, qu’il y avait entre Compey et Vaucouleurs une fille qui avant un an ferait sacrer le roi de France, évènement qui eut lieu en effet dans l’année.
Inquiétudes de la famille d’Arc
Ces discours donnaient de l’inquiétude à Jacques d’Arc et à Isabelle Romée qui craignaient que leur fille ne partît avec des gens de guerre. Ils veillèrent dès lors de près sur elle, et Jacques d’Arc dit un jour à ses fils, si je cuidoye que la chose advinsit que j’ai songié d’elle, je vouldroye que la noyissiez, et se vous ne le faisiez, je la noyeroie moi-même. Jacques d’Arc avait eu auparavant un songe dans lequel il avait été averti que sa fille s’en irait avec des gens d’armes.
Les Bourguignons font une excursion à Domremy, où ils pillent et ravagent tout
31Telle était la situation de Jeanne d’Arc au milieu de sa famille, lorsque des troupes bourguignonnes vinrent fondre tout à coup sur la contrée, pour punir les habitants de leur attachement à la cause de Charles VII. Elles s’avancèrent vers Domremy.
La famille d’Arc se retire à Neufchâteau
À leur approche tous les habitants prirent la fuite, emportant leurs effets les plus précieux, et chassant devant eux leurs troupeaux le long des bords de la Meuse. Ils se réfugièrent dans les murs de Neufchâteau. Jeanne d’Arc et sa famille furent reçues chez une honnête femme nommée la Rousse qui tenait une espèce d’hôtellerie.
Occupations de Jeanne en ce lieu
Ils y demeurèrent cinq jours, et durant ce temps, Jeanne s’occupait à conduire dans les champs voisins de la ville le troupeau de son père.
Au milieu de ces soins domestiques et de l’embarras de sa situation, Jeanne d’Arc ne négligeait point ses devoirs de piété. Elle se confessa deux ou trois fois. Le séjour de Neufchâteau lui devenait insupportable, puisqu’il l’éloignait de Vaucouleurs et par conséquent l’empêchait de remplir la mission qu’elle croyait lui être confiée.
La famille d’Arc revient à Domremy
Enfin les troupes bourguignonnes abandonnèrent la contrée, et Jacques d’Arc et sa famille, cédant aux prières de leur fille, revinrent des premiers dans leur demeure. Jeanne put donc contempler au milieu de son pays désert les ravages tout récents que la guerre y avait faits. Elle vit la profanation du saint lieu où elle allait naguère adresser à Dieu de ferventes prières. Ce spectacle dut déchirer son âme, et ranimer en elle le noble dessein qui lui était suggéré de rétablir le roi sur le trône de ses ancêtres, ce qui devait mettre fin à tant de crimes et d’impiétés.
Jeanne se défend devant l’official de Toul contre un particulier qui disait avoir d’elle une promesse de mariage
Jeanne d’Arc était sans cesse occupée des moyens d’exécuter son voyage à Vaucouleurs, lorsqu’un nouvel incident vint reculer le terme de ses espérances. Un jeune homme, dont on ignore le nom, charmé de sa bonne conduite et de sa beauté, demanda à l’épouser, et fut refusé par elle. Il paraît que Jacques d’Arc et Isabelle Romée désiraient vivement cette union qui aurait mis un terme à leurs inquiétudes et qu’ils firent d’inutiles efforts pour obtenir le consentement de leur fille. Le jeune homme, pour amener Jeanne d’Arc à ses fins, s’avisa de soutenir qu’elle lui avait fait une promesse de mariage, et la cita devant l’official de Toul. Cette jeune fille montra dans cette circonstance la résolution la plus ferme ; elle se rendit devant le juge, décidée à se défendre elle-même avec courage. Elle fit serment de dire la vérité, et déclara qu’elle n’avait fait aucune promesse semblable à celle qu’on lui imputait. Le juge prononça en sa faveur.
Elle va passer quelque temps au petit Burey, chez son oncle Durand Laxart
32Après cette affaire, Jeanne d’Arc, pour se dérober probablement au mécontentement de ses parents, témoigna à son oncle maternel Durand Laxart, le désir de demeurer quelque temps chez lui au Petit Burey, village situé entre Domremy et Vaucouleurs où il faisait sa résidence. Laxart vint donc en demander la permission aux parents de Jeanne, sous le prétexte des soins que sa nièce pouvait rendre à sa femme alors enceinte ; et il obtint cette permission. Huit jours s’étaient à peine écoulés qu’elle dit à son oncle qu’il fallait qu’elle allât à Vaucouleurs, parce qu’elle voulait de là se rendre en France, vers le dauphin (c’était ainsi qu’elle nommait le roi) pour le faire couronner. Jeanne parla à Laxart de son projet avec tant d’assurance, elle insista avec tant de force, qu’elle finit par le persuader.
Démarches inutiles de Laxart auprès de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs
Durand Laxart alla d’abord trouver seul le seigneur de Baudricourt, pour lui faire part du désir et des projets de sa nièce. Il en fut fort mal accueilli. Quand Jeanne d’Arc vit le peu de succès de cette démarche, elle déclara qu’elle voulait partir à l’instant même pour Vaucouleurs, et déjà elle s’était emparée des habits de son oncle qu’elle voulait revêtir pour voyager plus sûrement et plus convenablement. Laxart voyant sa ferme résolution se détermina à l’accompagner.
Jeanne se rend elle-même à Vaucouleurs avec son oncle
Jeanne arriva à Vaucouleurs le jour de l’Ascension le 13 mai 1428. Elle logea avec son oncle chez un charron nommé Henry dont on montre encore aujourd’hui la maison dans cette ville. La femme de ce charron s’appelait Catherine. Elle prit pour Jeanne d’Arc beaucoup d’amitié.
Sa démarche est sans succès
Jeanne fit prévenir le gouverneur de son arrivée et de l’objet de sa venue. Elle reçut pour toute réponse un nouveau refus de l’envoyer au roi. Elle obtint cependant d’être admise en la présence de Baudricourt à qui elle annonça qu’elle venait vers lui de la part de son seigneur, pour qu’il mandat au dauphin de se bien maintenir, et qu’il n’assignât pas de bataille à ses ennemis, parce que son seigneur lui donnerait secours dans la mi-carême. Jeanne disait que le royaume n’appartenait pas au dauphin, mais à son seigneur ; que toutefois son seigneur voulait que ledit dauphin devînt roi, et qu’il eût ce royaume en dépôt ; ajoutant que malgré ses ennemis il serait fait roi, et qu’elle le mènerait sacrer. Robert lui demanda quel était son seigneur, et elle répondit : Le roi du ciel.
Baudricourt ne sachant si c’était une moquerie, ou si cette jeune paysanne était folle, ne voulut pas en entendre davantage, et la renvoya sans lui rien accorder.
33Jeanne fut vivement affligée de ce mauvais succès. Elle eut recours à ses consolations ordinaires ; la confession et la prière. Elle passait beaucoup de temps dans la chapelle Sainte-Marie de Vaucouleurs, livrée à la méditation devant l’image de la Vierge.
Le continuel objet des entretiens de Jeanne était qu’il fallait qu’elle allât vers le noble dauphin. Son impatience ne supportait qu’avec peine les longs retards que l’on mettait à l’y conduire. Il faut absolument que j’y aille, disait-elle sans cesse, mon seigneur le veut ainsi. C’est de la part du Roi du ciel que cette mission m’est confiée, et quand je devrais y aller sur mes genoux, j’irais. Elle priait tous ceux qu’elle voyait de la mener auprès du dauphin, ajoutant que c’était pour le très grand avantage dudit dauphin.
Baudricourt écrit à la cour au sujet de Jeanne
Enfin l’opinion publique, qui s’était formée d’après les discours et les promesses de Jeanne, parvint à faire impression sur l’esprit de Baudricourt lui-même. Agité par des intérêts et des passions opposées, il prit un parti conforme aux préjugés de son siècle. Il alla, accompagné du curé de Vaucouleurs, s’enfermer dans la chambre de Jeanne. Celui-ci muni de son étole l’avait déployée aux yeux de la jeune fille, comme pour l’exorciser. Mais Jeanne, à la vue de l’étole, se prosterna humblement aux genoux du prêtre, en reconnaissant son ministère auguste. Elle répondit aux questions du gouverneur qui néanmoins ne voulut rien prendre sur lui. Mais la chose lui parut assez importante pour qu’il en écrivît au roi.
Laxart et Jeanne reviennent au petit Burey
Durand Laxart fut obligé de retourner chez lui, et il ramena sa nièce au Petit-Burey. On ignore si Jacques d’Arc eut à cette époque connaissance du voyage de sa fille. Il est probable que non, puisqu’il la laissa chez son oncle.
Ils retournent l’un et l’autre à Vaucouleurs
Jeanne était parvenue, ainsi que nous l’avons dit, à convaincre son oncle de la vérité de sa mission. Celui-ci n’avait pas senti sa foi ébranlée par les difficultés qu’il avait rencontrées, et au commencement du carême de la même année, il consentit à conduire de nouveau sa nièce à Vaucouleurs. Voyant que l’exécution de ses projets ne s’accomplissait point, Jeanne prit la résolution de partir à pied, accompagnée de son oncle et d’un nommé Jacques Alain qui offrit de la suivre, pour remplir la mission dont elle se croyait chargée ; mais chemin faisant elle réfléchit qu’il n’était pas honnête de partir ainsi, et elle revint à Vaucouleurs.
Jean de Novelompont et Bertrand de Poulengy proposent à Jeanne d’Arc de la conduire au roi
Jean de Novelompont, surnommé de Metz, gentilhomme considéré dans le 34pays, étant venu par hasard chez l’hôte de Jeanne, et remarquant sans doute en elle, sous les mauvais habits rouges dont elle était vêtue, quelque chose de grand et d’extraordinaire, lui demanda ce qu’elle était venue faire à Vaucouleurs. Je suis venue, répondit-elle, demander à Robert de Baudricourt de me conduire, ou de me faire conduire au roi, lequel n’a cure de moi ni de mes paroles. Et cependant avant qu’il soit la mi-carême il faut que je sois devers le roi, dussé-je pour m’y rendre user mes jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille de roi d’Écosse, ou tous autres, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n’y a pour lui de secours que moi-même, quoique j’aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n’est pas là mon ouvrage ; mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le veut. Et quel est votre Seigneur, lui dit Jean de Metz ? C’est Dieu, répondit-elle. Ce gentilhomme, frappé des paroles de Jeanne, lui promit par sa foi, la main dans la sienne, de la mener au roi. Il lui demanda quand elle voulait partir ; plutôt aujourd’hui que demain, lui répondit-elle. Il lui demanda encore si elle voulait aller avec les habits qu’elle portait ; elle répondit qu’elle accepterait volontiers des habits d’homme ; il lui en fit apporter, et elle s’en revêtit.
Bertrand de Poulengy, qui avait été présent à l’entrevue de Jeanne d’Arc et de Baudricourt, imita bientôt l’exemple de Jean de Metz, et voulut partager l’honneur de conduire cette jeune fille.
Mais Jeanne espérait toujours obtenir l’assentiment de Baudricourt. Sa réputation s’étendait dans le pays.
Jeanne se rend auprès du duc Charles de Lorraine
Le duc Charles de Lorraine, affaibli par une maladie à laquelle la médecine ne pouvait apporter aucun soulagement, désira voir Jeanne d’Arc, et la consulter. Son oncle Laxart l’accompagna dans le voyage qu’elle entreprit auprès de ce prince. Le duc lui adressa diverses questions relatives à elle. Il lui demanda ensuite ce qu’il fallait qu’il fit pour recouvrer la santé ; mais Jeanne lui répondit qu’elle n’avait là-dessus aucune lumière.
Conseils qu’elle lui donne
Elle l’engagea à vivre en bonne intelligence avec la duchesse son épouse qui était une princesse bonne et vertueuse, lui disant qu’il ne guérirait pas, s’il ne changeait de conduite à son égard. Elle finit par demander au duc des gens sous le commandement du prince son fils, pour la conduire auprès du roi de France.
Les parents de Jeanne d’Arc ne pouvaient pas ignorer longtemps son départ du Petit-Burey, sa ferme résolution de se rendre auprès du roi, et ses succès 35à Vaucouleurs. Ils en furent consternés, et Jacques d’Arc vit ainsi se réaliser le songe qu’il avait eu quelques années auparavant, et dans lequel il avait appris que sa fille s’en irait avec des gens d’armes. Les parents de Jeanne se rendirent en toute hâte à Vaucouleurs pour empêcher l’exécution de son dessein. Probablement ils entreprirent ce voyage, lorsque la jeune fille était auprès du duc de Lorraine. Jeanne fit écrire à ses parents pour leur demander pardon de sa désobéissance, et ils lui accordèrent le pardon qu’elle sollicitait.
Troisième tentative auprès de Baudricourt, couronnée du succès
Cependant étant présentée de nouveau à Baudricourt par Novelompont, elle obtint enfin l’assentiment de ce gouverneur qui consentit à l’envoyer au roi. Il est probable qu’alors Baudricourt avait reçu une réponse de la cour aux lettres qu’il avait écrites, et qu’on lui avait donné l’ordre d’envoyer à Chinon cette jeune fille, qui d’ailleurs, par ses démarches réitérées, avait pu vaincre son obstination. Quelques historiens ont voulu attribuer à une cause surnaturelle le consentement de Baudricourt. Ils ont répété, d’après d’anciennes chroniques, que le jour même où les Français furent battus à Rouvray Saint-Denis, Jeanne d’Arc annonça au gouverneur en ces termes l’issue de cette fatale journée. En mon Dieu, lui dit-elle, vous mettez trop à m’envoyer : car aujourd’hui le gentil dauphin a eu assez près d’Orléans un bien grand dommage, et sera-t-il encore taillé de l’avoir plus grand se ne m’envoyez bientôt vers lui.
Le départ de Jeanne est arrêté
Le sire de Baudricourt ayant arrêté le départ de Jeanne, on fit les préparatifs du voyage. Les habitants de Vaucouleurs procurèrent à cette jeune fille des habits d’homme, et son oncle Durand Laxart se réunit à Jacques Alain pour lui acheter un cheval qu’ils payèrent douze francs. Ce fut Jean de Metz qui pourvut à la dépense pendant la route. Les registres de la chambre des comptes prouvent que le roi n’en ordonna le remboursement que le 21 avril 1429, c’est-à-dire, après qu’il eut fait examiner la pucelle et qu’il l’eut chargée de conduire des secours à Orléans.
Composition de son escorte
L’escorte de Jeanne d’Arc consistait en six personnes ; savoir : Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, écuyer, Pierre d’Arc, troisième frère de la Pucelle, Collet de Vienne, messager ou envoyé du roi, Richard, archer, Julien, valet de Poulengy, et Jean de Honnecourt, serviteur de Jean de Metz. Plusieurs habitants de Domremy étaient venus à Vaucouleurs pour être témoins du départ de la jeune fille. Ils lui témoignaient leur crainte sur le grand nombre d’hommes d’armes qui battaient la plaine. Je ne crains pas les hommes d’armes, répondit-elle 36avec fermeté, j’ai Dieu mon Seigneur qui me fera mon chemin jusqu’à monseigneur le dauphin.
Baudricourt avait fait prêter serment à ceux qui s’étaient chargés d’escorter la pucelle, qu’ils la conduiraient saine et sauve auprès du roi. Mais il était loin de partager l’enthousiasme qu’inspirait cette jeune fille. En la faisant partir, il ne faisait qu’obéir aux ordres de la cour. Il se contenta de donner une épée à Jeanne d’Arc, et prit congé d’elle en lui disant ces mots : Va et advienne ce qu’il pourra.
Jeanne et ses compagnons se mettent en route
Jeanne et ses compagnons se mirent en route le premier dimanche de carême, 13 février 1429. Elle n’inspirait pas à tous la même confiance. Cependant dès le commencement du voyage cette confiance s’établit. Pendant la première journée, ils traversèrent des pays occupés par les Bourguignons et les Anglais, leur inquiétude fut extrême et ils se déterminèrent à ne point s’arrêter et à marcher toute la nuit.
Dangers du voyage
Il paraît que l’on courut de grands dangers pendant le voyage. Quelques hommes de l’escorte, effrayés de leur entreprise, auraient voulu abandonner la Pucelle. De Metz et Poulengy, qui n’avaient pas la pensée de trahir leurs serments, étaient cependant intimidés. Mais Jeanne inaccessible à la crainte rassurait ses compagnons par la fermeté de son courage et de ses résolutions. Ne craignez rien, leur disait-elle, tout ce que je fais m’est commandé. Il y a quatre ou cinq ans mes frères de Paradis m’ont dit qu’il fallait que j’allasse à la guerre, pour recouvrer le royaume de France. Puis afin de les encourager, elle leur promettait que lorsqu’ils seraient arrivés à Chinon, le roi leur ferait bon visage.
Les dangers que courait Jeanne d’Arc dans une excursion pareille à celle qu’elle avait entreprise au milieu d’un pays ennemi, n’étaient pas les seuls auxquels elle fût exposée. Il est à croire en effet qu’étant d’une beauté remarquable, elle pouvait inspirer à ceux qui l’escortaient des desseins criminels. Mais si l’on consulte les dépositions faites au procès de révision par ceux qui l’accompagnaient, on verra qu’il n’en fut pas ainsi. La grande bonté qui existait en cette jeune fille, la piété sincère et vraie dont elle était animée, lui conciliaient tous les cœurs et imprimaient le respect à tous ceux qui l’entouraient.
Jeanne d’Arc arrive à Gien, première ville de la domination française
De Metz et Poulengy la conduisirent le plus secrètement possible. Ils évitèrent les grandes routes, les villes un peu considérables. Ils passèrent près d’Auxerre et ils arrivèrent bientôt à Gien, première ville de la domination de Charles VII qu’ils eussent rencontrée sur leur chemin.
37Le bruit de l’arrivée de Jeanne d’Arc se répandit jusque dans la ville d’Orléans, au secours de laquelle elle allait incessamment marcher.
Elle passe à Fierbois et se rend à Chinon, où elle attend les ordres du roi
Jeanne d’Arc passa la Loire, et continua sa route vers Chinon. Elle se rendit à Fierbois où était une église dédiée à sainte Catherine. La rencontre d’une église, dédiée à l’une de ses célestes protectrices, ne pouvait manquer de faire impression sur son esprit. N’étant plus qu’à cinq ou six lieues de Chinon, elle dut se considérer comme parvenue au terme de son voyage, et de là elle adressa au roi une lettre qui portait en substance, qu’elle désirait savoir si elle devait entrer dans la ville où il était, qu’elle avait bien cheminé l’espace de cent cinquante lieues pour venir vers lui à son secours, et qu’elle savait beaucoup de choses qui lui seraient agréables.
Jeanne d’Arc poussa la dévotion jusqu’à entendre trois messes en un jour à l’église de Sainte-Catherine de Fierbois.
Elle reçut probablement du roi une réponse favorable, car elle quitta bientôt Fierbois et arriva à Chinon le même jour. Elle se logea dans une hôtellerie chez une bonne femme près du château de Chinon.
38Chapitre II
- Situation désespérée d’Orléans.
- Jeanne d’Arc est examinée par des commissaires nommés par le roi.
- Des informations sont prises dans son pays.
- Jeanne est admise à l’audience du roi qu’elle distingue au milieu de ses courtisans.
- Elle lui donne des preuves de la réalité de sa mission.
- Elle est soumise à de nouveaux examens.
- Les rapports sont favorables à son égard.
- Son départ pour Orléans est arrêté.
- On lui donne un état de maison, une armure et des armes.
- Elle se fait faire un étendard.
- Jeanne d’Arc part de Tours, et se rend à Blois où se prépare le convoi destiné pour Orléans.
- Position et désignation des boulevarts et forts élevés par les Anglais autour d’Orléans.
- Lettre de la Pucelle aux Anglais.
Situation désespérée d’Orléans
Jeanne d’Arc arriva à la cour dans le moment le plus favorable pour faire accueillir les promesses merveilleuses qu’elle apportait au roi. Orléans, dernier rempart de la monarchie, était réduit aux abois, et il n’y avait aucun moyen de secourir cette ville constante et fidèle. L’argent et les troupes manquaient à la fois, tout était désespéré, et l’on ne pouvait attendre de secours que du ciel.
Jeanne d’Arc est examinée par des commissaires nommés par le roi
Jeanne d’Arc ne fut point toutefois légèrement accueillie par Charles VII. Il y avait à la cour beaucoup d’irrésolution relativement au parti à prendre à son égard. Plusieurs étaient d’avis de la renvoyer sans l’entendre. Après avoir délibéré pendant deux jours, on lui permit de venir à Chinon, mais elle fut examinée par des commissaires avant d’être présentée au roi. Elle ne voulut d’abord leur faire aucune réponse, disant seulement qu’elle avait à parler au dauphin. Enfin, pressée de répondre de la part du roi, elle dit qu’elle avait deux choses à accomplir de la part du roi des cieux ; la première de faire lever le siège d’Orléans, et la deuxième de conduire le roi à Rheims, et de l’y faire sacrer et couronner.
Des informations sont prises dans son pays natal
Charles VII, peu satisfait du rapport que lui firent les premiers commissaires, fit examiner encore Jeanne d’Arc, et résolut d’envoyer dans son pays natal s’informer de sa vie, de son caractère et de ses mœurs : en attendant, on lui assigna un logement dans le château du Couldray. Plusieurs seigneurs allèrent l’y voir.
Elle les étonnait par son éloquence naturelle, le ton d’inspiration qui animait 39ses discours, et par sa grande piété. Elle passait presque toute la journée en prières et on la surprenait souvent à genoux, fondant en larmes. En veillant de près sur toutes ses démarches, on ne reconnaissait en elle aucun des caractères de l’imposture. Tout y annonçait une conviction qu’elle faisait passer insensiblement dans l’ame de ceux qui l’approchaient.
Le roi toujours incertain voulut la voir sans attendre le retour des agents qu’il avait envoyés à Domremy. Mais au moment où elle approchait de sa résidence, il tomba dans de nouvelles irrésolutions. On ne le détermina à la recevoir qu’en lui représentant le voyage de cette jeune fille comme miraculeux. Ce voyage avait été exécuté en effet en onze jours. On avait fait à cause des détours plus de cent cinquante lieues. Il avait fallu traverser l’Ornain, la Marne, l’Aube, l’Armançon, l’Yonne, la Loire, le Cher, l’Indre et plusieurs autres rivières grossies par les inondations à l’époque où le voyage avait été entrepris. Les hommes de l’escorte de Jeanne s’étonnaient eux-mêmes de n’avoir éprouvé aucun obstacle dans un pays ennemi à la fin de l’hiver, et dans des chemins difficiles.
Jeanne est admise à l’audience du roi
L’audience que le roi devait accorder à la Pucelle fut enfin décidée. Elle eut lieu le troisième jour de son arrivée. Cinquante torches éclairaient les appartements du prince. Plusieurs seigneurs plus pompeusement vêtus que n’était le roi, et plus de trois cents chevaliers étaient réunis dans la salle d’audience.
Ce jour-là un événement fort extraordinaire sembla arriver tout exprès pour forcer les esprits les plus incrédules à croire à la mission de la Pucelle. Au moment où elle entrait dans la demeure royale, un homme à cheval qui la vit passer demanda à quelqu’un : Est-ce pas là la Pucelle ? Comme on lui répondit affirmativement, il dit en reniant Dieu, que s’il l’avait en sa possession, elle ne serait pas longtemps vierge. Jeanne l’entendit, et retournant la tête : Ha en mon Dieu, tu le renies et se es si près de ta mort. Environ une heure après cet homme tomba dans l’eau et se noya.
Elle le distingue dans la foule
À l’instant où l’on vint avertir le roi que Jeanne d’Arc approchait, il se retira à l’écart, pour voir si elle ne prendrait pas quelque autre pour lui.
Jeanne distingua le roi au milieu de la foule. Ses voix, dit-elle, le lui firent connaître. Dieu vous doint (donne) bonne vie, gentil roi, dit Jeanne d’Arc à Charles VII. Ce ne suis-je pas qui suis roi, Jehanne, répondit Charles, et lui montrant un seigneur de sa suite, il ajouta : Voici le roi ; en mon Dieu, répliqua Jeanne, gentil prince cestes vous et non aultre.
Ce qu’elle dit au roi
Charles, voyant qu’il était inutile de dissimuler 40plus longtemps, se sentit plus disposé à l’entendre. Très noble seigneur dauphin, continua Jeanne d’Arc, je viens et suis envoyée de la part de Dieu pour porter secours à vous et à votre royaume, et vous mande le Roi des cieux par moi, que vous serez sacré et couronné en la ville de Rheims malgré vos ennemis, que sa volonté est qu’ils se retirent en leur pays et vous laissent paisible possesseur de votre royaume comme étant le vrai, unique et légitime héritier de France, fils de roi.
Elle lui donne des preuves de la réalité de sa mission
Charles VII la tira alors à part et s’entretint fort longtemps avec elle. Il paraît qu’elle lui dit des choses qui déterminèrent sa confiance. Les auteurs varient beaucoup sur le secret qui avait existé entre le roi et la Pucelle. Nicolas Sala, auteur du temps, rapporte que Charles VII voyant ses affaires désespérées, entra un matin dans son oratoire, tout seul, et là, fit une prière, sans prononcer de paroles, dans laquelle il demandait dévotement à Dieu, que s’il était vrai qu’il descendît de la noble maison de France, et que le royaume lui dût justement appartenir, il plût le lui garder et défendre, ou, au pis, lui donner grâce d’échapper, sans mort ou prison, et qu’il se pût sauver en Espagne ou en Écosse qui étaient de toute ancienneté frères d’armes, amis et alliés des rois de France. Or c’est cette prière que Jeanne d’Arc rapporta au roi pour lui prouver la réalité de sa mission. Si l’on rapproche cette circonstance de ce que Jeanne d’Arc a raconté depuis à son aumônier, qu’après avoir répondu à un grand nombre de questions que le roi lui avait adressées, elle avait ajouté : Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils de roi ; et il m’envoie à toi pour te conduire à Rheims, afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre si tu le veux. On jugera facilement pourquoi Charles VII et Jeanne d’Arc mettaient tant d’importance à ne laisser connaître à personne le secret qui avait été entre eux. Ce secret, s’il eût été connu, aurait confirmé les doutes que les Anglais et les Bourguignons cherchaient à répandre sur la légitimité de sa naissance, et auxquels pouvait donner lieu le désordre dans lequel avait vécu la reine Isabelle.
Elle est admise à la cour, et accompagne le roi dans ses promenades
Le roi ayant cessé de s’entretenir avec la Pucelle, se rapprocha des assistants et leur dit que cette jeune fille venait de lui dire certaines choses secrètes, qui lui avaient fait prendre en elle la plus grande confiance.
Charles VII jugea à propos de remettre Jeanne à Guillaume Bellier, alors maître de sa maison et lieutenant du gouverneur de Chinon, dont la femme était de grande dévotion et de louable renommée. Il lui fut permis de se présenter à la cour et d’assister à la messe dans la chapelle royale. Elle accompagnait 41le roi dans ses promenades, et le duc d’Alençon, émerveillé de la voir chevaucher avec autant de grâce que d’adresse, lui fit présent d’un cheval. Chaque jour augmentait l’étonnement et l’admiration qu’excitait la Pucelle, par sa conduite, ses discours et ses manières.
Jamet de Tilloy et Villars avaient été envoyés à la cour par le comte de Dunois qui défendait alors Orléans avec tant d’intrépidité, afin de vérifier ce que l’on disait de cette fille extraordinaire et de s’assurer si l’on pouvait en effet compter sur le secours qu’elle promettait. Ils étaient retournés à Orléans où ils rendirent compte de tout ce dont ils avaient été témoins.
Jeanne est soumise à de nouveaux examens à Poitiers
Cependant on s’occupait toujours des examens auxquels on voulait soumettre la Pucelle, et pour leur donner plus d’éclat, on décida qu’ils auraient lieu à Poitiers devant le parlement et devant une assemblée de théologiens. Le roi s’y rendit en personne. Jeanne d’Arc fut interrogée et répondit avec une présence d’esprit admirable à toutes les questions même captieuses qui lui furent faites. On lui faisait observer que si Dieu voulait, ainsi qu’elle l’annonçait, délivrer le peuple de France de la calamité où il était, les gens d’armes n’étaient pas nécessaires. Jeanne répondit sans se déconcerter : En mon Dieu les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire. Lorsqu’on la pressait de donner des signes certains de sa mission : Je ne suis pas venue, dit-elle avec dignité, à Poitiers pour faire des signes (Miracles), mais conduisez-moi à Orléans, je vous montrerai des signes pourquoi je suis envoyée. Frère Seguin, docteur limousin, qu’une chronique appelle bien aigre homme, ayant demandé à Jeanne d’Arc quel langage parlaient ses voix, elle répondit avec vivacité meilleur que le vôtre. Croyez-vous en Dieu, lui dit ensuite le moine, mieux que vous, répondit-elle.
On lui faisait souvent des citations d’auteurs sacrés pour lui contester sa mission. Elle se contentait de répondre : Il y a ès livre de Messire (Dieu) plus que ès vostres. Comme les interrogations se prolongeaient, elle disait qu’il était temps et besoin d’agir. Elle finit par annoncer aux assistants des événements qui se sont tous réalisés dans la suite, savoir : la destruction des Anglais et la levée du siège d’Orléans, le sacre du roi à Reims, la ville de Paris rendue à l’obéissance du roi, et le retour du duc d’Orléans d’Angleterre.
L’assemblée des docteurs, après plusieurs séances, décida enfin que le roi pouvait licitement accepter les services de la Pucelle. Il paraîtrait, d’après ce qu’avance Edmond Richer qui a écrit l’histoire de Jeanne d’Arc, que le parlement lui fut moins favorable, mais toutes les pièces originales manquent 42pour établir à cet égard une opinion qui ne soit susceptible d’aucune contradiction.
Prophéties répandues au sujet de Jeanne
Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, qui avaient amené la Pucelle de Vaucouleurs, racontaient à tout le monde les circonstances merveilleuses de leur voyage à travers des pays occupés par l’ennemi. L’évêque de Castres ajoutait à l’enthousiasme qu’ils faisaient naître, en disant qu’il croyait que cette fille était envoyée de Dieu et que c’était celle dont parlaient les prophéties répandues parmi le peuple à cette époque. Ces prophéties, dont on ignorait tout à fait l’origine, annonçaient que le royaume de France, perdu par une femme (Isabelle de Bavière), serait sauvé par une vierge des Marches (frontières) de Lorraine.
Elle est soumise à l’examen des femmes
Avant d’accorder à Jeanne une entière confiance, Charles crut devoir la soumettre à une nouvelle épreuve. On la considérait comme inspirée, mais elle pouvait l’être par l’esprit des ténèbres. Suivant les préjugés du temps, le démon ne pouvait contracter de pacte avec une vierge. On soumit donc Jeanne d’Arc à un examen auquel présidèrent la reine de Sicile, Iolande d’Arragon, et les dames de Gaucourt et de Trèves. Elle fut trouvée pure. Ce fut alors, dit-on, qu’on eut la certitude que Jeanne, âgée de dix-sept à dix-huit ans, n’avait pas encore été sujette aux incommodités du sexe ; incommodités qu’elle n’éprouva jamais, et cette disposition d’organes mérite d’être remarquée. Suivant la déposition de Jean Pasquerel, il paraîtrait qu’on avait voulu constater le sexe de Jeanne, avant de s’assurer de sa virginité, et qu’ainsi elle fut examinée à deux reprises différentes.
Témoignages favorables rapportés de Domremy
Cependant les agents envoyés à Domremy étaient de retour, et n’avaient rapporté que des témoignages favorables à Jeanne.
Le départ de Jeanne pour Orléans est arrêté
Elle avait donc triomphé de toutes les épreuves qu’on lui avait fait subir, et on arrêta qu’elle serait envoyée dans la cité d’Orléans. Le bruit de sa mission se répandit partout. Les hommes d’armes, naguère découragés, venaient se ranger autour de la Pucelle. Les plus vieux capitaines, les princes eux-mêmes, étaient disposés à marcher sous sa bannière.
On lui donne un état de maison, une armure et des armes
Le roi envoya le duc d’Alençon à Blois pour préparer le convoi que l’on voulait introduire dans Orléans, et il permit à la Pucelle d’aller jusqu’à Tours attendre que tout fût prêt pour l’expédition. On donna alors à Jeanne d’Arc un état de maison, c’est-à-dire des gens pour sa garde et pour son service, et tout l’équipage d’un chef de guerre. Jean d’Aulon, qui depuis fut sénéchal de Beaucaire, remplit constamment auprès d’elle les fonctions d’écuyer. Elle eut pour pages Louis de 43Contes et Raymond. Elle avait en outre deux hérauts d’armes, nommés l’un Guienne et l’autre Ambleville. Elle choisit pour son aumônier Jacques Pasquerel, de l’ordre des frères ermites de Saint-Augustin. Si l’on devait ajouter foi à ce que rapporte Charles Dulys, descendant de la famille d’Arc, dans son recueil d’inscriptions publiées en l’honneur de l’héroïne, Jeanne d’Arc aurait encore eu pour chapelain frère Nicolas Romée, dit de Vouthon, son cousin germain, religieux profès en l’abbaye de Cheminon, auquel elle aurait fait donner dispense et permission de son abbé, par commandement du roi, pour la suivre aux armées.
Épée enfouie derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois
Le roi fit faire pour la Pucelle, soit à Chinon, soit à Tours, une armure complète et propre à la forme de son corps. L’épée dont elle s’arma était marquée de cinq croix. Elle était enfouie derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, où elle fut trouvée sur les indications que donna Jeanne elle-même. Les ecclésiastiques qu’elle avait priés de rechercher cette arme, lui firent faire un fourreau de velours vermeil tout parsemé de fleurs de lis d’or. Jeanne ne voulut la porter qu’avec un fourreau de cuir.
Étendard de Jeanne d’Arc
Elle fit faire un étendard et désigna la manière dont il devait être peint. Elle en donne elle-même la description suivante : Sur un champ blanc semé de fleurs de lis était figuré le Sauveur des hommes assis sur son tribunal dans les nuées du ciel et tenant un globe dans ses mains. À droite et à gauche étaient représentés deux anges en adoration. L’un d’eux tenait une fleur de lis à la main sur laquelle Dieu semblait répandre ses bénédictions. À côté étaient écrits ces mots : Jhesus Maria. Le roi ayant fait faire à Jeanne d’Arc beaucoup de questions sur cette bannière, elle lui dit, quoique à son grand regret, que sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient donné l’ordre de la prendre. Autant que cela était possible, elle portait elle-même cet étendard, et elle répondait à ceux qui lui en demandaient la raison que c’est qu’elle ne voulait pas se servir de son épée pour répandre le sang.
Elle part de Tours, et se rend à Blois
Cependant le duc d’Alençon faisait les plus grands efforts pour accélérer les préparatifs du convoi que l’on voulait introduire dans Orléans. Car c’était là tout ce que l’on se proposait de faire d’abord, tant, malgré les promesses de Jeanne d’Arc, on avait peu d’espoir de quelque succès. On parvint donc à réunir ce convoi, et mieux encore, à en payer la dépense, ce qui n’était point une médiocre difficulté dans la position critique où se trouvaient les finances de Charles VII.
Jeanne d’Arc partit alors de Tours et se rendit à Blois, suivie de toute sa 44maison. Elle fit promettre à son chapelain de ne la plus quitter désormais. Le roi lui avait donné l’autorité d’un général d’armée et avait recommandé que l’on ne fît rien sans la consulter.
Les maréchaux de Rayz et de Sainte-Sévère auxquels était confiée la conduite de l’expédition arrivèrent bientôt à Blois. Jeanne d’Arc séjourna dans cette ville deux ou trois jours. C’est là qu’elle revêtit pour la première fois son armure.
Des prêtres suivent l’expédition ; une bannière leur est donnée pour leur servir de ralliement
Elle voulut qu’un certain nombre de prêtres suivissent l’expédition, et elle chargea son aumônier de faire exécuter une bannière destinée à leur servir de ralliement et sur laquelle serait peinte l’image du Sauveur sur l’arbre de la croix : ses intentions furent remplies. Réunis sous la bannière pacifique, les prêtres chantaient des antiennes et des hymnes sacrées. Prosternée au milieu d’eux, Jeanne d’Arc mêlait à ces chants de ferventes prières.
Aucun guerrier ne pouvait prendre rang dans cette troupe sainte, s’il n’avait paru le jour même devant le tribunal de la pénitence. Jeanne exhortait les soldats à se rendre dignes de faire partie de ce bataillon sacré. Toutes ces dispositions étaient entièrement dans l’esprit du siècle, et ne pouvaient manquer de faire une vive impression sur les guerriers : aussi l’enthousiasme religieux que Jeanne avait su leur inspirer, leur persuadait-il qu’ils ne pouvaient manquer d’obtenir la victoire.
Florent d’Illiers, vaillant capitaine qui commandait à Châteaudun, vint se réunir au camp avec un certain nombre de guerriers intrépides. Accompagné de Lahire, il tenta d’entrer dans Orléans, avec quatre cents combattants : ils y arrivèrent en effet le jeudi 28 avril 1429.
Position des assiégeants autour d’Orléans
C’est ici le lieu de donner une idée des positions des assiégeants autour d’Orléans. Cette ville, à cette époque, était loin de s’étendre sur le vaste emplacement qu’elle occupe aujourd’hui.
Enceinte de la ville au temps de Charles VII
L’enceinte de ses murs n’avait point reçu tout le développement qu’elle a acquis sous Louis XII, et qu’elle conserve encore actuellement. Au temps de la Pucelle cette enceinte, à partir de la Loire et du côté de l’ouest, était établie un peu en arrière de la rue de Recouvrance, et parallèlement à cette rue jusque vers l’église de Saint-Paul comprise dans ses murs. De là, et en s’inclinant un peu vers le nord, elle se dirigeait d’abord à l’entrée de la rue du Tabourg où se trouvait la porte Renard et ensuite au débouché de la rue de la Vieille-Poterie, maintenant rue Royale, sur la place du Martroi. À ce point commençait la face septentrionale de l’enceinte qui s’étendait presque en ligne droite de la place du Martroi jusqu’à peu de distance de la rue Saint-Euverte. 45Elle passait entre le collège et l’ancienne intendance, aujourd’hui la mairie, le long de la rue des Butes maintenant supprimée, traversait le terrain occupé par l’Hôtel-Dieu, et embrassait ensuite la cathédrale et l’ancien palais épiscopal. À partir de la tour qui se trouvait presque vis-à-vis la rue Saint-Euverte, l’enceinte par un retour à angle droit se dirigeait sur la Loire un peu en arrière de la rue du Bourdon-Blanc, et parallèlement à cette rue. Cette face orientale de l’ancienne enceinte existe encore aujourd’hui presque en entier, et c’est dans son milieu que se trouvait la porte de Bourgogne maintenant reportée à l’extrémité de la ville sur la route de Lyon. Enfin le côté méridional de l’enceinte suivait à-peu-près en ligne droite les bords du fleuve, et il s’y trouvait cinq portes dont les principales étaient celles du Pont, de la Poterne, et de la Tour-Neuve.
Désignation des boulevarts et forts élevés par les Anglais autour d’Orléans
Les Anglais s’étaient emparés de toutes les avenues de la place, suivant la coutume du temps. Ils l’avaient entourée, sur tous les points, de bastilles ou forts sur le nombre desquels les auteurs varient. Il y en a treize dont les anciennes chroniques, notamment l’histoire de Charles VII dite de la Pucelle d’Orléans, nous ont conservé les noms et les positions. Voici celles qui étaient sur la rive gauche de la Loire en remontant le fleuve de l’ouest à l’est.
- La bastille de Saint-Privé située tout près de la Loire, et ainsi nommée parce qu’elle avait été élevée dans un champ dépendant de l’église de Saint-Privé.
- La bastille ou le fort des Tournelles ou des Tourelles situé sur le pont même d’Orléans, dont il a déjà été fait mention, et que les Orléanais avaient été forcés d’abandonner après des prodiges de valeur. Les Anglais s’en étaient rendus maîtres le 24 octobre.
- Le boulevart en avant des Tournelles.
- La bastille des Augustins élevée par les Anglais du 17 au 20 octobre sur les débris de la maison des Augustins. Elle couvrait le boulevart et le fort des Tournelles.
- La bastille de Saint-Jean-le-Blanc élevée le 20 avril à l’orient du fort des Tournelles dans l’endroit où se trouve aujourd’hui l’église de ce nom.
Les bastilles de la rive droite de la Loire venaient à la suite dans l’ordre que nous allons indiquer, en allant de l’est au nord-ouest et de là au sud-ouest, savoir :
- La bastille de Saint-Loup ou Saint-Laud construite par l’ennemi le 10 mars dans l’emplacement du monastère de Saint-Loup situé à l’est de la ville.
- La bastille de Saint-Pouair dite de Paris, sise sur l’ancien chemin de Paris, 46dans la direction de la porte actuelle de Saint-Vincent. Elle fut achevée le 15 avril.
- La bastille Aro ou de Rouen, non loin et dans la direction de la porte Bannier d’aujourd’hui.
- La bastille des douze Pairs ou Londres.
- Le boulevart du Colombier, ainsi nommé probablement du Colombier Turpin qui a donné son nom à une rue aujourd’hui renfermée dans l’enceinte de la ville.
- Le boulevart de la Croix-Morin, situé vraisemblablement à l’endroit qu’on appelle encore aujourd’hui la Croix.
- Le boulevart ou la redoute de la Croix-Boissée, situé suivant toutes les probabilités à l’endroit où se trouve aujourd’hui le carrefour formé par les rues Rose, Saint-Laurent, du Four-à-Chaux et de la Croix-de-Bois.
- La bastille de Saint-Laurent commencée dès le 30 décembre au bord de la Loire, à l’endroit où se trouve l’église de ce nom.
Entre cette dernière bastille et celle de Saint-Privé, il y en avait une autre élevée dans une île située au milieu de la Loire. Un pont volant, jeté de cette île sur l’une et l’autre rive, établissait la communication de toutes les redoutes ennemies, et interceptait la navigation du fleuve.
Il paraît que pour aller à couvert de l’une à l’autre, les Anglais avaient creusé en quelques endroits des tranchées au moyen desquelles ils essayaient d’enfermer totalement la ville.
Pour achever de donner une idée complète des localités, il est nécessaire de rappeler ici que les Orléanais occupaient sur le pont d’Orléans le boulevart de la Belle-Croix où ils s’étaient retirés, en abandonnant, après une vigoureuse et héroïque résistance, le fort des Tournelles. Le boulevart de la Belle-Croix était situé à l’endroit où le pont s’appuyait sur une île, sise à-peu-près au milieu du fleuve, qui portait le nom de Motte-des-Poissonniers, et qui conserve encore aujourd’hui celui d’Île-Lamotte.
Une autre île se trouvait dans la Loire au-dessus du pont. Les variations que le lit du fleuve a éprouvées ne permettent plus d’en apercevoir aujourd’hui de vestiges. Cette île facilitait les attaques des Orléanais contre les forteresses ennemies situées du côté de la Sologne.
La ville d’Orléans était enfermée de murailles flanquées de tours, et chacune de ses portes était défendue par des boulevarts.
Division de l’armée anglaise
47Les généraux anglais avaient divisé leur armée en deux parties destinées à agir, l’une sur la rive droite, l’autre sur la rive gauche du fleuve ; celles des troupes qui n’étaient pas placées dans les bastilles et les boulevarts, bivouaquaient dans trois camps ou parcs, sous des baraques construites avec de jeunes troncs d’arbres, et couvertes en chaume. L’un de ces camps était établi près de la bastille des Augustins ; le second près de celle de Saint-Laurent, et le troisième près de la bastille de Paris.
Noms des généraux et capitaines commandant les bastilles et forts
Il paraît que ceux des généraux anglais qui commandaient au nord de la place, étaient Suffolck, Talbot, Pole et le seigneur de Scalles ; que Suffolck avait en particulier sous son commandement la bastille de Saint-Laurent, le boulevart de la Croix-Boissée et le boulevart élevé dans l’île dont il a été fait mention ; que Pole et Scalles s’étaient partagé les bastilles de Londres et de Rouen, desquelles dépendaient les boulevarts du Colombier et de la Croix-Morin, et que Talbot avait le commandement de la bastille de Paris. Un certain Thomas Guerrat était capitaine de la bastille de Saint-Loup. Glacidas, homme d’une naissance obscure, mais d’un mérite consommé et d’une valeur brillante, gouvernant toute la partie du siège au sud de la ville, commandait particulièrement dans le fort des Tournelles. Les sires de Moulins et de Pomus s’étaient partagé les Augustins et Saint-Jean-le-Blanc.
Les Orléanais étaient réduits à une telle extrémité, qu’ils ne voyaient plus, comme nous l’avons dit, de secours pour eux qu’en Dieu seul. Aussi l’arrivée de Jeanne d’Arc, annoncée comme envoyée de Dieu, était-elle ardemment désirée. Celle-ci hâtait de tout son pouvoir l’expédition préparée à Blois. Elle somma d’abord les Anglais d’abandonner le siège d’Orléans, et elle chargea un de ses hérauts d’armes de porter la lettre suivante aux chefs de guerre ennemis.
Lettre de la Pucelle aux Anglais
✠ Jhesus Maria. ✠
Roy d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dictes regent le royaume de France ; vous Guillaume de la Poule (Pole), conte de Sulford (Suffolck), Jehan, sire de Talebot (Talbot), et vous, Thomas, sire de Scales, qui vous dictes lieutenant dudit duc de Bedford, faictes raison au Roy du ciel ; rendez à 48la Pucelle5, qui est cy envoyée de par Dieu le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est cy venue de par Dieu pour reclamer le sanc royal. Elle est toute preste de faire paix, si vous luy voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrez jus, et paierez ce que vous l’avez tenu. Et entre vous, archiers, compaignons de guerre, gentilz et autres, qui estes devant la ville d’Orléans, alez vous en vostre païs de par Dieu ; et se ainsi ne le faictes, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira veoir briefvement à vos bien grans dommaiges. Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre6, et en quelque lieu que je attaindrai voz gens en France, je les en feray aler, veuillent ou non veuillent. Et si ne veullent obeir, je les feray tous occire. Je suis cy envoyée de par Dieu, le Roy du ciel, pour vous bouter hors de toute France. Et si veullent obeir, je les prendray à mercy. Et n’ayez point en vostre oppinion, quar vous ne tendrez (tiendrez) point le royaume de Dieu, le Roy du ciel, filz de saincte Marie : ains le tendra le roy Charles, vray héritier ; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est revelé par la Pucelle : lequel entrera à Paris à bonne compaignie. Se ne le voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons dedens, et y ferons un si grant hahay que encore a il mil ans que en France ne fu si grant, si vous ne faictes raison. Et croiez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sariez mener de tous assaulz, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions verra on qui ara meilleur droit de Dieu du ciel. Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui faictes raison, encore pourrez vous venir en sa compaignie, l’où que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fu fait pour la xhrestpienté. Et faictes response se vous voulez faire paix, en la cité d’Orléans. Et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans dommages vous souviegne briefvement. Escrit ce samedi, sepmaine sainte. (26 mars 1428, vieux style7.)
49Chapitre III
- Arrivée de l’armée française aux environs d’Orléans.
- Embarras où l’on se trouve pour n’avoir pas suivi l’avis de Jeanne d’Arc.
- La Pucelle entre dans la ville ; enthousiasme qu’elle y excite.
- Elle renouvelle aux Anglais par ses hérauts d’armes la sommation de se retirer.
- Terreur répandue parmi les ennemis.
- Entrée du convoi dans la ville d’Orléans à la vue des Anglais.
- Attaque et prise d’assaut de la bastille Saint-Loup.
- La bastille de Saint-Jean-le-Blanc est abandonnée et brûlée par l’ennemi.
- La bastille Saint-Augustin est prise d’assaut par les Français qui vont aussitôt mettre le siège devant les Tournelles.
- Jeanne d’Arc est blessée à l’assaut de cette forteresse.
- Elle ranime le courage des Français et les ramène au combat.
- Les Tournelles sont emportées de vive force.
- Les Anglais se déterminent à lever le siège.
- Ils abandonnent leurs tentes et leurs bastilles toutes remplies de vivres et de munitions de guerre.
Arrivée de l’armée française aux environs d’Orléans
Tout étant prêt pour le départ de l’expédition, Jeanne d’Arc, accompagnée des maréchaux de Sainte-Sévère, de l’amiral de Culan, du seigneur de Gaucourt, de Lahire et de plusieurs autres chefs de guerre moins célèbres, partit de Blois et se dirigea sur Orléans. C’était à la fin d’avril 1429. Elle fit rassembler les prêtres sous la bannière qu’elle leur avait destinée, et les fit marcher en tête des troupes qui s’élevaient à-peu-près à six mille hommes. Cette petite armée était rangée dans le plus grand ordre.
La Pucelle veut que l’on se dirige par la Beauce où étaient les principales forces de l’ennemi
La Pucelle avait exigé qu’on se dirigeât par la Beauce où étaient les principales forces de l’ennemi. Les généraux lui ayant fait d’inutiles représentations sur l’excès d’audace d’une pareille entreprise, profitèrent de l’ignorance où elle était du pays pour lui faire prendre, sans qu’elle le sût, la route de la Sologne.
La première nuit, la Pucelle avait voulu reposer tout armée ; elle en fut malade ; mais elle surmonta la douleur et continua sa marche. Elle exhortait toujours les guerriers à se confesser. Elle en donna l’exemple et elle communia au milieu d’eux.
Embarras où l’on se trouve pour n’avoir pas suivi l’avis de Jeanne
On arriva le troisième jour aux environs d’Orléans, c’est alors que Jeanne d’Arc s’aperçoit qu’elle est trompée et qu’on ne l’a point conduite par le chemin qu’elle avait voulu prendre. Le convoi était sur les bords de la Loire. Dans le seul endroit où les barques envoyées d’Orléans pour recevoir les vivres auraient 50pu passer, les Anglais avaient élevé un fort. Partout ailleurs les eaux étaient trop basses et ne permettaient pas aux barques d’aborder pour transporter le convoi. On se trouvait donc dans le plus grand embarras. Jeanne d’Arc voulait que l’on commençât par s’emparer des bastilles anglaises ; cependant Dunois qui commandait dans la ville, instruit de l’arrivée de Jeanne d’Arc, alla au-devant d’elle avec quelques capitaines et traversa la Loire dans un léger bateau, à l’endroit où le convoi était arrêté.
Dès qu’il fut auprès de Jeanne, elle lui dit : Estes-vous pas le batard d’Orléans ? Il lui répondit qu’il l’était, et qu’il se réjouissait de son arrivée. Elle lui demanda alors si c’était lui qui l’avait fait venir de ce côté de la rivière et non de celui où était Talbot et ses Anglais ; et d’après ce que Dunois lui répondit que lui et d’autres capitaines avaient été de cet avis. En mon Dieu, lui dit Jeanne, le conseil de Dieu, notre seigneur est plus sûr et plus habile que le vôtre. Vous avez cru me décevoir et vous êtes plus déçus que moi ; car je vous assure le meilleur secours qui ait jamais été envoyé à qui que ce soit, soit à chevalier, soit à ville, c’est le secours du Roi des cieux, non mie par amour pour moi, mais procède de Dieu même, qui, à la prière de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans, et ne veut pas souffrir que les ennemis ayent ensemble le corps du duc d’Orléans et sa ville.
On remonte jusqu’à Chécy, où l’on décharge les vivres
On tint conseil, et il fut décidé que pour ne pas donner aux Anglais le temps de se rassembler, on remonterait le long des bords de la Loire jusqu’à Chécy, à environ deux lieues à l’est d’Orléans, où il se trouvait un port commode pour décharger les vivres dans de grands bateaux. Le vent qui avait été jusqu’alors contraire pour l’arrivée des bateaux redevint favorable.
Les troupes retournent à Blois, pour traverser la Loire
La flottille passa à peu de distance des forts des Anglais, et arriva sur la rive gauche du fleuve en même temps que Jeanne d’Arc et son armée. Dunois proposa à la guerrière d’entrer dans Orléans, ce à quoi elle eut beaucoup de peine à se décider, ne voulant point quitter ses troupes qui étaient bien disposées et qui devaient nécessairement aller traverser la Loire à Blois, vu la difficulté de se procurer un assez grand nombre de barques pour leur faire passer le fleuve à l’endroit où elles étaient arrivées.
Jeanne d’Arc entre dans Orléans
Jeanne d’Arc se laissa persuader toutefois, et entra dans la ville armée de toute pièce, montée sur un cheval blanc, et faisant porter devant elle son étendard. Elle était accompagnée du comte de Dunois et de beaucoup d’autres chefs de guerre. Elle alla à la principale église rendre d’humbles actions de grâces à Dieu.
Enthousiasme qu’elle y excite
L’enthousiasme des Orléanais était à son comble. Il n’y avait aucun d’eux, hommes ou femmes, qui ne s’empressât 51autour d’elle. On la regardait comme un ange tutélaire descendu du ciel. Elle exhortait le peuple à espérer en Dieu, et l’assurait que s’il avait foi et confiance, il échapperait aux fureurs de ses ennemis.
On se décide à ne rien entreprendre avant l’arrivée de l’armée
Dès le lendemain de son entrée dans la ville, Jeanne d’Arc alla trouver Dunois pour conférer avec lui sur ce qu’il y avait à faire. Elle était d’avis que sans attendre davantage on profitât de l’ardeur et de la bonne volonté des Orléanais, pour donner l’assaut aux bastilles anglaises. Lahire et Florent d’Illiers partageaient le même avis ; mais plusieurs autres chefs de guerre voulaient que l’on n’entreprît rien avant l’arrivée de l’armée. Ces opinions diverses excitaient de vifs débats. On s’arrêta enfin à l’avis d’attendre l’armée, mais on décida en même temps que plusieurs chefs de guerre iraient à sa rencontre pour en hâter la venue.
Jeanne d’Arc renouvelle aux Anglais la sommation de se retirer
Jeanne d’Arc voyant qu’on ne pouvait rien entreprendre encore, et sans être découragée par le peu de succès de sa sommation aux Anglais, profita de la circonstance pour la renouveler. Elle envoya ses deux hérauts d’armes porter à Talbot, au comte de Suffolck et au seigneur de Scalles une lettre qui n’était probablement qu’une copie de celle qu’elle leur avait d’abord adressée de Blois. Les Anglais reçurent cette communication avec mépris et avec des paroles outrageantes, retinrent l’un des hérauts d’armes et renvoyèrent l’autre à la Pucelle pour lui rendre compte de ce qu’il avait vu. Jeanne d’Arc en l’apercevant s’écria aussitôt : Que dit Talbot ? À quoi le héraut lui répondit que luy et tous les autres Anglais disaient d’elle tous les maux qu’ils pouvaient en l’injuriant et que s’ils la tenaient, ils la feraient ardoir. Or t’en retourne, lui dit-elle, et ne fais doute que tu ameneras ton compagnon, et dis à Talbot, que s’il arme je m’armeray aussi, et qu’il se trouve en place devant la ville ; et s’il me peut prendre, qu’il me face ardoir ; et si je le déconfis, qu’il face lever les sièges, et s’en aillent en leur pays. L’Anglais n’accepta point ce combat singulier.
Jeanne, qui avait sommé par sa lettre les Anglais de se retirer, voulut aller leur en renouveler de vive voix l’injonction ; attirés par la curiosité, ils accoururent en foule sur les fortifications. Ils accablèrent la Pucelle d’invectives, lui disant que s’ils pouvaient la tenir, ils la feraient brûler. Glacidas surtout s’emporta contre elle par les plus grossières injures. La Pucelle ne put se contenir et lui dit que tout ce qu’il disait était faux et que malgré eux ils seraient tous obligés de partir incessamment.
Terreur répandue parmi les ennemis
52Avec quelque mépris que les Anglais affectassent de traiter Jeanne d’Arc, il est certain qu’ils éprouvaient déjà tous les effets de son influence, et que l’ardeur qu’elle avait su inspirer aux troupes françaises répandait la terreur parmi eux.
Le lendemain la Pucelle protégea la sortie de Dunois, de d’Aulon et d’autres capitaines qui se rendaient à Blois pour hâter la venue de l’armée. Rentrée dans Orléans, elle fut obligée de parcourir la ville, pour satisfaire aux vœux des habitants empressés de la voir.
Le 2 mai 1429, elle fit la reconnaissance des positions des Anglais et de l’étendue de leurs fortifications. Elle faisait partager à tout le monde la confiance et la sécurité qu’elle avait elle-même. La terreur semblait s’être réfugiée dans le camp ennemi. Ni Scalles, ni Suffolck, ni Talbot, n’osèrent sortir de leurs retranchements.
Entrée du convoi dans Orléans à la vue des Anglais
Après beaucoup d’hésitation et d’incertitude, l’armée repartit enfin de Blois, et s’arrêta à l’entrée de la nuit, à moitié chemin d’Orléans ; le lendemain elle s’avança rapidement vers la ville assiégée. Dès qu’on eut aperçu du haut des tours d’Orléans l’éclat des lances et des armures, la Pucelle monta à cheval et sortit de la ville, accompagnée des chefs de guerre et d’une partie de la garnison ; elle avait en tout cinq cents combattants. Son dessein était de protéger l’entrée de Dunois et de l’armée. Les Anglais, frappés de terreur, restaient immobiles dans leurs bastilles, et voyaient du haut de leurs remparts les Français s’avancer en bon ordre vers le terme de leur course. Cette petite armée à la tête de laquelle se trouvaient la Pucelle, Dunois, Lahire, d’Aulon et beaucoup d’autres chefs de guerre fut reçue dans la ville aux acclamations d’un peuple transporté d’enthousiasme, d’espérance et de joie. Ce qui formait un contraste frappant avec le camp ennemi où Suffolck voyait ses troupes, naguère victorieuses, toutes découragées et fortement frappées de l’idée qu’une influence divine accompagnait la Pucelle.
Le jour de l’entrée du convoi dans la ville, Dunois, suivant la déposition de d’Aulon, vint au logis de la Pucelle et lui annonça que Falstolf devait amener des renforts aux Anglais. La Pucelle, toute réjouie d’avoir à combattre cet ennemi, dit à Dunois ces paroles ou autres semblables : Bastard, bastard, en nom de Dieu, je te commande que tantôt que tu sauras la venue dudit Falstolf, que tu me le fasses savoir, car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. On sent bien que c’était là une saillie d’enthousiasme parce qu’elle 53désirait battre le capitaine anglais. Dunois le pensa de même et lui répondit avec modération que de ce elle ne se doutat car il le lui ferait bien savoir.
La promesse faite par la Pucelle de secourir Orléans se trouva donc accomplie. Le succès inespéré d’une entreprise aussi difficile, dans laquelle on n’avait rencontré aucun des obstacles qu’on devait redouter, frappa les esprits, et les plus incrédules commencèrent à être convaincus de la mission de la Pucelle. D’un autre côté les Anglais, qui connaissaient déjà les discours et la conduite de Jeanne, éprouvaient une inquiétude qu’ils ne pouvaient cacher. Quand ils virent la Pucelle venir les braver avec une armée inférieure à la leur, ils furent glacés de crainte, et il paraît bien constaté qu’ils prirent pour une sorcière8 celle que les Français considéraient comme envoyée de Dieu. Il devait en être ainsi d’après les idées et l’esprit de superstition du siècle.
Attaque et prise d’assaut de la bastille de Saint-Loup
Jeanne ne tarda pas à attaquer les bastilles ennemies. La discipline militaire n’était point au quinzième siècle ce qu’elle est de nos jours. Les chefs de guerre formaient des entreprises selon l’occurrence, et suivant qu’ils y étaient déterminés par les circonstances. Sans en parler à Dunois, sans en prévenir la Pucelle, quelques chefs étaient sortis de la ville et étaient allés attaquer la bastille de Saint-Loup bien fortifiée et bien garnie de troupes par Talbot. L’assaut avait été entrepris sans hésitation et avait même d’abord eu du succès, lorsque la fortune vint à abandonner les Français.
La Pucelle était retirée chez son hôte près la porte Renard. Ces lieux ont conservé encore aujourd’hui leurs anciennes dénominations, et l’on montre la chambre occupée par Jeanne d’Arc dans la maison de Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans, maintenant la maison de l’Annonciade. C’était là que la Pucelle prenait du repos, lorsque soudain elle s’éveille 54et demande à grands cris ses armes, disant que le sang des Français coule, et se plaignant qu’on ne l’eût pas plus tôt éveillée. Elle s’arme donc, monte sur le cheval de son page qu’elle trouve dans la rue, et ordonne à Louis de Contes d’aller chercher son étendard qu’elle avait oublié. Elle était si pressée qu’elle lui cria de le lui tendre par la fenêtre. Saisie de son étendard, elle pousse vivement son cheval et se dirige droit au lieu du danger. D’Aulon et Louis de Contes ne purent la rejoindre qu’à la porte de Bourgogne.
La présence de Jeanne d’Arc ranime la confiance des Français, elle ordonne de retourner à l’assaut, et rétablit les affaires par sa présence d’esprit, son habileté et son courage. En vain Talbot donne l’ordre à ses Anglais des autres forteresses de venir au secours de la bastille assiégée. Les Français qui restaient encore dans la ville accourent sur le champ de bataille, se mettent en présence et arrêtent les mouvements que les ennemis se disposaient à faire. Talbot lui-même n’osa s’avancer vers l’endroit où la jeune guerrière dirigeait ses pas. La forteresse fut enfin emportée de vive force. Tout ce qui refusa de se rendre fut passé au fil de l’épée.
Cette bastille est rasée
Les Français rasèrent la bastille et réduisirent en cendre ce qui pouvait être consumé par les flammes. On rentra ensuite dans la ville, et l’on alla dans toutes les églises rendre grâce à Dieu de la victoire. Jeanne d’Arc revint ensuite souper dans sa demeure avec la sobriété qui lui était particulière.
Nouvelle démarche pacifique tentée par Jeanne d’Arc auprès des Anglais
Le lendemain 5 mai, fête de l’Ascension, la Pucelle ayant déclaré qu’il ne serait rien entrepris à cause de la solennité du jour, on tint conseil pour arrêter ce que l’on ferait le jour suivant. Le soir même, Jeanne voulut encore tenter près des Anglais une démarche pacifique, et leur fit envoyer au bout d’une flèche un triplicata de sa lettre de sommation, à laquelle elle avait ajouté : C’est pour la troisième et dernière fois, et ne vous écrirai plus désormais. Elle réclama aussi son héraut d’armes que l’on retenait injustement prisonnier, et elle proposa de l’échanger contre des Anglais pris à la bastille de Saint-Loup. Dunois fit plus, il menaça de faire mettre à mort les Anglais prisonniers, si l’on ne lui rendait le héraut de la Pucelle. Ce héraut fut enfin remis en liberté.
La bastille de Saint-Jean-le-Blanc est abandonnée et brûlée par l’ennemi
Le vendredi 6 mai, les préparatifs ayant été faits la veille, on vint annoncer à la Pucelle que tout était prêt. On voulait se rendre maître de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, afin d’assurer la communication d’Orléans avec le Berry par la Sologne. Une fois maîtres du passage de la Loire, les Français pouvaient, à leur gré, porter toutes leurs forces sur les troupes anglaises divisées. Il avait 55été arrêté qu’on passerait le fleuve dans des bateaux, et que l’on se réunirait dans une petite île située à peu de distance de la bastille que l’on voulait attaquer. Jeanne d’Arc était sortie d’Orléans accompagnée de Dunois, des maréchaux de Rayz et de Sainte-Sévère, de Lahire et d’un grand nombre de chevaliers.
À l’approche des Français, les Anglais abandonnèrent et brûlèrent la bastille de Saint-Jean-le-Blanc et reportèrent leurs troupes dans la bastille des Augustins ainsi que dans le boulevart et le fort des Tournelles.
Attaque de la bastille des Augustins
Les généraux français ne pouvant mettre de garnison dans la bastille détruite de Saint-Jean-le-Blanc, voulaient faire rentrer les troupes dans Orléans ; mais Jeanne d’Arc ne pouvait se résoudre à quitter le champ de bataille sans avoir combattu. Elle voulait tenter de suite l’attaque de la bastille des Augustins.
Elle marcha en avant, s’approcha du boulevart, et suivie de peu de gens, elle planta là tout près son étendard. Tout à coup des cris annoncent que les Anglais viennent en force du côté de Saint-Privé. Nos soldats, saisis à leur tour d’une terreur panique, rebroussent chemin. Toujours la première à l’attaque, Jeanne est aussi la dernière à la retraite. Elle est obligée toutefois de céder aux efforts de l’ennemi. Pendant qu’elle et ses gens regagnent l’île, elle s’aperçoit que les Anglais des Tournelles font une sortie pour attaquer notre arrière-garde. Elle tourne bride et fait face à l’ennemi, accompagnée de Lahire et de quelques autres guerriers. Elle est forcée enfin de rentrer dans l’île, poursuivie par les Anglais qui lui adressaient des paroles diffamantes ; mais son impatience et son ardeur ne lui permirent pas d’y rester longtemps. Elle poussa son cheval dans une barque et repassa sur l’autre bord suivie de Lahire. Au nom du Seigneur, s’écria-t-elle, courons hardiment aux Anglais. Ils couchèrent l’un et l’autre leurs lances à ces mots et s’engagèrent les premiers avec les Anglais. Ceux-ci épouvantés prennent la fuite et laissent la terre jonchée de leurs morts. Ce trait hardi réveille le courage des Français. Ils reviennent tous à la charge sous la conduite de l’héroïne.
Elle est emportée d’assaut
La Pucelle planta alors son étendard devant la bastille des Augustins. Une foule de guerriers, d’Aulon à leur tête, se précipitèrent dans le parc ennemi et assaillirent de toutes parts la bastille. Jeanne d’Arc se faisait remarquer au milieu de la mêlée, par son intrépidité, son habileté et son enthousiasme héroïque. Les Anglais se défendaient vaillamment. Cependant l’attaque impétueuse des Français surmonte tous les obstacles et la bastille est emportée d’assaut. On y trouva un grand nombre de prisonniers français. Elle renfermait en outre une quantité 56considérable de vivres et des richesses immenses ; mais afin que les Français ne puissent se livrer au pillage, la Pucelle fait mettre le feu à la bastille où tout est consumé en peu d’instants.
Chaque exploit n’est pour Jeanne d’Arc qu’une obligation d’en tenter un nouveau. L’ennemi possède encore sur la rive gauche de la Loire la bastille de Saint-Privé ainsi que le fort et le boulevart des Tournelles. Dès le soir même Jeanne propose d’en commencer le siège. Cependant l’héroïne était rentrée dans Orléans à la sollicitation de tous les chefs de guerre. Elle prit un modeste repas et comme elle venait de l’achever, on vint lui dire qu’il avait été résolu dans un conseil, de se borner désormais à garder la ville qui était pleine de vivres, et d’attendre un nouveau secours du roi, vu que les avantages qui avaient été remportés la veille contre des forces si considérables devaient être regardés comme une faveur du ciel. La Pucelle répondit à ceux qui vinrent lui faire part du résultat de cette délibération : Vous avez été en votre conseil, et j’ai été au mien, mais croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et s’accomplira, et que celui des hommes périra.
L’héroïne avait en effet d’autres desseins. Elle ordonna à son chapelain de se lever le lendemain de grand matin et de ne la point quitter : car, dit-elle, j’aurai demain beaucoup à faire, il sortira du sang de mon corps au-dessus du sein. Je serai blessée devant la bastille du bout du pont. Après avoir donné cet ordre elle alla prendre du repos dont elle devait avoir grand besoin.
L’ennemi abandonne le boulevart de Saint-Privé
Cependant les Anglais abandonnèrent le boulevart de Saint-Privé, après y avoir mis le feu, traversèrent la Loire dans des barques, et se retirèrent dans la bastille de Saint-Laurent, tellement que de toutes les forteresses anglaises au midi de la ville, il ne resta plus que le boulevart et le fort des Tournelles à conquérir.
Les Français mettent le siège devant les Tournelles
Le samedi 7 mai, la jeune guerrière se revêt de ses armes et malgré la résolution prise par les chefs de guerre, mais de l’accord et du consentement des bourgeois d’Orléans, elle se dispose à conduire les troupes à l’attaque des Tournelles.
À l’instant où elle sortait de la maison de son hôte, un homme y apporta une alose qu’il venait de pêcher dans la Loire. Comme elle n’avait pris aucune nourriture, son hôte l’engagea à en manger. Gardez-la jusqu’à ce soir, répondit-elle, car je vous amènerai un godon (sobriquet que l’on donnait aux Anglais), qui en mangera sa part, je repasserai par-dessus le pont après avoir pris les Tournelles.
L’héroïne se présenta à la porte de Bourgogne suivie d’une grande partie de la garnison. En vain Gaucourt veut s’opposer à sa sortie : Vous êtes un méchant 57homme, lui dit-elle, mais veuillez ou non, les gens d’armes viendront, et obtiendront la victoire comme ils ont déjà fait. On ouvre les portes : la jeune guerrière et la foule qui l’avait suivie passent la Loire sans obstacle. On tient conseil avec les chefs de guerre restés devant les Tournelles, et il est décidé que l’on réunira toutes ses forces pour emporter d’assaut la grande redoute qui, séparée du fort par une ou deux arches du pont, s’étendait au-devant de la bastille. Cette redoute elle-même était défendue par des fossés profonds où coulaient les eaux de la Loire.
On rangea donc les troupes en bataille et l’on sonna la charge : il était alors dix heures du matin. L’engagement devint bientôt général. L’artillerie, servie de part et d’autre avec une égale ardeur, faisait un bruit épouvantable. Des chevaliers s’élançaient dans les fossés, s’efforçaient de gravir les retranchements, et combattaient corps à corps avec les guerriers ennemis. La victoire restait toujours incertaine ; la lassitude et le découragement commençaient à se faire sentir.
Jeanne d’Arc est blessée à l’assaut de cette forteresse
Il était une heure après midi. Cependant Jeanne d’Arc n’avait pas cessé un instant de rester exposée à tous les traits de l’ennemi, principalement dirigés contre elle. On l’apercevait partout à la fois, animant les uns, donnant des conseils aux autres, ramenant au combat les guerriers, et faisant retentir, au milieu des bruits de la guerre, le cri de la valeur et les promesses de la victoire. Voyant que les Français faiblissent, elle n’écoute plus que son courage ; elle se précipite dans le fossé, saisit la première une échelle, l’élève avec force, et l’applique contre le boulevart. À l’instant même un trait lancé par l’ennemi l’atteint entre le cou et l’épaule ; elle tombe renversée et presque sans connaissance. Investie tout à coup par une troupe d’Anglais, elle les repousse à coups d’épée, et se défend avec autant d’adresse que de courage. Les Français arrivèrent à son secours, et il fallut l’emporter presque mourante, quoiqu’elle s’obstinât à vouloir rester dans le fossé. La blessure de Jeanne d’Arc était profonde ; le trait ressortait derrière le cou : elle s’en effraya d’abord, et ne put retenir ses larmes ; mais tout à coup elle reprend courage, elle arrache elle-même le trait de sa blessure : le sang coulait en grande abondance. On mit un appareil sur la plaie.
Elle ranime le courage des Français, et les ramène au combat
La blessure de Jeanne d’Arc avait répandu la consternation parmi les troupes et les chefs de guerre. Elle s’efforça en vain de les rassurer. Dunois voulait faire retirer les troupes et l’artillerie dans la ville ; déjà par son ordre les trompettes avaient sonné la retraite. Jeanne d’Arc, vivement affligée, alla le trouver et le pria d’attendre encore : En mon Dieu, 58dit-elle aux chefs de guerre, vous entrerez bien brief dedans, n’ayez doute. Quand vous verrez flotter mon étendard vers la bastille, reprenez vos armes, elle sera vostre. C’est pourquoi reposez-vous un peu, buvez et mangez. Elle remit son étendard à l’un de ses gens, demanda son cheval, s’élança dessus légèrement et se retira à l’écart dans une vigne où elle resta un quart d’heure en prière.
Les Tournelles sont emportées de vive force
Pendant ce temps les chefs de guerre n’étaient point restés oisifs. Jeanne d’Arc, revenue près du boulevart, saisit son étendard, le fait brandir en criant : Ah ! à mon estendard, à mon estendard, et elle s’approche au bord du fossé. Les Français, enflammés d’un nouveau courage, reviennent à l’assaut, et recommencent l’escalade. L’attaque fut vigoureuse, et les Anglais se défendirent vaillamment.
Les guerriers restés à la garde d’Orléans ne peuvent résister au désir de prendre part à la gloire de leurs compagnons d’armes. Ils accourent pour mettre l’ennemi entre deux feux ; mais ils sont bientôt arrêtés par un obstacle jugé d’abord insurmontable. Plusieurs arches avaient été rompues entre la redoute de la Belle-Croix et le boulevart qui couvrait de ce côté le fort des Tournelles. Il s’agissait cependant de pratiquer un passage pour y arriver : le peuple traîne bientôt à force de bras les solives nécessaires à l’établissement d’un pont volant d’une pile à l’autre.
Il n’y a rien que ne tente en cette circonstance l’audace et la témérité française. Les guerriers s’avancent sur une faible solive au milieu des boulets, des traits et des javelots, faisant briller leurs épées en montant à l’assaut. En vain les Anglais opposent aux assaillants le courage du désespoir. Le boulevart du nord des Tournelles est emporté, en même temps que celui du sud tombe au pouvoir de la Pucelle.
Alors la terreur s’empare des Anglais ; il leur semble que les anges du ciel combattent pour les Français. Le superbe Glacidas lui-même est épouvanté, la guerrière lui crie de se rendre, l’insensé ne veut point l’entendre ; il veut fuir avec les siens du boulevart des Tournelles dans le fort ; mais le pont qui établissait la communication avait été frappé par une bombarde, et au moment où la multitude qui le suit s’y précipite, l’arche s’enfonce tout à coup en faisant un fracas épouvantable. Glacidas et tous les siens tombent dans le fleuve, où ils sont engloutis. Jeanne d’Arc, oubliant toute espèce de ressentiment contre ce superbe ennemi, fit retirer son corps du fleuve et le rendit à ses compatriotes.
Les boulevarts des Tournelles étant conquis, le fort n’opposa plus qu’une courte et faible résistance.
59Un fait bien digne de remarque, c’est que les combats sanglants qui furent livrés en cette circonstance eurent lieu sous les yeux de Suffolck et du célébre Talbot, qui ne firent aucune tentative pour apporter du secours à leurs compatriotes.
Jeanne d’Arc rentra dans Orléans par le pont, ainsi qu’elle l’avait annoncé le matin, en partant pour le combat. Elle fut accueillie avec enthousiasme. Le peuple se précipita en foule dans les églises pour rendre des actions de grâces à Dieu, et faire retentir leurs voûtes de ses louanges.
L’héroïne étant rentrée dans sa demeure, d’Aulon envoya chercher un chirurgien, et l’on mit un nouvel appareil sur sa blessure.
Les Anglais se déterminent à lever le siège
L’armée anglaise, plongée dans la consternation par le spectacle d’une aussi sanglante défaite, prend la résolution de lever le siège. Les généraux font sortir les troupes de tous les retranchements et les rangent en bataille.
Ils abandonnent leurs tentes et leurs bastilles toutes remplies de vivres et de munitions de guerre
L’ennemi abandonne ses bastilles, ses tentes, son artillerie, ses munitions de guerre et de bouche, ses malades, et tout ce qui pouvait retarder sa marche. Jeanne, informée de ce qui se passait, sort précipitamment de son lit, se revêt d’une armure légère et court hors de la ville, accompagnée de tous les chefs de guerre. Elle range elle-même les troupes françaises en bataille en face et à très peu de distance des Anglais ; mais elle ne veut point qu’on les attaque, à cause du dimanche ; disant d’ailleurs que c’était le plaisir et la volonté de Dieu que, s’ils voulaient partir, on leur permît de s’en aller.
Elle fait alors apporter une table, la fait décorer des ornements religieux, et se prosterne humblement, avec toute l’armée française et les citoyens d’Orléans, devant cet autel élevé à la face du ciel au milieu des champs, entre la ville et les ennemis. On célébra deux messes, et à la fin de la seconde, Jeanne demanda qu’on regardât si les Anglais avaient le visage tourné vers les Français. On lui répondit que non et qu’ils regardaient vers Meun : En mon Dieu, reprit-elle, ils s’en vont, laissez-les partir, et allons rendre grâces à Dieu.
Les Anglais se retirèrent en bon ordre, se dirigeant, les uns, sous les ordres de Talbot, vers Meun et Beaugency ; les autres, commandés par Suffolck, vers la ville de Jargeau.
Malgré la défense de Jeanne d’Arc, on poursuivit l’ennemi ; et on lui prit plusieurs bombardes, de gros canons, des arcs, arbalètes et autre artillerie.
Les Anglais partis, le peuple d’Orléans sortit en foule de la ville et se répandit dans les bastilles, où il trouva de grands approvisionnements de vivres, des bombardes 60et des canons. Lorsque après la retraite de l’ennemi, le duc d’Alençon, Dunois et Ambroise de Loré visitèrent les Tournelles que les Anglais avaient abandonnées, ils ne purent revenir de leur étonnement. Le duc d’Alençon s’écria qu’avec peu de monde il y aurait résisté à des armées considérables. De Loré et Dunois regardèrent cet événement comme miraculeux. C’est au moins ainsi que Dunois en parle dans sa déposition lors de la révision du procès de la Pucelle.
Toutes les bastilles furent rasées d’après les ordres des chefs de guerre. Alors la Pucelle et les guerriers rentrèrent dans la ville et renouvelèrent leurs actions de grâces au Seigneur au milieu de l’enthousiasme de tout le clergé et du peuple.
Procession solennelle dans Orléans, en actions de grâces de la levée du siège
Une procession solennelle de tous les prêtres d’Orléans parcourut les rues et les remparts de la ville en faisant retentir les airs d’hymnes et de cantiques religieux. C’est cette procession que l’usage a consacrée, et que l’on renouvelle encore le 8 mai de chaque année. Elle n’a été interrompue que pendant les années orageuses de la révolution. Rétablie en 1803, elle a lieu aujourd’hui d’après la tradition des anciens usages. La Pucelle y est représentée par un jeune garçon, vêtu d’un habit tailladé aux couleurs de la ville, portant un drapeau, et précédé d’une bannière. Tous les magistrats et fonctionnaires publics d’Orléans assistent à cette cérémonie (pièce A).
Ainsi huit jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Jeanne d’Arc dans Orléans. Trois seulement avaient été employés à combattre, et déjà dans les deux partis tout avait changé de face.
61Chapitre IV
- Jeanne d’Arc quitte Orléans, et se rend auprès du roi.
- Elle sollicite Charles VII d’entreprendre immédiatement le voyage de Reims.
- On arrête que cette expédition n’aura lieu qu’après s’être emparé des places fortes occupées par les Anglais sur la Loire au-dessus et au-dessous d’Orléans.
- L’armée française vient mettre le siège devant Jargeau qu’elle emporte d’assaut.
- Conduite héroïque de la Pucelle devant cette place.
- La ville de Beaugency est emportée de vive force.
- Le château capitule peu de temps après. Bataille de Patay où les Anglais sont entièrement défaits.
Jeanne d’Arc quitte Orléans, et se rend auprès du roi
Jeanne d’Arc se disposa à quitter Orléans, le lendemain de la levée du siège (9 mai 1429) ; pleine de reconnaissance pour ses hôtes, elle leur laissa, comme un témoignage de souvenir, le chapeau de satin blanc bordé d’or, qu’elle portait à la ville lorsqu’habillée en homme, elle n’était pas revêtue de son armure.
Elle arrive à Loches. Paroles qu’elle adresse au roi
Elle arriva à Blois le mardi (10 mai). Elle était fort empressée de se rendre auprès du roi. Le bruit de ses victoires l’avait devancée à la cour, chacun brûlait d’impatience de la revoir, et Charles VII, disent les chroniques, lui fit moult grant chière et la reçut à grant honneur, et tous les courtisans, s’il faut les en croire, rendirent une fois hommage au génie et à la vertu.
En arrivant à Loches où se trouvait le roi, l’héroïne se jeta à ses pieds et lui dit : Gentil dauphin, voilà le siège d’Orléans levé, qui est la première chose dont j’ai eu commandement de la part du Roi du ciel pour le bien de votre service, reste maintenant à vous mener à Reims en toute sûreté pour y être sacré et couronné. Ne faites aucun doute que vous n’y soyez très bien reçu, et qu’après cela vos affaires n’aillent toujours prospérant, et que tout ce que j’ai eu ordre de la part du Roi du ciel de vous dire et assurer n’arrive en temps et lieu.
Nouvelles irrésolutions de Charles VII
L’hésitation semble avoir été le trait distinctif du caractère de Charles VII, au moins à cette époque de sa vie. On pouvait croire, après ce qui venait de se passer, que sa confiance en Jeanne d’Arc serait sans bornes, mais il n’en fut pas ainsi. Au lieu de profiter du premier moment d’enthousiasme pour conduire ses armées de victoire en victoire, il retomba dans ses premières irrésolutions. Le temps 62s’écoulait ; chaque heure inutilement perdue paraissait irréparable à Jeanne d’Arc, attendu, disait-elle souvent au roi, qu’elle ne devait durer qu’une année et guère au-delà, et qu’il fallait tâcher de bien employer cette année.
Jeanne d’Arc engage le roi à entreprendre immédiatement le voyage de Reims
Un jour que Charles VII s’était enfermé pour tenir conseil, Jeanne d’Arc, cédant à son impatience, vint frapper à la porte de la chambre. Dès que le roi eut su que c’était elle, il ordonna de la faire entrer. Jeanne, s’avançant d’un air humble et modeste, s’agenouilla devant le roi : Noble dauphin, lui dit-elle, ne tenez plus tant et de si longs conseils ; mais venez au plutôt à Reims, prendre votre digne couronne. L’évêque de Castres lui demanda si c’était par l’ordre de son conseil qu’elle parlait ainsi au roi ? Elle répondit que oui, et que son conseil la pressait beaucoup de le lui dire. Cet évêque lui demanda alors si elle voulait s’expliquer davantage. Je connais assez ce que vous voulez savoir, répliqua-t-elle en rougissant, et je vous le dirai volontiers. Vous plaît-il, Jeanne, lui dit le roi, de déclarer ce qu’il demande en présence des assistants ? Jeanne prit sur-le-champ la parole, et déclara que quand il lui déplaisait de ce qu’on ne croyait pas facilement ce qu’elle disait de la part de Dieu, elle se retirait à l’écart pour prier Dieu, et pour se plaindre à lui, de ce qu’on ne lui ajoutait pas foi, et que, son oraison faite, elle entendait une voix qui lui disait : Fille de Dieu, va, va, je serai à ton aide, va ; que quand elle entendait cette voix elle était dans une grande joie, et qu’elle désirait être toujours dans cet état. En disant ces mots son visage brillait d’une vive satisfaction, et elle levait les yeux au ciel.
Cependant plusieurs princes du sang, le duc d’Alençon entre autres, qui désirait être remis en possession des terres de son apanage, étaient d’avis que le roi n’entreprît pas encore le voyage de Reims, mais que l’on s’occupât plutôt de conquérir la Normandie. Ces desseins étaient conseillés par une politique vulgaire, et l’on ne voulait pas voir qu’il s’agissait de confondre, par une résolution ferme, vigoureuse et même téméraire, tous les calculs de l’ennemi ; mais Jeanne d’Arc mieux inspirée persista toujours, malgré les généraux et les conseillers du roi, dans le dessein de faire sacrer et couronner le roi à Reims ; disant que ce grand acte une fois exécuté, la puissance de ses ennemis irait toujours en décroissant.
Ce voyage est arrêté
Enfin Charles VII, cédant aux désirs de la Pucelle, promit d’entreprendre le voyage de Reims, aussitôt que l’on aurait chassé les Anglais des places qu’ils occupaient encore sur la Loire au-dessus et au-dessous d’Orléans.
Sur ces entrefaites un des frères de Jeanne d’Arc arriva auprès d’elle pour 63partager la gloire de ses travaux guerriers. C’était sans doute Jean d’Arc ; car Pierre d’Arc était déjà avec sa sœur, et il paraît que Jacquemin d’Arc ne quitta jamais la maison paternelle.
L’armée française vient mettre le siège devant Jargeau
Bientôt tout se trouva prêt pour l’expédition, et l’on se mit en route pour aller poser le siège devant Jargeau. Le duc d’Alençon, Dunois, l’amiral de Culan, Lahire et Florent d’Illiers, accompagnaient la Pucelle. On fit la revue des troupes alors réunies, elles se trouvèrent monter à trois mille six cents hommes, c’était peu de monde pour entreprendre le siège d’une place très forte, bien défendue, et où commandait le comte de Suffolck l’un des meilleurs généraux d’Angleterre. Quelques uns furent d’avis toutefois de livrer l’assaut, d’autres voulaient que l’on attendît des renforts. Jeanne d’Arc leur dit : N’ayez aucune crainte et livrez l’assaut ; car Dieu conduit votre œuvre : et croyez que si je n’étais pas sûre que Dieu même conduit ce grand ouvrage, je préférerais garder les brebis à m’exposer à tant de contradictions et de périls.
On arriva à Orléans, où l’on prit de nouveaux renforts qui firent monter l’armée française de quatre à cinq mille hommes.
Les Anglais sortis de la place à la rencontre des Français sont obligés d’y rentrer
On comptait le soir même s’emparer des faubourgs de Jargeau ; mais le général anglais, prévenu à temps, sortit de la place et vint présenter la bataille. L’armée française, étonnée de se voir prévenue, reçut le choc avec faiblesse. Suffolck excite aussitôt l’ardeur de ses soldats et leur promet la victoire. Jeanne d’Arc arrache alors son étendard des mains de celui qui le portait ; elle presse les flancs de son coursier et s’élance au milieu de la mêlée. Les guerriers reconnaissent la voix de l’héroïne, se réunissent et se pressent autour d’elle, et marchent au combat avec une nouvelle ardeur. En un instant, les Anglais sont enfoncés de toutes parts et obligés de rentrer dans la ville et d’abandonner les faubourgs à l’armée française.
Les travaux du siège se poursuivent jour et nuit
Le lendemain 12 juin on commence le siège de la ville. Jeanne d’Arc, qui avait un talent extraordinaire pour disposer l’artillerie, fait tellement qu’en peu d’heures la place est écrasée sous les bombes et les canons. Tout à coup, on annonce que Falstolf et quelques autres capitaines anglais arrivaient de Paris au secours des assiégés. Cette nouvelle jeta de l’hésitation dans l’armée française. On voulut abandonner momentanément le siège et aller à la rencontre de Falstolf ; mais la Pucelle, réunie à quelques autres généraux, représenta la folie d’abandonner une entreprise commencée avec tant d’ardeur et de courage, et le siège fut repris avec une nouvelle vigueur.
Les travaux étaient poursuivis le jour comme la nuit. 64Les assiégeants et les assiégés montraient dans l’attaque et la défense une égale valeur. Enfin le matin du troisième jour, Suffolck, voyant la garnison s’affaiblir, demanda une suspension d’armes de quinze jours, promettant de livrer la place, s’il n’était pas secouru. Cette proposition fut repoussée. Que les Anglais, dit Jeanne d’Arc, aient la vie sauve, et partent s’ils veulent, en leurs robes et gippons, autrement ils seront pris d’assaut.
On livre l’assaut
L’assaut fut résolu pour le jour même, et bientôt les trompettes appelèrent de tous côtés les troupes au combat. Jeanne d’Arc, entendant ce signal belliqueux, couvrit sa tête de son casque et cria au duc d’Alençon, avec son air inspiré et son accent énergique : En avant, gentil duc, à l’assaut. Le prince, pensant qu’il fallait attendre, hésitait : N’ayez doubte, lui dit Jeanne d’Arc, l’heure est prête quand il plaît à Dieu ; il est temps d’agir quand Dieu veut que l’on agisse et qu’il agit lui-même ; et voyant qu’il hésitait encore : Ah ! gentil duc, as-tu peur ? lui demanda-t-elle ; Ne sais-tu pas que j’ai promis à ton épouse de te ramener sain et sauf (Jeanne d’Arc avait fait en effet cette promesse). L’héroïne court à l’assaut en achevant ces paroles.
L’engagement fut terrible. Les fossés étaient comblés d’échelles brisées, de débris de murailles, d’armures et de cadavres. Les remparts étaient couverts de morts et de mourants. L’assaut durait déjà depuis quatre heures, quand Suffolck fait crier du haut des murailles qu’il voulait parler au duc d’Alençon ; mais on ne l’écoute point, et l’attaque continue.
Jeanne d’Arc fait des prodiges de valeur
Au plus fort de la mêlée, Jeanne d’Arc descend dans le fossé, son étendard à la main, et court à l’endroit où les Anglais faisaient la plus vive résistance ; elle monte elle-même à l’échelle en animant les Français à la suivre. Aussitôt les Anglais font pleuvoir sur elle une grêle de traits et de pierres ; elle est atteinte par une de ces pierres, et tombe au pied du rempart. Déjà l’ennemi pousse un cri de joie ; mais l’héroïne se relevant soudain plus fière et plus terrible, Amys, amys, sus, sus, s’écria-t-elle, Dieu a condamné les Anglais à cette heure, ils sont tous nostres.
La ville est emportée de vive force
Aussitôt les Français montent en foule à l’assaut, renversent tout ce qui s’oppose à leur passage, et poursuivent les Anglais de rue en rue, de place en place, de maison en maison, avec l’acharnement de la vengeance et l’ivresse de la victoire. Suffolck, voyant que la ville ne pouvait plus être défendue, se retire vers le fort bâti sur le pont qui joint la ville à la rive droite de la Loire. Mais, efforts inutiles ! il est obligé de se rendre prisonnier.
Elle est livrée au pillage
Les Français, irrités d’une résistance si meurtrière, mirent tout à feu et à 65sang, et n’épargnèrent pas la ville. Les églises mêmes furent pillées, et les guerriers égorgèrent les prisonniers entre les mains des chevaliers à qui ils s’étaient rendus. La Pucelle et le duc d’Alençon, craignant un pareil sort pour le comte de Suffolck, le firent embarquer, avec plusieurs seigneurs anglais, pour Orléans, où ils arrivèrent sains et saufs.
Jeanne d’Arc et le duc d’Alençon revinrent le soir même à Orléans, et firent savoir de là au roi la prise de Jargeau.
La ville de Beaugency est assiégée
Le duc de Bedford, régent de France, effrayé de ces revers, faisait les plus grands efforts pour rétablir les affaires des Anglais dans l’Orléanais. Il demandait avec instance de nouveaux secours en Angleterre.
Cependant la Pucelle, qui était à Orléans, vit accourir autour d’elle les plus grands seigneurs de France suivis de leurs vassaux, et l’armée française se montait déjà à six ou sept mille hommes. On résolut d’aller assiéger Beaugency.
Charles VII vint à Sully à cette époque pour se rapprocher de l’armée et être à portée de la secourir. On s’empara, d’après le conseil de Jeanne d’Arc, des fortifications du pont de Meun, et l’on put passer la Loire pour aller mettre le siège devant Beaugency. Talbot commandait dans cette place ; mais il en confia le commandement à un autre capitaine pour aller au-devant de Falstolf qui arrivait de Paris avec de nombreux secours en vivres et en hommes.
Elle est emportée d’assaut
Le 16 juin, l’armée française prit position devant Beaugenci du côté de la Beauce ; elle livra l’assaut à cette place, et s’en empara avec facilité. Les Anglais se retirèrent dans le château ; aussitôt la Pucelle et les chefs de guerre firent dresser les bombardes et tout disposer pour le siège du château.
Le comte de Richemont arrive devant Beaugency
Le comte de Richemont, connétable de France, qui était en pleine disgrâce à la cour de Charles VII, et dont le roi ne voulait point accueillir le secours, s’était cependant rendu au siège de Beaugency. Son secours était inutile ; mais la position dans laquelle il mit la Pucelle et le duc d’Alençon n’en était pas moins embarrassante et faillit être le sujet de divisions dans l’armée.
Le lendemain, au moment où Jeanne d’Arc s’entretenait avec le duc d’Alençon, on vint leur annoncer que les Anglais s’avançaient en grand nombre ayant Talbot à leur tête. De tous les côtés les soldats crièrent aux armes. Ce fut alors que Jeanne d’Arc dit au prince, qui voulait partir, à cause de la venue du connétable, qu’il était nécessaire de s’aider, et que dans un moment où l’armée avait besoin de réunir toutes ses forces, il ne s’éloignerait sans doute pas. C’est 66probablement aux exhortations de Jeanne que l’on dut la résolution que prit le duc de ne point partir.
Le comte de Richemont, ayant appris que la tête du pont de Meun, occupé par les Français en petit nombre, courait risque de tomber au pouvoir de la garnison de la ville, détacha soixante hommes de cavalerie et un certain nombre d’archers pour aller leur porter secours.
Capitulation du château de Beaugency
Cependant le commandant du château de Beaugency fit demander pendant la nuit à capituler ; ce qui lui fut accordé. Ses troupes se retirèrent avec armes et bagages, et s’engagèrent à ne reprendre les armes que dix jours après la capitulation. Elles se rendirent à Meun.
À peine la garnison de Beaugency avait-elle évacué le fort, que l’on vint annoncer aux chefs de guerre la prochaine arrivée des Anglais. Jeanne dit alors au comte de Richemont : Ah ! beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi, mais puisque vous êtes venu, vous serez le bien venu.
Les Anglais accours au secourus de Beaugency arrivent trop tard
La Pucelle et les chefs de guerre firent sortir les troupes de Beaugency, et les rangèrent en bataille pour être prêtes à recevoir le choc de l’ennemi : car on était persuadé que les Anglais ne s’étaient réunis que pour livrer aux Français un combat décisif. Le duc d’Alençon demanda alors à Jeanne d’Arc en présence de Dunois, du connétable, et de plusieurs autres capitaines, ce qu’il y avait à faire. Avez-vous tous de bons éperons ? répondit-elle tout haut. Est-ce donc, lui dirent-ils, que nous tournerons le dos à l’ennemi ? Non, non, s’écria Jeanne, mais les Anglais ne se défendront point ; ils seront vaincus, et des éperons vous seront nécessaires pour courir après eux.
Talbot, Scalles et Falstolf, ayant réuni leurs forces, s’avançaient à la hâte, à la tête de quatre mille combattants pour secourir le château de Beaugency, et en faire lever le siège ; mais ils arrivèrent trop tard, et aperçurent l’armée française rangée en bataille et prête à les bien recevoir. Les Anglais, voyant ces dispositions, prirent la route de Meun, et attaquèrent la tête du pont dans l’espoir de s’en emparer avant l’arrivée des Français.
Ils abandonnent l’attaque du pont de Meun et se dirigent sur Janville
La Pucelle et tous les chefs de guerre montèrent alors à cheval pour suivre les traces de l’ennemi. Instruits de l’approche des Français, les Anglais abandonnèrent l’attaque du pont de Meun, et se dirigèrent sur Janville.
Les Français se mettent à leur poursuite
Les généraux français paraissaient redouter une attaque en rase campagne. Jeanne, seule, se montrait supérieure à ces vaines terreurs. En mon Dieu, disait-elle, 67il faut les combattre, fussent-ils même pendus aux nues nous les arions ; car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le gentil roi ara aujourd’hui la plus grande victoire qu’il a eu pieça, et m’a dit mon conseil qu’ils seront tous nostres.
On se hâta donc de joindre les Anglais, afin qu’ils n’eussent le temps ni de gagner quelques places fortes, ni de se retrancher. On s’attacha toutefois à ne point mettre de désordre dans le gros de l’armée par la précipitation de sa marche. Lahire commandait la cavalerie, le connétable conduisait l’avant-garde avec le maréchal de Boussac ; la Pucelle, le duc d’Alençon, le comte de Dunois et l’amiral de France commandaient le corps de bataille.
Ils les atteignent près du village de Patay
L’avant-garde eut ordre d’escarmoucher, afin de faire engager le combat en ne présentant d’abord que peu de monde. Bientôt elle rencontra l’arrière-garde ennemie. Les Anglais avaient pris la résolution d’accepter la bataille. Ils s’avancèrent encore pour attendre les Français dans une situation plus favorable. Ils prirent position dans un bois près du village de Patay.
Bataille de Patay où les Anglais sont entièrement défaits
L’avant-garde française, qui avait reçu l’ordre de ne pas laisser les Anglais se fortifier, se précipita sur eux et les mit en déroute, quoiqu’elle ne s’élevât pas à plus de quinze cents hommes. Le gros de l’armée française arriva dans ce moment, et acheva la défaite de l’armée anglaise. La Pucelle fit dans ce combat de véritables prodiges de valeur. En vain Talbot se surpassa lui-même, s’épuisa en efforts extraordinaires pour rétablir le combat et rappeler la victoire ; il ne put que retarder la défaite des siens et la rendre plus sanglante par l’opiniâtreté de sa défense, mal secondée par ses soldats.
Talbot est fait prisonnier
On fit un grand carnage des Anglais, presque tous périrent ; et cette éclatante victoire ne coûta la vie qu’à un très petit nombre de guerriers français. Scalles, Thomas Rampston et Talbot lui-même tombèrent au pouvoir des vainqueurs.
C’était la première bataille rangée que depuis huit ans les Français eussent gagnée sur leurs ennemis, et c’est dans les champs de Patay qu’acheva de s’anéantir cette armée redoutable, amenée d’Angleterre par le comte de Salisbury, pour consommer l’envahissement de la France.
Les Français entrent dans Janville
L’armée en poursuivant les fuyards arriva presqu’en même temps qu’eux sous les murs de Janville, qui, après avoir fermé ses portes aux Anglais vaincus, les ouvrit avec joie aux libérateurs de la France.
68Chapitre V
- La défaite de Patay jette le découragement parmi les ennemis.
- Le régent demande de nouveaux renforts en Angleterre.
- L’armée française se réunit à Gien pour l’expédition de Reims.
- Elle arrive devant Auxerre, qui refuse d’ouvrir ses portes.
- Elle marche sur Saint-Florentin, qui se rend sans résistance.
- Charles VII arrive devant Troyes.
- La Pucelle fait toutes ses dispositions pour prendre la ville d’assaut.
- La terreur s’empare des habitants.
- Ils envoient des députés au roi pour se soumettre.
- Charles VII entre dans Troyes.
- L’armée continue sa marche sur Châlons, qui envoie sa soumission au roi.
- Jeanne d’Arc trouve dans cette ville des habitants de Domremy qui l’y attendaient.
- L’armée s’avance vers Reims.
- Cette ville envoie des députés au roi pour se soumettre.
- Sacre et couronnement de Charles VII.
- La Pucelle écrit au duc de Bourgogne pour l’engager à se réconcilier avec le roi.
- Jeanne d’Arc, ayant accompli sa mission, supplie le roi de lui permettre de se retirer.
- Elle voit à Reims son oncle Durand Laxart et son père.
La défaite de Patay jette le découragement parmi les ennemis
La défaite de Patay répandit l’épouvante dans la capitale de la France, soumise au pouvoir des Anglais. Le régent vint en toute hâte à Paris pour prendre en conseil les mesures les plus propres à rétablir les affaires. On députa une ambassade au duc de Bourgogne pour l’inviter à s’y rendre.
Le duc de Bedford demande de nouveaux renforts en Angleterre
Le duc de Bedford, sentant toutefois qu’il ne devait guère compter sur l’assistance de ce prince, redoubla de sollicitations auprès du conseil d’Angleterre pour en obtenir de prompts secours. Le ministère anglais imagina d’employer, pour arrêter les progrès du roi Charles, les troupes rassemblées sous l’étendard de la croisade publiée en Angleterre contre les hérétiques de Bohême, et confiée au commandement du cardinal d’Angleterre. Il fut passé un traité à ce sujet.
Cependant le bruit de la défaite de Patay jeta la terreur parmi les garnisons anglaises des petites places de la Beauce. La plupart mirent le feu aux villes qui leur étaient confiées, et prirent la fuite même avant l’arrivée des troupes françaises.
Charles VII apprend à Sully le succès de ses armes
Le connétable se disposait à poursuivre les ennemis, lorsque le roi lui manda qu’il s’en retournât chez lui, lui faisant savoir qu’il aimerait mieux n’être jamais couronné que de l’être en sa présence.
L’armée victorieuse se rendit à Orléans, où de nouveaux guerriers arrivaient 69de toutes parts. On y attendait même le roi qui ne s’y rendit cependant point à cause de l’aversion qu’il avait conçue pour le comte de Richemont. Charles VII était toujours à Sully, ainsi que nous l’avons dit. Ce fut donc là que la Pucelle et les principaux chefs de l’armée, le connétable excepté, se réunirent pour rendre compte au roi du succès de ses armes.
Talbot est rendu à la liberté
Xaintrailles lui présenta le brave Talbot ; Sire, lui dit-il, voilà le plus terrible et le plus estimable de vos ennemis. Un bras si glorieux n’est point fait pour porter des fers ; souffrez que je lui rende sa liberté. Le roi céda au désir de Xaintrailles, et l’illustre captif fut à l’instant rendu à la liberté sans rançon.
Le connétable de Richemont, ne pouvant rentrer dans les bonnes grâces du roi, se retire à Parthenay
La Pucelle désirait vivement que le roi vînt visiter ses braves et fidèles Orléanais, et elle fit tant par ses prières qu’elle le détermina à venir jusqu’à Châteauneuf-sur-Loire. Elle voulait aussi rapprocher le roi et le connétable ; mais Charles VII ne voulut jamais consentir que ce prince l’accompagnât au voyage de Reims, ce qui parut fort affliger Jeanne d’Arc. Le connétable de Richemont, perdant l’espoir de rentrer dans les bonnes grâces du roi, se retira dans son domaine de Parthenay.
Jeanne d’Arc écrit au duc de Bourgogne pour l’engager à abandonner le parti anglais
Vers cette époque, la jeune guerrière écrivit au duc de Bourgogne pour le supplier d’abandonner le parti anglais. Elle lui fit porter sa lettre par l’un des hérauts d’armes attachés à son service.
L’armée française se réunit à Gien pour l’expédition de Reims
Jeanne d’Arc revint à Orléans où elle passait en revue les troupes à mesure qu’elles arrivaient ; elle les dirigeait ensuite sur Gien, point de réunion de l’armée qui devait entreprendre le voyage de Reims. La jeune guerrière, craignant avec raison l’indécision du roi, retourna à Sully pour le maintenir dans le dessein de cette expédition. Tous les chefs de guerre qui devaient en faire partie s’étant réunis à Gien auprès du roi, on mit en délibération s’il n’était pas à propos, avant d’entreprendre ce voyage, de soumettre Cône et la Charité ; et la Pucelle n’obtint qu’avec beaucoup de peine que l’on ne s’occupât de cet objet qu’après le retour du roi.
Jeanne avait dit à Charles VII de ne pas craindre de manquer de troupes, qu’il aurait assez de gens, et que beaucoup de monde le suivrait. L’armée en effet grossissait à vue d’œil. L’héroïne ne laissait pas à la confiance le temps de s’ébranler, et à l’enthousiasme le temps de se refroidir. Toujours au milieu des troupes, elle disait sans cesse au roi et aux guerriers qu’ils allassent hardiment, et que toutes choses leur prospéreraient. Ne craignez point, leur dit-elle, car vous ne trouverez personne qui vous puisse nuire, ni presque aucune résistance.
Départ de Gien
70Enfin, tout étant prêt pour l’expédition, on arrêta le jour du départ. La ville de Reims, les forteresses de Picardie, de Champagne, de l’île de France, de Brie, du Gâtinais, de l’Auxerrois, de la Bourgogne, et tout le pays d’entre la rivière de Loire et la mer océane, étaient occupés par les Anglais. Toutefois le roi s’arrêta au conseil de la Pucelle.
Jeanne d’Arc partit de Gien le 28 juin 1429, toujours accompagnée de ses frères, et se dirigea vers Auxerre. Le roi la suivit le lendemain avec une partie de sa cour et des chefs de guerre.
L’armée, au nombre de douze mille combattants, arrive devant Auxerre
L’armée montait à environ douze mille combattants ; elle arriva devant Auxerre, ville forte alors qui était au pouvoir du duc de Bourgogne, et qui ferma ses portes au souverain légitime. Jeanne d’Arc était d’avis que l’on donnât l’assaut à la place, et garantissait le succès de cette entreprise.
Les habitants d’Auxerre entrent en négociation ; ils fournissent des vivres à l’armée
Dans la position embarrassante où se trouvaient les Auxerrois, ils eurent recours aux négociations, et ils envoyèrent des députés supplier le roi de leur accorder la neutralité, moyennant qu’ils s’engageraient à fournir à l’armée les vivres dont elle commençait déjà à éprouver le besoin.
Ils s’engagent à faire la même soumission que Troyes, Châlons et Reims
Le traité fut conclu, et l’on y ajouta que les Auxerrois se soumettraient à faire au roi telle obéissance que feraient ceux des villes de Troyes, Châlons et Reims. La Pucelle et plusieurs grands seigneurs virent de mauvais œil ce traité qui manifestait dès les premiers pas de la faiblesse et de la timidité, tandis qu’une victoire éclatante aurait assuré des succès pour toute la suite de l’entreprise.
L’armée marche sur Saint-Florentin, qui se rend sans résistance
Le roi étant resté trois jours devant Auxerre, en partit avec son armée, et marcha sur Saint-Florentin qui se soumit sans résistance ; il n’y séjourna pas longtemps, et continua à s’avancer vers Troyes.
L’armée augmentait toujours en nombre. partout où passait la jeune guerrière, tout ce qui portait les armes s’empressait de la suivre.
Charles VII arrive devant Troyes
Le roi arriva enfin devant Troyes, devant cette ville où neuf ans auparavant on avait conjuré sa ruine et consommé la transaction odieuse qui l’excluait à jamais du trône. Charles s’était fait précéder de ses hérauts d’armes qui avaient sommé les habitants de lui faire obéissance ; mais la ville ferma ses portes et se prépara à se défendre en cas d’assaut. La garnison fit même une sortie pour escarmoucher avec l’avant-garde française. Mais bientôt l’armée fit rentrer dans la ville tout ce qui en était sorti. Elle campa autour de la place dont on ne pouvait entreprendre l’attaque faute d’artillerie : on se borna à la cerner.
Embarras où l’on se trouve
Toutes les 71sommations que l’on faisait à la ville de se rendre restaient sans effet. La disette de vivres était très grande dans l’armée. On tint un conseil où l’on exposa la position critique dans laquelle on se trouvait. Les uns étaient d’avis que le roi s’en retournât à Gien, d’autres voulaient que l’on passât outre, et que l’on se dirigeât sur Reims. Le seigneur de Trèves, ancien chancelier, homme respectable par son grand âge et ses grands services, émit l’opinion que puisque le voyage avait été entrepris par le conseil de la Pucelle, elle pourrait aviser au moyen qu’il eût un plein succès.
Tout à coup Jeanne d’Arc vint frapper à la porte du conseil, on la fit entrer et on lui demanda son opinion sur ce qu’il y avait à faire dans les conjonctures difficiles où l’on se trouvait : Serai-je crue de ce que je dirai, demanda Jeanne au roi, oui, lui dit le roi, selon ce que vous direz. Noble dauphin, dit-elle alors, ordonnez à votre gent de venir et d’assiéger la ville de Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils ; car en mon Dieu, avant trois jours, je vous introduirai dans la ville de Troyes par amour ou par puissance, et sera la fausse Bourgogne bien stupéfaite. Le chancelier dit à Jeanne d’Arc, nous attendrions bien six jours pour vérifier la vérité de ce que vous dites. La guerrière piquée du doute, répondit avec un grand sang-froid, que l’on me suive et mette la main à l’œuvre, car Dieu veut que l’on s’emploie soi-même, et elle dit au roi demain vous serez maître de la cité.
La Pucelle fait toutes les dispositions pour prendre la ville d’assaut
Jeanne d’Arc prit alors son étendard, rassembla les troupes, leur fit apporter les tentes au bord du rempart, et ordonna de préparer des fascines pour combler le fossé. Elle s’occupa toute la nuit de ces apprêts avec une activité et un zèle infatigables.
La terreur s’empare des habitants
Tous ces préparatifs et le mouvement qui régnait dans l’armée avaient jeté l’alarme dans la ville. Une consternation générale, et pour ainsi dire surnaturelle, s’était emparée de tous les habitants ; ils se réfugièrent en foule dans les églises, et passèrent la nuit prosternés au pied des autels.
Ils envoient des députés au roi pour se soumettre
Enfin le moment de l’attaque étant arrivé, Jeanne d’Arc, qui ne s’était point livrée au sommeil, crie à l’assaut, fait sonner les trompettes, s’élance au bord des fossés son étendard à la main, et ordonne qu’on les comble avec les fascines préparées à cet effet. Aussitôt l’effroi s’empare des Anglais et des Bourguignons. Le souvenir récent des victoires de Jeanne se présente à leur pensée et achève de les épouvanter. Le peuple assemblé en tumulte s’écrie qu’il faut capituler. On nomme des députés pour aller traiter avec le roi ; on leur ouvre les portes, et ils s’avancent en tremblant vers le camp français.
72Charles les accueillit avec bonté. Les principales conditions de la capitulation furent que la garnison, composée d’Anglais et de Bourguignons, s’en iraient libres eux et leurs biens, et qu’un pardon général serait accordé aux habitants.
La place est évacuée par les Anglais et les Bourguignons
Le reste de la journée avait été donné à la garnison pour se retirer. Les Anglais et les Bourguignons en vertu de la capitulation emmenaient les prisonniers qui étaient tombés en leur pouvoir, et qu’ils regardaient comme faisant partie de leurs biens.
La Pucelle ne veut pas souffrir qu’ils emmènent leurs prisonniers
La Pucelle vivement émue, ne put supporter ce spectacle. Elle se tint devant la porte de la ville, à l’instant où la garnison en sortait, et lorsque les malheureux captifs parurent à leur tour chargés de fers et plongés dans une morne douleur, elle s’écria : En mon Dieu ils ne les emmèneront pas ; et elle les empêcha de sortir. Le roi étant alors informé de ce qui se passait, ordonna que l’on délivrât aux Anglais et aux Bourguignons, qui furent obligés de s’en contenter, une certaine somme pour la rançon de ces prisonniers.
Le lendemain, 10 juillet 1429, étant le jour fixé pour l’entrée du roi dans la ville, Jeanne d’Arc voulut l’y devancer. Les habitants, encore prévenus des bruits injurieux que les Anglais avaient répandus sur son compte, ne sachant s’ils devaient la considérer comme une fée, ou comme une sainte, envoyèrent le frère Richard au-devant d’elle, disant qu’ils doutaient que ce ne fût pas chose de par Dieu. Ce frère Richard était le même dont les prédications à Paris avaient eu le plus grand succès, et qui avait annoncé pour l’année 1430 les événements les plus extraordinaires. Il approcha en faisant des signes de croix et en jetant de l’eau bénite devant lui. Jeanne d’Arc sourit, et lui dit avec une douce gaîté : Approchez hardiment beau père, je ne m’en voullerai pas. À compter de ce moment, frère Richard s’attacha au parti de Charles VII.
Charles VII entre dans Troyes
Jeanne retourna ensuite auprès du roi à qui elle annonça que tout était prêt pour sa réception. Charles monta alors à cheval et entra dans Troyes en grand appareil, ayant à son côté la Pucelle portant son étendard. Arrivé à la cathédrale, le roi y entendit la messe, à l’issue de laquelle il reçut les serments des principaux habitants. Le lendemain toute l’armée traversa la ville au bruit des trompettes et aux acclamations générales des habitants qui, pleins de joie et de reconnaissance, portaient jusqu’au ciel les noms du roi et de Jeanne d’Arc.
L’armée continue sa marche sur Châlons qui envoie sa soumission au roi
Charles VII partit en même temps que l’armée, et continua rapidement sa marche vers Châlons. La Pucelle allait toujours en avant, armée de toute pièce. Les habitants de Châlons, à la surprise du roi et à sa grande satisfaction, vinrent offrir leur soumission.
Jeanne d’Arc trouve dans cette ville des habitants de Domremy qui l’y attendaient
73Le bruit de la marche victorieuse de la Pucelle s’étant répandu jusqu’à son pays natal, des habitants de Domremy avaient formé le dessein de l’aller attendre à Châlons. Ils étaient au nombre de quatre, parmi lesquels se trouvaient Jean Morel son parrain et Conradin Despinal. Jeanne d’Arc eut la joie inattendue de se retrouver un moment au milieu des amis de son enfance. Ceux-ci la contemplaient avec étonnement et lui faisaient mille questions auxquelles elle répondait avec sa douceur et sa bienveillance accoutumées. Ils lui demandaient comment elle pouvait braver tant de périls, et si elle ne craignait pas de trouver la mort dans les combats : Je ne crains, dit-elle, que la trahison, comme si elle eût cru déjà avoir éprouvé quelque chose de semblable, et qu’elle prévît, à la contenance de ceux qui l’entouraient, que des périls de cette nature étaient à redouter pour elle.
Les Anglais alarmés demandent de nouveaux secours en Angleterre
Les évènements qui s’étaient passés depuis la levée du siège d’Orléans, et la marche triomphale du roi vers Reims, avaient jeté l’alarme dans Paris. Le régent anglais, qui ne comptait pas beaucoup sur le secours du duc de Bourgogne qu’il avait outragé, demandait à force des troupes en Angleterre.
L’armée française s’avance vers Reims
Cependant le roi Charles continuait à s’avancer rapidement vers la ville de Reims, où il craignait qu’on ne lui opposât une longue résistance. Il ne dissimula point son inquiétude à Jeanne d’Arc, qui lui répondit : N’ayez aucun doute ; car les bourgeois de la ville de Reims viendront au-devant de vous. Avant que vous approchiez de la ville, les habitants se rendront. Avancez hardiment, et soyez sans inquiétude : car si vous voulez agir virilement, vous obtiendrez tout votre royaume.
Cette ville envoie des députés au roi pour se soumettre
Charles VII était arrivé avec son armée à quatre lieues de Reims. Les habitants furent fort effrayés, lorsqu’ils en apprirent la nouvelle. L’armée victorieuse qui s’approchait leur inspirait la plus grande terreur. L’honneur défendait toutefois d’abandonner la place sans coup férir. Les deux commandants, l’un pour le roi anglais, et l’autre pour le duc de Bourgogne, imaginèrent de consulter les habitants, sur ce qu’il y avait à faire. Ils leur demandèrent s’ils avaient bonne volonté de se défendre ; les habitants leur demandèrent à leur tour s’ils étaient assez forts pour les aider et garder. Les commandants leur dirent que s’ils voulaient, on pouvaient tenir six semaines, ils leur amèneraient un grand secours. Mais bientôt ils sortirent de la ville, disant qu’ils allaient chercher ce secours, et conseillant aux habitants de se bien garder. Aussitôt les partisans de Charles VII 74commencèrent à dire qu’il fallait envoyer une députation pour porter la soumission de la ville au roi. Elle fut composée des plus notables gens de Reims, tant d’église que d’autres, qui, en se présentant devant le monarque, déposèrent à ses pieds les clefs de la ville sainte. Le roi, trouvant moins de plaisir à vaincre qu’à pardonner, voulut oublier tous les torts dont les habitants de Reims avaient pu se rendre coupables envers sa personne.
Sacre et couronnement de Charles VII
Le 16 juillet, dans la matinée, le chancelier de France, Regnaut de Chartres, fit son entrée dans la ville en qualité d’archevêque de Reims. Vers le soir, Charles VII, pour la réception duquel on avait tout préparé, entra solennellement dans la ville, avec toute son armée, à la tête de laquelle était la Pucelle, qui excita l’attention de tous les habitants. Il fut arrêté que le roi serait sacré et couronné dès le lendemain.
René, duc de Bar et de Lorraine, frère du roi de Sicile, et le Damoiseau de Commercy, accoururent à Reims, à la tête d’une brillante noblesse et d’un grand nombre de guerriers, pour offrir leurs services au roi.
La Pucelle écrit au duc de Bourgogne pour l’engager à se réconcilier avec le roi
Jeanne d’Arc, qui connaissait le prix du temps mieux que personne, et qui ne perdait pas un instant de vue le grand objet de la réconciliation générale de la France, profita de l’intervalle qui s’écoula entre le lever du soleil et la cérémonie du couronnement pour adresser la lettre suivante au duc de Bourgogne.
Lettre de Jehanne la Pucelle au duc de Bourgogne
✠
Jhesus Maria.
Haut et redoubté prince, duc de Bourgogne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier souverain Seigneur, que le roy de France et vous faciez bonne paix, ferme, qui dure longuement ; pardonnez l’un à l’autre de bon cuer entierement, ainsi que doibvent faire loyaux xhrestpiens et s’il vous plaist aguerroyer, si allez sur le Sarrazin. Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers, tant humblement que requierir vous puis, que ne guerroyez 75plus au saint royaulme de France ; et faictes retraire incontinent et briefvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses du dit saint royaulme ; et de la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur, s’il ne tient en vous ; et vous fais assçavoir, de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, pour votre bien et pour votre honneur, et sur voz vie, que vous n’y gaignerez point bataille à l’encontre des loyaulx françoys, et que touts ceulx qui guerroyent au dict sainct royaulme de France, guerroyent contre le Roy Jhesus, Roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain Seigneur. Et vous prie et requiers à joinctes mains que ne faictes nulle bataille ne ne guerroyez contre nous, vous, vos gens et subgiez ; et croyez surement, quelque nombre de gens que vous amenez contre nous, qu’ilz n’y gaigneront mie, et sera grant pitié de la grant bataille et du sanc qui sera repandu de ceux qui y vendront contre nous. Et à trois semaines que je vous envoyé escript et envoyé bonnes lectres par ung herault, que vous fussiez au sacre du roy, qui aujourd’huy dimanche, dix septieme jour de ce present mois de juillet, se fait en la cité de Reims, dont je n’ay eu point de reponse, ne n’ouy oncques puis nouvelles du dit herault. A Dieu vous command, et soit garde de vous, s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mette bonne paix. Escript au dict lieu de Reims, le dix septieme jour de juillet.
Paroles qu’elle adresse au roi après le sacre pour lui annoncer la fin de sa mission
Les princes, les prélats, tous les barons et chevaliers qui avaient accompagné le roi, étaient rassemblés dans le temple auguste. La Pucelle, placée auprès de l’autel et tenant à la main son étendard, attirait surtout les regards de la foule immense réunie dans la vaste basilique de Reims. On suivit pour le sacre tout le cérémonial anciennement observé. Après que le roi eut reçu l’onction sainte, Jeanne d’Arc s’avança devant lui, l’embrassa par les jambes et pleurant à chaudes larmes : Gentil roy, lui dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que levasse le siège d’Orléans et que vous amenasse en ceste cité de Reims recepvoir vostre sainct sacre, en montrant que vous estes vray roy, et cellui auquel le royaulme de France doibt appartenir.
Le roi lui témoigna sa reconnaissance. Il paraît qu’à cette époque il fit frapper une médaille en son honneur, où d’un côté on voyait son effigie et de l’autre une main portant une épée avec cette légende : Consilio firmata Dei.
Jeanne d’Arc voit à Reims son oncle Durand Laxart et son père
La jeune libératrice de la France devait éprouver à Reims une grande joie. Son oncle Durand Laxart et son père y arrivèrent presque en même temps qu’elle. 76Ses deux frères, Pierre et Jean d’Arc, l’avaient accompagnée dans cette glorieuse expédition. Ainsi cette vertueuse fille put se croire un instant rendue à sa famille et au pays qui l’avait vue naître. On prétend que le roi prit plaisir à se faire raconter par Laxart toutes les difficultés que Jeanne avait eues à vaincre avant de pouvoir partir pour Chinon.
Jacques d’Arc et probablement aussi Laxart furent défrayés par la ville pendant leur séjour à Reims. La somme payée à Alis, veuve Rolin Moriau, hôtesse de l’Âne-Rayé, chez laquelle était logé Jacques d’Arc, s’élève, d’après un ancien compte de la ville, à vingt-quatre livres parisis, et il y est fait mention que le père de la Pucelle était en la compagnie du roi.
77Chapitre VI
- Jeanne d’Arc cède aux ordres du roi et reste à l’armée.
- Elle s’abstient désormais d’émettre son avis sur les opérations de la guerre.
- Le roi quitte Reims pour se rendre à Vailly, où il apprend la soumission des villes de Laon et de Soissons.
- On lui annonce dans cette dernière ville la soumission de Provins, Coulommiers, et de plusieurs places importantes.
- Château-Thierry se rend à l’armée royale.
- Le régent anglais arrive avec des renforts, et propose à Charles VII une bataille qu’il élude ensuite.
- L’armée royale se rapproche de Paris, et campe à Dammartin.
- Le régent anglais vient à sa rencontre, mais il rétrograde bientôt vers Paris.
- Le roi campe avec son armée près le Mont-Piloer.
- Le régent avance à marche forcée sur Senlis.
- Escarmouches entre les deux armées.
- Envoi d’une ambassade au duc de Bourgogne.
- Le connétable enlève aux Anglais plusieurs places importantes et menace la Normandie.
- Charles VII se détermine à faire une tentative sur Paris.
- Il se présente à Saint-Denis, qui lui ouvre ses portes.
- L’attaque sur Paris n’a pas de succès, malgré la conduite héroïque de la Pucelle.
- Jeanne fait de nouvelles instances pour se retirer.
- On la détermine encore à rester à l’armée.
- Elle accompagne le roi à son retour à Gien.
Jeanne d’Arc cède aux ordres du roi, et reste à l’armée
Tandis que la France et l’Europe même retentissaient du bruit de la gloire de Jeanne d’Arc, cette héroïne n’aspirait plus qu’au repos de la solitude et aux avantages de l’obscurité. Elle fit les plus vives instances pour obtenir la permission de se retirer, et elle ne céda qu’aux ordres du roi et aux prières de la plupart des seigneurs, qui avaient éprouvé combien sa présence encourageait les troupes.
Elle s’abstient désormais d’émettre son avis sur les opérations de la guerre
Forcée d’obéir aux volontés de son souverain, on la vit depuis ce moment s’abstenir d’opposer son avis à celui des ministres ou des généraux, liberté qu’elle avait presque toujours prise jusqu’alors. Elle se contenta dans la suite de donner aux soldats l’exemple de l’audace et de l’intrépidité.
Le roi quitte Reims pour se rendre à Vailly, où il apprend la soumission des villes de Laon et de Soissons
Le roi ne demeura que trois jours à Reims. Il en partit pour se rendre à Corbeny, et de là devant la petite ville de Vailly, qui se soumit à son obéissance. Là le roi voulut attendre le retour des hérauts qu’il avait envoyés à Laon et à Soissons sommer les habitants de se soumettre. Les députés de Soissons arrivèrent bientôt dans son camp et lui présentèrent les clefs de leur ville. Laon ne tarda pas à imiter cet exemple.
Provins, Coulommiers, et plusieurs autres places importantes se soumettent au roi
Charles se rendit à Soissons, où il séjourna pendant trois jours. C’est là qu’il reçut l’agréable nouvelle que Provins, Coulommiers, Crécy en 78Brie, et plusieurs autres places très importantes, avaient volontairement reconnu son autorité.
Château-Thierry reçoit l’armée royale dans ses murs
Une division de l’armée, conduite par la Pucelle, se dirigea vers Château-Thierry. Les seigneurs renfermés dans cette place alors très forte s’effrayèrent à la vue des Français et demandèrent à capituler. Sur ces entrefaites, on vint annoncer que les Anglais s’avançaient en grand nombre dans l’intention de combattre l’armée du roi : cette nouvelle, en un instant répandue dans le camp, y causa une sorte de tumulte. Jeanne d’Arc, toujours inaccessible à la crainte, parvint à rétablir l’ordre parmi les troupes, et l’on apprit bientôt que l’on n’avait eu qu’une fausse alarme. On reprit la négociation entamée pour la reddition de Château-Thierry, et il fut conclu que la garnison se retirerait avec armes et bagages.
Charles VII arrive dans cette ville
Charles VII arriva bientôt à Château-Thierry.
La Pucelle y obtient une exemption de tailles en faveur des habitants de Greux et de Domremy
Jeanne d’Arc profita du court espace de temps qu’il y resta, pour obtenir que les habitants des villages de Greux et de Domremy fussent exempts de toutes tailles, aides, subventions, et de toute espèce d’impôt. Le roi fit droit à la demande de la Pucelle par une ordonnance rendue à Château-Thierry le dernier de juillet de l’année 1429 (pièce B).
Les habitants de Domremy et de Greux ayant été troublés dans les droits qui leur avaient été accordés, y furent maintenus par une nouvelle ordonnance du roi rendue le 6 février 1459. Les rois successeurs de Charles VII ont confirmé ces privilèges à leur avènement à la couronne. Louis XIII les confirma en 1610, et Louis XV en 1730. Lorsque la commune de Greux sollicita en 1774 la même grâce de Louis XVI, ce monarque répondit qu’il tolérerait ces privilèges, mais qu’il n’y donnerait pas d’approbation expresse, parce qu’ils lui semblaient contraires à la justice qu’il devait à tous ses sujets, en rendant les charges égales ; paroles tout à fait dignes de ce père du peuple. Ainsi jusqu’à la révolution les registres des tailles ont toujours porté à l’article de la paroisse de Greux et de Domremy, néant à cause de la Pucelle.
Le roi arrive à Provins
De Château-Thierry, le roi se rendit à Provins, où il resta trois ou quatre jours. Déjà la terreur causée par les succès de l’armée française se répandait aux environs de Paris et à Paris même.
Le duc de Bedford, ayant reçu des renforts, propose à Charles VII une bataille qu’il élude ensuite
Le régent anglais revint en toute hâte pour rassurer les Parisiens effrayés. Il venait de recevoir des renforts d’Angleterre. Le duc de Bedford alla d’abord à Corbeil, où s’étaient rendus les débris de son armée, et se dirigea de là sur Melun, où les troupes de Normandie s’étaient réunies à lui. Il se vit à la tête de dix mille combattants, forces à-peu-près égales à celles de 79l’armée royale. Il manœuvra comme s’il eût cherché à couper la retraite de l’armée française, et s’avança jusqu’à Montereau Faut-Yonne. Arrivé dans cette ville, il envoya le 7 août ses hérauts d’armes porter un défi au roi. Charles VII accepta la bataille que lui proposait le chef des armées britanniques, et continua à s’avancer vers Paris par les plaines de la Brie. Ce mouvement hardi jeta, à ce qu’il paraît, la consternation dans l’armée anglaise, et le régent rentra dans la capitale sans avoir combattu, quoiqu’il eût cependant demandé lui-même la bataille.
L’armée française retourne à Château-Thierry
L’armée française retourna à Château-Thierry, où elle passa la Marne et s’avança par la Ferté-Milon vers Crespy en Valois.
Les peuples accourent sur le passage du roi
Informés de l’arrivée du roi, les peuples accouraient de toutes parts sur son passage et l’accueillaient par des acclamations. La population en masse venait au-devant de lui. Les villageois contemplaient surtout la Pucelle, qui, considérant cette effusion de sentiments français, disait à Dunois et à l’archevêque de Reims, entre lesquels elle cheminait à cheval : Voici un bon peuple, je n’en ai encore vu aucun autre qui se soit tant réjoui de la venue d’un si noble roi. Plût à Dieu, ajouta-t-elle, que je fusse assez heureuse pour finir mes jours sur cette terre et y être ensevelie. L’archevêque de Reims lui demanda dans quel lieu elle avait espoir de mourir : Je ne suis sûre, dit-elle, ni du temps, ni du lieu ; plût à Dieu, mon créateur, que je pusse maintenant partir, abandonnant les armes, et aller servir mon père et ma mère en gardant leurs brebis avec ma sœur et mes frères, qui se réjouiraient beaucoup de me voir ; paroles qui montrent que c’était contre son gré que, sa mission accomplie, elle continuait à paraître au milieu des armées.
Il est à croire aussi que Jeanne d’Arc s’apercevait que les courtisans n’aimaient pas sincèrement le roi, et qu’elle-même était l’objet de basses jalousies de la part du plus grand nombre des chefs de guerre. D’après ces discours on doit conclure encore que ses frères avaient cessé de l’accompagner. Il est probable qu’ils l’avaient quittée à Reims, et que c’est de cette ville que partit Jean d’Arc pour aller prendre possession de la place de prévôt de Vaucouleurs que le roi lui avait donnée.
L’armée royale se rapproche de Paris, et campe à Dammartin
De Crespy en Valois, le roi et son armée se rapprochèrent toujours de Paris, et vinrent camper près de Dammartin.
Le régent anglais vient à sa rencontre, et rétrograde bientôt vers Paris
Le duc de Bedford sortit de nouveau de la capitale pour marcher à la rencontre de l’armée française. Il vint camper au village de Mittry à peu de distance de Dammartin, dans une situation avantageuse, où il se fortifia encore par tous les moyens qui pouvaient rendre sa position inexpugnable. Le roi, qui crut que cette fois l’ennemi était déterminé à 80combattre, s’avança aussitôt ; mais le duc de Bedford attendait tranquillement les Français dans ses retranchements : l’expérience avait enfin appris à nos guerriers à réprimer leur ardeur, et les Anglais, voyant qu’ils ne pouvaient attirer les Français dans le piège, se retirèrent à Louvres, et de là à Paris.
Compiègne et Beauvais se soumettent au roi
Le roi retourna à Crespy, d’où il envoya ses hérauts d’armes sommer Compiègne de se rendre, ce que firent les habitants avec joie. Beauvais suivit bientôt l’exemple de Compiègne, malgré les efforts de son évêque, Pierre Cauchon, tout dévoué au parti anglais. Les habitants, outrés contre lui, le chassèrent honteusement de leur ville. Cet outrage excita sans doute la haine forcenée que cet indigne prêtre montra par la suite contre la Pucelle. Mais les habitants de Paris ne partageaient point les sentiments de toutes ces villes qui s’empressaient de se remettre sous l’obéissance du roi légitime.
Le régent anglais avance à marche forcée sur Senlis
Charles VII avait ramené son armée à Crespy en Valois. Il en partit bientôt pour se rendre à Compiègne. Le régent anglais, instruit de ce mouvement, se dirigea à marche forcée sur Senlis, dans l’espoir de fermer au roi le chemin de la Normandie.
Le roi campe avec son armée près le Mont-Piloer
L’armée française se rapprocha de Senlis, et vint camper à trois lieues au sud-est de cette ville, au village de Barron près du Mont-Piloer. On envoya à la découverte pour reconnaître l’armée anglaise, que l’on aperçut bientôt. Les deux armées s’approchèrent : il y eut plusieurs escarmouches ; mais la nuit y ayant mis fin, les Anglais se retirèrent le long de la petite rivière qui va de Senlis à Barron, et les Français au Mont-Piloer.
Escarmouche entre les deux armées ; les Anglais rentrent dans leur camp, et les Français retournent au Mont-Piloer
Le lendemain dès le lever du soleil, le roi fit sortir son armée du camp, et la rangea en bataille. Il la divisa en trois corps principaux. Il y avait un corps de réserve commandé par la Pucelle, Dunois et Lahire, et destiné à escarmoucher ou à porter du renfort partout où besoin serait.
Le duc de Bedford avait disposé de son côté son armée pour le combat. La position qu’il avait prise était naturellement très forte ; il l’avait renforcée par de larges fossés, et son front était couvert par des tranchées profondes et par une innombrable quantité de pals inclinés en avant.
Le roi s’avança assez loin de ses trois corps d’armée jusqu’au devant du front des Anglais. Il reconnut la forte position de l’ennemi, et réprima le désir impétueux qu’il avait de le combattre. Il fit toutefois approcher ses troupes jusqu’à deux traits d’arbalètes près des ennemis, et leur fit signifier par ses hérauts 81d’armes que s’ils voulaient sortir de leur camp, il les combattrait : ce dont ils se gardèrent bien. Il y eut cependant de vives escarmouches qui durèrent jusqu’au soleil couchant, et dans lesquelles on fit de part et d’autre preuve de bravoure et de résolution. La Pucelle, accompagnée de Dunois, du comte d’Albret et de l’intrépide Lahire, paraissait au milieu de la mêlée, tantôt ramenant au combat les soldats dispersés, tantôt frappant de sa lance les guerriers qui venaient les attaquer. Charles, accompagné du duc de Bourbon, de La Trémoille et de ses gardes, parcourait les rangs, animait les troupes, et se montrait digne de commander d’aussi braves guerriers.
La nuit mit fin à tous les combats de détail, et des deux côtés les trompettes sonnèrent en même temps la retraite. Les Anglais rentrèrent dans leur camp, et les Français retournèrent où ils avaient couché la veille, près du Mont-Piloer.
Le lendemain dans la matinée, le duc de Bedford revint à Paris, et le roi retourna à Crespy en Valois.
Envoi d’une ambassade au duc de Bourgogne
Cependant la Pucelle pressait toujours le roi de ne point ralentir ses démarches auprès du duc de Bourgogne, parce qu’il lui paraissait de la plus haute importance de ramener tous les princes français sous la bannière des lis. On se décida donc à faire une démarche solennelle auprès de lui, et on lui envoya une ambassade qui le trouva à Arras. Les députés, introduits en présence du prince, lui exposèrent tout le désir qu’avait le roi de se réconcilier avec lui, excusant sur sa jeunesse l’homicide commis sur la personne de son père le duc Jean. Le principal ministre du prince répondit que l’on ferait une réponse dans peu de jours.
Progrès de l’armée royale
Les négociations ne suspendaient point les progrès de l’armée royale.
Plusieurs places considérables tombent au pouvoir des Français
Le château et la ville de Creil furent emportés par les Français, ce qui les rendit maîtres d’un second passage sur la rivière d’Oise. Les chefs les plus intrépides de l’armée française osèrent franchir cette rivière, et poussèrent leurs courses jusques en Normandie. La ville et l’importante forteresse d’Aumale furent surprises ; la forteresse de Torcy tomba également au pouvoir des Français, ainsi qu’Estrepagny situé à trois lieues à l’ouest de Gisors. Enfin la forteresse de Château-Gaillard, bâtie sur un rocher escarpé au bord de la Seine, à sept lieues de Rouen, ne résista point à la valeur française.
Charles se rendit alors à Compiègne, où il était appelé depuis longtemps par les vœux des habitants. Il y passa plusieurs jours, et donna le commandement 82de cette place à Guillaume de Flavy, qui s’était rendu célèbre par son habileté et son courage. C’est à Compiègne que l’ambassade envoyée auprès du duc de Bourgogne vint rendre compte de sa mission au roi. Bientôt il arriva près de Charles VII une députation de la part du duc, mais qui n’eut d’autre objet que de faire des promesses que l’on n’avait point envie de tenir.
Le connétable enlève aux Anglais plusieurs villes, et menace la Normandie
Le connétable comte de Richemont, humilié de rester oisif, avait quitté sa retraite de Parthenay, et, traversant la Loire, était venu enlever aux Anglais le château de Gallerande, celui de Ramefort et l’importante forteresse de Malicorne. Il s’avançait vers Évreux avec un corps d’armée moins redoutable par le nombre que par la bravoure.
Charles VII se détermine à faire une tentative sur Paris
Le duc de Bedford, voyant la Normandie menacée de deux côtés, car il ne doutait pas que le roi n’eût l’intention d’y pénétrer, prit la route de Rouen par Saint-Denis. Charles VII, informé de son départ, résolut de sortir de Compiègne et de se rapprocher de Paris. Il alla camper auprès de Senlis. Pont-Sainte-Maxence, Choisy, Chantvilly, et un grand nombre de places, ouvrirent leurs portes à ses hérauts d’armes.
Les intelligences que l’on était parvenu à se ménager dans la capitale, l’exemple de tant de villes qui s’étaient remises sous l’obéissance du roi, l’inaction du duc de Bourgogne, et l’éloignement du duc de Bedford, tout faisait espérer la réussite d’une tentative sur Paris.
Il se présente à Saint-Denis, qui lui ouvre ses portes
Le roi résolut donc de se rendre sous les murs de la capitale. Il se présenta d’abord avec son armée devant Saint-Denis, qui lui ouvrit ses portes. Aussitôt le roi s’empressa d’aller rendre d’humbles actions de grâces à Dieu dans l’antique basilique où reposaient les restes mortels des rois ses ancêtres.
La Pucelle perd l’épée qu’elle avait eue à Sainte-Catherine de Fierbois
Ce fut à Saint-Denis que Jeanne d’Arc, poursuivant l’une de ces femmes de débauche qui suivaient l’armée, et qu’elle ne pouvait jamais voir sans entrer dans une sainte colère, rompit en deux l’épée mystérieuse qu’elle avait envoyé prendre dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois. On donna cette épée à des ouvriers pour la refondre, mais ce fut inutilement. La Pucelle parut très sensible à la perte de cette arme, et le roi en fut lui-même bien chagrin, disant à Jeanne qu’elle aurait dû prendre un bâton, et frapper dessus, sans abandonner son épée qui lui était venue divinement.
Dispositions peu favorables des habitants de Paris pour se soumettre au roi
Le roi étant à Saint-Denis, la ville de Lagny députa vers lui plusieurs des principaux habitants pour faire sa soumission.
La capitale n’annonçait nullement la disposition d’envoyer des députés au roi 83pour le même objet. Ses habitants, jouets, dupes et victimes de ses tyrans étrangers, semblaient avoir voué une haine implacable au roi légitime. Aucun mensonge, aucune calomnie, ne coûtaient aux Anglais pour maintenir ce peuple dans l’erreur. Ils allaient jusqu’à dire que l’intention du roi était de faire niveler à la charrue les rues de Paris.
Paris est attaqué par l’armée royale
Cependant les Français venaient chaque jour faire des escarmouches aux portes de la capitale ; mais bientôt les généraux résolurent de tenter une attaque plus sérieuse.
La Pucelle, le duc d’Alençon, et un grand nombre d’autres chefs de guerre, partirent de Saint-Denis le 7 septembre avec un corps de troupes considérable pour occuper le village de la Chapelle. Le lendemain, fête de la Nativité de la Vierge, on disposa l’artillerie en plusieurs endroits, et l’on commença à tirer vigoureusement contre les remparts de la place. Les Français avaient amené avec eux beaucoup de chariots et charrettes chargés de bourrées pour combler les fossés de la ville, et l’on commença l’attaque entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Denis.
La défense de ce poste avait été confiée à des troupes anglaises, qui opposèrent d’abord la plus vigoureuse résistance ; mais elles durent bientôt céder à l’impétuosité française. Les Anglais quittèrent donc cette porte, et rentrèrent dans la ville ; ce qui rendit les Français maîtres de la barrière et du boulevart. Il paraît que la Pucelle prit part à ce combat, et y signala sa valeur accoutumée ; car elle y enleva une épée à un guerrier du parti anglais.
La Pucelle prend la résolution de livrer un assaut
La Pucelle, voyant la garnison de Paris si peu disposée à se défendre, résolut de livrer un assaut ; mais elle n’était pas prévenue de la grande quantité d’eau qu’il y avait dans les fossés. Cependant elle fit apporter des bourrées et des fagots qu’elle faisait jeter dans le premier fossé, au moyen de quoi elle put atteindre le bord du second fossé qu’elle sonda avec sa lance. Pendant ce temps, on jetait des fagots dans le fossé le plus près possible des murs, et les guerriers montraient la ferme résolution de tenter l’escalade.
Alarmes répandues dans la ville
À ce moment l’alarme fut répandue dans Paris, et les habitants qui s’étaient retirés dans les églises en sortirent pour rentrer et s’enfermer chez eux.
Conduite héroïque de la Pucelle
Jeanne d’Arc, restée debout sur l’espace étroit qui séparait les deux fossés, continuait au milieu d’une grêle de traits à encourager les guerriers français, et à les diriger dans leur travail. Son étendard était à côté d’elle porté par un intrépide guerrier. Les cris, les menaces, les injures des assiégés ne faisaient aucune impression sur son esprit ; elle restait inébranlable 84et résignée à tout. Rendez la ville au roi de France, criait-elle aux Parisiens.
Elle est atteinte par un trait et douloureusement blessée
Cependant Jeanne fut atteinte par un trait, et douloureusement blessée. Son porte-étendard fut blessé en même temps qu’elle, et comme ce guerrier se baissait pour arracher le fer de sa plaie, un second trait le frappa entre les deux yeux, et le tua roide.
Elle ne veut pas quitter le champ de bataille
Jeanne, malgré cet événement, ne voulut point quitter la place, tant elle était désespérée de ne pouvoir entrer dans la ville, car la nuit approchait.
Le duc d’Alençon va la chercher et la raméne
Le duc d’Alençon fut obligé de l’aller quérir lui-même et de la ramener. Il paraît que dans cette circonstance la jalousie des chefs de guerre contre la Pucelle se montra à découvert, et que l’héroïne ne fut point secondée.
L’attaque sur Paris n’a pas de succès
Ainsi l’entreprise faite contre la ville de Paris n’eut aucun succès ; les Français reprirent le chemin de la Chapelle, et le lendemain l’armée rentra à Saint-Denis, où le roi était resté avec son arrière-garde.
Jeanne fait de nouvelles instances pour se retirer
Éclairée par ce qui s’était passé la veille, Jeanne renouvela ses sollicitations auprès de Charles VII pour obtenir la permission d’aller finir ses jours dans l’obscurité et la retraite. Sur les instances qui lui furent faites, elle consentit pourtant à demeurer.
On la détermine encore à rester à l’armée
Le roi ne pouvait se résoudre à se priver de son secours, et il exigea qu’elle suivît l’armée. En pensant à la catastrophe dont elle fut la victime, on ne peut se défendre d’un sentiment pénible. Ainsi cette jeune héroïne était précipitée dans un abyme de malheurs par ceux-là même qu’elle avait servis et qui devaient l’abandonner.
Elle accompagne le roi à son retour à Gien
Jeanne d’Arc partit avec le roi pour les provinces de la Loire, où l’on jugeait convenable de ramener les troupes. Il paraît que sa blessure n’était pas dangereuse, puisqu’elle lui permit d’entreprendre le voyage. Mais avant de se mettre en route, elle offrit par dévotion à saint Denis, ainsi qu’ont coutume de faire les gens d’armes blessés à la guerre, un trophée composé de l’équipement complet d’un homme d’armes avec une épée qu’elle avait gagnée devant Paris. Elle fit suspendre ce trophée à l’une des colonnes de la basilique de Saint-Denis.
Le roi revint vers la fin de septembre à Gien, où il rentra en triomphe avec la Pucelle trois mois après en être parti pour l’une des expéditions les plus aventureuses dont notre histoire ait conservé le souvenir.
85Chapitre VII
- Le roi se rend à Bourges auprès de la reine.
- Jeanne d’Arc l’y accompagne.
- La Pucelle vient mettre le siège devant Saint-Pierre-le-Moutier, qui est emporté de vive force.
- La Charité-sur-Loire est attaquée sans succès.
- Melun est surpris par les troupes françaises.
- Jeanne d’Arc est avertie par ses voix qu’elle doit tomber incessamment au pouvoir de ses ennemis.
- Elle combat Franquet d’Arras, et le fait prisonnier.
- Le duc de Bourgogne vient mettre le siège devant Choisi-sur-Oise.
- Tentatives inutiles pour faire lever ce siège.
- Cette place tombe au pouvoir de l’ennemi.
- Compiègne est menacé.
- On fait une sortie pour débusquer l’ennemi posté à Marigny.
- La Pucelle est prise et vendue à Jean de Luxembourg.
Le roi se rend à Bourges auprès de la reine
Le roi resta quelques jours à Gien d’où il partit bientôt pour se rendre à Tours et à Chinon. La reine, qui cherchait à se rapprocher de son époux, vint à sa rencontre.
Jeanne d’Arc l’y accompagne
La Pucelle, prenant fort à cœur la réconciliation des deux époux, vit avec satisfaction cette démarche de la reine ; elle devança le roi et sa suite, et vint elle-même à la rencontre de Marie d’Anjou. Au lieu de continuer sa route vers Chinon, Charles VII consentit à se rendre à Bourges où il revint avec la reine.
Jeanne d’Arc logea à Bourges dans la maison de Renaud de Bouligny, conseiller du roi, receveur des finances, chez qui elle resta trois semaines, partageant régulièrement la couche de la maîtresse de la maison.
Lettres de noblesse accordées à la Pucelle et à toute sa famille
Bien que les exploits de la Pucelle lui eussent acquis la plus grande renommée, cependant elle n’en avait pas encore reçu de récompense éclatante de la part du roi. Ce ne fut qu’au mois de décembre 1429 que furent expédiées les lettres de noblesse accordées par Charles VII à la Pucelle et à toute sa famille (pièce C). Le roi voulut dès-lors qu’elle portât de riches vêtements, et il lui assura un état de maison qui égalait celui d’un comte.
La Pucelle vient mettre le siège devant Saint-Pierre-le-Moûtier, qui est emporté de vive force
Dès le retour de Charles VII à Gien, il avait été question de reprendre le projet d’une expédition en Normandie. On parlait de charger la Pucelle du commandement des troupes conjointement avec le duc d’Alençon. Il paraît cependant que l’on revint au premier projet que l’on avait eu avant le départ pour Reims, de se rendre maîtres de toutes les places fortes sur les bords de la Loire qui se trouvaient 86encore au pouvoir des ennemis. Il fut donc décidé que l’on mettrait le siège devant Saint-Pierre-le-Moûtier, avant de chercher à s’emparer de la Charité-sur-Loire. La Pucelle et le seigneur d’Albret chargés de cette expédition, réunirent les troupes à Bourges et les conduisirent bientôt devant cette première place.
Là, comme dans beaucoup d’autres circonstances, la Pucelle sut vaincre par sa constance, son courage et son intrépidité. Les assiégés faisaient une résistance vigoureuse. déjà les assiégeants commençaient à perdre courage et se retiraient. Jeanne d’Arc restait seule, pour ainsi dire, sous les murs de la place, criant qu’on lui apportât des fagots et claies pour combler le fossé. Tout le monde se rallia aux cris de la guerrière, et la ville fut prise aussitôt.
La Charité-sur-Loire est attaquée sans succès
Jeanne d’Arc, après cette victoire, voulait conduire l’armée dans l’île de France, où les ennemis avaient obtenu quelques avantages, et repris quelques forteresses sur les Français ; mais on lui fit observer qu’il était plus à propos d’aller attaquer la Charité-sur-Loire ; et elle y consentit. Instrument docile des volontés de son prince, depuis que sa mission était accomplie, elle s’était fait, comme nous l’avons déjà dit, un devoir de se conformer sans opposition aux avis des généraux, et de faire abnégation complète de ses propres idées. Jeanne d’Arc suivit donc dans cette expédition le sire d’Albret et le maréchal de Sainte-Sévère.
Le nombre des troupes qu’ils avaient à leur disposition était peu considérable, et la place qu’il fallait assiéger était très forte. On fit les dispositions pour l’attaquer. Il s’écoula près d’un mois sans que les assiégeants fissent aucun progrès sensible et que la ville fût disposée à capituler. On livra plusieurs assauts meurtriers sans aucun résultat. Enfin les Français furent obligés de lever le siège, en abandonnant toute leur artillerie.
Mais à la même époque, l’intrépide Lahire s’emparait par escalade de la ville de Louviers.
Pendant que ces choses se passaient, le duc de Bourgogne, livré tout entier aux apprêts de son mariage, oubliait également et ses alliés les Anglais, et la patrie. Il abandonnait les environs de la capitale à tous les maux de la guerre. La misère la plus profonde, surtout, régnait dans Paris. Les troupes royales venaient escarmoucher jusque sous ses murs.
Melun est surpris par les troupes françaises
Vers cette époque les Français s’emparèrent par surprise de la ville de Melun. Les Anglais et les Bourguignons, qui voulurent s’en ressaisir, furent repoussés par tous les chefs de guerre français et leurs troupes accourues au secours de la place. Il paraît que la Pucelle, au bruit des 87dangers que courait la ville de Melun, arriva elle-même la première et eut part à la victoire.
Conspiration pour rendre Paris au roi légitime
Au mois d’avril 1429, il éclata dans Paris une conspiration qui avait pour but de livrer la ville au roi légitime, mais elle fut sans succès, et ceux qui en étaient les principaux chefs furent livrés à la mort.
Jeanne d’Arc est avertie par ses voix qu’elle doit tomber incessamment au pouvoir de ses ennemis
L’heure approchait où l’héroïne de Domremy devait elle-même succomber. Les saintes qui la visitaient lui apparurent sur les fossés de Melun, et lui annoncèrent qu’elle tomberait avant la Saint-Jean au pouvoir de ses ennemis ; qu’il le fallait absolument ; qu’elle ne s’effrayât point et qu’elle acceptât cette croix avec reconnaissance ; que Dieu soutiendrait ses forces et son courage.
Jeanne d’Arc supplia ses deux saintes protectrices de demander pour elle à Dieu, de la faire mourir aussitôt qu’elle serait prise, et de lui épargner les tourments d’une longue captivité. Pour toute réponse, elles lui recommandèrent la résignation et la patience, et refusèrent de lui dire le jour et l’heure où elle devait perdre la liberté. Presque tous les jours, à compter de ce moment, les deux saintes lui renouvelèrent l’avertissement du malheur dont elle était menacée. Jeanne d’Arc cessa alors entièrement de donner son avis dans les délibérations des chefs de guerre, et s’en rapporta aveuglément à leur volonté. Elle ne fit point connaître toutefois les révélations qu’elle avait eues. Elle n’en montra pas moins d’audace et continua d’affronter le danger avec la même assurance.
Elle combat Franquet-d’Arras et le fait prisonnier
Jeanne d’Arc venait de prendre encore une fois les armes ; elle avait quitté le Berry, et s’avançait dans l’Île-de-France pour accomplir sa destinée. Elle était à la tête d’un petit corps d’armée et de plusieurs chefs de guerre. Jean d’Aulon ne l’accompagna pas dans cette expédition. Elle arriva à Lagny sur Marne, dans les premiers jours de mai. À la même époque à peu près où, un an auparavant, elle était entrée dans Orléans pour en faire lever le siège.
Bientôt on vint lui annoncer qu’un corps de trois à quatre cents Anglais ou Bourguignons traversait l’Île-de-France, et s’en retournait chargé de butin après avoir ravagé les campagnes autour de Lagny. La troupe était commandée par Franquet d’Arras, homme d’armes, aussi odieux par ses cruautés que renommé par sa vaillance. Jeanne d’Arc, accompagnée d’Ambroise de Loré, de Jean Foucault et de quelques troupes que ces deux chefs avaient réunies, se mit à sa poursuite et ne tarda pas à le rencontrer. De part et d’autre, on s’arrêta et l’on rangea les troupes en bon ordre. On en vint aux mains, la mêlée fut sanglante 88et la victoire longtemps disputée. Deux fois les Français reculèrent, deux fois la Pucelle les ramena au combat. Enfin la victoire se déclara pour elle. La plupart des ennemis furent passés au fil de l’épée, le reste tomba au pouvoir des vainqueurs et Franquet d’Arras fut du nombre des prisonniers.
Celui-ci est condamné à mort par les juges de Lagny
Jeanne d’Arc rentra triomphante dans Lagny avec son captif : elle voulait d’abord l’échanger contre un seigneur de Lours qui était au pouvoir des Anglais ; mais Franquet d’Arras s’était souillé d’un grand nombre de forfaits et était réclamé par la justice. La guerrière, ayant appris que celui contre lequel elle voulait l’échanger n’existait plus, abandonna Franquet d’Arras au bailli de Senlis. Les juges de Lagny le condamnèrent à mort et il eut la tête tranchée. Cette exécution injuste ou légitime, mais dont il est démontré que Jeanne d’Arc était innocente, fut un des chefs d’accusation que les Anglais produisirent contre elle dans son procès.
Compiègne est menacé. Jeanne d’Arc s’y rend
Cependant Compiègne ne tarda pas à être menacé. Jeanne d’Arc qui était à Lagny en part aussitôt avec le comte de Clermont et quelques troupes. On se présente devant Soissons dont le gouverneur refuse, sous de vains prétextes, le passage à l’armée. On est alors obligé de faire un détour pour trouver un pont sur l’Oise. Les soldats manquant de vivres, le comte de Clermont juge à propos de se retirer sur la Loire, et fait échouer le projet que l’on avait eu d’abord de déjouer les desseins de l’ennemi. Jeanne ne veut pas cependant abandonner un pays où elle croit sa présence nécessaire. Elle va à Crespy, et de là à Compiègne.
Elle avait fait un appel à tous les Français qui se trouvaient à portée de secourir cette ville, et à sa voix étaient accourus Jacques de Chabanne, Théaulde Valpergue, Régnaut de Fontaines, Poton de Xaintrailles et plusieurs autres chevaliers célèbres par leur courage, amenant avec eux à-peu-près deux mille combattants.
Le duc de Bourgogne vient mettre le siège devant Choisy-sur-Oise
Le duc de Bourgogne assiégeait alors la forteresse de Choisi, qui, située dans la péninsule formée par les rivières de l’Aisne et de l’Oise, était un point de communication entre Compiègne et les autres villes françaises.
Tentatives inutiles pour faire lever ce siège
Cependant Jeanne d’Arc tente une expédition sur Pont-l’Évêque, afin de couper les communications au duc de Bourgogne avec Mont-Didier et les autres places qui lui fournissaient des subsistances. Pont-l’Évêque défendu par des Anglais allait être forcé, lorsque les troupes que le duc de Bourgogne avait laissées à Noyon viennent à son secours. Les Français attaqués par des forces supérieures se retirent en bon ordre et rentrent à Compiègne chargés de butin.
Cette place est forcée de capituler
Pendant que ces choses se passaient, la forteresse de Choisi fut obligée de capituler. Le duc 89de Bourgogne fit raser la place et rétablir le pont sur lequel son armée passa pour venir attaquer Compiègne du côté du nord. Cet événement avait lieu en l’absence de la Pucelle qui était retournée jusqu’à Lagny pour chercher de nouveaux renforts. Mais elle revint bientôt se jeter dans Compiègne en trompant la vigilance de l’ennemi.
La Pucelle fait une sortie pour débusquer l’ennemi posté à Marigny
La venue de Jeanne d’Arc répandit une grande joie parmi le peuple qui croyait voir dans la jeune guerrière, l’ange protecteur de la France. On profita de cet enthousiasme pour aller débusquer l’ennemi établi à Marigny, au bout de la chaussée où il se fortifiait. En conséquence la Pucelle et plusieurs autres chefs de guerre sortirent de Compiègne par la porte du pont à la tête d’environ six cents hommes d’armes, tant à pied qu’à cheval. Cette troupe s’avança à travers la prairie.
Vaillance de Jeanne d’Arc
À la vue des Français qui débouchaient du boulevart du pont, les Bourguignons se replièrent sur le quartier de Marigny en criant aux armes. Les guerriers ennemis se rangèrent autour de Jean de Luxembourg. Le combat était engagé et annonçait devoir être très meurtrier. Jeanne d’Arc n’avait jamais déployé plus de hardiesse et de vaillance ; deux fois elle repoussa les ennemis dont le nombre augmentait sans cesse, jusque dans leur logis de Marigny ; elle tenta une troisième charge et les fit plier encore ; mais elle ne put les repousser cette fois que jusqu’à moitié chemin.
Les Français sont forcés de se retirer dans Compiègne
Les Français, s’apercevant qu’ils allaient avoir toute l’armée ennemie sur les bras, se retirèrent vers la ville.
Jeanne d’Arc protège leur retraite
La Pucelle marchait la dernière, se retournant sans cesse et faisant face à l’ennemi, afin de couvrir la retraite des siens et de les ramener sans perte dans la place. Les Anglais s’avancèrent alors à grands pas pour couper le chemin à sa troupe. Ce mouvement jeta l’effroi parmi les guerriers français, et ils se précipitèrent en tumulte vers la barrière du boulevart du pont. La presse y fut telle que l’on ne pouvait plus avancer ni reculer.
En ce moment les Bourguignons, sûrs d’être soutenus de toutes parts, firent une décharge terrible sur la queue des escadrons français, et y jetèrent un grand désordre. Saisis d’épouvante, une partie de ceux qui combattaient en cet endroit se précipitèrent tout armés dans la rivière ; plusieurs se rendirent prisonniers.
Elle est enveloppée par l’ennemi et prise
La Pucelle seule continuait encore à se défendre. Facilement reconnue à son habillement de couleur pourpre, et à son étendard qu’elle tenait d’une main, tandis que de l’autre elle repoussait les ennemis à coups d’épée, elle fut bientôt environnée d’une foule de guerriers qui se disputaient l’honneur de la faire prisonnière. 90Elle parvint cependant à gagner le pied du boulevart du pont. Les uns disent qu’elle n’y put entrer à cause de la foule, d’autres assurent qu’elle trouva la barrière fermée, ce qui serait arrivé par trahison. Il est certain que la renommée de l’héroïne excitait la jalousie des chefs de guerre, et que la trahison de Guillaume de Flavy, qui devait craindre que la Pucelle ne recueillît toute la gloire d’avoir sauvé la place, n’a rien d’improbable. Abandonnée de tous ses compagnons d’armes, entourée d’assaillants, Jeanne fit des prodiges de valeur pour échapper à la captivité ; elle chercha à gagner les champs du côté de la Picardie ; mais un cavalier bourguignon, d’autres disent un archer picard, la saisit par son habit et la fit tomber de son cheval.
C’est ainsi qu’elle fut prise sans donner sa foi à personne, ainsi qu’elle l’a dit elle-même dans ses interrogatoires. Monstrelet, écrivain dévoué au parti bourguignon, prétend qu’elle se rendit et donna sa foi à Lyonel, bâtard de Vendôme, qui l’emmena à Marigny, où elle fut surveillée par une garde nombreuse.
Consternation des Français
La prise de la Pucelle jeta la consternation parmi les Français et causa une joie immodérée aux Anglais et aux Bourguignons. Ceux-ci accouraient en foule pour considérer cette fille de dix-huit ans, dont le nom seul depuis plus d’une année les faisait trembler et portait la terreur jusque dans Londres. Jamais, dit Villaret, les victoires de Crécy, de Poitiers, ou d’Azincourt, n’avaient excité de pareils transports : ils allaient jusqu’à l’ivresse.
Joie immodérée des Anglais et des Bourguignons
On apprit dès le lendemain, 25 mai 1430, à Paris, la prise de Jeanne d’Arc.
En réjouissance de cet événement on chanta un Te Deum dans l’église métropolitaine et l’on alluma de tous côtés des feux de joie.
L’allégresse des ennemis était proportionnée à la terreur que l’héroïne leur inspirait. Car son nom seul faisait déserter les soldats, au point que le duc de Glocester, régent d’Angleterre, s’était vu obligé de faire une proclamation dirigée contre les capitaines et les soldats effrayés par les enchantements de la Pucelle.
Jeanne d’Arc est vendue à Jean de Luxembourg
Jeanne d’Arc fut aussitôt vendue par le bâtard de Vendôme à Jean de Luxembourg, comte de Ligny, principal officier du duc de Bourgogne, qui resta par conséquent chargé seul de sa garde.
91Chapitre VIII
- Jeanne d’Arc est réclamée par l’inquisiteur général pour être jugée comme suspecte d’hérésie.
- Elle tente de s’évader de sa prison.
- Elle est envoyée au château de Beaurevoir.
- Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, demande à la juger.
- L’université de Paris se mêle de cette affaire.
- La Pucelle est vendue aux Anglais pour une somme de dix mille francs.
- Elle est conduite à Arras et de là au château de Crotoy.
- Les ennemis sont forcés de lever le siège de Compiègne.
- Les affaires des Anglais déclinent partout.
- Jeanne d’Arc est transférée à Rouen.
- Elle est traitée avec la dernière rigueur.
- Les Anglais pressent son jugement.
- Nomination des juges.
- Perfidie de Loyseleur.
- Composition du tribunal.
Jeanne d’Arc est réclamée par l’inquisiteur général pour être jugée comme suspecte d’hérésie
À peine la Pucelle était-elle tombée au pouvoir de ses ennemis, qu’un frère Martin, prenant le titre de vicaire-général de l’inquisiteur de la foi au royaume de France, écrivit au duc de Bourgogne pour l’inviter à remettre cette infortunée entre ses mains, attendu qu’étant véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes sentant l’hérésie, il y avait lieu à procéder contre elle. Toutefois Jean de Luxembourg envoya sa prisonnière avec une escorte nombreuse au château de Beaulieu.
Elle tente de s’évader de sa prison
Quoique les saintes qui assistaient Jeanne, implorées par elle, lui eussent répondu qu’il fallait qu’elle vît le roi anglais, ce dont elle désirait beaucoup être dispensée, l’héroïne ne tarda pas à chercher les moyens de s’évader. Elle parvint à sortir de sa chambre par un trou qu’elle avait pratiqué entre deux pièces de bois : elle se disposait à renfermer ses gardes dans la tour et à gagner la campagne, lorsque le hasard amena sur son passage le concierge du château. Cet homme ne l’eut pas plutôt aperçue qu’il jeta l’alarme partout et força l’infortunée Jeanne d’Arc à rentrer dans sa prison. Elle prit ce malheur avec assez de patience et se dit : qu’apparemment il ne plaisait pas à Dieu qu’elle échappât pour cette fois, et qu’il fallait qu’elle vît le roi des Anglais, comme ses voix le lui avaient dit.
Elle est envoyée au château de Beaurevoir
Cet incident, ou tout autre motif peut-être, déterminèrent Jean de Luxembourg à envoyer sa prisonnière à son château de Beaurevoir, où se trouvaient son épouse et sa sœur, qui firent un très bon accueil à l’illustre héroïne. Ces dames savaient que le parti anglais cherchait tous les moyens de perdre la Pucelle, 92et que l’un des chefs d’accusation que l’on élevait contre elle, était son changement d’habits. Elles offrirent donc à la jeune guerrière des habillements de son sexe et l’invitèrent à s’en revêtir. Jeanne d’Arc refusa avec douceur et fermeté : Je ne quitterai point, dit-elle, les vêtements que je porte sans la permission de Dieu.
Quelque désir qu’eussent les nobles hôtesses de Jeanne, d’adoucir sa captivité, elles ne pouvaient en faire disparaître toutes les rigueurs. L’héroïne n’avait pas la faculté de parcourir librement le château de Beaurevoir. Le séjour qu’elle y fit, fut d’environ quatre mois. Ce qui l’affligeait le plus, c’était le danger que couraient les habitants de Compiègne, et l’impossibilité où elle était de les secourir.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, demande à la juger
Un nouveau sujet d’inquiétude vint bientôt ajouter au malheur de sa situation. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, ennemi mortel du parti français et de la Pucelle en particulier, la réclama comme étant son juge naturel, attendu qu’elle avait été prise sur le territoire de son diocèse, et pour faire sa cour aux Anglais, il demanda avec instance qu’elle fût traduite devant son tribunal.
L’université de Paris se mêle de cette affaire
D’un autre côté, Jeanne d’Arc était à peine tombée au pouvoir des Bourguignons, que l’université de Paris écrivit au duc de Bourgogne, pour que cette jeune fille fût traduite devant un tribunal ecclésiastique, comme suspecte de magie et de sortilège. La même université écrivit pour le même sujet à Jean de Luxembourg.
La Pucelle est vendue aux Anglais pour une somme de dix mille francs
Pierre Cauchon, pour assouvir la haine qu’il nourrissait depuis longtemps contre la Pucelle, se chargea d’être l’entremetteur entre Jean de Luxembourg, le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre. Ce dernier, pour que la Pucelle fût remise en son pouvoir, consentit à payer à Jean de Luxembourg une forte rançon, que l’on fixa à dix mille francs dans les négociations entamées à ce sujet.
Cependant les injonctions de l’évêque de Beauvais et les offres du gouvernement anglais ébranlèrent Jean de Luxembourg, malgré les sollicitations de son épouse, qui le conjurait par les motifs les plus pressants de l’honneur et de l’humanité de ne pas livrer à une mort certaine une captive intéressante que les lois de la guerre commandaient de respecter.
Elle tente de nouveau de s’évader
Chaque jour apportait à l’héroïne l’annonce d’événements funestes. On lui apprit que les habitants de Compiègne, tous jusqu’à l’âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang. Cette nouvelle acheva d’exalter sa tête. Elle aimait mieux mourir que de vivre après une telle destruction de bonnes gens. Comment, disait-elle, 93à ses saintes protectrices, comme si elles eussent été présentes, comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont été si loyaux à leur seigneur.
Sur ces entrefaites, elle sut qu’elle était vendue aux Anglais : elle résolut alors de tout tenter de nouveau pour s’évader. Elle s’élança de la tour où elle était enfermée pour prévenir l’instant où elle devait être livrée à ses ennemis et voler au secours de Compiègne. Ni les conseils de sainte Catherine dont elle se disait assistée, ni la promesse que cette sainte lui faisait que ceux de Compiègne seraient secourus, et qu’elle même ne serait délivrée que lorsqu’elle aurait vu le roi anglais ; rien n’avait pu la détourner de son funeste dessein.
Elle se blesse grièvement en s’élançant d’une tour
Elle se blessa grièvement dans sa chute et resta évanouie au pied des remparts. En revenant à elle, elle ne savait où elle était, ni comment elle avait été conduite à l’endroit où elle se trouvait. On fut obligé de lui dire qu’elle s’était élancée de la tour. Elle fut deux ou trois jours sans vouloir manger ; mais réconfortée par les avis de sainte Catherine, elle se confessa et demanda pardon à Dieu de ce qu’elle avait fait. Elle recommença à manger et fut bientôt guérie.
Elle est conduite à Arras et de là au château de Crotoy
Enfin la Pucelle, tout à fait rétablie, fut conduite à Arras, probablement pour être remise aux officiers du roi d’Angleterre. Elle fut ensuite reléguée au château de Crotoy. Dans cette forteresse était retenu prisonnier un ecclésiastique d’un rare mérite, chancelier de l’église d’Amiens. Jeanne assistait régulièrement à la messe qu’il célébrait tous les jours et se confessait à lui.
Compiègne est secouru
Les esprits célestes, dont Jeanne d’Arc se croyait assistée, n’avaient pas cessé de lui prodiguer leurs consolations. Ce qu’ils lui avaient annoncé du secours que les habitants de Compiègne devaient recevoir eut lieu dans le temps prescrit.
Les ennemis sont forcés d’en lever précipitamment le siège
Cette ville était réduite aux dernières extrémités, entourée de bastilles de toutes parts, le blocus était complet et la famine était dans la place. Cependant de vaillants guerriers français, répandus dans l’île de France, résolurent de la secourir et d’en faire lever le siège. Ils exécutèrent ce projet avec une hardiesse de résolution qui fut couronnée du plus éclatant succès. Les bastilles des assiégeants furent emportées d’assaut. Le découragement se mit parmi les troupes ennemies, qui se sauvèrent, les unes en Normandie, les autres en Picardie, et Jean de Luxembourg jugea à propos de lever précipitamment le siège en abandonnant son artillerie.
Plusieurs places retombent sous la domination française
La délivrance de Compiègne fit retomber sous la domination française Gournay, Pont-Sainte-Maxence, Longueil, Breteuil et plusieurs autres places, tant en 94Picardie que dans l’île de France.
Victoire de Germigny remportée par les Français
Une victoire complète, remportée dans les champs de Germigny, par le brave Poton de Xaintrailles, acheva de couvrir de gloire les armées françaises.
Ces succès ne firent qu’irriter la haine des Anglais contre l’héroïne qu’ils regardaient comme la première et la seule cause de leurs nombreuses défaites. Tout ce qui leur était dévoué redoubla d’efforts pour leur sacrifier cette illustre victime.
L’université de Paris fait de nouvelles instances pour faire mettre la Pucelle en jugement
L’université de Paris écrivit deux lettres à ce sujet, l’une à l’évêque de Beauvais, et l’autre au roi de France et d’Angleterre. Il serait difficile, dit Villaret, d’imaginer une manière plus artificieuse que celle du duc de Bedford et du ministère anglais, qui se faisaient ainsi demander ce qu’ils désiraient avec le plus d’ardeur. Ils étaient impatients d’immoler la Pucelle ; sa perte était utile à leurs intérêts ; ils voulaient la rendre éclatante, et leur politique s’attachait à rejeter sur notre nation la honte de ce crime ; ils se vengeaient en nous couvrant d’opprobre.
Désarmée et dans les fers, Jeanne d’Arc inspirait encore à la nation britannique une terreur profonde, au point que le gouvernement anglais enjoignit de faire arrêter et traduire devant le conseil d’Angleterre les guerriers à qui la peur de la Pucelle ferait abandonner leurs drapeaux.
Les affaires des Anglais déclinent partout
Partout les affaires des Anglais continuaient à décliner. Les habitants de Sens chassèrent leur gouverneur étranger, et se soumirent au roi légitime.
Jeanne d’Arc est transférée à Rouen
Effrayés de tant de revers, les Anglais crurent qu’il n’y avait plus désormais de salut pour eux que dans la mort de la Pucelle, et ils ordonnèrent que l’on travaillât sans délai au procès de cette infortunée, dans le triste espoir de rendre le courage aux armées britanniques, de diffamer le roi Charles, et d’épouvanter ses partisans.
Jeanne d’Arc fut transférée du Crotoy à Rouen, et renfermée dans la grosse tour du château, la seule qui existe encore aujourd’hui.
Elle est traitée avec la dernière rigueur
On l’y traita avec une rigueur extrême. Quelques auteurs prétendent même qu’elle y fut, pendant un certain temps, renfermée dans une cage de fer. Il résulte au moins des dépositions du serrurier qui a fait cette cage qu’elle avait été livrée par lui et pesée en présence d’un témoin. On a fait aussi la remarque que, dans le commencement de la captivité de Jeanne, on permettait aux habitants de Rouen de la voir dans sa prison ; mais bientôt elle devint invisible pour tout le monde jusqu’à l’ouverture de son procès. Ce dont on ne peut douter, c’est que l’infortunée prisonnière 95avait les pieds retenus par des ceps de fer, et qu’elle avait une chaîne passée autour du corps et attachée, au moyen d’une serrure fermant à clef, à une grosse pièce de bois.
Elle était continuellement gardée par cinq Anglais dont trois passaient la nuit dans sa chambre et deux à la porte. C’étaient des misérables pris dans les derniers rangs de l’armée. Ils insultaient l’héroïne et la maltraitaient indignement : ils poussaient souvent la cruauté jusqu’à l’éveiller pendant la nuit, pour lui dire que l’heure de sa mort était venue, et que l’on allait la prendre pour la faire périr du dernier supplice. Ces hommes abominables poussèrent l’audace jusqu’à attenter à sa pudeur.
Lettres-patentes du roi anglais pour la mise en jugement de la Pucelle
Enfin le 3 janvier 1431 le roi anglais donna des lettres patentes pour autoriser la mise en jugement de sa prisonnière (pièce D). On s’y réserve expressément de reprendre Jeanne, si elle n’était pas convaincue des faits pour lesquels elle était mise en jugement. Ainsi, comme l’observe M. de Laverdy, le roi d’Angleterre ne faisait en quelque sorte que la prêter aux juges ecclésiastiques pour décider si elle devait subir ou non la peine de mort.
Conférences tenues chez l’évêque de Beauvais, sur l’affaire de Jeanne d’Arc
Le 9 janvier, il fut rédigé chez l’évêque de Beauvais une consultation sur l’affaire de Jeanne d’Arc, en présence de Jean Lemaître, député pour le diocèse de Rouen, par le grand inquisiteur de France, l’évêque de Beauvais voulant que le jugement à intervenir jouît de tous les prétendus privilèges de l’inquisition.
Nomination des juges
Jean Lemaître refusa plusieurs fois de se mêler de cette affaire ; mais il finit par y être forcé malgré sa répugnance, car on lui fit dire que s’il persistait dans ses refus, il serait en péril de mort. Dans cette conférence on nomma les juges qui devaient former le tribunal. Des lettres de nomination leur furent expédiées au nom de l’évêque de Beauvais. On y disait que l’accusée était suspecte de plusieurs sortilèges, enchantements, invocations de démons ou malins esprits et de plusieurs autres choses concernant notre foi.
Informations prises au pays de Jeanne et supprimées du procès
Le 13 janvier, l’évêque de Beauvais tint chez lui une autre assemblée. Le procès-verbal de la séance porte qu’il communiqua aux docteurs des informations faites dans le pays de la Pucelle, et des mémoires contenant ce que la renommée en publiait. Un bourgeois de Rouen, nommé Moreau, avait été envoyé à Domremy pour prendre ces informations ; mais au lieu de trouver des charges contre l’accusée, il ne recueillit que les témoignages les plus honorables sur la famille de Jeanne, et sur la conduite de l’héroïne jusqu’au moment où elle était partie pour 96Chinon. Aussi ces informations furent-elles supprimées des pièces du procès.
Perfidie de Loyseleur
Il paraît que les procès-verbaux des conférences étaient rédigés sous les yeux de l’évêque de Beauvais. Il lui était d’autant plus facile d’y faire insérer ce qui lui convenait, que ces prétendus procès-verbaux n’étaient ni lus en présence des juges assesseurs, ni présentés à leur signature. D’ailleurs les contradictions qu’ils renferment suffisent pour les faire arguer de faux. Comme il fallait à tout prix perdre la Pucelle, afin de plaire aux Anglais, tous les moyens furent employés pour y parvenir.
Un nommé Loiseleur, chanoine de Rouen, consulteur du saint-office, le digne familier de l’évêque de Beauvais, se prêta aux manœuvres les plus perfides pour entraîner l’infortunée prisonnière à fournir des armes contre elle. Cet homme infâme, dont l’histoire a flétri le nom, feignit qu’il était du pays de Jeanne, et fut ainsi introduit auprès d’elle. La chambre, dans laquelle était renfermée la Pucelle, était contiguë à une autre où il y avait un trou par lequel on pouvait tout écouter, de manière qu’il était possible de constater ce que disait la prisonnière dans l’intimité de la confiance. Le seigneur de Warvich, l’infâme évêque de Beauvais et le perfide Loiseleur étaient convenus du rôle que ce dernier devait jouer. Ils ordonnèrent ensuite aux deux notaires du procès de se rendre dans la chambre secrète pour entendre, sans être vus, ce qui se dirait dans la prison. Ceux-ci reconnurent bientôt la voix de Loiseleur qui engagea la conversation en donnant à Jeanne d’Arc des nouvelles feintes des affaires du roi. Il vint à lui parler ensuite des révélations dont on la disait favorisée, et lui fit là-dessus diverses questions insidieuses. Jeanne d’Arc, ravie de rencontrer, après un si longtemps, un homme du parti français et un compagnon d’infortune (car il feignait d’être prisonnier de guerre), s’abandonna dans toutes ses réponses à toute la confiance d’une âme franche et pure, aussi incapable de soupçonner une trahison que de la commettre. Le comte de Warvich et l’évêque de Beauvais, qui étaient restés avec les notaires, leur dirent alors d’écrire ce que répondait la Pucelle ; mais comme ceux-ci virent le piège tendu à leur probité, ils eurent le courage de s’y refuser en disant qu’ils ne le devaient pas faire et qu’il n’était pas honnête de commencer de telle sorte le procès ; que, si Jeanne disait les mêmes choses devant le tribunal, ils les enregistreraient volontiers.
Il fallut donc renoncer à l’espérance de se procurer, par cet infâme moyen, des actes contre la Pucelle ; mais le second objet que l’on s’était proposé, celui d’obtenir des sujets d’interrogatoire, était rempli. Le traître Loiseleur conserva 97toujours depuis la confiance de l’infortunée prisonnière. Il lui fit connaître qu’il était prêtre, il paraît même qu’il lui demanda à être son confesseur, et qu’il reçut effectivement sa confession. Cet homme exécrable abusait de la confession non seulement pour reporter à l’indigne évêque de Beauvais tout ce que la prisonnière lui confiait, mais encore pour lui suggérer d’avance des réponses dangereuses aux demandes qui devaient lui être faites.
Le promoteur d’Estivet veut capter la confiance de Jeanne d’Arc et n’y réussit point
Le promoteur d’Estivet voulut jouer un rôle aussi abominable que celui de Loiseleur. Il s’introduisit également dans la prison pour tromper Jeanne d’Arc ; mais il paraît qu’il ne put parvenir à captiver sa confiance. Rien n’égalait la bassesse d’âme de ce méchant homme tout dévoué aux Anglais, si ce n’est la grossièreté de son langage. Pendant tout le cours du procès, il ne cessa de calomnier les greffiers qui voulaient en agir suivant les règles de la justice et de la probité, et il accablait la malheureuse héroïne d’injures grossières et de menaces.
Le vice-inquisiteur refuse de prendre part au procès
Tous les documents nécessaires pour la direction des interrogatoires étaient enfin obtenus. Une seule difficulté arrêtait le commencement du procès proprement dit, c’est que le vice-inquisiteur refusait obstinément d’y prendre part. De nouvelles instances furent faites auprès de lui. Enfin, il déclina cette juridiction, en faisant valoir que ses pouvoirs ne s’étendaient qu’au diocèse de Rouen, et non à celui de Beauvais ; du reste le vice-inquisiteur consentit à ce que la procédure fût toujours commencée nonobstant cette difficulté. Le commencement du procès fut fixé au 21 février. Jean Lemaître y assista en qualité d’assesseur, et l’évêque de Beauvais sollicita l’inquisiteur de France de venir lui-même y prendre part, ou bien de déléguer quelqu’un à cet effet pour agir en son nom.
Juges de Jeanne d’Arc soudoyés par les Anglais
Voici quelle était la composition du tribunal destiné non à juger, mais à condamner la Pucelle ; car sa mort était résolue. On n’employait quelques formes juridiques que pour flétrir sa mémoire et avilir Charles VII qui avait accepté ses secours. On a vu que les Anglais l’avaient achetée. On sait maintenant aujourd’hui, à n’en pas douter, qu’ils soudoyèrent des juges pour la condamner. Ce dernier fait résulte jusqu’à l’évidence de pièces curieuses conservées au prieuré de Saint-Martin-des-Champs, et dont la bibliothèque d’Orléans9 a des copies authentiques. Ces pièces consistent en lettres-patentes et ordonnances de Henri VI, se disant roi de France et d’Angleterre, relatives à des paiements faits aux docteurs 98qui ont assisté au procès, et dont les noms sont les mêmes que ceux que l’histoire nous a transmis : elles contiennent en outre des quittances des sommes reçues par ces mêmes docteurs.
Composition du tribunal
Il n’y eut que deux juges ayant voix délibérative, ce fut Pierre Cauchon, évêque de Beauvais ; licencié en droit, nommé en 1420 à son évêché par la faction Bourguignonne, l’un des conseillers du roi d’Angleterre en France, et Jean Lemaître, frère prêcheur, bachelier en théologie, vicaire de Jacques Graverand, prenant la qualité d’inquisiteur général de la foi en France.
Jean de Lafontaine, licencié en droit canonique, eut la charge de conseiller commissaire examinateur.
Jean ou Joseph ou Guillaume d’Estivet, chanoine de Beauvais et de Bayeux, fut nommé promoteur.
Les notaires-greffiers furent Guillaume Manchon, prêtre, notaire public et de la cour de l’archevêché de Rouen, Guillaume Colles ou Coles, prêtre dit Bos Guillaume ou Boys Guillaume, notaire public et de la cour de l’archevêché de Rouen, et Nicolas Vasquel, notaire public et de la cour de l’archevêché de Rouen.
Jean Massieu, prêtre, et en 1455 l’un des curés de l’église paroissiale de Saint-Candide de Rouen, remplit les fonctions d’appariteur ou huissier ecclésiastique.
Ces fonctions consistaient à donner des exploits, à faire les citations, à amener Jeanne au tribunal, à la reconduire en prison, et à prévenir ceux des assesseurs qui étaient mandés aux séances.
Il y eut en outre des juges assesseurs ou conseillers, c’est-à-dire, ayant voix consultative seulement. Le nombre en fut très grand et indéterminé : tel assista aux premières séances qui ne vint point aux suivantes, et tel autre se montra à celles-ci, que l’on n’avait point vu aux premières. Il paraît que cette partie du tribunal se composa chaque jour d’instance de tout ce que l’on avait pu rassembler de docteurs, contraints, même par la force, à prêter leur ministère à cet odieux procès. Nous allons consigner ici les noms des plus marquants, soit par leur réputation, soit par le rôle qu’ils ont joué dans le procès. Ce sont Gilles, abbé de Fécamp, Nicolas de Vendères, Nicolas Loiseleur, Nicolas Midy, Pierre Morice, Thomas de Courcelles, Jean de Castillon, Jean Fabry, Guillaume Erard, Isambert de la Pierre, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Martin Ladvenu, Jean Tiphaine, l’abbé de Saint-Ouen, Jean Lohier et Gérard Feuillet.
99Chapitre IX
- Première séance publique du procès.
- Jeanne d’Arc demande à être soumise à l’examen des matrones.
- On change le lieu des séances du tribunal.
- Mauvais traitements que l’on fait éprouver à la Pucelle.
- Pièces du procès falsifiées pour la perdre.
- Prédictions de Jeanne devant le tribunal.
- Réponse sublime de la Pucelle.
- L’évêque de Beauvais réduit le nombre des assesseurs.
- Les interrogatoires sont continués dans la chambre même de Jeanne d’Arc.
- Questions captieuses adressées à l’accusée.
Première séance publique du procès
Le jour fixé pour l’ouverture du procès, l’évêque de Beauvais, accompagné de quarante conseillers ou assesseurs, se rendit vers huit heures du matin à la chapelle royale du château de Rouen, où Jeanne avait été citée à comparaître. Ainsi, c’était en présence des autels, devant l’image d’un Dieu calomnié, persécuté par des prêtres impies, qu’allait se renouveler le spectacle de l’innocence trahie, couverte d’opprobres et juridiquement assassinée au nom et en l’honneur du souverain juge des hommes.
L’évêque de Beauvais fait lire les lettres royales en vertu desquelles la Pucelle doit être jugée par lui
L’évêque de Beauvais commença par faire lire, en présence du tribunal, les lettres royales en vertu desquelles la Pucelle devait être jugée par lui avec l’assistance des docteurs consultés. Le promoteur d’Estivet exposa ensuite que Jeanne était citée et évoquée à comparaître pour répondre aux interrogatoires de droit que l’on se proposait de lui faire subir.
Ces lectures préliminaires faites, on alla quérir l’infortunée prisonnière. Jeanne d’Arc avait demandé des juges du parti français ; mais dès qu’elle parut devant le tribunal, on se garda bien de parler de cette demande, ni de faire aucune observation à ce sujet. Pour détourner l’attention des assistants et leur faire perdre de vue la juste réclamation de l’accusée, l’évêque de Beauvais l’accueillit en lui adressant des discours sans fin sur le procès qui lui était intenté.
Jeanne d’Arc demande à être soumise à l’examen des matrones
Au commencement de son interrogatoire, lorsque Jeanne fut invitée à déclarer ses noms et surnoms, sur ce qu’on lui demanda si elle s’appelait la Pucelle et si elle était telle en effet : Je puis bien dire que telle je suis, répondit-elle ; et si vous ne me croyez, faites-moi visiter par des femmes. Elle offrit 100donc de se soumettre à l’examen de femmes recommandables par leurs mœurs.
Conséquences qui devaient résulter de cet examen
Le résultat de cet examen, s’il lui était avantageux, n’allait pas à moins qu’à détruire l’accusation de magie dirigée contre elle. Car dans l’opinion du temps, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, l’état de virginité inspirait au démon une horreur respectueuse et était inconciliable avec les opérations magiques ; mais si l’épreuve n’était pas favorable à Jeanne, les Anglais y trouvaient le double avantage de fortifier l’accusation de sortilège et de déshonorer leur ennemie.
La duchesse de Bedford est chargée de présider aux dispositions nécessaires
L’examen de Jeanne d’Arc fut donc résolu, et la duchesse de Bedford fut chargée de présider aux dispositions nécessaires. Le nom d’une des sages-femmes choisies par la duchesse est parvenu jusqu’à nous ; elle s’appelait Anne Baron. Elle était connue de l’appariteur Jean Massieu.
Conduite infâme du duc de Bedford
Le duc de Bedford, sans doute à l’insu de sa vertueuse épouse, eut l’infâme curiosité de se cacher pendant l’examen, dans un lieu secret, d’où il pouvait contempler l’héroïne dont il méditait la perte. Indépendamment, dit Villaret, de toutes les lois de l’honnêteté blessées par une surprise si honteuse, quel jugement porter de ce prince ? que se passait-il dans son âme au moment qu’il outrageait à-la-fois les mœurs et l’humanité ? Il destinait au dernier supplice cette infortunée. Il ajoutait ainsi à la cruauté le mépris de la pudeur.
L’examen est favorable, et il n’en est pas fait mention dans les grosses du procès
Le résultat de l’examen fut favorable à l’accusée ; cependant il n’en est point fait mention dans les grosses du procès. C’est ainsi que l’indigne évêque de Beauvais en avait usé à l’égard des informations favorables qui étaient venues du pays de Jeanne.
Confusion qui règne dans la première séance du tribunal
La première séance du tribunal fut très tumultueuse, et l’on ne rendit point compte dans le procès-verbal de ce qui s’y était passé. Tous les assesseurs y étaient présents. On interrompait Jeanne à chaque mot qu’elle disait, sans lui laisser le temps de s’expliquer. Outre les greffiers du procès, il y avait encore deux ou trois secrétaires du roi d’Angleterre qui écrivaient comme il leur plaisait. Six des assesseurs étaient chargés en particulier de faire les questions. C’étaient Beaupère, Midy, Morice, Touraine, Courcelles et Feuillet. Pendant que Jeanne répondait à l’un, un autre l’interrogeait. Elle fut obligée plusieurs fois de leur dire : Beaux frères, faites l’un après l’autre ; et elle était ainsi précipitée et troublée dans ses réponses.
On change le lieu des séances du tribunal
C’est probablement à cause du tumulte que le tribunal fut transféré dans une autre salle appelée salle des Préparatoires.
Motifs probables de ce changement
Il est vraisemblable aussi que 101l’on voulait se ménager les moyens de forcer les notaires à enregistrer les réponses de l’accusée, selon l’imagination de ses ennemis ; car on les avait trouvés peu disposés à se rendre coupables de cette faiblesse, et l’on pensait qu’on les amènerait enfin à ce qu’on voulait d’eux en faisant écrire en même temps qu’eux les interrogatoires par des gens affidés, dont on comparerait ensuite la minute avec la leur, pour pouvoir accuser celle-ci d’inexactitude, et menacer les notaires de l’indignation du tribunal.
Loiseleur s’était, à ce qu’il paraît, chargé de diriger dans leur rédaction les secrétaires employés à cette manœuvre. On voulait user de son habileté pour dénaturer les expressions les plus innocentes ; mais il fallait éviter qu’il ne fût aperçu par la Pucelle auprès de laquelle il avait un autre rôle à jouer ; et peut-être n’était-il pas possible de le dérober à ses regards dans la chapelle du château de Rouen. On en vint à bout dans la salle des préparatoires où l’on plaça le bureau des secrétaires dans l’embrasure d’une fenêtre au-devant de laquelle on étendit un rideau de serge. Loiseleur demeura de la sorte invisible à l’assemblée.
Les interrogatoires sont dirigés par l’évêque de Beauvais lui-même
Les interrogatoires de l’accusée furent dirigés par l’évêque de Beauvais lui-même. Les questions étaient faites par l’un des assesseurs, en partie dans l’intention de surprendre des réponses qui pussent tourner contre la prisonnière. La manière dont elle était traitée hors du tribunal n’était pas moins faite pour exciter l’indignation.
Mauvais traitements que l’on fait éprouver à la Pucelle
On poussait la barbarie, à l’égard de la malheureuse Jeanne d’Arc, jusqu’à lui refuser d’accomplir ses devoirs religieux, privation d’autant plus pénible que dans sa triste position elle avait plus besoin que jamais du soulagement qu’une âme pieuse et résignée trouve dans le sein de la religion. Cependant la douceur avec laquelle elle était traitée par l’appariteur Jean Massieu, l’enhardit à lui demander s’il se trouvait sur leur chemin quelque église ou lieu saint où le Saint-Sacrement fût exposé. Massieu lui montra la chapelle royale située dans la grande cour qu’ils avaient à traverser pour se rendre de la tour au tribunal. Jeanne d’Arc le supplia de la faire passer par devant cette chapelle pour qu’elle pût s’y agenouiller et faire sa prière. Jean Massieu fut touché de ses larmes et le lui permit. Prosternée, et les mains jointes, elle y adressa à Dieu les plus humbles et les plus ferventes prières.
Un jour Jean Massieu, reconduisant Jeanne d’Arc du tribunal à sa prison, fut rencontré par un prêtre anglais qui lui dit sans égard pour la présence 102de l’accusée : Que te semble de ses réponses ; sera-t-elle brûlée ? Jusqu’ici, répondit Massieu, je n’ai vu que bien et honneur en elle, et elle me semble une bonne femme ; mais je ne sais quelle sera la fin, Dieu seul le sait. Ce propos, reporté au comte de Warvick, mit Massieu dans le plus grand danger. L’évêque de Beauvais le fit venir, lui reprocha son discours, et finit par lui dire qu’il se gardât de se méprendre, ou qu’on le ferait boire une fois plus que de raison. L’évêque de Beauvais défendit ensuite expressément de laisser l’accusée s’arrêter devant la chapelle.
Les limites que nous nous sommes imposées dans la rédaction de cet abrégé de la vie de Jeanne d’Arc, ne nous permettent pas d’entrer dans le détail de tous les interrogatoires qu’on lui a fait subir. Nous nous bornerons à rapporter les réponses les plus remarquables de l’accusée.
Dans le troisième interrogatoire, on lui demanda si elle se croyait en la grâce de Dieu ? Si je n’y suis pas, répondit-elle, Dieu veuille m’y recevoir, et si j’y suis, Dieu veuille m’y conserver ; car je m’estimerais la plus malheureuse des femmes, j’aimerais mieux mourir que de me savoir hors de la grâce et de l’amour de Dieu. Un des assesseurs avait trouvé la question si difficile qu’il avait déclaré tout haut que Jeanne n’était peut-être pas tenue d’y répondre.
Pièces du procès falsifiées pour la perdre
Dans le cinquième interrogatoire, on représenta à Jeanne d’Arc les lettres qu’elle avait envoyées au roi d’Angleterre, au duc de Bedford et à d’autres généraux anglais. Elle les reconnut, à l’exception de quelques passages qui avaient été altérés, par exemple, à l’endroit où il est dit : rendez à la Pucelle, il faut substituer : rendez au roi. On y a ajouté aussi ces mots : corps pour corps, et chef de guerre, qui n’étaient pas dans les lettres originales. Ainsi la perfidie des ennemis de l’infortunée Jeanne d’Arc était allée jusqu’à falsifier ses lettres pour la rendre suspecte d’hérésie.
Prédictions de Jeanne devant le tribunal
Pressée apparemment par le tribunal d’une foule de questions suggérées par les menaces prophétiques contenues dans ces lettres, Jeanne prit la parole d’un ton solennel, et dit à l’assemblée :
Avant qu’il soit sept ans, les Anglais abandonneront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans, et perdront tout en France.
Ils éprouveront la plus grande perte qu’ils aient jamais faite en France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.
Ces évènements s’accomplirent. Paris fut en effet repris par les Français, le 10313 avril 1436, cinq ans seulement après que Jeanne l’eut annoncé, et les Anglais perdirent, en 1450, la bataille de Formigny, qui eut pour résultat la conquête de la Normandie, et en 1453, la bataille de Castillon où périt le fameux Talbot, et qui acheva de soumettre la Guyenne à la France.
Dans le même interrogatoire on demanda à Jeanne d’Arc si, quand saint Michel lui apparut, il était nu. Pensez-vous, répondit-elle, que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
Réponse sublime de la Pucelle
L’infortunée prisonnière continuait à être soumise à des interrogatoires dont ses perfides ennemis se promettaient de tirer parti pour établir les iniquités jugements qu’ils se proposaient de porter contre elle ; mais souvent elle les déconcertait par des réponses pleines de sens et de sagesse, ou par des mots sublimes.
Dans le sixième interrogatoire on lui fit cette question : Disiez-vous pas que les penonceaux (étendards) qui étaient en semblance des vôtres étaient heureux ? Je disoie, répondit l’héroïne, entrez hardiment au milieu des Anglais, et j’y entroie moi-même. Quelle fierté courageuse et quelle héroïque énergie dans une jeune fille qui comptait à peine dix-neuf ans. L’antiquité offre-t-elle rien de plus admirable ?
On lui demanda pourquoi son étendard fut plus porté à l’église de Reims que ceux des autres capitaines ? Il avait été, dit-elle, à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.
L’évêque de Beauvais réduit le nombre des assesseurs
Après le sixième interrogatoire, l’évêque de Beauvais renonça à convoquer tous les assesseurs. Il les prévint qu’il continuerait l’instruction de l’affaire en présence d’un petit nombre d’entre eux qui rassembleraient parmi les aveux de l’accusée, ceux qu’il serait à propos de recueillir. En adoptant ce mode de procéder, l’évêque y voyait la faculté perfide de ne composer ce conseil que de personnes qui lui étaient entièrement dévouées. C’était d’ailleurs un moyen d’empêcher désormais que quelque homme courageux ne donnât à l’accusée des explications utiles à sa défense. Cette mesure donnait aussi la faculté d’induire par la suite en erreur, comme l’observe M. de Laverdy, ceux qui allaient cesser d’être présents aux interrogatoires. On verra bientôt qu’elle eut en effet ce funeste résultat.
Les interrogatoires sont continués dans la chambre même de Jeanne d’Arc
Tous les interrogatoires auxquels Jeanne d’Arc fut soumise depuis les nouvelles dispositions eurent lieu dans sa chambre même. Dans le septième interrogatoire on demanda à l’accusée si elle avait d’autres richesses que les chevaux 104qu’elle tenait de la libéralité du roi pour aller à la guerre. Je ne demandais rien à mon roi, répondit-elle, fors bonnes armes et bons chevaux, et de l’argent à payer les gens de mon hostel.
Le vice-inquisiteur général assiste définitivement au procès en qualité de juge
Ce ne fut qu’à la neuvième séance que Jean Lemaître, qui jusques-là n’avait assisté au procès qu’en qualité d’assesseur, produisit sa commission de l’inquisiteur général en France, pour y assister en qualité de juge. Il régularisa la procédure et donna le même jour la commission de promoteur, et celle d’exécuteur des mandements à ceux qui avaient déjà été choisis par l’évêque de Beauvais. Il nomma aussi des personnes pour garder la prisonnière au nom de l’inquisition.
Il paraît que dans le onzième interrogatoire on demanda à Jeanne d’Arc si ses voix lui avaient promis qu’elle serait délivrée ; à quoi elle répondit qu’elles lui avaient promis secours ; mais qu’elle ne savait si c’était pour être délivrée de prison, ou si quand elle serait en jugement il y viendrait quelque trouble qui aiderait à sa délivrance : Prant tout en gré, lui disaient ces voix, ne te chaille de ton martyre, tu t’en vendras enfin au royaume de paradis. J’appelle martyre, ajoutait-elle, toutes les peines et adversités que je souffre en prison, et je ne sais si j’en souffrirai de plus grandes ; mais je m’en rapporte à Notre Seigneur.
Questions captieuses adressées à l’accusée
Parmi les questions insidieuses que l’on faisait continuellement à l’infortunée prisonnière, on lui adressa celle-ci : Est-ce un péché mortel de prendre un homme à rançon et de le faire prisonnier. Elle répondit qu’elle ne l’avait point fait. C’est alors qu’on lui reprocha la mort de Franquet d’Arras. Elle s’en justifia par les motifs précédemment exprimés. On lui demanda si elle avait donné ou fait donner de l’argent à celui qui avait pris Franquet d’Arras ? Je ne suis pas, répondit-elle, monnoyer ou trésorier de France pour bailler argent.
Il n’est sorte de piège que l’on ne tendît à l’accusée. On cherchait par tous les moyens possibles à en tirer des réponses qui pussent la compromettre aux yeux de la morale et de la religion. Après qu’on lui eut expliqué la distinction de l’église triomphante et de l’église militante qui est notre saint père le pape, les cardinaux, les prélats de l’église et le clergé ; on demanda à Jeanne si elle voulait s’en rapporter à l’église militante ; en répondant par l’affirmative, elle se serait soustraite aux juges qui avaient soif de son sang, et l’on ne concevrait pas comment une pareille question aurait pu lui être faite, si l’on ne savait que le perfide Loiseleur qui avait accès auprès d’elle, lui persuadait de ne pas se soumettre 105à l’église, parce que le tribunal prendrait sur elle autorité de juges. Elle éluda donc la réponse, et dit qu’elle était venue de par l’église triomphante, à laquelle elle soumettait tout ce qu’elle avait fait et à faire ; que quant à ce qui était de se soumettre à l’église militante, elle n’y répondrait pas maintenant.
On fit à l’infortunée prisonnière cette question : Si Dieu haïssait les Anglais ? De l’amour ou haine que Dieu a aux Anglais, je n’en sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.
Dans le douzième interrogatoire on questionna beaucoup Jeanne d’Arc sur son étendard, que l’on voulait rendre l’objet d’une accusation de sorcellerie. Qui aidait plus, lui demanda-t-on, de vous à l’étendard ou de l’étendard à vous ? De la victoire de l’étendard ou de moi, c’était tout à Notre-Seigneur.
L’espérance de la victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous ? Elle était fondée en Dieu et non ailleurs.
Si un autre l’eût porté, eût-il eu aussi bonne fortune que vous ? Je n’en sais rien ; je m’en rapporte à Notre-Seigneur.
On lui demanda si dans son enfance elle avait grande intention de faire du mal aux Bourguignons ? J’avais grande volonté que mon roi eût son royaume.
Pensez-vous que votre roi fit bien de tuer ou faire tuer le duc de Bourgogne ? Ce fut grand dommage pour le royaume de France ; mais, quelque chose qu’il y eût entre eux, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France.
Dans l’un des derniers interrogatoires, on demanda à la prisonnière s’il ne lui avait pas été révélé qu’en perdant sa virginité elle perdrait son bonheur, et que ses voix ne viendraient plus ; à quoi elle répondit qu’elle n’avait point eu de révélation à ce sujet. Cette question aura sans doute été suggérée aux juges par les Anglais, et semble avoir quelques rapports avec les violences dont l’infortunée eut plusieurs fois à se défendre dans sa prison.
106Chapitre X
- On veut réduire les interrogatoires à un petit nombre de questions.
- Jeanne en appelle au concile de Bâle.
- L’évêque de Beauvais prend des mesures pour que personne ne s’introduise dans la prison de la Pucelle sans son ordre.
- On réduit le résultat des interrogatoires en douze articles.
- Les docteurs consultés sur ces articles sont défavorables à l’accusée.
- Jeanne d’Arc tombe dangereusement malade.
- Soupçon de son empoisonnement par l’évêque de Beauvais.
- Pièges tendus à la Pucelle.
- On veut la soumettre aux épreuves de la torture.
- Sa résignation héroïque.
- On lui lit les douze articles auxquels le procès est réduit, ainsi que les avis des docteurs et de l’université de Paris.
- Sentence de condamnation.
- Jeanne d’Arc est amenée dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen.
- On exige qu’elle signe une cédule d’abjuration.
- Elle en appelle de nouveau au pape.
- Sa première condamnation.
On veut réduire la substance des interrogatoires en un petit nombre d’articles
Le 18 mars l’évêque de Beauvais, réuni au vice-inquisiteur, rassembla chez lui douze des assesseurs. On convint d’examiner le travail des docteurs chargés d’émettre leur opinion sur les principaux aveux de l’accusée, et ce que les livres de droit canonique pouvaient renfermer de relatif à la matière dont il s’agissait.
Vérité des interrogatoires constatée
Le 19, vingt-deux assesseurs furent rassemblés. On décida de réunir tout le travail qui avait été fait, à un moindre nombre d’articles ; mais avant d’en venir là, il fut résolu que l’on constaterait judiciairement la vérité des interrogatoires. On se rendit à cet effet dans la chambre de Jeanne d’Arc, on lut devant elle ces interrogatoires : elle n’y fit que de légères additions, et n’éleva de contradictions sur aucun article.
Le temps de Pâques approchait. Jeanne avait demandé à entendre la messe le dimanche. On parut vouloir céder à ses prières, mais à condition qu’elle consentirait à reprendre les habits de son sexe. Jeanne répliqua qu’elle n’avait pas l’avis de son conseil et qu’elle ne pouvait pas encore reprendre ses habits de femme, que ce serait bientôt fait si cela dépendait d’elle. Les interrogatoires étant terminés, on commença le procès ordinaire contre la Pucelle ; jusque-là il ne s’était agi que du procès d’office.
Ils sont réduits d’abord à 70 articles
Le 26 mars il fut arrêté que l’accusée serait interrogée sur les articles proposés 107par le promoteur au nombre de soixante-dix, et que si elle refusait de répondre, les articles seraient tenus pour confessés et avérés.
À cette époque Jean de Fonte, Isambart de la Pierre et Martin l’Advenu, vinrent voir la Pucelle pour l’engager à se soumettre à l’église, lui expliquant que par là il fallait entendre le pape et le saint concile. Il paraît que ce conseil fit impression sur Jeanne et que dès lors elle commença à avoir moins de confiance dans les avis du perfide Loiseleur.
Jeanne en appelle au concile de Bâle
Le Samedi-Saint, 31 mars, la Pucelle fut appelée pour donner ses réponses sur les points à l’égard desquels elle ne s’était pas encore expliquée. Ce fut dans cette séance que le frère Isambart osa lui conseiller de se soumettre au concile de Bâle. Jeanne, craignant toujours de nouveaux pièges, demanda ce que c’était qu’un concile général. Isambart répondit courageusement que c’était la congrégation de toute l’église universelle, et qu’en ce concile il y en avait autant de sa part que de la part des Anglais. Cela ouï et entendu, elle commença à crier : Ho ! puisque en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et me soumettre au concile de Bâle.
L’évêque de Beauvais prend des mesures pour que personne ne s’introduise dans la prison de la Pucelle sans son ordre
Et aussitôt l’évêque de Beauvais, indigné, s’écria : Taisez-vous de par le diable ; et il dit au notaire de se bien garder d’écrire que Jeanne se soumettait au concile général de Bâle. Hélas ! s’écria l’infortunée prisonnière, vous écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi.
À cette occasion les Anglais menacèrent frère Isambart de le jeter dans la Seine.
L’évêque de Beauvais attribua à des conseils le changement de système de défense que la Pucelle paraissait avoir embrassé, et prit des mesures pour que personne n’entrât dans la chambre de la prisonnière sans son ordre. Les assesseurs déclarèrent toutefois que l’accusée devait avoir des conseils, et l’évêque de Beauvais parut céder aux instances du tribunal ; mais il donna avis de ce qui se passait au conseil d’Angleterre, pour qu’on y mît obstacle sans qu’il parût y avoir part.
Malheureusement pour Jeanne, le nombre des assesseurs présents à son appel au pape et au concile avait été très peu considérable, et encore y en avait-il dans le nombre qui étaient vendus à l’évêque de Beauvais.
On réduit définitivement la substance des interrogatoires en douze articles, dans lesquels tout est dénaturé
Cependant les soixante-dix chefs d’accusation portés contre Jeanne par le promoteur d’Estivet furent successivement réduits à trente-huit, et puis à douze (pièce E). Il était censé qu’ils contenaient en substance toutes les réponses de la prisonnière, ce qui était pourtant bien éloigné de la vérité. Loin de les rédiger sur 108les termes dont Jeanne s’était servie, on les établit d’après des conjectures probables, ainsi qu’en a déposé au procès de révision Thomas de Courcelles, l’un des assesseurs au procès de condamnation. On rendit Jeanne d’Arc coupable sur tous les points ; les conjectures furent portées jusqu’à étouffer la vérité et à présenter le texte des réponses avec tout l’art de la vraisemblance. Les complices seuls en furent instruits.
L’un des assesseurs propose pour ces douzes articles des corrections qui ne sont pas mises sous les yeux des personnes consultées
On communiqua à un petit nombre de personnes dont on se croyait sûr, ces assertions rédigées en secret ; mais on se trompa par rapport à l’une d’elles, dont le nom n’est pas indiqué. Quelque prévenue qu’elle pût être contre Jeanne, elle vit des inexactitudes importantes dans cette rédaction. Elle crut nécessaire d’y faire des corrections, et les proposa au conseil particulier qu’on tint à ce sujet.
Ces pièces réunies ont fait connaître que la feuille des corrections était un cahier de papier où les douze articles sont écrits de la main de Jacques de Touraine ; qu’il était rempli d’additions et de corrections en marge et en interlignes, dont les juges de la révision prirent copie en entier. Il a été constaté que ces corrections avaient été approuvées ; mais les articles n’en furent pas moins envoyés tels qu’ils avaient été rédigés d’abord, tout à fait discordants, et même contraires aux réponses de Jeanne. On lui fait dire en effet qu’elle a annoncé qu’elle serait délivrée de prison, et que les Français feraient en sa compagnie les plus beaux faits d’armes qui aient jamais été faits dans toute la chrétienté. On dénature tout ce qu’elle a dit relativement au changement de ses habits ; on y fait mention qu’elle n’a point voulu assister à la messe à la condition de ce sacrifice. On savait bien pourtant qu’elle avait consenti à prendre les habits de femme pour entendre la messe, sauf à reprendre ensuite les habits d’homme, et l’on se garde bien de dire à ce sujet les vrais motifs fondés sur la pudeur de l’infortunée prisonnière, livrée à la brutalité de gardes qui avaient attenté à son honneur.
Les docteurs consultés sont défavorables à l’accusée
Les assesseurs et les docteurs, consultés sur des questions ainsi dénaturées et contraires à la vérité, donnèrent presque tous des avis défavorables.
Équivoques et distinctions subtiles pour abuser Jeanne d’Arc
On employa tous les moyens possibles pour effacer de l’esprit de l’accusée les conseils qu’elle avait reçus de frère Isambart. On prit le parti d’affaiblir et de changer, par des équivoques et par des distinctions subtiles, la définition que Jean de La Fontaine avait donnée à Jeanne de l’église militante, en sorte que le procès tout entier ne roulait plus que sur une équivoque ; c’est dans cet esprit que furent dirigées les monitions ultérieures faites à l’accusée.
Jeanne tombe dangereusement malade
109Sur ces entrefaites, la nouvelle se répandit que Jeanne était dangereusement malade. Le cardinal d’Angleterre et le comte de Warwick, informés de cet événement, envoyèrent chercher Guillaume des Jardins et Guillaume de la Chambre, maîtres ès arts en médecine, et plusieurs autres médecins. Le comte de Warwick leur dit que Jeanne était malade, et qu’il les avait mandés pour qu’ils se consultassent à ce sujet. Car pour rien au monde, ajouta-t-il, le roi d’Angleterre ne voudrait qu’elle mourût de mort naturelle. Il l’a achetée cher, et ne veut pas qu’elle meure autrement que par justice ; et il entend qu’elle soit brûlée. Visitez-la donc avec beaucoup de soin, et faites en sorte qu’elle guérisse. Les médecins visitèrent en effet la prisonnière, et conclurent à la saignée. Ils retournèrent vers le comte de Warwick pour lui faire part de ce qu’ils avaient décidé. Gardez-vous bien de la saigner, dit le comte, car elle est rusée et pourrait bien se tuer.
Cependant Jeanne fut saignée, et la fièvre cessa à l’instant. Les juges envoyèrent Jean Tiphaine, maître ès arts en médecine, pour visiter la malade ; il fut introduit près d’elle par le promoteur d’Estivet. Ce dernier se conduisit vis-à-vis de Jeanne de la manière la plus infâme, l’insultant par les injures les plus grossières. Jeanne d’Arc, ne pouvant retenir son indignation, répondit à ses injures, et elle fut tellement irritée que la fièvre la reprit à l’instant.
Soupçon de son empoisonnement par l’évêque de Beauvais
La nature de la maladie de la prisonnière porterait à croire que l’évêque de Beauvais avait tenté d’empoisonner cette infortunée pour se délivrer du fardeau d’un jugement injuste et honteux, par un forfait commis dans les ténèbres. Il voyait ainsi le moyen de débarrasser les Anglais de la Pucelle, sans se charger de l’iniquité du jugement.
Pièges tendus à la Pucelle
Lors de la première monition, qui eut lieu le 18 avril, Jeanne était en danger de mort ; elle se contenta de demander les sacrements de pénitence et d’Eucharistie, et l’assurance d’être déposée en terre sainte après qu’elle aurait cessé d’exister.
L’infortunée prisonnière ne voyait que trop depuis longtemps qu’on en voulait à sa vie, et elle ne pouvait se faire aucune illusion à cet égard. C’est du moins ce que semble prouver le fait suivant.
Raymond, seigneur de Macy, était venu voir la Pucelle en compagnie des comtes de Warvick et de Staffort, du comte de Ligny, celui qui avait eu la lâcheté de la vendre, et du chancelier d’Angleterre. Le comte de Ligny, entrant en conversation avec Jeanne, lui dit : Jeanne, je suis venu pour traiter de votre rançon, 110pourvu que vous vouliez promettre que jamais vous ne vous armerez contre nous. En mon Dieu, dit-elle, vous vous riez de moi, car je sais bien que vous n’en avez ni le vouloir ni le pouvoir. Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais, fussent-ils cent mille godons plus qu’ils ne sont de présent, ils n’auraient pas ce royaume. Le comte de Staffort, indigné de ces paroles, tira sa dague jusqu’à moitié pour en frapper l’héroïne, mais le comte de Warwick l’en empêcha.
On veut la soumettre aux épreuves de la torture
Dans la troisième monition, on commença par déclarer à l’accusée que les bourreaux étaient présents, et qu’ils avaient apporté les instruments nécessaires pour lui faire subir les horreurs de la torture ; mais les menaces ne faisaient qu’irriter Jeanne d’Arc ; elles animaient son courage, au lieu de l’affaiblir.
Sa résignation héroïque
Si la douleur, dit-elle, m’arrache de faux aveux, je soutiendrai que vous me les avez fait faire par violence. Dieu a toujours été le maître de toutes mes actions ; le diable n’a jamais eu de puissance sur mes faits. Quand même vous me feriez arracher les membres et séparer mon âme d’avec mon corps, je ne vous dirais pas autre chose que ce que j’ai dit au procès. Jean de Castillon, touché de la bonne foi de la prisonnière, commença à soupçonner la mauvaise foi de ses persécuteurs.
Une question captieuse et inconvenante ayant été faite à l’accusée, il osa dire en plein tribunal qu’elle n’était peut-être pas obligée de répondre à une demande de cette nature. Il s’éleva alors un grand tumulte dans l’assemblée. Castillon, plus indigné qu’effrayé de la fureur de ses adversaires, déclara à l’évêque de Beauvais et aux assistants qu’un procès fait de la sorte était entièrement nul. L’évêque de Beauvais lui ordonna de se taire. Il ne fut plus convoqué et ne reparut plus au procès.
Cependant les réponses des personnes consultées et surtout celles de l’université de Paris, arrivèrent enfin ; et en les examinant on ne sait de quoi on doit le plus s’étonner, ou de l’ineptie des motifs de la condamnation, ou de la mauvaise foi des docteurs influencés par les Anglais.
On lui lit les douze articles auxquels le procès est réduit, ainsi que les avis des docteurs et de l’université de Paris
Un fait d’ailleurs très digne de remarque, c’est que l’on ne donna jamais communication à l’accusée des douze propositions, où ses réponses avaient été dénaturées, et qui servaient de texte à tant de jugements iniques. Seulement dans la monition du 23 mai, Jeanne d’Arc étant haranguée par Pierre Morice, chanoine de l’église de Rouen, ce docteur abusa de l’ignorance de l’accusée et de la faiblesse de son sexe, en lui faisant part, à titre de reproches et tout d’un trait, de ce qui était dans les douze articles, sans laisser aucun intervalle entre chaque proposition 111à laquelle il appliqua de suite les qualifications de l’université, et sans demander à Jeanne ce qu’elle avait à dire sur chacune de ces propositions. Dès qu’il eut fini cette lecture, il exhorta plus longuement l’accusée à se soumettre à l’église.
Jeanne d’Arc persiste dans ce qu’elle a dit au procès
On attendit les réponses de Jeanne. Elle prit enfin la parole, et dit qu’elle s’en rapportait à ce qu’elle avait dit dans le procès et qu’elle voulait le soutenir. Quand même je serais en jugement, dit-elle,quand je verrais le feu préparé, le bûcher allumé et le bourreau prêt à m’y jeter, je ne dirais pas autre chose à la mort, que ce que j’ai dit au procès. Elle garda ensuite un silence qu’elle ne voulut plus rompre.
Sentence de condamnation
L’infortunée prisonnière fut citée au lendemain pour entendre son jugement définitif, et dès le jour même ses prétendus juges dressèrent la sentence de condamnation, qui ne paraît pas avoir été communiquée aux assesseurs. On y débute par un préambule sur la vigilance avec laquelle les pasteurs doivent écarter de leur troupeau les erreurs que répand le démon, on y rappelle en peu de mots l’instruction déjà faite, les avis des docteurs consultés et celui de l’université : ensuite on y dit à l’accusée qu’elle a supposé et superstitieusement inventé diverses révélations et apparitions et qu’elle les a crues légèrement ; qu’en conséquence elle est téméraire, superstitieuse et sorcière, blasphématrice de Dieu et de ses saints, et particulièrement de Dieu dans ses sacrements ; prévaricatrice de la loi divine, de la doctrine et des lois de l’église ; schismatique, errante dans la foi ; témérairement coupable envers Dieu et la sainte église à laquelle elle ne veut pas se soumettre. Enfin, on lui déclare qu’elle est obstinée, persévérante dans ses erreurs, et hérétique ; qu’elle est retranchée de l’église comme un membre infect, et abandonnée à la justice séculière, qui est priée d’en agir avec douceur envers elle.
On veut arracher à Jeanne une abjuration
On ne s’occupa plus désormais que d’arracher à Jeanne d’Arc une soumission à l’église, et il fut décidé que si elle n’abjurait solennellement, elle serait livrée au bras séculier et brûlée. On pouvait déjà penser, d’après le caractère connu de Jeanne d’Arc, qu’elle refuserait d’abjurer. Cependant le perfide Loiseleur fut encore employé dans cette œuvre d’iniquité. Jeanne, croyez-moi, lui dit-il, car si vous voulez, vous serez sauvée. Acceptez votre habit, et faites toutes les choses qui vous seront ordonnées ; autrement vous êtes en péril de mort : et si vous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée et vous vous en trouverez très bien, vous n’aurez aucun mal et serez remise à l’église ; promesse bien séduisante pour 112l’infortunée captive, qui ne demandait qu’à être retirée des mains des Anglais.
Jeanne d’Arc est amenée au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen
Le 24 mai 1431, Jeanne d’Arc fut amenée dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen. Au milieu de la place s’élevaient deux théâtres ou-échafauds, l’un pour les juges, et l’autre pour Jeanne d’Arc et Guillaume Erard, docteur en théologie, chargé de la prédication qu’on avait coutume de faire en pareille circonstance. Jeanne était revêtue de son habit d’homme.
Le bourreau se tenait à peu de distance avec le chariot consacré aux exécutions, et le bûcher était dressé dans le lieu ordinaire.
Discours du prédicateur à la prisonnière
Le prédicateur fit un discours qui avait en apparence pour objet le salut éternel de la prisonnière et l’instruction du peuple ; mais il s’emporta plusieurs fois dans le courant de sa prédication, et adressa à Jeanne d’Arc beaucoup d’injures, lui disant qu’elle avait attaqué la majesté royale, qu’elle avait commis plusieurs crimes contre Dieu et contre la foi catholique, qu’elle errait dans la foi, et que si elle ne se précautionnait contre ces choses, elle serait brûlée. Ah ! France, s’écria-t-il, tu es bien abusée, qui as toujours été la chambre très chrétienne, de te adherer à une hérétique et scismatique, et Charles qui se dit roy et de toy gouverneur s’est adheré comme hérétique et scismatique, tel il est, aux paroles et faiz d’une femme inutille, diffamée et de tout deshonneur plaine ; et non pas luy seulement, mais tout le clergié de son obeissance et seigneurie par lequel elle a été examinée et non reprinse commе elle a dit et du dit Roy.
Noble conduite de Jeanne envers son roi
En s’adressant à Jeanne, il s’écria avec une voix plus forte : C’est à toi, Jeanne, que je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique ; à quoi elle répondit : Parlez de moi, et ne parlez pas du roi, il est bon chrétien. Et comme le prédicateur continuait ses invectives. Par ma foi, sire, révérence gardée ! s’écria-t-elle, car je vous ose bien dire et jurer, sous peine de ma vie, que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l’église et n’est point tel que vous dites.
Le prédicateur et l’évêque de Beauvais crièrent alors à l’appariteur, Jean Massieu, de la faire taire.
On lit à l’héroïne une formule d’abjuration
À la fin de la prédication, on lut à l’accusée une cédule contenant une formule d’abjuration. L’appariteur, après avoir fait la lecture qui lui était commandée, dit à l’accusée, tu abjureras et signeras cette cédule. Elle renfermait entre autres choses, l’engagement de ne plus à l’avenir prendre les armes, ni porter l’habit viril et les cheveux coupés.
Elle hésite pour la signer
Cette formule contenait sept à huit lignes. Jeanne dit qu’elle ne savait point ce que c’était qu’abjurer, et demanda qu’on le lui expliquât. 113Jean Massieu lui dit alors, sans s’engager dans des explications inutiles, et voulant lui faire comprendre en peu de mots tout le danger de sa situation, que si elle allait à l’encontre d’aucun de ces articles, elle serait brûlée, et qu’il lui conseillait de s’en rapporter à l’église universelle, si elle devait abjurer lesdits articles ou non. Alors Jeanne le crut, et s’écria : Je me rapporte à l’église universelle si je dois abjurer ou non. Tu les abjureras présentement ou tu seras brûlée, lui répondit l’impitoyable Érard.
Elle en appelle de nouveau au pape
J’ai déjà répondu à ce qui concerne la soumission à l’église, par rapport à mes actions et mes paroles, répliqua Jeanne d’Arc : je consens que l’on envoie mes réponses à Rome, et je m’y soumets, mais j’affirme en même temps que je n’ai rien fait que par les ordres de Dieu : au surplus, j’ajoute qu’aucun de mes faits ni de mes discours ne peut être à la charge de mon roi, ni d’aucun autre.
Quelle fidélité et quelle grandeur d’âme dans ce moment terrible ! Alors on ne demanda plus à Jeanne si elle voulait se soumettre à l’église, mais bien si elle voulait révoquer ses faits et ses discours qui avaient été condamnés par les ecclésiastiques présents. Elle répondit qu’elle s’en rapportait à Dieu et à notre saint père le pape.
On insiste pour obtenir de Jeanne d’Arc une abjuration
Cependant les juges, sans consulter personne, prirent sur eux de dire à l’accusée que cela ne suffisait pas, et que le pape demeurait trop loin pour que l’on pût recourir à lui. On lui fit entendre que les ordinaires sont juges dans leur diocèse, pour l’amener à reconnaître le jugement porté contre elle. Ainsi l’inquisiteur et l’évêque de Beauvais devenaient l’église elle-même, et leur jugement était sans appel. Erreur grossière qui fit périr dans les flammes l’infortunée Jeanne d’Arc.
La Pucelle fut sommée trois fois, au préjudice de son appel au pape, d’adopter ce principe ; mais comme elle ne jugea pas à propos de répondre, l’évêque de Beauvais lui lut la sentence de condamnation, et il eut l’audace de prononcer ces mots : De plus vous avez, d’un esprit obstiné et avec persévérance, refusé expressément de vous soumettre à notre saint père le pape et au concile général.
C’était assurément bien là le comble de l’impudence.
Les instances qu’on lui fait l’ébranlent ; elle cherche à se justifier
Toutefois on ne faisait pas moins de vives instances pour obtenir l’abjuration tant désirée. Les uns y employaient les menaces, les autres les prières ; car tous ceux qui dans ce moment terrible entouraient Jeanne d’Arc n’étaient pas ses ennemis, et plusieurs désiraient vivement la sauver. Les menaces ne faisaient qu’irriter l’héroïne ; et dans un moment d’impatience, elle s’écria : Tout ce que 114j’ai fait, tout ce que je fais, j’ai bien fait et fais bien de le faire. Mais les prières l’attendrissaient, et elle se détermina enfin à y céder. Loiseleur l’exhortait de la manière la plus pressante à se soumettre. Érard, changeant de ton, lui parlait aussi avec une feinte bienveillance. Jehanne, lui disait-il, nous avons tous pitié de toi ! il faut que tu révoques ce que tu as dit, ou que nous t’abandonnions à la justice séculière. Jehanne, lui crient à-la-fois plusieurs personnes émues par un véritable intérêt pour elle, faites ce que l’on vous conseille : voulez-vous vous faire mourir ?
L’héroïne commençait à être ébranlée. On la vit bientôt songer à se justifier, en disant au prédicateur qu’elle avait pris l’habit d’homme, parce que ayant à paraître au milieu des hommes d’armes, il était plus sûr et plus convenable qu’elle fût revêtue de cet habit que d’un habit de femme. Je n’ai rien fait de mal, dit-elle, je crois les douze articles de foi et les préceptes du décalogue, je m’en réfère à la cour de Rome, et je crois tout ce que croit la sainte église. Nonobstant ces protestations, on la pressait d’abjurer. Érard alla jusqu’à lui promettre que si elle le faisait, elle serait délivrée de prison. Elle résistait encore, mais elle se sentait ébranlée. Ah ! s’écria-t-elle, vous aurez bien de la peine à me séduire.
L’évêque de Beauvais interrompt la lecture de la sentence de condamnation qu’il avait commencée
L’évêque de Beauvais, s’apercevant qu’elle commençait à fléchir, interrompit la lecture de la sentence de condamnation.
Altercation entre Cauchon et le chapelain du cardinal d’Angleterre
Alors les Anglais présents se mirent à murmurer. Ils s’emportèrent même jusqu’à accuser l’évêque de Beauvais de trahison et de favoriser l’accusée. Le violent Pierre Cauchon ne put supporter patiemment cette injure. Vous en avez menti, dit-il au chapelain du cardinal d’Angleterre, car dans une telle cause je ne veux favoriser personne, mais c’est le devoir de ma profession de chercher le salut de l’âme et du corps de ladite Jeanne. Vous m’avez injurié, et je ne passerai pas outre que vous ne m’ayez fait réparation. Le cardinal d’Angleterre mit fin à cette indécente contestation en réprimandant le chapelain, et en lui commandant de se taire.
Jeanne consent à abjurer
Jean Massieu profita de ce débat pour déterminer Jeanne à signer la cédule. Obsédée de toutes parts, vaincue par les prières des assistants, elle répondit aux instances des docteurs : que cette cédule soit vue par les clercs et l’église dans les mains desquels je dois être mise ; et s’ils me donnent conseil de la signer, et de faire les choses qui me sont dites, je le ferai volontiers.
Signe maintenant, lui dit Guillaume Érard, autrement tu finiras aujourd’hui tes jours par le feu. Jeanne répondit alors qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée. Ces paroles entendues, l’évêque de Beauvais 115demanda au cardinal d’Angleterre ce qu’il devait faire, attendu la soumission de Jeanne d’Arc. Le cardinal répondit qu’il devait l’admettre à la pénitence. Aussitôt Laurent Callot, secrétaire du roi d’Angleterre, tira de sa manche une cédule qu’il donna à signer à l’accusée. Jeanne répondit qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Callot insista. Jean Massieu, qui veillait sur tous les mouvements de la prisonnière pour ne pas laisser échapper l’occasion de la sauver, remit une plume à la Pucelle. On lui fit répéter la formule d’abjuration déjà plusieurs fois lue, et qui ne contenait encore que sept à huit lignes. Jeanne obéissait, mais en prononçant elle souriait, comme si elle n’attachait aucune importance à ce que l’on exigeait d’elle. Enfin, et par manière de dérision, de la plume qu’on lui avait remise, elle traça un rond au bas de la cédule. Laurent Callot lui saisit la main et lui fit faire une marque en forme de croix.
Il paraît qu’en ce moment il s’éleva un grand tumulte dans l’assemblée. On remarqua un mouvement de joie parmi le peuple, ce qui contint les Anglais présents. Cependant quelques uns lancèrent des pierres aux juges pour témoigner leur mécontentement que Jeanne d’Arc n’eût pas été condamnée sur-le-champ.
On substitue à la formule d’abjuration une cédule écrite qu’on fait signer à l’accusée
La cédule signée par Jeanne n’était pas celle qui lui avait été lue, dont elle avait proféré toutes les paroles, et qui ne consistait qu’en sept à huit lignes. Callot en avait substitué adroitement une autre lors de la signature ; et celle-là (pièce F) avait près de trois pages.
Cette cédule renferme toutes choses que jamais Jeanne d’Arc n’aurait consenti à signer
Elle renferme toutes choses que jamais la Pucelle n’aurait consenti à signer, si on la lui avait lue. Ce sont des lâchetés et des aveux à-la-fois bas et absurdes, substitués à ce que renfermait la cédule qu’elle avait consenti à signer par déférence pour les prières des gens d’église.
On prononce une sentence différente de la première
Après cette importante opération, l’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur rendirent, sans consulter les assesseurs, une sentence différente de la première, et adressée, comme celle-ci, à la personne même de l’accusée, d’où l’on doit conclure que les deux sentences avaient été rédigées d’avance.
La dernière partie de cette nouvelle sentence, où l’on adresse la parole à Jeanne, se termine ainsi : Comme vous avez péché contre Dieu et l’église, nous vous condamnons par grâce et par modération à passer le reste de vos jours en prison, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse pour y pleurer vos péchés et n’en plus commettre à l’avenir.
Jeanne d’Arc réclame d’être conduite aux prisons d’Église
Le perfide Loiseleur s’approcha en ce moment de la Pucelle, et lui dit avec un 116redoublement d’hypocrisie qui cachait une dérision barbare : Jehanne, vous avez fait une bonne journée, si Dieu plaît, et avez sauvé votre âme. Jeanne demanda alors où elle devait aller, et si elle ne serait pas remise entre les mains de l’église, puisque l’église la condamnait. On tardait à lui répondre : Or çà, entre vous, dit-elle, gens d’église, menez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus en la main de ces Anglais.
Cauchon ordonne qu’on la ramène au château de Rouen
On n’eut point égard à cette réclamation qui était d’une justice si évidente. L’évêque de Beauvais ordonna qu’on la menât où on l’avait prise, et l’infortunée fut reconduite au château de Rouen.
117Chapitre XI
- La Pucelle reconduite à la tour du château de Rouen reprend ses habits de femme.
- Ses habits d’homme sont laissés dans un coin de sa prison.
- Elle les revêt de nouveau.
- Les juges se transportent auprès d’elle.
- Indignation que témoigne la Pucelle des traitements qu’on lui fait éprouver.
- Sa rétractation.
- Les juges dressent procès-verbal sans prévenir l’accusée qu’elle est en cours de jugement.
- La mort de Jeanne d’Arc est résolue.
- Elle en est prévenue et s’y prépare.
- Elle est conduite au supplice.
- Nicolas Midi est chargé de la prédication.
- Seconde condamnation de Jeanne d’Arc.
- Elle est entraînée violemment au supplice par les Anglais.
- Mort héroïque de la Pucelle.
- Ses cendres sont jetées dans la Seine.
Le vice-inquisiteur va retrouver Jeanne d’Arc dans sa prison
Le vice-inquisiteur ne tarda point à suivre Jeanne d’Arc à sa prison.
Elle reprend ses habits de femme
Après l’avoir exhortée à ne point retomber dans les erreurs que l’église lui avait pardonnées, il lui enjoignit de reprendre les vêtements de son sexe, ainsi qu’on le lui avait ordonné et qu’elle avait consenti à le faire. L’héroïne s’y soumit sans difficulté, de même qu’à ne plus porter ses cheveux coupés à la manière des hommes. Morice et Loiseleur lui avaient apporté des habits de femme, et elle les revêtit en effet.
Ses habits d’homme sont laissés dans un coin de sa prison
On n’emporta point ses habits d’homme, mais on les renferma dans un sac qu’on laissa près d’elle. Cette circonstance est à remarquer, parce qu’elle jette un jour bien affreux sur ce qui ne tarda point à arriver, et mit le comble à l’atrocité des ennemis de la malheureuse prisonnière.
Quelques Anglais qui ne connaissaient pas les projets ultérieurs du cardinal d’Angleterre, de Cauchon et des autres personnes chargées de cette monstrueuse affaire, manifestaient leur mécontentement de voir Jeanne soustraite au supplice : N’ayez cure, leur répondait-on, nous la retrouverons bien. En effet la mort de la Pucelle n’était que différée, et l’on préparait les moyens de la condamner au feu comme relapse.
Elle les revêt de nouveau
Jeanne d’Arc avait été laissée à la garde de cinq soldats anglais dont trois passaient la nuit en dedans de sa chambre et deux en dehors. Elle remplit exactement, le lendemain et le surlendemain de son jugement, les obligations qui lui étaient imposées. Cependant ce jour-là même, elle manifesta le regret de s’y 118être soumise. tout à coup le dimanche 27 mai, l’évêque de Beauvais et le comte de Warwick mandèrent les assesseurs et les notaires du procès pour leur annoncer que Jeanne d’Arc avait repris les habits d’homme. Ils eurent ordre de se rendre au château pour constater le fait ; mais quand ils arrivèrent pour s’y présenter, ils furent très maltraités par les Anglais, qui les appelaient traîtres, Armagnacs, et faux conseillers, et la plupart ne purent parvenir jusqu’à la prisonnière. Les Anglais étaient irrités que Jeanne d’Arc n’eût pas été brûlée lors de la première sentence.
Plusieurs assesseurs pénétrèrent toutefois jusqu’à Jeanne d’Arc, et la virent en effet avec des habits d’homme. L’un d’eux fut d’avis qu’il fallait lui demander pour quelle cause elle avait repris l’habit d’homme. Un autre s’écria : taisez-vous, au nom du diable ; et un Anglais leva une hache pour en frapper celui qui avait fait la proposition.
Les persécuteurs de Jeanne d’Arc témoignaient une joie féroce de cet événement. On a entendu le comte de Warwick et l’évêque de Beauvais s’écrier avec une satisfaction barbare : Elle est prise !
Les juges se transportent dans sa prison
Les juges, c’est-à-dire l’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur, se rendirent le lendemain à la prison accompagnés de huit assesseurs. Ils ne se crurent plus astreints à suivre aucune forme juridique. Le premier procès étant terminé par un jugement, il fallait une nouvelle instruction pour la récidive. On ne s’occupa que des apprêts du supplice.
Questions qu’ils adressent à la prisonnière
Sans laisser entrevoir à Jeanne d’Arc qu’elle fût en cours d’instruction d’un procès criminel, on lui demanda pourquoi elle était revêtue d’un habit d’homme. C’est, répondit-elle, que cette manière de m’habiller me paraît plus honnête et plus convenable qu’un vêtement de femme tant que je serai gardée par des hommes. Au surplus, je ne l’ai repris que parce qu’on ne me tient pas ce que l’on m’avait promis, savoir, de me laisser aller à la messe, de recevoir le corps de Jésus-Christ, et de ne plus me retenir dans les ceps et les chaînes de fer.
Indignation que témoigne la Pucelle des traitements qu’on lui fait éprouver
Les juges, sans nier la justice de ses réclamations, lui représentèrent que cependant elle avait fait serment de ne pas reprendre cet habit. Le désespoir lui arracha alors ces paroles : J’aime mieux mourir que de rester dans les chaînes ; mais si l’on me permet d’aller à la messe, si l’on ne me tient plus enchaînée, si l’on me donne une prison plus douce, je serai bonne, je ferai tout ce que voudra l’église.
Sa rétractation
119Alors l’évêque de Beauvais, qui voulait absolument la perdre, l’interrogea sur ses révélations, sur sainte Catherine et sainte Marguerite, sur ce que lui disaient ces saintes depuis le jour de l’abjuration. Au lieu de dissimuler, Jeanne, avec une franchise qui lui coûta la vie, fit cette réponse consignée dans les grosses du procès de condamnation.
Dieu m’a fait connaître par les deux saintes, la grande pitié de cette grande expédition, dans laquelle j’ai consenti à faire abjuration pour sauver ma vie. Avant jeudi dernier elles m’avaient avertie que j’en agirais ainsi et que je ferais ce que j’ai fait. Lorsque j’étais sur l’échafaud elles m’ont dit de répondre hardiment à celui qui prêchait ; et je dis que c’est un faux prédicateur parce qu’il m’a accusée d’avoir fait des choses que je n’ai jamais faites. Depuis jeudi les deux saintes m’ont déclaré que j’avais fait une grande faute. Enfin tout ce que j’ai dit et fait depuis jeudi dernier je ne l’ai fait que par la crainte d’être brûlée.
Sur l’observation qu’on lui fit qu’elle avait abjuré. J’ai dit, répondit-elle, des choses que je ne croyais ni dire ni faire, je n’ai point voulu prétendre que ce n’étaient point les saintes qui me parlaient. C’est contre la vérité que j’ai révoqué tout ce que j’ai pu révoquer. J’aime mieux faire ma pénitence tout d’un coup que de souffrir plus longtemps tout ce que je souffre en prison. Au surplus, je n’ai jamais rien dit ni rien fait contre Dieu et contre la foi, quelque chose que l’on m’ait ordonné de révoquer. Je ne comprends pas ce qu’il y avait dans la cédule d’abjuration, et je n’ai rien révoqué que dans la supposition que cette révocation plairait à Dieu. Enfin, si les juges le veulent, je reprendrai l’habit de femme ; mais je ne ferai rien autre chose.
Les juges dressent procès-verbal sans prévenir l’accusée qu’elle est en cours de jugement
Les juges, sans prévenir l’infortunée prisonnière que, la tenant pour relapse, ils allaient la remettre en jugement, firent dresser procès-verbal de tout ce qu’elle avait dit, sans probablement lui lire même ce procès-verbal.
Mauvais traitements qu’on fait souffrir à la Pucelle
Tel est le récit consigné dans les grosses du procès rédigé sous les yeux des juges. Les faits, tels qu’ils sont, constatent déjà suffisamment l’infamie de ces juges et l’atrocité des persécuteurs de l’héroïne ; mais il est avéré d’ailleurs par les dépositions des témoins, que Jeanne n’avait repris l’habit viril que pour se mettre en défense contre les attaques de ses gardes, qui plusieurs fois avaient voulu attenter à sa pudeur. Ces attentats avaient été portés au point que l’infortunée prisonnière, obligée de se défendre, a été vue le visage tout meurtri et tout contusionné. Un milord anglais avait même tenté de se porter envers elle aux dernières 120extrémités. C’est un fait qui résulte de la déposition de son confesseur. Bien plus, il est constant que ses gardes lui avaient retiré ses vêtements de femme et lui avaient rejeté ses habits d’homme, qui, à dessein sans doute, avaient été laissés dans sa prison, enfermés dans un sac. En vain elle pressa ces mêmes gardes de lui rendre les seuls vêtements qu’elle pût porter. Obligée enfin de se lever pour satisfaire à une nécessité de corps, elle dut revêtir l’habit d’homme.
Conduite infâme de ses juges
Et les juges suppriment tous ces faits dans leurs procès-verbaux. Mais qui pourrait s’en étonner ? Toute leur conduite révèle assez la bassesse et la noirceur de leur âme. C’était peu d’avoir attiré dans un piège l’infortunée qu’ils avaient promise à la vengeance de l’Angleterre ; ils osaient triompher publiquement de leur infâme complot. Ils faisaient parade de leur opprobre, et tiraient gloire du rôle d’assassins juridiques que leur avaient confié des étrangers, tyrans de leur patrie.
On a entendu le lâche évêque de Beauvais, sortant de la prison, dire en riant, à haute et intelligible voix, au comte de Warwick et à une multitude d’Anglais qui l’entouraient, farewell (mot anglais qui signifie tenez-vous en joie), c’en est fait, tout va bien.
La mort de Jeanne d’Arc est résolue
La simple visite des juges à Jeanne d’Arc tint lieu à ses persécuteurs de toutes les formes judiciaires. Dès le lendemain ils rassemblèrent les assesseurs qu’ils jugèrent à propos de choisir, et ils leur lurent le procès-verbal extra-judiciaire qu’ils avaient dressé. C’est sur cette pièce en quelque sorte apocryphe que les avis furent ouverts, et que Jeanne allait être déclarée relapse et en conséquence livrée à la justice séculière avec la formule perfide d’en agir doucement avec elle.
Elle en est prévenue et s’y prépare
La prisonnière fut citée à comparaître le lendemain devant ses juges. Alors sa mort était résolue et fixée pour ce jour-là même. Dès le matin, l’évêque de Beauvais envoya à Jeanne frère Martin Ladvenu, pour lui annoncer la fin prochaine de son existence, pour l’induire à vraie contrition et pénitence, et pour l’ouïr en confession. L’infortunée se mit à pleurer et à s’arracher les cheveux. Hélas ! s’écria-t-elle, me traite l’en ainsi horriblement et cruellement, qu’il faille mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et rendu en cendres. Ha j’aymerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée. Hélas ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étais submise, et que j’eusse été gardée par les gens de l’église, non pas mes ennemys et adversaires, il ne m’en fût pas si misérablement meschu, comme il est. Ô ! j’en appelle à Dieu le grant juge des grands torts et ingravances qu’on me fait.
Elle reçoit le sacrement de l’Eucharistie
Cependant frère Martin Ladvenu parvint à la 121calmer, et elle se disposa avec sa piété et sa résignation ordinaires à la confession. Elle demanda ensuite le sacrement de l’Eucharistie, que ses persécuteurs consentirent à lui accorder. Sa demande fut soumise à l’évêque de Beauvais qui, après avoir consulté quelques docteurs, répondit qu’on lui donnât absolument toutes choses quelconques qu’elle demanderait. Quel tissu de contradictions ! On accordait toutes ces faveurs à une malheureuse qu’on allait déclarer publiquement hérétique et schismatique.
Frère Martin administra à l’héroïne le sacrement de l’Eucharistie, qu’elle reçut très dévotement avec une grande abondance de larmes et une humilité inexprimable.
L’évêque de Beauvais vient la voir dans sa prison
Après cet acte religieux, l’évêque de Beauvais vint dans la prison de Jeanne. Évêque, lui dit-elle, je meurs par vous. Ha ! Jeanne, lui répondit l’évêque, vous mourez parce que vous êtes retombée dans vos premières erreurs. L’infortunée lui dit, hélas si vous m’eussiez mis aux prisons de cour d’église, cela ne serait point arrivé. Pourquoi j’appelle de vous devant Dieu.
Elle est conduite au supplice
La Pucelle fut alors revêtue d’habits de femmes, et le moment de partir étant arrivé (c’était à neuf heures du matin), on la fit monter dans un chariot qui l’attendait dans la cour du château. À côté d’elle, se placèrent son confesseur frère Martin Ladvenu, l’appariteur Jean Massieu, et frère Isambart de Lapierre. Plus de huit cents hommes de guerre anglais, armés de haches, de glaives et de lances, se disposaient à l’accompagner.
L’infâme Loyseleur, saisi de remords, monte sur le chariot, et demande à Jeanne pardon de ses perfidies
L’infâme Loiseleur, saisi en ce moment d’un remords déchirant, perça la foule et monta sur le chariot pour demander pardon à Jeanne de ses perfidies. Les Anglais se jetèrent sur lui, et l’auraient tué sans la présence du comte de Warwick, qui lui enjoignit de s’éloigner bien vite de Rouen, s’il voulait sauver sa vie.
Dans le chemin Jeanne proférait des lamentations si pieuses, qu’elle provoquait les larmes des assistants. Elle fut conduite au vieux marché de Rouen, qui était alors le lieu où les criminels étaient exécutés. Trois échafauds avaient été élevés dans la place, l’un où étaient les juges, l’autre où se trouvaient plusieurs prélats, et le troisième portait le bûcher destiné à consumer la Pucelle. Ainsi le bûcher était dressé, avant que la prédication fût prononcée et la sentence rendue.
Les juges séculiers, qui pouvaient seuls prononcer la sentence de mort contre l’accusée, étaient placés sur l’un des échafauds.
Nicolas Midi prononce un discours à la condamnée
Nicolas Midi avait été chargé d’adresser à la condamnée une admonition salutaire et propre à l’édification du peuple. Il lui dit entre autres choses, qu’elle 122avait mal fait, que son péché lui avait été pardonné une fois, et que l’église ne pouvait plus s’intéresser pour elle. Il finit sa prédication, par ces paroles adressées à la Pucelle : Jeanne, allez en paix, l’église ne peut plus vous défendre, et vous laisse en la main séculière.
Après la prédication Jeanne adresse à Dieu les plus ferventes prières ; les assistants émus versent des larmes
Après la prédication, Jeanne se mit à genoux et adressa à Dieu les plus ferventes prières, demandant pardon à tous ceux qu’elle pouvait avoir offensés ; requérant les assistants de prier pour elle, et priant elle-même si dévotement, que ses juges et les Anglais ses ennemis versaient des larmes. Pleine de confiance dans l’efficacité des prières de l’église, elle demanda à tous les prêtres qui étaient présents de vouloir bien dire chacun une messe pour elle. Attentive, même dans un moment si terrible, à prévenir tout ce qui pouvait nuire à son roi, elle attesta qu’il ne l’avait point induite aux choses qu’elle avait faites, qu’elle eût eu raison ou tort de les faire.
L’évêque de Beauvais lit la sentence de condamnation
L’évêque de Beauvais reprit alors la parole et lut la sentence qui se termine ainsi : C’est pourquoi nous étant sur notre tribunal, vous déclarons relapse et hérétique par notre présente sentence ; nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et comme telle, pour que vous ne corrompiez pas les autres, nous vous déclarons rejetée et retranchée de l’église, et nous vous livrons à la puissance séculière, en la priant de modérer son jugement à votre égard, en vous évitant la mort et les mutilations des membres, et si vous montrez de vrais sentiments de repentir, le sacrement de pénitence vous sera administré.
Ainsi l’on voit, par ces dernières paroles, que la sentence était rédigée la veille avant que l’on eût accordé à Jeanne la faveur de communier.
Jeanne se dispose à la mort
Jeanne pleura de nouveau lorsqu’elle eut entendu sa sentence. Elle demanda une croix, et un Anglais qui était là présent, lui en fit une petite en bois qu’il lui donna ; elle la reçut dévotement, la baisa, et la mit dans son sein. Elle demanda en outre humblement à l’appariteur qu’il lui fit avoir la croix de l’église, afin qu’elle pût la voir continuellement jusqu’à la mort. Un clerc de la paroisse de Saint-Sauveur la lui apporta. Elle la serra étroitement entre ses bras en se recommandant à Dieu, à saint Michel et à sainte Catherine, et la tint embrassée jusqu’à ce qu’elle fût liée sur l’échafaud.
Les Anglais, impatients de voir expirer leur victime, murmuraient de tous ces retards. Comment, prêtre, disaient-ils à Ladvenu, nous ferez-vous dîner ici ? et aussitôt, sans aucune forme, ou signe de jugement, ils envoyèrent au feu l’héroïne, en disant au maître de l’œuvre de faire son office.
Elle est entraînée violemment au supplice
123Deux sergents accoururent pour contraindre Jeanne d’Arc à descendre de l’échafaud sur lequel elle avait d’abord été placée. Elle baisa la croix qu’elle tenait dans ses bras, salua les assistants, et descendit d’elle-même, suivie de frère Martin Ladvenu. Une troupe d’hommes d’armes anglais s’empara alors d’elle et l’entraîna au supplice avec une sorte de furie. Le bailli de Rouen et son lieutenant n’eurent le temps de prononcer aucune sentence contre elle. Ils ne furent pas même consultés.
Mort héroïque de la Pucelle
Jeanne, ainsi traînée à la mort, invoquait le nom du Tout-Puissant, et on l’entendit s’écrier : Ah, Rouen, Rouen ! seras-tu ma dernière demeure ? Au pied du bûcher on ceignit sa tête d’une mitre de l’inquisition, sur laquelle étaient écrits les mots suivants : Hérétique, relapse, apostate, ydolatre. Ceux-ci se lisaient sur un tableau devant l’échafaud :
Jehanne qui se fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuple, devineresse, superstitieuse, blasphemeresse de Dieu, mal créant de la foi de Jésus-Christ, venteresse, idolatre, cruelle, dissolue, invocatrice de diables, scismatique et hérétique.
Beaucoup de personnes ne pouvant soutenir ce cruel spectacle, s’éloignèrent de ce théâtre d’horreur.
Lorsque l’infortunée Jeanne eut été attachée à l’échafaud, le bourreau mit le feu au bas du bûcher.
Jeanne, en voyant approcher le feu, s’écria très haut, Jésus ! Frère Martin Ladvenu était si occupé du soin de la bien préparer à la mort, qu’il ne s’apercevait pas que la flamme le gagnait. Reconnaissante de sa charité, Jeanne y veillait pour lui. Elle eut la présence d’esprit et le courage de l’en avertir, et de lui dire de se retirer. Elle le pria en même temps de se placer au bas de l’échafaud, de tenir la croix du Seigneur élevée devant elle, afin qu’elle la vît jusqu’à la mort, et de continuer à l’exhorter assez haut, pour qu’elle pût l’entendre, ce qu’il exécuta.
Tandis qu’il remplissait ce pieux devoir, et entretenait Jeanne de son salut, l’évêque de Beauvais et quelques ecclésiastiques de l’église de Rouen s’approchèrent pour la voir. Quand Jeanne aperçut le prélat, elle lui dit qu’il était la cause de sa mort. Si vous m’eussiez, dit-elle, mise dans les prisons de l’église, je ne serais pas ici. Elle persista jusqu’à la fin de sa vie à dire qu’elle n’avait rien fait que par l’ordre 124de Dieu, et qu’elle ne croyait point avoir été trompée par ses voix. Convaincue de son innocence et de l’iniquité de ses juges, en jetant autour d’elle un regard douloureux : Ha ! Rouen, dit-elle, j’ai grand peur que tu n’ayes à souffrir de ma mort.
Cependant l’exécuteur s’efforçait d’abréger les tourments de la victime, en hâtant l’embrasement du bûcher. Quand elle fut enveloppée de tous côtés par la fumée et les flammes, elle ne cessa d’invoquer le nom de Dieu, et les saints et les saintes du paradis. En rendant le dernier soupir, elle inclina la tête, en proférant encore le nom de Jésus.
Ses cendres sont jetées dans la Seine
Quand elle fut morte, les Anglais craignant qu’on ne dît qu’elle s’était évadée, ordonnèrent au bourreau de retirer un peu le feu, afin que les assistants pussent la voir. On la remit ensuite dans le bûcher, et pour qu’il ne restât rien de l’infortunée, le cardinal d’Angleterre fit jeter ses os et ses cendres dans la Seine.
Ainsi périt, le 30 mai 1431, âgée de moins de vingt ans, après une année de la plus dure captivité, par les mains d’une poignée de prêtres vendus à l’Angleterre, cette fille extraordinaire qui avait sauvé la monarchie d’une chute inévitable et porté à la puissance britannique une atteinte si profonde, que ses armées poursuivies de défaites en défaites, finirent par être forcées d’abandonner les rivages de la France.
Immédiatement après le supplice de Jeanne, le bourreau vint trouver les deux religieux qui l’avaient assistée dans ses derniers moments. Il leur dit en pleurant qu’il ne croyait pas que Dieu lui pardonnât ce qu’il avait fait souffrir à cette jeune fille, et il ajouta qu’il n’avait jamais tant craint de faire une exécution.
Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, revenant du lieu du supplice, s’écria tout haut : Nous sommes tous perdus et déshonorés, un grand crime s’est commis aujourd’hui, car une sainte personne a été brûlée.
Indifférence de Charles VII sur le sort de l’héroïne
Le supplice de Jeanne d’Arc fut un outrage à la religion, à la vertu, à l’humanité et au droit des gens, qui, dès ce temps-là même, rendait sacrée la personne des guerriers pris les armes à la main. Mais que faisait alors Charles VII, pour arracher de la main de ses bourreaux l’héroïne qui lui avait rendu sa couronne, ou que fit-il pour venger sa mort ? l’histoire se tait absolument à cet égard. Il est cruel de penser que l’indifférence du monarque ou la jalousie des grands sont cause de l’abandon où elle a été laissée depuis sa captivité.
Tache imprimée par sa mort à la mémoire de ce prince
C’est en vain que plusieurs auteurs, M. de Laverdy entre autres, ont cherché des excuses à la conduite 125du monarque et de son gouvernement dans les usages du temps. Le jugement inflexible de la postérité est rendu, et il est sans appel. On considérera toujours le supplice de Jeanne d’Arc comme une tache à la mémoire du prince dont cette héroïne a le plus illustré le règne, et qui a obtenu lui-même et mérité le surnom de victorieux.
Les Anglais ne gagnent rien à la mort de la Pucelle ; leurs affaires vont déclinant partout
Les Anglais ne gagnèrent réellement rien à la mort de la Pucelle. Ils avaient été irrévocablement vaincus à Orléans et à Reims. Les Français continuèrent à marcher dans la carrière de victoires que l’héroïne de Domremy leur avait ouverte. Ils chassèrent de France leurs ennemis implacables et les repoussèrent jusque dans leur propre pays après leur avoir fait éprouver en argent et en hommes des pertes immenses.
Telle a été la conséquence des hauts faits de la guerrière la plus extraordinaire des temps modernes, de celle à laquelle l’antiquité eût élevé des autels, et dont les beaux arts se fussent à l’envi empressés de recueillir les traits et de consacrer à jamais le souvenir. Déplorable victime de la haine des Anglais et des erreurs de son siècle, elle vivra éternellement dans la mémoire des hommes.
Vœu pour qu’un monument soit érigé à Jeanne d’Arc dans la capitale de la France
Tous les monuments élevés à sa gloire seront autant de monuments accusateurs de ses implacables ennemis, dont ils rappelleront la barbarie et la cruauté. Rendons grâce au roi législateur qui, en réparant aujourd’hui l’indifférence ou l’oubli, ou peut-être même l’ingratitude de l’un de ses prédécesseurs, se prépare de nouveaux droits à la reconnaissance de son peuple. Louis XVIII, en acquittant la dette de la patrie envers l’héroïne du quinzième siècle, fait pressentir tout ce que les actions d’éclat et les services rendus à la France ont à espérer de récompense sous son règne paternel. Le monument simple dont le roi a ordonné l’érection à Domremy, et les établissements qu’il y a fondés, doivent faire concevoir l’espérance de voir élever, au milieu même de Paris, un monument plus grand et plus digne de l’héroïne qui a délivré la France du joug de l’étranger. Quel héros, plus que Jeanne d’Arc, mérite en effet d’être placé parmi les grands hommes de tous les âges, dont la France s’enorgueillit, et dont les images vénérées font l’ornement de la capitale ?
126Chapitre XII
- Efforts des Anglais pour justifier aux yeux de l’Europe et de la France le jugement inique rendu contre la Pucelle.
- L’évêque de Beauvais demande et obtient des lettres de garantie.
- Fausses Pucelles.
- Informations avant le procès de révision.
- Juges de la révision nommés par le pape Callixte III.
- Requête présentée par la mère et les frères de la Pucelle.
- Enquêtes avant le jugement.
- Sentence d’absolution et de réhabilitation.
- Ce que l’on doit penser d’une nouvelle réhabilitation sous Louis XI et Louis XII.
- Actes de la reconnaissance des Orléanais envers leur libératrice.
Efforts des Anglais pour justifier aux yeux de l’Europe et de la France le jugement inique rendu contre la Pucelle
Après la mort funeste de l’infortunée Jeanne d’Arc, le gouvernement anglais, qui en sentait déjà toute l’injustice, fit de vains efforts pour en tirer quelques avantages. Il se flatta de convaincre les étrangers et les Français de la justice de la condamnation, et de prévenir les tristes effets que ce jugement inique ne pouvait manquer d’opérer contre lui. Il voulait aussi faire tomber sur Charles VII le préjugé fâcheux qu’il avait employé des moyens criminels pour se rétablir sur son trône. En conséquence il fut adressé, au nom du jeune roi anglais, deux lettres-patentes ; l’une en latin, sous la date du 8 juin 1431, à l’empereur, aux rois, aux ducs et aux princes de la chrétienté ; et l’autre en français, datée du 28 juin de la même année, aux prélats, aux églises, aux comtes, aux nobles et aux villes du royaume de France. La première ne contient qu’une vaine déclamation sur le danger des erreurs et des faux prophètes ; la seconde est la plus importante ; elle doit être considérée comme un véritable manifeste, pour tâcher de disculper les juges et le gouvernement anglais. Nous citons cette lettre en entier parmi les pièces justificatives (pièce G).
L’opinion se prononce ouvertement contre ce jugement
L’évêque de Beauvais ne pouvait non plus se dissimuler toute l’injustice et toute l’infamie du jugement qu’il avait rendu. Il savait à quel point toutes les règles et les formes d’une justice impartiale avaient été violées, et probablement il était déjà livré aux tourments d’une conscience bourrelée par les iniquités dont il s’était rendu coupable. D’ailleurs la mort héroïque de la Pucelle avait excité la pitié générale. Les Anglais eux-mêmes, après avoir assouvi leur vengeance, reconnaissaient, 127ainsi que nous l’avons vu, l’injustice de la condamnation.
Moyens employés pour la comprimer
L’opinion à ce sujet se prononçait tellement, que les juges intéressés crurent devoir employer tous les moyens pour la comprimer. Jean de Lapierre, religieux jacobin, qui avait été témoin de la mort inique de la vertueuse Jeanne, fut accusé d’avoir mal parlé du jugement rendu par l’évêque de Beauvais et par l’inquisiteur. Il fut amené devant eux, demanda pardon à genoux les mains jointes, après avoir déclaré qu’il était ivre et hors de raison. Il fut condamné, à titre de grâce, par sentence du 8 août 1431, à garder prison au pain et à l’eau, dans la maison des frères prêcheurs de Rouen, jusqu’au jour de Pâques suivant.
L’évêque de Beauvais demande et obtient des lettres de garantie
Mais tous ces moyens de terreur ne réussissaient point. Les murmures devinrent si violents, que Cauchon crut devoir se mettre en garde contre ceux mêmes qu’il avait servis. Il avait d’ailleurs à craindre les recherches de ses supérieurs, pour avoir fait exécuter la sentence de mort, malgré l’appel au pape et au concile de Bâle formellement exprimé par l’infortunée Pucelle. En conséquence il sollicita et obtint des lettres de garantie par lesquelles le roi d’Angleterre s’engageait, entre autres choses, à prendre sa défense à la cour de Rome, ou au concile de Bâle, dans le cas où le procès y serait évoqué. Dès le 7 juin, cet infâme évêque avait publié, de concert avec le vice-inquisiteur, pour justifier sa conduite, de prétendues déclarations faites par la Pucelle avant de mourir. Il y joignit même des dépositions de Loiseleur qui étaient évidemment supposées, puisque ce scélérat avait été obligé de prendre la fuite.
Fausses Pucelles
Les Anglais avaient mis, ainsi qu’on l’a vu, un grand appareil au supplice de Jeanne, et ils semblent avoir eu évidemment en vue de prévenir tous les bruits qu’on aurait pu répandre après son supplice sur la fausseté de sa mort. Ces précautions n’empêchèrent point toutefois qu’il ne se présentât des femmes intrigantes qui voulaient se faire passer pour la Pucelle. C’est ainsi que nous avons eu dans ces derniers temps de faux dauphins qui se donnaient pour fils de l’infortuné Louis XVI. En 1436, on vit paraître une femme qui prétendait s’être soustraite à la fureur des Anglais, disant que les juges avaient fait brûler à sa place une autre criminelle justement condamnée. C’est dans les chroniques de Metz qu’il en est fait mention. Si l’on y ajoute foi, cette fausse Pucelle, qui devait avoir sans doute beaucoup de ressemblance avec Jeanne d’Arc, fut reconnue par les deux frères de l’héroïne qui l’accompagnèrent dans ses voyages, et par la ville d’Orléans elle-même. Elle épousa le chevalier des Armoises, et s’établit avec lui à Metz.
128Une seconde aventurière abusa également de la reconnaissance des Orléanais.
Mais sa fourberie fut démasquée et punie.
Enfin en 1440, il en fut amené devant le roi une troisième dont l’imposture fut immédiatement dévoilée. Charles VII, en la voyant, lui dit : Pucelle, ma mie, vous soyez la très bien revenue, au nom du Dieu qui sçait le secret qui est entre nous. Au lieu de répondre, cette femme se jeta aux genoux du roi et avoua sa fraude. Le roi lui pardonna, mais punit sévèrement ceux qui avaient favorisé cette fourberie.
Informations avant le procès de révision
Toutes ces impostures ne méritent pas la moindre croyance. Et en effet, si Jeanne n’avait pas été brûlée à Rouen, Charles VII aurait-il pu dire, dans les lettres-patentes par lesquelles il ordonne la première enquête sur le procès de condamnation, qu’on avait fait mourir ladite Jeanne iniquement et contre raison très cruellement. Ce fut en 1449 que ces lettres furent délivrées par Charles VII, après que Rouen eut été réduit sous son obéissance. Ce prince, jaloux de réhabiliter la mémoire de Jeanne d’Arc qui lui avait rendu de si grands services, s’en occupa dès les premiers moments de sa conquête. Par ces lettres-patentes, à la date du 15 février, Guillaume Bouillé, docteur en théologie, est chargé d’informer des faits relatifs au jugement de la Pucelle, de contraindre ceux qui ont des pièces relatives au procès ou autres touchant la matière, à les lui représenter, et il ordonne à tous ses officiers, justiciers et sujets d’obéir en cela à son commissaire, ainsi qu’à ceux qu’il commettrait à cet effet.
Les témoins entendus dans cette première information prêtèrent préalablement le serment de dire la vérité sur tous les faits sur lesquels ils devaient être entendus. Ils furent au nombre de sept, savoir : Isambart de Lapierre, Jean Toutmouillé, Martin Ladvenu, Guillaume Duval, Guillaume Manchon, Jean Massieu et Jean Beaupère, qui avaient figuré comme assesseurs ou greffiers dans le procès de condamnation. Mais il n’a pas été fait mention de cette première information dans le procès de révision, attendu qu’elle était émanée de l’ordre de la justice séculière, et l’on ne voulut pas sans doute faire à l’autorité royale l’affront de ne s’en servir que comme renseignement. Charles VII en fit usage pour faire rédiger un mémoire à consulter, sur lequel il prit l’avis de plusieurs docteurs et jurisconsultes. Tous conclurent unanimement à la nullité du procès dans la forme, et à son injustice au fond.
En 1452, le cardinal d’Estouteville, archevêque de Rouen et légat du pape, 129après avoir connu les informations de Guillaume Bouillé, et les avis des docteurs consultés par le roi, instruit d’ailleurs des plaintes dont son diocèse retentissait contre la condamnation de Jeanne d’Arc, jugea à propos, en appelant un inquisiteur, de faire de lui-même, en qualité de légat du pape, une information d’office dans laquelle il entendit cinq témoins, savoir : Guillaume Manchon, l’un des notaires du procès de condamnation, Pierre Miger, Isambart de Lapierre, Pierre Cusquet et Martin Ladvenu assesseurs. Forcé peu de temps après de se rendre à Rome, le cardinal d’Estouteville commit son grand-vicaire pour continuer l’information conjointement avec le même inquisiteur de la foi qui avait été appelé lors de la première audition. Dix-sept témoins furent examinés sur vingt-sept articles ; c’étaient principalement ceux qui avaient été assesseurs dans le procès de condamnation ou employés à son instruction.
Charles VII a recours à la cour de Rome pour obtenir la révision du procès de Jeanne d’Arc
Charles VII, voyant que toutes les démarches qu’il avait entreprises ne produisaient aucun résultat, et que les formes usitées alors feraient naître à chaque pas des obstacles insurmontables, eut enfin recours à la cour de Rome.
Il fait agir directement les parents de Jeanne
Les Anglais y exerçaient une grande influence, et cette nouvelle ressource faillit lui échapper encore. Alors le roi fit agir les parents de Jeanne d’Arc en leur propre nom. Jacques d’Arc, père de la Pucelle, et Jacquemin son frère n’existaient plus ; ils étaient morts de douleur en apprenant l’indigne supplice que l’on avait fait subir à l’illustre héroïne ; mais la mère de Jeanne d’Arc et ses deux autres frères vivaient encore.
Le pape Callixte III nomme les juges du procès de révision
Un changement de pontife, les insinuations secrètes de Charles VII, les témoignages publics du cardinal d’Estouteville produisirent une disposition moins défavorable, et la supplique des parents de Jeanne fut enfin accueillie en 1455. Calixte III, qui venait de monter sur le siège pontifical, accorda les lettres apostoliques qui lui étaient demandées pour l’organisation d’un tribunal chargé de la révision du procès de condamnation de Jeanne d’Arc. Le bref du pape, daté du 3 des ides de juin 1455, commit pour s’en occuper l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris, l’évêque de Coutances et Jean Brehal inquisiteur, il les chargea d’entendre tout ce qui serait proposé de part et d’autre, et d’ordonner ce qui serait juste.
Requête présentée par la mère et les frères de la Pucelle
Les parents de Jeanne d’Arc firent part du bref séparément à chacun des commissaires, qui les entendirent ensemble le 17 novembre 1455, dans le palais de l’évêque de Paris. Ces commissaires tinrent une audience publique, et l’on vit paraître tout à coup une mère éplorée. C’était Isabelle Romée, mère de la Pucelle ; 130ses deux fils l’accompagnaient. La douleur la plus vive était peinte sur leur visage. Isabelle tenait un papier à la main ; elle était suivie de son défenseur, de docteurs et d’autres personnes qui attestaient la nullité et l’injustice du procès. Ce long et triste cortège, fait pour produire une vive impression sur toute l’assemblée, étant entré, Isabelle, dans une profonde humiliation, poussant de longs gémissements et de profonds soupirs, fit entendre ses très humbles supplications. Elle dit que Jeanne d’Arc était sa fille, qu’elle l’avait élevée dans la crainte de Dieu et dans les traditions de l’église, suivant son âge et son état qui la faisaient vivre dans les prés et dans les champs ; sa fille fréquentait l’église, se confessait et communiait tous les mois, et jeûnait aux jours prescrits par l’église.
Elle n’a jamais rien pensé ni médité contre la foi. Cependant ses ennemis, au mépris du prince sous lequel elle vivait, lui ont fait un procès en matière de foi.
Ensuite sans autorité légitime, ils n’ont pas eu d’égard à ses récusations et à ses appellations tacites et expresses.
Ils lui ont imputé de faux crimes à la perte de leur âme.
Ils lui ont fait subir une infamie irréparable pour elle et pour sa famille.
Isabelle, suffoquée par la douleur, ayant prononcé avec peine ce peu de mots, son défenseur lut tout haut sa supplique et celle de ses fils.
Cette requête lue, les juges firent écarter la foule, passèrent dans une autre pièce où Isabelle fut amenée. Ils l’interrogèrent sur ce qui concernait sa personne, et sur les autres objets qu’ils jugèrent à propos. Revenus ensuite dans la salle d’audience, ils firent lire le bref de Calixte III, et firent observer aux demandeurs combien il était peu probable qu’ils pussent réussir dans une affaire qui présentait autant de difficultés. Ceux-ci ayant persisté malgré cette observation, les juges déclarèrent qu’ils ne refuseraient pas de remplir leurs devoirs suivant leur conscience et conformément au bref du pape. Le même jour ils rendirent deux ordonnances, la première ayant pour but de citer à comparaître au 12 décembre suivant à Rouen ceux qui avaient eu connaissance du procès ; la seconde ordonnait de citer pour comparaître, Guillaume Hellande, alors évêque de Beauvais, et les représentants de Pierre Cauchon, du vice-inquisiteur Jean Lemaître, du promoteur d’Estivet ou leurs ayant-cause.
On ne put avoir aucune nouvelle du vice-inquisiteur ni des héritiers de d’Estivet ; on trouva et on assigna ceux de Pierre Cauchon.
Enquêtes avant le jugement
131Le procès de révision étant fait sur requête des parties, les dépositions ne peuvent être qualifiées que du nom d’enquêtes.
Guillaume Manchon se présenta d’abord et apporta aux juges les minutes française et latine du procès de condamnation. On fit citer tous les témoins ayant eu connaissance des faits. Des enquêtes furent ordonnées.
La première, au pays de Jeanne
La première eut lieu au pays de Jeanne. On y recueillit les dépositions des personnes les plus recommandables, de celles qui avaient le mieux connu la Pucelle et qui l’avaient journellement vue. Les curés de Moncel et de Domremy, Durand Laxart, oncle de l’héroïne, celui qui l’avait conduite au capitaine Baudricourt, Jean de Novelompont surnommé de Metz, et Bertrand Poulengy qui avaient accompagné Jeanne d’Arc dans son voyage de Vaucouleurs à Chinon, sont au nombre des témoins de cette enquête. On y voit figurer aussi les noms de Béatrice Félicité, veuve Thiesselin, marraine de Jeanne d’Arc, âgée de quatre-vingts ans, et celui de Jeanne, veuve Thiesselin de Vitel, âgée de soixante ans. Ce nom de Thiesselin se lit encore aujourd’hui sur une des tombes que l’on remarque dans l’église de Domremy, et qui est placée dans la chapelle à gauche du chœur : deux hommes y sont représentés presque de grandeur naturelle, ayant les mains jointes. Au-dessus de leurs têtes est un ornement gothique, et de chaque côté sont deux écussons avec trois socs de charrue au milieu desquels est une étoile. Voici l’inscription qui se lit autour de la tombe :
Ci gist Jacob Thiesselin, qui trespasa l’an mil quatre cent quatre vingt et trois, le quinsieme jour de novembre, et Didier Thiesselin son freire, qui trespasa l’an mil quatre cent…
Deux lignes restent encore pour achever la date qui n’a pas été remplie lorsque le dernier survivant des deux frères a été enfermé dans la tombe. Il est probable que ces deux Thiesselin étaient les fils de l’une ou l’autre des veuves Thiesselin qui ont témoigné dans l’enquête faite au pays de Domremy à l’époque du procès de révision de la Pucelle.
La seconde, à Orléans
La seconde enquête a été faite à Orléans. On y voit figurer les noms les plus illustres et les plus recommandables, les personnes qui avaient été les compagnons d’armes de l’héroïne, ceux qui avaient été attachés à sa maison et ne l’avaient pour ainsi dire pas quittée dans le cours de ses nobles exploits. En tête des témoins de cette enquête se trouve le fameux prince Jean comte de Dunois et de Longueville.
La troisième, à Paris
La troisième enquête faite à Paris offre les noms de Louis de Contes, qui avait 132été page de la Pucelle ; de Jean, duc d’Alençon, prince du sang royal ; de Jean Pasquerel, aumônier et confesseur de Jeanne d’Arc.
La quatriènte et dernière, à Rouen
La quatrième et dernière enquête, dite de Rouen, renferme le témoignage de haut et puissant seigneur Jean d’Aulon qui avait été écuyer de la Pucelle.
Tous les témoignages s’accordent pour rendre la justice la plus éclatante à l’héroïne
Tous les témoignages se sont accordés pour rendre la plus éclatante justice aux vertus guerrières et privées de l’héroïne, à ses hauts faits. Cent quarante-quatre dépositions ont été faites, quoiqu’elles ne présentent pas le même nombre de témoins, parce que les mêmes individus ont figuré dans différentes enquêtes.
Elles ont toutes été examinées avec la plus scrupuleuse impartialité. Les juges de la révision, avant de prononcer, et pour donner plus de poids au jugement qu’ils devaient rendre, ont consulté les prélats et les docteurs les plus renommés du royaume. Tous envoyèrent des avis favorables à la Pucelle en faisant ressortir toutes les irrégularités du procès de condamnation.
Sentence d’absolution et de réhabilitation
L’arrêt de réhabilitation fut enfin prononcé au palais archiépiscopal de Rouen le 7 juillet 1456 (pièce H), en présence de la mère et des frères de Jeanne d’Arc assistés de leurs conseils, et en présence de quatorze personnes mandées exprès pour être témoins. Le tribunal prononça que le procès, l’abjuration et les deux jugements contre Jeanne contiennent le dol le plus manifeste, la calomnie et l’iniquité, avec des erreurs de droit et de fait ; et en conséquence le tout est déclaré nul et invalide, ainsi que tout ce qui s’en est suivi, et, en tant que besoin est, cassé et annulé comme n’ayant ni force ni vertu. En conséquence, Jeanne, les demandeurs et leurs parents sont déclarés n’avoir encouru aucune note ni tache d’infamie à leur occasion, dont en tout événement ils sont entièrement lavés et déchargés.
En conséquence de la sentence, il fut ordonné deux processions solennelles, suivies de sermons en forme d’apologie, la première sur la place Saint-Ouen, la seconde dans celle du vieux marché de Rouen où avait eu lieu l’horrible exécution, et où l’on y planta une croix.
Tel est le résultat d’un jugement aussi juste que célèbre. Il a été rendu après la procédure la plus impartiale et la plus complète, après avoir entendu en déposition tous ceux qui étaient assesseurs dans le premier procès et que la mort n’avait pas encore enlevés. On leur fit même examiner le procès de condamnation que la plupart d’entre eux ne connaissaient point, puisqu’on les avait fait opiner sur les douze articles des assertions substituées aux véritables interrogatoires.
Sort des principaux personnages qui ont pris part au procès de la Pucelle
133Charles VII se borna à faire réhabiliter la mémoire de la Pucelle, mais il ne chercha point à venger sa mort sur ceux qui y avaient contribué. Il est probable que le pardon général, que par ses édits il avait accordé lors de la réunion de la Normandie à la couronne de France, ne lui avait pas permis d’user de rigueur. On a remarqué toutefois que ceux qui avaient eu part à l’inique jugement rendu contre la Pucelle, périrent d’une manière misérable. Ainsi l’évêque Cauchon mourut d’apoplexie en se faisant couper la barbe. Le promoteur d’Estivet fut trouvé mort dans un colombier. Nicolas Midy fut frappé de la lèpre et en mourut. Guillaume de Flavy, que l’on accuse d’avoir trahi la Pucelle, fut étranglé dans son lit par sa propre femme. Le duc de Bedford mourut en 1435, dans ce même château de Rouen qui renfermait la prison de la Pucelle. Henri VI, au nom de qui Jeanne d’Arc fut sacrifiée, après s’être vu détrôner deux fois et avoir passé la plus grande partie de sa vie dans la captivité, périt massacré par les ordres d’Édouard IV.
Ce que l’on doit penser d’une nouvelle réhabilitation sous Louis XI et Louis XII
Quelques auteurs, Villaret entre autres, ont avancé, d’après des autorités peu sûres, que Louis XI fut plus sévère que son père, et qu’il fit poursuivre les auteurs de la mort de la Pucelle ; qu’on arrêta deux de ses juges qui furent condamnés au même supplice qu’ils avaient fait subir à l’héroïne, et que l’on jeta dans le même bûcher les ossements de deux autres qui avaient été exhumés. Ceux qui furent chargés de cette nouvelle révision du procès de Jeanne, auraient de plus prononcé la confiscation des biens des condamnés, et ordonné qu’il serait prélevé sur le produit de la vente les deniers nécessaires pour construire à Rouen une église au lieu même où la Pucelle avait été brûlée, et pour y fonder à perpétuité une messe qui serait dite tous les jours pour le repos de son âme.
M. de l’Averdy a soumis ces faits à l’examen d’une critique sévère, et il ne croit pas devoir y ajouter foi. Ce serait nous écarter de notre plan que de rapporter ici tous les motifs sur lesquels son opinion est fondée. On peut les lire dans le tome III des Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque du roi. Nous croyons néanmoins devoir ranger avec lui tout ce qui est relatif à ces faits parmi des bruits populaires fondés probablement sur les dissidences qui avaient existé entre le roi Louis XI et son père Charles VII.
Louis XII, suivant quelques auteurs, ordonna une nouvelle réhabilitation ; mais ce fait ne nous paraît pas mieux établi que le précédent.
Actes de la reconnaissance des Orléanais envers leur libératrice
La reconnaissance des Orléanais, envers l’héroïne qui avait sauvé leur ville, 134se manifesta dans toutes les circonstances avec éclat. Un monument lui fut érigé sur le pont d’Orléans, d’après le vœu des habitants. Les magistrats de cette ville fidèle ne s’en tinrent pas à ces marques de gratitude, ils ont encore donné retraite à la mère de la Pucelle qu’ils ont favorisée d’une pension depuis l’an 1438 jusqu’à l’an 1458, époque où elle mourut à Orléans. Ils ont continué cette pension à Pierre d’Arc, dit le chevalier du lis, troisième frère de l’héroïne, qui l’avait toujours accompagnée à la guerre, et qui depuis la mort de sa sœur habitait Orléans. Ce même frère de la Pucelle obtint de la libéralité du duc d’Orléans l’abandon pour lui et son fils aîné, leur vie durant, des ressources d’une île située près d’Orléans, en la rivière de Loire, où il existe encore un château qui peut être de cette époque. Toutes les fois que quelqu’un de la famille d’Arc s’est présenté à Orléans, on n’a pas manqué de lui faire rendre les honneurs dont les habitants se sont crus redevables au sang de leur libératrice. La seule ressemblance même de quelques filles ou femmes avec Jeanne la Pucelle avait mérité de leur part des sentiments et des actes très louables de libéralité.
La procession qui se célèbre tous les ans le 8 mai, pour la délivrance de la ville, ainsi que nous l’avons dit, est un des actes les plus éclatants de la reconnaissance des Orléanais qu’elle a perpétuée d’âge en âge jusqu’à nos jours. Il n’a pas fallu moins que la tourmente de la révolution pour suspendre l’élan de leur zèle ; mais aussitôt que les circonstances l’ont permis, cette procession solennelle a été rétablie suivant les anciens usages, et le monument, que les fureurs révolutionnaires ont fait disparaître, a été remplacé par une statue en bronze de l’héroïne qui se voit aujourd’hui sur la place du Martroi.
Enfin les sentiments de cette reconnaissance se sont naguère manifestés d’une manière bien éclatante et bien honorable. À la première invitation faite par M. le préfet du département des Vosges aux autorités du Loiret, pour assister à la cérémonie de l’inauguration du monument érigé par la munificence du roi, dans le lieu de naissance de Jeanne d’Arc, on a vu accourir à Domremy une députation composée des premiers magistrats du Loiret et de la ville d’Orléans. Ils sont venus payer un nouveau tribut d’hommages à l’héroïne dont le Loiret et les Vosges célèbrent à l’envi la mémoire, et qui doit être éternellement l’objet de la vénération de toute la France qu’elle a délivrée du joug étranger.
Fin de l’histoire abrégée de Jeanne d’Arc.
Notes
- [1]
Voyez l’emplacement marqué sur le plan topographique, planche I, n° 5, et ce qui est dit dans la notice.
- [2]
Le grand chemin actuel n’existait pas encore ; il est probable que celui dont il est ici question se dirigeait à la sortie de Domremy le long de la rive gauche de la Meuse. Voyez le plan topographique, planche I.
- [3]
Voyez ce que nous en disons dans la notice.
- [4]
Voyez planche V, fig. 1.
- [5]
Jeanne a soutenu, lors de ses interrogatoires, qu’il y avait rendez au roi dans sa lettre originale, et que les Anglais avaient falsifié cet endroit.
- [6]
Lors de son procès, Jeanne d’Arc a dit que ces mots, Je suis chef de guerre, avaient été ajoutés.
- [7]
C’est-à-dire en commençant l’année à Pâques, ou 1429 en la commençant au 1er janvier.
- [8]
Cette assertion résulte indubitablement de la lettre suivante écrite par le duc de Bedford en Angleterre, après le siège d’Orléans et la bataille de Patay :
Toutes choses réussissaient ici pour vous jusqu’au temps du siège d’Orléans entrepris Dieu sait par quel avis. Vers ce temps, après le malheur arrivé à mon cousin de Salisbury que Dieu absolve, il a été frappé par les mains de Dieu, ainsi que je me le persuade, un coup terrible sur vos gens qui étaient assemblés là en grand nombre. Ce revers fut causé en grande partie, ainsi que je le reconnais, par la funeste croyance et la crainte superstitieuse que leur a inspiré une femme vrai disciple de Satan, formée du limon de l’enfer, appelée la Pucelle, laquelle s’est servie d’enchantements et de sortilèges. Ces désastres et cette défaite non seulement ont fait périr ici une grande partie de vos troupes, mais en même temps ont découragé ce qui restait, de la manière la plus étonnante, et de plus ont excité vos ennemis à se rassembler en plus grand nombre.
— (Actes de Rymer, tome 10, page 408.) - [9]
Voyez l’ouvrage intitulé : Manuscrits de la Bibliothèque d’Orléans, par A. Septier, Orléans, 1820.