Conclusion
201Conclusion
Pour apprécier l’Université de Paris dans son ensemble, il faut séparer l’enseignement du gouvernement.
La base de cet enseignement, c’est la logique. Le raisonnement en forme est la méthode universelle d’exposition et de démonstration. La dispute, qui est la pratique de la logique, règne souverainement dans toutes les Facultés. Elle est à la fois une leçon, une épreuve et un exercice. Il résulte de là que les fonctions du maître tendent à se confondre avec les devoirs de l’étudiant. Le stage est la principale condition de l’obtention des grades.
Pour juger ce système d’études, il faut donc se faire une opinion arrêtée sur la question de savoir si la culture exclusive de la logique peut remplacer les humanités dans une 202éducation libérale. L’expérience paraît avoir prononcé sans appel. La culture exclusive de la logique n’a été favorable ni à la poésie, ni à l’éloquence, ni aux sciences mathématiques et physiques. La philosophie peut-elle arriver à la perfection, indépendamment des arts et des sciences ? Que l’on compare les écrits de saint Thomas, de Duns-Scot, d’Occam, aux ouvrages des Platon, des Aristote, des Descartes, et que l’on juge. Quelque génie que l’on doive reconnaître dans ces grands scholastiques, on les plaindra toujours de n’être pas nés au siècle de Bossuet.
Le gouvernement de l’Université était collectif, électif, et, ce qui en est la conséquence immédiate, anarchique. Le vice de tous les grands pouvoirs du Moyen Âge, c’est leur impuissance à garantir l’exécution de leurs volontés. À côté de chaque article de tant de beaux règlements dressés dans ces siècles semi-barbares, on pourrait écrire : mais on n’en faisait rien. Au Moyen Âge, le pouvoir qui veut n’a presque jamais prise sur celui qui exécute.
Ce vice radical de l’anarchie est surtout sensible dans la Faculté des arts. Nulle discipline parmi les étudiants, nulle régularité parmi les maîtres. La Faculté de théologie n’était pas mieux organisée si on la considère en elle-même. Mais les éléments qui la composaient, les communautés religieuses et les collèges de Sorbonne et de Navarre étaient vigoureusement constitués. Aussi, la Faculté de théologie doit-elle être considérée comme le cœur de l’Université de Paris. L’enseignement des arts n’était qu’une préparation à la théologie ; le droit canon et la médecine n’avaient aucune importance dans l’Université de Paris. La Faculté de théologie concentre en elle toute la gloire intellectuelle de l’Université, et même du 203 Moyen Âge. Le droit, même en Italie, était loin d’avoir le même éclat que la théologie. Tous les grands philosophes du Moyen Âge ont été des théologiens ; et, à partir du XIIIe siècle, tous ces théologiens ont appartenu, soit aux ordres religieux, soit aux maisons de Sorbonne et de Navarre.
205Appendice Des universités établies sur le modèle de l’Université de Paris
Toutes les Facultés de théologie et de philosophie ont été, au Moyen Âge, organisées sur le modèle de l’Université de Paris ; toutes les Facultés de droit, sur le modèle de l’Université de Bologne. L’organisation des études dans toute l’Europe chrétienne, au Moyen Âge, s’est partagée entre ces deux systèmes : le premier a été exclusivement appliqué en Angleterre et en Allemagne ; le second, plus généralement dans l’Italie, l’Espagne et le Midi de la France. L’organisation de l’enseignement dans les deux Universités de Paris et de Bologne a été exactement imitée ; les autres Universités reproduisent souvent, presque littéralement, les dispositions de leurs règlements relatives aux cours, aux grades, aux épreuves, aux actes probatoires. Le mode de gouvernement et d’administration a seul subi d’importantes modifications suivant les temps et les pays. Toutefois, entre ces deux systèmes 206d’Universités persiste cette différence fondamentale, que le pouvoir est, dans le système Parisien, aux mains des professeurs, et dans le système Bolonais, aux mains des étudiants894.
La fondation de toutes ces Universités s’est accomplie suivant les mêmes formalités. Le pouvoir civil exempte de la juridiction ordinaire les maîtres et les étudiants de l’Université qu’il veut établir, et demande au pape une bulle qui autorise l’institution de l’Université, désigne les Facultés qui doivent la composer, et la dignité ecclésiastique à laquelle sera attaché le pouvoir de conférer la licence en vertu de l’autorité pontificale.
Si l’on examine le nombre des Universités établies sur le modèle de celle de Paris, on obtient les résultats suivants : XIIIe siècle, 3 ; XIVe siècle, de 1300-1350, 3 ; de 1360-1400, 7 ; XVe siècle, 18. Les différences sont encore plus frappantes si l’on examine seulement le nombre des Facultés de théologie autorisées par les papes : XIIIe siècle, 1 ; XIVe siècle, avant 1378, 5 ; de 1378 à 1500, 27895. Si l’on rapproche ces chiffres des événements religieux et politiques auxquels l’Université de Paris a été mêlée, on trouvera que les Universités se sont plus particulièrement multipliées à partir du schisme, des conciles de Bâle et de Constance, de la guerre des Armagnacs et des Bourguignons, de l’invasion anglaise. On est porté à en conclure que ces événements, accomplis 207entre 1378 et 1430, n’ont pas été sans influence sur la multiplication des Universités. L’étude des faits confirme cette conclusion.
Au XIIIe siècle, la papauté et l’Université de Paris étaient considérées comme deux institutions corrélatives. Un seul pape pour maintenir l’unité de l’autorité religieuse, une seule Université pour maintenir l’unité en matière de doctrine : telle était l’opinion du temps896. Sans adopter ce principe à la rigueur, les papes, jusqu’en 1378, n’autorisèrent l’érection de Facultés de théologie qu’avec une grande réserve, et dans des pays qui n’envoyaient pas d’étudiants à l’Université. Les quatre Facultés autorisées en Italie au XIVe siècle, étaient destinées surtout aux moines ultramontains, qui désiraient qu’on leur épargnât les dépenses et les dangers d’un long voyage. La Faculté de Toulouse fut établie contre l’hérésie, dans des circonstances exceptionnelles.
Le schisme, où la Faculté de théologie de Paris montra toute sa puissance, marque le commencement de sa décadence. La France obéit aux papes d’Avignon, l’Allemagne aux papes de Rome. L’éclat de l’Université de Paris, les services politiques qu’elle rendait aux rois de France, l’exemple donné en Bohême et en Autriche, excitèrent l’émulation des princes allemands. Ils voulurent avoir des Universités semblables à celle de Paris. Les papes de Rome n’avaient aucun intérêt à ménager l’Université de Paris, leur ennemie. Ils accordèrent à l’Allemagne une Faculté de théologie, et cinq Universités pourvues de toutes les Facultés ; deux de ces nouvelles Universités étaient placées dans la sphère d’action de celle de Paris, à Heidelberg et à Cologne.
La guerre civile et la guerre étrangère désolèrent ensuite le Nord de la France. Pendant plusieurs années, Paris fut livré à toutes les horreurs de la guerre, de la peste et de la famine. 208Dans la Faculté des arts, la Nation Allemande ne put se recruter des étudiants pendant 22 ans897 ; et en 1440, du 9 mai au 6 décembre, elle ne comptait plus un seul étudiant ni un seul maître. Elle n’était représentée que par le bedeau898. La séparation entre l’Allemagne et l’Université de Paris était consommée. Les persécutions exercées sous Louis XI, contre les Nominaux, ne devaient pas engager les Allemands, attachés pour la plupart au nominalisme, à reprendre le chemin de Paris. Tous les états de l’Allemagne voulurent avoir leur Université899. Les papes, irrités de la conduite de l’Université de Paris dans les conciles de Constance et de Bâle, autorisèrent douze Universités nouvelles pour l’Allemagne, la Hongrie, la Suède et le Danemark.
En France même, les papes et les rois s’accordèrent pour frapper au cœur l’Université de Paris. Charles VII la détestait parce qu’elle avait été dominée par les suppôts de la Nation Picarde, sujets du duc de Bourgogne. Le concile de Bâle donnait peu de satisfaction au pape Eugène IV. En 1437, ils autorisèrent tous deux la fondation d’une Université complète à Caen, au milieu d’une des Nations les plus riches et les plus importantes de l’Université de Paris. Charles VII, reconnu roi au sud de la Loire, avait déjà autorisé une Université à Poitiers (1431). Eugène IV accorda une Faculté de théologie à Dole (1437), et une Université complète à Bordeaux (1441). Louis XI et Pie II ne pouvaient manquer de s’entendre contre l’Université de Paris, qui contenait des sujets de Charles-le-Téméraire, et qui soutenait la pragmatique 209sanction. Deux Universités furent autorisées dans les deux provinces qui envoyaient le plus d’étudiants à la Nation de France900, en Bretagne (Nantes, 1460), et en Berry (Bourges, 1464).
La principale objection que l’Université de Paris faisait valoir contre cette décentralisation de l’enseignement théologique, c’était le danger qui en résultait pour l’unité de la foi901. L’exemple de l’Université de Prague venait à l’appui de cette thèse. Gerson jugeait même utile qu’il n’y eût qu’une Faculté de théologie pour toute l’Église, ou au moins pour toute la France902. L’événement ne justifia pas les prévisions de l’Université de Paris. Les Universités d’Allemagne, attachées au catholicisme par la pratique de la vieille méthode scholastique, résistèrent en général à la réforme.
À La multiplication des Universités eut un inconvénient sérieux, ce fut d’avilir complètement les grades, d’empêcher le niveau des épreuves de s’élever, et même d’annuler toute espèce d’épreuves. Les grades étaient le principal revenu des professeurs ; les Universités se firent une concurrence d’indulgence, et vendirent les diplômes au plus offrant. Le droit que les grades conféraient aux bénéfices vacants, pendant quatre mois de l’année, soutenait ce commerce903.
210Aucune des Universités nouvelles n’eut l’éclat ni la grandeur de celle de Paris. Elles furent fondées précisément au moment où la scholastique allait périr. La révolution, que la renaissance des lettres amena dans l’enseignement, arrêta pour ces établissements toute possibilité de progrès.
Fin
Notes
- [894]
Savigny est le premier qui ait fait cette remarque importante. Histoire du Droit romain au Moyen Âge, III, p. 116, 117.
- [895]
Toulouse, 1229 ; Fermo, 1303 ; Prague, 1548 ; Florence, 1349 ; Bologne, 1562 ; Padoue, 1363 ; Vienne, 1384 ; Heidelberg, 1386 ; Cologne, 1388 ; Erfurt, Ferrare, 1391 ; Wurtzbourg, 1403 ; Leipzig, 1409 ; Rostock, 1419 ; Montpellier, 1421 ; Louvain, 1426 ; Poitiers, 1431 ; Caen, Dole, 1457 ; Bordeaux, 1441 ; Trèves, 1451 ; Fribourg, Greifswald, 1456 ; Bâle, Nantes, 1460 ; Bourges, 1464 ; Ofen, 1465 ; Ingolstadt, 1472 ; Mayence, Tubingue [Tübingen], Upsal, Angers, 1477 ; Copenhague, 1478.
Salamanque et Coïmbre avaient une Faculté de théologie au XVe siècle, mais j’en ignore la date.
- [896]
Liber de translatione imperii apud Du Boulay, III, 406.
- [897]
R. N. A. 1418, 25 septembre. 1425, 25 mai. 1438, 1er juillet.
- [898]
R. N. A. année 1440 (f° 62 verso).
- [899]
Cf. Vivès, de Tradendis disciplinis (éd. Valence, VI, 275) :
Statuatur in unaquaque provincia Academia communis illius ; provinciam definio,… ditione ac principatu ; ne juvenes, si limites claudantur vicino bello, vel cum suo periculo et suorum curâ atque anxietate in alieno regno studeant, vel cogantur bene cœpta studia magno cum dispendio intermittere.
- [900]
Entre 1444-1456, sur 1696 bacheliers, 383 appartenaient à la Bretagne, et 99 au Berry. Les Bretons étaient de beaucoup les plus nombreux dans la Nation de France.
- [901]
Du Boulay, V, p. 426, 428.
- [902]
Contra vanam curiositatem in negotio fidei (opp. I, 105 D.). Il ajoute :
Hec fuit alias suppositio Facultatis theologiæ, cum additionibus rationum, quarum potissimam reputo evitationem confusionis doctrinarum, ut, sicut est una fides, et unum caput in spiritualibus, sic sit unicus et præcipuus studii theologici fons incorruptus, a quo cætera theologiæ studia velut rivuli deriventur.
- [903]
Au XVIIe siècle, les plaintes contre l’avilissement des grades et la multiplication des Universités sont générales. On proposait déjà de réduire le nombre des Universités à celui des Parlements (Lemaire, Histoire de la ville et duché d’Orléans, 1645, p. 46-47).