Marc Bloch

Les Rois thaumaturges (1924)

Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre.
Couverture de l’édition originale (1924).
    Auteur
    Date de publication
    1924

    Présentation

    Ouvrage fondateur de l’histoire des mentalités, les Rois thaumaturges de Marc Bloch se propose d’examiner une croyance collective séculaire : celle du pouvoir de guérison qu’on prêtait aux rois de France et d’Angleterre, et notamment le toucher des écrouelles (la guérison, par le contact de la main royale, de ce mal effrayant — rarement mortel, mais impressionnant par les déformations qu’il imprime au corps et au visage, et qui prit le nom de mal royal). Comment une telle croyance a-t-elle pu naître, et surtout se perpétuer pendant près de huit siècles ?

    Dans une première partie (livre I), Bloch recherche les origines du toucher des écrouelles, puis s’attache à dater le rite. Du côté français, il s’enracine autour de Philippe Ier (arrière-petit-fils de Hugues Capet, roi à partir de 1060) et de son fils Louis VI le Gros. Du côté anglais, il est postérieur d’environ un siècle, même si la tradition l’attribue rétrospectivement à Édouard le Confesseur (roi à partir de 1042). Les rois anglais revendiquaient en outre un second pouvoir, apparu plus tard (vers le XIVe siècle) : celui des anneaux médicinaux, dits cramp-rings, car employés contre les crampes (les spasmes musculaires) et l’épilepsie.

    Dans la seconde partie, la plus longue (livre II), l’auteur suit les vicissitudes du rite à travers les siècles, de son essor médiéval à son extinction. Il montre pourquoi le rite s’est implanté ici et non ailleurs, et comment les rois de France et d’Angleterre, s’ils ne l’ont pas inventé, ont su saisir une occasion et l’exploiter politiquement (d’où la rivalité entre les deux royaumes, chacun revendiquant l’antériorité du pouvoir, et donc la supériorité de ses rois). Bloch montre que le miracle est attaché au statut sacré de la personne du souverain et s’insère dans tout un appareil de religion monarchique : légendes dynastiques, rois saints, onction, sacre, caractère quasi sacerdotal… En France, le souverain touche en masse au lendemain du sacre et aux grandes fêtes, accompagnant son geste de la formule Le roi te touche, Dieu te guérit ; le culte se double du pèlerinage à Saint-Marcoul de Corbeny, le saint patron des écrouelles. En Angleterre, le rite s’accompagne de la remise d’une pièce d’or, le touch-piece.

    L’ampleur du phénomène, et jusqu’à une époque récente, étonne : Louis XIV toucha plusieurs milliers de malades par an, jusqu’à 3 000 en un seul jour (Pentecôte 1698) ; Louis XV en toucha 2 000 au lendemain de son sacre (1722) ; Louis XVI, 2 400 au lendemain du sien (1775), avec la délivrance de nombreux certificats de guérison. Le dernier à toucher fut Charles X : un fort parti s’était prononcé contre le rituel et les malades avaient d’abord été renvoyés ; mais le roi se ravisa et toucha 120 malades le 31 mai 1825. Louis Pasteur avait 3 ans.

    La dernière partie (livre III) constitue l’examen critique du miracle royal : les rois ont-ils réellement guéri, et sinon, comment a-t-on pu croire pendant tant de siècles qu’ils guérissaient ? Ce miracle est un cas d’étude privilégié, car bien documenté, observé par des médecins, remarquablement continu, et pourtant aujourd’hui universellement abandonné — l’historien peut donc l’analyser sans heurter les âmes pieuses. Bloch passe en revue les tentatives anciennes d’explication rationaliste, souvent saugrenues (influence des astres, vertu de la salive, aliments aromatiques, pouvoir héréditaire transmis par le sang, ou encore action de l’imagination). Toutes échouent, et pour une même raison : l’erreur des anciens fut de mal poser le problème, car ils cherchaient comment les rois guérissaient sans se demander d’abord si ils guérissaient. Or, conclut Bloch, ils n’ont jamais guéri personne. Ce qui créa la foi au miracle, ce fut l’idée qu’il devait y avoir un miracle. La croyance en une royauté sacrée, nourrie par l’onction et la légende monarchique, faisait attendre un miracle ; il suffisait qu’un mal redouté parût céder après le contact des mains royales pour qu’on y vît une relation de cause à effet. Le témoignage accumulé des générations entretint ensuite cette foi, tandis qu’on oubliait vite les échecs. Le miracle royal n’est donc, pour Bloch, qu’une erreur collective — mais une erreur relativement inoffensive, le toucher ayant au moins l’avantage, contrairement à bien des remèdes d’alors, de n’être pas nocif.

    Images (8)

    Planche I. — Un roi de France communie sous les deux espèces et s’apprête à toucher les écrouelles. (Tableau du XVIe, auteur inconnu.)

    (Turin, Pinacothèque Royale, n° 194)

    Planche II. — Un roi de France et saint Marcoul guérissent les scrofuleux. (Tableau d’autel, de la seconde moitié du XVIIe siècle, attribué à Michel Bouillon.)

    (Tournai, église Saint-Brice, Photographie J. Messiaen)

    Planche III. — Henri IV, roi de France, touche les écrouelles. (Gravure au burin, exécutée entre 1594 et 1610.)

    [1657]

    Affiche annonçant que Louis XIV touchera les écrouelles le jour de Pâques 1657.

    [1684]

    Planche IV. — Charles II, roi d’Angleterre, touche les écrouelles (gravure au burin).

    (Frontispice de J. Browne, Charisma Basilikon, 1684.)

    [~1335]

    Saint Louis guérit les écrouelles.

    (Grandes Chroniques de France. Ms. Royal 16, G VI, fol. 424v, London, British Library, bl.uk.)

    Le Toucher des écrouelles par le roi Henri II en l’église Saint-Marcoul du prieuré de Corbeny. (XVIe s.)

    (Livre d’heures de Henri II, manuscrit de la BnF lat 1429, fol. 107v, Biblissima, Gallica.)

    [~1690]

    Louis XIV touchant les malades des écrouelles.

    Par : Jean-Baptiste Jouvenet

    (Église abbatiale de Saint-Riquier.)

    Éditions

    • 1924  : Strasbourg, Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg (In-8° de VII-542 p. Prix : 30 fr.)

      Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg — Fascicule 19 — Marc Bloch — Professeur à l’Université de Strasbourg — Les Rois thaumaturges — Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre — En dépôt : Librairie Istra, Maison d’Édition — Strasbourg, 15, rue des Juifs — Paris, 57, rue de Richelieu — Great Britain, British Emprire, United States : Humphrey Milford : Oxford University Press — 1924 — Prix : 30 frs.

      Google, Archive

    • 1961  : Paris, Armand Colin (Broché, VII-542 p.)

      1961 — Armand Colin — 103, Boulevard Saint-Michel, Paris

      Archive

    • 1973  : [Trad. italienne, par Silvestro Lega] Turin, Einaudi (395 p.)

      Marc Bloch — I re taumaturghi. Studio sul carattere sovrannaturale attribuito alla potenza dei re particolarmente in Francia e in Inghilterra [Préface de Carlo Ginzburg, texte complémentaire : Ricordo di Marc Bloch de Lucien Febvre

    • 1973  : [Trad. anglaise, par J. E. Anderson] Londres, Routledge / Montréal (444 p.)

      The Royal Touch: Sacred Monarchy and Scrofula in England and France — Marc Bloch — Translated by J. E. Anderson — Routledge & Kegan Paul — London — McGill-Queen’s University Press — Montreal

      Archive

    • 1983 (23 mars)  : Paris, Gallimard (Broché, 608 p.)

      Bibliothèque des Histoires — Les Rois thaumaturges, par Marc Bloch — préface de Jacques Le Goff — NRF Éditions Gallimard — ISBN : 978-2070227044

    • 1988  : [Trad. espagnol, par Marcos Lara et Juan Carlos Rodríguez Aguilar] Mexique, Fondo de Cultura Económica (493 p.)

      Los reyes taumaturgos. Estudio sobre el carácter sobrenatural atribuido al poder real, particularmente en Francia e Inglaterra

      Archive (éd. 2006)

    • 1997  : [Trad. roumain, par Val Panaitescu] Jassy, Polirom (XXXVI-373 p.)

      Regii taumaturgi : studi despre caracterul supranatural atribuit puterii regale, în special în Franţa şi în Anglia — Prefaţă de Jacques Le Goff Traducere de Val Panaitescu — Colecție Plural — Polirom, Iaşi 1997

      Archive (éd. 2006)

    • 2026 (9 avril)  : Paris, Gallimard Folio Histoire (864 p. Prix : 14.50 €)

      Marc Bloch : Les Rois thaumaturges — Préface de Carlo Ginzburg, postface de Jacques Le Goff — Collection Folio histoire (n° 355) — ISBN : 978-2073113764

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