M. Bloch  : Les Rois thaumaturges (1924)

Livre III

407Livre troisième
L’interprétation critique du miracle royal

409Chapitre unique

1.
Les premiers essais d’interprétation rationaliste

Nous venons de suivre, autant du moins que les textes nous le permettaient, les vicissitudes séculaires du miracle royal ; au cours de cette recherche, nous nous sommes efforcés de mettre en lumière les représentations collectives et les ambitions individuelles qui, se mêlant les unes aux autres en une sorte de complexe psychologique, amenèrent les rois de France et d’Angleterre à revendiquer le pouvoir thaumaturgique et les peuples à le leur reconnaître. Ainsi, nous avons, en un certain sens, expliqué le miracle dans ses origines et dans son long succès. Pourtant l’explication demeure encore incomplète ; dans l’histoire du don merveilleux, un point reste obscur. Les foules qui ont cru jadis en la réalité des cures opérées par le moyen du toucher ou des anneaux médicinaux voyaient en elles, somme toute, un fait d’ordre expérimental, une vérité claire comme le soleil, s’écriait Browne888. Si la foi de ces innombrables fidèles n’était qu’illusion, comment comprendre qu’elle n’ait pas succombé devant l’expérience ? En d’autres termes, les rois ont-ils guéri ? Si oui, par quels procédés ? Si la réponse au contraire doit être négative, comment pendant tant d’années a-t-on pu se persuader qu’ils guérissaient ? Bien entendu, la question ne se poserait même pas, si nous admettions la possibilité de faire appel aux causes surnaturelles ; mais, comme il a déjà été dit, qui donc aujourd’hui, dans le cas particulier qui nous occupe, 410 songe à les invoquer ? Or, il ne suffit évidemment pas de rejeter, sans autre forme de procès, l’interprétation ancienne, que repousse la raison ; il faut chercher à lui substituer une interprétation nouvelle, que la raison puisse accepter : tâche délicate, qu’il y aurait cependant comme une lâcheté intellectuelle à vouloir esquiver. Aussi bien, l’importance du problème dépasse l’histoire des idées monarchiques. Nous sommes en présence d’une sorte d’expérience cruciale, où toute la psychologie du miracle est intéressée.

Les guérisons royales forment en effet un des phénomènes prétendus surnaturels les mieux connus, les plus faciles à étudier et, si l’on ose ainsi parler, un des mieux assurés qu’offre le passé. Renan aimait à constater qu’aucun miracle n’avait jamais eu lieu devant l’Académie des Sciences ; du moins celui-là a-t-il été observé par de nombreux médecins qui n’étaient point tous sans une teinture, au moins, de méthode scientifique. Quant aux foules, elles y ont cru de toute leur passion. Nous avons donc sur lui un grand nombre de témoignages, de provenance extrêmement variée. Surtout quelle autre manifestation de ce genre peut-on citer qui se soit déroulée avec autant de suite et de régularité pendant près de huit siècles d’histoire ? Le seul miracle qui est demeuré perpétuel en la religion des Chrestiens et en la maison de France, écrivait déjà en 1610 un bon catholique et un zélé monarchiste, l’historiographe Pierre Mathieu889. Or, il se trouve, par une chance précieuse, que ce miracle, parfaitement notoire et admirablement continu, est un de ceux auxquels aujourd’hui personne ne croit plus : de sorte que, en l’étudiant à la lumière des méthodes critiques, l’historien ne risque point de choquer les âmes pieuses : rare privilège dont il convient de profiter. Libre d’ailleurs à chacun d’essayer ensuite de transporter à d’autres faits de même espèce les conclusions auxquelles peut conduire l’étude de celui-ci.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la nécessité de donner aux guérisons longtemps attribuées aux rois par l’âme populaire une explication fondée en raison s’est imposée aux esprits que l’ensemble de leur philosophie inclinait à nier le surnaturel. Si l’historien éprouve aujourd’hui un pareil besoin, combien les penseurs d’autrefois, pour qui le miracle royal était en quelque sorte d’expérience journalière, n’ont-ils pas dû le ressentir avec plus de force ?

411Le cas des cramp-rings, à vrai dire, n’a jamais été beaucoup discuté ; en bonne partie, peut on croire, parce qu’ils cessèrent d’être fabriqués de trop bonne heure pour que la pensée libre des temps modernes ait eu longtemps l’occasion de se préoccuper d’eux. Pourtant le Français de l’Ancre, écrivant en 1622 un petit traité contre les sortilèges, leur accorda une mention ; sans doute n’avait-on pas encore, autour de lui, tout à fait perdu l’habitude, attestée treize ans plus tôt par Du Laurens, de les thésauriser à titre de talismans. Il ne nie point leur vertu ; mais il se refuse à voir en elle quoi que ce soit de miraculeux. Non certes que l’incrédulité fût chez lui une attitude philosophique ; mais l’orgueil national l’empêchait d’admettre pour authentique un miracle anglais. Pour lui ces bagues de guérison tiennent leur efficacité de quelque remède secret et plus ou moins magique — pied d’élan ou racine de Péonie — que les rois d’Angleterre introduisent subrepticement dans le métal890. Somme toute, la prétendue consécration ne serait qu’une supercherie. Nous rencontrerons tout à l’heure, à propos du miracle des écrouelles, plus d’une explication de même type. L’interprétation du toucher, à la différence de celle des anneaux médicinaux, a été en effet fréquemment discutée. C’est, comme on l’a déjà vu, parmi les premiers libertins italiens que la question fut d’abord agitée. Après eux quelques théologiens protestants d’Allemagne — Peucer dès la fin du XVIe siècle, Morhof et Zentgraff au siècle suivant — s’en emparent, dans un esprit somme toute analogue, car s’ils ne prétendent point comme leurs prédécesseurs nier tout surnaturel, ils ne sont pas plus qu’eux disposés à attribuer des grâces miraculeuses au roi catholique de France, ni même à la dynastie anglicane. Il semble que l’énigme des guérisons royales soit devenue au XVIIe siècle une matière courante pour ces dissertations publiques qui venaient de temps à autre animer la vie un peu morne des Universités allemandes ; du moins les opuscules de Morhof, de Zentgraff et sans doute aussi celui de Trinkhusius, dont je ne connais malheureusement que le titre, sont-ils nés de thèses soutenues ainsi devant une assemblée académique à Rostock, à Wittemberg, à Iéna891. Jusqu’ici, on s’en rend compte, c’est hors des deux royaumes directement intéressés par la thaumaturgie royale 412 que les discussions se déroulaient. En France et en Angleterre les sceptiques étaient réduits à la politique du silence. Il n’en fut plus de même dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, où les rois avaient cessé de prétendre guérir. J’ai déjà mentionné la polémique qui mit aux prises à ce propos whigs et jacobites. Le débat n’avait pas qu’un intérêt politique. Le célèbre Essai sur le Miracle publié en 1749 par Hume lui rendit sa dignité philosophique ou théologique. Non que dans ces quelques pages, si fortes et si pleines, on rencontre aucune allusion aux privilèges prétendus de la main royale ; Hume y parle en pur théoricien et ne s’attarde guère à l’examen critique des faits. Son opinion sur ce point précis, il faut la chercher dans son Histoire d’Angleterre ; elle est, comme on pouvait s’y attendre et comme nous l’avons déjà vu, résolument sceptique, avec cette nuance de dédain que la superstition inspirait volontiers aux hommes du XVIIIe siècle. Mais l’Essai, en ramenant l’attention sur tout un ordre de problèmes, conféra aux miracles en général une sorte d’actualité intellectuelle, dont le vieux rite monarchique eut sa part. En 1754, un ministre anglican, John Douglas, fit paraître, sous le titre de Criterion, une réfutation de l’Essai, où il se place résolument sur le terrain historique. Ce petit traité, rempli d’observations judicieuses et fines, mérite, quoiqu’on puisse penser de ses conclusions, d’occuper un rang honorable dans l’histoire des méthodes critiques. Il ne se présente pas comme une défense, sans distinction, de tous les phénomènes couramment qualifiés de surnaturels. Douglas s’applique — comme le dit en propres termes son sous-titre— à réfuter les prétentions de ceux qui veulent comparer les Pouvoirs miraculeux relatés dans le Nouveau Testament avec ceux que l’on a dit avoir subsisté jusque presque dans les derniers temps ; et à montrer la grande et fondamentale différence entre ces deux sortes de miracles, du point de vue du témoignage : d’où il apparaîtra que les premiers doivent être vrais et les seconds faux. En somme il s’agit de sauver les miracles évangéliques en répudiant tout lien entre eux et d’autres manifestations plus récentes, auxquelles l’opinion éclairée du temps a définitivement renoncé à ajouter foi : parmi ces faux prodiges du temps présent figurent, à côté des guérisons qui s’opérèrent sur la tombe du diacre Paris, les cures de la scrofule par le toucher royal. C’étaient, pour un homme du XVIIIe siècle, les deux exemples les plus familiers d’une action que le vulgaire considérait comme miraculeuse892.

413Or, tous ces écrivains, des plus anciens penseurs naturalistes d’Italie, Calcagnini ou Pomponazzi, à Zentgraff et à Douglas, prennent, par rapport au pouvoir thaumaturgique des rois, une position commune. Pour des raisons différentes, ils s’accordent tous à lui refuser une origine surnaturelle ; mais ils ne le nient pas en lui-même ; ils ne contestent nullement que les rois, n’opèrent effectivement des guérisons. Attitude pour eux-mêmes assez embarrassante, car elle les force à chercher à ces guérisons dont ils admettent la réalité, à ces jeux étonnants des choses893, comme dit Peucer, des explications d’ordre naturel ou soi-disant telles, qu’ils ne trouvent pas sans peine. D’où vient qu’ils aient adopté cette position ? n’eût-il pas été plus commode de conclure tout uniment à l’inexistence du don guérisseur ? Leur esprit critique, encore insuffisamment aiguisé, n’était sans doute pas capable d’une pareille audace. Que des scrofuleux en grand nombre eussent été délivrés de leur mal par les rois, c’est ce que la voix publique affirmait unanimement. Pour rejeter comme irréel un fait que proclament ainsi une multitude de témoins ou prétendus témoins, il faut une hardiesse que seule peut donner, et justifier, une connaissance sérieuse des résultats obtenus par l’étude du témoignage humain. Or, la psychologie du témoignage est, de nos jours encore, une science toute jeune. Au temps de Pomponazzi ou même de Douglas, elle était dans les limbes. Malgré les apparences, la démarche” intellectuelle la plus simple et peut-être la plus sensée était alors d’accepter le fait considéré comme prouvé par l’expérience commune, quitte à lui chercher des causes différentes de celles que lui attribuait l’imagination populaire. Nous ne nous rendons plus compte aujourd’hui des difficultés où certains esprits, même relativement émancipés, ont pu être jetés autrefois par l’impossibilité où ils se trouvaient de repousser délibérément comme fausses les affirmations de l’universelle renommée. Du moins, quand on opposait à Wyclif les prodiges accomplis par de prétendus saints que compromettait à ses yeux leur participation 414 aux richesses de l’Église, pouvait-il répondre en en faisant remonter l’origine aux démons, capables, comme l’on sait, de singer les grâces divines894. De même le jésuite Delrio insinuait que le diable pouvait bien être pour quelque chose dans les cures opérées par la reine Elisabeth, si tant est que ces cures eussent quelque réalité895 ; et les protestants français, au témoignage de Josué Barbier, préféraient quelquefois considérer leur roi comme un suppôt du Malin plutôt que de lui reconnaître le don du miracle896. Mais c’était là une ressource dont les théologiens réformés eux-mêmes n’aimaient pas à abuser897 et qui échappait irrévocablement à des philosophes naturalistes. Les premières explications du toucher données par les penseurs italiens de la Renaissance sont à nos yeux fort singulières et, pour parler net, souvent passablement saugrenues. Nous avons tout d’abord peine à comprendre qu’elles aient représenté sur l’explication par le miracle un progrès quelconque. C’est qu’entre ces hommes et nous presque toutes les sciences physiques et naturelles ont passé. Mais il faut être juste envers ces précurseurs898. Le progrès, comme je l’ai déjà noté, c’était de faire rentrer dans la discipline des lois de la nature — même inexactement conçues — un phénomène considéré jusque là comme en dehors de l’ordre normal du monde. La gaucherie de ces efforts incertains était celle des premiers pas de l’enfance. D’ailleurs la diversité même des interprétations proposées trahit les hésitations de leurs auteurs. L’astronome florentin Junctinus, qui fut aumônier ordinaire du duc d’Anjou, quatrième fils de Catherine de Médicis, cherchait, dit-on, la raison des guérisons royales dans on ne sait quelle mystérieuse influence des astres899 ; cette imagination, si bizarre qu’elle puisse 415 nous paraître, était bien dans le goût de l’époque ; elle ne semble pourtant avoir eu qu’un médiocre succès. Cardan croit à une sorte d’imposture : les rois de France, selon lui, se nourrissent d’aromates pourvus d’une vertu médicinale qui se communique à leurs personnes900. Calcagnini suppose une supercherie d’un autre ordre : on aurait, à ce qu’il raconte, surpris François Ier, à Bologne, humectant son pouce de salive ; c’est dans la salive des Capétiens que résiderait leur puissance curative, sans doute comme une qualité physiologique propre à leur race901. On voit apparaître ici une idée qui devait presque inévitablement venir à l’esprit des hommes de ce temps : celle d’un pouvoir guérisseur se transmettant par le sang ; il y avait alors en Europe tant de charlatans qui se prétendaient capables de soulager tels ou tels maux par vocation familiale ! Déjà, comme nous avons eu l’occasion de le signaler plus haut, le canoniste italien Félino 416 Sandei — mort en 1503 — se refusant, au grand scandale d’un des plus anciens apologistes des Valois, Jacques Bonaud de Sauset, à reconnaître le privilège thaumaturgique des monarques français comme miraculeux, lui assignait pour origine la force de la parentèle902. Le plus illustre représentant de l’école philosophique padouane, Pierre Pomponazzi, reprit la même hypothèse en l’épurant définitivement de tout appel au merveilleux. De même, dit-il, que telle herbe, telle pierre, tel animal… se trouve posséder la vertu de guérir une maladie déterminée…, de même tel homme peut, par un attribut personnel, posséder une vertu de cette sorte ; dans le cas des rois de France, cet attribut est, à son gré, la prérogative non d’un individu isolé, mais d’une race toute entière ; il rapproche assez irrévérencieusement ces grands princes des parents de Saint Paul, sorciers italiens qui, comme l’on sait, se donnaient pour médecins des morsures venimeuses ; il ne met en doute le talent ni des uns ni des autres ; ces prédispositions héréditaires sont, dans son système, absolument naturelles, tout comme les propriétés pharmaceutiques des espèces minérales ou végétales903. De même, au moins dans les grandes lignes, Jules-César Vanini904. Mais chez ce dernier perce déjà — mêlée à la théorie de l’hérédité qui lui est commune avec Pomponazzi — une explication d’un genre différent que nous retrouverons ensuite chez 417 Beckett et chez Douglas905. Selon ces auteurs, les cures eussent été l’effet de l’imagination ; ils n’entendaient pas les qualifier par là d’imaginaires, c’est-à-dire d’irréelles ; ils pensaient que les malades, l’esprit ébranlé par la solennité de la cérémonie, par la pompe royale et, avant tout, par l’espoir de recouvrer la santé, se trouvaient subir une secousse nerveuse capable à elle seule d’amener la guérison. Le toucher eût été en somme une sorte de psychothérapie, les rois autant de Charcot sans le savoir906.

Personne ne croit plus aujourd’hui à l’influence physiologique des astres, au pouvoir médicinal de la salive, à la force communicative d’une nourriture aromatisée, aux vertus curatives innées transmises 418 par la descendance familiale. Mais l’explication psychothérapique du miracle royal paraît avoir encore quelques adeptes ; non pas, il est vrai, sous les mêmes formes simplistes qu’autrefois —qui dirait aujourd’hui, avec Beckett, que le sang, mis en mouvement par l’imagination, venait forcer les canaux obstrués des glandes ? — mais sous le vêtement prêté par des doctrines neurologiques plus subtiles et plus spécieuses. C’est pourquoi il est bon d’en dire un mot. Sans doute convient-il de mettre à part ici les anneaux médicinaux. En tant qu’elle s’applique à cette manifestation du don thaumaturgique, l’hypothèse de Vanini et de Douglas n’est pas dénuée de toute vraisemblance. Il est permis de la retenir comme susceptible d’expliquer, sinon tous les cas, au moins un certain nombre d’entre eux. Rappelons-nous en effet quelles affections les cercles d’or ou d’argent consacrés le jour du Vendredi Saint étaient censés guérir : l’épilepsie, la crampe, c’est-à-dire toutes sortes de spasmes ou douleurs musculaires. Assurément, ni l’épilepsie, ni, dans le groupe assez mal déterminé des douleurs, le rhumatisme ou la goutte par exemple ne sont justiciables d’un traitement psychiatrique. Mais comment perdre de vue ce qu’était autrefois la médecine, même savante ? comment oublier ce qu’a été de tout temps la médecine populaire ? De l’une pas plus que de l’autre, on ne saurait attendre beaucoup de précision dans les définitions cliniques, ou des diagnostics bien sûrs. Au temps où les rois d’Angleterre bénissaient les cramp-rings, on confondait certainement avec facilité sous le nom d’épilepsie, ou sous l’un quelconque de ses nombreux synonymes, mal comitial, mal Saint-Jean et ainsi de suite, à côté de troubles proprement épileptiques, bien d’autres désordres nerveux, tels que crises convulsives, tremblements, contractures, qui étaient d’origine purement émotive ou bien que la neurologie moderne comprendrait dans ce groupe de phénomènes nés de la suggestion ou de l’auto-suggestion qu’elle désigne sous le nom de pithiatiques : tous accidents qu’un choc psychique ou l’influence suggestive d’un talisman sont parfaitement capables de faire disparaître907. De même parmi les 419 douleurs, il s’en trouvait vraisemblablement de nature névropathique, sur lesquelles l’imagination — au sens où les anciens auteurs employaient ce mot — a fort bien pu ne pas rester sans action. Parmi les porteurs d’anneaux, quelques-uns, selon toute apparence, ont dû le soulagement ou peut-être seulement l’atténuation de leurs maux tout simplement à la foi robuste qu’ils avaient vouée à la royale amulette. Mais revenons à la forme la plus ancienne, la plus éclatante et la mieux connue du miracle : le toucher des écrouelles. Les partisans du caractère surnaturel de la royauté ont, au XVIIe siècle, à plusieurs reprises protesté contre l’idée que les cures, qu’ils attribuaient à la main sacrée des rois, pouvaient être l’effet de l’imagination. L’argument qu’ils donnent d’ordinaire est que l’on voyait souvent guérir de tout jeunes enfants, incapables de subir aucune suggestion, parce qu’ils étaient incapables de comprendre : observation qui a bien sa valeur ; car pourquoi nier les guérisons d’enfants en bas âge si l’on admet celle des adultes, qui ne sont pas autrement attestées908 ? Mais le principal motif qui doit nous empêcher d’accepter l’interprétation psychique du miracle royal est d’un autre ordre. Il y a une cinquantaine d’années environ, elle n’eût peut-être trouvé chez les neurologues et chez les psychiatres que peu de contradicteurs : car, à la suite de Charcot et de son école, on accordait alors volontiers à certains troubles nerveux, qualifiés d’hystériques, la puissance de produire des plaies ou des œdèmes ; il va de soi que les lésions auxquelles on prêtait cette origine passaient également, par un juste retour, pour aptes à céder devant l’influence d’un autre ébranlement de même nature. Quoi de plus simple, cette théorie étant acceptée, que de supposer à une certaine quantité au moins des tumeurs ou plaies prétendues scrofuleuses présentées au toucher royal un caractère hystérique ? Mais ces conceptions sont aujourd’hui presque unanimement rejetées. Des études mieux conduites ont montré que les phénomènes organiques attribués jadis à l’action de l’hystérie doivent, dans tous les cas susceptibles d’observations précises, être rapportés soit à la simulation, soit à des affections 420 qui n’ont rien de nerveux909. Reste à se demander si la suggestion peut amener la guérison de la scrofule proprement dite, c’est-à-dire de l’adénite tuberculeuse, ou des adénites en général. Me méfiant, comme de juste, de ma propre incompétence, j’ai cru devoir poser cette question à plusieurs médecins ou physiologistes ; leurs réponses ont varié dans la forme, selon leurs tempéraments individuels ; pour le fond, elles ont été semblables et se résument fort exactement par ce mot de l’un d’eux : soutenir une pareille thèse serait défendre une hérésie physiologique.

2.
Comment on a cru au miracle royal

En somme, les penseurs de la Renaissance et leurs successeurs immédiats ne sont jamais parvenus à donner du miracle royal une explication satisfaisante. Leur faute fut de mal poser le problème. Ils avaient de l’histoire des sociétés humaines une connaissance trop insuffisante pour mesurer la force des illusions collectives ; nous en apprécions mieux aujourd’hui l’étonnante puissance. C’est toujours la vieille histoire que Fontenelle a si joliment contée. Une dent toute en or était, disait-on, apparue dans la bouche d’un jeune garçon, en Silésie ; les savants trouvèrent mille raisons pour expliquer ce prodige ; puis on songea à regarder la mâchoire merveilleuse ; on aperçut une feuille d’or adroitement appliquée sur une dent très ordinaire. Gardons-nous d’imiter ces docteurs mal avisés : avant de rechercher comment les rois guérissaient, n’oublions pas de nous demander s’ils guérissaient vraiment. Un coup d’œil jeté sur le dossier clinique des dynasties miraculeuses ne tardera pas à nous éclairer sur ce point. Les princes médecins n’étaient pas des imposteurs ; mais, pas plus que l’enfant silésien n’avait une dent d’or, ils n’ont jamais rendu la santé à personne. Le vrai problème sera donc de comprendre comment, alors qu’ils ne guérissaient point, on a pu croire à leur pouvoir 421 thaumaturgique. Là-dessus encore, le dossier clinique nous renseignera910.

Tout d’abord, il saute aux yeux que l’efficacité de la main royale subissait au moins des éclipses. Nous savons par d’assez nombreux exemples que beaucoup de malades se faisaient toucher à plusieurs reprises : preuve évidente que le premier essai n’avait pas suffi. Sous les derniers Stuarts, un ecclésiastique se présenta ainsi deux fois à Charles II, trois à Jacques II911. Browne n’hésitait pas à le reconnaître : certaines personnes n’ont été guéries qu’au second toucher, n’ayant pas obtenu la première fois ce bienfait912. Une superstition se forma en Angleterre, d’après laquelle le contact royal n’était vraiment suivi d’effet que s’il était répété ; elle ne put naître que parce que le premier attouchement souvent demeurait vain913. De même, en Beauce, au XIXe siècle, les clients du marcou de Vovette, lorsqu’ils n’avaient pas été soulagés au premier appel, multipliaient leurs visites auprès du rustique médecin914. Ni les rois, ni les septièmes fils ne réussissaient donc à chaque coup. Il y a plus. Que les rois n’aient jamais guéri personne, c’est ce que, bien entendu, au beau temps de la foi monarchique, les croyants de France ou d’Angleterre n’auraient admis à aucun prix ; mais la plupart d’entre eux ne faisaient pas difficulté de confesser que les rois ne guérissaient pas tout le monde, même en s’y reprenant à plusieurs fois. Douglas le remarquait justement : Personne n’a jamais prétendu que le toucher royal fût bienfaisant dans tous les cas où on en usait915. En 1593 déjà, le jésuite Delrio tirait argument des aveux de Tooker 422 à ce sujet pour attaquer le miracle anglais916 : c’est qu’il tenait à ruiner les prétentions d’une princesse hérétique. Pour aller d’un cœur léger à une conclusion si grave, il fallait avoir les yeux ouverts par la passion religieuse. D’ordinaire, comme le montre l’exemple de Tooker lui-même, et après lui de Browne, on était plus accommodant. Ecoutons la réponse de Josué Barbier aux doutes de ses anciens coreligionnaires protestants : Vous dictes pour obscurcir encore cette vertu miraculeuse, qu’il y a fort peu de scrophuleux de ceux qui sont touchez qui guarissent… Mais quand on vous accorderoit, que le nombre de ceux qui sont guaris est plus petit que de ceux qui demeurent malades, il fie s’en suit pourtant que la guarison de ceux-ci ne soit miraculeuse et admirable, non plus que la guarison de celui qui le premier entroit au lavoir de Bethsaïda, après le mouvement de l’eau par le ministère de l’Ange qui descendoit une foi l’année à cet effet. Et quoyque les apostres ne guarissoient pas tous les malades, ils ne laissoient d’opérer miraculeusement envers ceux qui estoient guaris. Suivent d’autres exemples extraits des Livres Saints : Naaman le Syrien seul nettoyé par Elisée, quoiqu’il y eût de son temps, selon la parole même de Jésus, plusieurs ladres en Israël ; Lazare seul entre tous les morts ressuscité par le Christ ; l’hémorrhoïsse seule guérie pour avoir touché le bord du manteau du Sauveur, alors que combien d’autres le touchèrent qui n’en receurent aucun fruit917 ! De même, en Angleterre, un théologien de haute science et d’un parfait loyalisme, Georges Bull, écrivait : On dit que certaines personnes, après avoir tâté de ce remède souverain, s’en retournent sans qu’aucune cure ait été effectuée sur elles… Dieu n’a pas donné ce pouvoir à notre lignée royale de façon si absolue qu’il n’en retienne les rênes dans ses propres mains, pour les lâcher ou les resserrer selon son bon plaisir. Après tout, les apôtres eux-mêmes n’avaient pas reçu du Christ le don de soulager les maladies, de telle sorte qu’il fût toujours à leur disposition, mais seulement pour être dispensé par eux, selon que le Donateur le jugeait bon918. Nous nous faisons aujourd’hui du miracle 423 une idée volontiers intransigeante. Il semble que, du moment qu’un individu jouit d’un pouvoir surnaturel, il faut qu’il soit capable de l’exercer en tout temps. Les âges de foi, pour qui les manifestations de cet ordre faisaient partie du cadre familier de l’existence, pensaient à leur sujet avec plus de simplicité ; ils ne réclamaient pas des thaumaturges, morts ou vivants, saints ou rois, une efficacité toujours constante. Que si d’ailleurs le malade, à qui le miracle avait manqué, était assez mal élevé pour se plaindre, les défenseurs de la royauté n’étaient pas en peine pour lui répondre. On lui répliquait par exemple, comme le veulent Browne en Angleterre919 et le chanoine Regnault en France, que la foi lui avait fait défaut, cette foi qui, ainsi que l’écrivait Regnault, a toujours été une disposition aux cures miraculeuses920. Ou bien on concluait à une erreur de diagnostic. Sous Charles VIII, un pauvre diable nommé Jean l’Escart se fit toucher par le souverain à Toulouse ; il ne guérit point. Plus tard, saint François de Paule le délivra de son mal, en lui conseillant des pratiques pieuses et du bouillon d’herbes. Au procès de canonisation du saint, la déposition de Jean fut recueillie ; il semble bien avoir de lui-même admis que, s’il avait en vain sollicité son prince, c’est qu’il n’était pas atteint de 424 l’affection qu’il eût fallu921. Après tout, le mal royal, c’était celui que le roi soulageait. Ainsi, la main sacrée des princes médecins n’était pas toujours heureuse. Il est fâcheux que nous ne puissions pas d’ordinaire établir le rapport numérique des échecs aux succès. Les certificats établis après le sacre de Louis XVI le furent tout à fait au hasard, sans plan d’ensemble. Après celui de Charles X, un effort un peu mieux coordonné fut tenté. Les sœurs de l’Hospice Saint-Marcoul, bien intentionnées, mais peut-être imprudentes, imaginèrent de suivre les malades et de rassembler quelques renseignements sur leurs destinées. Il y avait eu environ 120 à 130 personnes touchées. On recueillit en tout huit cas de guérison, encore trois d’entre eux ne sont-ils connus que par un témoignage assez mal assuré. Le chiffre est si faible qu’on a peine à croire qu’il réponde à la proportion habituelle. L’erreur des religieuses fut surtout, sans doute, de s’être trop hâtées. Les cinq premiers cas, les seuls qui soient certains, furent constatés dans les trois mois et demi qui suivirent la cérémonie ; ce temps-là passé, on ne paraît pas avoir poursuivi l’enquête. Il eût fallu persévérer. En continuant d’observer les miraculés du 31 mai 1825, on aurait, selon toute vraisemblance, noté parmi eux de nouvelles guérisons922. La patience était sur ce point la règle très sage des siècles véritablement croyants. Ne nous imaginons pas, en effet, qu’on ait jamais réclamé du toucher un succès immédiat. On ne s’attendait nullement à voir les plaies se cicatriser brusquement ou les tumeurs désenfler sous le contact merveilleux. Les hagiographes attribuaient un triomphe soudain de 425 cette sorte à Édouard le Confesseur. Plus près de nous on racontait de Charles Ier un trait analogue ; une jeune fille dont l’œil gauche, atteint par la scrofule, avait cessé de voir, s’étant fait toucher, avait sur le moment même recouvré l’usage, d’ailleurs encore assez imparfait, de cet organe923. Dans la vie quotidienne, on n’exigeait pas une telle promptitude. Que le soulagement eut lieu quelque temps — et même un temps assez long — après le rite accompli, on s’estimait satisfait. C’est pourquoi l’historien anglais Fuller, qui n’était qu’un partisan très tiède de la royauté thaumaturgique, ne voyait dans le pouvoir guérisseur des souverains qu’un miracle partiel : car un miracle complet opère sur le champ et parfaitement, tandis que cette cure ne procède en général que par degrés et peu à peu924. Mais Fuller était, à tout le moins, un demi-sceptique. Les vrais fidèles se montraient moins chatouilleux. Les pèlerins de Corbeny ne s’abstenaient pas d’adresser leurs actions de grâces à saint Marcoul, quand ils avaient été guéris seulement un certain temps après leur voiage. Les scrofuleux touchés par le prince se considéraient comme l’objet d’un miracle, 426 si la guérison survenait, à quelque moment qu’elle vînt. Sous Louis XV, d’Argenson croyait faire sa cour en signalant à qui de droit un résultat obtenu au bout de trois mois. Le médecin d’Elisabeth, William Clowes, a rapporté avec admiration l’histoire d’un malade qui fut délivré de ses maux, cinq mois après avoir été touché par la reine925. On a lu plus haut l’émouvante lettre qu’écrivit, dans la joie de son cœur paternel, un seigneur anglais, Lord Poulett, dont la fille venait d’être touchée et, croyait-il, guérie par Charles Ier : sa santé, y est-il dit de la petite miraculée, s’améliore de jour en jour. C’est donc que cette santé si chère n’était pas encore, à ce moment, pleinement rétablie. On peut supposer, si l’on veut, que l’enfant finit par se remettre complètement. Mais, à prendre les choses au mieux, dans ce cas comme dans tant d’autres, l’influence de l’auguste attouchement ne se fit sentir, selon la remarque de Fuller, que par degrés et peu à peu. Cette action surnaturelle n’était d’ordinaire, lorsqu’elle avait lieu, qu’une action à retardement.

Parfois aussi, sans doute, l’effet produit restait seulement partiel. Il semble qu’on ait accepté sans murmurer les demi-succès, qui n’étaient en vérité que des succès d’apparence. Le 25 mars 1669, deux médecins d’Auray en Bretagne délivraient sans sourciller un certificat de guérison à un homme qui, atteint de plusieurs ulcères scrofuleux, s’était fait toucher par le roi, puis, par surcroît de précaution, avait été en pèlerinage à Saint-Marcoul de Corbeny : à la suite de quoi tous ses ulcères avaient disparu, - sauf un926. La science moderne dirait en pareil cas : certaines manifestations du mal ont cédé, mais non le mal lui-même ; il est toujours là, prêt à se porter sur d’autres points. Puis il y avait les rechutes, dont on ne paraît pas non plus s’être beaucoup étonné ni scandalisé. En 1654, une femme, nommée Jeanne Bugain, fut touchée par Louis XIV, le lendemain de son sacre ; elle reçut du soulagement ; puis la maladie reprit et ne succomba définitivement qu’après un pèlerinage à Corbeny. Un certificat, dressé par le curé du village, constata ces faits927. Le prêtre de campagne qui le rédigea n’imaginait certainement pas qu’on pût en tirer des conclusions irrespectueuses pour le monarque. Une foi solide ne se choque pas aisément. J’ai déjà mentionné plus haut ce Christophe 427 Lovel, de Wells en Somerset qui, étant allé trouver le Prétendant Stuart à Avignon, en 1716, avait été, disait-on, guéri par lui ; ce beau triomphe souleva un grand enthousiasme dans les milieux jacobites et fut la cause première des mésaventures de l’historien Carte ; or, il paraît bien avéré que le pauvre Lovel retomba malade, partit, plein de foi, pour un second voyage qui devait le ramener vers son prince et mourut en cours de route928. Enfin il convient de tenir compte de récidives d’un genre différent, que la médecine d’autrefois était à peu près incapable de déceler. Nous savons aujourd’hui que le mal auquel nos pères donnaient le nom d’écrouelles était le plus souvent une adénite tuberculeuse, c’est-à-dire une des localisations possibles d’une affection de nature bacillaire qui est susceptible d’atteindre bien des organes ; il arrivait que, l’adénite cédant, la tuberculose résistait et prenait une autre forme, souvent beaucoup plus grave. Le 27 janvier 1657, lit-on dans l’Abrégé des Annales de la Compagnie de Jésus en Portugal, publié en 1726 par le P. Antoine Franco, mourut à Coïmbre l’écolâtre Michel Martim. Envoyé en France pour obtenir la guérison de ses écrouelles par le toucher du Roi Très Chrétien, il revint guéri en Portugal, mais succomba à un autre mal, victime d’une lente consomption929. En somme, une partie, sans plus, des malades recouvraient la santé — certains incomplètement ou momentanément — et la plupart des guérisons étaient effectuées seulement alors qu’un temps appréciable s’était déjà écoulé depuis le rite guérisseur. Or rappelons-nous ce qu’était le mal sur lequel le pouvoir miraculeux des rois de France et d’Angleterre était censé s’étendre. Les médecins, au temps où les rois exerçaient ce merveilleux talent, n’avaient à leur disposition ni une terminologie bien rigoureuse, ni des méthodes de diagnostic bien sûres. Il ressort clairement de la lecture des traités anciens, tel que celui du Richard Wiseman, que l’on comprenait souvent sous le 428 nom d’écrouelles un assez grand nombre de lésions diverses, parmi lesquelles il s’en trouvait de bénignes ; celles-ci, après un temps parfois assez court, s’effaçaient tout naturellement d’elles-mêmes930. Mais laissons même ces fausses scrofules et n’envisageons plus que la véritable, d’origine tuberculeuse, qui constitua toujours la grande majorité des cas présentés au toucher royal. La scrofule n’est point une maladie qui guérisse facilement ; elle est susceptible de récidiver longtemps, quelquefois presque indéfiniment ; mais c’est, entre toutes, une maladie capable de donner aisément l’illusion de la guérison ; car ses manifestations, tumeurs, fistules, suppurations, disparaissent assez souvent d’une façon spontanée, quitte à reparaître plus tard sur le même point ou sur d’autres. Qu’une rémission transitoire de cette sorte, ou même (car la chose, bien entendu, n’a rien d’impossible, bien qu’elle soit plus rare) une véritable guérison ait lieu quelque temps après le toucher, voilà la croyance au pouvoir thaumaturgique justifiée. Les fidèles sujets du roi de France ou du roi d’Angleterre, comme nous l’avons vu, n’en demandaient pas plus. Sans doute, on n’eût pas songé à crier au miracle, si on ne s’était pas d’avance habitué à attendre des rois précisément un miracle. Mais à cette attente, — faut-il le rappeler ? — tout inclinait les esprits. L’idée de la royauté sainte, legs d’âges presque primitifs, fortifiée par le rite de l’onction et par tout l’épanouissement de la légende monarchique, habilement exploitée, au surplus, par quelques politiques astucieux, d’autant plus habiles à l’utiliser que le plus souvent ils partageaient eux-mêmes le préjugé commun, hantait la conscience populaire. Or, il n’était pas de saints sans exploits miraculeux ; il n’était pas de personnes ou de choses 429 sacrées sans puissance surnaturelle ; et du reste, dans le monde merveilleux où pensaient vivre nos ancêtres, quel était le phénomène qu’on ne fût pas prêt à expliquer par des causes dépassant l’ordre normal de l’univers ? Certains souverains, dans la France capétienne et l’Angleterre normande, imaginèrent un jour — ou leurs conseillers imaginèrent pour eux, — afin de fortifier leur prestige un peu fragile, de s’essayer au rôle de thaumaturges. Persuadés eux-mêmes de la sainteté que leur conféraient leur fonction et leur race, ils estimaient probablement tout simple de revendiquer un pareil pouvoir. On s’aperçut qu’un mal redouté cédait quelquefois ou paraissait céder après le contact de leurs mains, que l’on tenait presque unanimement pour sacrées. Comment n’eût-on pas vu là une relation de cause à effet, et le prodige prévu ? Ce qui créa la foi au miracle, ce fut l’idée qu’il devait y avoir un miracle. Ce qui lui permit de vivre, ce fut cela aussi, et, en même temps, à mesure que les siècles passaient, le témoignage accumulé des générations, qui avaient cru, et dont on ne mettait pas en doute les dires, fondés, semblait-il, sur l’expérience. Quant aux cas, assez nombreux, selon toute vraisemblance, où le mal résistait à l’attouchement de ces augustes doigts, on les oubliait bien vite. Tel est l’heureux optimisme des âmes croyantes. Ainsi il est difficile de voir dans la foi au miracle royal autre chose que le résultat d’une erreur collective : erreur plus inoffensive du reste que la plupart de celles dont le passé de l’humanité est rempli. Le médecin anglais Carr constatait déjà, sous Guillaume d’Orange, que, quoi que l’on pût penser de l’efficacité du toucher royal, il avait au moins un avantage, c’était de n’être pas nocif931 : grande supériorité sur un bon nombre des remèdes que l’ancienne pharmacopée proposait aux scrofuleux. La possibilité d’avoir recours à ce traitement merveilleux, qui passait universellement pour efficace, a dû quelquefois détourner les malades d’user de moyens plus dangereux. De ce point de vue — purement négatif — on a sans doute le droit d’imaginer que plus d’un pauvre homme fut redevable au prince de son soulagement.

Notes

  1. [888]

    Charisma, p. 2 :

    I shall presume, with hopes to offer, that there is no Christian so void of Religion and Devotion, as to deny the Gift of Healing : A Truth as clear as the Sun, continued and maintained by a continual Line of Christian Kings and Governors, fed and nourished with the same Christian Milk.

  2. [889]

    [Pierre Matthieu], Histoire de Louys XI roy de France, folio, 1610, p. 472. L’expression de miracle perpétuel a été reprise par Guillaume du Peyrat, Histoire ecclésiastique de la Cour, p. 818 ; de même Balthasar de Riez (Louis Balthasar Phélypeaux), L’incomparable piété des très chrétiens rois de France…, II, 1672, p. 151.

  3. [890]

    L’incrédulité et mescreance du sortilege, p. 164 :

    … que s’il y avoit dans sa bague de guerison du pied d’élan, ou de la racine de Peonie, pourquoy attribuera-t-on à ce miracle, ce qui peut advenir par un agent naturel.

  4. [891]

    Pour les ouvrages de Morhof, Zentgraff, Trinkhusius, v. ci-dessus la Bibliographie ; pour Caspar Peucer, ci-dessous, p. 417, n. 2.

  5. [892]

    Pour le titre complet du livre de Douglas — d’où la citation faite ci-dessus est tirée —, voir la Bibliographie, supra, p. 7. L’ouvrage est dédié à un sceptique anonyme, qui n’est autre qu’Adam Smith. L’interprétation surnaturelle du miracle royal est rejetée, comme chez Hume, en termes méprisants :

    This solution might, perhaps, pass current in the Age of Polydor Virgil, in that of M. Tooker, or in that of Mr. Wiseman, but one who would account for them so, at this Time of Day, would be exposed, and deservedly so, to universal Ridicule (p. 200).

    Quant aux miracles du diacre Paris, David Hume, dans son Essai y avait également fait allusion ; c’est à peu près le seul exemple concret qu’il mentionne.

  6. [893]

    Mirifica eventuum ludibria : cf. ci-dessous p. 417, n. 2.

  7. [894]

    De papa, c. 6 : English works of Wyclif… éd. Frederic David Matthew, Early English Texts, 1880, p. 469 ; cf. Bernard Lord Manning, The people’s faith in the time of Wyclif, p. 82, n. 5, n° III.

  8. [895]

    Disquisitionum, p. 64 ; cf. ci-dessus p. 387, n. 3.

  9. [896]

    Cf. ci-dessus p. 367.

  10. [897]

    Caspar Peucer paraît repousser nettement l’hypothèse démoniaque : texte cité ci-dessous p. 417, n. 2.

  11. [898]

    Sur l’école naturaliste italienne on trouvera des renseignements utilisables dans Jean-Roger Charbonnel, La pensée italienne au XVIe siècle et le courant libertin, 1919 ; cf. aussi Henri Busson, Les sources et le développement du Rationalisme dans la littérature française de la Renaissance (1533-1601), 1922, p. 29 et suiv. et 231 et suiv.

  12. [899]

    L’opinion de Junctinus est citée par Daniel Georg Morhof, Princeps medicus (Dissertationes academicae), p. 147. Je ne connais de cet auteur : Junctinus Franciscus, Florentinus, qu’un Speculum Astrologiae, 2 vol. in-4°, Lyon 1581, où je n’ai rien trouvé qui concerne le miracle royal.

  13. [900]

    Passage du Contradicentium medicorum libri duo, cité maintes fois, notamment par Martin Delrio, Disquisitionum magicarum, éd. de 1624, p. 27 (l’indication manque dans l’éd. de 1606), par Guillaume du Peyrat, Histoire ecclésiastique de la Cour, p. 797, par Gaspar a Reies, Elysius jucundarum…, p. 275, mais que, faute de tables appropriées dans cet ouvrage, je n’ai pu retrouver. D’après Delrio, loc. cit., Cardan eût été dignum scutica Ioann. Brodaei, lib. 8 miscellan. c. 10. La seule édition des Miscellaneorum de Jean Brodeau que possède la Bibliothèque Nationale. Bâle 1555, n’a que six livres.

  14. [901]

    Celio Calcagnini, Opera, Bâle, fol., 1544, Epistolicarum quaestionum, liber I, p. 7 : lettre à son neveu, Thomas Calcagnini :

    Quod Bononiae videris Franciscum Galliarum regem saliua tantum pollice in decussem allita strumis mederi, id quod gentilitium et peculiare Gallorum regibus praedicant : non est quod mireris, aut ulla te rapiat superstitio. Nam et saliuae humanae, ieiunae praesertim, ad multas maximasque aegritudines remedium inest.

    Calcagnini (1479-1541) n’appartient pas au même groupe que Pomponazzi par exemple ou Cardan, ni à la même génération ; mais il était certainement un libre esprit ; il prit parti pour le système de Copernic ; Érasme a parlé de lui avec éloge. Voir sur lui Girolamo Tiraboschi, Storia della letteratura italiana, VII, 3, Modène 1792, p. 870 et suiv. Quant à l’idée du pouvoir curatif de la salive, c’était une bien vieille notion populaire : cf. Camille de Mensignac, Recherches ethnographiques sur la salive et le crachat (Extrait des bulletins de la Soc. anthropologique de Bordeaux et du Sud-Ouest, année 1890, tome VI), Bordeaux 1892 ; et Albert Marignan, Études sur la civilisation française, II, Le culte des saints sous les Mérovingiens, p. 190. En Angleterre, les septièmes fils enduisaient, parfois avant de toucher, leurs doigts de salive : Folk-Lore, 1895, p. 205. Sur l’idée d’une imposture royale, cf. l’hypothèse faite par Delrio sur les emplâtres secrets des rois d’Angleterre : ci-dessus p. 387.

  15. [902]

    Texte de Felino Sandei cité ci-dessus p. 144, n. 2. Jacques Bonaud de Sauzet, ouvrage et passage indiqués à la Bibliographie, p. 3. Le miracle royal français est également considéré comme l’effet d’une vertu héréditaire par l’italien Léonard Vairo, qui n’est pas un rationaliste : Leonardus Vairus (Leonardo Vairo), De fascino libri tres, 1583, lib. I, c. XI, p. 48.

  16. [903]

    Pierre Pomponace, Petri Pomponatii Mantuani … de naturalium effectuum causis, éd. de Bâle [1567], chap. IV, p. 43 :

    Secundo modo hoc contingere posset, quoniam quemadmodum dictum est in suppositionibus, sicuti contingit aliquam esse herbam, vel lapidem, vel animal, aut aliud, quod proprietatem sanandi aliquam aegritudinem habeat… ita contingit aliquem hominem ex proprietate individuali habere talem virtutem.

    Et p. 48, dans l’énumération des exemples :

    Reges Gallorum nonne dicuntur strumas curasse.

    Sur Pomponazzi et son attitude vis-à-vis du surnaturel, voir une page pénétrante de Léon Blanchet, Campanella, 1922, p. 208-209. Il est curieux de constater que Campanella voulant se donner l’air de défendre contre Pomponazzi les miracles — auxquels au fond de lui-même il semble bien n’avoir pas cru — ait lui aussi choisi entre autres exemples le miracle royal : De sensu rerum, IV, c. 4, in-4°, Francfort 1620, p. 270-271 ; cf. Blanchet, p. 218.

  17. [904]

    Julius Caesar Vaninus (Giulio Cesare Vanini) Julii Caesaris Vanini… De Admirandis naturae reginae deaeque mortalium arcanis, Paris 1616, p. 433 et 441 ; le passage est d’ailleurs assez obscur, sans doute par prudence, et entremêlé d’éloges aux rois de France.

  18. [905]

    Douglas fait aussi une place à la coïncidence :

    … in those Instances when Benefit was received, the Concurrence of the Cure with the Touch might have been quite accidental, while adequate Causes operated and brought about the Effect (p. 202).

    Parmi les auteurs contemporains, Wilhelm Ebstein, Die Heilkraft der Könige, p. 1106, pense que le toucher était, en réalité, une sorte de massage, efficace comme tel ; je n’ai pas cru avoir besoin de discuter cette théorie.

  19. [906]

    Caspar Peucer incline à considérer la croyance au don thaumaturgique comme une superstition, mais ne se prononce pas entre les différentes hypothèses présentées de son temps pour expliquer les cures : De incantationibus, dans le Commentarius de praecipuis divinationum generibus, éd. de 1591, pet. in-8°, Zerbst, p. 192 :

    Regibus Francicis aiunt familiare esse, strumis mederi aut sputi illitione, aut, absque hac, solo contactu, cum pronunciatione paucorum et solennium verborum : quam medicationem ut fieri, sine Diabolicis incantationibus manifestis, facile assentior : sic, vel ingenita vi aliqua, constare, quae a maioribus propagetur cum seminum natura, ut morbi propagantur, et similitudines corporum ac morum, vel singulari munere divino, quod consecratione regno ceu dedicatis [sic] contingat in certo communicatum loco, et abesse superstitionis omnis inanem persuasionem, quaeque chan sanciunt mirifica eventuum ludibria, non facile crediderim : etsi, de re non satis explorata, nihil temere affirmo.

    Quant aux dissertations de Daniel Georg Morhof et de Jean Joachim Zentgraff, elles n’ont guère que la valeur de compilations. À ce titre elles elles sont très précieuses : mais, pour la pensée, elles ne visent nullement à l’originalité. L’attitude de Morhof est assez difficile à préciser ; il semble considérer le pouvoir thaumaturgique des rois comme une grâce surnaturelle accordée par Dieu (p. 155), mais la conclusion est d’un ton légèrement sceptique (p. 157). Zentgraff a simplement pour objet de montrer qu’une explication d’ordre naturel est possible ; entre celles qui ont été proposées avant lui, il ne se croit pas obligé de choisir ; il paraît incliner vers l’idée d’une sorte d’imposture (les rois s’enduisant les mains d’un baume spécial), mais sans insister ; et conclut avec prudence :

    Ita constat Pharaonis Magorum serpentes, quos Moses miraculose produxit, per causas naturales productos esse, etsi de modo productionis nondum sit res plane expedita (p. B2, v°.)

  20. [907]

    Sur les troubles d’origines émotives ou pithiatiques, voir notamment Joseph Babinski, Démembrement de l’hystérie traditionnelle, Pithiatisme ; Semaine médicale, XXIX, 1909, p. 3 et suiv. C’est une confusion clinique du même genre qui, selon Henri Gaidoz, explique un certain nombre au moins des guérisons apparentes de la rage observées chez les pèlerins de Saint-Hubert :

    Les convulsions et les fureurs de la rage ressemblent à celles de diverses maladies nerveuses et mentales. (La rage et Saint Hubert, p. 103.)

  21. [908]

    Par exemple Richard Wiseman, Several Chirurgical Treatises, I, p. 396 ; Peter Heylin dans sa réplique à Thomas Fuller, citée ci-dessous p. 425, n. 2 ; Pierre Le Brun, Histoire critique des pratiques superstitieuses, II, p. 121. Il est curieux de constater que, en 1853, Mgr Gousset, archevêque de Reims, croyant attardé du miracle royal, pensait que de nos jours, des enfants sont plus facilement guéris parce qu’on ne peut être guéri sans avoir la foi (propos rapportés par le baron de Damas, Mémoires, II, p. 306).

  22. [909]

    Cf. notamment Jules Dejerine, Sémiologie du système nerveux, 1904, p. 1110 et suiv. ; Joseph Babinski, Démembrement de l’hystérie traditionnelle, Semaine médicale, 1909 ; Joseph Babinski et Jules Froment, Hystérie, Pithiatisme et troubles nerveux d’ordre réflexe en Neurologie de guerre, 2e éd., 1918, p. 73 et suiv.

  23. [910]

    Cette facilité à accepter comme réelle une action miraculeuse, même démentie de façon persistante par l’expérience, se retrouve d’ailleurs chez tous les primitifs et peut même passer pour un des traits essentiels de la mentalité dite primitive. En voir, entre autres, un exemple curieux dans Lucien Lévy-Bruhl, La mentalité primitive, 1922, p. 343 (îles Fidji).

  24. [911]

    Raymond Crawfurd, King’s Evil, p. 109.

  25. [912]

    Adenochoiradelogia, p. 106 :

    Others again having been healed upon His second Touch, which could not receive the same benefit the first time.

    On sait que, en Angleterre, depuis Charles Ier, on exigeait des malades un certificat prouvant qu’ils n’avaient pas encore été touchés.

  26. [913]

    Voir John Browne, p. 91, qui, bien entendu, combat cette croyance.

  27. [914]

    Gazette des hôpitaux, 1854, p. 498.

  28. [915]

    Criterion, p. 201-202 :

    … it never was pretended that the Royal Touch was beneficial in every Instance when tried.

    Cf. dans les Mémoires du baron de Damas au t. II, la notice sur le toucher, p. 305 :

    Tous ne sont pas guéris.

  29. [916]

    Disquisitionum, p. 61 (cf. ci-dessus p. 387) ; d’après William Tooker, Charisma, p. 106. Cf. John Browne, Adenochoiradelogia, p. III.

  30. [917]

    Les miraculeux effects, p. 70 à 73. Citations bibliques : Naaman le Syrien, Luc, IV, 27 ; piscine probatique de Bethsaïda, Jean, V, 4.

  31. [918]

    Some important points of primitive christianity maintained and defended in several sermons… Oxford 1816, p. 136 :

    And yet they say some of those diseased persons return from that sovereign remedy re infecta, without any cure done upon them… God hath not given this gift of healing so absolutely to our royal line, but he still keeps the reins of it in his own hand, to let them loose, or restrain them, as he pleaseth.

    Et p. 134, le développement sur saint Paul et les apôtres qui avaient reçu du Christ le don de guérison as not to be at their own absolute disposal, but to be dispensed by them, as the Giver should think fit. Voyez aussi ce que dit Charles-Drouin Regnault, Dissertation historique, 1722, p. 3 :

    Je scay bien que tous les Malades ne sont pas guéris : aussi avouons nous, que nos Rois n’ont pas plus de pouvoir que les Prophètes et les Apôtres, qui ne guerissoient pas tous les Malades qui imploraient leur secours.

  32. [919]

    John Browne, Adenochoiradelogia, p. 111 :

    Thus every unbelieving Man may rest satisfied, that without he brings Faith enough with him, and in him, that His Majesty hath Virtue enough in His Touch to Heal him, his expectation will not be answered.

  33. [920]

    Dissertation, p. 4. Cf. les propos de Mgr Gousset, archevêque de Reims, rapportés par le baron de Damas, Mémoires, II, p. 306 :

    Ces guérisons doivent être considérées comme des grâces privilégiées… qui dépendent en même temps et de la foi du roi qui touche et de la foi du malade qui est touché.

    C’est la même explication que les fidèles de saint Hubert d’Ardenne donnaient, et donnent sans doute aujourd’hui encore pour expliquer que certains malades, malgré un pèlerinage fait au tombeau du saint, succombent à la rage : Henri Gaidoz, La rage et saint Hubert, p. 88.

  34. [921]

    AA. SS. aprilis, I, p. 155, n° 36.

  35. [922]

    Cinq cas de guérison furent constatés par un procès-verbal, en date du 8 octobre 1825, établi sous une double forme : d’abord, attestation des religieuses de l’Hospice Saint-Marcoul, puis attestation d’un médecin, le Dr Noël : Ami de la Religion, 9 nov. 1825 ; reproduit par Charles Cerf, Du toucher des écrouelles…, p. 246. En 1867, une religieuse — entrée du reste à l’hospice seulement en 1826 — témoigna de trois autres cas qu’elle avait connus : E. Marquigny, L’attouchement du roi de France guérissait-il des écrouelles ? p. 389, n. 1. Les cinq guérisons observées en 1825 concernent toutes des enfants. Or des adultes aussi avaient été touchés. Les sœurs ne purent-elles les suivre ? Ce serait un nouveau motif pour ne pas considérer la statistique comme répondant à la proportion usuelle. En 1853, le baron de Damas, qui ne connaissait que ces cinq cas, écrivait :

    La supérieure de l’hospice croit qu’il y en a eu un plus grand nombre, mais qu’on a négligé de le constater.

    Je ne sais où Léon Aubineau, Notice sur M. Desgenettes, p. 15, a pris que :

    … les onze premiers malades touchés du roi furent guéris.

  36. [923]

    Pour Édouard le Confesseur, textes cités ci-dessus p. 144, n 2. Pour Charles Ier, fragment du journal d’Oudert, cité par Edward Walford, Old and new London, III, Londres s. d., p. 352.

  37. [924]

    Dans sa Church History of Britain, parue en 1655, Thomas Fuller s’était exprimé avec quelque tiédeur au sujet du miracle, — c’était au temps de Cromwell :

    Others ascribe it to the power of fancy and an exalted imagination (fol. 145).

    Il fut sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, violemment attaqué par Peter Heylin, Examen historicum or a discovery and examination of the mistakes… in some modem histories, pet. in-8°, Londres 1659. Fuller dans une réplique intitulée The appeal of injured Innocence, in-4°, Londres 1659, répondit en ces termes :

    … though I conceive fancy may much conduce, in Adultis, thereunto, yet I believe it partly Miraculous… I say partly, because a complete Miracle is done presently and perfectly, whereas this cure is generally advanced by Degree and some Dayes interposed.

    Déjà en 1610, Thomas Morton — anglican et bon royaliste, mais d’une tendance que l’on qualifierait aujourd’hui de Low Church — dans son ouvrage intitulé A Catholic appeal to Protestants, in-4°, Londres, p. 428, refusait de considérer les guérisons royales comme proprement miraculeuses : 1° parce que non instantanées ; 2° parce que le toucher était souvent suivi par un traitement médical. Selon le baron de Damas (Mémoires, II, p. 306), Mgr Gousset, archevêque de Reims, ne considérait pas non plus les guérisons comme constituant, au sens strict du mot, un miracle ; mais pour une raison différente : parce qu’il n’y a point, dans le fait pour les écrouelles de se trouver guéries, quelque chose de contraire aux lois générales qui gouvernent le monde. Le baron de Damas, renseigné par l’archevêque, savait d’ailleurs bien que les guérisons ne sont point instantanées. (Ibid. même page.)

  38. [925]

    Texte cité par Raymond Crawfurd, King’s Evil, p. 77.

  39. [926]

    Archives de Reims, fonds de Saint-Remi, liasse 223 (renseignements), n° 7.

  40. [927]

    Archives de Reims, fonds de Saint-Remi, Liasse 223, n° 11 (29 avril 1658).

  41. [928]

    Raymond Crawfurd, King’s Evil, p. 157. Nos renseignements sur la fin de Lovel viennent uniquement d’une lettre adressée au General Evening Post le 13 janv. 1747 par un correspondant de Bristol qui signe Amicus Veritatis (éd. Gentleman’s Magazine Library, III p. 167) ; témoignage en lui-même assez peu sûr ; mais ce qui tend à prouver sa véracité, c’est qu’il ne paraît pas avoir été démenti du côté tory. Sur l’affaire Thomas Carte, ci-dessus p. 393-394.

  42. [929]

    Antonio Franco, Synopsis Annalium Societatis Jesu in Lusitania, Augsbourg, in-4°, 1726, p. 319 :

    … Michael Martinus, scholasticus, a longo morbo probatus est. Ad sanandas strumas in Galliam missus, ut a Rege Christianissimo manu contingeretur, salvus in Lusitaniam rediit, sed alio malo lentae tabis consumptus.

  43. [930]

    Raymond Crawfurd, King’s Evil, p. 122-123 ; cf., sur ces confusions, Wilhelm Ebstein, Die Heilkraft der Könige, p. 1104, n. 2. Abcès dentaire pris pour un cas de king’s evil et à ce titre confié aux soins de la septième fille d’une septième fille, qui, naturellement, échoua : A. G. Fulcher, dans The Folk-Lore, VII (1896), p. 295-296. On peut remarquer que le mal royal passait, au moins dans le peuple, pour assez malaisé à reconnaître : c’est ce que prouve le singulier procédé de diagnostic indiqué par un petit recueil de recettes médicales du XVIIe siècle, publié par The Folk-Lore, XXIII (1912), p. 494. Il convient d’ailleurs d’ajouter que, par occasion, un autre traitement pouvait s’ajouter au toucher. Tel fut du moins le cas des cinq petits malades guéris par Charles X ; le certificat du Dr Noël, en date du 8 oct. 1825, dit :

    Je certifie… qu’il n’a été employé pour leur guérison que le traitement habituellement en usage (Charles Cerf, Du toucher des écrouelles…, p. 246).

    En pareille circonstance, à qui attribuer la cure ? au roi ? ou au traitement habituel ? Cf. aussi ci-dessus, p. 425, n. 2, les remarques de Morton.

  44. [931]

    Richard Carr, Epistolae medicinales, p. 154 :

    Verbo itaque expediam quod sentio : Contactus regius potest esse (si olim luit), proficuus ; solet subinde esse irritus, nequit unquam esse nocivus.

    Cf. Raymond Crawfurd, King’s Evil, p. 78 ; surtout Wilhelm Ebstein, Die Heilkraft der Könige, p. 1106.

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