P. Champion  : Procès de condamnation (1920-1921)

Tome 2 : Introduction

VIIIntroduction

Le Procès de Condamnation de Jeanne d’Arc est, à juste titre, un des documents les plus célèbres de notre histoire : il nous fait connaître une cause qui a gravement scandalisé la conscience humaine, en même temps qu’il nous révèle les traits les plus véridiques et les plus touchants de la vie de l’héroïque Jeanne d’Arc, orgueil et miroir d’un peuple. Ce document nous rend en quelque sorte les témoins d’un drame du plus haut pathétique où l’innocence et la jeunesse sont victimes de la passion politique, de la vieille science théologique et juridique. Le droit formel y triomphe de la candeur et de l’intuition.

Depuis fort longtemps1, avant même l’admirable publication de Jules Quicherat2 les historiens ont accordé à ce document un crédit tout spécial, et parfois exclusif. C’est qu’il nous rapporte les paroles mêmes de Jeanne, qu’il nous présente les actes de son martyre. Un sentiment de réaction s’est dessiné depuis peu chez les critiques3. Nous plaçons aujourd’hui sur le même plan le Procès de Réhabilitation. À côté des interrogatoires de ses juges, des réponses de Jeanne, nous voulons entendre les propos des témoins à décharge qui l’ont connue, des gens de son pays surtout, de ses VIIIcompagnons d’armes. Les deux procès se complètent d’ailleurs admirablement ; ils sont inséparables ; ils nous présentent le drame et l’idylle. Dans le cintre de feuillage, dans le cercle de feu qu’évoquent ces deux documents, la figure de Jeanne apparaît beaucoup plus près de nous que chez les chroniqueurs contemporains ou chez les historiens modernes. Dans leurs pages naïves, dans leurs ouvrages si remplis soient-ils d’érudition ou de ferveur, on a toujours l’impression que la figure de Jeanne, si près de la terre et si près du ciel, n’est qu’entrevue. Les procès nous présentent quelque chose de beaucoup plus achevé. La plus belle des histoires de Jeanne d’Arc, la plus véridique, la plus vivante, demeure enclose dans ces deux documents.

On peut s’étonner4 dès lors de voir qu’ils soient demeurés aussi peu accessibles dans une édition devenue fort rare, complets seulement dans le texte latin, langue commune jadis à tous ceux qui pensaient mais qui, il faut le dire, est de moins en moins familière à la généralité des hommes. C’est pour répondre en quelque sorte à ce besoin public qu’il y a bien des années, à la requête de mon cher père, j’ai entrepris la publication du texte latin du Procès de Condamnation accompagné d’une traduction en français, qui sera suivi du Procès de Réhabilitation : ouvrage qui aurait dû paraître en 1914, dont l’introduction a été écrite en grande partie dans les tranchées de la Somme, au hasard des relèves, dans la nuit des cagnas, et qui vient tout de même à son heure, en ce mois de mai 1921, où la première fête nationale de la sainte sera célébrée.

Ce grand procès, ce très célèbre procès5, un des plus vastes monuments juridiques de ce temps, il n’était pas aisé d’en entreprendre la lecture6. Ce sera chose plus facile IXmaintenant. Nous pénétrerons dans cette cathédrale de logique et de théologie, si sombre, comme on pousse, un soir, la porte d’une vaste église où est célébré, à la lueur des cierges, quelque office solennel et funèbre. Nous assisterons au plus dramatique des drames, dans son formalisme de justice implacable ; nous entendrons la voix claire de Jeanne au milieu de tant de périodes où la haine de ses juges éclate sous la feinte douceur et les apparences du droit ; où la rhétorique prêterait à rire si déjà le bras séculier, le feu, la douleur morale pire que la torture, le cachot et les fers, n’étaient présents à notre esprit. Dans ce grand drame, une foule de comparses s’agitent. Deux peuples attendent une sentence. Un évêque ambitieux, qui aspire à l’archevêché, siège à ce haut tribunal. Il a pour acolytes, pour complices, les chanoines d’une antique cathédrale, les suppôts de la plus célèbre Université du monde, celle de Paris, la plus haute valeur scientifique de ce temps, qui a vu s’écrouler toute puissance spirituelle, qui est elle-même toute la puissance spirituelle. L’évêque met le saint-siège devant le fait accompli, agit sur cet autre pouvoir redoutable, la sainte inquisition. Rome, Rouen, Paris sont les scènes principales de ce drame. Deux nations y ont leur rôle. Situer ces scènes, descendre, autant que nous le pouvons, dans les cœurs des comparses du procès, tel sera l’objet de cette introduction, des nombreuses notices que l’on trouvera à la fin de ce volume et qui permettront d’aborder la lecture de ce document avec quelque fruit.

Car, depuis que nous sommes mieux informés, le Procès de Condamnation a changé tout à fait d’aspect. Ce procès n’est plus absolument celui de Jeanne ; il est devenu celui des juges. Juste retour des choses d’ici-bas ; condamnation de l’erreur de gens qui ont entrepris de vouloir trop prouver.

À l’origine qu’était donc ce grand procès, rédigé quelques années7 après la mort de Jeanne ? Il était surtout l’apologie Xde ses juges. Ceux-ci instruisent la postérité : nous avons agi saintement, doucement, justement, disent-ils. Nous n’étions pas des gens pressés, ni des hommes passionnés. Nous, Anglais, n’avons pas traité, comme c’était notre droit, cette fille en ennemie, bien qu’elle nous ait infligé tant de défaites et de pertes. Nous, juges ecclésiastiques, nous avons agi suivant la doctrine immuable de l’Église, suivant toutes les formes du droit, après avoir épuisé le secours de toutes les lumières de la raison. Et de là découlait la nécessité de donner une grande publicité au document qui devait, à l’avance, condamner toute velléité de réhabilitation.

Qu’avait-on connu jusque là de Jeanne ? une merveilleuse aventure, couronnée de succès, puis discréditée par les revers ; le bruit répandu à travers le monde d’un grand procès placé sous l’invocation de l’Université de Paris et presque de la Papauté, un procès qu’il était défendu de calomnier sous peine de prison ; une sentence commentée dans des prédications publiques et répandue par des circulaires ; des menaces. Voilà tout ce qu’on savait.

Ce n’était pas assez, sans doute, pour étouffer le bruit de la légende de Jeanne, détourner la ferveur populaire de celle qui avait été adorée, durant sa vie, par les bonnes gens de France. Il importait donc de donner toute la publicité désirable à la grande machine de procédure qu’était le procès, de publier au grand jour les déclarations stupéfiantes de cette obstinée Jeanne, les avis pleins de modération et de poids des savants sur cette simple ; il fallait montrer Jeanne en contradiction avec elle-même, se reniant devant les flammes, finalement reconnaissant ses erreurs, ses folies, sa déception. Le peuple des catholiques ne devait plus avoir foi dans celle qui avait perdu la foi en elle-même. Tout cela, destiné à agir sur l’opinion, un lecteur attentif devait le trouver dans le Procès de Condamnation ; tout cela, qui avait été préparé, machiné avec le plus grand soin. Ainsi les juges qui avaient eu la satisfaction de voir réalisé, en tout ou en partie, le scénario du drame écrit comme à l’avance dans leur esprit, pensent en quelque sorte s’innocenter devant la XIpostérité. Telle est la force, et telle est la faiblesse, de ce grand monument dont les arguments juridiques et théologiques reposent sur de vaines substructions. On pense aux monuments de cet âge, si logiques et si fragiles tout ensemble. Ici apparaît la tare d’une époque par ailleurs pleine de sève et d’exubérance : l’abus de la logique, de la scolastique, du formalisme. Régularité n’est pas vérité ; droit n’est pas justice ; penser en groupe, conformément à la tradition, n’est pas penser ; juger en politiques unitaires et autoritaires, suivant la loi du plus fort, juger en conventionnels, ce n’est pas juger. Les paroles de l’Imitation nous viennent à la mémoire : Quand même tu connaîtrais toute la Bible et les sentences des philosophes, à quoi cela te servirait-il si tu n’as pas la grâce et l’amour ?

Alors ce sont les juges de Jeanne qu’à notre tour nous jugerons ; de leur apologie la postérité fait un acte d’accusation.

I.
Régularité du procès

Le Procès de Condamnation de Jeanne d’Arc est un chef d’œuvre de partialité sous l’apparence de la plus régulière des procédures8.

Rarement l’injustice a pris à ce point figure de justice ; rarement une assemblée a paru possédée d’un zèle aussi feint pour le salut de l’âme et du corps d’une pauvre et sainte fille ; rarement elle a invoqué avec autant d’hypocrisie sa propre impartialité9 et montré une aussi fausse bienveillance XIIà secourir dans sa défense une femme illettrée. Et les juges de Rouen se couvraient encore de l’opinion de cette lumière quasi-céleste qu’était alors, dans le monde entier, la scientifique Université de Paris. Que de lâches opinions s’abritèrent derrière les décisions toutes politiques, mais si savamment déduites, des Facultés de Théologie et de Décret !

Ce fut un bon procès, une machine de procédure superbement agencée, mise en mouvement sous l’autorité de la plus haute, de la plus redoutable des autorités d’alors, de la justice d’Église. Jamais tant de témoignages et de preuves formelles n’ont été recueillis avec un tel soin ; nul procès de ce temps, sauf celui de Jean, duc d’Alençon, jugé par ses pairs, n’a été conduit de façon aussi solennelle. (Trois ou quatre chanoines désignés par le chapitre suffisaient en ce temps-là pour instruire les procès en matière de foi.)

Aucun procès, enfin, n’a reçu une telle publicité : cinq copies authentiques furent tirées de ce grand monument ; des circulaires en firent connaître immédiatement la conclusion aux princes de l’Europe, aux ecclésiastiques, aux cités ; et il ne faisait pas bon mal parler des juges de la Pucelle !

Ce monument d’iniquité, ce chef-d’œuvre de procédure a finalement porté ses fruits.

Comme le voulaient ses juges, Jeanne a été condamnée comme hérétique ; les Anglais l’ont fait brûler, comme ils le désiraient, et ils pouvaient dire, chez eux, qu’une sorcière avait mené Charles, roi de France, au sacre de Reims ; mais surtout la régularité formelle du procès solennel fit que nul n’osa plus prononcer le nom de la Pucelle en pays de France.

Sauf à Orléans, où persistera le culte de Jeanne, associé surtout au souvenir de la délivrance de la ville, le procès a endormi l’opinion. Celle à qui un culte avait été rendu de son vivant ; celle devant qui l’on avait brûlé des chandelles, dit des oraisons ; celle dont on avait touché l’anneau et embrassé les vêtements ; celle-là qui avait ouï sa légende bruire immédiatement d’un bout à l’autre de l’Europe, elle est oubliée. Le grand procès, le procès régulier est là ; l’Université XIIIde Paris et l’ordinaire ont parlé. On doute. Voyez comme les témoignages deviennent alors incertains au sujet de Jeanne : il nous faut recueillir la seule opinion favorable à la Pucelle dans un ouvrage de controverse, Le Champion des Dames de Martin Le Franc, en 1440 ; encore y lit-on le pour et le contre.

La justice des hommes est souvent impitoyable ; la forme de la justice l’est toujours davantage : ici elle peut sembler irréprochable. Il faudra presque vingt-cinq ans pour détruire pièce à pièce, après combien de longues formalités, cette imposante machine qu’est le Procès de Condamnation ; il faudra que la France soit reconquise par son roi, que la bastille anglaise qu’était Rouen soit redevenue française. On a accusé, peut-être légèrement, Charles VII d’ingratitude en cette affaire ; il serait sans doute plus juste de lui reprocher son indolence et son manque de clairvoyance.

Certes, en 1452, beaucoup parmi les juges de Jeanne étaient morts ; mais ils avaient vécu pleins d’honneurs et chargés de bénéfices. Plusieurs, parmi ceux qui furent appelés à déposer lors de la réhabilitation, perdirent la mémoire et témoignèrent lamentablement, comme Caval et Tiphaine (ceux-là nieront toute participation) ; ou comme ce Guillaume du Désert qui estimait que si Jeanne avait tenu le parti des Anglais, comme elle avait fait celui des Français, elle n’aurait pas été traitée de la sorte. Et certains, parmi les survivants des juges de 1431, étaient parfaitement ralliés au roi Charles VII.

Jean Beaupère, le recteur de l’Université de Paris si actif à perdre Jeanne, invoquera son titre de bon Français quand les partisans de Charles VII rentreront à Rouen (il résidait alors à Besançon, dans un pays qui n’était pas contraire au roi) ; mais il maintint, en 1452, son opinion sur les causes naturelles des apparitions de Jeanne et la malice inhérente à la nature féminine. Thomas de Courcelles, l’insigne sorboniste, exposera devant Charles VII la doctrine de l’Église gallicane en 1440 (dans la rédaction définitive du procès il avait prudemment supprimé son nom là où il figurait dans XIVla minute française) : il mourut doyen du chapitre de Notre-Dame. Guillaume de Conti, le bénédictin, félicitera Charles VII lors de sa rentrée à Paris. C’est un autre juge, Guillaume du Désert, qui obtiendra du roi Charles la confirmation de la charte aux Normands. Ces faits n’indiquent guère qu’on voyait en eux des suspects.

Tout ce qui aurait pu être tenté en faveur de Jeanne pendant l’instruction du procès, c’était un coup de force qui aurait amené matériellement la délivrance de la Pucelle : car ses ennemis avaient paré à tous les moyens légaux au lendemain de sa prise. Étudier le chemin qu’on lui fait parcourir avant de l’amener à Rouen, au cœur de la puissance anglaise, c’est reconnaître qu’on avait songé à la seule éventualité qui aurait pu être pour Jeanne de quelque secours. Et si, comme on l’a reproché à ses juges de ne pas l’avoir fait, des témoins du parti français avaient été cités au procès de Rouen, munis de sauf-conduits légaux, il n’est pas certain qu’ils auraient servi grandement la cause de la Pucelle dont la vertu et la sincérité pouvaient bien se passer de leur témoignage. Mais il est sûr, par contre, que les juges de Rouen n’auraient pas manqué de les compromettre, de les humilier dans leur doctrine avec les réponses de Jeanne, pleines de bonne foi, assurément, mais d’une orthodoxie souvent douteuse.

Jeanne semble bien avoir eu conscience de ces deux alternatives. Dans la séance du 14 mars, elle rapportera que ses voix lui avaient dit qu’elle serait délivrée par une grant victoire.

El il paraît assez évident que Jeanne désira peu de voir comparaître les témoins du parti français à son procès. Quand elle eut fait son récit de l’ange apportant la couronne précieuse à son roi, lors de l’entrevue de Chinon, récit où il semble bien que la pauvre Jeanne se soit un peu aventurée, on lui demanda si elle voulait s’en rapporter aux témoignages de l’archevêque de Reims, du sire de Boussac, de Bourbon, de la Trémoille, de La Hire : elle répondit par un détour, d’ailleurs, plein de bon sens : Baillez ung messagier, et XVje leur escripray de tout ce procès… Et autrement ne s’y est voulu croire ni rapporter à eulx. On lui demande encore si elle répondrait au sujet de ses apparitions, dans le cas où ses juges manderaient des chevaliers de son parti, protégés par des sauf-conduits : Jeanne réplique prudemment qu’on les fasse d’abord venir, ensuite elle leur répondra. Les juges de Rouen lui demandent alors si elle veut s’en rapporter aux témoignages des religieux de Poitiers qui l’avaient arguée à sa venue en France : Jeanne fait cette étonnante réplique : Me cuidez-vous prandre par ceste manière et par cela attirer à vous ?

C’est qu’entre Jeanne et tous les clercs scientifiques, qu’ils fussent enquêteurs à Poitiers ou juges à Rouen, il y avait un abîme : sa divine candeur. De Regnault de Chartres, l’archevêque de Reims, chancelier de France, Jeanne dira : Il ne oseroie dire le contraire de ce que vous en ai dit. Pauvre Jeanne, elle connaissait mal les hommes, les habiles et les politiques ! Ce Regnault, au lendemain de sa prise à Compiègne, avait écrit aux bons habitants de Reims comment elle ne vouloit croire conseille, ains faisoit tout son plaisir ; et il leur annonçait la venue du petit berger du Gévaudan, lequel ne disoit ne plus ne moings que avait faict Jehanne la Pucelle. Comment auraient déposé, à Rouen, de tels témoins ?

Il était d’ailleurs trop tard : l’immense machine était mise en mouvement. Comme ils avaient raison ceux des conseillers qui estimaient avec frère Ysambard que l’on proposait à la pauvre Jeanne des interrogatoires trop difficiles, subtilz et cauteleux, tellement que les grands clercs et gens bien lettrez, qui estoient là présens, à grant peine y eusse sceu donner réponse. Comme il était prévoyant, ce solennel clerc normand, Me Jean Lohier10, XVIs’il préféra quitter Rouen plutôt que d’avoir à donner son opinion à l’évêque de Beauvais sur la régularité formelle et foncière du procès : et si n’avoit quelque conseil icelle femme, qui estoit une simple fille, pour respondre à tant de maistres et de docteurs, et en grandes matières, spéciallment celles qui touchent ses révélations, comme elle disoit. Et pour ce lui sembloit que le procez n’estoit pas valable… Vous voyez la manière comment ilz procèdent : ilz la prendront, s’ils peuvent, par ses paroles… (Déposition de Guillaume Manchon.)

Ainsi agencée et solennellement menée, l’affaire de Jeanne ne pouvait avoir que la triste issue qu’elle a eue. Et il conviendra d’admirer désormais comment le Procès de Réhabilitation a pu être conduit. Ce procès n’était plus l’affaire du roi ; il n’était pas facile à l’Église de détruire le monument qu’elle avait elle-même édifié. Ce n’est guère qu’après 1452 qu’on reprendra courage en France et que les témoignages en faveur de Jeanne oseront se produire au grand jour.

II.
Responsabilités des juges

Aux juges de Jeanne, à ces juges passionnés, insensibles, à ces juges odieux (disons le mot), nous devons cependant justice. Il nous faut rechercher les responsabilités plus ou moins lourdes qui retombent sur eux et sur les assesseurs du Procès de Condamnation. De toutes ces responsabilités, l’Université de Paris doit avoir la plus importante part. Comme cette institution a beaucoup changé, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce qu’on entendait alors par l’Université.

1.
Rôle de l’Université de Paris dans le Procès.

Il est sur la montagne Sainte-Geneviève, sur la sainte montagne de la science, dans la très paisible rue de Sorbonne, XVIIau milieu de tant de collèges, de jardins, de couvents, de venelles puantes où l’eau et les immondices séjournent, un pauvre collège et une chapelle que hantent des clercs hâves et de jeunes religieux : c’est l’insigne maison de Sorbonne. Là se rencontrent maîtres et élèves, disciples souvent âgés, souvent faméliques, qui, pendant tant d’années ont partagé une misère commune, un peu de paille, ont enduré le froid et la faim, aspirant aux titres de licencié, de maître qui permettront aux uns de professer, aux autres de méditer, et procureront aux plus habiles l’unique et grand moyen de parvenir : l’accès aux bénéfices. Ils sont rassemblés là, les fils de toutes les provinces de France, groupés en Nations, assoiffés de science, de bonne doctrine, accomplissant le vœu d’une mère pieuse, orgueil de leur village et parfois de leur province. Timides, pauvres, ambitieux, ils élucident solennellement les textes sacrés de l’ancien et du nouveau Testament, s’entraînent aux lectures et aux discussions, aux prédications, rongés de soucis, amaigris par les veilles, toujours prêts à écraser l’erreur, à défendre la foi catholique, aptes à soutenir sur les mêmes conclusions des opinions opposées, dans l’attitude de lutteurs.

Et non loin, dans la rue du Clos-Bruneau, ou à Saint-Jean de Beauvais, sont groupés les nombreux auditeurs des cours sur le Décret et les Décrétales, idoines à administrer les églises, à discuter les affaires des chapitres et des cures, à l’enseignement et au commentaire des lois.

Aux environs de Saint-Côme se tiennent les docteurs et les étudiants en médecine, en petit nombre ; rue du Fouarre, dans les échoppes et parfois dans la rue, se presse la foule plus turbulente des artiens, étudiants en sciences, en philosophie et en lettres11.

C’est sur la montagne Sainte-Geneviève que se sont formées les camaraderies ; c’est là qu’est né l’esprit de corps. XVIIIÉtudiants et maîtres, tous sont fils de l’alma, de cette mère qui les a nourris du lait de la connaissance, dans ce temps qui a eu une véritable superstition pour ce qui était écrit, pour la science verbale. Maîtres et disciples se retrouveront au cours du procès de Jeanne où la camaraderie universitaire a certainement joué un grand rôle.

L’Université de Paris était la fédération des maîtres des Facultés de Théologie, de Décret, de Médecine, et de celle des Arts (lettres). Elle tient ses assises générales dans la chapelle des Mathurins où nous verrons se réunir les maîtres, précisément à propos du procès de Jeanne. Les rois et les papes n’étaient que les patrons de cette grande république, rien de plus.

La Faculté de Théologie comprenait uniquement des ecclésiastiques donnant leur enseignement dans les grands couvents.

Chargés d’enseigner la parole de Dieu, les docteurs en théologie devaient défendre la vérité catholique et confondre l’hérésie. Cette Faculté s’attribuait le pouvoir de décider souverainement si telle doctrine religieuse était vraie ou fausse. À côté de sa décision, l’évêque, et même le pape, ne pouvaient exercer qu’une puissance judiciaire ou coercitive : ils ne faisaient en quelque sorte qu’appliquer la peine. Le pape ne pouvait pas statuer en matière de dogme12, car il fallait bien rendre raison théologiquement de la condamnation et pour cela avoir recours à la science dont les maîtres assemblés étaient les dépositaires. Un historien de l’Université, et fort universitaire, a pu le dire : Ces prétentions n’étaient pas illusoires. Composée de réguliers de tous les ordres et de séculiers de toutes les nations, la Faculté de Théologie de Paris renfermait alors tout ce que la chrétienté comptait de théologiens éminents. Et, au XIVe siècle, elle était seule, pour ainsi dire. Aucune XIXautre n’était composée de plus de membres et de docteurs plus distingués. Toutes les nations étaient admises à la Sorbonne ; tous les ordres religieux étaient représentés à Paris par l’élite de leurs frères. Il ne semblait pas qu’on pût trouver ailleurs un tribunal plus impartial et plus éclairé13.

En fait, les docteurs en théologie conciliaient avec l’obligation de défendre l’orthodoxie, la liberté de discussion et d’examen nécessaire à la culture de l’esprit. Cette Faculté était comme le cœur de l’Université de Paris, l’enseignement des arts demeurant une préparation à la théologie. Elle était la gloire intellectuelle de l’Université, le berceau de tous les grands philosophes, de tous ceux qui ont pensé au moyen âge ; de tous ceux qui allèrent prendre la parole au concile de Bâle en faveur des libertés de l’Église gallicane.

L’Université a exercé, à travers les siècles, ce droit de connaître des hérésies ou opinions produites à Paris et dans les environs. Des pays les plus reculés, en matière de foi, on faisait appel au jugement de l’Université de Paris. Or, en ce temps, les maîtres étaient préoccupés d’actes de sorcellerie qui avaient tant exalté les imaginations, depuis quelques années déjà14.

Au milieu des désordres sans nombre qui marquèrent la première moitié du XVe siècle, l’Université fut donc l’unique manifestation de l’opinion intellectuelle en France.

Gerson avait parlé en son nom pour une réforme générale du royaume, en 1405. Elle résiste au pape, qui lève les décimes, et communique sans cesse avec lui ; elle réprimande le roi et combat les ordres mendiants ; elle correspond, après la mort du duc d’Orléans, avec les ducs de Berry et de Bourgogne ; prend parti pour Jean Petit, pour le duc de Bourgogne, toujours au nom de la réforme. Elle XXs’insurge avec le populaire, dès 1408, et Charles VI doit publier un mandement afin que ses suppôts ne soulèvent pas le peuple de Paris. Elle humilie le prévôt, Guillaume de Thignonville. Le roi vient lui demander de faire excommunier le duc d’Orléans ; le duc de Bourgogne lui communique ses secrets. Elle fait approuver l’ordonnance Cabochienne, puis, après l’émeute, célèbre les bienfaits de la concorde et condamne les propositions de Jean Petit ; elle se prononce en faveur des libertés de l’Église gallicane. Mais, quand les Bourguignons rentreront dans Paris, l’Université reniera hautement les actes des cinq dernières années ; les hommes qui l’ont tenue en servage ont trompé la nation et le roi, ruiné les études. Elle est toute bourguignonne ; Gerson et Machet ont dû s’absenter. Aigrie et sans ressources, après le détestable meurtre de Jean sans Peur qu’elle promet de venger, l’Université délègue Pierre Cauchon pour approuver le traité de Troyes, auquel elle adhère solennellement. Elle est anglaise, dès lors. On voit qu’elle demande à Henri V de confirmer ses privilèges (1420) ; elle recommande encore Pierre Cauchon pour le siège de Beauvais, car il est très prudent et très bénigne personne et homme de grant clergie. Elle rend des actions de grâces à Henri V qui vient de s’emparer de Meaux ; l’union des nobles rois de France et d’Angleterre, des deux nobles royaumes, de leurs bons sujets, est exaltée, ainsi que l’amour de la paix : elle n’oublie surtout pas Bedford, le lettré Gloucester qui sont ses deux protecteurs. L’Université fait de pieuses offrandes à chaque victoire anglaise. Elle exulte à l’annonce que Henri VI va se rendre en France pour visiter son royaume (avril 1431)15.

Au mois de décembre 1431, une scène bien extraordinaire se déroula dans Paris où le petit Henri VI fit son entrée solennelle16. Ce fut l’un des juges de Jeanne d’Arc, Nicolas XXIMidi, qui fut chargé de le haranguer au nom de l’Université. Il exprima la joie universitaire de voir briller dans l’enfant roi les principes excellents qui conviennent à un monarque et à un prince catholique, c’est-à-dire l’obéissance envers Dieu et l’Église, le zèle pour la justice, les vertus de clémence et de miséricorde. Nicolas Midi salua dans Henri VI le père, le patron, le tuteur, le refuge particulier de l’Université, qui était sa fille aînée orpheline ou plutôt veuve depuis son absence, puisqu’elle n’avait plus son singulier et spécial protecteur pour la conduire. Il lui disait son accablement, lui demandait audience, espérant que ledit seigneur la traitera bien et favorablement, comme le firent les rois ses prédécesseurs. Et Nicolas Midi traduisait le rêve, l’utopie des universitaires : cette union des deux royaumes qui auparavant furent divisés et en discorde, évoquant le spectacle des guerres, des séditions, la ruine des églises, la diminution du culte. Que cette bonne union soit réalisée, par la grâce de Dieu, et tous maux cesseront, comme il y a lieu de l’espérer !

Voici ce qu’un universitaire devait dire, dans un compliment adressé au roi anglais, en lui présentant tous ses vœux de joyeux avènement, des prières pour sa santé et le succès de ses entreprises, l’offre d’oraisons publiques, de prédications au peuple. Document si extraordinaire qu’on n’avait su jusqu’à présent le dater comme il convient17.

À dire vrai, l’Université avait souffert du commun malheur des temps18. En 1425, protestant auprès de Martin V XXIIcontre la création de nouvelles universités françaises, l’alma dira que ses membres sont dispersés et qu’elle est bien diminuée de son antique gloire. Jean Gerson vivait à Lyon en exil ; d’autres universitaires éminents, depuis 1418, s’étaient réfugiés auprès de Charles VII. Ceux qui demeuraient à Paris semblaient, pour la plupart, de fanatiques Bourguignons ; entendons qu’ils servaient, comme tant d’autres, les maîtres du jour. La domination des Anglais paraissait bien avoir été reconnue par Charles VI lui-même. Le Parlement, une grande partie de la France, avait accepté et juré le traité de Troyes. Un mariage avait scellé la fusion juridique des deux royaumes. Le pape lui-même19 n’aurait pas blâmé cette opinion des maîtres ; et l’Église n’a jamais à intervenir dans ce que nous appellerions un changement de gouvernement. Les Anglais étaient des chrétiens et des catholiques. Ils se montraient alors, surtout à l’instigation de Bedford, fils très dévoués et soumis de la Papauté. Mais enfin il faudrait peut-être parler avec prudence de cette décadence de l’Université. Sa puissance morale était la même ; le malheur des temps voulait qu’on n’y professât qu’une opinion. Sur Jeanne, l’avis des maîtres était en ce temps-là unique.

La Pucelle fut prise le 23 mai 1430, à six heures du soir. Cette nouvelle n’arriva à Paris que le 25, au matin. Le 26, le greffier de l’Université de Paris écrivit, au nom et sous le sceau de l’inquisiteur de France, une sommation au duc de Bourgogne afin que Jeanne, souspeçonnée véhémentement de pluseurs crimes sentens hérésie, fût remise pour ester à droit par devers le procureur de la sainte inquisition… au bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maistres de l’Université de Paris et autres notables conseillers estans par deçà.

Dans les conciliabules de l’Université, autant que dans les XXIIIconseils du gouvernement anglais, naquit donc spontanément l’idée de perdre Jeanne devant un tribunal d’Église, Jeanne, ce monstre d’orgueil. C’était là une merveilleuse idée, l’opinion de l’Université, défavorable à la Pucelle, devant avoir un immense retentissement sur le clergé, même sur celui-là qui demeurait favorable à Charles VII. Les Anglais, d’autre part, avec le procès d’Église, pouvaient prendre des airs désintéressés20.

Les maîtres, qui ont déjà réclamé la Pucelle au duc de Bourgogne, la réclameront encore pour l’inquisiteur de la foi à Paris, ou pour leur suppôt, Pierre Cauchon21. Car, au sujet de Jeanne, l’opinion des Universitaires demeurait depuis longtemps unanime. Elle était en partie déterminée par les fabuleuses anecdotes qui circulèrent dès l’apparition de la Pucelle. D’autre part, l’esprit de corps voulait que les maîtres parisiens tinssent pour fort suspecte toute personne du parti armagnac, surtout accréditée par les docteurs de Chinon, ceux-là qu’ils avaient englobés dans la réprobation des Armagnacs, ceux-là qui avaient fait condamner les propositions bourguignonnes de Jean Petit22.

D’innocentes historiettes, débitées dans le pays lorrain sur l’arbre des fées, furent admises sans contrôle et dénaturées. Une femme conduisant des gens d’armes, habillée complètement en homme, ne pouvait être qu’une dépravée, une cruelle, une paillarde, comme les autres ribaudes d’alors qui suivaient les armées.

Frère Richard avait prêché à Troyes que Jeanne connaissait les secrets de Dieu et qu’elle pouvait faire entrer une armée dans quelque ville que ce soit, et par n’importe quel moyen. C’était un personnage suspect, déjà inquiété par l’Université de Paris comme fauteur d’erreurs et de mensongères prophéties. Il avait dû prendre la fuite de Paris, XXIVayant prêché que l’Antéchrist était né, et annoncé le jour du jugement pour l’année 143023.

Lorsque Jeanne s’était montrée devant Paris, au mois de septembre 1429, les Parisiens ne doutaient pas, suivant des rumeurs habilement répandues, que ses fidèles allaient tous les exterminer ; que l’intention du roi Charles VII était de faire passer la charrue sur la ville. Tandis que les Parisiens processionnaient en l’honneur de la Vierge, la veille de la Nativité, au mépris de l’observance des fêtes religieuses qui venait encore d’être rappelée par l’Université, Jeanne avait donné un assaut infructueux à la ville. On vit dans cet échec un miracle de la Vierge en faveur des Bourguignons. Le crédit de Jeanne tomba, puisqu’elle avait échoué : donc l’esprit du Malin la conduisait, et non pas l’esprit de Dieu. Question qui préoccupait alors les maîtres universitaires, puisqu’ils avaient, en ces jours, fait composer et transcrire un traité : De bono et maligno spiritu24.

La croyance à la mission divine de Jeanne cessa dès lors. Bedford, écrivant au roi, la représentera comme le limier du diable, usant d’enchantements et de sortilèges. Après la sortie désastreuse de Compiègne, que devaient penser de Jeanne prisonnière les maîtres de Paris, alors qu’elle avait annoncé avoir été envoyée de Dieu pour chasser de France tous les ennemis de son roi ? Et le saut de Beaurevoir, n’était-ce pas coupable témérité et mortel péché ?

Voilà ce qu’il ne faut pas oublier si l’on veut voir un peu clair dans l’acharnement des théologiens universitaires à poursuivre Jeanne ; ce qu’il convient surtout de retenir si l’on veut comprendre la portée des questions sur le pouvoir magique de tous les objets qui lui avaient appartenu, son étendard, son épée, ses anneaux ; les interrogations insidieuses qui lui furent posées sur l’étendue de sa mission XXVet sur la question, toujours fort mystérieuse, de ses intuitions et de ses voix25.

La Pucelle avait annoncé, en somme, une mission imparfaitement réalisée. Les Anglais n’étaient pas chassés du royaume de France ; le duc Charles d’Orléans restait toujours en Angleterre ; elle-même était tombée aux mains de ses ennemis et y était demeurée. La description de ses apparitions, si précise, pouvait sembler fallacieuse à des gens qui étaient habitués à lire sur ce sujet, dans la Légende dorée par exemple, de vagues généralités. Dans le récit de son entretien avec le roi, il était évident que Jeanne avait varié, et même qu’elle s’était vantée. Dans tout cela les théologiens les plus avertis, comme Beaupère, étaient enclins à voir plus de cause naturelle et intencion humaine que de cause surnature.

L’Université, on l’a vu, était intervenue au début du procès de Jeanne ; elle interviendra encore dans la suite de la procédure. Le 19 mai, Pierre Cauchon le déclarait en séance publique : les opinions des docteurs et des maîtres pouvaient suffire pour juger la cause. Mais, une fois de plus, il faisait appel, pour la plus grande paix des consciences et l’édification de tous, aux lumières de l’Université, en particulier à celles de la Faculté de Théologie et de Décret. Or, le 14 mai, l’Université venait de le faire savoir au roi d’Angleterre : le procès avait été conduit sagement, saintement, raisonnablement par des professionnels éminents, des gens qui n’avaient ménagé ni leur peine, ni leur temps, ni pris en considération aucun danger. Toute dilation étant bien périlleuse, il fallait en finir, agir rapidement pour ramener le peuple égaré à une saine doctrine. La veille, une lettre avait été adressée à l’évêque par les universitaires dans laquelle les mêmes sentiments étaient exprimés. Il fallait aller de l’avant si l’on voulait éviter que Jeanne ne gangrenât tout le monde occidental.

XXVILa Faculté de Théologie se montrait naturellement la plus véhémente. Il n’y avait, dans le fait de Jeanne, que mauvaise croyance, mensonge dangereux, cruauté, présomption, idolâtrie, schisme. Les décrétistes (les gens de loi sont plus prudents et retors) se montraient sans doute moins affirmatifs sur le fond et plus modérés dans la forme ; car plusieurs suppôts de la Faculté de Décret l’avaient déclaré (ce qui ne leur semblait d’ailleurs pas croyable), il fallait réserver l’hypothèse que les voix de Jeanne lui venaient de Dieu. Les décrétistes donnaient donc leur avis sous cette réserve. Mais il leur apparaissait aussi qu’il y avait dans le fait de Jeanne schisme évident, contradiction avec le symbole des apôtres, apostasie, mensonge, soupçon d’hérésie, jactance.

Déclaration capitale dont l’autorité entraînera tous ceux qui n’auraient osé ou su se former une opinion au cours du procès, et que beaucoup d’assesseurs ne feront que résumer. On vit dès lors triompher l’esprit de corps et de discipline.

Mais il aurait dû apparaître évident à ces théologiens qu’un esprit mauvais n’inspirait pas cette candide et pieuse enfant, qui n’avait pris des habits d’homme que de toute nécessité, pour protéger sa virginité et pour conduire des soldats. Devaient-ils lui en vouloir de répondre de manière insuffisante à des questions relatives au pape, au concile, à sa soumission, quand eux-mêmes étaient divisés à ce sujet ? Devaient-ils admettre, ces maîtres, que soixante-dix articles d’accusation fussent dits extraits de ses propres aveux, alors que Jeanne les avait niés pour la plupart ? Devaient-ils souffrir qu’on mêlât le vrai au faux, qu’on fabriquât un pseudo-résumé de ces accusations sur lequel ils n’avaient même pas pris la peine de se mettre d’accord ? Pourquoi aussi n’avoir pas gardé Jeanne dans une prison ecclésiastique, alors que l’archevêché de Rouen avait une chambre pour les femmes sous la surveillance d’autres femmes ? Pourquoi avoir estimé qu’on ne pouvait aller chercher si loin l’avis du saint-père, alors que, si souvent, les messagers et les ambassadeurs de l’Université allaient à Rome XXVIIpour régler des affaires minimes de leurs suppôts et rapporter la collation des bénéfices ? Pourquoi ont-ils pris cette précaution de faire couvrir leur jugement par l’autorité du gouvernement anglais ?

2.
L’Université et le Concile. — Le Pape de Rome et l’Église Universelle.

Leurs avis, les assesseurs les soumettaient (on dirait une formule de style) au jugement du souverain pontife et du sacro-saint concile général.

Cette autorité du pape, incidemment évoquée (car c’est toujours de l’Église, des prélats officiers du Christ dont Pierre Maurice parlera à Jeanne), la Pucelle voudra l’invoquer à son tour. Elle dira, elle aussi, qu’elle s’en rapporte à l’appel au pape. Mais alors on lui rappellera qu’il est bien loin, que les ordinaires sont idoines à juger des affaires de leur diocèse (24 mai) ; et telle était d’ailleurs la règle inquisitoriale stricte26.

Mais les juges mentaient quand ils disaient dans leur sentence : Tu as refusé de te soumettre à notre saint père le pape et au saint concile général. On avait fait mentir le petit roi d’Angleterre dans les lettres circulaires écrites à l’empereur et aux rois de la chrétienté qui représentaient Jeanne comme ayant vomi le jugement de notre saint-père le pape ; dans les lettres circulaires aux prélats de France où il était dit que Jeanne avait rebouté le jugement du pape et du concile (juin 1431). Une fois de plus, l’autorité du pape, niée par la Pucelle, était mise en avant dans les lettres que l’Université adressa au pape, à l’empereur, au collège des cardinaux, documents où Jeanne est définitivement classée XXVIIIpar les maîtres universitaires dans la série des femmes superstitieuses qui apparurent en ce temps.

Mais au fait, quelle était en ces jours l’autorité d’un pape ? qu’était cet Eugène IV qui venait de succéder à Martin V (mort le 20 février 1431), tout à fait au début du procès de Jeanne, tandis que l’évêque Pierre Cauchon s’assurait la collaboration de l’inquisiteur ?

Ma pensée s’est souvent portée vers cette cité de Rome au moyen âge, la plus grande ville de la chrétienté à en juger par son enceinte et ses souvenirs, une des moindres si l’on considérait sa population et le nombre de ses masures en ruine, Rome, un trône dans un désert. Ce ne sont que grands et merveilleux palais écroulés ; des vignes et des jardins couvrent ces ruines ! Que de caves, en ces lieux abandonnés, sont les tanières d’une multitude de porcs-épics, de blaireaux, de hérissons et de renards ! On y distingue, de loin, les amphithéâtres, la coupole du Panthéon, les chevaux colosses, des tours, des clochers pointus, et celui qui les domine tous et qui porte la croix où se fixent les regards des chrétiens, celui de Saint-Pierre ; et voici le séjour des papes ; et voilà le fort château de Saint-Ange, circulaire, comme une tour basse, qui commande de sa masse de pierre le pont sur le Tibre, et qui est l’entrée de Rome pour ceux qui viennent de France, d’Espagne, d’Allemagne, de Florence, de Bologne et de Venise27.

Mais Rome n’est plus dans Rome. L’autorité de l’Église universelle a été transportée dans le vagabond concile, là où se rencontrent précisément ces maîtres universitaires, les prélats de France qui venaient de juger Jeanne d’Arc. Leur autorité était la seule autorité28.

XXIXL’Église n’aime guère qu’on évoque ce temps de désordre, sa période révolutionnaire. Quand le concile de Constance prit fin (1418), trois pontifes rivaux avaient été écartés de la chaire de saint Pierre : mais la vieille monarchie pontificale, restaurée dans la personne de Martin V, était devenue une République de clercs. Des conciles périodiques devaient se tenir régulièrement. Le vicaire du Christ n’était plus guère que l’exécuteur des volontés de la multitude. Un Gerson allait jusqu’à demander que l’on gravât sur les pierres de toutes les églises la promesse pontificale de se soumettre aux décrets conciliaires. Martin V (ce vieux patricien de Rome de la famille des Colonna) ne put jamais que temporiser, éluder, réagir en sous main. Figure fermée et volontaire, tel il nous apparaît mîtré et dormant son dernier sommeil sur son magnifique tombeau de Saint-Jean-de-Latran. Et il avait bien droit au repos, ayant tant travaillé à pacifier, à réparer les ruines de l’Église, surveillant les schismatiques, père commun des fidèles, contemplant l’anarchie de la France, la sauvage agression anglaise, toujours inquiet de l’échéance de ces synodes périodiques où il avait à craindre l’audace des orateurs, la violence des Français qui travaillaient à la représentation proportionnelle des nations, proposaient des mesures financières qui eussent tari toutes les sources de revenus du saint-siège, à se garder aussi des tyrans et des villes d’Italie qui ne pensaient qu’à abriter ces synodes pour en vivre et agir sur eux.

Un programme de réformes avait été élaboré. Un frère mineur, Guillaume Josseaume, l’avait prêché à Sienne en 1419 : À l’Église appartient de diriger, de gouverner le pape, de l’instruire de ce qui touche à la foi, de ce qui est nécessaire au salut ; discours que la Nation de France approuvait entièrement. Jean de Raguse était à Sienne l’unique représentant de l’Université de Paris ; il attendait ses acolytes, dont Jean Beaupère, qui interrogera la Pucelle, pour faire triompher la réforme. Où le pape allait-il trouver un point d’appui ? chez la Nation allemande ? chez le duc de Bourgogne ? Et il avait à compter avec l’extraordinaire XXXappétit de Bedford. Tenterait-il lui-même de réaliser le programme des réformateurs, lui qui avait horreur de la multitude ?

Au temps où parut Jeanne d’Arc, Martin V avait donc de nombreux soucis ; et, s’il avait un dessein, ce devait être sur la façon de séduire l’Université qui, en mars 1429, venait d’imposer une rétractation à Jean Sarrazin, frère mineur, qui avait osé énoncer que seule l’autorité d’un pape pouvait donner force de loi aux décrets du concile. On préludait alors aux assises générales de la chrétienté. L’Université s’adressait au chef de l’Empire pour faire hâter la réunion promise ; le chapitre de Rouen était sondé par l’Université pour contribuer de ses deniers à l’envoi d’une ambassade à Rome (juillet 1429). Baudribosc, Loiseleur, Basset en délibèrent, personnages que nous retrouverons parmi les juges de Jeanne ; le cardinal Beaufort agissait dans le même sens. La lutte s’annonçait âpre : le 8 novembre, aux portes du palais Colonna, on placardait des libelles déclarant fauteurs d’hérésie le pape et les cardinaux s’ils n’ouvraient pas le concile au mois de mars suivant, et qu’il serait procédé à la déposition de Martin V.

On voit bien qu’un clerc de Rome du temps de Martin V écrivit, en 1428, une relation très favorable à la Pucelle où il nota les progrès de la mission de Jeanne, peu après la délivrance d’Orléans29. Mais il y a lieu de croire que Martin V ne connut que par des rumeurs celle dont le procès commença quelques jours seulement avant sa mort. Et nous pouvons penser qu’il avait peu de choses à refuser à ces universitaires qu’il redoutait (on sait ce que l’on gagne toujours de faveurs dans l’opposition). En fait, entre 1428 et 1429, Martin V autorisa Bedford à lever sur le clergé normand de nouveaux subsides ; au surplus, dans la grave question des Hussites, qui retint si longuement ses soins, le pape pouvait se montrer contrarié de voir une partie de XXXIl’armée levée par son ordre pour combattre les hérétiques être occupée à faire campagne en France, tout cela par la faute de la Pucelle.

Le 3 mars 1431, d’un conclave formé dans le couvent de la Minerve, sort élu pape le vénitien Gabriel Condolmario, autrement dit le cardinal de Sienne, ermite, qui prit le nom d’Eugène IV. Homme isolé, la créature des cardinaux, par ailleurs affable, adonné à l’étude, bon copiste, désintéressé et bienfaisant, entêté, tel était le nouveau pape. Rome est alors soulevée par les Colonna ; Eugène IV tombe malade ; la réunion conciliaire est proche, tels sont les événements du jour quand Jean Beaupère arriva, le 2 novembre 1431, à Rome où il toucha 100 florins d’or. Le vieil universitaire venait protester auprès du pape de son dévouement, affirmer la nécessité du concile dans l’intérêt de la foi. Il insistait sur le péril hussite, l’immoralité des clercs allemands, l’insécurité qui régnait aux environs de Bâle. C’est peu probable que Beaupère parla de Jeanne d’Arc avec Eugène, pas plus que Thomas de Courcelles, qui porta à Rome les rôles universitaires à la fin de cette même année, lui qui se montra toujours très discret sur le procès.

Puis on voit Regnault de Chartres, l’archevêque de Reims qui s’accommoda si bien de la fin de la Pucelle, annoncer qu’il prendrait part au concile de Bâle et conseiller à ses chanoines de Reims d’en faire autant. Et c’est Philippe le Bon qui faisait demander le retrait de la bulle de dissolution.

Enfin, dans la ville triste au bord du fleuve vert, s’ouvre le tant souhaité concile, qui entendra tant d’éclats de voix, qui laissera de joyeux souvenirs aux secrétaires du saint-siège, les humanistes italiens très lettrés et très impies que protégera Gloucester, l’Arétin, le Pogge ; et les membres du concile se pressent parfois en armes dans la ville, se rendant à la chasse ou à quelque plantureux repas égayé de plaisanteries par où l’on cherche à dissiper l’ennui qui pèse en ce séjour triste et monotone. Le président de l’assemblée sera Philibert de Montjeu, le noble évêque de Coutances, XXXIIcelui-là qui opina avec tant de rigueur au sujet de Jeanne, le prélat tout à la dévotion de Bedford, et que nous savons avoir entrepris un voyage vers le conseil du roi pour le proufit et utilité dudit pays [de Cotentin] à l’expulsion des brigands et ennemis dudit seigneur [le Régent] estant en icellui30. On y trouve encore Nicolas Lami, qui a déterminé le Parlement à intervenir auprès de Bedford, se par sugestion dyabolique émanée du pape Eugène… ledit saint concile estoit dissipé ; Thomas de Courcelles. On le voit, l’Angleterre, l’Université sont ici comme chez elles. Et Bedford faisait encore excuser Louis de Luxembourg, prélat mi-anglais mi-picard ; l’évêque de Noyon, Jean de Mailly, autre juge du procès ; et le plus anglais de tous, Pierre Cauchon, retenu par les fonctions de conseiller du roi anglais. Et le pape se croyait tenu de s’expliquer à son tour auprès de Bedford31 !

Où sommes-nous vraiment, à Rouen ou à Bâle ?

La victoire des universitaires devait être complète. En 1433, Eugène IV sera appelé sur le seuil de la cathédrale contumace, et l’on envisage sa déposition. Victoire totale du concile ; victoire apparente, car Eugène l’écrira au doge de Venise : Nous aurions quitté la tiare et renoncé à la vie, plutôt que d’être cause que la dignité pontificale fût subordonnée au concile, contrairement à toutes les lois canoniques. Déposé définitivement en 1438, on peut croire qu’il pensait à ces mauvais jours, quand Eugène IV écrivait : Ô Gabriel, comme il aurait mieux valu pour le salut de ton âme que tu ne fusses jamais devenu ni pape, ni cardinal, mais que tu fusses mort sous l’habit de ton couvent !

Un pape, c’est ce peu de chose. L’Église universelle est le concile qui vient de restaurer l’unité. La primauté de l’Église de Rome dérive des décrets des apôtres et de leurs XXXIIIsuccesseurs. Voilà pourquoi les papes sont peccables ou faillibles, maintenant surtout que le monde tend vers sa fin et que sa malice va croissant. Représentant l’Église universelle, le concile tient son pouvoir de Dieu, immédiatement ; il est supérieur tant à la personne du pape qu’au siège apostolique32.

Ainsi ce sont les hommes du concile, les universitaires juges de Jeanne d’Arc, les Français représentant l’Église nationale, qui ont tout pouvoir de lier ou de délier. L’Université, le clergé de France, est ce synode perpétuel, toujours sur les chemins, en dépit des dangers (Jean Beaupère en sait quelque chose, lui qui fut blessé et détroussé par les brigands) ; ces prélats, toujours prêts à produire notes sur notes, à prononcer des harangues, ils forment le parti conciliaire et démocratique ; ils sont l’Église universelle ; ils sont le corps du Christ, l’Église éternelle. Car la véritable Église n’est pas liée nécessairement à la chaire de Pierre et au siège de Rome. La ville importe peu. Et si l’Église se trompait, il vaudrait mieux encore se conformer malgré tout à ses vues, parce qu’obéissance vaut mieux que présomption33.

Adversaires ou partisans de la Pucelle, tous étaient d’accord sur ce point. Et l’on sait surtout que pour un Gerson34, l’un des protecteurs de Jeanne, il n’y avait point de pape, s’il se montrait, comme c’était le cas, simoniaque : C’est pourquoi je dis qu’il faut déposer le pape s’il vit mal. à cause du scandale public, de l’hérésie ou de tel autre péché dont l’Église universelle est scandalisée, comme de la fornication et de la simonie. Car beaucoup de pontifes, contre Dieu et sa justice, ont usurpé une puissance, en privant les XXXIVévêques de leurs droits et pouvoirs qu’ils tenaient de Dieu… Car le pape de Rome s’est réservé tous les bénéfices ecclésiastiques, toutes les causes… Il y a une Église catholique universelle, comprenant Grecs, Latins et Barbares, tous ceux qui croient en Christ, hommes et femmes, nobles et vilains, pauvres et riches, et dont le pape, les cardinaux, les prélats, les clercs, les rois, les princes et les gens du peuple sont les membres inégaux. Le pape ne peut être dit chef de cette Église, mais seulement vicaire du Christ, son gérant sur la terre, si toutefois la clef n’erre pas. Dans cette Église et dans cette foi, tout homme peut être sauvé, même si on ne pouvait découvrir un pape dans le monde. Elle est la foi du Christ, les sept sacrements ; en elle est tout notre salut. L’autre Église, on la nomme romaine, privée. Elle peut errer, avoir schisme, faire défaut…

Pour des hommes comme Beaupère et Pierre Cauchon, qui, jeunes clercs, ont assisté et travaillé à la déposition de tant de papes, depuis Benoît XIII35, on arrive à se demander si le titre de pape a encore quelque valeur. C’est Beaupère qui appliquera, en 1438, à Eugène IV, la parole de Zacharie, XI, 17 : Ô pasteur, ô idole, qui abandonnes le troupeau ! L’épée tombera sur ton bras et sur ton œil droit ; ton bras deviendra tout sec et ton œil droit s’obscurcira et sera couvert de ténèbres. Or on avait cru voir ces signes chez Eugène malade, durant la première année de son pontificat ; et bien qu’il se fût un peu remis, au dire d’un témoin, il conservait quelques-unes de ces traces. En 1438, le primat de Cantorbéry devait interrompre l’abbé de Bonmont, compagnon de voyage en Angleterre de Nicolas Loiseleur, qui appelait le pape Eugène tout court. Ces universitaires étaient enivrés de logique révolutionnaire et d’orgueil. C’est à l’empereur que, cette année-là, Beaupère fera la leçon36.

XXXVDans le choc des nations, ces déterminés amis de la paix, les uns tournés, comme les clercs parisiens, vers le passé, vers la forme scolastique, les autres, les Rhénans et les Italiens, vers l’humanisme, les nobles pensées de la République de Cicéron, prélats lettrés qui pleuraient la mort d’Homère et de Platon, n’imaginaient qu’idylles, réconciliations générales, conférences où se retrouveraient toutes les races et les nationalités ; à une époque où la guerre avait lassé tout le monde, où l’Europe centrale cherchait les limites, qu’elle n’a pas encore trouvées, de ses nationalités, où les Turcs allaient envahir Constantinople et Salonique, ces religieux voyaient déjà réalisés leurs projets de paix perpétuelle entre fils du même Père céleste. Dans des circonstances, bientôt aussi tragiques, ils font à nouveau le rêve d’Augustin, transposant dans le réel cette Cité de Dieu, le plus grand livre du moyen âge avec l’Imitation, tandis que les Barbares forçaient les portes de l’Empire37.

Que Jeanne d’Arc en ait appelé au pape de Rome, ou au sacro-saint concile, il semble que la chose soit de petite conséquence.

Les juges du procès daignèrent seulement informer le pape de la sentence finale. Mais il est peu croyable qu’on pût avoir à Rome une pensée différente de l’avis exprimé par les universitaires, qui parlent, eux, en quelque sorte au nom du saint-siège. Il est certain qu’à Rome on avait alors bien d’autres soucis que de s’occuper d’une prophétesse ; et il est peu probable que l’appel de Jeanne y ait trouvé XXXVIquelque écho, s’il avait été transmis. Peut-on le supposer même quand on voit Eugène IV louer, à propos de Pierre Cauchon, les doctrines sacrées des maîtres de Paris ?

3.
Responsabilité de l’évêque Cauchon.

Le lieu où Jeanne avait été prise faisait partie du territoire de Beauvais38, dont Pierre Cauchon était alors évêque. C’était un homme considérable, fort zélé bourguignon, tout dévoué aux Anglais, et qui s’était même réfugié auprès d’eux à Rouen, ayant été chassé de son évêché par la venue des Français. De plus, ce politique, cet ambitieux était conservateur des privilèges de l’Université de Paris, le protecteur et l’avoué de la corporation qui venait de dénoncer si âprement la Pucelle. Circonstances qui le désignaient absolument pour instruire son procès. Dès avant le 14 juillet, l’Université l’avait d’ailleurs indiqué au choix du roi.

Chargé de constituer un tribunal, à s’en tenir aux consultations que Cauchon demanda aux évêques de Normandie, on peut croire qu’il le composa avec art39. L’inquisiteur de la province, Jean Lemaistre, ne fit guère que couvrir de son autorité l’œuvre de l’évêque de Beauvais40. L’inquisiteur provincial ne paraît pas avoir été un homme bien entreprenant ; XXXVIIet il ne s’associa à cette affaire que de mauvaise grâce, par mandement spécial du grand inquisiteur de France ; et de même Cauchon se couvrira surtout de l’autorité des universitaires parisiens, dont il était. Dans leurs rangs Cauchon trouva ses plus zélés collaborateurs, et même des censeurs qui estimeront qu’il n’allait pas assez vite en besogne ! Leur participation au procès devait être fatale à Jeanne. Dix docteurs parisiens allaient être appelés au procès ; et, parmi eux, les plus intolérants et les plus remarquables des docteurs bourguignons : Jean Beaupère, Guillaume Érart, Nicolas Midi, et surtout Thomas de Courcelles, un éloquent jeune homme, savant, modeste, au regard baissé, qui sera une lumière du concile de Bâle, et qui peut passer pour le père des célèbres libertés de l’Église gallicane. C’est lui que Cauchon emploiera de préférence à tous, et qui sera l’auteur de la rédaction définitive du procès41.

Ambitieux, violent et souple tout à la fois, clairvoyant, rompu à toutes les diplomaties, Pierre Cauchon était un homme supérieur, un homme partial et dangereux dira de lui un avocat du Parlement de Paris, ce qui doit s’entendre d’un esprit fécond en ressources. Jeanne eut certainement conscience de son rôle occulte et de sa grande intelligence : elle le redoutait : Je vous le dis, prenez bien garde à ce que vous prétendez que vous êtes mon juge… (10e séance). Évêque, je meurs par vous, criera-t-elle sur son bûcher42.

Cauchon eut l’extrême adresse d’empêcher que ce procès en matière de foi ne tournât visiblement à la politique : il eut la force d’en éloigner les Anglais, qui iront jusqu’à le menacer. Il laissera faire l’Université, qui se plaindra d’abord de son manque de diligence43. Car l’Université XXXVIIItrouve qu’il perd du temps (21 novembre 1430) et s’en plaint auprès du roi anglais : à Paris, on aurait fait aussi bien le procès de Jeanne, car il y avait pour cela nombre de personnes érudites et sages. Cauchon lui donnera satisfaction en appelant, à partir du 18 février 1431, les maîtres parisiens qui vont travailler aux gages du souverain anglais. Par la suite, il enverra à Paris chercher la délibération solennelle de l’Université au sujet des articles d’accusation44 (29 avril, 14 mai). L’alma demande encore au roi qu’on en finisse ; elle en requiert l’évêque. La sentence universitaire, qui est lue à Rouen le 19 mai, est une sentence de mort pour Jeanne.

Est-ce utile au roi anglais, le 18 juin, de proclamer que Jeanne a été brûlée afin que ses erreurs et maléfices demeurassent sans imitateurs ? Pourquoi s’engager à protéger les maîtres de l’Université devant le concile et le pape, si jamais ils étaient inquiétés ? Le procès a été conduit justement et canoniquement. Et l’Université a-t-elle besoin de signaler à Eugène IV la diligence de Pierre Cauchon en cette affaire45 ? Quand il transférera Cauchon au siège épiscopal de Lisieux, le pape emploiera à son égard la formule habituelle et laudative : Vade, ac bonæ famæ tuæ odor ex laudabilibus actibus tuis latius diffundatur (19 janvier 1432) : le pape louera les doctrines sacrées des maîtres de Paris, leur zèle à conserver la pureté de la lumière qui brille dans la maison du Seigneur ; le fleuve qui coule des sources de la sagesse46 !

Et toujours la faveur pontificale avait poussé Pierre Cauchon, notamment, au siège de Beauvais où, le 7 octobre 1420, l’archidiacre, Me Quentin d’Estrées, déclarait que les chanoines étaient prêts d’obéir aux ordres apostoliques et rendaient grâces au Très Haut de leur avoir procuré un si XXXIXgrant pasteur47. La bulle de Martin V parle de l’honnêteté des mœurs, de la prudence dans les matières spirituelles, de l’habileté dans les temporelles, et des autres dons de multiples vertus clairement montrés par des témoins dignes de foi dans la personne de son très cher fils, Pierre Cauchon.

Et l’évêque avait fait son entrée à Beauvais, le 12 janvier 1421, assisté du duc de Bourgogne, de l’évêque de Tournai, son chancelier, de celui de Thérouanne, d’une foule nombreuse de gens d’armes. Ainsi il passa de la cathédrale à son château. La puissance bourguignonne s’y installa avec lui, dans cette forte demeure dont les pierres subsistent encore. Jouvenel des Ursins, son successeur, ne pourra que rappeler au roi la loyauté et fidélité des habitants de Beauvais. Et, supposé qu’ils tinssent votre adversaire à seigneur, c’estoit pour ce que le sieur évesque dernier estoit en cette folle erreur ; mais tousjours le cueur estoit à vous… (Épître aux États d’Orléans, 1440.)

Cauchon résida peu à Beauvais où il ne fut pas strict réformateur des mœurs48. Rien ne justifie l’opinion avantageuse que la papauté nourrissait à son égard. Il intervint surtout pour la défense de ses intérêts et de ses prérogatives.

Le chapitre renouvela ses monitions contre les concubinaires, tous ceux qui, portant habit d’Église, tenaient des femmes suspectes en leurs maisons ou ailleurs ; mesure qui ne dut pas produire tout son effet, car les concubines, expulsées des maisons des religieux, allaient résider non loin et, peu à peu, reprenaient la vie commune.

Me Nicolas de Pacy, qui avait été le procureur de Pierre Cauchon, XLfut nommé à la cure de Longvillers. Singulier procureur que ce Me Nicolas, qui s’était disputé avec l’archidiacre de Beauvais et entrait en rixe avec lui au sujet d’une femme de mauvaise vie ; il sera emprisonné par la suite pour plusieurs dissolutions. Gilles de La Fosse, domestique et secrétaire de Pierre Cauchon, fut mis en possession de la prébende vacante par la mort de Me Jean Cauchon, son frère.

La ville de Beauvais demeurait en fait soumise à la faction bourguignonne, et le capitaine faisait arrêter un chanoine, Me Guillaume de La Beausse, à l’occasion de certaines paroles, touchant le fait de la venue de très illustre monseigneur le duc de Bourgogne, et certaines lettres que ledit prince avait adressées aux habitants de la ville. On dut prendre aussi des mesures contre les chanoines qui n’habitaient pas les maisons canoniales et refusaient de les entretenir. Avait-il donné le bon exemple, l’évêque dont on n’a pas retrouvé la maison canoniale ?

Parmi les personnages qui jouèrent un rôle dans le procès de Jeanne, nous retrouvons encore plusieurs religieux de Beauvais. Au mois de septembre 1426, on voit que la prébende de Jean Bruillot fut résignée à Thomas Brébanchon, prêtre ; Jean Beaupère contesta à Eliot Martin la possession d’une prébende, suivant un arrêt du Parlement de Paris ; Nicolas Lami, maître ès arts et bachelier en théologie, fut mis en possession d’une prébende que possédait Jean Chuffard (24 février 1427, n. st.).

Tous ces personnages, tous les clercs parisiens introduits au chapitre par lettres du roi d’Angleterre ou par Pierre Cauchon, étaient des bourguignons notoires ; et même il y avait parmi eux des partisans de la domination anglaise. C’est ce que nous montre l’affaire du chanoine Brébanchon, au temps même où la ville s’était donnée au roi légitime de France. Ce maître Thomas Brébanchon, chanoine de Beauvais, était un homme violent qui, au mois de janvier 1429, avait dû payer l’amende pour avoir dit, lors de la lecture de certaine cédule : Par la char Dieu, quiconque ait fait ceste cédule, elle est faulse et déloyale ! Au mois d’août 1431, il avait XLIété emprisonné dans le beffroi de l’église pour avoir voulu passer en terre de l’obéissance du roi d’Angleterre, malgré le serment qu’il avait prêté au roi de France.

Il faut le dire parce que c’est la vérité ; il faut le dire parce que Jeanne avait horreur des filles qu’elle ne tolérait même pas aux soldats ; parce que nous entendrons mieux les tendances spiritualistes d’un Gerson, d’un Clamanges, la sainteté de tout ce milieu chrétien et populaire qui enfanta la Pucelle : il n’est guère de lecture plus décourageante que celle des actes capitulaires qui nous font connaître, jusque dans leurs secrets, les cœurs des religieux, les désordres des prébendes de ce temps qui nous expliquent si bien la faveur qui s’attacha aux mystiques et aux inspirés. Injures, coups, port d’armes, histoires de filles ravies et de concubines, vols, détournements de distributions, voilà ce que l’on trouve un peu partout, à Beauvais, à Paris, à Rouen.

Mœurs mauvaises, esprits secs, âmes avides de richesses, tels sont les religieux et surtout les chanoines de cette époque. Et la commune misère semblait avoir donné plus de pouvoir encore à l’argent, à ces pièces bourguignonnes surtout qui étaient presque les seules à circuler en France.

Comment lire les vigoureuses pages où Jean Jouvenel des Ursins a fait un tableau du clergé de son temps, dans l’épître adressée aux États de Blois, en 1433, alors qu’il venait de succéder, depuis moins d’un an, à Cauchon, au siège de Beauvais, sans penser que cet homme de bien y a marqué son prédécesseur ?

Où sont les archevesques, évesques, abbez et prélats et autres gens d’Église qui se soient gouvernez en manière de vivre ainsi que les saints conciles et canons l’ont ordonné ? Où sont les prières apparentes qu’ils font à Dieu pour le pouvre peuple, affin que Dieu veuille cesser les afflictions du peuple et y pratiquer avec ceux qui ont le cours ? S’il y a bandes, ils se banderont et trouveront plus fortes divisions et se mesleront des finances et voudront avoir grandes pensions du roy, combien que, par son moyen, ils ayent de grands et notables bénéfices dont ils devroient despendre XLIIles revenus pour le bien de la chose publique… Sont-ils point entechiez des sept péchez mortels ? Et assez publiquement on en dit plusieurs paroles : Dieu veuille qu’elles ne soient pas vrayes ! Et Jouvenel rapportait la parole de Jérémie : Toy qui es homme d’Église, qu’as-tu à faire à femmes qui parles à Dieu à l’autel… Les payens ne prenaient nuls prêtres en leur loy, sinon qu’ilz fussent chastes… Pareillement devez fuir avarice… Les gens d’Église doivent faire aumosnes pour Dieu et pourveoir aux pouvres, et non mye étudier à s’enrichir. Mais je me doubte que poy y en ait aujourd’hui49

Un ample et majestueux pilier du chœur primitif de la cathédrale de Beauvais s’élève derrière la stalle où siégea Cauchon50 et porte vers la lumière ses lourdes couronnes d’acanthes fleuries. Une figure grotesque à la ressemblance d’un crapaud, une sorte de gouge avec grande bouche et nez camus, s’y accroche de ses petits bras ; et, sur son dos, elle porte la longue colonnette qui monte si haut.

Cette laide figure, où un vieil imagier semble avoir voulu représenter les péchés et les laideurs de ce monde, notre triste humanité enfin, me paraît un symbole. On est saisi de la voir s’élever au-dessus de la place où siégea cet homme de chair, Me Pierre Cauchon.

Et mon imagination, suivant la mince colonnette qui monte vers la lumière, erre sous les arceaux, dans la flamme des vitraux, sur le chemin du ciel et des anges.

Rencontre merveilleuse ! Car Me Pierre Cauchon ne fut rien moins qu’homme d’église ; c’est l’homme matériel, l’ambitieux, l’homme temporel, l’homme des réalités, des calculs trompeurs, des lourdes finesses. On ne le voit guère, vraiment soucieux d’obtenir la couronne de gloire éternelle XLIIIque les universitaires51 avaient eu l’audace de lui indiquer comme la récompense de son zèle pastoral à propos du procès de Jeanne ! Pierre Cauchon demeure toujours parmi nous. Il est de ceux que ne visitent point la tendresse, l’intuition, la charité.

4.
Rôle du chapitre de Rouen.

Il faut maintenant nous transporter dans la grande cité industrieuse de Rouen, au chœur de l’immense cathédrale, non loin de la tombe du roi Henri, frère de Richard Cœur de Lion ; dans la haute église, pleine encore de souvenirs anglo-normands, dont les Anglais ont voulu faire leur sanctuaire, comme ils ont fait de la ville une bastille d’Angleterre52. Ville immense que nous fera voir, un siècle plus tard, le curieux Livre des Fontaines53.

Rouen, par les soins de Henri V, est devenu un autre Londres, avec son palais en bordure de la Seine chargée de nefs, son pont fortifié, son vieux château augmenté de tours du côté de la campagne, ses innombrables venelles, ses églises, ses couvents, ses places commerçantes. Au cœur de la cité, la cathédrale est déjà tout un monde avec son vaste cloître, son officialité, ses maisons canoniales. Là, durant la vacance du siège, les chanoines formeront comme un parlement politique54 ; car Bedford est arrivé à faire cesser la tyrannie des Anglais, comme il a rendu aux corporations marchandes leurs libertés55. Et les chanoines, normands et décrétistes, les aumussés, s’y montrent comme de petits rois. Pierre Cauchon vit très près d’eux, chez Me Jean Rubé, comme l’un d’eux. Et Bedford, qui aimera à se rendre au chœur XLIVentendre les offices, porte l’aumusse des chanoines. C’est à Rouen qu’il mourut, le 14 septembre 1435, demandant à être enterré dans le sanctuaire, au côté droit de l’autel, sous la châsse de saint Sernin, aux pieds du roi Henri, avec la brève et orgueilleuse inscription : Iohannes Dux Betfordi Normanniæ Prorex56.

Alors que deux ou trois chanoines suffisaient, en général, pour instruire à Rouen les affaires de foi, Pierre Cauchon appela une partie du chapitre de Rouen à juger Jeanne d’Arc (vingt-deux assesseurs) ; ce qu’il n’aurait pu faire sans l’agrément du riche et puissant chapitre, presque entièrement renouvelé depuis la domination anglaise à Rouen, et tout à la merci du gouvernement, grâce à la pratique de la régale.

Tous ces bénéficiers normands se montraient gens fort maniables. Ces hommes n’étaient pas des fanatiques rigoureux (l’un d’eux, Jean Basset, l’official, tirera de leur prison des clercs que le gouvernement anglais avait fait enfermer pour crime de haute trahison) ; il y avait parmi eux, comme dans tout chapitre de cathédrale, des amateurs de livres et des lettrés, tels Jean Alespée, Guillaume Baudribosc, Nicolas Couppequesne, Guillaume du Désert, André Marguerie et Pierre Maurice. Mais il y a un monde entre un savant et une sainte : ainsi Zanon de Castiglione, l’évêque de Lisieux, Italien de nation, Anglais de cœur, mais surtout humaniste, formulera au sujet de Jeanne un jugement absolument méprisant.

Ces bénéficiers normands ne demandaient qu’à vivre en paix dans leurs beaux hôtels de Rouen, parmi leurs livres, avec leur argent, au milieu de leur famille. Beaucoup de ces gens d’Église étaient de véritables fonctionnaires anglais appointés, siégeant au conseil, surveillant les finances royales, remplissant des missions et des ambassades : tels Raoul Roussel, Gilles de Duremort, Denis Gastinel, Loiseleur. XLVD’autres étaient des familiers de Cauchon, chargé lui-même de tant de missions, comme Venderès, Caval, Thomas de Courcelles et Pierre de Houdenc.

On les tenait par l’intérêt ; et tous étaient plus ou moins gravement compromis vis-à-vis du gouvernement anglais57, sans avoir de grandes convictions peut-être.

Sur le chapitre retombe la responsabilité d’avoir accordé le territoire.

Car, bien que Jeanne ait été prise sur son territoire de Beauvais, l’évêque Pierre Cauchon, réfugié à Rouen, ne pouvait exercer sa juridiction sans obtenir la compétence territoriale. Or, le siège étant vacant, le chapitre seul pouvait autoriser Pierre Cauchon à suivre la procédure arrêtée par les Anglais. Le chapitre avait bien résisté à Cauchon quand celui-ci avait fulminé des censures lors du conflit qui s’éleva au sujet des décimes : on a vu fort souvent, quand il s’agissait d’intérêts insignifiants, des chapitres cathédraux tenir tête au métropolitain.

Mais, le 28 décembre 1430, le chapitre de Rouen devait accueillir la requête de l’évêque de Beauvais sans aucune résistance ! Alors Bedford venait de prendre rang parmi les chanoines. Il devait flatter, étonner le clergé normand par ses pieuse fondations ; et grâce au droit de régale, le chapitre de Rouen avait été nommé en grande partie par les rois d’Angleterre.

Une responsabilité atténuée, plus théorique que réelle, retombe donc sur le chapitre. Car ces mêmes chanoines seront tout aussi déférents et fidèles à Charles VII ; mais quand il occupera Rouen.

Ces aumussés, que détestait le populaire, il semble qu’on les reconnaisse dans la complainte qu’un clerc allemand écrivait un peu plus tard à leur sujet. Ils ont toujours, dira le rimeur, les meilleurs chevaux, les lits les plus doux, les plus belles femmes, de l’or en abondance, les demeures XLVIles plus riches. Je ne puis trouver où il est écrit qu’il en doit être ainsi, s’écrie le poète qui clame devant Dieu sa douleur58. Mais c’était là un fait général depuis un siècle, en un temps où la collation des bénéfices avait engendré la simonie et l’immoralité.

5.
Les assesseurs ont-ils été menacés ? — Rôle des Anglais.

Ces religieux, ces grands maîtres assemblés, eurent toutes les lâchetés qui caractérisent les hommes délibérant en commun.

On ne saurait, sans exagération, ne voir en eux que des schismatiques ; il est sans intérêt de savoir si les Mineurs, ou les Bénédictins, montrèrent plus de zèle à poursuivre Jeanne que les Dominicains. Tous étaient soumis aux décisions de l’Université dont ils étaient, pour la plupart, des suppôts ; ils obéissaient à leurs supérieurs. Les théologiens se retranchaient derrière la sainte opinion de leur Faculté ; les décrétistes agissaient de même : certains évitèrent même de donner leur avis. Les violents menèrent les trembleurs.

Il convient de méditer sur les rares délibérations que nous a conservées le manuscrit de d’Urfé : les assesseurs ne donnent pas leur avis ; ils reproduisent certaines opinions extrêmes, ou l’avis de l’évêque. En cela ils furent des hommes, des hommes très ordinaires, comme tous les tribunaux et les assemblées en connaissent ; des hommes disciplinés comme toutes les juridictions d’exception, tous les corps en ont vu ; des terroristes vulgaires comme toutes les époques de troubles en ont produit.

Nous avons déjà dit comment s’était formée au sujet de Jeanne l’opinion unanime et déplorable des maîtres parisiens. Ajoutons ici que ces religieux pouvaient croire sainte toute paix ; que le culte était alors ruiné par la XLVIIguerre ; qu’ils pleuraient sur leurs églises désolées, sur la perte de leurs bénéfices (comme Cauchon, évêque sans évêché) ; qu’ils maudissaient la guerre comme Jean Beaupère que les brigands avaient détroussé et laissé pour mort, entre Beauvais et Paris, l’an 1423.

Une grande partie de la France conservatrice et amie de l’ordre, le peuple des commerçants et des laboureurs, enfermés dans l’enceinte des villes, pensait à peu prés comme eux ; comme eux aussi raisonnaient les doux, les intellectuels, les diplomates, et certains des clercs qui entouraient Charles VII. Les partisans et les fidèles de Jeanne étaient ceux-là qui, à la guerre, n’avaient rien à perdre et tout à gagner, tels le beau duc d’Alençon ou Dunois par exemple ; le bon peuple des campagnes, celui dont on a brûlé la maison et à qui on a volé sa vache, celui que Jouvenel des Ursins appellera mon peuple, mes enfants59.

Des violences ont-elles été exercées sur les assesseurs, et par qui ? Par l’évêque, ou par les Anglais ?

On a remarqué depuis longtemps60 que les Anglais parurent peu au procès. Bedford, le régent, sembla même pendant ce temps avoir remis le gouvernement au cardinal de Winchester : ce n’était là qu’une feinte.

Ce fut un très grand politique que Jean, duc de Bedford, troisième fils de Henri IV, époux d’Anne, sœur de Philippe de Bourgogne, le meilleur artisan de l’alliance anglo-bourguignonne. Au physique, un homme puissant, avec une grosse figure, un grand nez cassé, des yeux vifs, une couronne de cheveux taillés en écuelle.

Il travailla chez nous à mener la guerre et à en réparer les malheurs ; il s’efforça de réprimer et de prévenir toutes les velléités du réveil national. Il n’a pas tenu à Bedford qu’une partie de la France se tournât anglaise. Au demeurant XLVIIIpieux, déférent envers le clergé, Bedford était presque populaire à Paris où les ouvriers travaillaient toujours à réparer son hôtel, où le bon peuple des badauds s’émerveillait de la charité de sa pieuse épouse.

Bedford avait déployé une extraordinaire activité à mettre Paris en défense, dès le mois de juillet 1429 ; il avait détourné de leur destination les troupes anglaises levées contre les Hussites, dénoncé Charles VII comme usant du secours d’une femme de vie dissolue pour abuser son peuple. Après l’assaut infructueux de Jeanne contre Paris, Bedford se rendit à Saint-Denis pour châtier ses habitants. Son initiative militaire et diplomatique a certainement causé la perte de Jeanne. Il sut rattacher à sa cause le duc de Bourgogne, toujours louvoyant dans un système de trêves, en lui cédant l’investiture de la Champagne, en lui offrant une sorte de régence de la France : lui, il prit le parti de se consacrer aux affaires de Normandie et il fit de Rouen une citadelle anglaise, le siège de son gouvernement.

C’est le conseil anglais de Bedford qui désigna Cauchon afin qu’il réclamât Jeanne comme sorcière, et qui fournit les 10.000 livres nécessaires à son achat. Encore que Bedford n’ait paru qu’une seule fois dans le procès, et dans une singulière attitude pour un noble duc, encore qu’il semblât avoir passé la main au cardinal Beaufort, ce prélat violent et orthodoxe, il n’est pas douteux que Bedford ait conduit personnellement toute l’affaire. On reconnaît partout son esprit puissant ; on retrouve ses créatures parmi les juges : Pasquier de Vaux, son chapelain ; Jean Pinchon qui représentera le chapitre de Rouen en son nom ; Jean Bruillot qui le haranguera afin qu’il ne sacrifiât pas le chapitre de Rouen à ses chers Carmes.

Car il est bien évident que la haine des Anglais devait suffire à perdre Jeanne : devant les murs d’Orléans ils l’avaient déjà menacée de la faire brûler61.

XLIXEt quand on voit le gouvernement anglais acheter à un prix considérable la Pucelle aux Bourguignons, faire les frais du procès ; quand on sait que, le 3 janvier 1431, le conseil écrit : C’est nostre entencion de ravoir et reprendre par devers nous icelle Jehanne, se ainsi estoit qu’elle ne fust convaincue ou actainte des cas dessusdiz, il est hors de doute que l’affaire que les Anglais feront instruire sera bien conduite en leur nom.

Ils en auront pour leur argent. Ils garderont Jeanne rigoureusement, dans leur château de Rouen, d’abord dans une cage de fer, attachée par le cou, par les pieds et les mains ; puis les fers aux mains. Lorsqu’elle vient à tomber malade, ils tremblent de la voir mourir avant le solennel jugement ; et quand un garde a tenté de lui faire violence, Warwick le destituera. La voir s’évader avant son jugement était pour eux un grand souci (il s’explique après le saut de Beaurevoir et le refus de Jeanne de prêter serment à l’évêque qu’elle ne chercherait pas à se sauver).

Canoniquement, légalement, la chose allait fort bien. Farewell, avait dit Cauchon après que Jeanne eut repris les habits d’homme : mot déjà vrai antérieurement, sans doute. Ce que les Anglais de Rouen ne comprenaient pas en général : car le procès leur semblait beaucoup trop long. Ils insultaient Jeanne et croyaient la voir leur échapper après l’abjuration ; ils murmuraient contre Cauchon ; ils parlaient de tous ces gens d’Église, comme de faux traîtres et d’Armagnacs ! (Déposition de G. Manchon.)

Mais faut-il croire que les Anglais exercèrent des menaces sur les membres du tribunal, comme l’ont dit les témoins du Procès de Réhabilitation ?

Après l’abjuration, qu’ils reprochaient à Cauchon comme une faiblesse62 : oui. Auparavant, c’est peu croyable. Des gardes anglais s’assuraient seulement de la personne de Jeanne, qui demeurait ainsi dans un strict secret.

LMais l’évêque, lui-même, a-t-il exercé une pression sur le tribunal ?

Des témoins au Procès de Réhabilitation l’ont affirmé (Massieu et Manchon) ; mais leur témoignage paraît au moins exagéré et demande à être vérifié de près.

Manchon, qui n’avait plus devant lui Cauchon lors du Procès de Réhabilitation, tint à se donner un beau rôle. Il rapporta par exemple l’histoire de ce religieux, Jean Lohier, solennel clerc normand, qui estimait le procès sans valeur ; il l’avait dit à l’évêque et jugeait sainement qu’en rapportant, avec certaines formes d’affirmation, des propos de Jeanne touchant ses apparitions, elle serait certainement perdue : et Manchon croit que Lohier se réfugia alors à la cour de Rome.

Or Me Jean Lohier, docteur en l’un et l’autre droit, fut envoyé seulement au mois d’octobre 1431 comme ambassadeur de l’Université de Paris auprès du pape, où il ne souffla pas mot de l’affaire de Rouen. On le retrouve à Paris, en 1432 et 1433 : le 9 mai, il était auditeur des causes du palais apostolique63. Les maîtres universitaires ne lui avaient donc pas gardé rancune ; et il n’a sans doute pas été obligé de se sauver de Rouen, comme l’a dit Guillaume de La Chambre, par crainte d’y être noyé.

Manchon (avec d’autres témoins qui reproduisent peut-être son témoignage) assure encore que Nicolas de Houppeville, sommé de donner son avis au procès, refusa d’y prendre part et qu’il fut pour cela en grand péril (Boisguillaume déclare qu’il quitta Rouen ; Guillaume de La Chambre, qu’on menaça de le noyer).

Or nous possédons le témoignage de Nicolas de Houppeville lui-même, qui ne peut être suspect en cette circonstance.

Sur le fait même, la déposition primitive n’est pas d’accord avec la collation : Houppeville n’aurait pris aucune part au LIprocès, écarté le second jour sur une parole dite à Colles et rapportée à l’évêque qu’il était dangereux d’intenter ledit procès : ce qui lui aurait valu sa haine et de faire connaissance, par la suite, avec les prisons de Rouen, d’où l’aurait tiré d’ailleurs l’abbé de Fécamp, un juge très dur pour Jeanne.

Dans la rédaction de son second témoignage, Houppeville varie : il a assisté à certaines délibérations et a pris courageusement parti contre Cauchon, déclarant que ceux qui voulaient prendre la charge du procès n’étaient pas les juges de Jeanne, mais qu’elle incombait aux clercs de Poitiers et à l’archevêque de Reims, métropolitain de Cauchon. Colère de l’évêque, qui le fait citer. Houppeville soutient qu’il est seulement justiciable de l’official ; et il s’en va. Mais, quand Houppeville doit comparaître devant l’official, on le conduit dans les prisons du château. Suivant un billet que lui adresse Jean de La Fontaine, Houppeville pense que c’est à cause des paroles qu’il a eues au sujet de son opinion sur le procès de Jeanne qu’il est emprisonné. Mais il croit aussi que les opinions de Pierre Minier, de Raoul Pigache, de Richard de Grouchet n’ont pas été insérées au procès.

Que va nous dire cependant ce témoin persécuté par Cauchon, en fait ou en imagination : Et ledit procès fut mené par lesdits Anglais, à ce qu’il croit ; mais il n’y a eu terreur ni pression, à ce qui lui semble, envers les juges ; ils l’ont fait de leur volonté, surtout l’évêque de Beauvais… Dit que, à son sentiment, les juges et les assesseurs étaient, pour la plupart, libres de leur volonté ; plusieurs autres avaient peur64

Aux dires de Massieu, de Manchon et d’Ysambard de La LIIPierre, Jean de La Fontaine se serait enfui, lui aussi, de Rouen, sur les menaces de Cauchon, qui le trouvait trop favorable à l’accusée.

On voit bien que Jean de La Fontaine quitta Rouen ; mais ce fut pour venir à Paris chercher auprès de l’Université l’arrêt de mort de la Pucelle. Il siégea jusqu’à la fin du procès, et tout ce qu’il fit en faveur de Jeanne, ce fut de lui conseiller la soumission à l’Église.

Au témoignage d’un juge plutôt modéré du procès, et qui paraît bien exprimer la vérité, certains Anglais procédaient contre elle par haine ; mais les personnes notables agirent suivant un esprit droit : Aliqui Anglici procedebant contra eam ex odio ; sed notabiles viri procedebant bono animo. (Déposition d’André Marguerie65.)

Ces notables hommes agissaient suivant un esprit de justice. Procedebant bono animo : voilà un des mots les plus tristement humains que l’on puisse prononcer.

Des passions politiques, des intérêts surtout séparaient les juges de l’accusée ; ils furent assez forts pour la dérober à leurs yeux.

Car enfin Jeanne et ses juges avaient une même foi ; et c’est pour des variantes de doctrine, inaccessibles à une jeune fille de dix-neuf ans, qu’ils la persécutèrent et la condamnèrent si cruellement. Ils l’interrogèrent comme des sceptiques, des psychiatres ou des sectaires. Alors que la bonne foi de la jeune fille demeurait si évidente, même dans ce qui était LIIIerroné, à leurs yeux, ils ne virent en elle que simulation, fausseté.

Une telle dureté serait incompréhensible si nous ne connaissions les mœurs des membres du clergé d’alors.

Je laisserai la parole à l’un d’eux, le célèbre Jean Gerson66.

Dans sa Déclaration résumée des défauts des gens d’Église, Gerson demande qu’un bon évêque, éprouvé par l’œuvre et par la doctrine, soit élu, et non un homme charnel, ignorant des choses spirituelles… ; qu’il ne réside pas hors du diocèse… ; que l’évêque ne puisse passer, par avarice et ambition, d’un état sans naissance à la noblesse… ; qu’il ne quitte pas son église plus de trois semaines… À quoi cela sert-il, quelle est l’utilité pour l’Église de cette magnifique gloire princière, de cette pompe superflue des prélats et des cardinaux, qui les rendent comme oublieux qu’ils sont des hommes ? Et quelle abomination que l’un tienne deux cents, l’autre trois cents bénéfices ! De là vient, n’est-ce pas, que le culte divin est diminué, les églises appauvries, privées d’hommes de valeur et de docteurs, et que de mauvais exemples sont donnés aux fidèles… Pourquoi faut-il qu’aujourd’hui un homme, médiocrement docte, jouisse de quatre, de cinq ou six, de huit bénéfices, quand il n’est pas digne d’un seul ? et ces huit-là eussent pu faire vivre des hommes adonnés à la doctrine, aux prières, à louer Dieu… Considérez s’il vaut mieux que les chevaux, les chiens, les oiseaux et la suite superflue des ecclésiastiques d’aujourd’hui doivent manger le patrimoine de l’Église plutôt que les pauvres du Christ, ou s’il doit être employé à la conversion des infidèles, aux œuvres pies ?… Pourquoi faut-il que les chanoines des églises cathédrales, chaussés d’éperons et portant des vêtements courts, rejettent tout habit de clerc et adoptent celui du soldat, et qu’ils s’exercent aux armes et à manier des javelines ? Car les évêques aussi prennent les armes, abandonnant livres et surplis ; et ils combattent en armes, LIVdans les camps, comme des princes séculiers !… Ouvrez maintenant les yeux, et voyez si aujourd’hui les cloîtres des nonnes ne sont pas comme des loges de courtisanes ; si les sacrés monastères des chanoines diffèrent des marchés et des boutiques ; si les églises cathédrales ne sont pas devenues des cavernes de voleurs et de larrons ? Voyez, sous prétexte d’avoir des servantes, si certains prêtres n’ont pas adopté la coutume d’entretenir des concubines ? Jugez s’il importe qu’il y ait tant d’images et une telle variété de peintures dans les églises, et si elles n’amènent pas à l’idolâtrie les simples gens ?

Mêmes plaintes chez Pierre d’Ailly, l’auteur de l’État corrompu ou ruine de l’Église67. Le dernier philosophe du moyen âge, Nicolas de Cues, le dira dans un sermon daté du 15 août 1432 : Hélas ! l’Église d’aujourd’hui est tombée aussi bas que possible… Elle n’est plus revêtue du soleil de la justice, de la prudence, des bonnes mœurs ; mais elle s’est recouverte, comme d’une peau de bête, du manteau de l’ignorance ; elle se vautre dans la boue de la cupidité et de la débauche et son avarice la rive à terre68

III.
L’hérésie et la sorcellerie au XVe siècle

Mais il ne suffit pas d’avoir établi que le procès a été mené régulièrement, d’avoir déterminé les responsabilités qui retombent sur les juges de Rouen. Nous devons entrer dans quelques considérations théoriques et présenter encore certaines idées nécessaires à qui veut entreprendre une lecture sérieuse du procès.

L’accusation de sorcellerie paraît peu fondée, ridicule certes. Du moins s’est-elle répandue de bonne heure.

LVOn date de l’année 1434 le fragment de la lettre du duc de Bedford au roi Henri VI qui attribue le grand méchef arrivé devant Orléans à l’enlacement des fausses croyances et folles craintes que les Anglais ont eues d’un disciple et limier de l’Ennemi, appelé la Pucelle, qui usait de faux enchantements et de sorcellerie69. Mais le 15 septembre 1429, un Abbevillois disait que à icelle femme l’en ne devoit adjouster foy, et que ceulx qui en icelle avoient créance estoient folz et sentoient la persinée70, c’est-à-dire l’hérésie. Cette terreur panique des incantations de la Pucelle retenait à Sandwich et à Douvres les capitaines et les soldats anglais qui refusaient de prendre la mer (édit du 3 mai 1430)71.

Il ne faut pas l’oublier : c’est sans doute au XVe siècle que la croyance à la sorcellerie atteignit son plus haut développement.

Les premiers canons qui condamnent la magie, ceux qui dérivent des capitulaires francs, ont un scepticisme remarquable envers les superstitions populaires qui parlent de la chevauchée nocturne des femmes sous la conduite de Diane72 : le diable inspire aux femmes de telles rêveries. Au XIIIe siècle, le rôle de la démonologie s’affirme dans les écrits extravagants d’un Césaire d’Heisterbach. Le diable s’y montre partout, prenant figure de femme, d’homme noir, de bœuf ou de chien. Les juifs et les musulmans ont répandu, avec la science astronomique, de semblables croyances à LVItravers l’Europe ; et saint Thomas affirme que douter de la magie, c’est aller contre l’autorité des livres saints, d’ailleurs si remplis de croyances orientales.

Puisque la magie a pour condition l’intervention du démon, qu’un pacte est fait entre lui et le sorcier, elle est une apostasie et implique l’hérésie : elle est justiciable de l’inquisition, bien que le crime de sortilège ne menace pas l’unité de l’Église. En 1457, Jean Nider, prieur des Dominicains de Bâle, l’ami des juges de Jeanne, qui fit brûler tant de sorcières, écrivit son Formicarium, traité de discipline qu’il avait composé pour diriger les religieux de son ordre dans la recherche de l’hérésie. On poursuivra très rigoureusement les Vaudois qui seront, dans le sentiment populaire, assimilés aux sorciers, en 1440. Vers 1440, un théologien écrit un traité contre les Erreurs des cathares ou de ceux qui chevauchent un balai ou un bâton. On brûlera sorciers et sorcières à Provins (1452), à Évreux (1453), et surtout à Arras, en 1459 et 1460, dans cette triste affaire de la Vauderie.

Pour les théologiens, empoisonnés par cette malsaine littérature démoniaque, tout ce qui est attribué par Jeanne à Dieu peut l’être également au diable. La ruse la plus grande du Malin est précisément l’imitation de Jésus, la contrefaçon de ses miracles.

Car il n’est pas nécessaire que le diable se manifeste sous la forme d’un corbeau, d’un chat noir, d’un coq, d’un chien ou d’une poule de même couleur, d’un hideux nègre aux lèvres rouges ; il peut prendre la forme d’un jeune homme, d’un enfant blanc, d’un bel homme vêtu mi-partie de blanc et de rouge, d’un beau petit garçon habillé de blanc qui parle doucement et dont la vue incite au péché. Ginifert a la figure d’un enfant au clair visage et il porte longue tunique.

Et l’un des juges de la Pucelle, lecteur de la vie des Pères, fera remarquer que le démon peut prendre ainsi une forme angélique.

Le premier geste des sorciers est le reniement de Dieu : voilà pourquoi les juges de Jeanne insistent tant sur ses prétendus jurons, franc langage des champs et des camps.

LVIIQuand les danses du sabbat commencent, le grand diable les dirige volontiers, au son de la musette ou du tambourin. Les sorcières empoisonnent les fontaines ; elles guérissent les possédés. Et voilà pourquoi aussi les juges de Jeanne prirent tant d’intérêt aux danses de Domremy, à la fontaine.

Enfin, quand les sorcières sont emprisonnées, les démons les visitent en leur geôle, leur font des révélations et des promesses.

Ainsi le diable visite en sa prison Marguerite Coyffier, d’Arvieux : ses yeux luisent comme des torches et la prison s’en trouve comme illuminée. Or, le diable défend à Marguerite de rien révéler à la cour ; et, comme elle a fait quelques aveux, il la frappe à la mâchoire, à l’œil gauche : si elle parle, elle sera brûlée73. Le diable offre à Peyronnelle, femme de Jean Césanne, de l’emporter par la fenêtre loin de la prison.

C’est le diable enfin qui souffle l’esprit de désespoir dans l’âme des sorcières. Ainsi Marguerite Daumas se pendit. Un dimanche, la nuit. Jeannette George se trouvait enfermée dans la tour d’Avallon quand elle appela le diable, son maître : Es-tu là ? Je te donne mon corps et mon âme. Et le diable répondit à Jeannette : Monte sur l’échelle ! Or, quand elle fut sur la plate-forme de la tour, il lui dit : À cheval, à cheval ! Mais on entendit Jeannette crier à haute voix : Je suis morte ! Il y eut grande terreur dans la tour qui trembla, tandis que le vent soufflait avec violence. Ainsi l’affirma un prisonnier, quand l’inquisiteur pénétra dans la geôle. Mais on découvrit au pied de la tour. Jeannette, morte et comme sans blessure apparente. Ainsi le rapporta le vice-châtelain d’Avallon au juge-mage du Grésivaudan, l’an 145974.

Comment ne pas avoir dans l’esprit de telles scènes si nous voulons comprendre la portée des questions des juges de Jeanne sur ses apparitions, savoir ce qu’ils pouvaient penser LVIIIdu saut de la tour de Beaurevoir ? Combien il leur a été facile de formuler contre Jeanne une accusation de sorcellerie, alors que les croyances populaires à la petite magie étaient si répandues, chez les princes comme chez le bon peuple75, dans ce pays de bois et de sources où naquit la Pucelle, dans un temps où l’on attend la guérison de l’imposition des mains, où les gens l’adorent comme une sainte, lui présentent des cierges, lui demandent des miracles, alors que nous-mêmes nous demeurons troublés par la puissance de son intuition, de sa prévision des événements ?

Une série de documents normands nous prouve qu’à Rouen même, l’inquisition poursuivit plusieurs affaires de foi, au temps du procès de Jeanne.

En 1429, l’inquisiteur reçoit dix-neuf livres du chapitre pour certaines mises faictes en certaines causes de la foi pour le bien et relievement de la juridiction de l’Église76. En 1431, des échafauds sont dressés dans l’aître de la cathédrale pour Alis la Rousse et Cardine la Ferté77 ; en ce temps-là Jean le Galois, curé d’Illois, subit une longue détention, au pain et à l’eau, pour avoir ajouté foi à des livres divinatoires et les avoir écrits de sa main78. En 1432, trois prisonniers, Jean Robert, Raoul Pellerin et Jean le Fèvre sont prêchés à l’aître de Notre-Dame ; l’inquisiteur assiste au procès de Nicolas de Buchy en matière de foi79 ; en 1433, Me Jean de Villaines est excommunié80 ; en 1437, on prêche Folenfant81 ; en 1438, à Neufchâtel, Jeanne Vanerel, veuve de Raoul le Clerc, comme suspecte en matière de LIXfoi et sorcière, est prêchée de nouveau au cimetière Saint-Ouen. Un échafaud est dressé dans l’aître de la cathédrale pour Jeanne la Guillorée. Jeanne la Turquenne et Jeanne la Ponsetière sont condamnées comme sorcières82. En 1446, on construit encore des échafauds pour prêcher des hérétiques et une femme83. En 1448, on paye Guillaume Ernoullet, peintre, qui a fait cinq mitres pour Guillemette Hasbouque, Étienne Blondel, Guillaume Pain, Robert Hequet et Jean Jean, détenus en prison pour cause de foi84. On poursuit Guillaume Lucas, qui s’est adressé à la sorcière dans l’espoir de recouvrer sa santé et qui a entouré son corps d’une guirlande de certaines herbes, cueillies la veille de la Saint-Jean, en proférant des paroles dont il n’a pas gardé le souvenir85.

Telles sont les matières sur lesquelles le chapitre de Rouen avait à se prononcer, comme il se prononça sur l’affaire de la Pucelle.

IV.
La question de l’inspiration et des voix suivant les théologiens contemporains

Jeanne a été condamnée à Rouen sous deux chefs principaux d’accusation.

Elle a été condamnée parce qu’elle s’en remettait à Dieu et qu’elle a dit que Dieu devait être le premier servi ; parce qu’elle a déclaré aux clercs, qui représentaient devant elle l’Église militante, qu’elle était en communication avec les voix du ciel et qu’elle entendait relever directement de l’Église triomphante86.

LXVoilà ce que les théologiens retinrent surtout de ses déclarations, ou plutôt ce qu’ils en tirèrent dans leur esprit.

Si fanatiques que soient des hommes, ils le sont toujours moins que leurs idées. Entre tant de mortels poisons de l’esprit, en est-il de plus violent que l’idée unitaire ? Unité catholique, unité révolutionnaire, c’est tout un. Une infraction à cet esprit unitaire, voilà ce qui dans tous les temps a mérité l’excommunication des Églises religieuses ou politiques. Une pensée solitaire, voilà de quoi mériter la haine et la persécution de tous ceux qui pensent en groupe.

Au temps de Jeanne d’Arc, l’idée de l’unité catholique, de l’Église universelle, demeure infiniment chère au cœur des clercs, c’est-à-dire des seules personnes qui pensaient ; elle leur est beaucoup plus accessible que l’idée de la Patrie, qui n’est qu’un sentiment individuel amplifié, et qui répugne à ces logiciens, à ces latinistes, à ces théologiens qui ont même méthode, même langue, même domaine spirituel et infini. Cette idée d’unité paraissait en ces jours très menacée par la personnalité des illuminés qui se levaient de toutes parts, par ce choc même des nations de France et d’Angleterre. Plus la personnalité du pontife de Rome s’efface, plus les théologiens universitaires le répètent : il y a une Église, Une, Sainte, Catholique, qui est conduite par l’Esprit-Saint, qui jamais n’erre et ne peut être en défaut. Tout catholique est tenu de lui obéir, comme le fils obéit à sa mère, et il doit lui soumettre ses dits et ses faits. Aucun inspiré n’a le droit de se soustraire au jugement de cette Église ; les apôtres, eux-mêmes, l’ont fait pour leurs écrits. L’Écriture, qui nous révèle la parole de Dieu, ne devient croyance que par l’intermédiaire de notre mère l’Église. Elle est la règle infaillible à laquelle nous devons nous en rapporter LXIen tout. Au delà de cette règle, il n’est que schisme et division. Ainsi l’a enseigné l’apôtre Paul.

Et c’est Jean de Châtillon, un ancien maître en théologie de l’Université de Paris, qui l’a rappelé solennellement à la pauvre Jeanne. Car elle disait, dans la simplicité de son cœur : Je m’en attends à Dieu, mon Créateur, de tout. Je l’aime de tout mon cœur ! Et, se tournant vers ses juges, elle le déclarait : Je m’en attends à mon Juge : c’est le roi du ciel et de la terre !

Tous ces inspirés, qui ne voulaient croire qu’à leurs propres lumières, qui ne s’en remettaient pas à la science des spécialistes, étaient un objet de scandale pour ces théologiens. Le vrai chrétien, le vrai dévot, est l’homme soumis à l’autorité de son supérieur. Mais Jeanne persistait dans son opinion ; elle voulait, en ces matières si ardues de la foi, en savoir plus que les docteurs et les lettrés, elle, la femme indocte. Elle s’entêtait dans des affirmations singulières et nouvelles, sans avoir pris le conseil de prélats, de son curé, de gens d’Église. Voilà du moins ce qu’on exploitera contre elle, avec quelle fausse grandiloquence ! Et l’orgueil de Jeanne scandalisait, comme il advient, des juges infiniment plus orgueilleux qu’elle. Eux, ils se disent les fils de l’obédience, de très humbles religieux, qui pensent comme leurs maîtres, comme leur ordinaire. Quand les juges auront à apprécier la réalité des apparitions de Jeanne, puisqu’ils n’y découvriront pas la marque d’humilité qui caractérise les vraies révélations, ils diront que celles-là ne provenaient que de son orgueil. Jeanne est inspirée par les mauvais anges. Elle est elle-même comme un ange révolté. Au jugement de ces hommes qui fixent tout d’abord leur regard sur celui de leur supérieur, de ces timides qui contemplent la terre, Jeanne expiera le crime français de parler clair et de regarder droit dans les yeux de ses adversaires.

L’article premier de la rédaction des douze articles, le plus long, le plus important des chefs d’accusation, porte tout entier sur la question des saintes et de l’inspiration.

LXIIVoici le peu que nous en savons.

Pendant trois ou quatre ans, de 1424 à 1428, Jeanne résista aux commandements de voix qui lui enjoignaient d’aller trouver Robert de Baudricourt et de se rendre en France. Ces voix, saintes Catherine et Marguerite, Jeanne les connut seulement quand elles se furent nommées à elle. Puis saint Michel lui apparut.

On ne sait rien de Marguerite, qui naquit à Antioche, où son père, Théodose, était patriarche de la religion païenne. Mais sa légende conte qu’elle était une noble jeune fille, d’une merveilleuse beauté, qui gardait les brebis de sa nourrice quand le préfet Olibrius la vit et désira en faire sa concubine. Elle préféra mourir pour le Christ, mort pour elle. Alors elle fut battue sur le chevalet et déchirée de pointes de fer ; et le sang jaillit de son corps comme d’une source pure. Reconduite dans sa prison, le démon la visita sous l’aspect d’un dragon et d’un jeune homme. Elle fut décapitée par le bourreau87.

Nous n’en savons guère plus de Catherine, fille du roi Coste, instruite dès son enfance dans les arts libéraux, qui argumenta contre Maxence devant la porte du temple d’Alexandrie. Mais elle était belle, éloquente, réfutait les grammairiens et les rhéteurs. Elle avait pris le Christ pour fiancé et, comme Marguerite, elle fut décapitée88.

Ces vies légendaires ont l’invraisemblance de contes orientaux. Les Mystères, dans les représentations données sur le parvis des cathédrales, les avaient popularisées et vivifiées : tout le monde alors savait qu’un Olibrius est un tyran, une brute. Les statues des églises, les images des missels, les figurines des vitraux avaient mis sous les yeux de chacun, presque dans chaque moûtier, les représentations vivantes des belles jeunes filles, Catherine et Marguerite. Une sœur LXIIIde Jeanne fut nommée Catherine, du nom de la sainte à laquelle l’église de Maxey était dédiée.

Il y a quelque chose de touchant, de significatif, dans l’adoption par le peuple chrétien de ces deux saintes, dans la prédilection que Jeanne leur montra89. Marguerite, cette perle, est la chasteté ; Catherine est la science, la sagesse qui dompte la bestialité.

Symboles pleins de sens, quand on songe aux rudes désirs de l’homme de ce temps, à l’idéal qu’est, chez la jeune fille, la femme, la sagesse ou la science unie à la beauté.

Voilà ce que je crois comprendre dans cette délicate adoption : ce que devaient entendre les pieuses compagnes de Jeanne, semblables à ces petites Lorraines que j’ai rencontrées sur mon chemin, fleurissant les statues des chapelles hautes, des églises antiques qui ennoblissent leur pays.

Le troisième guide spirituel de Jeanne est saint Michel, celui-là que Dieu a chargé de le représenter chaque fois qu’il veut faire un grand acte de résistance90.

Michel a combattu les diables, en brillant chevalier ; et il recueille les âmes des saints pour les conduire au Paradis.

Sa seconde apparition est placée communément à Tombelaine. Il y avait, au Mont-Saint-Michel, un sanctuaire très fameux : que les Anglais empêchaient de fréquenter. Pour Jeanne, la résistance est le grand acte de sa vie. Saint Michel, l’ambassadeur de Dieu, est le bon chevalier qui garde contre les Anglais le château du Mont. Il demeure l’archange, armé et combattant, qui figurera sur l’étendard de Charles, roi de France91.

LXIVMais il est bien évident que rien de tout cela n’était prémédité chez Jeanne. Ces forces spirituelles agissaient en elle, non pas comme des images, mais comme des puissances inconscientes : Jeanne eut des instants de divination, de clairvoyance et d’extase comme de grandes intelligences, les plus normales et les plus droites, les plus affinées et les plus simples, en ont connu. Elle ne nomma d’ailleurs ses voix qu’après que ses saintes se furent nommées à elle.

Cette question des voix et de l’inspiration a beaucoup préoccupé, et de bonne heure, les théologiens qui fixèrent les dogmes pour les siècles des siècles, et que les saints et les voyants embarrassèrent si souvent. Car il y a des règles pour discerner les vraies et les fausses apparitions, pour apprécier les divers degrés de certitude et de révélation.

Il nous faut connaître ces règles, si nous voulons entrer complètement dans l’esprit des juges de Jeanne. Et le mieux, dans toutes ces questions, est de suivre, pas à pas, un traité de Gerson.

Il ne s’agit pas ici d’un suspect, puisque nous avons affaire à l’homme le plus instruit de son temps, au chancelier de Paris qui a dû fuir cette ville lorsqu’elle est devenue bourguignonne ; à l’homme enfin qui a consacré sa dernière activité à écrire un mémoire extrêmement favorable à la Pucelle (14 mai 1429).

V.
Le traité de Gerson sur les révélations

Nous n’essayerons pas d’en traduire tous les mots, ce qui serait bien fastidieux : nous tenterons d’en rendre les parties essentielles et d’en exprimer les idées principales92.

LXVCe traité, Gerson l’adressait, sous forme de lettre familière, à un certain frère Célestin qui était son ami de cœur. Dans cette épître il se proposait de démontrer, par une métaphore continue, comment la vraie médaille de divine révélation peut être distinguée du denier falsifié de l’illusion diabolique, en sorte que l’ange de Satan ne nous déçoive pas en se transfigurant en ange de lumière.

Alors le théologien se plaçait au cœur de la question, en faisant allusion à la révélation faite par l’ange Gabriel à Zacharie au sujet du Précurseur. Il citait le texte de Marc, qu’il glosait mot par mot : Jean parut baptisant dans le désert. Mais voici qu’un curieux investigateur demande par quel moyen sait-on que l’annonce du nom de Jean fut plutôt un fait angélique qu’une illusion diabolique ?

Il convient donc de distinguer les révélations des anges de ces dernières illusions ; car de même que la vérité de notre religion est combattue par les argumentations contestables et fallacieuses des hérétiques, de même l’autorité des vrais miracles et des saintes révélations est diminuée par le moyen d’anges menteurs, par des faits sophistiqués et les prodiges des magiciens.

Gerson dira ensuite qu’il n’y a pas une règle générale, une méthode que l’on puisse donner pour discerner toujours et infailliblement les vraies révélations des illusions. Car il n’y aurait plus de foi en nos prophètes, et conséquemment en toute notre religion, mais certitude et évidence.

Il n’y a donc pas lieu de demander à un catholique qu’il ait une vue évidente et claire de l’annonce du nom de Jean, ni comment il sait que la révélation a été faite par un ange à Zacharie : c’est là une affaire de foi, et non de science.

Néanmoins, voici une autre question : pouvons-nous LXVIreconnaître que nous sommes de fidèles croyants ? suivant la doctrine de Jean, pouvons-nous éprouver que les esprits viennent de Dieu, afin de n’être pas déçus (Jean, IV, 1) ?

Cette discussion, Gerson dira qu’il l’a abordée sciemment à cause de tant d’illusions qui se sont produites de son temps et en son siècle.

Au sujet de la venue de l’Antéchrist, par exemple, le monde s’est comporté comme un vieillard délirant ; et il a souffert des fantaisies et des illusions semblables à celles des songes93. Beaucoup disent : Je suis Christ, et loin de la vérité, convertis à des fables, ils séduisent cependant les multitudes.

À bien des gens Gerson avait entendu dire qu’ils savaient certainement par révélation qui serait le futur pape : erreurs qui ont abusé des hommes lettrés et fameux dont il a eu les écrits entre les mains. Il est extraordinaire de constater que beaucoup de personnes de religion et de vie austère ont ajouté foi à de tels témoignages.

Si quelqu’un se présente et déclare qu’il a eu une révélation, semblable à celles de Zacharie et des autres prophètes, que ferons-nous ? quelle conduite tiendrons-nous ?

Si nous nions tout immédiatement, si nous nous moquons de lui ou l’inculpons, il semble bien que nous infirmions l’autorité de la révélation divine, qui est puissante, aujourd’hui comme autrefois. Nous scandaliserons les simples qui estimeront que nos prophéties ne sont que des fantaisies et des illusions.

Il faut donc observer une attitude moyenne, conformément au texte de l’apôtre Jean : il ne faut pas croire à tout esprit, mais nous devons faire la preuve que les esprits viennent de Dieu ; et, obéissant à l’Apôtre, il nous faut suivre le bon.

Ainsi nous serons comme des trésoriers et changeurs spirituels, commis à examiner soigneusement et diligemment la monnaie précieuse et étrangère de la divine révélation.

LXVIIMais cet examinateur de la monnaie spirituelle doit être un théologien expérimenté dans sa science et par l’usage de la vie, différent de ceux-là qui, toujours apprenant, ne parviennent jamais à la connaissance de la vérité, tels les babillards, les verbeux, les imprudents, les batailleurs ; ou ceux qui ont plus de discernement pour apprécier la table, les mets et les vins, que d’aptitude à juger les matières qui demandent de l’esprit et du soin, et pour lesquels tout discours sur un sujet de religion semble une fable ou un fardeau. Pour de tels changeurs, chaque nouvelle monnaie de la divine révélation demeure comme inconnue et étrangère ; et ils la rejettent avec de grands rires et indignation ; et ils se moquent et accusent.

Il en est d’autres (et je ne nie pas qu’ils ne tombent dans un vice tout opposé) qui inscrivent au livre des révélations tous les faits, les rêveries des hommes délirants les plus vains, les plus superstitieux et les plus remplis d’illusions, les monstrueuses pensées des malades et des mélancoliques. Ceux-ci croient d’un cœur trop léger ; les autres montrent un esprit par trop intraitable et âpre.

Ainsi, cette monnaie spirituelle de la révélation, nous devons l’examiner à cinq points de vue principaux, savoir : en poids, en flexibilité, en résistance, en configuration, en couleur. L’humilité donne le poids ; la discrétion fournit la flexibilité ; la patience indique la résistance ; la vérité nous donne la configuration, et la charité, la couleur.

Et le bon logicien de développer, en les reprenant, chacun de ces signes.

I. — Le premier signe à examiner est donc la conduite de celui qui se dit favorisé de Dieu par les apparitions.

Celui qui, par orgueilleuse curiosité et vaine louange, ou par présomption de sainteté, désire avoir des révélations insolites et s’en répute digne, celui-là qui se délecte par gloriole de telles choses qu’on narre à son sujet, sache-le bien, il mérite d’être le jouet des illusions.

LXVIIIEt Gerson nous rapporte à ce sujet les exemples que l’on trouve dans les Vies des Pères94.

Le démon apparut à l’un d’eux, transfiguré non seulement en ange de lumière, mais en la personne du Christ ; et il lui dit qu’il était venu en ce monde pour être vu et adoré de lui. Ce saint père resta quelques temps pensif, à l’instar de la Vierge Marie, se demandant ce que voulait dire cette salutation. Il pensait en lui-même : Est-ce que je n’adore point chaque jour le Christ ? Que signifie une telle apparition ? Se réfugiant immédiatement dans l’humilité, il dit à ce démon : Va vers celui par qui tu es envoyé. Car je ne suis pas digne de voir ici le Christ. Sur cette humble parole le démon s’enfuit, tout couvert de confusion et de honte.

Un autre père ferma les yeux dans un cas semblable : Je ne veux pas, dit-il, voir le Christ sur la terre ; je me contenterai de le voir dans les cieux.

Enfin, il y a lieu de distinguer si la révélation dont il s’agit est utile pour les mœurs, le bien de la République, l’honneur et le développement du culte, ou si elle a trait à des matières vaines, à d’inutiles récits. Ainsi, dans l’histoire des gentils, l’homme a pu tirer, sans vaine jactance, gloire de ses propres actes : comme le firent Tullius et Scipion l’Africain.

Ce poids d’humilité, nous le trouvons chez Zacharie, qui demeura comme stupide à l’aspect de l’ange et se refusa de croire à son annonce. Mais il y a lieu d’ajouter, comme le veut saint Grégoire en ses Dialogues, que cette véritable humilité ne doit pas être obstinée, mais soumise et craintive. Certainement aussi, il n’y a pas d’humilité mais marque orgueilleuse d’estime de soi-même, lorsqu’une personne, tout en alléguant son humilité, méprise le prélat qui s’informe d’un cas si ardu. Elle n’agirait pas ainsi si elle n’était savante à ses propres yeux, si elle ne s’en remettait LXIXpas à sa particulière prudence, si elle n’était prête à croire à son sens et à son propre arbitre plutôt qu’au jugement de son supérieur.

II. — Le second signe qui distingue la bonne renommée spirituelle est la discrétion, c’est-à-dire la promptitude à croire à un conseil : telle est cette vertu, fille d’humilité.

Car il y a des gens auxquels il plaît d’être conduits par leurs propres sentiments et qui marchent suivant leurs propres inventions.

C’est le très périlleux Directeur qui les mène, ou vraiment c’est leur propre opinion qui les pousse. Ils se macèrent de façon exagérée par les jeûnes, ils prolongent les veilles, ils troublent leur cervelle par des larmes plus abondantes qu’il ne convient et ils s’exténuent. Ils ne croient aux avertissements de personne, n’acquiescent à nul conseil, pour vivre de façon plus modérée ; en outre, ils n’ont cure d’écouter les gens savants dans la loi divine : ils méprisent les conseils.

De telles gens, l’auteur prononce qu’ils sont en proie aux illusions des démons ; et l’on doit tenir pour suspect tout ce qu’ils diront en révélations insolites. Et Gerson de rappeler l’aventure de cette femme mariée qu’il venait de rencontrer à Arras.

Cette femme demeurait parfois deux à quatre jours sans prendre de nourriture ; et naturellement elle faisait l’émerveillement de beaucoup de gens.

Le curieux théologien avait parlé avec elle, et il eut tôt fait de découvrir que cette abstinence n’était pas sobriété, mais seulement le fait d’une obstination vaine et superbe ; car, après un tel jeûne, suppliciée par la faim, cette femme mangeait avec une incroyable voracité.

Sur quoi Gerson lui avait demandé comment, dans ces conditions, sans prendre le conseil d’autrui, elle avait suivi une abstinence telle qu’on n’en observe point chez les plus saints et les plus forts.

Elle répondit par des détours où manquait toute humilité ; sur quoi, le théologien l’avait admonestée, lui expliquant LXXque cette manie du jeûne n’était qu’une folie singulière, qu’elle était déplaisante à son mari, et que la faim qui suivait le jeûne était la pire des choses.

Or Gerson attaquait tous les excès des abstinents de son temps, qui amenaient des maladies incurables, par lésions du cerveau et troubles de la raison ; et il mettait beaucoup de visions au compte des maladies de l’intelligence : les livres de médecine en sont remplis, déclare-t-il. Il notait les manies et remarquait qu’il avait rencontré beaucoup de gens qui paraissaient avoir un bon jugement sur la plupart des choses, et qui devenaient déments en certains cas seulement : tels ceux qui scrutent les arts magiques.

III. — Le troisième signe que l’on trouve dans la monnaie spirituelle, c’est la patience : caractère qu’il est parfois, difficile de déterminer, car souvent l’obstination la simule.

IV. — Le quatrième signe est la vérité qui donne la configuration et l’inscription légitimes de cette monnaie.

C’est l’Écriture sainte qui est le lieu, l’officine où repose le coin royal de la monnaie spirituelle. Si le denier diffère, en forme et suscription, de ce coin du roi, sans aucun doute il est faux. Toutefois il peut arriver que la ressemblance du faux denier à un vrai soit telle que la contrefaçon puisse être seulement saisie par les hommes les plus doctes.

Il convient donc de chercher quelles sont les conditions de la vraie révélation.

Première condition : qu’aucun ange, saint ou prophète ne prédise quelque événement futur qui ne soit, en vérité, à venir au sens où lui-même et l’Esprit-Saint l’entendaient ; sinon, il s’agit d’une réponse des démons : car ils trompent et sont trompés. Si tu répliques en esprit : Comment puis-je comprendre que c’est Dieu qui parla ? : voici la réponse : Tu auras ce signe : si un prophète a annoncé une chose au nom de Dieu, et qu’elle ne se soit pas réalisée, ce n’est pas Dieu qui a parlé ; il s’agit d’une invention du prophète et de son esprit d’arrogance. — Deuxième condition ; si ce qu’un ange ou un prophète a prédit n’arrive pas mot pour mot, l’inspiré recevra révélation de l’Esprit-Saint pour LXXIcomprendre si cette annonce doit être entendue conditionnellement, mystiquement ou littéralement. C’est ce que l’auteur appelle réclamer ou contredire Dieu, ou informer sainement de son intellect. — Troisième condition : les anges saints et les vrais prophètes n’annoncent rien de contraire aux bonnes mœurs et à la vraie foi. — Quatrième condition : la révélation qui irait contre les bonnes mœurs, à moins de l’intervention bien nette d’un ordre ou d’une dispense de Dieu, ne doit pas être écoutée.

Ici l’auteur entre dans de grands détails sur ce don très nécessaire que l’Apôtre appelle : discernement des esprits. Ce sens agit à la façon d’un parfum mystérieux, d’une illumination, comme expérimentale, par laquelle nous distinguons les véritables révélations des illusions décevantes.

À ce sujet, Gerson rapporte des exemples pris à saint Bernard, au Christ lui-même, puisqu’il éprouva qu’une vertu émanait de lui lorsqu’il guérit la femme par le contact de son vêtement ; et saint Augustin raconte aussi dans ses Confessions qu’il avait discerné la présence de sa mère entre les vraies et les fausses visions d’un sommeil nocturne.

Cependant il est impossible de donner ici une règle générale ; il convient d’examiner chaque cas en particulier ; des difficultés semblables, et presque insurmontables, se rencontrent pour celui qui voudrait absolument distinguer les états de la veille et du sommeil. L’expérience ne suffit pas ; et tout ce qu’il pourra en tirer est : Je le sais certainement.

Il faut donc nous montrer très prudents en ces matières et revenir, en somme, à la seule lumière que nous possédions, et qui est celle de l’humilité. Foulons aux pieds notre orgueil, notre superbe, ce monstre horrible et immense, qui renaît toujours avec une force nouvelle, quand on le poursuit, à l’instar du fabuleux Antée, ou de la tête de l’hydre du poète !

Et, pour qu’il y ait miracle, il faut même qu’il soit nécessaire pour le bien et la vérité de la foi : un miracle inutile doit être tenu pour suspect. Ainsi, nous devons estimer sacrilèges les prestiges des magiciens, et ceux qui font voler LXXIIle Christ par les airs. De notre temps, une femme très renommée pour de semblables révélations est convaincue de délire, si je ne m’abuse, par ce seul signe.

V. — Le cinquième signe, le dernier, de la monnaie spirituelle est la charité ou l’amour divin. C’est celui-là qui donne la couleur d’or à la monnaie. Mais ce signe ne saurait suffire en toute circonstance, car cette couleur est fardée par celle de l’amour charnel.

On l’a éprouvé surtout parmi les femmes qui ont montré envers Dieu et envers les saints un amour qui s’inspirait plus du vice que de la vraie, de la sincère et sainte charité. À ce propos, Gerson critique les bégards et ces femmes pieuses qui vivent en familiarité avec les hommes saints, le livre de Marie de Valenciennes. Car l’amour peut commencer par l’esprit et être consommé par la chair : ainsi cette femme pensait jouir de Dieu, tandis que sa passion était si éloignée des saints préceptes.

Et Gerson de conclure à peu près en ces termes.

Le plus grand danger en ces matières est de s’en remettre à son propre sens ; car, si l’esprit de présomption se glisse en nous, la vanité trompeuse nous pénétrera facilement. L’écueil est d’être mené à un sentiment désespéré en voyant que nous ne pouvons pas arriver à une certitude au sujet des saintes révélations. Eh bien ! il y a une certitude ; mais à la lumière divine, et non au jugement humain. C’est en élevant très haut nos cœurs que nous pourrons l’entrevoir.

En somme, s’il nous arrive d’être les juges de la monnaie spirituelle des révélations, attachons-nous à Dieu et à sa sainte Écriture ; ne nous hâtons pas de rendre sentence, mais suspendons notre jugement jusqu’à entier examen, surtout s’il y a fausseté, ou folie conjointe à fausseté.

Telle est la règle qui nous permettra d’éprouver la bonne monnaie spirituelle.

Elle n’est pas plaisante cette promenade au pays de théologie. Un compagnon, logicien et de grande santé spirituelle, nous mène dans ce dédale comme dans une suite de LXXIIIpetits cloîtres, où la lumière se fait rare, où l’on s’oriente peu. Mais les idées exprimées dans ce traité sont si éloignées de nos pensées, déduites de manière si particulière, que nous devions les faire connaître dans la forme même où elles furent produites.

Est-ce a dire que nous devions y trouver des raisons suffisantes pour excuser les juges de Rouen ? Nous pouvons du moins reconnaître certains motifs qui purent les déterminer, du moment que leurs intérêts les sollicitaient dans ce sens.

En ce qui concerne l’évêque, je ne crois pas qu’il soit entré un seul instant dans ces considérations. C’était, à ce qu’il semble, un homme d’esprit très froid, un ambitieux, un homme matériel ; à en juger même par les traits que nous conserve son tombeau, un homme de chair et grossier. Il agit, tel un bon fonctionnaire du gouvernement anglais qui a fait des séjours dans leur pays et qui, vraisemblablement, parlait leur langue : Farewell, dira-t-il, lorsque la cause de Jeanne fut décidément perdue.

Et quand l’évêque construira à Lisieux une délicieuse chapelle en l’honneur de la Vierge, il nous apparaît comme un homme plus fastueux que pieux. Au demeurant, il se montrait attaché à sa province. Peut-être alors a-t-il fait un retour sur lui-même, désenchanté qu’il est de sa vie manquée ; car enfin l’évêque de Beauvais n’a pas été archevêque de Rouen.

Mais les excuses théoriques que nous ne trouvons pas pour Cauchon, il faut peut-être les accorder aux théologiens parisiens, à toute cette famille universitaire, la scientifique corporation dans laquelle le maître et l’écolier ont peiné ensemble, ont collaboré ; où il y a des dettes de reconnaissance, des examens préparés en commun, comme ce fut le cas pour beaucoup de juges de Jeanne d’Arc95 ; où l’on LXXIVtrouve, en un mot, un véritable compagnonnage, un esprit de corps.

Quand Jean Beaupère, le plus savant de ces docteurs parisiens, fut interrogé lors de la réhabilitation, il est fort remarquable de voir qu’il ne se rétracta pas : le professeur maintint qu’il a eu et a plus grant conjecture que les dictes apparicions estoient plus de cause naturelle et intencion humaine que de cause sur nature. Lorsque les juges lui parlent de l’innocence de Jeanne, oh ! il n’entend pas dire qu’elle était corrompue de corps, mais Beaupère déclarera qu’elle était bien subtille, de subtillité appartenante à femme. C’est tout ce qu’on put tirer de lui.

Il n’est pas difficile de voir que Beaupère demeura toujours le représentant des théologiens qui préconisaient de se défier des apparitions, qu’il maintint l’opinion défavorable, si commune en son temps parmi les religieux, et qui est encore répandue chez eux, relativement au sexe féminin et à sa malice innée96.

VI.
La guerre au temps de Jeanne d’Arc

Il est temps maintenant de prendre un peu l’air, de regarder les camps et la campagne. Il est temps de laisser à leurs spéculations les clercs moroses, claquemurés dans leurs chambres, de contempler les compagnons de guerre, avec leurs trognes halées, serrés dans leurs cottes et coiffés de la salade, ceux qui portent la fleur de lis, la croix de Saint-André ou les léopards.

Au début du XVe siècle, la France était encore, tout autant que l’Italie, le royaume le plus civilisé de toute la chrétienté.

LXXVOn y faisait commerce ; on s’y amusait ; les arts y fleurissaient et les mœurs étaient aussi aimables que faciles.

La querelle d’Orléans et de Bourgogne vit la fin de cette douce splendeur97. Les partis se disputèrent les mercenaires anglais à force d’argent : et ceux-ci furent tentés de se substituer à notre gouvernement, de conquérir notre pays.

C’est ce que comprit parfaitement un homme dur, ordonné, âpre, sans scrupules, mystique et réaliste, le roi Henri V, qui avait préparé avec soin la conquête du royaume pacifique et joyeux.

D’une grande piété, sincère ou feinte, très brave, Henri V se donna comme un justicier, un réformateur de nos mœurs remplissant le dessein secret de Dieu. Le roi Henri fut un grand Anglais ; et sa vie semble une croisade contre la France. Il n’a pas tenu à lui que nous ne soyons Anglais aujourd’hui.

Il faut dire quelque chose de cette guerre, où Jeanne joua un rôle si éminent, et quelles causes aussi amenèrent l’échec des Anglais.

La grande armée de 1415, réunie à Portsmouth, ne dépassait pas 10.000 hommes (2. 500 hommes d’armes, 7.000 archers, 120 mineurs et 75 canonniers, selon les approximations les plus larges). À Azincourt, Henri V n’a mené au combat que 900 lances et 3.000 archers. À Verneuil, les Anglais comptaient 2.000 ou 3.000 hommes (ce fut la plus sanglante rencontre du temps). Au moment de sa plus grande puissance, devant Orléans, l’armée anglaise, en 1428, était de 5.000 hommes (1.000 lances et 4.000 archers). En 1417, la marine royale comprenait 16 vaisseaux et carraques, 8 barges et 10 baleinières. (La carraque portait 500 tonnes de chargement et un équipage de 88 matelots ; la barge, 140 tonnes et 38 matelots ; la baleinière, un peu plus, un peu moins.)

LXXVIQuant à Jeanne, elle commanda une armée de 12.000 à 14.000 hommes98.

Armée fort nombreuse pour ce temps-là99. Les hommes ne manquaient pas en France, ni les Écossais valeureux. Le plus difficile, c’était de constituer un trésor de guerre pour les payer ; l’impossible, c’était de mettre la chevalerie à pied, et de l’amener à charger ainsi, dans les piquets, les pieux et les chaînes100 (tout cela existait déjà, et les chicanes aussi). Cette tactique fut toujours difficile aux Français. Mais avant la venue de Jeanne, au dire de Dunois, 200 Anglais mettaient en fuite 800 Français tant était grand leur prestige101.

Après les rencontres générales où l’ost du pays et la fleur de la chevalerie avaient péri (cela s’est vérifié trois fois pendant la guerre de Cent ans), la guerre suivait une marche lente, mais infaillible, prenait le caractère d’une occupation, d’une gérance au lieu du défaillant. Elle prenait l’aspect d’une monotone guerre de tranchées.

Non pas qu’on creusât des sillons dans la terre de France pour les défendre pied à pied. Mais la France d’alors était couverte de châteaux, de forteresses, qui étaient de véritables réduits, commandant le passage des rivières, des ravins, ayant les vues qu’il faut aux hommes d’armes pour tendre une embuscade, faire un coup de main, surveiller la plaine, y descendre et regagner l’aire. Chaque bonne ville avait sa ceinture de murailles, parfois double et triple. Ces défenses LXXVIIétaient soigneusement étudiées en vue des sièges, réparées, quand il y avait lieu, aux frais communs du peuple et de l’Église.

Quand on donnait l’alerte, les bourgeois, les chanoines eux-mêmes prenaient la garde des remparts. Des fossés pleins d’eau étaient un obstacle sérieux à qui tenterait l’assaut. Quelques défenseurs suffisaient pour occuper ces places, qui se gardaient d’elles-mêmes. On sortait du château, que commandait un capitaine payé par la ville, quelques centaines d’arbalètes, des traits et un petit nombre de pièces d’artillerie qu’on nommait couleuvrines, veuglaires et crapaudaux dont nous avons fait crapouillots.

Pour réduire ces places, la politique et l’intérêt faisaient plus que la force. En général, on achetait le capitaine de la ville, facile à corrompre comme tout mercenaire ; ou bien on la prenait par la famine.

Les effets des boulets de fer et de pierre étaient peu sensibles sur ces masses de pierre, et leurs ricochets peu efficaces.

Il fallait ouvrir la mine, disposer des fougasses sous ces grosses tours et ces lourdes murailles qui s’effondraient alors comme des châteaux de cartes. Les ouvriers du Nord, les gens du Hainaut, se montraient particulièrement redoutables dans le jeu de ces mines.

On prenait surtout les villes par la faim, par la situation cruelle dans laquelle se trouvaient des emmurés qui ne pouvaient sortir pour labourer les champs, ensemencer, couper le blé et tailler la vigne. On entourait les cités d’une cité factice de fortifications, avec des tours en bois et en terre qu’on appelait bastilles. Procédé très coûteux, très compliqué, peu efficace, au jugement d’un jouvenceau de ce temps, Jean de Bueil, qui sera maréchal de France. C’est ce que firent à Orléans les Anglais ; et cela n’eut pas un grand succès.

Ces longues années de guerre où les Français devaient gagner une grande besogne (nous dirions faire du bon travail), avant la Saint-Martin d’hiver, avant la Saint-Jean, LXXVIIIavant le printemps, étaient des années d’éternelle détresse. Un grand désespoir avait gagné la terre. La fin du monde semblait approcher102.

Pour entretenir cette longue guerre, les hommes n’avaient pas besoin d’être fort nombreux.

Quelques cavaliers faisaient la police, sortaient du château pour courir sur les partisans, comme les gendarmes du Sud Algérien courent sur les djicheurs. Le laboureur subissait tous les inconvénients de ce genre de guerre : bétail enlevé, chaumières incendiées. Les rencontres de quelque importance étaient extrêmement rares et les mercenaires des deux nations avaient certaine petite usance entre eux et savaient à l’occasion faire de bonnes chères ensemble103 dont le bonhomme paysan était toujours victime. La lenteur des opérations, leur frais considérables décourageaient ; décourageants aussi étaient les assauts qu’il fallait répéter à l’infini avant d’amener l’ennemi à perdre de sa résolution. Il s’établissait sur un autre point et tout était à recommencer.

Voilà le genre de guerre qui se fit au temps de Jeanne LXXIXd’Arc. Il y a lieu de croire qu’il lui était bien déplaisant ; car il n’était ni brillant, ni chevaleresque.

Au dire du duc d’Alençon, un jeune enthousiaste jusqu’à la folie, Jeanne s’entendait à user de ces petits canons104 qui semaient la panique parmi la chevalerie et qui, maniés par d’habiles pointeurs, à de courtes distances, donnaient parfois des résultats surprenants.

On le vit bien à Orléans, quand un coup heureux décapita sur sa bastille le comte de Salisbury, tandis qu’il procédait à une reconnaissance.

Mais ce qui convenait à Jeanne, ce qu’elle concevait surtout dans la vision du but qu’elle pressentait fébrilement, c’était la charge : courir en avant. Et les soldats et les simples gens l’entendaient avec elle.

Comme elle est téméraire et française en cela ! mais aussi comme elle déjoue les prévisions et les calculs des timides !

Un peu partout, Jeanne court en avant : sur les bastilles, à Orléans, où elle dresse l’échelle ; à Jargeau où elle est renversée par une pierre et se relève en criant : Amis, amis, sus, sus ! Notre Sire a condamné les Anglais. À cette heure, nous les avons ! Ayez bon cœur ! ; sur les fortifications de Paris, où les Anglo-Bourguignons parlaient aux Français comme on parlait de tranchée à tranchée, l’appelant vachère et putain. Une blessure cruelle la fixe à peine. Jeanne est blessée au pied et à l’épaule à Orléans, à la cuisse devant Paris. Elle ne peut tenir en place.

Or Jeanne fut surtout l’héroïne du siège d’Orléans, dont on fit un peu plus tard un mystère guerrier et pompeux ; elle devint le miracle d’Orléans, comme nous avons dit le miracle de la Marne, avec cette nuance qu’il n’y eut jamais de miracle à la guerre. Car tant que dureront les guerres, bien longtemps encore, hélas ! les triomphateurs d’un jour et les politiques n’auront pas raison d’un peuple qui veut vivre, qui ne s’avoue pas digne de l’esclavage.

LXXXLes Anglais avaient occupé la Normandie, dans un esprit de domination perpétuelle. Ils en avaient extirpé la noblesse fidèle et persécuté le bon peuple, comme les Allemands ont tenu en sujétion la Belgique. En Picardie, ils avaient tenté, par le moyen des Bourguignons, une alliance avec la noblesse du pays.

Car, plus que d’un ennemi redoutable, la France avait souffert d’elle-même, de ses propres divisions. Grâce à ses divisions aussi, l’Angleterre succombera à son tour dans les querelles du duc de Gloucester avec le duc de Bourgogne et l’évêque de Winchester. Et, devant Orléans, le duc de Bourgogne hésita et n’envoya pas de troupes.

Cette œuvre de réconciliation entre les Français, d’amitié française, dont Napoléon a souligné l’importance dans son admirable annotation sur le registre municipal d’Orléans105, elle fut parfaite au traité d’Arras, paix qui demeure la grande victoire remportée par les prélats et les légistes, mais préparée par les soldats.

Une autre cause, éminente elle aussi, de l’échec de l’occupation anglaise fut le manque d’argent.

En dépit des rançons des villes de Rouen et de Meaux, en dépit de ses victoires, Henri V était profondément endetté au jour de sa mort : pas assez sans doute pour ruiner une cité comme Londres ; mais les ambassadeurs, les capitaines des villes, les soldats, les marins demeuraient fort désargentés, et ils passaient en France sans aucun enthousiasme106. Le bill d’Azincourt n’était pas payé à la mort du vainqueur. Et les gentilshommes, logés en Normandie, écrivaient alors chez eux ; Pas de paye, et il n’est pas permis de fourrager ! Le duc d’Exeter, le grand maréchal, LXXXIet sir Hungreford ne reçurent leurs gages d’Azincourt que sous Henri VI. Au comte de Huntingdon, fait prisonnier à Baugé, le gouvernement devait 8. 157 l. pour ses gages ; faute de payement, il dut garder prison en France107.

Cette misère du trésor anglais était une cause de permanente faiblesse108. Mais si le trésor du roi de Bourges n’était pas mieux garni, du moins, en dépit de son indolence, de son manque de résolution, le roi Charles faisait la guerre chez lui, riche d’un autre trésor sans fin, la fidélité de son peuple opprimé109.

VII.
L’idée de patrie au temps de Jeanne d’Arc

On a vu que Henri V était descendu en France pour la punir de ses péchés : il eût été plus juste de dire pour la châtier de son imprévoyance.

Ce mensonge dévot, développé par le duc d’Orléans dans LXXXIIla célèbre Complainte de la France qu’il représenta comme une pécheresse agenouillée devant la croix et aux côtés de la Vierge, est conforme aux traditions chrétiennes110.

Quant aux légistes, ils répandirent une autre version : celle de la conquête légale.

Et John Talbot, le bon chien de l’Angleterre, ce modèle de courtoisie et de courage, dans le livre en français qu’il offrira à la reine Marguerite, afin qu’elle n’oubliât pas la langue de son pays, pourra faire représenter un tableau généalogique.

On y voit une image formée d’une série de portraits en buste, placés dans des médaillons circulaires, les uns au-dessous des autres. La filiation de cet arbre généalogique part de saint Louis et se divise en deux lignes : l’une descend par Isabelle de France, fille de Philippe le Bel, et c’est la maison de Lancastre ; l’autre montre la suite des Valois jusqu’à Charles VI, et sa fille Catherine. Les deux lignes se rapprochent alors par le mariage de cette Catherine avec Henri V, et se fondent dans la personne de Henri VI, doublement héritier de saint Louis111.

De tels tableaux pourront être exposés dans les églises et autres lieux publics. Voilà qui réjouira seulement les juristes, les chroniqueurs de Bourgogne. Le peuple de France pense qu’on y a omis, comme dans le traité de Troyes, le roi Charles VII et ses cousins, Orléans et Bourbon112.

LXXXIIIPour les nobles, les gens de guerre qui vivent de la guerre, il y a un beau risque à courir.

Les luttes sanglantes sont l’occasion de ces belles apertises d’armes où l’on montre sa valeur. L’un gagne ; l’autre perd. Le roi qui perd la bataille ne mérite nul reproche : c’est déjà un grand honneur, suffisant en soi, d’avoir combattu son ennemi avec hardiesse. Si l’on gagnait toujours le combat, la guerre serait bientôt finie. Il faut sauver l’honneur. Les rois, les dames, les princes et autres grands seigneurs, juges de l’honneur mondain, sauront bientôt dire à qui appartiennent ces honneurs et corriger l’injustice des assauts, des batailles, des sièges et des tournois113.

Il n’en était pas de même pour le petit peuple des campagnes et les compagnons résolus que nous trouvons groupés autour de la Pucelle114.

Quand la guerre, dans sa férocité, eut fait flamber les moûtiers ; quand les ecclésiastiques ont dû acquitter les décimes, l’opinion changea.

Il est beau que cette idée soit sortie de la terre foulée aux pieds par les étrangers, et non pas du grimoire des juristes et des savants.

Belles dames, belles chasses et beau déduit du vaillant roi Arthur, victoires de France, voilà ce qu’ils ont en tête, eux, les nobles, ces Troyens. Mais Jeanne dira (lettre aux Anglais) : Rendez à la Pucelle… cy envolée de par Dieu, le roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France…

Le mot de patrie n’existait pas au temps de Jeanne d’Arc115.

Patria, mot savant, signifiait pays, lieu d’origine : par LXXXIVextension, parfois il peut désigner la patrie, au sens que nous attribuons à ce vocable, mais très rarement.

Dans le monde féodal, ce que nous entendons par patrie demeura toujours attaché à l’idée de souveraineté ; et la notion de souveraineté fut partout liée à l’idée de la justice.

Les gens de Vaucouleurs, par exemple, étaient gens de la chambre du roi, c’est-à-dire ses justiciables. Le roi demeure le bon seigneur, le défenseur, le libérateur des populations, ce qui dépasse bien les vassalités.

C’est autour de cette notion de justice paternelle qu’il faut chercher les linéaments de l’idée moderne de patrie.

Au nom de cette justice, Jeanne protestera contre l’invasion étrangère ; c’est au titre d’une ancienne fidélité que le simple peuple des campagnes se révolta, un peu partout, contre l’étranger, en Normandie même.

On peut voir, dans cette province, par la série des lettres de donations, qu’une partie seulement de la noblesse, de la haute bourgeoisie et du haut clergé accepta la domination étrangère : ces gens-là ont pris ces bulletes de ligeance par lesquelles ils ont obtenu la restitution de leurs biens.

Mais par les lettres de rémission, qui mettent surtout en scène le petit peuple des villes et des campagnes, nous constatons que les pauvres gens vivaient sous la terreur des hommes d’armes anglais et sous la crainte des partisans de France, écrasés par les contributions imposées par les chefs de bande. Or ces laboureurs, dépouillés de leurs chevaux, battus et pris pour guides par les soldats, terrorisés par ces groupes de cinq ou six cavaliers apparaissant au village ; ces misérables, qui ne connaissaient ni sécurité ni repos, demeuraient cependant loyaux de cœur, dans cette province en partie anglaise.

Tel ce pauvre homme de Saint-Pierre-sur-Dive qui, buvant dans une hôtellerie de Bayeux avec un héraut d’armes anglais dont il ignorait la qualité, forma cet imprudent souhait : Dieu veuille garder la couronne de France, LXXXVet donner bonne vie au duc d’Alençon, et nous donner bonne paix ! (1424) ; tel l’infortuné tailleur d’habits de Notre-Dame-de-Cenilly qui, à Coutances, un jour de marché, ayant bu plus que de raison, déclara aux soldats anglais de faction à l’une des portes de la ville, qu’il préférait le roi Charles au roi Henri.

Ce pauvre habitant de Rugles, qui s’était pris de querelle avec un sergent de la forêt de Breteuil, le dira bien haut : Je me doute que tantôt le temps changera, par quoi vous, messieurs les officiers du roi d’Angleterre, n’aurez pas si grande audience ! (1425)116. Et, pour Robin Le Peletier, de Valognes, Bedford n’était qu’un buveur de vin, d’autant et à plein verre, et n’était bon que pour faire et lever tailles et manger le peuple ; et ne mettait pas peine à mettre hors de son royaume nos ennemis et adversaires ; quant à Suffolk, il le tenait pour un meurtrier de gens117.

Il n’est pas toujours aisé de savoir ce que pense un paysan, un paysan normand surtout.

Dans ces lettres de rémission qui nous les font connaître, documents que leur délivre la chancellerie du roi Henri, les paysans de Normandie sont naturellement en très implorante et humble posture. Mais peut-on croire qu’ils agissaient toujours, comme on le dit officiellement, par terreur des brigands, c’est-à-dire des gens insoumis au pouvoir anglais ? N’étaient-ils pas souvent en sympathie avec eux ?

Est-ce toujours par contrainte que ces paysans faisaient passer les rivières aux brigands, qu’ils les accompagnaient dans leurs chevauchées, qu’ils leur procuraient des vivres, qu’ils achetaient pour eux des chevaux bridés et sellés, qu’ils en volaient pour leur compte ? Ici, un barbier va soigner des LXXXVIblessés dans la forêt ; ailleurs, ils sont recueillis. Car la trahison est partout, à Rouen même118.

Un trou est percé dans une maison attenant à l’église Saint-Gervais de Sées, brèche par laquelle les Français ont pu pénétrer de nuit dans la forteresse (1427) ; un Jacobin conspire à Argentan (1431)119. Rouen faillit être enlevé en 1432.

Dans les campagnes, un Anglais qui n’a qu’un guide, est mis à mort120. Des paysans en découvrent un autre, sur la chaussée, près du bois de Baugy, étendu tout nu, dépouillé de ses robes : ils lui enlèvent ses hardes et son cheval121. Et ces deux Anglais qui surgissent à Chicheboville, et, ne pouvant se faire entendre, frappent les gens de leurs épées nues et pillent un hôtel, les hommes de la paroisse savent bien les assiéger, la nuit, et les menacer de leurs bâtons ferrés122.

Combien de gens de village enterrèrent secrètement, parmi les buissons, les Anglais tués sournoisement123 ? Qui dira le nombre de brigands (ainsi la chancellerie anglaise nomme ces révoltés, ces francs-tireurs) que recèlent les forêts de Normandie124 ? Et comment ne pas se venger un jour, comme le fit Galoppin, barbier de Bretteville, du serviteur d’un Anglais qui parcourait la contrée en demandant des poules et extorquait un blanc aux bonnes femmes125 ?

Car ce peuple normand est vif après boire ; et il joue du bâton au retour du pèlerinage et du marché. Il ne se laisse pas rançonner par les archers anglais ; il défend son cheval, sa charrue, ses poules, son avoine : passe encore pour un pot de vin qu’on abandonnera au grappilleur anglais126 ! Ni LXXXVIIla nuit, ni les bois, ni la chaumière ne sont alors sûrs au compagnon d’armes127. Le laboureur saura bien tirer vengeance du blé, de la pipe de cidre, du porc gras, de la bête aumaille qu’il a dû livrer à la garnison des compagnons étrangers128.

À Ambleville, comme les bonnes gens venaient de travailler à leurs vignes, ils appréhendent les trois Anglais qui sont venus les piller ; et ils savent reprendre leurs deux grands sacs de linge et de laine129. Un laboureur de La Londe en Vexin, de complicité avec le curé de ce lieu, dépouille et jette dans un puits l’Anglais qui s’est logé en son hôtel, un pillard d’ailleurs qui menait avec lui trois bœufs et un cheval130. À ces compagnons de Galles, tout est bon : draps de lits, chevaux, juments, chaperons d’homme, cottes de femme131.

Et puis, ils souffrent, ces Anglais, de n’avoir pas de jeunes femmes ; ils frappent souvent et fort à l’huis des filles. Il y a des rixes où ils n’ont pas toujours l’avantage. Ces femmes de France, comme ils les ont regardées et désirées ! Dans cette longue guerre, on dirait qu’ils ont voulu les prendre pour épouses.

Voici Judette de Montigny qui, n’ayant point parfaite certitude de la mort de son mari, Henri de Trousseauville, a donné sa foi pour un second mariage à un Anglais, Henri Tourneboule, et l’a épousé à Saint-Godard de Rouen. On la condamne à l’amende, car elle allègue sa merveilleuse pauvreté132. On poursuit Pierre Louel, curé d’Esquimbosc, qui a marié en la chapelle Sainte-Geneviève de Foville un Anglais dont les noms et surnoms lui étaient inconnus. Il a cédé à la violence, dit-il ; l’Anglais, pour LXXXVIIIvaincre son refus, lui avait donné trois coups d’épée dans le corps133. On poursuit de même Bertrand Vastinel, prêtre de Belmesnil, qui a célébré en face de l’église le mariage d’un Anglais et de Gillotte du Hamel ; l’Anglais l’a menacé de lui donner la mort s’il ne le mariait pas134. On mentionne aussi un certain nombre de femmes qui laissèrent là leur mari et s’enfuirent en d’autres pays à l’arrivée des Anglais135.

J’ai souvent pensé au bon compagnon anglais, rouge, raide et flegmatique, au bon garçon que j’ai vu travailler chez lui, dans sa belle et rude campagne, celui-là qui a chanté Tipperary sur nos routes, gardé nos tranchées, combattu pour nous, et qui eut toujours de la joie à vivre chez nous, en pays aimable et vignoble.

Jadis, la France et l’Angleterre avaient entretenu les relations commerciales et intellectuelles les meilleures, les plus étroites. Depuis toujours les Anglais étaient tenus pour les plus forts buveurs du monde. Plus tard, on contera qu’Orgueil a marié en Angleterre ses trois filles : Envie, Luxure, Ivresse. Et après le meurtre de Richard II, époux de la fille du roi de France, on publiera que les Anglais ont trahi leur roi. Ils sont alors tenus pour des hommes sanglants. On les a vu descendre chez nous, à la faveur des grandes divisions, et ils ont poursuivi la destruction du saint royaume des reliques. Ce pillage, cette roberie universelle crient vengeance. Les Anglais sont alors estimés des larrons de mer, qui jamais ne menèrent guerre magnifique, c’est-à-dire une aventure en terre lointaine136.

Guerre paysanne, en effet, que celle qu’ils firent en France : guerre atroce. Ce ne sont que réconciliations d’églises, de cimetières, violés tantôt par les Anglais, tantôt par les Français. On se tue dans les moûtiers qui sont LXXXIXtransformés en écuries. Le service divin a cessé. Les cloches sont à terre, brisées et silencieuses. Les incendies ont fait leurs ruines noires.

Même spectacle, plus sombre encore, entre la Somme et l’Oise, dans ce pays frontière, aux confins de la Picardie bourguignonne où les Anglais ont tout fait pour rallier à eux la noblesse locale. Moûtiers incendiés, bonnes gens grillés, reliques emportées, églises transformées en étables ou en maisons publiques, laboureurs ou notables qu’on oublie aux fers dans des basses fosses et qui y dépérissent de faim, femmes enceintes qui avortent et meurent, et dont on jette les enfants à la rivière, loups dévorants qui rôdent autour des villages, gens d’armes, non moins féroces que les loups, anglais ou partisans de France, famine, voilà ce que nous montrent les documents contemporains. Eh bien, au témoignage de Jean Jouvenel qui nous fournit les traits de ce sinistre tableau de la guerre en Beauvaisis, pas une plainte inutile chez les bonnes gens de ce pays. Leur cœur est au roi, fidèlement. Et si l’évêque de Beauvais fait entendre une doléance, c’est pour reprocher au roi de ne pas poursuivre sa querelle, de s’endormir sur les rives de Loire dans de petites chambrettes, de se réfugier trop dans la prière, c’est pour affirmer la fidélité de sa cité, pour la confirmer dans la résistance à toutes les fallacieuses promesses de l’ennemi et de ses partisans137.

Et si nous passons maintenant dans les marches de Lorraine, au pays de Jeanne d’Arc, qui n’est ni la Champagne, ni le Barrois, ni la Lorraine, mais bien plutôt terre de France, les villes cherchent surtout leur autonomie municipale138 et les gens des villages, foulés par tous les tyrans locaux, par les hommes d’armes de trois provinces, qui descendant dans cette riche vallée dont les prairies d’émeraude sont la XCfortune et la parure, n’aspirent qu’après la justice et la paix.

On rêve de ce grand justicier de jadis, le roi de France, de la cour de justice du roi. Comme ailleurs les exactions des gens d’armes sont cruellement ressenties, les guerres privées, les apatis de villages, le payement des sauvegardes, la capture des notables, l’enlèvement du bétail, et ce fléau des guerres, l’incendie. Car la chose en était venue à ce point qu’il était défendu aux paysans de tenir du feu allumé dans la crainte de fournir aux gens d’armes un moyen d’incendier leurs chaumières. Le paysan fait le guet, au lieu d’aller à son labour ; et je ne sais guère de document plus éloquent que les quelques lignes d’un compte du mois de novembre 1428 imposant 20 s. d’amende à Jean Bauldet, le vieil, qui pendant une faction qu’il devait prendre aux portes de Foug alla veoir sa charue aus champs…139.

Plus que des discussions des légistes, de cette misère, de cette oppression naquirent la fidélité au roi protecteur et justicier, image de la patrie.

Le mot seul fit défaut. Mais le vocable de pays n’était-il pas aussi beau, aussi riche de sens ?

VIII.
La juste cause

On vient de dire que le roi de France était surtout un justicier140.

Roi, vis pour l’éternité : telle est la salutation que prononça saint Rémi à Reims quand il baptisa Clovis. Car XCIRémi, alors inspiré par le Saint-Esprit, lui annonça que sa roïale seignorie dureroit tant que vraie Foi et Justice domineroient en son roïaulme141.

Cette domination royale se différenciait de la populaire, de nature tyrannique et cruelle, en ce qu’elle était communément douce et miséricordieuse.

Et Gerson dévoilait les erreurs que l’on rencontre chez les philosophes et les rois païens qui ont mis le but du gouvernement, non pas en Dieu, mais en vaine gloire, en renommée et fin temporelle, tels Platon, Socrate et Tulle. La seule cour du Parlement en France, la cour souveraine de justice, était tenue pour la sauvegarde de la France ; elle suffisait pour que notre pays n’allât pas à sa perte, comme l’Allemagne et l’Italie de ce temps-là.

Le royaume de France est en un mot la terre où Justice et Sainteté, comme par un mystère angélique, descendirent du ciel pour s’y fixer.

Telle fut la splendeur de la sainte couronne de France142. Et l’on allait répétant les paroles du roi Charles V sur son lit de mort : Ô couronne de France, ton office est précieux, consideré le mystère de justice lequel en toy tu contiens et doibs contenir vigoureusement, mais bien périlleusement143.

XCIIClovis, roi de France, est le premier roi chrétien ; et il a combattu les Sarrasins. Ses armes, avec les fleurs de lis, lui furent apportées du ciel. Du ciel encore un ange amena la sainte ampoule qui reposait en l’abbaye de Saint-Rémi. patron du village de Jeanne. La sainte bannière, l’oriflamme sont également venus du ciel144.

Dieu a fait au saint royaume les plus grands honneurs : Charles Martel a arrêté l’invasion des mécréants ; Pépin a ramené le pape à Rome ; Charlemagne, mis au nombre des neuf preux, a recouvré le domaine de l’Église ; Godefroy de Bouillon a conquis Jérusalem.

La France est le pilier de sainte Église, la terre des merveilleux moûtiers, des abbayes mères, des universités et de clergie : c’est le pays des saintes reliques et des pèlerinages145.

Au nom de cette sainteté, de cette justice, parla toujours Jeanne, la fille au grand cœur.

Le roi est, de droit, le régent du saint royaume : or Jeanne est venue du Roy du ciel pour réclamer le sang royal. Dans sa lettre aux gentils loyaux Français de Tournai, Jeanne parlera de la bonne querelle du royaume de France ; dans la lettre aux habitants de Reims, elle mentionnera encore la bonne querelle146 qu’elle mayne pour le sang royal. Elle dira aux Anglais : Et n’aiez point XCIII[aultre] oppinion, quar vous ne tendrez point le royaume de France de Dieu… ; ainz le tendra le roy Charles, vray héritier ; car Dieu, le Roy du ciel, le veult.

Le saint royaume, telle est la douce et juste France ; le combattre, c’est guerroyer contre le roy Jhésus. Puis, au nom du Roi du ciel, Jeanne invitera les Bourguignons à courir sur les Sarrasins : mais après une bonne paix.

Idée vraiment touchante et merveilleuse : car le beau vocable de justice est inséparable du beau nom de France ! Et c’est un fait qu’après la victoire nous ne connaîtrons jamais l’amertume, ni la haine147, pas plus que dans la guerre nous ne voudrons recourir aux procédés déloyaux148.

Le héraut de France montre déjà une certaine sympathie au héraut anglais. L’Anglais demeura le bon et flegmatique compagnon. Et Jeanne nous enseigne que, par delà la juste querelle, il y a une Jérusalem, la cité céleste des pensers, la cité sainte des hommes de bonne volonté, une terre de croisade commune. L’intelligence féminine a de ces intuitions (un autre exemple de cette prévision a été donné par miss Cavell).

Ces idées sur la paix et sur la guerre, je m’en voudrais de ne pas les résumer ici, comme je les trouve exprimées dans un dialogue en latin rédigé entre 1422 et 1430149.

La scène se passe dans le calme paysage de l’Ermitage de Vaucluse ; et les interlocuteurs du dialogue sont deux XCIVchevaliers, l’un Anglais, l’autre Français, débattant les griefs de leurs pays.

L’un demande à l’autre d’où il vient. Réponse :

— Je suis Français.

— Moi, je suis Anglais.

— Donc, ajoute le Français, ennemis.

— Mais, réplique l’Anglais, nous sommes tous deux également chevaliers, et, comme pèlerin, j’ai déposé mes armes.

— Que cherchez-vous ?

— Le salut de mon âme.

— Le temps nous en avertit.

— Combien d’années ?

— Des années je n’en ai pas ; mais la mort m’épargna depuis cinquante ans.

— Je suis le plus âgé.

— Où allez-vous ?

— En pèlerinage.

— Tous nous sommes pèlerins et étrangers ; nous n’avons point de cité ou demeurer, mais nous tendons en quelque sorte vers la cité future.

— Que vous semble de notre pèlerinage ?

— Je crains bien que nous ayons parcouru la vallée de larmes et que nous n’ayons gagné que l’indignation de Dieu !

Et le Français d’expliquer qu’ils sont venus au monde pleins de dégoûts, sans savoir ce qu’ils devaient désirer. Ils ont combattu ; maintenant, voici l’heure de la cène : il faut penser au salut de l’âme, qui semble douteux.

Et l’Anglais de répliquer :

— Bien certain, au contraire.

— Pourquoi ?

— Car, suivant le commandement de Dieu, nous avons obéi à notre prince qui nous contraignit à la guerre ; et, si nous mourons par obéissance, nous mourrons suivant le commandement de Dieu.

— Cette guerre est injuste, car elle est fondée sur le désir de domination et le plaisir tyrannique d’acquérir des richesses au détriment des chrétiens ; or qui pèche sciemment ne recherche que la géhenne !

— Comment n’obéirais-je pas à mon roi ? N’est-il pas écrit que celui qui désobéit à son prince sera condamné à mort ? En désobéissant, je serais un infâme, un méchant, un pusillanime, réputé déserteur de son armée, bien plus, suspect de trahison, et un ennemi de la chose publique.

— Il convient d’obéir aux choses justes et non à l’injustice.

— J’estime juste ce que mon roi ordonne dans son conseil, avec ses pontifes et ses satrapes.

— À XCVquoi votre conscience vous sert-elle, si, suivant la conscience d’un autre, vous vous exposez à la mort ? Si vous êtes un chevalier chrétien, est-ce que les actions du Christ ne sont pas votre instruction, lui qui nous enseigna et ordonna, par la parole et l’exemple, l’humilité et la pauvreté ? Vous qui reniez le Christ, pourquoi usurpez-vous le nom de chrétien ?… Comment, là où vous devriez donner, osez-vous ravir ce qui n’est pas vôtre ? Pourquoi, dans votre désir de dominer, commettez-vous des rapines, des meurtres, et tous les crimes des gladiateurs, contre la loi et la doctrine de Christ ? À qui convient-il d’obéir : à un homme ou au Dieu juste et éternel ; au roi mortel ou au Roi créateur et maître des dominations ?

Et le Français exhorte l’Anglais à observer les commandements de la loi de Dieu, à guerroyer ceux qui ne les suivaient pas, et les infidèles ; à combattre pour la foi du Christ et son Église ; à s’abstenir de sacrilèges et de rapines ; à protéger les orphelins, les veuves ; à n’opprimer personne.

— Voilà un conseil salutaire, réplique l’Anglais : mais il m’est suspect, venant d’un Français ; car, sans doute, on dit cela pour affaiblir notre armée ; et vous craignez qu’elle ne vous nuise davantage.

— Je crains Dieu, à qui rien ne peut être caché, et non pas vous, les Anglais, iniques persécuteurs de France !

— Dites plus, vos bourreaux, à cause de vos iniquités !

— Ajoutez nos persécuteurs. Car nous souffrons pour la justice, à l’instar des bienheureux, et grande sera notre récompense ; et, à grand martyr, nous recouvrerons notre royaume sur les infidèles. Et cela, nous l’avons su de Dieu ; car nous fûmes toujours miséricordieux, et non de violents tyrans. Vous, les Anglais, vous combattez des chrétiens, et les occisez, en sorte que vous augmentez la force des infidèles ; mais Dieu et le monde savent votre injustice et votre iniquité. Et votre roi, qui a méprisé les commandements de Dieu, de même qu’il a été le premier sur le trône, ainsi, dans les peines d’enfer, il obtiendra la première place.

— Pour quelle faute, je vous prie ?

— Pour son désir de dominer ; pour sa XCVIvolupté de tyrannie ; pour son apostasie de Dieu et de ses commandements.

— Mais qui peut arrêter notre roi, l’amender et le reprendre ? Ce n’est pas nous, ses sujets.

— Tous, unis ensemble, vous pouvez vous séparer de sa cause ; mais, comme vous êtes tous consentants, vous êtes tous coupables !

— Qui peut nous reprendre alors, notre roi et nous ?

— Nul excepté le Souverain, l’Unique et Indubitable Pontife…

— Certes, nous sommes pour vous un fléau, afin que vous soyez corrigés, comme par une verge de correction. Et, si cela ne plaisait pas à Dieu, on ne l’aurait pas vu durer si longtemps.

Mais le bon Anglais voudrait bien être du parti de Dieu et acquérir tout de même la cité future du ciel, que le Français déclare perdue, ou fort lointaine, pour lui :

— Pourquoi ?

— Parce que vous avez suivi les traces de l’Antéchrist et méprisé la vie et doctrine du Christ.

— En quoi ?

— Presque en toutes choses.

— Spécifiez-le.

— Le Christ, par sa vie et sa doctrine, nous enjoignit humblement d’observer la charité et la pauvreté volontaire ; mais vous, dans votre grand orgueil, vous ne vous êtes pas contentés d’un très riche royaume ; dans votre désir de dominer, vous n’avez pas craint de prêter la main à l’occision du Christ ; et, dans un esprit sacrilège, délaissant Dieu, offensant ses préceptes et commandements, vous avez perpétré tous les crimes les plus horribles, en vrais ministres de l’Antéchrist.

— En quoi avons-nous démérité en voulant augmenter notre pays ?

— Ingrats, Dieu vous a donné une terre suffisante ; pourquoi, puisque Dieu vous a réparti tant de dons, avez-vous répondu par tant de maux ?

— Quels maux ?

— Tous les homicides et les autres.

— Sans homicides il n’y a pas de guerres.

— C’est pourquoi elles doivent être détestées entre frères.

— Nous avons aussi été massacrés à notre tour.

— À bon droit, et bien par votre faute. Car injustement vous avez provoqué la guerre ; et nous, suivant la justice, nous avons repoussé l’injuste. Or, puisque vous n’avez pas craint de lever la main pour occire le Christ, son sang est sur votre tête ; et les chefs d’Israël XCVIIseront massacrés sur les montagnes ; et le bouclier de votre Antéchrist sera jeté à terre !

— Pourquoi détestez-vous tant les homicides ?

— Parce que rien n’est plus terrible que la mort. À vos gens d’affaires, laïcs ou profanes, les autres ruses eussent dû suffire, dans leur désir de rechercher les pompes, sans répandre pour cela le sang chrétien. Est-ce que toute créature ne tend pas à la conservation de son espèce ? Pourquoi, alors, vous montrer plus cruels que tout. Les végétaux, les animaux féroces, même les plus forts, les plus rusés, épargnent leur espèce ; lorsqu’ils sont attaqués par une autre espèce, ils se portent secours ; et, quand ils ne le peuvent, ils montrent signes de douleur, pleurent et aboient. Mais vous, comme des loups enragés, affamés, vous n’avez pas eu honte de dévorer, de mettre à mort une espèce humaine, autant qu’elle peut l’être, belle, pieuse, catholique. Voyez les bœufs, les sangliers, et les autres bêtes brutes, est-ce que, de toutes leurs forces, elles ne conservent pas leur espèce ?

— Nous faisons ce que firent nos pères, et nous marchons dans leurs voies. Il importe de suivre leurs traces.

— Sans doute.

— J’ai donc ce que je désire.

— Oui, parce que vous avez équivoque sur le nom de père, et parlé du père mortel. Moi je déclare qu’il s’agit des traces du Père Éternel, notre Créateur et Rédempteur qui est dans les cieux, dont la volonté soit faite au ciel et sur votre terre et la nôtre !

— Certainement…, certainement…

— Vous paraissez quelque peu réduit et convaincu.

Et le chevalier français de développer des idées mystiques sur la misère et l’ordure humaines, sur l’efficacité de la prière, de la confession et de la pénitence, sur l’amour de Dieu et du prochain. L’Anglais répond que, s’il le croit, le renom de son courage passé disparaîtra ; qu’il sera la fable des gens et la honte de ses parents. Le Français reprend :

— Plus malheureux encore est celui qui perd son âme, et qui rejette les biens éternels pour des biens passagers.

— Que pensez-vous donc que l’on doive préférer XCVIIIà la gloire et à la bonne renommée ? Tous les chevaliers ne combattent-ils pas pour cela ?

— Le diable aussi recherche la gloire des œuvres divines. Ne vous glorifiez pas dans le vent et par les fables !

— Qu’arrivera-t-il de nos amis, de nos compagnons, de nos milices, de nos provisions, de notre trésor ? Et le pays, et nos princes, dont j’ai recherché la grâce, que feront-ils ?

— Ils périront, et vous avec eux ; ainsi le grain semé parmi les pierres ne produira point de fruits !

— Je ne veux point périr, et voudrais bien que la paix fût faite entre nous, pour que, mon honneur sauf, je puisse acquiescer à vos conseils.

— À nous, comme aux hommes de bonne volonté, la paix est due, par droit du nouveau Testament ; mais vous, qui l’avez déchirée, comme ministres d’Antéchrist, vous êtes incapables de l’obtenir.

Une addition fut faite à ce traité, deux ans plus tard. L’Anglais revenait de son pèlerinage et reprenait son colloque avec le Français. L’entretien ne porta plus cette fois sur des idées morales, mais sur la justice de leur cause envisagée suivant l’histoire. Le Français :

— N’avez-vous pas honte de tant d’impiétés par vous commises au très chrétien royaume de France ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai fait justement une juste guerre. Nous recherchons votre terre suivant un commandement juste du roi de France et d’Angleterre ; et j’en suis bien informé par des personnes puissantes, savantes et pontificales.

Et l’Anglais d’expliquer la succession du roi Édouard et l’héritage féminin d’Isabelle ; arguments que rétorque le Français.

Ce dernier lui donne cette raison qu’une femme ne peut régir le royaume de France, parce que cet office est un sacrement. Et il énumère les prérogatives du saint royaume : le lis apporté par un ange à Clovis, l’ampoule sacrée donnée à Reims, les miracles que fait le roi par l’imposition des mains.

XCIXPourquoi les Anglais ne peuvent-ils pas régner sur les Français ? C’est qu’ils sont indignes de régir une nation si pieuse et si chrétienne ; qu’ils n’ont pas le sentiment de la justice ; que leurs rois ont été des tyrans cruels. Ils ont profité de l’instant où le roi Philippe allait demander au pape, à Avignon, l’autorisation de faire la croisade, pour envahir le royaume ; quant à Robert d’Artois, il ne fut jamais que le ministre du diable. Les chroniqueurs nous apprennent la suite de ces événements ; ils ne nous montrent que cruautés, trêves rompues. Le roi Jean, pris à Poitiers, vous l’avez bien tenu pour le plus courageux chevalier de son temps ; mais, peu après, vous l’avez fait mourir. C’est votre habitude, d’ailleurs, de tuer vos maîtres et vos rois : ainsi advint-il au pieux roi Richard ! Le Français :

— Je vois vos prélats et vos prêtres qui ont levé des écuyers et des hommes de sang, je ne sais de quel droit ; et cependant, jadis, en la ville de Rouen, j’ai entendu votre roi Henri, dernier décédé, prince courageux, faire des reproches à vos prélats qui, suivant leur office, ne se montraient pas amis zélés de la paix et ne la recherchaient point150. Toutefois, j’ai vu vos grands prélats ; je les ai entendus pousser à la guerre, et depuis longtemps. Ce qui est pire, le secours pieux et charitable, donné à bon droit pour la foi chrétienne et destiné à combattre les hérétiques, a été tourné contre nous, très chrétiens, et dressé pour notre massacre151 ; ce qui n’est pas pour nous une cause d’étonnement, mais bien de stupeur ! Quand je vois les mœurs à ce point bouleversées, me souvenant de ce que dit Bernard à Eugène, il me semble aujourd’hui que tout le zèle des ecclésiastiques n’a de chaleur que pour protéger leurs possessions et dignités ; que tout est donné aux honneurs, et rien à la sainteté. Aux commandements de Dieu on accorde une mention, le plus tard possible ; mais, quand il s’agit de Cjeter par-dessus bord le salut, nul retard. On ne tient rien pour utile, sinon ce qui est orgueil ; et on n’estime juste que ce qui a quelque odeur de gloire.

— Mais il y a des gens honnêtes ; et ils ne font cela que par ordre du roi ou du prince.

Sur quoi le Français de rappeler le texte de Pierre qui a dit : Il importe plus d’obéir à Dieu qu’aux hommes, ainsi que la parole de l’Évangile qui promet les peines d’enfer à celui qui a dit racca à son frère, ou l’a traité de fou. Si, pour une si petite injure, celui-là mérite la géhenne, quels supplices méritent les Anglais en expiation de tant de massacres, d’exécrables homicides, et autres crimes de guerre ! Qu’ils pensent, si de vrais prêtres et pontifes avaient conseillé la paix au temps passé du roi Édouard, à ce que seraient la milice et la noblesse chrétiennes ! Et, si on les avait exposées pour étendre la foi catholique, ainsi que notre roi était résolu de le faire, que de fruits là où maintenant nous ne voyons que des pertes ? Que les Anglais pensent du moins à s’amender au lieu de persévérer dans leur cruauté !

Déclamation de clerc rhétoricien ? Sans doute. Mais comme elle exprime fortement le génie de la race ! Car ce n’est plus à la guerre de Cent ans que nous pensons ; c’est à celle que nous subîmes avec nos camarades.

Qui nous a soutenus alors qu’enterrés vivants nous ne voyions plus des arbres que les racines, et du ciel qu’un ruban au-dessus de nos têtes ; quand nous luttions contre l’eau et le froid autant et plus que contre un ennemi invisible ; qui nous a fait supporter la veille, l’immobilité, la terreur de la nuit et de la mitraille ; qui a réalisé la fraternité des pauvres et des riches, inspiré la patience au paysan supputant le temps des récoltes qu’il n’a point vu lever ; qui a fait des révoltés des gens soumis, des intellectuels des hommes rudes, si ce n’est ce même esprit de la race, le sentiment de la juste cause, l’espérance de fonder la paix du monde entre les hommes de bonne volonté ?

Et ce n’est pas le moindre intérêt de ce document, le CImoindre enseignement aussi de la vie de Jeanne d’Arc, de nous montrer, en signes évidents, une image éternelle du cœur et de l’esprit français.

IX.
Valeur du procès de condamnation

On ne pense pas à tout. En voulant perdre Jeanne, publier à travers le monde les erreurs de sa doctrine et ses mensonges, les juges de Rouen ont bien travaillé à sauver sa mémoire.

Par eux, nous connaissons vraiment la fille au grant cuer ; c’est grâce à eux que nous sommes devenus juges à notre tour, témoins du drame merveilleux où la ruse se joue de la vertu et de la simplicité. Dans le Procès de Condamnation, nous entendons vraiment la parole de Jeanne et nous la plaignons ; nous pleurons sur elle.

Si malheureuse, si jeune et candide, prudente et superbe tour à tour, pleine de bon sens et parfois de gaîté, tantôt remplie d’espérance, tantôt en proie au désespoir, ferme dans sa foi que les juges nommeront obstination, Jeanne apparaît comme la vertu, la simplicité, la sainteté même. Elle est tout humaine, et jamais elle n’a été plus grande.

Supposons un instant que le Procès de Condamnation ait été perdu, que nous ne possédions plus au sujet de Jeanne que les dépositions des témoins de sa réhabilitation et les dires des chroniqueurs : non, nous ne la connaîtrions pas. Jeanne demeurerait une mystérieuse entité. Les quelques dépositions importantes de ses compagnons seraient bien incapables de la faire revivre à nos yeux.

Ici, nous avons sa parole ; nous entendons Jeanne elle-même ; nous possédons l’évangile de notre dévotion.

Nous devons encore autre chose aux juges de Rouen. Leur partialité a bien servi Jeanne.

Imaginons encore qu’elle ait fini ses jours dans la maison des environs d’Orléans qu’elle avait acquise, car de la CIIprison d’Église qui lui était si humainement due, elle n’aurait sans doute pas tardé à sortir. Combien cela l’eût diminuée ! Quelle valeur aurait pris l’acte du cimetière Saint-Ouen !

Cette misère qu’est communément la vie, avec ses prudences et ses compromissions, Jeanne, autant à son grand cœur qu’au feint zèle des juges de Rouen, dut de l’éviter.

Ils la servirent bien en la jugeant mal.

C’est le bûcher qui fut, en vérité, le premier autel où la piété des hommes l’a placée aujourd’hui. Comme l’a dit excellemment Michelet : Elle n’entendit plus le salut au sens matériel, comme elle avait fait jusque là ; elle vit clair enfin et, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait de lumière et de sainteté.

Ainsi dans ce beau procès, dans cet injuste procès, les juges ont bien servi Jeanne. Ils ont écrit les actes de son martyre et recueilli l’évangile de notre race, alors qu’ils entendaient présenter au monde leur apologie152.

Lisez le procès et vous deviendrez meilleurs ; écoutez les paroles de Jeanne et vous rejetterez la vaine rhétorique, celle des juges comiques, laids, ambigus, leur odieux et plat latin, centons de Sénèque et de Stace ; vous mépriserez l’orgueil !

Jeanne, comme elle parle clairement, un langage frais comme l’eau du ruisseau.

Les chroniqueurs contemporains l’ont peu connue ; les clercs dévots n’ont vu en elle qu’édification ; les chroniqueurs de Bourgogne, une rustre et une ribaude, une ennemie ; les Anglais, une magicienne ; les écuyers, ses compagnons, un bon et dur soldat. Et nous, historiens modernes, nous cherchons à expliquer l’inexplicable ; nous ajoutons des détails, des précisions ; nous reconstituons le milieu où Jeanne a vécu, plantons le décor de la bucolique et du CIIIdrame. Mais c’est au cours du procès qu’elle nous apparaît vivante.

Car Jeanne demeure surtout un trésor de la France, le beau fleuron chrétien jaillissant des ruines du pays. Figure idéale qui ne nous semble si rare chez les paysans que parce qu’ils sont éternellement calomniés. En fait, le père de Jeanne fut un bon cultivateur assez aisé, possédant des chevaux et du bétail, et même doyen de son village.

Or, on voit qu’en ce temps-là un religieux français153 résumait ses instructions pour ses sœurs, demeurées à la campagne, et dont l’aînée pouvait avoir vingt-six ans : Vous, mes six sœurs, restez ensemble sans entrer en religion, sans demeurer dans les villes durant la vie de nos père et mère. Vous serez avec eux, et vivrez de votre labeur ; et de l’héritage qui peut vous appartenir, vos frères, je pense, n’en prendront rien. Vous ne demanderez d’autre mari que Dieu.

Et il leur adressait cet enseignement d’être sans pompe et sans orgueil dans leurs vêtements, en gardant toujours une honnêteté suffisante :

Vous direz vos Heures et autres oraisons, à certaines heures, au matin, à tierce, à vêpres et au coucher. Vous entendrez la messe, le plus souvent qu’il vous sera possible ; le reste du temps, vous travaillerez diligemment pour éviter la paresse, mère de tous les maux, comme on peut le voir dans les villes où les filles ne travaillent pas. Vous vivrez le plus sobrement que vous pourrez ; vous ne boirez pas de vin sans eau, ni beaucoup, et vous ne vous remplirez point de viande ; et vous ne mangerez pas d’épices, d’oignons, ni d’autre nourriture qui engendre de périlleuses chaleurs. Vous vous confesserez souvent, chaque semaine, à chaque grande fête ; car la confession est une chose qui plaît fort à Dieu, et qui CIVempêche de pécher. Vous recevrez avec dévotion le vrai pain divin qui nourrit l’âme, c’est à savoir le corps de Notre Seigneur. Ayez bonne paix ensemble, et encouragez-vous à faire le bien, deux à deux. Vous ne médirez pas d’autrui ; vous n’aurez aucune haine. Que la plus grande soit comme la plus petite ; et vous servirez de bon cœur vos père et mère. Gardez-vous bien de parler à un homme étranger, excepté en public, et le moins souvent que vous pourrez. Et n’ayez pas cure d’aller aux danses et aux autres doux ébattements, où il y a plus de folie que de bien. J’aurais grand plaisir, et ce serait très profitable, à ce que vous puissiez apprendre à lire en français ; car je vous enverrais des livres de dévotion ; et je vous écrirais souvent, avec grand plaisir. Pourquoi demanderiez-vous la charge de mariage pour laisser la franchise de cette vie, plus sainte, plus sûre et dévote ?

C’est dans les Exercices discrets des simples dévots qu’on trouve ces maximes transcendantes pour la femme : Elle doit apprendre à penser à Dieu, sans rien de corporel, sans image, afin qu’elle n’imagine pas, à son sujet, une chose grande ou petite, longue ou courte, blanche ou noire, çà et là, existant en tel lieu ou ailleurs154.

Mais les sœurs de Gerson n’avaient pas idée de se marier : ce ne fut jamais l’intention de Jeanne. Le père Charlier écrira d’elles à son fils : La grâce Dieu, premièrement elles aiment Dieu et redoutent péché ; elles jeûnent un jour ou deux la semaine, et disent tous les jours leurs Heures de Notre Dame ; et Marion les a apprises depuis que son mari est mort. Et n’aperçois point qu’elles se veuillent marier, à nul état, jusqu’à tant qu’il plaira à nous et à vous. C’est ce que notre bon père m’a écrit à votre sujet, mes sœurs. Hé Dieu ! notre Sauveur, quelle joie, quelle consolation ai-je prises et prends chaque fois à entendre ces paroles, à écouter ces nouvelles ! Tu sais, vrai Dieu, que c’est ma prière CVcontinuelle, et mon principal désir, que tes petites chambrières, très humbles pucelles, mes sœurs, soient telles que ton serviteur, leur père et le mien, l’affirme : assavoir qu’elles te servent de bon cœur et qu’elles t’aiment et évitent péché.

Voilà les préoccupations des gens de village, des laboureurs.

Les temps sont durs. La misère est grande. Une pauvre fille rencontrera un mari buveur et querelleur, qui la battra, elle enfantera dans la gêne. Le mariage n’est que trop souvent l’occasion de péchés. Qu’elle conserve sa virginité, son chemin du paradis155. Idées amères, mais combien loin de cette terre !

Des mystiques, ces fillettes de la Lorraine ou des Ardennes ? On est surpris, comme, dans leur campagne, on s’arrête, ravi par les chants des jeunes filles et de l’orgue qui remplissent l’humble vaisseau de l’église, un beau dimanche, en la solitude du village.

Dans l’épreuve, Jeanne nous apparaît tout rayonnement.

Elle dira que Dieu est son juge, qu’elle aime Dieu de tout son cœur ; ce qui a paru toujours insuffisant aux personnes de science. Quand les juges osent l’appeler Sarrasine, Jeanne répondra simplement qu’elle est bonne chrétienne. Elle voulait bien que l’Église et les catholiques priassent pour elle. Et peut-être que ce sont ces petites réponses : Je m’en rapporte à Nostre Seigneur, Messire Dieu premier servi, qui exaspéraient le plus ses juges.

Elle est toute la courtoisie et la grâce de France, toute la chevalerie qu’on aurait su trouver en son temps ; elle eut le goût des chevaux et des armes, le prestige du chef.

Elle est aussi toute la terre paysanne de France, dans son entêtement, dans son âpreté au travail, dans son ironie et sa narquoise gaîté, dans son antique politesse.

CVIElle est la fidélité. L’homme qui a le mieux compris Jeanne est son juge, Pierre Maurice, quand il fit appel à sa foi envers Dieu, à la fidélité due au prince.

Elle est encore à l’image de la France dans son impatience : et c’est par la patience que ses juges la réduiront le plus sûrement.

Jeanne fut une bonne enfant, suivant la parole de l’ange. Enfant précoce et grave, qui danse peu, mais chante volontiers, sait les cantilènes, et pleure lorsque ses voix la quittent.

Elle demeure la fleur rustique de la piété chrétienne.

Et Jeanne fut, à son insu, imitatrice de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle foula aux pieds la bête impure et se montra douce aux pauvres gens, aux enfants ; croisée jusqu’au bout, jusqu’au plus haut sacrifice ; active, intraitable aux simulateurs, candide et défiante. Elle connaîtra le désespoir, le doute et l’agonie à la fin, comme Jésus ! Elle consommera le dernier sacrifice, comme lui !

On se demande comment tant d’idées, de sentiments, se sont rencontrés dans une personne aussi simple que sainte. Sainte, elle l’était à coup sûr ; simple, la question vaut d’être posée, en esprit comme en condition. Mais peut-être aussi que c’est notre instruction, notre éducation, notre civilisation, en un mot, qui ont le plus séparé les hommes, et cela à mesure qu’ils se montraient toujours plus avides d’égalité. Comme ils sont loin de nous, parfois, nos frères les paysans et les ouvriers ; comme ils sont rapprochés, les grands seigneurs et les paysans du temps de Jeanne, qui savent à peine signer leur nom, mais qu’une expérience commune, un commun bon sens, une même intuition unissaient156 !

CVIICar Jeanne est surtout la sagesse du bon peuple.

Elle était le peuple de France, le simple peuple des campagnes de Lorraine, parfumées par le courage et la foi autant que par l’odeur des bois et des prunelles. Rien n’a changé dans la contrée morale où il nous faut la situer, si beaucoup de choses se sont modifiées dans l’aspect du pays, des forêts, des fontaines, de la rivière où son père menaça de la noyer. Au village, elle a vu les bandes de Bourguignons rôder pour piller. On mettait le bétail en sûreté dans le château de l’Île ; on y conduisait vaches, porcs, brebis ; il y avait vols, pillages, incendies dans la région : tout cela peu sanglant et de menue conséquence, si l’on n’était pas au village. Tout cela profondément grave pour le temps, pour la fillette qui pense et rêve.

J’ai vu, dans des circonstances autrement tragiques, ces gros bourgs lorrains, ladres et riches ; j’ai vu l’humble maison, claire et blanche où vivent les jeunes filles ; le jardinet de quelques pieds carrés, un paradis ; je connais les chambres de la ferme, les murs épais, les gros meubles de chêne, l’odeur du lait et du fromage blanc. Je sais, au village, l’heure où les animaux reviennent des champs, quand le garde ramène le troupeau communal des porcs hirsutes. J’ai vu avec quelle vaillance les jeunes filles s’asseyent sur le dos des chevaux de labour157. J’ai CVIIIéprouvé la fraîcheur des fontaines ; je connais la marqueterie des champs, la forêt, la mystérieuse forêt et ses sources ! J’ai vu la Meuse inonder les prairies de ses méandres, les saules, les feuillards et la chevelure des roseaux. J’ai entendu les brunes jeunes filles, en compagnie des vieilles parcheminées, prier pour nos premiers morts, dans ces antiques églises romanes, accrochées aux côtes de Meuse, dans ces solitudes des collines où les statues des saints sont toujours fleuries de bouquets frais. J’ai vu les émigrés fuir dans les longues charrettes, tandis que flambaient leurs villages. J’ai vu les horizons magnifiques du pays de Jeanne palpiter sous les bruits de la guerre, les plaines illuminées de feux que le vent du soir secouait. J’ai entendu les filles de Lorraine dire, de leurs mots clairs, avec les gestes admirables des simples, les malheurs qui accablaient le pays et leur espérance. Et j’ai ouï nos soldats, comme ceux du temps de Jeanne, commenter les annonces des prophétesses, plus ou moins officielles !

Les paroles du procès, les saintes paroles de Jeanne, vous les trouverez ici. Elles sont célèbres. Plusieurs ont pris cependant, de nos jours, une valeur particulière. Ainsi la belliqueuse Jeanne nous a dit qu’elle ne pouvait voir couler le sang français sans que les cheveux lui dressassent sur la tête.

Et Jeanne assure encore que ses voix lui ont dit : Prends tout en gré, ne t’inquiète point de ton martyre ; tu t’en CIXviendras finablement au royaume de paradis.Prendre tout en gré, l’admirable mot des simples, le mot même que la Fortune adressera au pauvre François Villon. Les poilus l’ont traduit autrement : Faut pas s’en faire ! Ellipse un peu terrible ; mot qui contient la résignation, le courage et le désespoir : mot de soldat158.

Au rapport de deux frères Prêcheurs, d’un vieil archidiacre, de Pierre Maurice, le théologien, d’un vieux chanoine et de Thomas de Courcelles, cette lumière intellectuelle agréable aux gens du concile, suivant une information posthume où ils tinrent à s’expliquer encore sur leur iniquité, Jeanne aurait dit, au dernier jour de sa vie, que l’ange, c’était elle.

Parole interprétée peut-être dans un sens que Jeanne ne lui donnait pas, mais conforme à tout ce que nous savons de son désespoir, tandis que la sueur perlait sur son jeune front au Gethsémani que fut son cachot.

Mensonge plein de sens ! C’est vrai qu’elle fut l’ange. Un poète nous le dira, un noble poète de ce temps, le chanoine parisien et secrétaire du roi Charles VII, messire Alain Chartier :

Car celle-là ne semble pas venue de quelque terre, mais bien plutôt envoyée du ciel pour soutenir de sa tête et de son bras la France défaillante. Elle a mené au rivage, et jusqu’au port, un roi ballotté et luttant sur le gouffre des vents et des tempêtes ; elle a haussé les esprits vers l’espérance des temps meilleurs. Elle a refréné l’Angleterre sauvage, arrêté la ruine et l’incendie de France. Ô vierge insigne, digne de toute gloire, digne de toute louange, digne des honneurs divins ! Tu es l’honneur du royaume, le rayonnement du lis ; tu es la lumière ; tu es la gloire, non seulement des Français, mais de tous les chrétiens ! CXQue Troie ne se réjouisse plus de la mémoire d’Hector ; que la Grèce n’exulte plus de son Alexandre ; que l’Italie ne se glorifie davantage d’un César et des autres généraux de Rome. La France, même si elle n’en comptait pas d’autres parmi les anciens, se contentera de la Pucelle ; elle osera se glorifier et entrer en comparaison avec les autres nations pour la gloire militaire ; et même, s’il le fallait, ne se placerait-elle pas au-dessus d’elles159 ?

Certains, dont les Anglais qui la brûlèrent, ont dit aussi qu’elle était une sainte (me promenant dans Londres, j’ai eu jadis la surprise de voir, dans l’église catholique, une jeune artiste exécuter une mosaïque qui la représente sur un fond doré) ; d’autres voient en elle la patronne nationale des Français et ils ont obtenu de la fêter civilement par des cortèges. Tout cela n’est que trop naturel ; et Jeanne ne saurait plus être, parmi nous, un sujet de division.

Plus que la sainte, l’inspirée, je crois que Jeanne fut la sœur des soldats de France ; elle est l’incarnation de la France éternelle ; elle est la fidélité, l’espérance, la charité et l’ardent amour. Jeanne a dit qu’au-dessus de l’ordre de la bataille, il y a la pitié ; elle a dit qu’elle ne pouvait voir verser le sang de France. Elle est morte pour la juste cause.

Notes

  1. [1] Étienne Pasquier, Les Recherches de la France, Paris, 1596, in-fol., t. VI, ch. V. — Edmond Richer, Histoire de la Pucelle d’Orléans, ouvrage demeuré manuscrit et rédigé vers 1631 ; utilisé par l’abbé Lenglet Dufresnoy en 1753, il a été édité par Philippe-Hector Dunand en 1911. — François de L’Averdy, Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III, 1790.
  2. [2] Procès de Condamnation et de Réhabilitation de Jeanne d’Arc dite la Pucelle, Paris, 1841-1849, 5 vol. in-8°.
  3. [3] Achille Luchaire (Grande Revue, 25 mars 1908).
  4. [4] Gabriel Hanotaux, Jeanne d’Arc, 1911, p. III.
  5. [5] Celeberrimus processus, dit la lettre circulaire de Henri VI, 6 juin 1431.
  6. [6] Vallet de Viriville a donné en 1867 une traduction du Procès de Condamnation assez complète ; celle de Joseph Fabre, publiée en 1884, est plutôt une adaptation dramatique.
  7. [7] Cf. t. I : Notice critique, p. XXII.
  8. [8] Ne processus, ita bene factus, prout fuerit, valeat calumpniari. (Opinion de Me Raoul Roussel sur la torture.)
  9. [9] Quo peracto, eidem Johannæ diximus quod omnes ibi adstantes erant ecclesiastici et perdocti viri, in jure divino et humano experti, qui cum omni pietate et mansuetudine volebant et intendebant procedere cum ipsa, prout semper parati fuerant, non quærendo vindictam aut punitionem corporalem, sed instructionem et reductionem ejus ad viam veritatis et salutis. (Séance du 27 mars.)
  10. [10] Maître ès arts, docteur en l’un et l’autre droit, il était désigné, au mois d’octobre 1451, pour porter le rôle universitaire à Rome (Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 530).
  11. [11] Cf. Jean de Jandun et Guillebert de Metz dans Le Roux de Lincy, Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles, 1867, p. 39-45 ; p. 165-182 ; Pasquier, Les Recherches sur la France, t. IX.
  12. [12] Je résume ici les conclusions de Charles Thurot, De l’organisation de l’enseignement dans l’Université de Paris, 1850, p. 160, 202.
  13. [13] Charles Thurot, De l’organisation de l’enseignement dans l’Université de Paris, p. 160. Cf. la déposition d’André Marguerie.
  14. [14] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, introduction.
  15. [15] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, passim.
  16. [16] Journal d’un bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 274-278.
  17. [17] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 552-535. (Minute originale à la bibliothèque de l’Université de Paris.) Jusqu’au Père Denifle, qui a reconnu la vraie date de ce morceau, tous les historiens de l’Université avaient donné à ce document la date du 12 novembre 1437, qui est celle de l’entrée de Charles VII à Paris (Ibid., p. 533 n.).
  18. [18] Regarde le Université de Paris, qui estoit corps composé de plus hautes gens qui soient au monde, car ils conservoient ou temps passé la foy ; mais ils ont esté cause en partie que paix s’en est partye de France et a esté accompaignée par gens sédicieux et pescheurs, et de très mauvaise voulenté. (Épîtres de Jouvenel des Ursins. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 510.)
  19. [19] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 3.
  20. [20] Jules Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 97-98.
  21. [21] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 516.
  22. [22] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 514.
  23. [23] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 481.
  24. [24] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 515.
  25. [25] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 515.
  26. [26] Rien n’était plus commun en fait que ces appels au pape, pour des intérêts les plus futiles. On voit que pour une simple question de droits funéraires, l’official de Rouen ayant donné gain de cause au curé de Saint-Amand, les religieux de Saint-Lô obtinrent des lettres d’appel de l’official. Le pape nomma deux commissaires, l’abbé de Jumièges et le prieur du Mont-aux-Malades (1440). (Charles de Beaurepaire, Notes sur les juges et les assesseurs du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 1890, p. 134.)
  27. [27] Le livre de la description des pays, de Gilles Le Bouvier, dit Berry, éd. E.-T. Hamy, p. 84. — Jacobus Philippus Bergomensis, Supplementum chronicarum, 1492. — Sur Rome en 1450, cf. Römische Mittheil, 1880, p. 254 ; Archivio della Societa romana di storia patria, 1881, p. 363 ; Revue Archéologique, 1907, juillet, p. 83.
  28. [28] Surtout ce qui suit cf. le beau travail de Noël Valois, Le Pape et le Concile (1418-1450), 1909, 2 vol. in-8°.
  29. [29] Léopold Delisle, Nouveau témoignage relatif à la mission de Jeanne d’Arc, 1885.
  30. [30] Bibl. nat., ms. lat. 17025.
  31. [31] Noël Valois, Le Pape et le Concile (1418-1450), t. I, p. 201 n.
  32. [32] Nicolas de Cues, de Concordantia catholica, ap. Edmond Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues (1401-1464), p. 37-38 (ce traité est daté de 1433).
  33. [33] Nicolas de Cues, à propos des Hussites. Cf. Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 216-218.
  34. [34] Gerson, II, col. 163 et suiv. (Écrit adressé à Pierre d’Ailly, peu avant le concile de Constance.)
  35. [35] Noël Valois, Le grand Schisme d’Occident, t. IV, p. 302.
  36. [36] On ne peut pas dire qu’il s’agisse là de l’Université anglaise. Les mêmes protagonistes auront une attitude analogue dans la question de la Pragmatique de Bourges, alors que Paris est depuis longtemps dans l’obéissance du roi. L’Université se présente alors comme l’éducatrice non seulement de la France, mais de la chrétienté, fille adoptive du roi, qui lui doit son renom de prince très chrétien : quar non mie seulement le roy et son royaulme par icelle Université de Paris sont informés en vérité de la foy, mais toute religion chrestienne. — Charles VII écoutera pendant deux heures le loquace Thomas de Courcelles qui développera la doctrine française. Jean Gelu et Gérard Machet, favorables à la Pucelle, étaient d’accord avec les juges de Jeanne sur ce point-là. (Noël Valois, Le Pape et le concile, t. II, p. 238.)
  37. [37] Nicolas de Cues, de Pace fidei, ap. Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 228-229.
  38. [38] Cela, on l’a nié, à la suite d’Edmond Richer, et on en a tiré des conclusions absolument fantaisistes. La ville de Compiègne faisait partie, il est vrai, du diocèse de Soissons. Mais il faut admettre que les gens du XVe siècle savaient pratiquement ces choses-là mieux que nous. Question oiseuse, s’il en fut ! L’évêque de Soissons, Renaud de Fontaines, suppôt de l’Université, nommé à la place de Gerson, exilé en 1411, agréé par les Anglais, était bon bourguignon. Cf. Félix Brun, Notes biographiques sur Renaud de Fontaines, évêque de Soissons au temps de Jeanne d’Arc (1423-1442), Soissons, 1912. — Il y avait une croix plantée au milieu du pont de Compiègne, qui marquait la limite des deux diocèses de Beauvais et de Soissons. Cf. Xavier de Bonnault d’Houet, Compiègne pendant les guerres de religion et la Ligue.
  39. [39] Charles de Beaurepaire, Notes sur les juges et les assesseurs du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, p. 125.
  40. [40] La non-compétence de Cauchon, débattue au procès de réhabilitation, vise le lieu de naissance de Jeanne et les lieux où elle aurait commis le crime d’hérésie dont on la chargeait.
  41. [41] Voir t. I : Notice critique, p. V-VI.
  42. [42] Déposition de frère Jean Toutmouillé lors des préliminaires du Procès de Réhabilitation.
  43. [43] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 517.
  44. [44] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 518, 525.
  45. [45] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 527, 528.
  46. [46] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 538.
  47. [47] Extraits des registres du chapitre de l’église cathédrale de Beauvais, copie de M. le Maréchal de Fricourt (Bibliothèque de M. le docteur Leblond, à Beauvais).
  48. [48] Tout ce qui suit est tiré des extraits du chapitre de la cathédrale de Beauvais, copie de Godefroy Hermant, t. XXVII de la collection Bucquet (Copie du Dr Leblond à la Bibliothèque de la Société Académique de l’Oise).
  49. [49] Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 8 (1433).
  50. [50] Ad altas sedes chori ipsius ecclesie, ad dextram partem juxta principalem ingressum ejusdem chori, eique assignavit stallum in choro et in secunda sede parata ante et retro… (Adventus domini Petri Cauchon, Registres capitulaires.)
  51. [51] Lettre du 15 mai.
  52. [52] Adolphe Chéruel, Histoire de Rouen sous la domination anglaise au quinzième siècle, Rouen, 1840, in-8°.
  53. [53] Édition de l’abbé Victor Sanson, Rouen, 1911.
  54. [54] Charles de Beaurepaire, Notes sur les juges et les assesseurs du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, p. 45-48.
  55. [55] Sur leur activité, voir Charles Ouin-Lacroix, Histoire des anciennes corporations d’arts et métiers et des confréries religieuses de la capitale de la Normandie. Rouen, 1850, in-8°.
  56. [56] Achille Deville, Tombeaux de la cathédrale de Rouen, Rouen, 1835, p. 167.
  57. [57] Charles de Beaurepaire, Notes sur les juges et les assesseurs du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, p. 11.
  58. [58] Poème daté de 1449, cité par Edmond Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 107.
  59. [59] Épître aux États d’Orléans (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 46).
  60. [60] Quicherat, Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc, 1830, p. 101.
  61. [61] Journal du siège.
  62. [62] Déposition d’André Marguerie.
  63. [63] Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 531.
  64. [64] Première déposition faite à Rouen en 1452 lors des préliminaires du Procès de Réhabilitation, ap. Quicherat, II, p. 325. — Et il ne croit pas que ledit évêque l’a fait [le procès] par crainte ou pression ; mais il l’a fait volontairement, bien que certains qui y prirent part agirent en faveur des Anglais, et les autres par crainte. (Texte de la collation, ap. Quicherat, III, p. 171.)
  65. [65] Cf. la déposition de Taquel : Dicit quod non vidit neque percepit impressionem, neque minas aut terrores ; celle de Thomas Marie : Non credit contenta in articulo, maxime quoad timorevi et minas, sed magis in favorem, maxime quia aliqui… receperunt munera. Opinion des plus vraisemblables. Par contre, Ysambard de La Pierre a dit : Pars assistentitium in processu timebat et alia favebat. — Au dire de Jean Moreau, de Domremy, Cauchon aurait cependant écarté l’enquête poursuivie par un noble lorrain dans le pays d’origine de Jeanne, et tout à l’honneur de la Pucelle ; et il l’aurait traité de mauvais homme et de traître : accusation certainement grave, mais sans portée réelle sur l’issue du procès, puisque ce sont surtout les paroles de Jeanne qui la perdirent.
  66. [66] Œuvres, édition de Louis Ellies Dupin, Paris, 1703, II, col. 314.
  67. [67] Écrit attribué parfois à Nicolas de Clamanges.
  68. [68] Edmond Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 42.
  69. [69] Publiée par Rymer parmi les pièces de l’année 1428, et par Quicherat, t. V, p. 136, avec la date fin juillet 1429. On a retrouvé l’original de ce document à Londres et il s’agit d’un rapport sur la situation financière de la France sur lequel le Conseil délibéra le 14 juin 1434. (Rotuli parliamentorum, t. V, p. 435.)
  70. [70] Quicherat, V, p. 142-145 et Du Gange, ad. v. persina.
  71. [71] Quicherat, V, p. 162. Il y a lieu toutefois de remarquer qu’il n’est question des incantations que dans la rubrique de la pièce ; même remarque à propos de l’édit du 12 décembre 1430 pris contre les déserteurs anglais (Ibid., p. 192).
  72. [72] Canon episcopi. (Cf. Jean Marx, L’inquisition en Dauphiné, étude sur le développement de la répression de l’hérésie et de la sorcellerie du XIVe siècle au temps de François Ier. Paris, 1914, p. 27.)
  73. [73] Jean Marx, L’inquisition en Dauphiné, p. 41. — Cf. les questions sur les voix conseillant Jeanne.
  74. [74] Jean Marx, L’inquisition en Dauphiné, p. 41. — Cf. les questions sur les voix conseillant Jeanne.
  75. [75] Dans leurs sermons les évêques et les prédicateurs prescrivent bien souvent aux simples de ne pas fêter l’octave de l’Épiphanie, la fête de la Saint-Valentin, de ne pas dire les prières contre la maladie du bétail, l’épilepsie. On vénérait les saints pour obtenir de belles moissons, éviter les tempêtes, etc.
  76. [76] Archives de la Seine-Inférieure, G. 29.
  77. [77] Archives de la Seine-Inférieure, G. 32.
  78. [78] Archives de la Seine-Inférieure, G. 252.
  79. [79] Archives de la Seine-Inférieure, G. 54.
  80. [80] Archives de la Seine-Inférieure, G. 35.
  81. [81] Archives de la Seine-Inférieure, G. 59.
  82. [82] Archives de la Seine-Inférieure, G. 40.
  83. [83] Archives de la Seine-Inférieure, G. 45.
  84. [84] Archives de la Seine-Inférieure, G. 164.
  85. [85] Archives de la Seine-Inférieure, G. 258.
  86. [86] C’est exactement le grief qui sera fait aux Hussites : Vous direz qu’il faut obéir au Christ avant d’obéir à l’Église… Croire votre sentiment personnel plus conforme à la volonté divine que celui de l’Église universelle, voilà bien le point de départ de votre erreurs… C’est à l’Église enseignante que le Christ a promis la vérité… Telle avait été l’erreur des apostoliques des XIIe et XIVe siècles. (Lettres de Nicolas de Cues, ap. Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 214.)
  87. [87] Jules de Douhet, Dictionnaire des légendes du christianisme, col. 824-836 ; Légende dorée, éd. Brunet, t. I, p. 153 ; Louis Petit de Julleville, Les Mystères, t. II. p. 531-535.
  88. [88] Jules de Douhet, Dictionnaire des légendes du christianisme, col. 282-287 ; Légende dorée, éd. Brunet, t. II, p. 207-215.
  89. [89] En 1453, Nicolas de Cues, évêque de Brixen, recommandait à ses curés de ne pas prêcher les choses superstitieuses que contenait, au sujet de sainte Catherine, la Légende dorée (Edmond Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 142).
  90. [90] Guillaume Durand, Rationale divinorum officiorum ; Légende dorée, éd. Brunet, II, p. 151-136.
  91. [91] Voir note 188.
  92. [92] Tractatus Joannis Gersonii, doctoris et cancellarii Parisiensis, de Distinctione verarum visionum a falsis, dans les Opera omnia, éd. Ellies Dupin, Antwerpiæ, 1706, t. I, col. 42 et suiv. (composé entre 1398 et 1401). — À propos de la canonisation de sainte Brigitte, en 1415, Gerson écrira un autre traité, de Probatione spirituum, où des idées analogues sont exprimées.
  93. [93] Ce fut le sujet de la condamnation de frère Richard.
  94. [94] Cet exemple a été cité précisément par un juge de Jeanne.
  95. [95] En écrivant les notices sur les juges, en particulier à l’aide de l’admirable Chartularium Universitatis Parisiensis du P. Denifle et d’Émile Chatelain, j’ai eu l’impression très nette que le procès a été mené par un petit nombre d’universitaires, des camarades d’école.
  96. [96] Par exemple dans l’étonnant Formicarium du dominicain Jean Nider, un contemporain de Beaupère (t. IV, ch. 1).
  97. [97] Selon mon povre advis, je pense à damner plus largement les divisions comme estant cause de la destruction de ce royaume. (Épîtres de Jouvenel des Ursins, Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 185. Cf. p. 453, le discours de Sédition.)
  98. [98] Suivant une lettre de Jean Desch, secrétaire de la ville de Metz, du 16 juillet 1429, Jeanne aurait mené 33.000 combattants à cheval et 40.000 à pied (Quicherat, Procès, t. V, p. 353). C’est à cette date que Bedford écrivait au héraut Jarretière, à propos du rôle de Philippe le Bon : N’eust été sa faveur, Paris et tout le rémanent s’en alloit à ce coup. Rymer, t. IV, part. IV, p. 150.
  99. [99] Jouvenel des Ursins estime que 3 à 4.000 Anglais, leurs partisans français y compris, occupaient la France en 1440 (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 160).
  100. [100] On verra de bien jolies miniatures illustrant tout ceci dans Henry Martin, Images historiques, la guerre au XVe siècle. Paris, Laurens, 1916.
  101. [101] Les mesures prises par les Anglais en 1430 contre les déserteurs et les soldats qui refusaient de s’embarquer marquent un changement complet dans la situation (Rymer, t. IV, part. IV, p. 143, 160 ; Quicherat, Procès, t. V, p. 162, 192).
  102. [102] Nous vous avons tant et si loyaument servi que nostre ame est humiliée jusqu’à la poudre et nostre ventre est conglutiné jusqu’à terre. Il ne faut plus que nous faire une fosse et nous boutter dedans, dira d’un style robuste Jean Jouvenel des Ursins (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 70). — Et ceci encore, qui s’adresse au roi, vers 1439 : Vous multiplierez vos oraisons : je ne les exauceray pas, car vos mains sont pleines de sang, de pilleries, de roberies et de toutes tyrannies. Et au regard des oraisons des autres, supposé que ce feussent dévotes et bonnes créatures, seront elles exaucées tellement que Dieu ayde aux dessusdits ? Certes, il est à croire que non. Car les prières des gens d’Église, nobles et laboureurs, veufves et orfelins de tous aages et estats, prient au contraire, requérant que Dieu les oste de ce monde ; et Dieu est vray juge (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 189). — Car le peuple voyant les tyrannies si aspres en ce royaume est comme désespéré et enragé, et ne fait que murmurer et maudire vous mesmes et ceux qui se dient à vous, et sont comme gens sans raison et sans entendement. Car qui perd le sien perd le sens, et ceste maladie est bien périlleuse. Et s’il venoit prince ayant puissance qui voulsist tenir et faire justice, et fust un sarrasin, il n’est doubte que, comme gens furieux et sans entendement, ils se missent en son obeyssance (Ibid., p. 206).
  103. [103] Jean Jouvenel des Ursins, Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 59.
  104. [104] multum exporta… in præparatione de l’artillerie. (Quicherat, III, p. 100.)
  105. [105] … L’illustre Jeanne d’Arc a prouvé qu’il n’est point de miracle que le génie français ne puisse opérer lorsque l’indépendance nationale est menacée. Unie, la nation française n’a jamais été vaincue… (Quicherat, Procès, t. V, p. 244.)
  106. [106] Jouvenel des Ursins a dit vigoureusement dans un discours bien propre à commenter la lettre de Jeanne aux Anglais : France est la sépulcre des Anglois, et que tant y en viendra, tant en demourera. (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 451.)
  107. [107] Et l’on a veu que l’on demandoit à Anglois finance ; et par difficulté de paiement de ladite finance, on les gettoit en la rivière. (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 458.)
  108. [108] Tu ne peux point dire [Angleterre] que pour guerre que tu feist en France tu en eusses oncques proffit ne ton pays ; mais fault que les gens et l’or de ton pays viennent cy et y demeurent, où est mort ton vaillant roy d’Angleterre Henry et le duc de Clarence, son frère, le vaillant conte de Salseberi et d’autres vaillans princes de ton pays. Il te vaulsist mieux avoir perdu deux fois comme tu tiens en France que l’un des princes dessus dits : car ils estoient taillez en autres terres que en France de conquester un monde. Et te oses bien dire et conseiller que tu faces paix, ou il te mescherra ! N’a tu pas en tes pronostications que le temps doit venir que Angleterre grandement et tellement que à Londres trouverra l’en à peine qui ose parler anglois ?… (Discours de Jouvenel des Ursins sur les différends des rois de France et d’Angleterre, 1436. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 543.)
  109. [109] Et Dieu sçait quand on se va appatisser aux ennemis, s’ils monstrent point le gouvernement qu’ils ont, et comme leurs peuples et subjets vivent en justice, et aussi le tyrannisement qu’ils font à vos gens en les induisant à eux mettre en leur obeyssance. Mais moy et mes povres subjects aimerons mieux à mourir ; et pareillement est il des autres villes et habitans qui se sont rendus à vostre obeyssance. Parquoy appert leur grant loyauté… (Épître de Jouvenel des Ursins, ad. a. 1440. Bibl. nat., ms. fr. 16239, p. 67.)
  110. [110] C’est une idée chère également à Jouvenel des Ursins (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 326).
  111. [111] Dans le Shrewsbury book. (Cf. Paul Durrieu, Les souvenirs historiques dans les manuscrits à miniatures de la domination anglaise en France. Paris, 1905, p. 22-23.)
  112. [112] Le sentiment populaire n’admit jamais le traité de Troyes, officiellement reconnu : chose illusoire, dira Jouvenel des Ursins, réalisée pendant la folie du roi Charles VI qui, d’ailleurs, ne pouvait, assurait-on, souffrir les Anglais. Si on luy eust parlé d’Anglois ne dudict roy Henry, Dieu sçait que il disoit et faisoit. En vérité il les eut volontiers tuez tous, l’un après l’aultre, comme ses ennemis mortels et capitaulx. Et de faict, qui l’eust laissé faire, se il eust veu une croix rouge, il eut couru sus et n’estoit personne qui luy en osast parler. Et aussy de raison une personne estant ès mains de ses ennemis ne peust faire aulcun contrat ne transport à son ennemy mortel et capital… (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 301.)
  113. [113] Cf. la Chronique Martiniane, le Jouvencel, le Débat des hérauts d’armes de France et d’Angleterre.
  114. [114] En parlant des succès de Charles VII, Jouvenel des Ursins l’a dit : Ces choses sont elles venuez par les vaillances et vertus des nobles, par les prières des gens d’Église ? Je crois que non. Mais Dieu l’a faict et a donné courage à petite compaignie de vaillans hommes à ce entreprendre et faire à la requête et prière du roy… (Épître de 1435. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 33.)
  115. [115] Le plus ancien exemple remonte à 1544. Cf. Antoine Thomas, Revue des idées, 1906, p. 555-559.
  116. [116] Actes de la chancellerie de Henri VI concernant la Normandie sous la domination anglaise (1422-1435), publiés par Paul Le Cacheux. Rouen, 1907-1908, 2 vol. in-8° (Société de l’Histoire de Normandie, I, p. 108, 194 ; II, p. 370).
  117. [117] Actes de la chancellerie de Henri VI concernant la Normandie sous la domination anglaise (1422-1435), publiés par Paul Le Cacheux. Rouen, 1907-1908, 2 vol. in-8° (Société de l’Histoire de Normandie, II, p. 128).
  118. [118] Actes de la chancellerie de Henri VI, II, p. 44, 186.
  119. [119] Actes de la chancellerie de Henri VI, p. 5 et suiv., p. 234.
  120. [120] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 21.
  121. [121] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 134.
  122. [122] Actes de la chancellerie de Henri VI, II, p. 170.
  123. [123] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 196.
  124. [124] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 197.
  125. [125] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 227.
  126. [126] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 253.
  127. [127] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 256.
  128. [128] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 258.
  129. [129] Actes de la chancellerie de Henri VI, I, p. 380.
  130. [130] Actes de la chancellerie de Henri VI, II, p. 40.
  131. [131] Actes de la chancellerie de Henri VI, II, p. 46.
  132. [132] Archives de la Seine-Inférieure, G. 249, ad a. 1424.
  133. [133] Archives de la Seine-Inférieure, G. 250. Compte du promoteur Jean Colombel, 1425-1426.
  134. [134] Archives de la Seine-Inférieure, G. 250. Compte du promoteur Jean Colombel, 1425-1426.
  135. [135] Archives de la Seine-Inférieure, G. 250. Compte du promoteur Jean Colombel, 1425-1426.
  136. [136] Débat des hérauts d’armes, p. 26.
  137. [137] Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 56-68, 142.
  138. [138] Cf. Auguste Digot, Essai sur l’histoire de la commune de Neufchâteau. Nancy, 1847, in-8°
  139. [139] Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domremy, preuves, p. 130.
  140. [140] Jean Jouvenel des Ursins fera grief à Charles VII de ne pas s’être montré tel : Le roy Charles, vostre ayeul, faisoit il ainsy quant il tenoit les trois estats ? Il vouloit tout ouïr et savoir, et quelque desplaisance qu’il deust avoir, il avoit patience et enqueroit les noms de ceux qui estoient venus et la forme de les congnoistre et se les fesoit monstrer et par leurs noms ; comme s’il les eust congneus de tout temps, les appelloit et leur demandoit de leur estat et de leurs villes et pays, et leur donnoit tousjours confort affectuel, non mie illusoire et dérisoire. Et pareillement le fesoit le roy Henry d’Angleterre, dernier mort, vostre adversaire ; et le peuple estoit enclin, en tenant les dites manières, à ayder de cœur, de corps et de biens. Mais vous faites tout le contraire, qui m’est chose très piteuse à réciter. Car vous voulez estre muché et caché en chasteaux, meschantes places et manières de petites chambrettes, sans vous monstrer et ouïr les plaintes de vostre pouvre peuple ainsy tourmenté… Sire, pourquoy dormez vous ? et que ne faites vous justice de ceux qui dient telles paroles de vos loyaux subjects qui s’acquittent loyalement envers vous… (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 74, 76.)
  141. [141] Discours au roi, 1413, parmi les œuvres de Gerson, IV, col. 657. — Monsieur saint Remy, quand il baptisa le roy Clovis, premier roy chrestien, avant le baptisement, on dit que il vint une voix qui dit que le royaume dureroit tant que justice y regneroit. La quelle chose n’ai pas trouvé en la vie saint Remy. (Remontrance de Jean Jouvenel des Ursins. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 1245.)
  142. [142] Cf. The coronation book of Charles V, éd. by E. S. Dewick, London, 1899.
  143. [143] Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 249.
  144. [144] Regardes doncq le roy de France, prens l’espée et la prend sur l’autel, et de la main de l’archevesque de Rheims. (Bibl. nat., fr. 16259, p. 512.) — Car en signe que Dieu vouloit que le royaume vint à hoirs masles, et non mie femelles, et que il vouloit que il fust tenu de luy et de l’épée seulement, il envoia au roi Clovis, mon bon seigneur et maistre, les armes de l’escu d’asur à trois fleurs de lys d’or et la saincte ampoule et huille dont monseigneur sainct Remy, archevesque de Reims, le consacra… (Ibid., p. 248.)
  145. [145] Débat des hérauts d’armes, p. 12.
  146. [146] Quant à la tierce considération, si est que Dieu vous a monstre tous signes que devez par guerre expeller vos ennemis, et non mie par paix, veu que ce n’est que défense et qu’avez juste querelle… Et si avez aussy juste querelle qu’oncques roy eust. On vous est venu assaillir et destruire vostre royaume et vostre peuple, vous estes tenu d’y résister et expeller vos ennemis. (Épître de Jouvenel des Ursins. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 161.)
  147. [147] Débat des hérauts d’armes, passim.
  148. [148] On lit dans le Discours sur l’office de chancelier par Jouvenel des Ursins cette anecdote bien curieuse, et pour l’histoire de Jeanne d’Arc et pour la connaissance de la pensée du roi : Et, en vérité, je veis à Poitiers où le roy estoit, le siège estant à Orléans, ung compaignon vint raporter en ma présence à ung qui avoit lors plus grant puissance près du roy, et lequel me appella, et luy dict une manière de destruire les Anglois, qui estoit vraye, se il eust mis à exécution ce que il disoit. Mais ledict seigneur et moy ne fusmes mie d’opinion que il ne fist riens ; car la manière estoit chose non accoustumée et très deshonneste. Et si crois que il ne l’eust peu faire… (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 625.)
  149. [149] Publié par Louis Ellies Dupin, au milieu des œuvres de Gerson, IV, col. 744.
  150. [150] Le roi Henri, très pieux, avait laissé une forte impression chez les clercs français. Même son de cloche chez Jouvenel des Ursins.
  151. [151] Il s’agit de l’expédition contre les Hussites.
  152. [152] Où sont maintenant tous ces maîtres et docteurs, si connus de toi pendant qu’ils vivaient et que leur science avait rendus illustres ? Leur sceptre est passé à d’autres, qui peut-être déjà ne se souviennent plus d’eux. Durant leur vie ils semblaient quelque chose, aujourd’hui le silence s’est fait sur eux (Imitation, part. I, ch. III).
  153. [153] Gerson, Discours sur l’excellence de la virginité, éd. Ellies Dupin, III, col. 840.
  154. [154] Gerson, Discours sur l’excellence de la virginité, éd. Ellies Dupin, III, col. 606.
  155. [155] Gerson, Discours sur l’excellence de la virginité, éd. Ellies Dupin, III, col. 830.
  156. [156] C’est moi qui élève en un moment l’esprit des humbles et leur communique la vérité éternelle mieux que ne le feraient dix années passées dans les écoles. C’est moi qui enseigne sans le secours de la parole, sans arguments qui se contredisent, sans orgueil et sans dispute. (Imitation, ch. XLIII, troisième partie.)
  157. [157] Je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué. Voici un joli croquis d’un compagnon d’armes :

    Un tableau inattendu, moins qu’un tableau, une esquisse, pleine de grâce et de fantaisie, est venue me faire souvenir que nous sommes dans la région de Domremy. Nous rencontrons assez fréquemment, dans les champs, de petites pastoures de douze à quinze ans, en capuchon de laine sombre, traînant à leurs minces chevilles de gros sabots ; leur silhouette se détache nettement dans la solitude environnante. Elles gardent les bestiaux, et, entre temps, les garçons de ferme n’étant plus là, conduisent à la rivière proche les chevaux que la guerre n’a pas encore enlevés.

    Ce matin donc, comme nous allions franchir un petit pont, un tintement de fer sur les cailloux me fait tourner la tête. Juchée sans étrier ni selle sur un cheval dont la rude ossature semble attendre les plaques d’un harnais de guerre, une fillette de treize ans, les jupons aux genoux, pressant les flancs de la lourde bête docile à ses impulsions, s’avance, maniant la bride de sa gauche, et tenant de sa dextre une branche, coupée à quelque arbuste de la route. Nu-tête, avec ses cheveux blonds rejetés en arrière et doucement tressés, ses yeux clairs et candides, son innocente quiétude, sa confiante sérénité sur cette énorme monture, pareille aux chevaux d’armes de jadis, elle me donne, sous le frémissant feuillage des peupliers, une intense et brusque et glorieuse vision.

    Je n’en suis pas seul frappé, mon voisin de rang, bon camarade, assez lourdaud pourtant, lève lentement vers elle une face qui s’éclaire soudain, et, allègrement, lui crie au passage : Bonjour, Jeanne d’Arc !

    (Croquis de Lorraine, par un collaborateur de l’Illustration faisant campagne dans l’Est, G. S. Illustration du 30 janvier 1915.)

  158. [158] De même Jeanne d’Arc dit à Patay : Nous les aurons ! Voir M. G. Lefèvre-Pontalis(Journal des Débats, 18 juillet 1916.)
  159. [159] Traduction de la lettre d’Alain Chartier à un prince étranger (Quicherat, Procès, t. V, p. 155).
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