Tome 2 : IV. Actes postérieurs
305[Actes postérieurs.]
I
Item, le jeudi 7 juin, ledit an 1431, nous juges susdits, de notre propre mouvement fîmes des informations touchant certaines paroles, dites par la feue Jeanne en présence de personnes dignes de foi, tandis qu’elle était encore en sa prison, avant d’être menée au jugement.
Et premièrement vénérable et circonspecte personne maître Nicolas de Venderès, licencié en droit canon, archidiacre d’Eu et chanoine de l’église de Rouen, âgé de 52 ans ou environ, témoin produit, juré, reçu et examiné cedit jour, dit par son serment que, le mercredi, dernier jour de mai, la veille de la fête de l’Eucharistie de Notre Seigneur Jésus-Christ dernièrement passée624, ladite Jeanne, étant encore dans les prisons où elle était détenue au château de Rouen, a déclaré qu’attendu que les voix venant à elle lui avaient promis qu’elle serait délivrée des prisons et qu’elle voyait le contraire, elle entendait et savait qu’elle était et fut par elles déçue.
Item cette Jeanne disait et confessait qu’elle avait vu et ouï, de ses propres yeux et oreilles, les voix et apparitions, dont il a été question au procès. Et à ce procès furent présents, savoir nous, lesdits juges : maître Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loiseleur, frère Martin Lavenu, et maître Jacques Le Camus, avec plusieurs autres.
Frère Martin Lavenu, prêtre, de l’ordre des frères Prêcheurs, âgé d’environ 33 ans, témoin produit, reçu, juré et examiné, a dit et déposé que cette Jeanne, le jour où l’on porta contre elle sentence, le matin, avant d’être conduite au jugement, en présence de maîtres Pierre Maurice, Nicolas Loiseleur et du dit Toutmouillé, dominicain625 comme lui, qui parle, a dit et confessa qu’elle savait et reconnaissait que, par les voix et apparitions qui lui vinrent, et dont il a été question en son procès, elle a été déçue : car lesdites voix lui promirent à 306elle, Jeanne, qu’elle serait délivrée et expédiée de prison ; et bien apercevait le contraire.
Interrogée qui la poussait à ce dire, il dit que, lui qui parle, maîtres Pierre Maurice et Nicolas Loiseleur, l’exhortèrent pour le salut de son âme ; et ils lui demandaient s’il était vrai qu’elle eût eu ses voix et apparitions. Et elle répondit que oui. Et en ce propos continua jusqu’à la fin. Toutefois elle ne déterminait proprement (du moins à ce qu’entendit celui qui parle) en quelle apparence elles venaient, si ce n’est, du mieux qu’il se le rappelle, qu’elles venaient en grande multitude et en dimension minime. Et en outre il ouït alors dire et confesser par cette Jeanne que, du moment que les gens d’Église tenaient et croyaient que, si quelques esprits venaient à elle, ils venaient et procédaient de malins esprits, elle aussi tenait et croyait ce qu’en cette matière lesdites gens d’Église tenaient et croyaient, et qu’elle ne voulait plus ajouter foi auxdits esprits. Et, à ce qu’il semble à celui qui parle, cette Jeanne était alors saine d’esprit.
Item, lui qui parle, dit que, ce jour-là, il a ouï dire et confesser par cette Jeanne que, bien que dans ses confessions et réponses elle se soit vantée de ce qu’un ange de Dieu avait apporté la couronne à celui qu’elle nomme son roi, et de bien d’autres choses plus longuement rapportées dans son procès ; cependant, de son gré, sans contrainte, elle a dit et confessé que, dans tout ce qu’elle a dit et dont elle s’est vantée au sujet dudit ange, il n’y eut aucun ange qui apporta ladite couronne ; qu’elle-même, Jeanne, fut l’ange qui, à celui qu’elle nommait son roi, avait dit et promis qu’elle le ferait couronner à Reims, si on la mettait en œuvre ; qu’il n’y avait pas eu une autre couronne envoyée de par Dieu, en dépit de ce qu’elle avait dit et affirmé au cours de son procès au sujet de la couronne et du signe donné à celui qu’elle nommait son roi.
Vénérable et discrète personne, maître Pierre Maurice, professeur en théologie sacrée, chanoine de Rouen, âgé de 38 ans environ, témoin produit, reçu, juré et examiné ce dit jour, dit et dépose que, le jour où fut portée la sentence contre cette Jeanne, tandis qu’elle était encore 307aux prisons, lui qui parle se rendit au matin vers elle en vue de l’exhorter pour le salut de son âme ; et il l’ouït, tandis qu’il l’exhortait et lui demandait ce qui en était dudit ange qu’elle avait dit avoir apporté la couronne à celui qu’elle nommait son roi, et dont il a été fait mention au procès, répondre qu’elle-même était cet ange.
Interrogée sur la couronne qu’elle lui promettait, sur la multitude des anges qui l’accompagnèrent, etc., répondit affirmativement, et qu’ils lui apparaissaient sous les apparences de certaines choses de minime dimension626.
Interrogée enfin par celui qui parle si cette apparition était réelle, répondit que oui ; et réellement soit bons, soit mauvais esprits, ils me sont apparus
. Disait aussi ladite Jeanne qu’elle entendait les voix surtout à l’heure de complies627, quand les cloches sonnaient, et encore au matin quand on sonne les cloches628. Et celui qui parle lui disait qu’il y avait bonne apparence que c’étaient de malins esprits qui lui avaient promis son expédition, et qu’elle avait été trompée ; sur quoi cette Jeanne dit et répondit que c’était vrai, et qu’elle avait été déçue. Et il ouït aussi d’elle qu’elle s’en rapportait aux gens d’Église, si c’étaient de bons ou de mauvais esprits. Et, à ce qu’il lui semble, tandis qu’elle disait cela, cette Jeanne était saine d’esprit et d’intellect.
Frère Jean Toutmouillé, prêtre, de l’ordre des frères Prêcheurs, âgé de 34 ans ou environ, témoin produit, juré, examiné ce dit jour, dit et dépose sous son serment que, le jour où fut portée la sentence contre cette Jeanne, savoir le mercredi veille de la fête de l’Eucharistie du Christ, lui qui parle, accompagnant frère Martin Lavenu, du même ordre, qui s’était rendu au matin vers cette Jeanne en vue de l’exhorter pour le salut de son âme, ouït dire à Pierre Maurice, qui l’avait précédé là, qu’elle avait dit et confessé que touchant la couronne il n’y avait que fiction, qu’elle-même était l’ange. Et ledit maître Pierre le rapportait en latin.
Et fut ensuite interrogée sur les voix qui lui vinrent et sur ses apparitions. 308Elle répondit que réellement elle entendait des voix, surtout quand on sonnait les cloches, à l’heure de complies et de matines ; cependant maître Pierre lui avait alors dit que parfois des hommes, entendant sonner les cloches, croient entendre et saisir certaines paroles629.
Item ladite Jeanne disait et confessait aussi avoir eu des apparitions, qui venaient à elle, parfois en grande multitude, parfois en quantité petite, ou bien sous l’aspect de choses minimes ; elle n’en déclara pas autrement la forme et figure.
Item dit que ce jour-là, après notre arrivée dans la chambre où Jeanne était détenue, nous évêque susdit, en présence de messire le vicaire de monseigneur l’inquisiteur, nous dîmes à cette Jeanne en français : Or ça, Jeanne, vous nous avez toujours dit que vos voix vous disaient que vous seriez délivrée, et vous voyez maintenant comment elles vous ont déçue : dites-nous maintenant la vérité ?
— À quoi Jeanne répondit alors : Vraiment, je vois bien qu’elles m’ont déçue !
Il ne lui a rien entendu dire de plus, si ce n’est qu’au commencement, avant que nous, juges susdits, arrivâmes au lieu de la prison, cette Jeanne fut interrogée si elle croyait que ses dites voix et apparitions procédassent de bons ou de mauvais esprits. Cette Jeanne répondit : Je ne sais ; je m’en attends à ma mère l’Église
; ou ceci : ou à vous qui êtes gens d’Église
. Et, à ce qu’il semble à celui qui parle, Jeanne était saine d’esprit ; et ceci encore qu’elle était saine d’esprit
, il l’entendit confesser par cette Jeanne630.
Item Jacques Le Camus, prêtre, chanoine de Reims, âgé de 53 ans ou environ, témoin produit, juré examiné cedit jour, dit et dépose sous son serment que, le mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie de Notre Seigneur dernièrement passée, lui qui parle alla avec nous, évêque susdit, à heure matinale, en la chambre où Jeanne était détenue, au château de Rouen. Et là il entendit que cette Jeanne disait et confessait à haute voix et publiquement, de telle sorte que tous les assistants purent l’ouïr, assavoir qu’elle, Jeanne, avait vu les apparitions venir à elle et qu’elle avait aussi ouï leurs voix, et qu’elles 309lui avaient promis qu’elle serait délivrée des prisons ; et que, puisqu’elle reconnaissait bien qu’elles l’avaient déçue, elle croyait qu’elles n’étaient pas de bonnes voix et choses bonnes. Et peu après, elle confessa ses péchés à frère Martin631, de l’ordre des Prêcheurs. Et après sa confession et contrition, alors que ledit frère allait lui administrer le sacrement d’eucharistie, tenant l’hostie consacrée entre ses mains, il lui demanda : Croyez-vous que ce soit le corps de Notre Seigneur ?
Répondit ladite Jeanne que oui, et le seul qui me puisse délivrer ; je demande qu’il me soit administré
. Et ensuite ce frère disait à cette Jeanne : Croyez-vous encore à ces voix ?
Répondit ladite Jeanne : Je crois en Dieu seul, et ne veux plus ajouter foi à ces voix, puisqu’elles m’ont déçue !
Maître Thomas de Courcelles, maître ès arts et bachelier formé en théologie, âgé d’environ trente ans, témoin produit, reçu, juré et examiné ce jour-là, dit et dépose par son serment que, le mercredi, veillé de la fête de l’Eucharistie de Notre Seigneur, lui qui parle se trouvant en la présence de nous, évêque, dans la chambre où cette Jeanne était détenue au château de Rouen, le témoin ouït et comprit que nous, évêque, demandâmes à Jeanne si ses voix lui avaient dit qu’elle serait délivrée. Et elle répondit que ses voix lui avaient dit qu’elle serait délivrée, et qu’elle fit bonne chère. Et ajouta ladite Jeanne, à ce qu’il semble au déposant, sentencieusement : Je vois bien que j’ai été déçue.
Et alors nous, évêque susdit, ainsi que dépose celui qui parle, nous dîmes à Jeanne qu’elle pouvait bien voir que ces voix-là n’étaient pas de bons esprits, et qu’elles ne venaient pas de Dieu ; car, s’il en était ainsi, jamais elles n’auraient dit fausseté ou auraient menti.
Maître Nicolas Loiseleur, maître ès arts, chanoine des églises de Rouen et de Chartres, âgé de quarante ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné ce jour-là, dit et dépose par son serment que le mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie de Notre Seigneur dernièrement passée, lui qui parle, vint ce matin-là avec vénérable 310personne, maître Pierre Maurice, professeur en théologie sacrée, dans la prison où Jeanne, vulgairement dite la Pucelle, était détenue, afin de l’exhorter et admonester sur son salut. Requise de dire la vérité au sujet de l’ange qu’elle dit dans son procès avoir porté une couronne bien précieuse et d’or très fin à celui qu’elle nomme son roi, et qu’elle ne cachât plus longuement la vérité, attendu qu’elle n’avait plus qu’à penser au salut de son âme, le témoin ouït dire à cette Jeanne que ce fut elle, Jeanne, qui avait annoncé la couronne dont il a été question au procès à celui qu’elle nomme son roi, qu’elle-même fut l’ange et qu’il n’y avait pas eu d’autre ange.
Et alors elle fut interrogée si, en fait, une couronne fut baillée à celui qu’elle nomme son roi. Répondit qu’il n’y eut rien d’autre que la promesse du couronnement de celui qu’elle nomme son roi, qu’elle la fit à lui-même, c’est assavoir lui assurant qu’il serait couronné.
Dit en outre, lui qui parle, que plusieurs fois, tant en présence dudit maître Pierre [Maurice] et de deux frères prêcheurs, qu’en présence de nous, évêque susdit, et aussi de plusieurs autres, il entendit dire à Jeanne qu’elle avait eu réellement révélations et apparitions d’esprits ; et qu’elle fut déçue dans ces révélations ; et que cela, bien le connaissait et voyait, puisque la délivrance des prisons lui avait été promise par ces révélations, et qu’elle s’apercevait du contraire ; et si ces esprits étaient bons ou mauvais, elle s’en rapportait sur cela aux clercs ; mais à ces esprits elle n’ajoutait plus foi, ni n’en ajouterait plus.
Item, dit le déposant qu’il l’exhorta, pour enlever l’erreur qu’elle avait semée parmi le peuple, à avouer publiquement qu’elle avait été trompée elle-même et qu’elle avait trompé le peuple, en ayant ajouté foi à de telles révélations, en ayant exhorté le peuple à y croire, et qu’elle demandât humblement pardon de cela. Et Jeanne répondit que volontiers le ferait, mais qu’elle n’espérait pas alors s’en souvenir quand besoin serait de le faire, assavoir quand elle serait en public en jugement ; et elle requit son confesseur afin qu’il lui remît cela en 311mémoire, et autres choses concernant son salut. Et de ceci, et de maints autres indices, il semble à celui qui parle que cette Jeanne était saine d’esprit, montrant alors grands signes de contrition et de pénitence pour les crimes par elle perpétrés ; et il l’ouït, tant en sa prison qu’en présence de plusieurs, en jugement public, avec la plus grande contrition de cœur, demander pardon aux Anglais et aux Bourguignons, car elle avouait qu’elle les avait fait occire et mis en fuite, et leur avait causé beaucoup de dommages632.
II
S’ensuit la teneur des lettres que le roi notre sire écrivit à l’empereur633, aux rois, ducs et autres princes de toute la chrétienté.
Votre impériale Grandeur — sérénissime roi et notre frère très cher — est connue par l’affection très dévouée et le zèle qu’elle porte à l’honneur de la foi catholique et à la gloire du nom du Christ. Vos inclites efforts et vos courageux labeurs sont assidûment dirigés vers la protection du peuple fidèle, pour livrer combat à la malice des hérétiques. Vos esprits exultent donc d’une immense joie, toutes les fois que vous apprenez qu’en vos terres la foi sacro-sainte a été exaltée et la pestilence des erreurs opprimée. Ce qui nous meut à écrire à votre sérénité au sujet de la juste punition qu’a subie récemment, pour ses démérites, certaine devineresse mensongère qui parut, il y a peu de temps, en notre royaume de France.
Certaine femme y avait en effet surgi, d’une étonnante présomption, que le vulgaire appelait la Pucelle, et qui, à l’encontre de la décence naturelle, adoptant l’habit d’homme, couverte de l’armure militaire, s’entremit audacieusement de massacres humains en plusieurs rencontres belliqueuses et parut en divers combats. Et sa présomption monta à ce point qu’elle s’était vantée d’être envoyée de par Dieu pour mener ces luttes guerrières, et que saint Michel, saint Gabriel, une multitude d’autres anges, ainsi que les saintes Catherine et Marguerite, lui apparurent visiblement. Ainsi, durant presque une année entière, elle a séduit les populations, de proche en proche, si bien que la plupart des hommes, détournés d’ouïr la vérité, donnaient créance aux fables que la rumeur publique propageait à travers presque tout l’univers sur les gestes de cette superstitieuse femme634. Enfin la divine clémence, prenant en pitié son peuple qu’elle voyait tout ému et si légèrement donner dans ces 312crédulités nouvelles et périlleuses au plus haut point, avant d’avoir la preuve qu’elle était inspirée de Dieu, a mis cette femelle en nos mains et en notre puissance.
Quoiqu’elle eût infligé à nos gens plusieurs défaites, qu’elle eût apporté en nos royaumes beaucoup de dommages, et que, de ce fait, il nous eût été loisible de lui faire immédiatement subir de graves châtiments, néanmoins nous n’avons pas eu un moment le dessein de venger ainsi notre injure et de la bailler immédiatement à la justice séculière pour qu’elle en fît punition. Mais nous avons été requis par l’évêque du diocèse où elle fut prise, afin de la rendre à la juridiction ecclésiastique pour être jugée, car on la réputait avoir commis des crimes graves et scandaleux au préjudice de la foi orthodoxe et de la religion chrétienne. Alors seulement, comme il convient à un chrétien roi, révérant de filiale affection l’autorité ecclésiastique, nous avons aussitôt livré ladite femme au jugement de notre sainte mère l’Église et à la juridiction dudit évêque.
Et celui-ci certes, en toute solennité et gravité bien honorable, pour l’honneur de Dieu et la salutaire édification du peuple, après s’être adjoint le vicaire de l’inquisiteur de la perversité hérétique, a conduit de la sorte ce très insigne procès. Et quand lesdits juges eurent interrogé cette femme durant de longs jours, ils firent examiner ses confessions et assertions par les docteurs et maîtres de l’Université de Paris et par plusieurs autres personnes infiniment lettrées ; d’après leurs délibérations, ils tinrent pour manifeste que cette femme était superstitieuse, devineresse, idolâtre, invocatrice de démons, blasphématrice envers Dieu, les saints et les saintes, schismatique et fort errante en la foi de Jésus-Christ.
Or, afin que cette misérable pécheresse fût purgée de si pernicieux crimes, que son âme trouvât médecine en l’extrémité de ses maux, elle fut admonestée fréquemment par de charitables exhortations, durant bien des jours, afin que, rejetant toutes erreurs, elle marchât dans le droit sentier de la vérité et se gardât du grave péril menaçant et son corps et son âme.
Mais l’esprit de superbe s’empara de son esprit à ce point que par nul moyen son cœur de fer ne put être amolli par saines doctrines et salutaires conseils. Loin de là, opiniâtrement, elle se vanta d’avoir tout fait par le commandement de Dieu et des saintes qui lui apparaissaient visiblement ; et, ce qui était pire encore, elle ne reconnaissait nul juge sur la terre ; à nul elle ne se soumettait, si ce n’est à Dieu seul et aux bienheureux de la triomphante patrie, vomissant le jugement de notre Saint-Père le pape, ceux du concile général et de toute l’Église militante.
D’où lesdits juges virent tout l’endurcissement de son esprit : c’est pourquoi cette femme fût citée, en présence du peuple ; on lui déclara ses 313erreurs, dans une prédication publique, et des admonitions finales lui furent faites. Enfin la sentence de condamnation desdits juges commença à être portée. Mais, avant la fin de cette lecture, cette femme changea son ancien propos et proclama qu’elle allait dire choses meilleures. Ce que ses juges accueillirent d’un esprit joyeux ; espérant avoir racheté son corps et son âme de la perdition, ils prêtèrent à son discours des oreilles favorables. Alors elle se soumit à l’autorité de l’Église, révoqua et abjura à pleine bouche ses erreurs et ses crimes pestilentiels, souscrivant de sa propre main la cédule de cette révocation et abjuration.
C’est ainsi que notre pieuse mère l’Église se réjouit quand la pécheresse mène pénitence, ramenant au bercail la brebis égarée qui errait au désert : ainsi elle la fit mettre aux prisons pour faire salutaire pénitence. Mais le feu de sa superbe, qui semblait alors étouffé, excité de nouveau par le souffle des démons, monta tout à coup en flammes pestilentielles ; cette malheureuse femme retourna à ses erreurs, à ces mensongères infamies qu’elle avait vomies naguère. Enfin, comme les sanctions canoniques l’ordonnent, pour ne pas porter pourriture aux autres membres du Christ, elle fut abandonnée au jugement de la puissance séculière qui décida que son corps devait être brûlé635.
Et cette misérable, voyant alors sa fin proche, reconnut ouvertement et confessa pleinement que les esprits qu’elle prétendait lui être apparus visiblement, maintes fois, n’étaient que des esprits malins et menteurs ; que sa délivrance de prison lui avait été faussement promise par ces esprits, qu’elle avouait avoir été moquée et déçue.
Telle fut l’issue, telle sa fin. Roi sérénissime, nous avons cru bon, pour lors, de vous la dévoiler, afin que votre Grandeur royale puisse connaître avec certitude la chose elle-même et informer autrui de la mort de cette femme.
Car il y a une chose que nous estimons tout à fait nécessaire aux peuples fidèles, c’est que, par votre sérénité et les autres princes, tant ecclésiastiques que séculiers, les peuples catholiques soient induits soigneusement à ne pas donner créance légère aux superstitions et frivolités erronées ; surtout à une époque comme celle que nous venons de traverser, où nous avons vu surgir en diverses régions plusieurs pseudo-prophètes et semeurs d’erreurs, qui, dressés dans leur impudente audace contre notre sainte mère l’Église, infecteraient sans doute tout le peuple de Christ si la miséricorde céleste, et ses fidèles ministres, ne s’appliquaient pas avec une vigilante diligence à repousser et à punir les efforts de ces hommes réprouvés.
Daigne Jésus-Christ conserver votre Grandeur, roi sérénissime, pour 314la protection de son Église et de la religion chrétienne, durant de longs jours, avec prospérité et succès de vos vœux !
Donné à Rouen, le 8 juin 1431.
III
Il s’ensuit la teneur des lettres que le roi notre sire écrivit aux prélats de l’Église, aux ducs, aux comtes et autres nobles, et aux bonnes villes de son royaume de France.
Révérend père en Dieu. Il est d’assez commune renommée, déjà divulguée partout, comment la femme qui se faisait appeler Jeanne la Pucelle, erronée devineresse, s’était, il y a deux ans et plus, contre la loi divine et l’état de son sexe féminin, vêtue d’habit d’homme, chose abominable à Dieu ; et, en cet état, elle s’était transportée vers notre ennemi capital, auquel et à ceux de son parti, gens d’Églises, nobles et populaire, elle donna souvent à entendre qu’elle était envoyée de par Dieu, se vantant présomptueusement qu’elle avait souvent communication personnelle et visible avec saint Michel, une grande multitude d’anges et de saintes du Paradis, comme sainte Catherine et sainte Marguerite. Et par ces faussetés qu’elle donnait à entendre, par l’espérance qu’elle suscitait de victoires futures, elle retira plusieurs cœurs d’hommes et de femmes de la voie de la vérité, elle les convertit à fables et à mensonges. Elle se vêtit aussi d’armures, comme les portent chevaliers et écuyers, leva étendard ; et, par trop grand outrage, orgueil et présomption, elle demanda à avoir et à porter les très nobles et excellentes armes de France, ce qu’elle obtint en partie. Et elle les porta en plusieurs conflits et assauts, ainsi que ses frères, à ce qu’on dit : c’est à savoir un écu à champ d’azur, avec deux fleurs de lis d’or, et une épée, la pointe en haut férue en une couronne. En tel état elle s’est mise aux champs, a conduit gens d’armes et de trait, en troupes et à grandes compagnies, pour faire et exercer d’inhumaines cruautés, en répandant le sang humain, en faisant séditions et commotions de peuples, en les induisant à parjures et à pernicieuses rebellions, à superstitions et à fausses croyances, en perturbant toute vraie paix et en renouvelant guerre mortelle, en souffrant que plusieurs l’adorassent et la révérassent comme sainte femme, et en besognant damnablement en divers autres cas trop longs à exprimer, mais qui toutefois ont été assez connus, en plusieurs lieux, ce dont presque toute la chrétienté a été fort scandalisée.
Mais la divine puissance, prenant pitié de son peuple loyal, ne l’a longuement 315laissé en péril et n’a point souffert qu’il demeurât dans les crédulités vaines, périlleuses et nouvelles où il se mettait si légèrement : elle a permis, par sa grande miséricorde et clémence, que ladite femme fût prise devant Compiègne et mise en notre obéissance et domination. Et, dès lors, nous fûmes requis par l’évêque du diocèse où elle avait été prise, de la lui faire délivrer, en tant que notée et diffamée de crime de lèse-majesté divine, comme à son juge ecclésiastique. Nous, autant par révérence pour notre mère sainte Église, dont nous voulons préférer les saintes ordonnances à nos propres faits et volontés, ainsi que de raison, que pour l’honneur aussi et l’exaltation de notre dite sainte foi, lui fîmes bailler ladite Jeanne afin de lui faire son procès : car nous ne voulions pas que les gens et officiers de notre justice séculière en prissent aucune vengeance ou punition, ainsi qu’il nous était licite de le faire raisonnablement, attendu les grands dommages, les inconvénients, les horribles homicides, les détestables cruautés et autres maux innombrables qu’elle avait commis contre notre seigneurie et notre loyal peuple obéissant. Cet évêque, adjoint avec lui le vicaire de l’inquisiteur des erreurs et des hérésies, appelés avec eux un grand nombre de maîtres solennels et de docteurs en théologie et en droit canon, commença, en grande solennité et gravité bien due, le procès de cette Jeanne. Et, après que lui et ledit inquisiteur, juges en cette partie, eurent, par plusieurs et diverses journées, interrogé ladite Jeanne, ils firent mûrement examiner ses confessions et assertions par lesdits maîtres et docteurs, et de façon générale par toutes les Facultés de notre très chère et très aimée fille l’Université de Paris, par devers laquelle lesdites confessions et assertions avaient été envoyées. Suivant ces opinions et délibérations, les juges trouvèrent cette Jeanne superstitieuse, devineresse, idolâtre, invocatrice de démons, blasphématrice envers Dieu, ses saints et ses saintes, schismatique et errant beaucoup en la foi de Jésus-Christ.
Et pour la réduire et ramener à l’union et communion de notre dite mère sainte Église, la purger de si horribles, détestables et pernicieux crimes et péchés, pour guérir et préserver son âme de la perpétuelle peine de damnation, elle fut souvent, et bien longuement, très charitablement et doucement admonestée afin que, toutes erreurs par elle rejetées et mises en arrière, elle voulût humblement retourner à la voie et au droit sentier de la vérité ; autrement elle se mettait en grave péril d’âme et de corps.
Mais le très périlleux et déjà signalé esprit d’orgueil et d’outrageuse présomption, qui s’efforce toujours de vouloir empêcher et perturber l’union et sûreté des loyaux chrétiens, occupa tellement et tint en ses 316liens le cœur de cette Jeanne que, pour aucune saine doctrine ni conseil, ni autre douce exhortation qu’on lui administrât, son cœur endurci et obstiné ne voulut s’humilier ni s’amollir. Mais souvent elle se vantait que toutes les choses qu’elle avait faites étaient bien faites, qu’elle les avait faites du commandement de Dieu et desdites saintes vierges qui lui étaient apparues visiblement ; et, qui pis est, elle ne reconnaissait et ne voulait reconnaître sur terre que Dieu seulement, et les saints du Paradis, en refusant et reboutant le jugement de notre Saint-Père le pape, ceux du concile général et de l’Église militante universelle. Or les juges ecclésiastiques voyant son esprit, par si long espace de temps, endurci et obstiné, la firent amener devant le clergé et le peuple assemblés en très grande multitude : en leur présence, ses cas, crimes et erreurs, furent solennellement et publiquement prêches, exposés et déclarés par un notable maître en théologie, pour l’exaltation de notre dite foi chrétienne, l’extirpation des erreurs, l’édification et l’amendement du peuple chrétien : et, de nouveau, elle fut charitablement admonestée de retourner à l’union de sainte Église, de corriger ses fautes et erreurs. Sur quoi elle demeura encore opiniâtre et obstinée.
Et ce considérant, les juges dessusdits procédèrent à prononcer la sentence contre elle, en tel cas introduite de droit et ordonnée. Mais avant que cette sentence ne fût entièrement lue, elle commença, à ce qu’il semblait, à muer son courage, disant qu’elle voulait retourner à sainte Église. Ce que volontiers et joyeusement ouïrent ses juges et le clergé dessusdits, qui la reçurent bénignement à cela, espérant que par ce moyen son âme et son corps seraient rachetés de perdition et de tourment.
Alors elle se soumit à l’ordonnance de sainte Église, révoqua de sa bouche et abjura publiquement ses erreurs et détestables crimes, signant de sa propre main la cédule de ladite révocation et abjuration ; et comme notre mère sainte Église se réjouit de ce que la pécheresse fait pénitence, voulant ramener, avec les autres, la brebis égarée qui s’est fourvoyée par le désert, elle condamna cette Jeanne à la prison pour faire pénitence salutaire. Mais guère n’y fut que le feu de son orgueil, qui semblait être éteint en elle, ne s’embrasât de flammes pestilentielles sous les souffles de l’Ennemi ; et bientôt retomba la malheureuse femme dans les erreurs et fausses folies qu’elle proférait auparavant, et qu’elle avait depuis révoquées et abjurées, comme dit est. C’est pourquoi, suivant ce que les jugements et institutions de sainte Église ordonnent, pour que dorénavant elle ne contaminât les autres membres de Jésus-Christ, elle fut de nouveau prêchée publiquement, et, comme étant retombée à ses crimes et fautes 317accoutumés, elle fut délaissée à la justice séculière qui, incontinent, la condamna à être brûlée. Or voyant approcher sa fin, elle reconnut pleinement et confessa que les esprits qu’elle disait lui être apparus si souvent étaient mauvais et mensongers, que la promesse que ces esprits lui avaient faite de la délivrer était fausse ; et ainsi elle confessa qu’elle avait été moquée et déçue par ces esprits.
Ici fut l’issue de ses œuvres, telle fut la fin de cette femme ! Et nous vous la signifions présentement, révérend père en Dieu, pour vous informer véridiquement de cette matière ; afin que, dans les lieux de votre diocèse où bon vous semblera, par prédications publiques636 ou autrement, vous fassiez notifier ces choses pour le bien et l’exaltation de notre dite sainte foi, pour l’édification du peuple chrétien qui a été longuement déçu et abusé à l’occasion des œuvres de cette femme. Ainsi vous pourrez pourvoir, comme il appartient à votre dignité, à ce que nul, parmi le peuple qui vous est confié, n’ait l’audace de croire légèrement de telles erreurs et périlleuses superstitions, particulièrement en ce temps présent, dans lequel nous voyons se dresser plusieurs faux prophètes et semeurs de damnables erreurs et folles croyances, levés contre notre mère sainte Église par folle hardiesse et outrageuse présomption, et qui pourraient peut-être contaminer le peuple chrétien du venin de fausse croyance, si Jésus-Christ, en sa miséricorde, n’y pourvoyait, et si vous et ses ministres, comme il leur appartient, n’entendiez diligemment rebouter et punir les volontés et folles hardiesses de ces hommes réprouvés.
Donné en notre ville de Rouen, le 28e jour de juin [1431]637.
IV
S’ensuit la rétractation de certain religieux qui avait mal parlé des juges qui jugèrent cette femme.
Révérend père en Christ et seigneur, et vous, religieuse personne et maître, vicaire de religieuse personne Jean Graverent, insigne professeur en théologie sacrée et inquisiteur de la perversité hérétique au royaume de France, spécialement député par autorité du Saint-Siège, moi, frère Pierre Bosquier638, religieux de l’ordre des frères Prêcheurs, misérable pécheur et votre sujet en cette partie, désirant, comme bon et vrai catholique, obéir en tout et pour tout à ma sainte mère l’Église et à vous, juges en cette partie, avec toute humilité et dévotion, comme je confesse y être tenu ; comme, par information faite de votre commandement, vous m’avez 318trouvé coupable en ce qui suit : c’est à savoir en cela surtout que, le dernier jour du mois de mai, vigile du Saint-Sacrement dernier passé, j’ai dit que vous et ceux qui jugèrent cette femme, Jeanne vulgairement appelée la Pucelle, avaient fait et faisaient mal ; lesquelles paroles, attendu que cette Jeanne avait comparu devant vous, juges susdits, en jugement et pour cause de foi, sont mal sonnantes et paraissent favoriser quelque peu l’hérétique perversité ; lesquelles paroles, si Dieu m’aide, puisqu’il a été trouvé que je les ai ainsi proférées, ont été par moi dites et proférées de façon inconsidérée et par inadvertance, et après boire. Je confesse en cela avoir gravement péché, et j’en demande pardon à notre dite sainte mère l’Église et à vous, mes juges et très redoutables seigneurs, les genoux ployés et les mains jointes ; et je requiers miséricorde de l’Église, me soumettant très humblement à vos amendement, correction et punition, vous suppliant humblement de mettre de côté toute rigueur.
V
S’ensuit la sentence du même religieux.
Au nom du Seigneur, amen. Vu par nous, Pierre639, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et par frère Jean Le Maistre, député et commis en cette cité et diocèse de Rouen par l’insigne docteur Jean Graverent, inquisiteur de la perversité hérétique, lui-même député par l’autorité apostolique au royaume de France, et spécialement commis et député par l’inquisiteur en ce qui concerne l’affaire qui suit, les faits de la cause en matière de foi mue et pendante par devers nous contre religieuse personne frère Pierre Bosquier ; vu certaine information sur les charges à lui imposées, faite de notre commandement et rapportée devant nous ; attendu qu’il résulta et résulte parfaitement de l’information à laquelle se rapporta le prévenu qu’en certain lieu, où peu de témoins se trouvaient, l’accusé a dit et proféré — peu de temps après que certaine femme, Jeanne vulgairement appelée la Pucelle, avait été abandonnée par nous et par notre sentence définitive à la justice séculière comme hérétique — que nous fîmes mal, et que tous ceux qui la jugèrent ont mal fait (lesquelles paroles semblent bien favoriser cette Jeanne), ce en quoi il pécha gravement et erra ; attendu néanmoins que ledit frère Pierre, désirant comme il nous l’affirma, en bon et vrai catholique, obéir en tout et pour tout à notre sainte mère l’Église et à nous, ses juges en cette partie, avec toute humilité et dévotion, comme il professa être tenu de le faire, et qu’il s’est soumis de bon gré à nos ordres et correction, qu’il s’est dit prêt à obéir à nos commandements, Nous, voulant préférer miséricorde à rigueur de justice, attendu surtout la qualité de sa personne, que ces paroles il les 319proféra après boire, comme il le dit et l’affirme, l’absolvant des sentences qu’il a encourues pour cette cause, nous le maintenons dans l’agrégation des catholiques et nous le restituons à sa bonne renommée, si besoin est. Toutefois, nous le condamnons à tenir prison, au pain et à l’eau, jusqu’au jour de Pâques prochain640 dans le couvent des Frères Prêcheurs641, en vertu de cette sentence définitive que nous portons, siégeant en tribunal, dans ces termes écrits, sauf notre grâce et modération.
Fait à Rouen le 8 août 1431.
VI
Copie des lettres de l’Université de Paris envoyées a notre Saint-Père le pape, à l’empereur et au Collège des cardinaux.
C’est notre opinion, très Saint-Père, qu’il faut travailler avec d’autant plus de vigilance à repousser les atteintes pestilentielles dont l’Église est contaminée par les erreurs variées des pseudo-prophètes et des hommes réprouvés, que la fin des siècles semble davantage imminente642. Car ces temps, futurs et périlleux, le docteur des nations643 les annonça ces jours derniers, quand les hommes ne maintiendront plus saine doctrine : car ils se détourneront d’ouïr la vérité, pour se convertir à des fables. La Vérité644 aussi l’a dit : Ils surgiront les pseudo-Christ et les pseudo-prophètes, et ils donneront grands signes, merveilles et prodiges, au point d’induire en erreur, s’il était possible, les élus eux-mêmes.
Aussi quand nous voyons se lever de nouveaux prophètes qui se vantent d’avoir reçu révélations de Dieu et des bienheureux de la triomphante patrie, quand nous les voyons annoncer aux hommes l’avenir et des choses dépassant l’acuité de l’humaine pensée, oser accomplir actes nouveaux et insolites, alors il convient à la sollicitude pastorale de prêter tous ses efforts afin qu’ils ne submergent point les peuples, trop avides de croire aux nouveautés, par ces doctrines étrangères, avant d’avoir bien vérifié que les esprits qu’ils allèguent viennent de Dieu. Facile en effet serait à ces rusés et pernicieux semeurs d’inventions mensongères d’infecter le peuple catholique, si chacun, sans l’approbation et le consentement de notre sainte mère l’Église, était laissé libre de feindre à son bon plaisir des révélations surnaturelles, s’il pouvait usurper l’autorité de Dieu et des saints. À bon droit nous semble donc bien recommandable, très Saint-Père, la soigneuse diligence que révérend père en Christ, monseigneur l’évêque de Beauvais et le vicaire de monseigneur l’inquisiteur de la perversité hérétique, député par le Saint-Siège apostolique au royaume 320de France, montrèrent naguère dans la protection de la religion chrétienne. Car ceux-ci ont pris soin de faire attentivement examiner certaine femelle, prise dans les limites du diocèse de Beauvais, portant l’habit d’homme et des armes, accusée judiciairement devant eux de feindre mensongèrement des révélations divines, de graves crimes contre la foi orthodoxe ; et ils firent pleine vérité sur ses gestes. Et après qu’ils nous communiquèrent le procès déduit devant eux, nous faisant requête de leur donner notre opinion sur certains articles affirmés par elle, pour qu’on ne puisse pas dire que le silence a recouvert ce qui fut fait pour l’exaltation de la foi orthodoxe, nous avons résolu de nous ouvrir à votre Béatitude sur ce que nous avons adopté.
Comme nous en instruisirent lesdits seigneurs juges, cette femme, qui se nommait elle-même Jeanne la Pucelle, a confessé spontanément, en justice, divers points qui, pesés par le diligent examen de plusieurs prélats, considérés mûrement par les docteurs et autres savants en droit divin et humain, après détermination et conclusion de notre Université, prouvèrent qu’elle devait être tenue pour superstitieuse, devineresse, invocatrice de malins esprits, idolâtre, blasphématrice envers Dieu, les saints et les saintes, schismatique et tout à fait errante en la foi de Jésus-Christ.
Pleins de douleur et gémissant sur l’âme de cette misérable pécheresse prise aux rets pernicieux de tant de crimes, par fréquentes admonitions et charitables exhortations, ses juges mirent tout en œuvre pour la retirer de la voie de son erreur et faire en sorte qu’elle se soumît au jugement de notre mère sainte Église. Mais l’esprit du mal avait à ce point rempli son cœur que, bien longtemps, elle avait vomi nos salutaires monitions d’un cœur endurci, refusé de se soumettre à nul homme au monde vivant, de quelque dignité qu’il brillât, ainsi qu’au sacré concile général, ne reconnaissant d’autre juge que Dieu.
Enfin il arriva que le persévérant travail desdits juges a diminué un peu une telle présomption ; écoutant de plus sains conseils, elle a révoqué et abjuré de sa bouche ses erreurs, en présence d’une grande multitude de peuple ; elle a souscrit et signé de sa propre main une cédule d’abjuration et de révocation. Mais, à peine quelques jours s’étaient-ils écoulés, que cette malheureuse femme retomba dans ses anciennes insanités, qu’elle adhéra de nouveau aux erreurs qu’elle avait révoquées. C’est pourquoi les susdits juges la condamnèrent, par sentence finale, comme relapse et hérétique, et ils l’abandonnèrent au jugement de la puissance séculière. Or, quand cette femme connut que la destruction de son corps était proche, elle confessa, avec bien des gémissements et devant tous, qu’elle avait été moquée et déçue par ces esprits qu’elle disait lui être 321visiblement apparus ; et, à ce qu’il semblait, menant pénitence à l’article de la mort, à tous elle demanda pardon : ainsi elle quitta ce monde.
Par quoi tous reconnurent clairement combien il était périlleux, combien il était redoutable de donner une trop légère croyance aux inventions modernes qui ont été depuis peu répandues dans ce très chrétien royaume, non seulement par cette femme, mais encore par plusieurs autres645 ; et tous les fidèles de la religion chrétienne, tous doivent être avertis par un si misérable exemple de ne point agir, et si vite et suivant leur propre sentiment, et qu’ils doivent écouter les doctrines de l’Église et les enseignements de leurs prélats plutôt que les fables des femmes superstitieuses. Car enfin, par l’exigence de nos démérites, si nous sommes arrivés à ce point que les devineresses, vaticinant faussement au nom de Dieu, sans mission de sa part, soient mieux accueillies par la légèreté populaire que les pasteurs de l’Église et les docteurs, à qui naguère Christ a dit : Allez, enseignez toutes les nations
, c’en est fait, la religion va périr, la foi s’écroule, l’Église est foulée aux pieds, et l’iniquité de Satan dominera l’univers entier !
Daigne Jésus-Christ empêcher tout cela, et, sous l’heureuse direction de votre Béatitude, préserver son troupeau de toute tache et contamination !
VII
Pour le Collège des cardinaux646.
Ce que nous ouïmes et connûmes, très révérends pères, sur la condamnation des scandales perpétrés en ce royaume par certaine femelle, nous avons jugé bon de nous en ouvrir au très Saint-Père, le souverain pontife, pour le bien de la foi et de la religion chrétienne, en écrivant à Sa Sainteté en ces termes : C’est notre opinion, très Saint-Père, qu’il faut travailler avec d’autant plus de vigilance, etc.
647. Or, pères révérendissimes, comme Notre Seigneur a placé vos très révérendes paternités en cette sublime vigie du Saint-Siège pour qu’elles découvrent tout ce qui se fait dans le monde entier, surtout en ce qui concerne l’intégrité de la foi, nous avons pensé qu’il ne convenait à aucun degré que cette affaire demeurât inconnue de vos paternités. Vous êtes en effet la lumière du monde, à laquelle aucune notion de vérité ne doit demeurer celée, afin que tous loyaux chrétiens reçoivent de vos révérendissimes paternités salutaire instruction dans les matières de foi.
Que le Très-Haut vous conserve pour le salut de sa sainte Église !
Notes
- [624]
Le 30 mai.
- [625]
Jean Toutmouillé, Dominicain, qui porte au procès de réhabilitation le titre de docteur en théologie, ne dut pas acquérir ce grade à Paris, où les documents universitaires ne le mentionnent pas. On voit qu’il prononça un sermon à Rouen en 1458 (Arch. de la Seine-Inférieure, G. 56).
- [626]
M. Marcel Hébert, Jeanne d’Arc a-t-elle abjuré ?, Paris, 1914, in-8, p. 143, après le Dr Dumas, a fait un curieux rapprochement de ces déclarations avec les visions de sainte Rose de Lima qui voyait Jésus de la dimension et de la longueur d’un doigt.
- [627]
La dernière partie de l’office divin qui se chante après vêpres, avant d’aller prendre le repos de la nuit.
- [628]
On sait qu’aux champs, quand on sonnait les cloches, Jeanne s’agenouillait et se signait (Dépositions de Jean Waterin, laboureur de Domrémy ; de Simon Musnier, également laboureur). Au temps où Perrin le Drapier était marguillier de Domrémy,
il vit souvent Jeanne venir à l’église, à messes et à complies. Et lorsqu’il ne sonnait pas complies, ladite Jeanne le mettait en cause et vitupérait, disant que ce n’était bien fait ; et ladite Jeanne lui fit promesse de lui donner des laines, afin qu’il fît diligence de sonner les cloches à complies
(cf. sa déposition au procès de réhabilitation). - [629]
Il est assez étrange de voir un théologien poser cette question. Car, de toute antiquité, la cloche n’a pas été considérée seulement comme un signal convoquant les fidèles à l’église ; mais elle chante vraiment les louanges de Dieu, porte au loin la gloire de son nom et chasse, de ce fait, les esprits malins qui peuplent l’air. On fait remonter au VIIIe siècle le rite de la bénédiction des cloches ; et le choix des psaumes, qui se récitent à cette occasion, montre que la cloche est considérée comme la parole de Dieu.
Il faut avoir parcouru la vallée de la Meuse, aux environs de Domrémy, quand les cloches se répondent de village à village, entendu leur son porté si doucement et si loin, pour comprendre tout cela.
- [630]
Frère Jean Toutmouillé a oublié qu’il ne fallait pas trop prouver. Ces mots indiquent assez son parti pris.
- [631]
Frère Martin Lavenu, dont il a été souvent question. Voir note 70.
- [632]
Il est difficile de rencontrer quelque chose de plus logiquement amené que cette conclusion du procès. Faut-il dire que tout cela est aussi loin que possible de la vraisemblance ? Que cela sent la construction après coup ? Oui, plus que le procès de Jeanne d’Arc, les juges nous présentent leur apologie anticipée.
- [633]
L’empereur Sigismond, mort le 9 décembre 1437. On sait combien les Français qui l’avaient hébergé après Azincourt, et avaient mis leur espoir dans sa médiation, furent déçus. Il passa en Angleterre en 1416 et devint l’allié de Henri V. Cf. W. Altmann, Eberhard Windeckes Denkwürdigkeiten zur Geschichte des Zeitalters Kaiser Sigmunds, Berlin, 1893.
- [634]
On trouvera ces échos légendaires dans les informations de deux étrangers (Germain Lefèvre-Pontalis, Les sources allemandes de l’histoire de Jeanne d’Arc, Eberhard Windecke, Paris, 1893 ; Chronique d’Antonio Morosini, éd. Lefèvre-Pontalis et Léon Dorez, 1898).
- [635]
Hérésie sera punie par le feu. Dont le procès faict le juge ecclesiasticque, et le juge séculier faict l’exécution.
La Practicque et enchiridion des causes criminelles… par Josse de Damhoudere, Louvain, 1555, p. 103. - [636]
On sait par exemple que le 4 juillet 1431, Jean Graverent, l’inquisiteur, prononça à Paris un sermon qui contient des allusions à la fin de Jeanne (Journal d’un bourgeois de Paris, p. 270).
- [637]
Ces lettres circulaires se rencontrent chez les historiens bourguignons, Monstrelet et Chastelain.
- [638]
Pierre Bosquier, dominicain, personnage qui n’est pas autrement connu. — Un Jean Boschier, prêtre, reçoit un bénéfice du duc de Gloucester, à l’hôpital de l’hôtel-Dieu de Vire en 1418 (Bibl. nat., fr. 26042, p. 5251).
- [639]
On a déjà fait remarquer que Pierre Bosquier n’avait point pour supérieur Pierre Cauchon, qui n’était même pas son ordinaire.
- [640]
C’est-à-dire jusqu’au 20 avril 1432.
- [641]
Le couvent des Jacobins était situé non loin de l’enceinte de Rouen, rue des Jacobins.
- [642]
Il est curieux d’entendre l’Université adopter les doctrines qu’elle condamna chez frère Richard. Mais il ne faut pas oublier que cette interprétation de l’Apocalypse fut toujours vivace, que Vincent Ferrier venait d’annoncer avec beaucoup d’éclat la prochaine venue de l’Antéchrist, la nécessité d’une expiation et qu’il avait prophétisé.
- [643]
Il s’agit sans aucun doute du célèbre dominicain espagnol saint Vincent Ferrier, qui parcourut la France, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, l’Espagne et l’Italie, et qui, doué d’une merveilleuse facilité pour les langues étrangères, prêcha devant des foules considérables.
- [644]
Matthieu, ch. XXIV, 24.
- [645]
Il y a là sans doute une allusion à Catherine de La Rochelle, à Pierrone et sa compagne, qui furent condamnées à Paris (Journal d’un bourgeois de Paris, p. 271). Sur deux de ces femmes, Nicolas Lami, juge de Jeanne, renseigna le Dominicain Jean Nider (Formicarium, ap. Quicherat, IV, p. 504. Cf. A. de La Borderie, Une prétendue compagne de Jeanne d’Arc, Pierrone et Perrinaïc, 1894).
- [646]
À Rome, on donne le nom de collège au corps de chaque espèce d’officiers de chancellerie, mais particulièrement au corps des cardinaux qu’on appelle le Sacré collège. L’usage diplomatique, quand la chancellerie de France s’adressait au pape, était d’adresser un acte spécial en appendice au collège des cardinaux.
- [647]
Voir l’acte p. 318-321.