Tome 1 : Notice historique sur Jeanne d’Arc
1Notice historique
sur Jeanne d’Arc d’après des copies authentiques des pièces originales du procès, extraites des manuscrits de la Bibliothèque du roi
Première époque La vie et la conduite de Jeanne d’Arc, depuis sa naissance jusqu’à son arrivée à Chinon
L’enquête faite dans le pays natal de Jeanne, est composée de trente-quatre témoins ; ce sont des habitants de Domremy, quelques seigneurs du voisinage, ceux qui l’ont vue à Vaucouleurs, ceux qui l’ont accompagnée 2depuis cette ville jusqu’à Chinon ; en un mot, ce qui existait encore des hommes et des femmes de son pays qui l’avaient connue.
Voici ce qui résulte des dépositions uniformes des témoins sur la jeunesse de Jeanne, ensuite sur l’arbre des fées, sur ses voyages à Vaucouleurs, et sur sa route jusqu’à la ville de Chinon.
Le père et la mère de Jeanne étaient des laboureurs peu riches, demeurant à Domremy, bons chrétiens, gens très laborieux, jouissant d’une bonne réputation, universellement reconnus pour gens d’honneur.
Elle était douce, honnête, adonnée au travail, tantôt elle suivait la charrue, accompagnait quelquefois les troupeaux ; mais elle était plus ordinairement chargée des affaires du ménage, filait la laine, et ne restait jamais oisive.
Elle aimait à visiter les malades, à les soigner et à faire l’aumône ; elle cherchait à 3procurer l’hospitalité aux pauvres qui ne trouvaient pas de retraite, elle les forçait d’occuper son lit tandis qu’elle allait passer la nuit dans le fournil de la maison ; c’est le langage unanime d’une multitude de témoins.
Elle montrait beaucoup de piété, elle allait tous les samedis en pèlerinage à une petite chapelle de Notre-Dame de Bermont.
Elle n’a parlé à personne dans sa patrie, de ses révélations et apparitions ; on trouve cependant dans l’enquête deux faits qui y ont rapport. Elle a dit à un des témoins avec lequel elle avait été marraine vers le temps où elle quitta Domremy, que s’il n’était pas bourguignon, elle lui dirait quelque chose ; et à un autre, qu’avant un an révolu elle ferait couronner le roi.
Il y avait à Domremy, aux environs d’une fontaine, un bel arbre où le bruit public disait que les fées venaient autrefois ; il était même d’usage que la veille de l’Ascension, 4le curé allât y chanter un évangile, ainsi qu’auprès de la fontaine : cette cérémonie pieuse passait dans les esprits pour un moyen destiné à écarter les fées de ce lieu. Jeanne y a été comme les autres, mais on ne l’a jamais vue y aller seule.
Les témoins se réunissent pour assurer que les Anglais avaient envoyé autrefois sur les lieux pour s’informer de Jeanne.
Durand Laxart, oncle de Jeanne, est celui qui l’a menée à Vaucouleurs. Jeanne lui dit qu’elle voulait aller trouver le dauphin (c’est ainsi qu’elle a toujours nommé Charles VII, jusqu’après son sacre) et que c’était pour le faire couronner, parce que le sieur de Baudricourt devait l’y envoyer.
Pour la faire sortir de la maison paternelle, Laxart dit de concert avec elle, à son père et à sa mère, qu’il en avait besoin pour aider son épouse qui était enceinte ; et par ce moyen il en obtint la permission. Laxart 5mena sa nièce une première fois à Vaucouleurs ; elle alla voir le sieur de Baudricourt, mais sans succès ; il vint cependant la voir lui-même, accompagné du curé revêtu d’une étole. Ce dernier débuta en faisant des exorcismes sur Jeanne, et en lui disant de ne pas s’approcher si elle était mauvaise, et d’avancer si elle était bonne
. Jeanne se fâcha, et taxa ce curé d’indiscrétion, parce qu’il l’avait entendue en confession.
Le sieur de Baudricourt conseilla à Laxart de ramener sa nièce chez ses père et mère ; cependant il crut devoir en écrire au roi ; il lui fit part des promesses qu’elle faisait, qu’elle assurait que Dieu le secourrait avant la mi-carême.
Il paraît que Jeanne revint peu de temps après à Vaucouleurs, avec son oncle Laxart ; elle souffrait ces retards avec cette vive impatience qui formait son caractère. Le duc de Lorraine voulut la voir, elle y alla 6au moyen d’un sauf-conduit ; les témoins se taisent sur ce qui s’y passa.
Ses hôtes de Vaucouleurs la trouvèrent douce, modérée, simple et pieuse. Elle leur disait qu’il fallait absolument qu’elle allât joindre le dauphin, qu’elle partirait, qu’elle irait plutôt à pied, parce que le Roi du Ciel voulait qu’elle s’y rendît. Elle leur rappela le bruit qui avait couru dans le pays, d’une prédiction qui annonçait que la France serait sauvée par une fille des marches de la Lorraine. Il est assez singulier qu’un des témoins du nombre de ceux qui ont été assesseurs dans le premier procès, dise dans sa déposition, que cette prédiction, ou du moins une à peu près semblable se lisait dans un livre de Merlin.
Jeanne voulut même partir à pied, deux gentilshommes qui étaient alors à Vaucouleurs, Jean de Novelompont, surnommé de Mets, et Bertrand de Poulangies, firent connaissance 7avec Jeanne d’Arc ; ce sont eux qui l’ont menée ensuite à Chinon. Ils furent agités des plus vives inquiétudes, pendant cette longue traversée qu’ils avaient à faire dans des pays remplis d’Anglais et de Bourguignons qui battaient partout la campagne : mais Jeanne leur disait toujours de ne rien craindre, parce qu’elle avait ordre d’aller ; que ses frères du Paradis l’avertissaient de ce qu’il y avait à faire ; en onze jours ils arrivèrent à Chinon, où était le Roi ; ils disent qu’ils la présentèrent à ce prince, à la vue des grands du royaume, des nobles et des troupes qui s’y trouvaient.
Il est certain que Charles les fit payer des frais de leur voyage, on en voit la preuve dans les notes manuscrites du fonds de Fontaine, à la Bibliothèque du roi, où l’on trouve copie d’une quittance de cent livres qui leur furent comptées.
8Seconde époque Depuis l’arrivée de Jeanne d’Arc à Chinon, jusqu’à son passage à Blois
Il y avait déjà quelques bruits populaires répandus en faveur de Jeanne, avant même qu’elle vînt à Chinon. Tout était alors désespéré ; Orléans allait succomber ; le midi de la France, dont une partie tenait encore pour Charles VII, allait être conquis ; il ne restait plus de ressource apparente. Le bruit d’une prédiction confuse flatte ceux dont le cœur est moins facile à se laisser abattre.
Ces bruits avaient même acquis quelque apparence, puisqu’un des docteurs qui furent chargés, comme on va le voir, d’examiner Jeanne, avait dit devant témoins, qu’une femme nommée Marie d’Avignon, s’était présentée précédemment à Charles VII, qu’elle avait prétendu qu’il lui avait été révélé 9que le royaume de France devait souffrir encore beaucoup (ce qui n’était pas difficile à imaginer dans l’état des choses) et qu’il tomberait dans une grande désolation. Elle avait ajouté qu’il lui avait été présenté en vision des armes qui l’effrayèrent beaucoup, dans la crainte qu’elles ne fussent destinées pour elle ; mais qu’il lui fut dit de n’avoir pas peur, que ce n’était pas elle qui devait s’en servir, qu’elles devaient être portées par une certaine Pucelle qui viendrait dans la suite, et qui devait délivrer la France de ses ennemis.
Il faut joindre à ce premier bruit, ce que Jeanne a dit, qu’on publiait qu’une fille viendrait du bois Chenu, qui était situé près la maison de son père. C’est à l’occasion de ce conte populaire qu’on trouve dans le procès de révision, qu’un des assesseurs disait l’avoir lu dans le livre de Merlin, et qu’un autre témoin prétend qu’on le conta à Talbot, 10quand il fut fait prisonnier par les Français, à la bataille de Patay. Ces premières circonstances réunies devaient commencer à émouvoir les esprits ; qu’on y ajoute encore ce que l’on disait dans le pays de Jeanne, de cette prétendue prédiction d’une fille qui viendrait des marches de la Lorraine pour sauver la France ; on pourra aisément se figurer la vive impression que dut faire sur les esprits l’arrivée de Jeanne d’Arc auprès du roi.
Charles VII ne paraît pas s’être conduit par ces premières impulsions ; il fut au contraire très réservé ; il refusa de donner audience à Jeanne dans les premiers moments de son séjour ; il ne voulut agir que par délibération de son conseil.
Jeanne fut logée d’abord dans le château du Coudray, où elle fut visitée par ceux que ce monarque jugea à propos d’y envoyer. Lorsqu’elle était interrogée par ceux qui 11venaient la voir, elle ne disait rien autre chose d’abord, sinon qu’il était nécessaire qu’elle parlât au roi. Elle déclara enfin qu’elle venait pour faire lever le siège d’Orléans, et pour faire sacrer le roi à Rheims. Quelques-uns des membres du conseil étaient d’avis que le roi ne fît aucune attention à elle, et d’autres pensaient qu’il devait l’écouter.
Il la fit examiner d’abord par l’évêque de Meaux et par Jean Morin ; elle leur dit qu’elle venait de la part du Roi du Ciel, qu’elle entendait des voix célestes qui lui parlaient et qu’elles étaient son conseil pour la conduire dans tout ce qu’elle avait à faire.
Charles VII fut frappé de tout ce qui était raconté dans la lettre de Baudricourt, en le comparant avec le rapport qui lui fut fait de ce premier examen ; il le fut encore plus de ce qu’elle avait traversé sans difficulté 12et sans accident, tant de fleuves et de pays au milieu de ses ennemis, fait qui passait pour merveilleux dans l’esprit de la multitude.
Le penchant que ces circonstances réunies donnèrent au roi pour voir Jeanne, arracha pour ainsi dire à la pluralité de son conseil, l’avis d’y consentir ; elle lui fut présentée par le comte de Vendôme. Jeanne connut le roi à la première vue, sans hésiter, quoique rien ne le distinguât, et qu’il fût confondu dans la foule ; elle lui fit une profonde révérence, et lui dit ce qui suit : Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des Cieux par moi, que vous serez sacré et couronné à Rheims ; vous serez le lieutenant du roi des Cieux, qui est roi de France.
Charles s’écarta de ceux qui étaient avec lui, pour causer avec elle en leur présence, mais sans pouvoir être entendus ; la conversation 13dura assez longtemps ; les spectateurs voyaient la satisfaction se peindre sur le visage de Charles, à mesure que Jeanne lui parlait. Il déclara depuis à diverses personnes, que la révélation qu’elle lui avait faite d’un secret que nul ne pouvait savoir que lui seul, avait fait naître la confiance qu’il avait eue depuis en elle.
Charles suivit l’avis de son conseil, et voulut que Jeanne fût examinée par des clercs et par des maîtres ; il la fit conduire à Poitiers à cet effet, et on s’informa dans son pays de sa conduite antérieure ; nouvelle épreuve qui dura environ trois semaines. On dit à ses Commissaires que le roi les chargeait d’examiner tout ce qui concernait Jeanne, et d’en rendre compte au conseil du roi. Maître Lambert lui fit un grand nombre de questions.
Elle leur répondit entre autres, qu’étant à garder les bestiaux, une certaine voix lui 14dit que Dieu avait grande pitié du peuple de France, et qu’il fallait qu’elle y allât ; sur quoi s’étant mise à pleurer, la voix lui dit d’aller à Vaucouleurs, et qu’elle y trouverait un capitaine qui la conduirait sans obstacles au roi.
Alors maître Guillaume Aimery lui dit : Vous assurez que la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France des maux qu’il éprouve ; s’il veut le délivrer, il n’est besoin d’employer des gens d’armes. — En mon Dieu, répliqua-t-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire.
Le témoin lui demanda aussitôt dans quel idiome cette voix lui parlait, elle répondit : meilleur que le vôtre
, observant qu’en effet il lui avait parlé en patois limousin. Alors il observa que Dieu ne permettait pas d’ajouter foi à des missions extraordinaires, à moins qu’elles ne fussent justifiées par quelques signes propres à y donner croyance, 15et qu’on ne pouvait pas conseiller au roi de l’employer sur sa seule assertion, et de lui confier des troupes pour les exposer au danger, si elle ne leur disait pas autre chose. En mon Dieu, répliqua Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes ; qu’on me mène à Orléans, et je vous montrerai que je suis envoyée de Dieu ; qu’on me donne des gens d’armes en tel nombre qu’on voudra, et j’irai.
On lui demanda encore pourquoi elle voulait avoir un étendard ; et elle dit que c’était pour le porter, parce qu’elle ne voulait pas se servir de son épée ni tuer personne.
Elle entra avec les examinateurs dans les détails de sa mission, et elle leur annonça des choses qui sont arrivées depuis.
- Que le siège d’Orléans serait levé, après qu’elle aurait sommé de la part de Dieu les Anglais de se retirer.
- Qu’ils seraient détruits en France.
- 16Que le Roi serait sacré à Rheims.
- Que Paris se soumettrait au roi.
- Enfin que le duc d’Orléans reviendrait de l’Angleterre où il était prisonnier.
Cette déposition se trouve confirmée par celles d’autres témoins, et par celles de personnes qui ont assisté à quelques-unes des séances, ou qui ont entendu parler quelques-uns des examinateurs.
Si on demandait à Jeanne quel était donc le signe qui prouvait sa mission ; elle disait que la levée du siège d’Orléans était le signe qu’elle donnerait.
Charles VII avant de se résoudre définitivement à employer Jeanne, crut devoir la soumettre encore à une dernière épreuve ; il voulut s’assurer si la pureté de sa conduite avait toujours répondu aux apparences ; il la confia à la reine de Sicile, sa belle-mère, et aux dames qui étaient auprès d’elle. Elle fut visitée secrètement, et il fut rapporté au 17roi, par la reine de Sicile, en présence de Daulon et de plusieurs autres, qu’elle était entière et vraie Pucelle.
Le roi n’hésita plus ; il résolut d’envoyer Jeanne à Orléans ; et on ne peut disconvenir que dans le triste état où étaient ses affaires, il était assez raisonnable de s’y déterminer, puisqu’on doit risquer tout quand on est au moment de tout perdre.
Charles donna à Jeanne un état, c’est-à-dire des gens pour son service et pour sa garde ; il chargea Daulon, devenu depuis sénéchal de Beaucaire, et que le duc d’Alençon dit être le plus probe des chevaliers qu’il avait à sa cour, de veiller à la conduite et à la conservation de Jeanne : il fit faire pour elle un harnois de guerre, et tout le monde fut surpris de voir une fille aussi simple et aussi ignorante, montrer une grande intelligence dans tout ce qui concernait le fait des armes.
18Le duc d’Alençon fut chargé de procurer les troupes pour la conduire, et les vivres nécessaires pour ravitailler la ville d’Orléans. La commission était difficile ; l’argent manquait au point que le trésorier de la reine n’avait dans ses mains que quatre écus appartenant tant au roi qu’à lui-même. On parvint cependant à s’en procurer ; tout fut préparé : Jeanne qui était revenue de Poitiers à Chinon, partit pour se rendre à Tours, où elle logea chez Jean Dupuy, bourgeois de cette ville ; elle alla ensuite à Blois, d’où elle devait se rendre à Orléans. Elle fit faire un étendard : déjà les gens d’armes témoignaient la plus grande confiance dans ce nouveau et singulier chef de guerre, présage presque toujours certain en pareil cas des plus grands succès.
19Troisième époque Depuis le départ de Jeanne pour Blois, jusqu’à la levée du siège d’Orléans
Jeanne arriva à Blois avec le Chevalier Daulon, le sieur de Coutes, écuyer, âgé de quatorze à quinze ans, que le roi lui avait donné pour page, et le frère Pasquerel de l’ordre des ermites de Saint-Augustin, qu’elle avait pris pour être son Chapelain et son confesseur.
Elle fit faire dans Blois, une bannière ou drapeau conformément à ce que lui avaient indiqué ses visions : son Chapelain suivit cet ouvrage ; il représentait le Sauveur assis sur des nuages, et un ange tenant à la main une fleur-de-lys.
Lorsque les bateaux mirent à la voile, les troupes marchèrent le long du fleuve en côtoyant la Sologne ; les prêtres étaient 20à la tête, et le chapelain de Jeanne portait son étendard : ils chantaient le Veni creator et d’autres prières ; on marcha ainsi pendant trois jours, on passa deux nuits dans les champs, le troisième jour on approcha d’Orléans, auprès de Saint-Loup, et les bateaux arrivèrent en même temps.
Jeanne était attendue avec impatience dans cette ville ; les habitants réduits à la dernière extrémité, étaient instruits qu’il avait passé à Gien, une fille qui se disait envoyée de Dieu pour les délivrer. L’effet que cette nouvelle avait produit fut si grand, que le comte de Dunois, qu’on appelait alors le bâtard d’Orléans, et qui commandait dans la ville, avait envoyé à Charles VII, le sieur de Villars, sénéchal de Beaucaire, et le sieur de Tollay, devenu depuis bailli de Vermandois, pour s’informer de la vérité de cette singulière nouvelle. Ils avaient rapporté à leur retour, et dit aux habitants, 21qu’ils avaient vu cette fille auprès du roi, et qu’elle allait venir avec des secours.
Dunois instruit de son arrivée, alla au-devant d’elle avec quelques capitaines, et traversa la Loire. Jeanne entra dans Orléans aux acclamations de tout le peuple, elle alla d’abord à la cathédrale ; elle fut logée chez un des meilleurs bourgeois de la ville, Jacques Boucher, qui avait épousé la fille la plus notable d’Orléans.
À la crainte et au désespoir succédèrent les plus favorables augures, quoique les Anglais surpassassent de beaucoup les assiégés en force. Jeanne proposa d’attaquer les Anglais sans perdre un moment ; mais Dunois voulut absolument aller chercher quelques secours, et il partit lui-même avec quelques-uns des capitaines. Lorsqu’il voulut s’en aller, Jeanne sortit avec la lance et le détachement ; elle se plaça entre la ville et les ennemis, et malgré la puissance des 22Anglais, ils passèrent, disent-ils eux-mêmes, à la merci de Dieu pour aller exécuter leur commission.
Pendant leur absence, Jeanne fit aux Anglais la sommation qu’elle disait qu’il lui était prescrit de leur faire de la part de Dieu : ce fut la lettre qui leur ordonnait de quitter la France ; elle fut présentée par deux hérauts : les Anglais en gardèrent un, et lui renvoyèrent l’autre sans réponse. Elle leur fit une seconde sommation ; en réclamant sans succès son héraut retenu prisonnier, et elle imagina de l’envoyer sur un papier attaché à un trait qui fut lancé sur le camp des Anglais, on les vit le ramasser.
Dunois revint peu de jours après, par terre (du côté où étaient les Anglais) avec les secours et un convoi de vivres : le chapelain de Jeanne portant son étendard, et des prêtres chantant les louanges de Dieu ; 23marchaient à la tête, Jeanne alla au-devant d’eux pour protéger leur entrée, de même qu’elle avait protégé leur départ. Les Français voyaient les Anglais ; ceux-ci entendaient les chants des Français : au grand étonnement de tout le monde, les Anglais qui étaient bien plus forts, ne remuèrent point et laissèrent passer les vivres et les gens d’armes, qui entrèrent dans Orléans comme si on eût été en pleine paix.
À compter de ce jour, Jeanne a dirigé presque toutes les attaques qui furent faites ; le lendemain de grand matin Jeanne s’éveilla en sursaut, et appela Daulon : En nom de Dieu, mon conseil m’a dit que je voisse contre les Anglais ; où sont ceux qui me doivent armer ? Car le sang de nos gens coule par terre.
Daulon se hâta sur le champ de la revêtir de ses armes : il s’arma aussitôt et descendit avec elle ; elle trouva un page monté à cheval 24elle l’en fit descendre, sauta sur le cheval, courut à la porte de Bourgogne où était le plus grand tumulte, pendant que Daulon la suivait à pied. On rapportait les blessés dans la ville, et Jeanne s’écria qu’elle n’avait jamais vu couler le sang français sans que ses cheveux se dressassent sur sa tête.
Ils sortirent de la ville ; un si grand nombre de gens d’armes se joignirent à eux, que Daulon prétend qu’il n’en avait jamais tant vu de leur partie, et ils allèrent vers une très forte bastille, dite de Saint-Loup. Bientôt ils attaquèrent ce fort, avec la Pucelle ; ils livrèrent l’assaut, délogèrent les Anglais, les tuèrent ou les firent prisonniers, le fort resta dans la possession des assiégés, sans qu’ils eussent presque souffert de perte.
On sortit le lendemain, malgré Gaucourt ; on ne songeait d’abord qu’à attaquer le fort de Saint-Jean-le-Blanc, mais on le trouva abandonné, les Anglais ayant jugé à propos 25de se retirer dans celui des Augustins, comme capable de la plus vigoureuse résistance.
Lorsqu’on arriva aux palis du fort, on les trouva défendus par un capitaine anglais. Daulon donna ordre de tirer sur lui ; un trait lancé avec force le coucha par terre : dans l’instant quelques chevaliers français pénétrèrent au-delà des palis. L’assaut fut donné au fort de tous les côtés, on s’en rendit maître ; les Anglais furent pris ou tués, la victoire fut complète, il ne resta plus aux Anglais que le fort du pont, défendu par un boulevard. Il faisait leur force principale contre la ville d’Orléans.
La Pucelle ne voulut pas qu’on combattît le lendemain, parce que c’était le jour de l’Ascension ; elle employa la journée à prier Dieu, à se confesser, à communier et à envoyer aux Anglais une troisième et dernière sommation.
26Vous Anglais, y était-il dit, qui n’avez aucun droit au royaume de France, le roi des Cieux vous ordonne, par moi Jeanne la Pucelle, de remettre vos forts et de vous en aller chez vous, sinon je vous ferez un tel ah, ah, qu’on en parlera toujours ; c’est pour la troisième et dernière fois que je vous l’écris. Signé Jésus Maria ; Jeanne la Pucelle.
Je vous aurais envoyé ma lettre d’une manière plus honnête ; mais vous retenez Guienne mon Héraut ; renvoyez-le-moi, je vous renverrai des prisonniers de votre fort Saint-Loup.
Les Anglais reçurent le papier attaché à un trait, et s’écrièrent : Voici du nouveau de la p*** des assiégeants
; expression qui fit soupirer et pleurer Jeanne.
Ces sommations avaient opéré un si grand effet sur les Anglais, que ceux-ci furent saisis de terreur à leur tour ; alors quatre ou 27cinq cents Français résistaient à toute la puissance des assiégeants.
On était dans l’attente d’une délivrance qui paraissait peu vraisemblable, parce que la ville était vivement serrée par des forts qu’on regardait comme inexpugnables, au moyen des troupes nombreuses qui les défendaient.
Dunois et les autres capitaines, estimèrent ce qui s’était passé la veille de l’Ascension comme une heureuse témérité ; ils tinrent conseil, et ils y résolurent de ne pas hasarder l’attaque du fort du pont.
Vous avez été à votre conseil ; et moi au mien, lui dit la Pucelle ; mais croyez que le conseil de mon Seigneur sera rempli et que le vôtre périra.
Il fut résolu qu’on attaquerait le samedi 7 mai, le fort du pont : le lendemain, on partit avant le jour pour attaquer le boulevard du fort des Tourelles, au bout du pont, 28et l’attaque se prolongea jusqu’à vers le soir.
Dans l’après-midi, Jeanne fut blessée par une flèche, qui entra dans son corps, au-dessous du cou, près de l’épaule, de la profondeur d’environ six pouces ; elle eut peur d’abord et pleura. Elle ne tarda pas ensuite à revenir de sa frayeur ; on pansa sur le champ sa plaie.
Dunois voyant vers le soir ses troupes harassées, et peu d’espoir d’obtenir ce jour-là la victoire, résolut de remettre à un autre moment et de faire sonner la retraite ; elle le supplia d’attendre encore quelque temps : aussitôt qu’elle l’eut obtenu, elle monta à cheval, et alla gagner une vigne où elle se mit seule en prière pendant environ un demi-quart d’heure.
À son retour elle vole au fossé du boulevard, elle saisit son étendard, le fait brandir, en criant : Ah ! à mon étendard ! 29à mon étendard !
Les soldats Français accourent, ils reprennent vigueur, les Anglais la perdent, le boulevard est pris, le fort n’est plus défendu, les Français s’en saisissent, et les Anglais prennent la fuite.
Dans ce moment, Jeanne cria à Classidas, capitaine Anglais, qui était dans la tour et plus acharné à la décrier : Classidas, Classidas, rens-ti au roi des Cieux ; tu m’as appelé p*** et j’ai grand pitié de ton âme et de celle des tiens.
À ces mots, Classidas paraît armé de pied en cap, se retirant par le pont avec les autres capitaines anglais ; une partie du pont tombe avec eux par l’effet d’une bombarde qui l’avait frappé pendant le combat ; et ils sont tous ensevelis dans les flots de la Loire. Le reste fut pris ou tué, peu s’échappèrent, et la Pucelle versa des larmes sur le sort de l’âme de son ennemi personnel.
Tel est le récit de cette fameuse journée 30racontée par Dunois lui-même, par Gaucourt, par Daulon, par Pasquerel et par les autres témoins oculaires. On rentra dans Orléans, à la nuit, par le pont ; comme le déclare le chevalier Daulon ; les cris d’une joie et d’une reconnaissance sans bornes accompagnèrent le glorieux retour. La blessure de Jeanne qui n’avait rien pris depuis la veille, fut pansée de nouveau ; elle ne mangea que quatre à cinq bouchées de pain, et ne but que quelques gouttes de vin noyées dans de l’eau.
Le lendemain dimanche, les Anglais parurent rangés en bataille : les Français brûlaient d’envie de leur livrer combat. On demanda l’avis de Jeanne, qui n’avait pris qu’un vêtement léger : elle répondit qu’il fallait d’abord entendre la messe ; elle en fit célébrer deux, auxquelles elle et les gens d’armes assistèrent avec beaucoup de dévotion. Elle demanda ensuite si les Anglais tournaient la face vis-à-vis d’eux ; elle apprit qu’au contraire ils la 31tournaient du côté du château de Mehun. En nom de Dieu, dit-elle, ils s’en vont ; laissez-les partir ; allons remercier Dieu ; ne les poursuivons pas plus, parce que c’est aujourd’hui dimanche.
Dès le jour même on fit dans Orléans, une procession solennelle, en actions de grâces de la délivrance de la ville, et les chefs résolurent de se rendre auprès de Charles VII avec Jeanne.
Quatrième époque Depuis la délivrance d’Orléans, jusqu’au sacre et au couronnement de Charles VII à Rheims
Jeanne partit après la délivrance d’Orléans, avec le comte de Dunois et avec plusieurs capitaines, pour se rendre auprès du roi qu’elle trouva à Loches ; elle lui demandait avec des instances vives et répétées, de 32donner des troupes pour reprendre aux Anglais les villes situées le long de la Loire. On résolut suivant son conseil, de les attaquer, parce qu’il était nécessaire d’en devenir maître pour pouvoir risquer de mener le roi jusqu’à Rheims. Les Anglais avaient des garnisons dans Meung, Jargeau et Beaugency ; ils avaient rassemblé leurs troupes. Le roi mit à la tête des siennes, qui formaient environ six cens lances, le duc d’Alençon que la duchesse son épouse ne voulait pas laisser partir ; elle n’y consentit que sur l’assurance que Jeanne lui donna qu’il ne serait ni tué, ni fait prisonnier. Dunois, Florent d’Illiers, Daulon et d’autres braves capitaines se joignirent à ce corps qui réunit environ douze cens lances1, et qui 33réduisit les villes en peu de jours à l’obéissance du Roi, par le moyen de Jeanne.
À Jargeau les Anglais vinrent pour attaquer les Français ; ils les firent plier d’abord ; mais Jeanne prenant son étendard à la main, exhorta ces derniers à avoir bon courage : on fit tant, qu’on se logea le jour même dans les faubourgs de Jargeau. On y passa la nuit sans être attaqué.
Tout étant prêt, le siège commença le lendemain. Quelques jours après on se résolut à donner l’assaut ; les hérauts avertirent les troupes. Jeanne dit au Duc d’Alençon : Avant, gentil duc, à l’assaut.
Le duc d’Alençon monta à l’assaut avec elle ; Suffolk voulut parlementer, on ne l’écouta seulement pas. Jeanne était à une échelle, tenant 34son étendard ; une grosse pierre roula tout à coup sur elle, elle portait vers sa tête ; la force du coup fut diminuée par son cappel, mais Jeanne fut renversée par terre.
Elle se releva aussitôt en criant : Amis, amis, sus, sus, notre Seigneur a condamné les Anglais, ils sont maintenant à nous, ayez bon courage.
Jargeau fut pris, les Anglais se retirèrent, les Français les poursuivirent ; on en tua plus de douze cents.
Le duc d’Alençon vint ensuite à Orléans avec la Pucelle ; et on partit pour aller attaquer Beaugency ; les Anglais se retirèrent dans le château qu’on se proposa de prendre d’assaut.
Le connétable de France vint les joindre ; le duc d’Alençon et Jeanne ne voulaient pas agir avec lui, parce que le roi l’avait défendu : il était alors en disgrâce. Cependant les autres officiers n’étant pas de cet 35avis, ils furent obligés de céder tous les deux, et Jeanne lui dit : Ah ! beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais puisque vous êtes venu, soyez le bien venu.
Les Anglais rendirent alors par composition le château de Beaugency, avec un sauf-conduit pour se retirer.
Meung fut évacué, et ce fut du côté de Janville, vers Patay, que les Anglais et les Français se trouvèrent en présence. Plusieurs capitaines français n’étaient pas sans inquiétude du projet de risquer un combat, avec une troupe inférieure en nombre à celle des ennemis, sans attendre du moins un secours de cavalerie. Le duc d’Alençon demanda à Jeanne, en présence du connétable, de Dunois, et des autres, ce qu’il fallait faire. Avez-vous de bons éperons ? répondit-elle tout haut. — Est-ce donc, lui dirent-ils, que nous tournerons le dos ? — Non, non, 36s’écria Jeanne ; mais les Anglais ne se défendront pas, ils seront vaincus, il faudra prendre des éperons pour courir après eux. En mon Dieu, ajouta-t-elle, il les faut combattre ; fussent-ils pendus aux nues, nous les aurions, parce que Dieu nous a envoyés pour les punir. Le gentil roi aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il a eu pieça, et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtres.
Ils furent vaincus et prirent la fuite ; un grand nombre d’Anglais périt ou fut fait prisonnier ; ils étaient au nombre de près de quatre mille. Talbot lui-même fut obligé de se rendre, on l’emmena prisonnier avec eux, et il ne se trouva qu’un seul mort du côté des Français.
Après des avantages aussi brillants, obtenus en si peu de temps, on retourna vers le roi ; Jeanne le pressa vivement de partir pour aller se faire sacrer et couronner à 37Rheims. Tout paraissait s’élever contre une pareille proposition : les pays à traverser tenaient le parti des Anglais ; le roi, dont le conseil n’osait hasarder cette entreprise, différait toujours. Jeanne insistait auprès de lui, en l’avertissant qu’elle ne durerait qu’un an et peu au-delà. Elle ajouta que s’il se conduisait avec vigueur, il aurait tout son royaume ; elle le lui avait déjà dit plusieurs fois ; et lorsqu’on s’était trouvé près de Saint-Benoît-sur-Loire, où le roi la voyant fatiguée l’exhortait à se reposer, elle lui avait répondu, en pleurant, de ne douter de rien, et qu’il aurait tout son royaume et serait couronné sous peu de temps.
En réunissant cette réponse avec les incertitudes de Charles VII, dans l’exécution des conseils qu’elle lui donnait, elle justifie assez ce qu’elle a dit elle-même dans un de ses interrogatoires, lors du procès de condamnation, qu’elle ne savait pas si Charles lui-même 38croyait à la vérité de sa mission, ainsi que les Français qui composaient sa cour.
Le roi tenant son conseil à Loches, avec l’évêque de Castres, le chancelier, Dunois, et d’autres, la Pucelle y entra tout à coup, et embrassant ses genoux, elle lui dit : Noble dauphin, ne tenez plus à l’avenir des conseils si longs ; mais venez au plutôt à Rheims prendre votre illustre couronne.
L’évêque de Castres lui demanda si c’était par l’ordre de son conseil qu’elle parlait ainsi au Roi : elle répondit que oui, et que son conseil la pressait beaucoup de le lui dire.
L’évêque de Castres lui demanda alors si elle voulait s’expliquer davantage. Je connais assez ce que vous voulez savoir, répliqua-t-elle en rougissant, et je vous le dirai volontiers. — Vous plaît-il, Jeanne, lui dit le roi, de déclarer ce qu’il demande en présence des assistants ?
39Jeanne prit sur le champ la parole, et déclara que quand il lui déplaisait de ce qu’on ne croyait pas facilement à ce qu’elle disait de la part de Dieu, elle se retirait à part pour prier Dieu et pour se plaindre à lui de ce qu’on ne lui ajoutait pas foi, et que son oraison faite, elle entendait une voix qui lui disait : fille de Dieu, va, va, va, je serai à ton aide, va ; que quand elle entendait cette voix elle était dans une si grande joie, qu’elle désirait être toujours dans cet état. En disant ces mots, son visage brillait d’une vive satisfaction, et elle levait les yeux au ciel.
Cependant les seigneurs du sang royal et les capitaines, n’étaient pas d’avis d’aller à Rheims, mais de commencer par attaquer la Normandie. Jeanne persista à soutenir son avis, et à la raison tirée de ce que son conseil l’ordonnait ainsi, elle joignit celle de soutenir que ce qu’il y avait de plus pressé 40était de faire sacrer le Roi, parce qu’aussitôt après, la puissance de ses ennemis irait toujours en diminuant, et que bientôt ils ne pourraient plus nuire à ses états.
On revint ensuite à cet avis, quoiqu’il fût dénué de toute apparence de succès, puisque les pays qu’il fallait traverser étaient entièrement sous la puissance des Anglais ; mais on ne rencontra aucun obstacle jusqu’à Troyes.
Arrivé devant cette ville, on se trouva sans artillerie et sans vivres ; les habitants étaient résolus à se défendre. On tint conseil ; plusieurs étaient d’avis de se retirer, de laisser Troyes tranquille, et de s’avancer du côté de Rheims ; tandis que d’autres soutenaient l’opinion contraire. Pendant cette discussion, Jeanne entra encore subitement dans la salle d’assemblée, et dit au roi : Noble dauphin, ordonnez à vos gens de venir et d’assiéger Troyes ; ne tenez pas 41de plus longs conseils, car, en nom de Dieu, je vous ferai entrer dans Troyes avant trois jours, par amour ou par force, et la Bourgogne restera stupéfaite.
Ces paroles produisirent leur effet sur le conseil, qui cessa de s’y opposer. Jeanne avança avec l’armée, et fit une diligence merveilleuse. Dès le lendemain, l’évêque de Troyes et les habitants se soumirent pour ne pas courir les risques d’un assaut. Charles entra dans la ville de Troyes, avec grand appareil, et Jeanne eut la gloire de porter son étendard auprès de lui dans la marche.
Toujours contredite dans tout, Jeanne vit encore Charles VII douter s’il devait aller à Rheims ; on l’engageait à différer du moins jusqu’à ce qu’il eût pu faire venir de l’artillerie pour soumettre la ville : Jeanne assura que les habitants viendraient d’eux-mêmes au-devant du roi. Charles crut enfin à sa promesse, il s’avança, reçut avant d’arriver 42la soumission des Rémois, qui se présentèrent au-devant de lui ; il entra dans la ville, il y fut sacré à la vue d’un peuple immense, qui considérait au moins avec autant de curiosité le spectacle de Jeanne, placée auprès du roi, son étendard à la main, que celui du sacre du Roi. Les parents de Jeanne étaient accourus pour la voir, et ils jouirent d’un triomphe aussi nouveau qu’incroyable et inespéré.
On ne doit pas être surpris qu’après tant de faits de cette nature, tous les témoins qui ont été entendus relativement à ces mêmes faits, et qui sont au nombre de plus de cent, déposent unanimement, gens d’église ou de robe, militaires, bourgeois et campagnards, qu’ils sont convaincus que Dieu a envoyé Jeanne pour sauver Orléans et la France, et que ses œuvres venaient de l’inspiration divine, plutôt que de l’intelligence humaine.
43Mais ce qui les a surtout déterminés à penser ainsi, ce sont les mœurs et la conduite de Jeanne, dont ils ont tous été spectateurs : les témoignages qu’ils en rendent font partie de leurs dépositions. La chasteté était surtout la vertu qui dominait en elle ; elle détestait les choses honteuses, soit en actions, soit en paroles ; elle ne souffrait pas qu’on tînt aucun propos déshonnête : aucun homme ne lui a jamais parlé pendant la nuit ; elle avait toujours une fille ou une femme qui couchait dans sa chambre.
Tous les chevaliers qui la voyaient et leurs écuyers, ont dit unanimement, que quoique la plupart d’entre eux fussent jeunes, ils avaient tant de respect pour elle, qu’aucun d’eux n’a jamais éprouvé le plus léger désir ni la moindre tentation à l’égard de cette fille si extraordinaire. Daulon qui l’armait, et qui dit lui-même qu’il était jeune et en bonne puissance, qui a vu quelquefois son sein en 44s’acquittant de sa fonction, et qui a vécu pendant un an avec elle, assure dans les termes les plus expressifs, qu’il en a été de même, à son égard, ainsi que le duc d’Alençon qui a couché quelquefois ainsi qu’elle, pendant la guerre, à la paillasse, c’est-à-dire sur la paille, et qui dit que son sein, qu’il a vu, était très beau. Tous en cela ne font que confirmer ce qu’attestent pareillement les deux chevaliers qui l’avaient accompagnée de Vaucouleurs à Chinon.
Du reste elle était simple et ignorante, comme une pauvre bergère douée d’une bonne âme, d’une bonne conscience, et craignant bien Dieu : mais cette innocence disparaissait dès qu’il s’agissait de la guerre. Elle était très habile à manier la lance, à ramener les troupes, à les mettre en ordre, et à préparer l’artillerie. Tous étaient infiniment surpris de la voir se conduire dans les attaques, de manière qu’aucun guerrier n’eût 45pu faire mieux. Tous admiraient sa valeur, sa vigilance, et les peines qu’elle partageait avec les soldats ; elle s’y conduisait en tout aussi bien qu’aurait pu faire le capitaine le plus expérimenté, et on ne concevait pas comment, hors de cet article, elle pouvait être si ignorante : tous les témoins l’attestent unanimement.
Elle a avoué au capitaine Daulon, que son conseil lui disait tout ce qu’elle devait faire ; qu’il était composé de trois conseillers, dont l’un était toujours avec elle, l’autre allait et venait, et le troisième était celui avec lequel les autres délibéraient
. Il lui demanda instamment de lui procurer une seule fois la vue de ce conseil, elle lui répondit qu’il n’en était pas encore assez digne, ni assez vertueux, ce qui le détermina à ne lui en plus parler.
Lorsqu’on lui témoignait l’étonnement dans lequel on était de tout ce qu’elle avait fait, 46attendu qu’on n’en connaissait aucun exemple ; elle répondit : Mon Seigneur a un livre dans lequel aucun clerc ne peut lire, quelque parfait qu’il soit en cléricature
; et d’autres fois : Il y a ès livres de Monseigneur plus qu’en les vôtres.
Elle n’avait aucune assurance de n’être pas tuée dans les combats ; elle y courait le même risque que les autres guerriers. Elle était si peu sûre de la conservation de sa personne, qu’elle a chargé plusieurs fois son confesseur d’engager le roi, si elle mourait, à faire prier Dieu pour elle et pour tous ceux qui avaient été tués dans une guerre si juste, et soutenue pour la défense du royaume.
47Cinquième époque Depuis le sacre du roi, jusqu’au moment où les juges ont commencé à agir contre Jeanne d’Arc
Depuis le sacre de Charles VII, on ne trouve pas, dans les dépositions des témoins, de détail suivi sur ce que Jeanne a fait, mais seulement des faits isolés, relatifs à quelques événements particuliers, et on se renfermera ici dans ce qui les concerne.
On voit dans l’histoire de France, qu’après le sacre qui eut lieu le 17 juillet 1429, un grand nombre de villes se rendirent au Roi, toujours accompagné de la Pucelle, telles que Laon, Soissons, Corbeil, Château-Thierry, Lagny, Provins, La Ferté, Crespy, plusieurs autres lieux, et enfin Saint-Denis, où l’on a accusé Jeanne d’avoir suspendu des drapeaux dans l’église, pour s’attirer la vénération 48publique, tandis qu’elle a prétendu qu’elle avait seulement voulu rendre un hommage dû au Dieu des armées.
Charles VII fut reçu du côté de Crespy en Valois, avec les démonstrations de la joie la plus vive ; les peuples accouraient en foule au-devant de lui, en dansant et en chantant Noël. Jeanne était à cheval en ce moment, entre l’archevêque de Rheims et Dunois ; elle leur dit : Voilà un bon peuple, je n’en ai vu aucun qui se soit tant réjoui de l’arrivée d’un si noble roi : plût à Dieu que je fusse assez heureuse pour être inhumée dans cette terre, lorsque mes jours finiront.
L’archevêque de Rheims lui dit aussitôt : Jeanne, en quel lieu espérez-vous mourir ? — Où il plaira à Dieu, répondit-elle, car je ne sais ni le temps, ni le lieu plus que vous, et plût à Dieu mon Créateur, que je pusse me retirer en quittant les armes ! 49j’irais servir mon père et ma mère, garder les troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien charmés de me voir.
Le roi étant devenu maître de Saint-Denis, on voulut surprendre Paris ; l’attaque fut faite le 8 septembre 1429. La terreur fut d’abord dans Paris ; mais Jeanne ayant été blessée, l’attaque devint inutile, et le défaut de vivres obligea de se retirer.
On dirigea ensuite l’attaque sur Saint-Pierre-le-Moutier, pendant quelque temps : on donna l’assaut à la ville, mais on se vit enfin obligé de sonner la retraite ; cependant Jeanne restait constamment. Daulon, blessé au talon par un trait, l’avertit de se retirer, en lui demandant pourquoi elle ne suivait pas les autres. Jeanne, alors ôtant son casque pour le saluer, lui répondit qu’elle n’était pas seule ; qu’elle avait avec elle cinquante mille de ses gens, et qu’elle n’était pas dans l’intention de se retirer que 50la place ne fût prise. Comme il ne vit que cinq à six hommes avec elle, il l’exhorta de nouveau à s’en aller. Au lieu de suivre son conseil, elle ordonna sur le champ de faire des fagots pour combler le fossé ; la ville fut prise d’assaut ; le roi y entra, Jeanne marchant devant lui, son étendard à la main ; elle eut soin de préserver l’église du pillage, tout ce qui y était fut conservé.
Le roi finit par aller à Bourges, où était la reine ; Jeanne l’accompagna ; elle y fut logée chez le trésorier de la reine, dont la veuve rend le compte le plus avantageux de la conduite qu’elle y tint, et de la piété qu’elle ne cessa de montrer.
Depuis cet instant jusqu’à celui où Jeanne fut prise par les Anglais, on ne trouve plus rien dans les dépositions des témoins. C’est à cette époque que la reconnaissance fit accorder par Charles VII, des récompenses honorables à la famille de Jeanne.
51Ce fut pendant le repos de l’hiver, que Charles VII fit expédier des lettres le 29 décembre 1429, données à Mehun-sur-Yèvre, par lesquelles il accorda à Jeanne, à son père, à sa mère et à ses frères l’anoblissement, non seulement de leur postérité masculine, mais aussi de toute leur descendance féminine, et des armes d’azur à une épée d’argent à pal, croisée et pommelée d’or, soutenant de la pointe une couronne d’or, et accompagnée de deux fleurs-de-lys de même.
On trouve la prise de Jeanne racontée dans les registres du parlement, parce que cet événement passa pour être de la plus grande importance. On y lit ce qui suit :
Le 25 mai 1430, le chancelier reçut les lettres de messire Jean de Luxembourg, son frère, faisant mention que mardi dernier, à une saillie que firent les gens d’armes de messire Charles de Valois, 52étant alors à Compiègne, contre ceux qui s’étaient logés en l’intention de l’assiéger, les gens dudit Valois furent tellement contraints de retourner, que plusieurs d’iceux se noyèrent en la rivière, et les autres amenèrent prisonniers ; et entre autres prirent prisonnière la femme qu’ils appelaient la Pucelle, qui avait chevauché en armes avec eux…
Jeanne d’Arc fut détenue dans des châteaux, comme les autres prisonniers de guerre, par les ordres de Jean de Luxembourg : elle n’y était pas dans les fers.
Elle fut d’abord logée au château du Crotoy, et ensuite menée au château de Beaurevoir ; elle y parut toujours très honnête dans sa conversation et dans ses mœurs : un chevalier qui l’y voyait souvent, essaya, mais sans violence, de lui faire agréer son amour ; ce fut sans succès. Ayant un jour, après avoir touché ses mains, voulu devenir 53plus entreprenant, il fut repoussé avec force, sans injure, avec le sang-froid de la vertu ; il en dépose lui-même.
C’est du haut de la tour de ce château, que Jeanne, quand elle sut qu’elle devait être livrée aux Anglais, fit pour s’échapper de leurs mains, ce saut si hardi, qu’on lui a tant reproché dans le procès de condamnation ; elle en fut très malade.
Après sa guérison, on la transféra au château de Rouen, situé du côté de la campagne. Ce même chevalier y vit alors dans une visite qu’il lui fit avec le comte de Ligny, Jean de Luxembourg, le comte de Warwick, le seigneur Deschnifort, le chancelier d’Angleterre, alors évêque de Boulogne, et le frère du comte de Ligny : sa fidélité au service de Charles VII y fut mise à l’épreuve.
Le Comte de Ligny lui dit : Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à prix de rançon, pourvu que vous vouliez promettre 54que vous ne vous armerez jamais contre nous.
Était-ce de bonne foi, ou pour la surprendre ? La question paraîtrait difficile à résoudre, si on ne savait pas que le roi d’Angleterre avait acheté Jeanne ; et si on eût insisté pour engager celle-ci à faire cette promesse, mais dans la suite il n’en fut plus question. Jeanne n’hésita pas, et elle lui dit : En mon Dieu, vous vous moquez de moi ; car je sais bien que vous n’en avez ni le pouvoir, ni le vouloir
, ce qu’elle répéta plusieurs fois. Le comte de Ligny persistant dans ce qu’il venait de lui proposer, elle ajouta : Je sais bien que les Anglais me feront mourir, croyant gagner le royaume de France après ma mort ; mais quand ils seraient cent mille godons plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auraient pas ce royaume.
Ces dernières paroles irritèrent à un tel point le seigneur Deschnifort, qu’il mit la main à son épée, et la tira à moitié du fourreau,… 55 il aurait tué Jeanne, si le comte de Warwick ne l’eût retenu.
Dans les premiers moments, on permit à quelques-uns des habitants de la voir dans sa prison, entre autres à Pierre Manuel, avocat du roi d’Angleterre, et à Pierre Davon, lieutenant du bailli de Rouen : déjà son état de prisonnier était devenu celui d’un dur esclavage ; elle était gardée par des soldats anglais, et elle avait les pieds attachés avec des ceps de fer, qui tenaient eux-mêmes par une chaîne de fer à une grosse pièce de bois.
Manuel lui demanda si elle savait qu’elle serait faite prisonnière ; elle lui répondit qu’elle s’en doutait bien. Il lui fit observer que puisqu’elle le savait, elle aurait dû se tenir sur ses gardes le jour qu’elle fut prise ; elle lui répliqua qu’elle ne l’avait pas pu, parce qu’elle ne savait ni le jour, ni l’heure où elle serait prise, ni quand cela arriverait. 56Après les premiers jours Jeanne devint invisible pour tout le monde, et on ne sait rien de ce qui se passa dans sa prison jusqu’au moment où les juges commencèrent à opérer ; mais il est certain que les Anglais firent faire pour l’enfermer, une cage de fer, où elle ne pouvait tenir que courbée, et dans laquelle elle devait être liée au cou, et aux mains, avec des chaînes de fer : le serrurier qui a fait cette cage, ainsi qu’un autre témoin, dans la maison duquel elle a été pesée, en déposent ; et un témoin dit, mais il est seul, qu’elle est restée dans cette cage jusqu’à l’époque des procédures ; au surplus, il ne l’y a pas vue. Cet acte de barbarie, s’il a eu lieu, et dont on rougissait en le commettant, aurait été, dans ce cas, la cause du refus de la laisser voir à qui que ce fût dans la chambre où elle était enfermée, et dont la porte élevée de quelques marches, donnait sur la cour du château.
57Un grand nombre de témoins attestent qu’il était public que depuis son arrivée à Rouen, on avait voulu savoir si elle avait encore sa virginité, et qu’en conséquence elle fut visitée par des matrones que choisit la duchesse de Bedford elle-même ; on les nomme dans les dépositions. Ces matrones ont fait connaître par leurs discours, que l’examen fut tout entier à son avantage. Il y a même un des notaires qui énonce que le bruit courut à Rouen, que le duc de Bedford, caché dans un lieu secret, avait eu l’indignité d’assister à cette visite, pour s’assurer par lui-même de la vérité.
Les témoins ajoutent que d’après le rapport qui assurait que Jeanne était vierge, la Duchesse de Bedford défendit aux gardes de lui faire aucune violence. Cette duchesse voulait en vain lui faire reprendre l’habit de femme ; elle lui en fit faire un par un tailleur : celui-ci ayant trop insisté et mis doucement la main 58sur Jeanne d’Arc pour qu’elle s’en revêtît, en reçut un soufflet. Sa pudeur courut de grands risques dans la prison, avant la séance de l’abjuration. Un de ses gardes voulut la violer : l’évêque de Beauvais a raconté lui-même à l’un des assesseurs et à un témoin, que le comte de Warwick arrivant à ses cris, menaça les gardes ; il en fit mettre d’autres à leur place, fait qui a été également rapporté à ce témoin, par le chanoine Loyseleur, l’un des assesseurs.
Ces détails détruisent toutes les calomnies qu’on a répandues, ou qu’on voudrait répandre contre l’innocence et la sagesse de Jeanne d’Arc.
59Sixième époque Disposition des esprits des Anglais, des juges et des assesseurs, au moment où fut entamé le procès de condamnation instruit contre Jeanne d’Arc
Il est nécessaire de rappeler ici que le roi d’Angleterre, usant du droit que lui donnait l’usage, en qualité de chef de guerre, avait retiré Jeanne des mains de ceux qui l’avaient fait prisonnière de guerre, en payant une somme de dix mille livres tournois2, qui lui fut accordée à cet effet par les états assemblés de son duché de Normandie ; il faut se rappeler encore, que l’Université de Paris, sollicita vivement le roi d’Angleterre de faire instruire contre Jeanne, un procès criminel, par l’évêque de Beauvais, en matière 60de foi ; que le chapitre de Rouen, pendant la vacance du siège archiépiscopal, accorda à ce prélat, les lettres de territoire qui lui étaient nécessaires pour instrumenter dans un autre diocèse que dans le sien, et que les choses étaient en cet état lorsqu’on se disposait à commencer les procédures.
Tous les témoins déposent unanimement, que les Anglais portaient jusqu’à la fureur la haine qu’ils avaient conçue contre Jeanne. Ils la redoutaient au-delà de tout ; chacun d’eux la craignait plus que cent gens d’armes, parce qu’ils croyaient qu’elle avait un sort, ils désiraient avec ardeur voir arriver l’instant de la faire mourir. Il était généralement reconnu qu’ils n’oseraient rien entreprendre tant qu’elle serait en vie : aussi ils voulaient absolument qu’elle mourût, étant convaincus qu’elle leur était fatale, expression commune parmi eux, parce qu’ils étaient alors tellement livrés à la superstition, que c’était une chose 61passée en proverbe. Les mêmes témoins assurent que si Jeanne eût été de leur parti, ils n’auraient pas procédé contre elle ; aussi remarquent-ils que ce ne fut qu’après le supplice de Jeanne d’Arc, que les Anglais osèrent entreprendre le siège de Louviers, parce qu’ils ne pouvaient pas se résoudre à paraître par tout où ils auraient pu risquer de la rencontrer.
Les sentiments de haine et de terreur dont les Anglais étaient animés, la firent traiter cruellement dans sa prison. On vient de voir dans la dernière époque, ce qui a trait à la cage de fer, dans laquelle il y a lieu de présumer qu’on l’avait tenue enfermée avant le début des poursuites judiciaires. Les témoins nous assurent que pendant l’instruction, elle était détenue dans une chambre au milieu du château de Rouen, où l’on entrait après avoir monté huit degrés. Pendant la nuit, ses jambes étaient enchaînées par deux 62paires d’anneaux de fer qui tenaient à une chaîne de même métal, traversant le pied du lit, fortement attachée à une grosse pièce de bois de cinq ou six pieds de longueur, de façon que l’infortunée ne pouvait sortir de sa place. Lorsqu’elle était levée, pendant le jour, elle avait deux ceps de fer aux pieds, et elle n’éprouva aucun soulagement à cet égard, même pendant le cours d’une maladie, dont on va bientôt parler.
Elle était gardée jour et nuit, par cinq Anglais du plus bas étage ; on les avait pris parmi ceux qu’on nommait alors par mépris, des houspilliers ; elle n’a jamais eu de femme avec elle dans sa prison : une partie des gardes couchaient dans sa chambre et l’autre dehors ; ils désiraient ardemment sa mort ; ils l’insultaient souvent, ils la traitaient avec dérision, malgré les efforts qu’elle faisait pour les reprendre et pour les engager à tenir une meilleure conduite ; ils poussaient la dureté 63jusqu’à l’éveiller, pour troubler son sommeil ; et souvent pour lui dire qu’elle allait bientôt mourir et qu’on venait la prendre pour l’égorger. Personne ne la voyait sans la permission des Anglais ; ils la suivaient lorsqu’elle sortait pour paraître devant ses juges.
Jeanne fut malade vers l’époque de la semaine sainte de l’année 1431. Les Anglais craignirent beaucoup qu’elle ne vînt à mourir ; deux ecclésiastiques gradués en médecine, et du nombre des assesseurs, furent appelés pour la visiter : le comte de Warwick les chargea de traiter cette maladie ; il leur ordonna d’employer tout leur art pour la guérir, parce que, leur dit-il, le Roi d’Angleterre ne voudrait pas pour chose au monde qu’elle mourût d’une mort naturelle ; il l’a achetée trop cher, et il veut qu’elle périsse par le feu, en vertu d’un jugement.
Ces deux médecins, les seuls témoins qu’on ait pu rencontrer relativement à ce fait, disent 64qu’ils examinèrent Jeanne, qu’ils la tâtèrent au côté droit, qu’ils furent d’avis de la saigner ; mais quand ils en rendirent compte à Warwick, celui-ci s’opposa à la saignée ; il leur dit de s’en bien garder, et qu’elle pourrait profiter de l’occasion de cette blessure pour se faire mourir elle-même. Ils ajoutent cependant, qu’après sa guérison, Warwick la laissa saigner, à titre de précaution indispensable.
C’est à l’occasion de cette maladie que l’un de ces deux témoins rapporte une circonstance assez singulière : lorsqu’ils la questionnèrent pour tâcher de savoir quelle pouvait être la cause de sa maladie, en présence du promoteur d’Estivet, elle leur dit que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe ; qu’elle en avait mangé, et qu’elle croyait que telle était la véritable occasion de son mal. Cette réponse ne pouvait donner en elle-même aucun soupçon ; mais il est rapporté 65à cette occasion, par quelques écrivains, que ce prélat avait tenté d’empoisonner Jeanne.
On ne trouve aucun autre indice de cette circonstance dans le procès. L’évêque de Beauvais voulait-il alors l’empoisonner pour se délivrer du fardeau public d’un jugement injuste et honteux, par un forfait commis dans les ténèbres, ou bien Jeanne en avait-elle la crainte ? C’est ce qu’il est inutile de chercher à approfondir, puisque ce qu’on vient de lire forme à peine un léger indice.
Aux motifs de haine et de terreur qui animaient le gros de la nation Anglaise, le gouvernement Anglais y joignait le dessein formel d’infamer le roi de France, et de le confondre pour ainsi dire avec Jeanne, dans la condamnation. Tel est le langage unanime de presque tous les témoins, soit assesseurs, soit étrangers au procès.
Il est nécessaire de connaître à présent quelle était la disposition des juges, et des assesseurs.
66Le juge, évêque de Beauvais, Cauchon, était du conseil du roi d’Angleterre. Il haïssait mortellement Charles VII, qui le privait des revenus de son évêché, et qui finit par l’en dépouiller de son vivant ; il attribuait ce malheur aux succès de Jeanne d’Arc, avec raison. On voit par les dépositions des témoins, que la haine et la fureur étaient les seuls guides de sa conduite ; presque tous en parlent ainsi.
Quant aux assesseurs considérés d’abord en général, les uns assistaient volontairement au procès, dans le dessein d’être favorables aux Anglais, d’autres y étaient présents par envie et par jalousie ; plusieurs par force ; le surplus par l’effet de la crainte, que leur inspiraient les Anglais. L’espoir d’obtenir des grâces de la cour d’Angleterre, se joignait à ces motifs, et le bruit public répandait qu’il y en avait parmi eux qui avaient déjà reçu des présents.
67Si quelqu’un des assesseurs disait quelque chose qui n’entrait pas dans les vues des Anglais, il était noté sur le champ, ce qui était la liberté des suffrages ; aussi plusieurs d’entre eux voulaient se retirer, mais ils n’eurent pas la force de mettre à exécution leur projet.
Lorsque quelqu’un d’eux indiquait à Jeanne la manière dont elle pouvait répondre, on le regardait comme livré à son parti ; plusieurs ont pensé en être les victimes : ainsi tout se passait par violence. Souvent on leur imposait silence, en leur ordonnant de laisser parler Jeanne d’après elle-même ; il n’y avait ni assesseur, ni notaire, qui osât élever la voix, pas même le vice-inquisiteur, qui était cependant juge ainsi que l’évêque de Beauvais. Personne ne put la conseiller sans en avoir reçu l’ordre, ou obtenu la permission ; de manière, dit un des témoins, que c’était une persécution volontaire plutôt qu’un jugement.
68Terminons en observant que le roi d’Angleterre paya tous les frais du procès ; c’est ce que prouvent les pièces originales qui sont aux archives du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, à Paris, et dont l’Académie (des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris) a des copies collationnées, qui lui ont été données par Dom Pravas, archiviste de cette maison.
Septième époque Depuis le commencement du procès de condamnation, jusqu’à la fin des interrogatoires
On devait dans un procès de cette nature, faire des informations : aussi l’évêque de Beauvais annonça dès le commencement qu’il en avait fait faire ; il en rendit compte comme il lui plut, et cependant elles furent trouvées insuffisantes. Il fut dit, qu’on en ferait encore de nouvelles ; mais ni ces premières 69informations, ni aucunes autres ne sont insérées, soit dans le procès d’office, soit dans le procès ordinaire ; la révision achève de prouver qu’il y a eu des informations, qu’elles étaient favorables à Jeanne, et qu’elles ont été supprimées.
Cette soustraction des informations, laissait ignorer quelles questions on pouvait faire à Jeanne, lors des interrogatoires ; le peu qu’on savait d’elle ne présentait que des faits qui lui étaient favorables jusqu’à son départ pour Chinon ; ce qu’elle avait fait depuis n’était connu que par des bruits populaires dont il pouvait même être dangereux de faire usage, parce qu’ils pouvaient finir par tourner à l’avantage de Jeanne : ses ennemis étaient donc fort embarrassés ; mais voici le criminel artifice qu’ils employèrent pour être instruits.
On déguisa Loyseleur, chanoine de Rouen, et assesseur ; on lui fit prendre le ton et le langage d’un Français persécuté pour le parti 70de Charles VII ; on fit un trou à la muraille de la chambre où Jeanne était enfermée, de façon qu’on pouvait entendre tout ce qu’elle disait, de la chambre voisine. L’évêque de Beauvais et le comte de Warwick dirent aux deux notaires, Manchon et Boisguillaume, que Jeanne parlait merveilleusement de ses apparitions ; après avoir excité leur curiosité, ils les engagèrent à venir avec eux dans cette salle, d’où l’on devait tout entendre.
Le perfide Loyseleur3 prenant le vil rôle d’espion, sans quitter celui d’assesseur, parla à Jeanne sous le voile d’un homme qui s’intéresse à elle, lui dit des nouvelles agréables de son roi, il obtint sa confiance, de manière qu’elle lui parla franchement de 71tout ce qui la concernait et de tout ce qu’il voulut savoir.
Alors l’évêque de Beauvais, qui était dans la chambre voisine, ne craignit pas de proposer aux notaires d’écrire ce qu’il entendait dire à Jeanne. Manchon, reconnut aussitôt le piège, il refusa de se prêter à une pareille infamie, et dit au prélat qu’il serait bien malhonnête de commencer ainsi un procès de cette nature.
On ne cessa pas pour cela de continuer à tromper Jeanne ; l’espion rapportait ce qu’elle lui avait dit : c’était dans ce récit qu’on puisait les questions des interrogatoires : tel est le parti qu’on tira d’abord, contre l’accusée, de cette fausseté, et de la confiance que Jeanne ainsi séduite accorda à Loyseleur. Elle fut portée au point, qu’elle s’est confessée à lui plusieurs fois, et qu’il était le seul à qui on permettait de lui administrer le sacrement de pénitence.
72Jeanne avait récusé l’évêque de Beauvais dès les premiers pas de la procédure, elle le lui déclara expressément ; ce prélat lui répondit : Le roi a ordonné que je vous fasse votre procès, et je le ferai.
Aussi, lorsque celui-ci l’exhortait à se soumettre à l’Église, elle lui dit : Qu’est-ce que l’Église ? quant à vous, je ne veux pas me soumettre à votre jugement, parce que vous êtes mon ennemi capital.
Expressions qui ne sont pas écrites au procès ; nouvelle preuve que Manchon ne pouvait pas écrire lorsque l’évêque le lui défendait.
Tous ceux qui ont déposé avouent qu’on lui faisait des questions trop profondes ; qu’elle y répondit souvent assez bien, quoiqu’elles fussent cauteleuses, et telles que le plus habile clerc, ainsi que l’avoua l’abbé de Fécamp, aurait été quelquefois embarrassé d’y satisfaire. Elle y répondait bien cependant : ils en étaient d’autant plus surpris, qu’elle 73n’avait aucune idée ni du droit ni des formes.
Ils conviennent pareillement qu’on ne lui avait pas donné de conseil ; il est même à croire qu’elle n’en avait pas demandé, se contentant du faux conseil de Loyseleur ou de celui de ses visions, elle n’en désirait point d’autre. Elle fut donc abandonnée à elle-même et à la trahison de Loyseleur, quoique les assesseurs, qui n’ont pas été chargés de l’interroger, disent qu’elle ne pouvait seule résister à tant de docteurs qui cherchaient à la prendre dans ses paroles.
On vient de voir d’ailleurs qu’aucune autre personne n’aurait osé la conseiller ; ceux qui l’ont fait dans quelques occasions, ont été au moment d’en être victimes. Si on voulait élever quelques difficultés sur la manière dont on l’interrogeait, l’évêque de Beauvais ou l’assesseur Beaupère, avait soin d’imposer silence ; on ordonnait de la laisser parler d’après ses propres idées.
74La nature des questions et la longueur des séances, qui se tenaient souvent matin et soir dans le même jour, faisaient murmurer les assistants ; l’un d’entre eux dit qu’on faisait à la pauvre Jeanne des interrogatoires trop difficiles, subtils et cauteleux, tellement que les grands clercs et gens bien lettrés qui là présents étaient, à grande peine y eussent pu donner réponse, par quoi plusieurs de l’assistance murmuraient
. Venons au détail.
Le premier interrogatoire fut fait dans la Chapelle du château de Rouen ; tous les assesseurs y étaient présents : ce fut plutôt un tumulte qu’une séance judiciaire. On interrompait Jeanne à chaque mot qu’elle disait, sans lui laisser le temps de s’expliquer. Outre les greffiers du procès, il y avait encore deux ou trois secrétaires du roi d’Angleterre, qui écrivaient comme il leur plaisait ; six des assesseurs étaient chargés en 75particulier de faire les questions ; savoir, Beaupère, Midi, Maurice, Touraine, Courcelles et Feuillet.
Pendant que Jeanne répondait à l’un, un autre l’interrogeait. Elle fut obligée plusieurs fois de leur dire : Beaux-frères, faites l’un après l’autre
; et par ce moyen, elle était précipitée et troublée dans ses réponses.
Malgré ces interruptions, qui laissaient à peine à Jeanne le temps de respirer pendant le cours des premières séances, et quoiqu’on passât à chaque moment d’un point à un autre, sans observer aucune espèce d’ordre, et qu’on tronquât tout ainsi, ce qui aurait embarrassé l’homme le mieux avisé
, Jean Fabri, l’un des assesseurs, assure que ses réponses étaient si bonnes, que pendant trois semaines il a cru qu’elles lui étaient inspirées.
Beaupère dit que ces apparitions lui ont 76paru venir plutôt d’une cause naturelle et d’invention humaine, que de cause surnaturelle ; mais à l’égard de ses réponses, il dit que Jeanne était subtile et d’une subtilité appartenant à femme
.
Le greffier Manchon se plaignit de la confusion qui régnait dans ces séances, il finit par déclarer que, si on n’y mettait ordre, il ne se chargerait plus d’écrire ; en conséquence on posa des gardes à la porte, on changea le lieu des séances, mais on continua de laisser assister tous les assesseurs.
L’évêque de Beauvais saisit la circonstance des plaintes qu’on élevait contre Manchon, pour faire placer deux personnes cachées derrière le rideau d’une des fenêtres de la salle, près de la place où étaient les juges. Ces deux notaires corrompus, écrivaient tout ce qui pouvait être à la charge de Jeanne, en taisant ses réclamations ; et suivant les 77témoins, il y a lieu de présumer que c’était Loyseleur qui les guidait.
Lorsque la séance était terminée, on faisait la collation de ce qui avait été écrit de part et d’autre ; il se trouvait des différences considérables : l’évêque de Beauvais se fâchait contre Manchon ; celui-ci soutenait avoir écrit fidèlement ; il refusait de corriger sa minute d’après ce qu’avaient écrit les faux notaires ; on faisait des notes d’indication à côté des endroits contentieux ; mais comme il fut reconnu que Manchon avait raison dans toutes ces occasions, l’évêque ainsi que ses complices se virent enfin obligés par la fermeté du greffier, d’abandonner ce coupable projet de fausseté.
On ne cessa pas cependant de chercher querelle au greffier Manchon. Il fut argué plusieurs fois par le prélat et par les maîtres qui voulaient, dit-il lui-même, l’obliger d’écrire suivant leurs imaginations et contre 78l’entendement de l’accusée.
Il fut invincible à cet égard ; mais en même temps il convient de bonne foi que, quand il y avait quelque chose qui ne leur convenait pas, ils lui défendaient de l’écrire, en disant que cela ne pouvait pas servir au procès, sur quoi il caractérise sa minute avec beaucoup de candeur, en se contentant de dire : qu’il n’écrivit oncques selon fors son entendement et conscience
. On doit convenir que c’était beaucoup dans la position et dans la compagnie où il se trouvait.
L’objet le plus important de ces interrogatoires était la soumission à l’Église, puisque c’est sur ce point que Jeanne a été condamnée, et que c’est celui auquel a été réduit tout le procès en définitif. L’évêque, malgré sa mauvaise volonté, ne put pas trouver moyen de rendre Jeanne coupable sur aucun autre article ; c’est donc le seul auquel je m’arrêterai, sans parler de ceux qui ne méritent 79pas la peine d’examen de détails dont ils seraient susceptibles.
On a remarqué, des variations considérables dans les réponses de Jeanne ; elle paraît avoir dit le pour et le contre jusqu’au jour de sa prétendue abjuration. La suppression de sa soumission expresse au pape et au concile de Bâle, ordonnée par l’évêque de Beauvais, y contribue sans doute beaucoup ; mais quand même on ne l’aurait pas indignement retranchée, on apercevrait toujours une partie de ces variations.
La trahison de Loyseleur en était la véritable cause ; de concert avec l’évêque et ses complices, il engageait Jeanne à ne pas se soumettre à l’Église, en la lui présentant comme composée de ses juges et de leurs assesseurs, en l’exhortant à ne pas se soumettre à eux ; car si vous vous y fiez, lui disait-il vous serez détruite
.
On sent aisément avec quelle facilité on 80devait persuader à Jeanne une pareille façon de penser.
Jeanne ignorait d’ailleurs la distinction de l’Église triomphante et de l’Église militante ; elle le déclare formellement dans une de ses réponses. Tant qu’elle ne l’a pas sue, elle persiste dans son refus de se soumettre aux gens d’Église ; dès que la Fontaine, la Pierre et Ladvenu la lui ont apprise, elle se soumet au pape et au concile de Bâle, ce qui ne fut pas écrit au procès.
Jean Beaupère a donc raison de déposer que si elle avait eu un conseil sage et prudent, elle aurait dit beaucoup de choses utiles à sa justification. Mais on employa des voies aussi viles que coupables, soit pour la jeter dans l’erreur, soit pour réduire au silence et exclure même ceux qui étaient trop éclairés ou trop vertueux, soit enfin pour s’assurer des autres par la corruption ou par la crainte.
81Huitième époque Jusqu’à la délibération tenue pour rendre le premier jugement contre Jeanne, et tout ce qui a rapport aux douze articles qui lui furent attribués
Malgré les suppressions dont les juges du procès s’étaient rendus coupables par rapport aux informations faites, et aux réponses de Jeanne, ils ne laissaient pas d’être embarrassés. Il était bien difficile de la croire hérétique et schismatique, même en lisant les interrogatoires tels qu’ils étaient rédigés ; d’ailleurs tout roulait absolument sur l’équivoque du sens donné au mot Église, comme signifiant tantôt la véritable Église militante, et tantôt la simple collection des juges et des assesseurs.
Les docteurs mandés de Paris, indiquèrent alors une forme pratiquée avec assez de justice 82dans les procès d’hérésie, et dont la noirceur des ennemis de Jeanne vint à bout de tirer un grand parti. Cet usage consistait à consulter des docteurs éclairés sur les propositions avancées et soutenues par l’accusé ; on demandait leur avis sur la catholicité de ces propositions, ou sur leur vice plus ou moins hérétique. Sans doute que dans ce cas on faisait reconnaître et signer les propositions par l’accusé, ou qu’au moins on envoyait les réponses mêmes, telles qu’il les avait faites. C’est sur ce fond qu’on a bâti la plus étrange des procédures.
Tourner avec malignité des faits indifférents en eux-mêmes ; présenter sous un aspect criminel ceux qui pouvaient le devenir par de fausses interprétations ou par des altérations insidieuses ; mettre de côté les soumissions de Jeanne au pape et au concile général, et donner sa résolution constante de ne pas se soumettre à ses juges et aux 83assesseurs, pour un refus formel de se soumettre à l’Église, en profitant de l’équivoque qu’on avait adroitement fait naître ; engager par ce moyen les assesseurs, des docteurs savants et l’Université de Paris elle-même à juger ces propositions hérétiques, et à décider que celle qui les soutenait en méritait et la qualification et le supplice qui avait lieu alors ; faire disparaître à jamais, des yeux des juges et des assesseurs, des interrogatoires dont la lecture eût été le tableau de la vérité ; pour y substituer jusqu’à la fin des propositions mensongères, c’était faire un grand pas vers la réussite du projet qu’on voulait réaliser : tel est le plan qu’on a suivi.
Loin de rédiger ces propositions sur les termes dont Jeanne s’était servi, on le fit d’après des conjectures très vraisemblables, dit Thomas de Courcelles. On rendit Jeanne coupable sur presque tous les points ; les conjectures furent portées jusqu’à étouffer la vérité 84et le texte des réponses avec tout l’art de la vraisemblance ; les complices seuls en furent instruits.
On rédigea donc en secret ces assertions, on les communiqua à un très petit nombre de personnes dont on se croyait sûr ; mais l’on se trompa par rapport à l’une d’elles, dont le nom ne nous est pas indiqué. Quelque prévenu qu’il pût être contre Jeanne, il vit des inexactitudes importantes dans cette rédaction : il crut nécessaire d’y faire des corrections ; il les proposa au conseil particulier qu’on tenait à ce sujet.
Ces pièces réunies ensemble nous font connaître que la feuille des corrections était un cahier de papier où les douze articles sont écrits de la main de Jacques de Touraine ; qu’il était rempli d’additions et de corrections en marge et en interlignes, dont les juges de la révision prirent copie en entier. On constate que quoique ces corrections aient 85été approuvées, les articles ont été envoyés tels qu’on les avait d’abord rédigés, discordants et même contraires aux réponses de Jeanne.
Ceux qui reçurent les premiers les douze articles à consulter, furent les assesseurs, ainsi qu’on le leur avait annoncé. Tous ceux qui étaient gradués en théologie furent rassemblés dans la chapelle de l’archevêché de Rouen, la rédaction de leur avis était dressée d’avance ; les affidés de l’évêque de Beauvais qui s’y trouvaient eurent soin d’écarter toute idée de soupçon sur la fidélité et la vérité des douze articles. Ainsi donc une funeste erreur ferma les yeux à tout le monde ; on oublia de demander la lecture des réponses de Jeanne, les uns par l’excès d’une confiance mal placée, les autres par l’effet de leur peu d’habitude dans les matières judiciaires, quelques-uns peut-être par une coupable lâcheté ou par une blâmable ignorance.
86Il y eut cependant quelques mesures particulières à prendre par rapport à ces avis doctrinaux ; par exemple on crut ne pas pouvoir se dispenser de consulter l’évêque d’Avranches. Il était de la province, mais on redoutait ses lumières et la vertu d’un prélat âgé, et on lui envoya un religieux pour avoir son avis verbalement. Il se trouva favorable à Jeanne ; mais celui qui fut chargé de la commission, et qui en dépose, en ayant rendu compte à l’évêque de Beauvais, on garda le silence sur l’avis de celui d’Avranches : il n’en est fait aucune mention dans le procès de condamnation.
Quelques-uns des assesseurs, gradués de la faculté de théologie, n’ayant pas jugé d’adopter en entier la délibération commune de leurs confrères, donnèrent un avis séparé, l’évêque de Beauvais les reçut fort mal et leur inspira la plus vive terreur ; il voulait d’abord rejeter leur ouvrage, cependant il le 87reçut par grâce, lorsqu’après l’avoir lu, il vit qu’il ne s’élevait pas contre la fidélité des douze articles, et qu’il était seulement un peu moins décisif que les autres.
L’Université de Paris devait inspirer plus de crainte. Malgré les préventions que ce corps célèbre n’avait déjà que trop montrées contre Jeanne4, on avait cependant à redouter tout de sa part, s’il venait à découvrir les manœuvres qu’on avait mises en usage. 88Deux de ses membres lui sont envoyés pour tenir lieu à ses yeux du procès lui-même, et pour lui rendre compte de tout ce qu’elle voudra savoir ; ils assureront que ces propositions sont la fidèle expression des discours de Jeanne ; ils l’attesteront au nom du roi d’Angleterre, dont on les fait plénipotentiaires pour flatter encore plus l’Université. Il n’est donc pas probable qu’on puisse douter de la vérité de tout ce qu’ils rapporteront ; il n’y aura aucune vérification à faire, on croira la procédure parfaitement bien instruite, et l’Université ne pourra qu’en témoigner son approbation au prélat. Le complot réussit ; les douze propositions à juger furent estimées être parfaitement fidèles ; l’Université fut trompée, elle rendit un avis doctrinal, non contre Jeanne, mais contre ces douze articles ; la cabale triompha d’avoir induit en erreur un corps qui jouissait d’une grande réputation.
89Il est vrai que les assesseurs de Rouen pouvaient encore susciter un autre embarras ; ils pouvaient dire qu’il était d’une forme indispensable de communiquer les articles à Jeanne, de lui en faire la lecture, et de l’obliger à les tenir pour vrais ou à les contester. Il eût été nécessaire dans ce cas de les rédiger dans la seule langue qu’elle pouvait entendre, de réunir les textes latin et français, avec son aveu ou avec les procédures qui seraient faites pour l’obtenir. Les juges en agissant autrement, infectaient leur procédure d’une nullité radicale et d’une prévarication évidente ; mais si on l’avait fait, Jeanne se serait révoltée avec raison contre ces articles, elle aurait démontré en peu de mots toute leur fausseté, en rappelant ce qu’elle avait dit plusieurs fois, et dont elle avait bonne mémoire : de l’aveu des témoins, un mot de sa bouche aurait renversé cette rédaction mensongère. Il fallait cependant 90suppléer d’une manière quelconque, à un défaut aussi essentiel pour empêcher, s’il était possible, les assesseurs de réclamer. Les monitions furent le moyen qu’on employa pour essayer d’induire tout le monde en erreur, après avoir commencé par envoyer les douze faux articles à tous ceux qu’on voulait consulter. Il est vrai qu’on ne donna à Jeanne aucune connaissance de ces articles dans la première et dans la troisième monitions, qui ont toujours eu pour pivot unique l’équivoque résultant de la fausse définition de l’Église militante ; mais la plus intéressante de ces monitions fut la seconde, celle du 2 du mois de mai.
Le chapitre de Rouen qu’on avait consulté, ne pouvait pas se résoudre à croire à la vérité des douze articles, et malgré les mouvements de ceux de ce corps qui s’étaient livrés à l’évêque de Beauvais, comme Loyseleur, on n’avait pas pu l’engager à prendre une détermination ; 91il avait délibéré au contraire d’attendre celle de l’Université de Paris. Cet échec pouvait avoir des suites embarrassantes ; on n’était pas encore sûr de ce que ferait ce premier corps d’études du royaume. On n’ignorait peut-être pas que la faculté de droit de Paris, en condamnant la doctrine des articles, ne pouvait pas croire que quelqu’un ayant son bon sens, soutînt avec opiniâtreté de pareilles propositions. Il était à craindre qu’il n’en résultât des réflexions ; tout aurait été réduit pour peu qu’elles eussent conduit à vouloir examiner le procès lui-même. Il fallait donc vaincre la résistance du chapitre de Rouen, et paraître instruire Jeanne de l’existence des douze articles ; c’est à quoi on destina cette monition qui fut presque publique, à laquelle on fit assister beaucoup de membres du chapitre afin de les convaincre, et pour que leur présence à cette monition les éloignât de demander à 92voir le procès lui-même, puisqu’ils auraient entendu l’accusée de sa propre bouche.
Il est à présumer que Loyseleur, en poursuivant ses trahisons, eut grand soin de préparer Jeanne pour cette séance, puisqu’il avait seul le droit de lui parler.
Aussitôt qu’elle fut présente, l’évêque de Beauvais rendit compte, non pas des articles qui avaient été envoyés, mais des avis doctrinaux qu’on avait déjà reçus contre elle, surtout ce qu’elle avait dit et avancé dans le procès ; par cette réticence il mettait Jeanne hors d’état de le contredire. Le docteur Castillon fut chargé de la prêcher ; au lieu de lui lire les douze articles, ce qu’on voulait absolument éviter, il s’étendit beaucoup sur sa persévérance à ne pas vouloir quitter l’habit d’homme, sur son mensonge par rapport au prétendu signe de la couronne donnée par des anges à Charles VII, et beaucoup moins sur le surplus.
93Il lui parla ensuite de la nécessité où elle était de se soumettre à l’Église militante qui ne peut errer, et qu’il confondit adroitement avec les juges et leur conseil. Il exposa en peu de mots les avis des docteurs sur ses apparitions, embrouilla si bien la matière, que Jeanne qui avait commencé par déclarer qu’elle croyait à l’Église qui ne peut errer et qui est indéfectible, ce qui assurait sa catholicité, se perdit dans la matière des apparitions et des révélations, et ne voulut pas se soumettre à l’Église, suivant le sens qu’elle était représentée par ses juges, tandis que les assistants devaient penser que son refus s’adressait à l’Église elle-même. Ces détails sont rapportés dans la notice du premier procès où on peut les lire ; le chapitre de Rouen fut en conséquence surpris par une scène et par une équivoque aussi bien ménagées, il délibéra contre Jeanne, et en réunissant son avis avec celui de l’Université, 94qui ne tarda pas à arriver, on devait se flatter d’un succès assuré. Mais il survint des embarras imprévus qui forcèrent à prendre une autre marche et à commettre de nouveaux crimes ; c’est ce qui va être expliqué dans la neuvième époque.
Neuvième époque Ce qui s’est passé dans le procès de condamnation, jusques et compris l’abjuration faite dans la place de Saint-Ouen
On assembla les assesseurs ; on ne doutait pas de leur avis, puisqu’ils croyaient que le faux extrait des réponses de Jeanne réduit à douze articles, était vraiment son ouvrage. Il n’y eut pas en effet de difficulté à ce sujet, mais un autre objet arrêta ; on ne put pas se dissimuler que Jeanne n’avait pas eu connaissance de ces articles, et qu’elle ignorait la décision de l’Université.
95Comme ces propositions n’étaient pas ce que Jeanne avait répondu, quand même on aurait envoyé les articles avec les corrections adoptées qui y avaient rapport, il est sensible que l’accusée était condamnée sur ce qu’évidemment elle n’avait jamais dit ; on pouvait s’en convaincre tout à coup. Il est à croire que c’est la crainte de cette découverte qui a fait changer la conduite qu’on avait tenue jusque-là ; circonstance qui force d’entrer dans de nouveaux détails.
Des juges qui auraient voulu remplir leur devoir, auraient fait lire à Jeanne chacun des douze articles séparément l’un de l’autre ; ils lui auraient demandé si elle y persistait ou si elle voulait y renoncer, ou du moins se soumettre, non aux avis doctrinaux, mais à ce que la véritable Église militante en déciderait. Il n’y avait certainement pas d’autre forme à suivre dans cette monition si solennellement délibérée et d’où dépendait la vie 96de l’accusée ; mais on eut bien soin de ne la pas prendre.
Abusant de l’ignorance de Jeanne et de la faiblesse de son sexe, Pierre Maurice, chargé de la haranguer, fit un discours dans lequel il fit part à Jeanne, à titre de reproches et tout d’un trait, de ce qui était dans les douze articles : sans laisser aucun intervalle entre chaque proposition à laquelle il appliquait de suite les qualifications de l’Université, et sans demander à Jeanne ce qu’elle avait à dire sur chacune de ces propositions.
Dès qu’il eut fini cette lecture, il l’exhorta encore plus lentement à se soumettre à l’Église, qu’il lui présenta toujours au sens de la fausse définition que j’ai déjà indiquée. Elle se contenta de dire qu’elle voulait toujours soutenir ce qu’elle avait dit dans son procès. Par là, elle se soumettait tacitement à l’Église, tandis qu’aux yeux des assesseurs abusés par les douze assertions, elle paraissait 97le refuser et soutenir ces mêmes douze articles, dont les principales propositions lui étaient néanmoins étrangères au fond. On n’insista pas davantage ; elle fut citée au lendemain pour entendre prononcer son jugement définitif. Ce récit fait connaître combien, même en matière de foi, il était dangereux de laisser à l’ombre de l’inquisition des docteurs étrangers à l’ordre judiciaire, surprendre le droit de disposer souverainement de la vie des citoyens.
À cet instant tout va changer de face dans l’instruction : on a vu jusqu’à présent avec quel soin on avait travaillé, en employant même des voies criminelles, à empêcher Jeanne de se soumettre à l’Église. Depuis ce moment nous n’allons plus voir que des efforts réitérés, pour arracher à Jeanne une soumission quelconque. On va trouver un nouveau forfait dans ce qui ne présentait qu’une apparence trompeuse destinée seulement à séduire.
98On voulait condamner Jeanne sur des propositions qu’elle n’avait pas avancées, au moins par rapport aux objets essentiels : on craignait pour le présent et encore plus pour l’avenir, le soupçon qu’elles ne fussent pas émanées d’elle. Si on pouvait parvenir à les lui faire révoquer, c’était se procurer une espèce de preuve qu’elles étaient vraies ; c’était s’ouvrir une route favorable, afin de pouvoir la condamner comme relapse. Qui donc aurait pu élever dans la suite des incertitudes parmi les assesseurs et dans le public, sur la vérité de propositions qu’elle aurait abjurées ? Qui aurait pu faire naître des doutes, soit dans l’esprit de l’Université, soit même dans celui de Charles VII et de ses partisans ?
Mais comment surprendre Jeanne à ce point ? Elle se révoltera contre la seule proposition ; il en pourra résulter le désir ou l’ouverture d’une vérification qui renversera tout ce qu’on a fait jusqu’à présent.
99Cette difficulté n’arrêta pas ; Jeanne est simple, elle est ignorante, elle ne sait ni lire ni écrire : qu’elle dise qu’elle révoque ; cela suffira ; on lui fera parapher une révocation qu’elle n’aura ni entendue ni prononcée, en la substituant à celle qu’on l’aura forcée d’adopter. Les plus vives exhortations jointes à la vue des bourreaux et du bûcher, pourront la déterminer. La chose une fois faite, il ne sera pas difficile de mettre Jeanne dans le cas d’agir contradictoirement à un écrit qu’elle n’aura pas connu ; alors tous les suffrages se réuniront nécessairement contre elle sans aucun remords. Si au contraire elle persiste jusqu’à la fin, la résolution est prise, il en arrivera ce qu’il pourra, mais elle n’en sera pas moins condamnée et exécutée sur le champ.
Voyons, le procès de révision pour ainsi dire à la main, s’il est prouvé que les faits se soient passés ainsi.
100En premier lieu, l’évêque de Beauvais avait fait tout préparer pour pouvoir répondre aux événements, suivant ce qu’il pourrait arriver. Le jugement pour la condamnation était rédigé d’avance et sans avoir été communiqué aux assesseurs ; les bourreaux étaient mandés et venus, ils le déposent eux-mêmes ; le bûcher était prêt. Un autre jugement était aussi préparé d’avance pour condamner Jeanne à une prison perpétuelle, au pain et à l’eau, si elle se soumettait. Enfin il y avait aussi deux abjurations rédigées d’avance : celle qu’on fit faire à Jeanne très courte ; l’autre, qui est celle du procès, était très longue.
Cette dernière avait été rédigée par Nicolas de Venderès ; elle était en langue latine, et elle commençait par le mot quoties (toutes les fois) ; elle renfermait de la part de Jeanne des aveux si honteux, qu’il fallait avoir perdu la raison pour l’adopter.
On l’amena à l’échafaud, toujours exhortée 101par le traître Loyseleur, à se soumettre ; et cette exhortation lui fut renouvelée par un long discours que prononça en public, le docteur Erard.
Jeanne qui ne voulait reconnaître pour l’Église militante, que le pape et le concile général, et qui n’avait pas la plus légère idée de l’Église dispersée, se soumit formellement au pape, après le discours d’Erard, comme on l’a vu dans la notice du premier procès. On refusa de recevoir sa soumission et son appel par l’effet d’une injustice manifeste. On exigea d’elle de révoquer ses faits et ses discours ; elle le refusa avec une telle constance, que l’évêque de Beauvais fut enfin obligé de lire le jugement de condamnation. Cependant on ne perdait pas de vue le projet d’engager Jeanne à se soumettre à ses juges, même pendant le cours de la prononciation de ce jugement de condamnation. On avait dressé deux échafauds dans la place Saint-Ouen ; 102le cardinal d’Angleterre, l’évêque de Noyon et plusieurs autres, étaient sur l’un de ces échafauds ; Jeanne était sur le deuxième avec le prédicateur Erard, et un nombre d’autres personnes.
Loyseleur l’engageait de tout son pouvoir à faire ce qu’il lui conseillait depuis la veille, et de reprendre les habits de son sexe, seul objet sur lequel on appuyait auprès d’elle principalement, et peut-être exclusivement aux autres. Erard un papier à la main, lui disait : Tu abjureras et tu signeras cette cédule.
Il l’assurait qu’elle serait délivrée de sa prison, c’est-à-dire, de celle des Anglais.
Tous lui disaient : Jeanne, faites ce qu’on vous conseille ; voulez-vous vous faire mourir ?
Massieu, à qui Erard avait ordonné de la conseiller, l’avertissait du péril imminent qu’elle courait en ne se soumettant pas. Midy, le 103rédacteur des articles, lui disait : Jeanne, nous avons grande pitié de toi, il faut que tu révoques ce que tu as dit, sinon nous te livrerons à la justice séculière.
Elle répondait qu’elle n’avait fait aucun mal, qu’elle croyait à tous les articles de la foi et aux préceptes du décalogue, qu’elle s’en rapportait à l’Église de Rome, et qu’elle voulait croire tout ce que croit la Sainte Église. On la pressait vivement, et elle répliquait : Vous aurez bien de la peine à me séduire.
Vaincue enfin par tant de sollicitations, dont les unes étaient dictées par la bonne foi, et les autres par une noire intention ; effrayée du supplice qui va la consumer, choquée d’entendre l’évêque de Beauvais la déclarer coupable de ne vouloir pas se soumettre à l’Église, au pape et au concile, elle qui venait d’en appeler à Rome ; Jeanne s’écria tout à coup, qu’elle voulait tenir tout ce que l’Église voudrait et ce que les juges ordonneront, 104expressions qui ne dérogeaient point à son appel qu’on avait injustement rejeté ; elles ne contenaient qu’une soumission à la véritable Église, avec le consentement de reprendre l’habit et le costume de son sexe, si les juges l’ordonnaient.
Il devait suffire d’écrire ce qu’elle venait de dire dans le procès-verbal, mais on voulait tirer d’elle une abjuration ; il fallait d’abord la lui faire prononcer, ensuite la lui faire parapher ; car l’évêque de Beauvais avait interrompu la lecture du jugement de condamnation, aussitôt qu’il avait conçu l’espoir de lui faire faire abjuration.
La cédule d’abjuration que le prédicateur Erard tenait à la main, et qu’on voulait faire prononcer à Jeanne, ne contenait que six ou sept lignes écrites sur un papier plié en double.
Il la remit dans les mains de l’appariteur Massieu, qui en fit la lecture à Jeanne.
105Jeanne ne pouvait pas se résoudre à prononcer cette courte abjuration ; cependant à force d’être pressée et d’être menacée, elle dit qu’elle s’en rapportait à la conscience de ses juges pour savoir si elle devait révoquer ; enfin elle se rendit.
Il ne s’agissait plus que d’avoir un paraphe de Jeanne, qui ne savait pas écrire ; c’était encore une tâche difficile à remplir, quoique nécessaire à l’exécution du projet qu’on avait médité, et qui paraissait déjà si près d’un succès complet. Il s’éleva dans ce moment un premier tumulte, effet ou du hasard ou de l’intrigue, mais qui ne pouvait en tout cas qu’être favorable à la fraude.
Jeanne refusait toujours de parapher l’abjuration qu’elle n’entendait pas. Les instances redoublaient auprès d’elle pour l’engager à parapher l’abjuration qu’elle avait prononcée ; elle commença à fléchir et dit : Que cette cédule soit vue par les clercs et par 106l’Église, dans les mains desquels je dois être remise, et s’ils me donnent conseil de la signer et de faire ce qu’on me dit, je le ferai volontiers.
Erard lui répliqua : Faites à présent, sinon vous finirez vos jours aujourd’hui dans le feu.
Elle dit alors qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée
.
Cependant, avant de parapher, elle demandait encore qu’on l’assurât qu’elle serait remise dans les mains des gens d’Église, et non dans celle des Anglais. Erard ayant appris par Massieu, que telle était la cause de ce dernier retard, répliqua qu’elle n’aurait pas plus de délai, que si elle n’acceptait pas la cédule, elle allait être brûlée sur le champ, et il défendit à Massieu de lui parler davantage. Il y eut beaucoup de tumulte en ce moment parmi le peuple, mais il paraît que personne ne fut blessé.
Qu’était devenue pendant ce temps l’abjuration 107que Massieu avait lue, et qui commençait par le mot Jeanne ! Macy, le même gentilhomme qui avait vu Jeanne à Beaurevoir, et qui l’avait été voir ensuite au château de Rouen, avec le comte de Warwick, dépose que Laurent Calot tira de sa manche un petit papier qu’il dit à Jeanne de signer : elle répondit qu’elle ne savait ni lire ni écrire ; de la plume qui lui fut présentée par Martin Ladvenu, elle traça en forme de dérision, un rond sur ce papier ; mais Calot l’obligea peu après de faire une marque, et le gentilhomme Macy ajoute que Calot prit la main de Jeanne et la conduisit pour faire une croix.
Il est plus qu’extraordinaire que cette cédule que plusieurs personnes avaient tenue dans leurs mains, se trouve, de l’aveu des témoins, dans la manche du secrétaire du conseil du roi d’Angleterre ; que ce soit lui qui la fasse parapher par Jeanne ; que 108celle qui se trouve insérée dans le procès, ne soit pas celle que Jeanne avait prononcée, mais celle que Nicolas de Venderès avait rédigée d’avance, et qui faisait convenir Jeanne de tout ce qu’on lui avait faussement imputé. La trahison est évidente.
Ce fut par ce moyen qu’on parvint ce jour-là, en ne faisant pas mourir Jeanne, à se procurer l’exécution du projet formé. Au surplus, les témoins disent que Jeanne n’entendait pas même la première cédule, et qu’elle n’avait reconnu qu’à la fin le péril extrême qu’elle courait d’être conduite sur le champ au supplice, si elle ne faisait pas ce qu’on lui ordonnait.
Dès que le paraphe fut fait, Loyseleur vint trouver l’accusée. Jeanne, lui dit-il, vous avez fait une bonne journée, si Dieu plaît, et avez sauvé votre âme. — Or entre vous gens d’Église, répliqua-t-elle, emmenez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus 109entre les mains de ces Anglais.
Il n’était pas du plan de l’évêque de Beauvais de tenir ce qu’on lui avait promis ; à peine eut-il prononcé tout haut le second jugement, qui en admettant Jeanne à révocation, lui infligeait une prison perpétuelle au pain et à l’eau, qu’il ordonna ainsi de son sort : Menez-là où vous l’avez prise
, c’est-à-dire au château de Rouen.
Pendant qu’on l’y conduisait, les Anglais l’insultaient ; ils étaient en fureur de ce qu’elle n’avait pas été menée au supplice ; il y en eut même qui tirèrent l’épée contre les juges et les assesseurs ; cette violence au surplus n’eut pas de suite : ils finirent par se contenter de dire que le roi d’Angleterre employait bien mal son argent à les payer.
Si le comte de Warwick adressa des plaintes amères à l’évêque et à quelques assesseurs, il passa pour constant, suivant les témoins, que l’un d’entre eux lui ouvrit les 110yeux en lui disant : N’ayez pas de souci, nous la retrouverons bien
; discours qui donne le mot du projet préparé ; il va faire éclore de nouvelles horreurs.
Dixième époque Jusqu’à la dernière délibération des assesseurs pour le jugement définitif
Cette époque présente deux objets essentiels, à éclaircir :
- Par quel événement Jeanne a-t-elle repris les habits d’homme, et donné prétexte pour la remettre en jugement comme relapse ?
- Comment a-t-elle été condamnée par les juges ecclésiastiques ?
L’ordre de l’évêque de Beauvais de ramener Jeanne au château de Rouen, devait être un coup de foudre pour elle ; cependant il y a lieu de croire qu’elle imagina que ce n’était que pour peu de temps, car on voit dans la notice du premier procès, qu’elle 111persista l’après-midi dans sa soumission, en prenant l’habit de son sexe et en se laissant couper les cheveux. Elle se flattait encore dans le premier moment qu’on ne tarderait pas à tenir ce qu’on lui avait promis, mais on n’en avait aucune envie ; on voulait au contraire la faire retomber, pour pouvoir disposer de sa vie. On eut en conséquence la méchanceté de ne pas faire disparaître ses habits d’homme de la prison, au lieu de les emporter comme on le devait, puisqu’elle les avait quittés volontairement, et qu’elle avait promis de ne plus les reprendre : on les mit au contraire dans un sac qu’on laissa dans sa chambre ; on continua à la faire garder par cinq hommes, dont deux couchaient en dedans et trois en dehors. Elle resta enchaînée comme elle l’était auparavant.
Pour savoir quel motif put déterminer Jeanne à reprendre ses habits d’homme, il faut relire le procès-verbal. On y remarquera 112que Jeanne, après avoir refusé d’abord d’exposer les motifs de sa conduite, paraît en donner deux raisons : la première, que ses apparitions lui avaient reproché d’avoir commis une grande faute, en abjurant pour sauver sa vie, et qu’elle aimait mieux mourir que de demeurer dans la prison des Anglais, où on la laissait malgré les promesses qu’on lui avait faites ; la seconde, que c’était pour conserver sa virginité, tant qu’elle resterait entre les mains des hommes.
Voici ce qu’en rapporte Massieu, dans l’information de Bouillé et de l’enquête de Rouen.
Quand vint, dit-il, le dimanche matin, qui était le jour de la Trinité, alors qu’elle devait se lever, comme elle le rapporta à celui qui parle, elle dit à ses gardes : Déferrez-moi je me leverai.
Alors un des iceulx Anglais lui osta ses habillemens de femme que avait sur elle, 113vuidèrent le sac où estait l’habit d’homme, et ledit habit gestèrent sur elle, en lui disant, liève toi ; et mirent l’habit de femme audit sac. Elle leur dit : Vous savez qu’il m’est défendu sans faulte ; ne le prenray point
, et néanmoins ne lui en voulurent bailler d’autre.
Autant que ce débat demoura jusque vers l’heure de midy, et finalement pour nécessité de corps, fut contrainte de issyr dehors, et prendre ledit habit.
D’autre part le fait des violences employées contre elle, depuis qu’elle était vêtue en femme, est prouvé dans le procès de la révision. Il est constant qu’on a voulu la violer entre son abjuration et sa prétendue rechute ; en effet la Pierre dit que quand Jeanne s’excusait de s’être revêtue de nouveau d’un habit masculin, elle disait et affirmait publiquement que les Anglais lui avaient fait beaucoup de tort, tandis qu’elle portait l’habit de son sexe ; 114ce témoin dépose qu’il la vit éplorée, son visage plein de larmes, défigurée et outragée en telle sorte, que lui qui parle en eut pitié et compassion.
Ladvenu qui l’a confessée et accompagnée jusqu’à la mort, dit qu’elle lui déclara qu’après son abjuration on l’avait tourmentée violemment en la prison, molestée, battue et déchevelée, que c’était par un milord d’Angleterre qui avait voulu la forcer ; et elle disait publiquement que c’était la cause d’avoir repris l’habit d’homme
.
Des motifs aussi justes font la condamnation des juges, qui ne cherchaient qu’à nuire à une accusée qu’on réduisait à de si cruelles extrémités, même après qu’elle avait offert, ainsi que le prouve la fin du procès-verbal du lundi matin, de faire tout ce qu’on lui ordonnerait, si on voulait la mettre dans une prison ecclésiastique où elle ne serait pas 115exposée aux mêmes dangers ; il était donc résolu qu’elle serait sacrifiée à la vengeance des Anglais.
Dès le lendemain mardi, les assesseurs furent assemblés pour délibérer sur ces nouvelles circonstances, ainsi que sur le procès-verbal de la veille, dont on a exposé les nullités radicales.
Les assesseurs sont encore plus répréhensibles que les consulteurs du Saint-office ; de n’avoir pas, soit par ignorance, soit par crainte ou par faiblesse, exigé l’examen du procès lui-même avant de juger ; de n’avoir pas interrogé Jeanne sur chacune des douze assertions, avec sommation de s’expliquer pour les avouer ou pour les désavouer ; de n’avoir pas exigé d’elle de s’expliquer pareillement sur la cédule d’abjuration qu’on avait substituée à une autre.
Quant aux autres, il n’y a pas de qualifications suffisantes pour exprimer l’horreur 116qu’on doit concevoir contre les deux juges et contre le petit nombre des assesseurs qui sont entrés dans un complot aussi affreux.
Aussitôt que les assesseurs eurent fini cette dernière délibération, dont il paraît que plusieurs d’entre eux ne connaissaient pas encore les cruelles conséquences, l’évêque de Beauvais, impatient de finir cette sanglante et injuste procédure, ordonna que Jeanne serait citée à comparaître en jugement le lendemain, mais que la citation ne lui serait signifiée qu’à huit heures du matin.
117Onzième époque Prononciation du jugement définitif, supplice et mort de Jeanne d’Arc
Des objets importants à éclaircir et à constater, feront la matière de cette dernière époque5.
- Y a-t-il eu un jugement de la justice séculière rendu contre Jeanne, après la prononciation de celui de la justice ecclésiastique ?
- Est-elle morte avec des sentiments qui démentent l’héroïsme qu’elle avait montré pendant le temps de ses prospérités ?
- Enfin est-ce elle-même qui a été brûlée, ou a-t-elle survécu à une exécution apparente seulement, dans laquelle une criminelle mise en sa place devint la proie des flammes ?
Tels sont les 118trois points principaux dont la vérité doit être fixée par le récit exact des faits, joint aux réflexions qu’ils font naître.
Une sentence séculière a-t-elle suivi celle de l’Église ?
Laurent Guidon, avocat de la Cour de Rouen, qui accompagnait le bailli sur l’échafaud, dit qu’après que Jeanne eut été délaissée à la justice séculière, elle fut mise sur le champ et sans intervalle dans les mains du bailli ; et que sans qu’il ait été rendu de jugement ni par ce bailli, ni par le déposant auxquels il appartenait de le rendre, le bourreau s’empara d’elle et la prit pour la mener au bûcher. Pierre Davon, lieutenant du bailli de Rouen, déclare que, sans intervalle et sans qu’il y ait eu de sentence de la justice séculière, elle fut prise et menée au supplice. Enfin, voulant savoir s’il était fait quelque mention d’un jugement dans les registres ou dans les minutes du bailliage de Rouen, M. de L’Averdy engagea M. le baron de Breteuil à écrire à M. le procureur-général 119du parlement de Rouen : ce dernier lui a adressé la réponse du bailliage ; elle porte qu’on a fait les plus exactes recherches dans tous les papiers du greffe ; et qu’il ne s’en y est pas trouvé qui eût le plus léger rapport à cette affaire.
Il résulte de ce détail, que le bailli de Rouen a seulement dit au bourreau de mener Jeanne au supplice. Cet ordre était sans doute nécessaire pour parvenir à l’exécution, attendu que les gens d’Église n’en peuvent pas donner de cette nature ; mais quand on voit que Jeanne resta, après sa condamnation, une demi-heure sur l’échafaud à adresser au ciel des prières si touchantes et à faire fondre en larmes toute l’assemblée, serait-il permis de conjecturer que ce temps fut peut-être employé à déterminer le bailli à donner un ordre si injuste ? Il fallait peut-être lui faire comprendre et lui faire adopter le prétendu privilège de l’inquisition aussi absurde qu’inique, 120en vertu duquel on ose soutenir que le juge laïc ne peut pas se dispenser d’envoyer à la mort sans examen et sans jugement la personne que l’Église a condamnée ; privilège destructif de la puissance séculière, qui recevrait en aveugle les ordres d’une puissance qui n’en a aucune sur terre.
Cette conjecture devient d’autant plus vraisemblable, qu’indépendamment du tort que les discours de Jeanne sur l’échafaud ne pouvaient pas manquer de faire aux juges qui avaient le plus grand intérêt d’en faire cesser le cours, on voit dans le procès de révision des traces que ce prétendu droit de l’inquisition n’était ni connu, ni admis jusque-là en France. C’est peut-être ici un des premiers exemples qu’on en trouve, s’il a même été suivi d’autres, ainsi qu’il est naturel d’en douter d’après ce qu’on va lire. En effet, beaucoup de témoins disent qu’en cela il fut mal procédé, parce qu’il n’y eut point de 121jugement de la justice séculière : cette proposition est incontestablement vraie, puisque un ordre de mener quelqu’un à la mort sans examen des charges, sans délibération des officiers du roi qui a seul le droit du glaive, celui de vie et de mort, ne peut être qu’un acte de tyrannie et non un jugement ; mais ne prouve-t-elle donc pas en même-temps que ces témoins n’avaient jamais vu agir de cette façon, qu’ils n’avaient pas même d’idée qu’il pût être permis de procéder ainsi ; par conséquent, que ce prétendu droit n’était pas d’usage en France ? Cette observation est des plus importantes, parce qu’elle tendrait à établir, que si la France avait fait la faute de recevoir l’inquisition, du moins elle ne l’avait pas admise avec un des plus sensibles abus de ce tribunal.
Je finis en ajoutant qu’il est donc prouvé que pour compléter toute l’horreur de cette affaire, Jeanne fut conduite au supplice sans 122aucun jugement émané de la puissance civile, qui seule avait droit de disposer de sa personne. Sa mort fut un véritable assassinat prémédité et exécuté sous l’apparence de l’ordre et de la forme judiciaire.
Jeanne est-elle restée héroïque jusqu’à la fin ?
Un supplice aussi cruel que celui auquel elle était condamnée, accompagné des circonstances les plus avilissantes, lui a sans doute arraché d’abord des larmes et des plaintes : on a dû même sentir, en les lisant, leur modération et leur retenue ; mais après ces premières impressions de la nature, dont la vertu la plus parfaite peut à peine se garantir, après qu’elle eut résolu et offert le sacrifice de sa vie, après qu’elle eut invoqué les secours du ciel que la faiblesse de son sexe lui rendaient encore plus nécessaires, après les avoir mérités par le généreux pardon qu’elle accorda à ceux qui la traitaient ainsi, on va voir qu’elle est morte avec courage, piété et résignation.
123Jeanne alors revêtue de l’habit de son sexe, on lui mit sur la tête la mitre fatale de l’inquisition, sur laquelle étaient écrits les délits dont on la chargeait si injustement, et ils étaient écrits plus en détail sur un tableau auprès du bûcher. Elle fut conduite dans la charrette au vieux marché de Rouen, accompagnée de sept ou huit cents Anglais, armés de glaives et de bâtons.
Dans cet état humiliant, elle monta sur un échafaud en présence d’un peuple innombrable ; il y en avait trois, sur l’un étaient les juges et les assesseurs ; sur l’autre étaient Jeanne et les prélats ; le troisième était celui du supplice.
Jeanne était placée de façon qu’il n’y avait aucun homme qui fût assez hardi pour lui parler, excepté Martin Ladvenu son confesseur, et Jean Massieu.
On craignait donc qu’elle ne parlât, soit pour désavouer les faits des douze articles, soit 124pour renouveler son appel au pape, soit pour attaquer la fausseté de l’abjuration.
Midy prononça le sermon, Massieu qui ne quitta pas Jeanne jusqu’à la mort, atteste que
pendant la prédication elle eust grant constance et paisiblement oyst.
L’évêque de Beauvais, malgré ces précautions, ne suivit pas l’avis des assesseurs ; il n’osa pas faire lire la fausse abjuration devant Jeanne, quoiqu’ils l’eussent expressément délibéré ; il craignit de courir le risque de son désaveu, dont une partie des assistants aurait été obligée de reconnaître la vérité. Il se mit au-dessus des reproches, commettant ainsi un nouveau crime devenu nécessaire pour achever sans risque de compléter l’injustice. Sitôt que le prédicateur eut dit à Jeanne, vade in pace, allez en paix, l’Église ne peut plus vous défendre, et vous remets dans les mains séculières
, l’évêque lut tout haut le jugement définitif de condamnation.
125Dès que Jeanne l’eut entendu prononcer,
elle se jeta à genouils, et adressa à Dieu les plus dévotes prières en faisant recognition, (c’est-à-dire, dans le langage des témoins, en demandant pardon) à Dieu notre rédempteur qui avait souffert en la croix pour notre rédemption.
Elle demanda une croix : un Anglais qui était auprès d’elle, en fit sur le champ une avec le bout d’un bâton et la lui donna ; Jeanne la baisa avec ferveur, elle la mit dans son sein.
Elle montra, dit Massieu, grants signes et évidentes et cleres apparences de sa contrition, pénitence et ferveur de foy, tant par ses pyteuses et dévotes lamentations, qu’invocations de la Sainte Trinité, de la Sainte Vierge et de tous les Saints.
Cette scène si touchante ne dément en rien le caractère de Jeanne. Sa dévotion était très tendre, puisque son histoire prouve 126comme on l’a déjà fait remarquer, qu’elle avait le don des larmes, qu’elle en répandait beaucoup toutes les fois qu’elle allait à confesse ou qu’elle communiait.
Au surplus, au lieu de renoncer à son véritable souverain, au lieu de se repentir de l’avoir servi contre les Anglais, Jeanne s’occupa au contraire de l’honneur de Charles VII ; elle lui fut fidèle jusqu’à la fin, même dans cette affreuse circonstance ; elle sentit tout le tort que sa condamnation et son supplice pouvait lui faire dans l’esprit des peuples : ce témoignage de fidélité démontre une présence d’esprit, qui ne pouvait être que le résultat d’un courage parfaitement résigné. Elle déclara en conséquence, ainsi que l’atteste Jean de Mailly, évêque de Noyon, que le roi de France ne l’avait pas induite à faire ce qu’elle avait fait, soit qu’elle ait fait bien, ou fait mal.
Est-elle morte sur le bûcher, ou une autre a-t-elle brûlé à sa place ?
Tout ce qui précède prouve invinciblement 127que c’est bien Jeanne d’Arc qui a été conduite à l’échafaud, sur la place du vieux marché de Rouen. Il ne s’agit plus que de la voir au supplice et le subir. Pour être bien convaincu qu’on n’a pas pu en substituer une autre à l’insu des Anglais, qui n’y auraient sûrement pas consenti, d’après tout ce qu’on a vu qu’ils avaient dit et fait jusque-là. Les précautions que prirent les Anglais, une nuée de témoins, surtout ceux qui n’ont pas quitté Jeanne jusqu’à la mort, les propos du bourreau lui-même ; tout va se réunir pour démontrer la fausseté et la supposition de cette fable qui a cependant encore quelques partisans.
Les Anglais s’impatientaient du retard que les prières de Jeanne apportaient à l’exécution :
et tant, dit Massieu, qu’elle faisait lesdites dévotions et pyteuses lamentations, fust fort précipitée par les Anglais et même par plusieurs autres capitaines, de la laisser 128entre les mains du bourreau pour plutôt la faire mourir, disant à celui qui parle, qui à son entendement la reconfortait en l’échafaud : comment, prêtre, nous ferez-vous dîner ici ?
Enfin, ils se saisirent d’elle ; elle salua tous les assistants, elle pria tous les prêtres de dire une messe pour elle.
Elle descendit de l’échafaud accompagnée de la Pierre, de Massieu et de Ladvenu ; ce fut en présence d’un peuple immense qui la connaissait, l’ayant déjà vue à Saint-Ouen, qu’elle fut conduite par les Anglais, en priant Dieu avec larmes. Les Anglais la livrèrent au maître de l’œuvre, en lui disant :
Fay ton office ; et ainsi fut menée et attachée, disent les témoins.
Il n’est donc pas possible de pouvoir placer ici une supposition de personne, puisque ce sont les soldats anglais eux-mêmes qui l’ont conduite en public, que c’est de leurs mains que 129le bourreau l’a reçue pour la faire monter sur le bûcher et pour la lier au poteau, et que trois ecclésiastiques l’accompagnaient. D’ailleurs, si on eût fait une supposition de personne, c’eût été une preuve convaincante de l’injustice du jugement, et Charles VII aurait eu le plus vif intérêt d’en recueillir les preuves.
Mais les Anglais avaient pris eux-mêmes les plus grandes précautions pour empêcher qu’on ne parvînt à persuader que ce n’était pas la personne de Jeanne qui avait subi le supplice. Ils avaient fait construire au-dessus du bûcher un échafaud très élevé et en plâtre, afin que tout le monde pût la voir.
Les Anglais avaient fait faire un très haut échafaud de plâtre, dit un des témoins, de sorte qu’ainsi que le rapportait l’exécuteur, il ne pouvait bonnement et facilement expédier, ne atteindre à elle, de quoi il était fort marry, et avait grande 130compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisait mourir.
Si elle eût été placée ainsi étant voilée ; et qu’elle n’eût pas parlé, on pourrait encore élever quelques nuages ; mais elle était à visage découvert, tout le monde la voyait, tout le monde l’entendait, et elle n’a pas cessé de parler un instant.
Dès que Jeanne fut morte, les Anglais craignant toujours les erreurs populaires, ordonnèrent au bourreau d’écarter le feu pendant quelque temps, afin que tous les assistants fussent bien convaincus qu’elle était véritablement morte.
Le même jour, le cardinal d’Angleterre ordonna de rassembler les restes du corps de Jeanne, et de les jeter dans la Seine, ce qui fut exécuté par le bourreau, au rapport d’un grand nombre de témoins.
Le gouvernement anglais fit de vains efforts pour tirer quelques avantages de cette barbarie ; 131il se flatta de convaincre les étrangers et les Français de la justice de ce jugement, de prévenir les tristes effets qu’il ne pouvait pas manquer d’opérer contre lui, et de faire tomber sur Charles VII le préjugé fâcheux qu’il avait employé des moyens criminels pour se rétablir sur son trône. De là, deux lettres patentes au nom du jeune roi d’Angleterre ; l’une en latin à l’Empereur, aux rois, aux ducs et aux princes de toute la chrétienté ; et l’autre en français, aux prélats, aux églises, aux comtes, aux nobles et aux villes du royaume de France.
Cette dernière est la plus importante, l’autre ne contient qu’une vaine déclamation sur le danger des erreurs et des faux prophètes, un abrégé des faits relatifs à la Pucelle, indiqués à son désavantage, une idée plus qu’incomplète des procédures faites et des jugements rendus contre elle. On fait dire à ce jeune prince, qui était alors en minorité, 132qu’il a rendu Jeanne à la juridiction de l’évêque, dans le diocèse duquel elle a été prise, lequel a agi avec le vicaire de l’inquisiteur, ce qui fait retomber sur l’évêque de Beauvais seul le fait du concours de ce tribunal, suivant la liberté de l’interprétation de la clause des premières lettres du roi d’Angleterre, appelez ceux qui doivent être appelés. On finit par dire faussement, que les juges ecclésiastiques l’ont livrée au jugement de la puissance séculière, qui décida que son corps devait être brûlé. Le surplus n’est qu’une exhortation à suivre son exemple, en prévenant par de sévères punitions les dangers qui accompagnent les faux prophètes et les erreurs qu’ils répandent. Cette lettre est du 8 Juin 1431, et datée de Rouen. Il est évident qu’une lettre de cette nature était un vrai manifeste, pour tâcher de disculper et les juges et le gouvernement anglais, qui sentaient combien ils en avaient besoin ; 133d’où on peut conclure le mauvais effet que dut produire l’indigne parti qu’ils avaient pris. La lettre destinée pour la France avait un but plus direct.
Il paraît que cette lettre ne fut imaginée que quelque temps après la mort de Jeanne, pour parer s’il était possible, aux mauvais effets qui résultèrent du jugement rendu et exécuté, puisqu’elle n’est que du 28 juin 1431, tandis que la lettre aux princes de l’Europe est du 8 de ce même mois. Cet effet fut si fâcheux pour les juges, que l’évêque de Beauvais eut peur, et que dès le 12 juin, il avait obtenu des lettres de garantie du roi d’Angleterre, qui ne sont pas dans le manuscrit du procès de condamnation.
Les peuples étaient tellement irrités contre les deux juges, que ceux-ci imaginèrent d’appeler la terreur à leur secours. L’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur qui n’avaient aucune juridiction à Rouen, s’avisèrent pour 134faire un exemple, d’instruire un procès contre un religieux nommé Jean de la Pierre ; ils le firent accuser devant eux d’avoir mal parlé du jugement qu’ils avaient rendu : il demanda pardon à genoux les mains jointes, et fut condamné à titre de grâce, par sentence du 8 août 1431, précédée d’une information et d’un interrogatoire, à garder prison au pain et à l’eau, dans la maison des Frères-prêcheurs à Rouen, jusqu’au jour de Pâques suivant. Cette procédure est dans les manuscrits, mais sans aucune signature des greffiers et notaires, ni de qui que ce soit.
Une procession générale fut faite le jour de Saint-Martin-Bouillant, et un Frère-prêcheur qui était inquisiteur de la foi et docteur en théologie, prêcha contre la Pucelle, à Saint-Martin-des-Champs.
135Réflexions historiques et critiques sur la conduite qu’a tenue Charles VII, à l’égard de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, après qu’elle eut été faite prisonnière par les Anglais au siège de Compiègne
On a reproché souvent à la mémoire de Charles VII, d’avoir lâchement abandonné Jeanne d’Arc, aussitôt qu’elle fut tombée dans les mains des Anglais en 1430, pendant le siège qu’ils faisaient de la ville de Compiègne.
On prétend que ce prince aurait dû la racheter à quelque prix que ce fût, en payant sa rançon à ceux qui étaient devenus maîtres de sa personne.
136On ajoute que s’il ne pouvait pas y parvenir, il devait déclarer, pour la sauver, qu’il ferait éprouver aux prisonniers Anglais qu’il avait fait et qu’il ferait à l’avenir, le même traitement que Jeanne aurait souffert.
On finit en disant qu’il aurait dû employer du moins tous les moyens que la guerre pouvait lui donner, pour empêcher qu’on ne rendît et qu’on n’exécutât contre elle les jugements iniques dont elle fut la triste victime.
Il est vrai que si Charles VII pouvait trouver un moyen propre à délivrer une héroïne, à laquelle il devait en grande partie le recouvrement de son royaume, sa mémoire doit rester couverte d’une ingratitude révoltante.
Mais, pouvait-il le faire ? C’est la question qu’il est nécessaire d’examiner, et c’est peut-être ce qu’on n’a pas fait d’une manière suffisante : tâchons de l’éclaircir, en nous 137reportant aux circonstances dans lesquelles on se trouvait, aux usages qui s’observaient, et aux préjugés qui régnaient dans presque tous les esprits.
Il s’agit de voir en premier lieu, si Charles a pu racheter Jeanne, c’est-à-dire être admis à payer sa rançon ; en second lieu, s’il a pu déclarer qu’il ferait aux prisonniers anglais le même traitement que celui que subirait la Pucelle ; en troisième lieu, s’il était possible de l’arracher par la force, des mains de ses ennemis, qui instruisaient le procès contre elle, qui la condamnaient et qui la faisaient exécuter.
Charles VII pouvait-il racheter Jeanne en payant sa rançon ?
Il paraît naturel, au premier coup-d’œil, de croire que Charles VII pouvait délivrer Jeanne, soit par voie d’échange, soit par le payement d’une rançon, à quelque somme qu’on l’eût portée : s’il le pouvait, il serait juste de le condamner sans hésiter.
Mais il me paraît que Charles VII n’a pas 138pu le faire, parce que ceux qui l’avaient prise n’avaient pas le pouvoir d’en disposer, parce qu’elle tomba inévitablement sous la puissance du roi d’Angleterre lui-même, et parce qu’enfin celui-ci ne voulait pas et n’était pas le maître de la lui rendre : trois circonstances dont il est nécessaire de donner la preuve.
Que ceux qui avaient fait Jeanne prisonnière, n’aient pas eu la liberté d’en disposer ; c’est un fait qu’on ne peut révoquer en doute. Dès que Jeanne eut été prise, on fit supplier le roi d’Angleterre, par l’Université de Paris, de la livrer aux juges d’Église, comme étant accusée, par la voie publique, de sorcelleries et d’autres crimes. On prétendait qu’à ce titre, elle devait cesser d’avoir les droits de prisonnière de guerre, et qu’elle n’était point dans le cas de pouvoir être délivrée par le payement d’une rançon. Le gouvernement anglais n’estimant 139pas ce moyen encore suffisant pour la garder, il en employa un autre. Le roi d’Angleterre était incontestablement le chef de la guerre. Jean de Luxembourg, saisi de la Pucelle, et vassal du duc de Bourgogne, dont la cause était intimement unie à celle du monarque anglais, était du nombre de ceux qui servaient sous les drapeaux du roi d’Angleterre.
Or, ce dernier en qualité de chef de la guerre, avait le droit de retirer tel prisonnier qu’il voulait des mains de ceux qui l’avaient fait, lorsqu’ils étaient de son parti, en payant dix mille livres pour chaque prisonnier de quelque état qu’il fût, même un prince ou un roi. Cette offre une fois faite en vertu du droit de guerre, le capitaine preneur était tout-à-fait désintéressé ; il perdait ses droits sur le prisonnier : il ne pouvait plus en traiter ; il n’en était plus que le gardien jusqu’au payement, et le 140chef de guerre était investi à l’égard du prisonnier de tous les droits de celui qui fait la capture.
On ne peut pas révoquer en doute l’existence de ce droit ; il est consigné dans les anciens écrivains, il est rapporté expressément dans les arguments des manuscrits relatifs à la Pucelle Jeanne, et dans son procès.
Ainsi il doit demeurer pour constant que le roi d’Angleterre avait le droit de retirer Jeanne des mains de ceux qui l’avaient prise. Il est prouvé qu’il en avait fait l’achat, et non le rachat ; ce qui justifie en même temps ceux qui ne la lui ont pas vendue, c’est-à-dire Jean de Luxembourg et le Bâtard de Vendôme, mais qui ont été forcés de la lui abandonner aux termes des droits, usages et coutumes alors établis. Il est encore prouvé que le gouvernement anglais a payé les dix mille livres, pour avoir la cruelle satisfaction 141faction de la faire brûler vive ; et par conséquent il est démontré que Charles ne pouvait pas payer une rançon pour Jeanne, à ses capteurs, qu’ils ne pouvaient pas eux-mêmes la lui rendre ni l’échanger, et qu’ainsi il se voyait réduit ou à la retirer des mains du roi d’Angleterre, ou à la lui arracher de force, ou à l’abandonner.
Or, peut-on seulement imaginer que le roi d’Angleterre aurait rendu Jeanne à Charles VII ? Et quand même il y aurait été disposé, le gouvernement anglais l’aurait-il osé faire ?
Se flattant de persuader aux autres que Jeanne était sorcière, le gouvernement anglais voulait, en lui appliquant les peines de ce crime, et rassurer les soldats, et profiter en même temps de l’occasion, présenter Charles comme son complice.
La régence Anglaise n’aurait pas consenti à rendre Jeanne, en se privant d’une ressource 142qui formait son principal espoir, elle n’y aurait consenti qu’autant que Charles aurait abandonné sa couronne.
Quand même le gouvernement anglais aurait été assez peu conséquent pour être porté à rendre Jeanne à Charles VII, il n’aurait pas osé le faire.
Tous ces faits sont attestés par l’histoire des deux nations, par les deux procès de condamnation et de révision de Jeanne d’Arc, et par les dépositions unanimes d’un grand nombre de témoins. On doit en conclure que Charles VII était absolument hors d’état de racheter Jeanne, et que tout était réuni pour opposer une barrière insurmontable au désir qu’il en avait, et qu’il ne pouvait pas n’en pas avoir.
Pouvait-il menacer de représailles les prisonniers anglais ?
Serait-on plus fondé à prétendre qu’il aurait dû essayer de la sauver, en déclarant qu’il ferait subir aux prisonniers anglais le même traitement qu’on ferait éprouver à la Pucelle ?
143C’est une accusation récemment intentée contre ce prince, et dont les contemporains n’ont pas même eu la pensée, parce qu’elle était impossible à mettre alors en avant. Les Anglais n’avaient rien fait à Jeanne, considérée comme prisonnière de guerre, qui fût susceptible de reproches. Elle n’était point enchaînée, on la gardait avec soin dans des châteaux forts, comme les autres prisonniers ; c’est encore un fait prouvé dans le procès. On ne cessa d’en agir ainsi à son égard, qu’au moment où elle fut soumise à l’instruction qu’on dirigea contre elle, comme hérétique et comme sorcière.
Il est vrai que de ce moment on la traita en criminelle ; elle eut les ceps de fer aux pieds ; elle fut attachée à une grosse chaîne qui enveloppait son corps pendant la nuit. Il y a même lieu de croire qu’on l’a tenue enfermée comme une bête féroce pendant un temps et jusqu’à ses premiers interrogatoires ; 144dans une cage de fer où elle ne pouvait pas se tenir debout. Si personne ne l’a vue dans cette cage, au moins a-t-on la preuve au procès qu’elle a été commandée pour elle, que cette cage a été pesée, et qu’elle a été portée au château de Rouen, où Jeanne était enfermée.
Le reproche qu’on fait à Charles VII, de n’avoir pas traité de même les prisonniers anglais, dicté sans doute par un juste sentiment d’humanité, ne renferme-t-il pas cependant quelque chose d’inhumain ? Il eût été injuste d’agir ainsi, et il était impossible de mettre à exécution un pareil moyen, et par conséquent de l’employer à effrayer ; enfin il ne pouvait se concilier avec les lois de la représaille.
Quoi ! parce que les Anglais étaient injustes et barbares à l’égard de Jeanne, Charles aurait dû faire brûler vifs tous les prisonniers de cette nation et les tenir dans 145les fers ! Quelle révolte n’aurait-il pas excitée dans tous les esprits, s’il en avait seulement fait la menace ? Les Anglais n’auraient-ils pas annoncé qu’ils en feraient autant aux chevaliers français qui étaient prisonniers ? Ne tenaient-ils pas le duc d’Orléans prisonnier en Angleterre ? Ceux qui suivaient volontairement Charles auraient-ils continué à combattre pour lui au hasard d’un pareil sort ? Tous les soldats n’auraient-ils pas déserté ? Les sentiments d’humanité, si naturels à la nation française, n’auraient-ils pas rangé Charles dans la classe des tyrans et des barbares, et éloigné de lui tous les siens à jamais ?
Pouvait-il l’arracher de force à ses ennemis ?
Reste à savoir si du moins il pouvait essayer d’arracher Jeanne à ses juges, réunir toutes ses forces, fondre sur la Normandie et attaquer Rouen jusqu’à ce qu’on lui rendît Jeanne, ou qu’elle fût du moins soustraite à la vengeance judiciaire de ses ennemis.
146La question de savoir s’il convenait d’attaquer la Normandie, s’était élevée du vivant de Jeanne d’Arc : des membres du conseil du roi soutenaient, que pour profiter des premiers succès et de la présence de cette héroïne, il était à propos de négliger la Champagne, la Brie et la Picardie, pour aller attaquer d’abord la Normandie, et se rendre ensuite à Rheims où le Roi devait être sacré. Cette opinion avait beaucoup de partisans dans le conseil.
Ce fut Jeanne elle-même qui la combattit, et qui fit prévaloir l’avis contraire. Ce fait prouvé au procès de révision, fait déjà connaître combien il était difficile d’enlever au monarque anglais un pays qui était son ancien patrimoine, dans lequel il était maître depuis si longtemps, et où il était plus assuré qu’ailleurs, de la fidélité des vassaux et de l’obéissance des peuples.
Il est vrai que lorsque Jeanne fut conduite 147à Rouen, Charles avait déjà fait des progrès assez considérables dans les parties orientales et méridionales de la France ; mais sa capitale, loin d’être soumise, était encore à la tête de la révolte ; les pays qui la séparaient d’avec la Normandie, étaient encore en bonne partie sous la domination anglaise ; les chemins pour y parvenir présentaient à chaque pas de nombreux obstacles. Enfin, on avait pris pour cette sanglante tragédie, le temps de l’hiver, où l’on ne pouvait pas faire une guerre ouverte en campagne, ni des sièges de villes.
D’ailleurs, au milieu des désordres et des troubles d’une guerre civile, l’argent manquait souvent pour des entreprises longues, difficiles et dispendieuses. De plus, l’obéissance dépendait presque toujours de la volonté des capitaines, et la jalousie avait éloigné de Jeanne plusieurs d’entre eux, quoiqu’ils fussent sincèrement attachés au parti de Charles VII ; 148l’histoire nous l’apprend ; enfin, les secours de l’Angleterre étaient à la porte de la Normandie. Un seul échec aurait détruit la réputation de Charles, et c’était cependant elle qui faisait sa plus grande force.
Nous lisons dans l’histoire, que longtemps après avoir soumis le reste de la France, Charles le victorieux n’était pas encore maître de la Normandie ; il se vit obligé de faire des trêves avec l’Angleterre. Il ne trouva qu’en 1449 un moment avantageux pour attaquer cette province avec succès : ce ne fut qu’alors qu’il put parvenir à la soumettre.
Les présupposés du temps interdisaient à Charles VII toute action directe
Quelques puissantes que soient les raisons que je viens de rapporter, quelque difficile qu’il me paraisse de pouvoir y répondre, il reste cependant au fond du cœur un mécontentement secret contre l’inaction de Charles VII.
On l’attribue encore malgré soi-même à l’indolence à laquelle ce prince était naturellement 149porté, et à laquelle cependant ce roi, ne se laissait aller, si on peut s’exprimer ainsi, que par accès. Malgré ma conviction, j’ai éprouvé moi-même ce sentiment en écrivant ces réflexions ; il m’a fait rechercher encore plus attentivement, si Charles pouvait avoir eu d’autres motifs pour ne pas remplir ce qu’il devait à Jeanne, et voici quel en a été le résultat.
Mais pour concevoir ces motifs, il faut faire une supposition ; il est nécessaire de s’imaginer qu’on vit dans le temps où les faits se sont passés ; il faut se persuader pour un instant, qu’on croit de bonne foi aux sorciers et à la puissance supérieure qu’ils exercent au nom et en vertu du pouvoir du prince des ténèbres. Il faut se pénétrer de l’horreur qu’ils doivent exciter, de l’indignation qu’ils doivent inspirer, de la crainte qu’ils doivent répandre dans une âme forte d’ailleurs, du mépris et de la juste colère dont on doit 150être rempli pour ceux qui les emploient. Il faut aussi être parfaitement soumis de cœur et d’esprit à toutes les censures ecclésiastiques sans distinction, croire à la puissance directe des clefs sur la puissance temporelle ; en un mot, être en tout un homme du commencement du quinzième siècle.
Cette supposition, quoique nécessaire, doit paraître au premier coup-d’œil bien éloignée de nous.
Tous les témoins de la révision, ceux mêmes qui avaient été assesseurs, conviennent unanimement qu’un des buts principaux que les Anglais se proposaient dans ce procès, était d’impliquer dans l’affaire, l’honneur de Charles VII, qu’ils ne pouvaient pas poursuivre en personne ; et de le perdre dans l’esprit de toute l’Europe ecclésiastique et séculière.
On présentait fortement ces insinuations à Rome, en peignant Charles VII comme un 151fauteur de sorciers et d’hérétiques ; on les y inculquait profondément ; elles y poussèrent même de telles racines, que lorsque Charles VII fut maître de son royaume et de la Normandie, il n’osa pas faire agir ses juges royaux en faveur de la mémoire de la Pucelle. Il ne put pas même obtenir de Rome les actes nécessaires pour y parvenir, parce que les Anglais l’y accusaient de s’être servi des moyens sinistres de la Pucelle. Il n’eut d’autre ressource que celle de faire agir directement les parents de Jeanne, au nom desquels le rescrit apostolique ne fut accordé qu’en 1455, et seulement après un changement de pontificat.
Si Charles VII dans de pareilles circonstances, non content des premières démarches qu’il avait pu faire, pour retirer Jeanne des mains de ceux qui l’avaient faite prisonnière, eût pris hautement son parti, après qu’elle eût été livrée aux juges d’Église ; s’il eût 152employé les moyens qu’on lui reproche de n’avoir pas mis en œuvre ; s’il eût tenté sans succès de la délivrer, il aurait été bientôt dénoncé partout comme fauteur et complice d’hérétique et de sorciers, comme employant l’art magique pour gagner des batailles ; il aurait couru le risque de voir bientôt fondre sur lui les censures et les excommunications ecclésiastiques. Eh ! comment calculer à présent les funestes effets qui pouvaient en résulter contre lui, dans ce temps, d’une profonde ignorance, où la France et l’Angleterre ne pouvaient être habitées que par des hommes du commencement du quinzième siècle ?
Nous ne devons donc pas blâmer légèrement la mémoire des princes, puisqu’après un temps aussi long, lorsque nous ne pouvons plus savoir toutes les circonstances de détail qui déterminent souvent, avec un empire absolu, la conduite des rois malgré eux-mêmes, 153nous apercevons encore de si grands inconvénients par rapport à celle que nous désirions vivement que Charles VII eût pu tenir en faveur de Jeanne d’Arc.
La révision du procès de condamnation
Rouen ne fut soumis à Charles VII qu’en 1449, et le reste de la Normandie l’année suivante : ce prince, jaloux de la mémoire de Jeanne, qui lui avait rendu des services si marqués, s’en occupa dès les premiers moments : il fit prendre tous les renseignements que son nouveau pouvoir le mettait pour la première fois en état de se procurer.
Il connut qu’il pouvait se flatter encore de recueillir la preuve de l’injustice des jugements rendus contre elle ; il n’y avait pas un instant à perdre après tant d’années écoulées ; la mort moissonnait peu à peu les contemporains de Jeanne, et tous ceux qui avaient eu part à son procès. Charles ne voulant pas laisser la vérité se perdre dans 154l’oubli, adressa des lettres-patentes le 15 février 1449, à son amé et féal conseiller maître Guillaume Bouillé, docteur en théologie.
Il y annonce d’abord, qu’on a fait mourir Jeanne iniquement et contre raison, très cruellement, qu’il veut savoir la vérité de ce procès, et la manière dont il a été déduit et procédé.
En conséquence, il ordonne à son commissaire :
- D’informer des faits et de lui adresser ou à son grand conseil, les informations closes et scellées ;
- De contraindre ceux qui ont des écritures, procès, ou autre chose touchant la matière, à les lui représenter, pour les adresser pareillement au roi ou à son grand conseil ; il ordonne à tous ses officiers, justiciers et sujets d’obéir en cela à son commissaire, ainsi qu’à ceux qu’il commettrait à cet effet.
155Les témoins, dit ce commissaire du roi, dans son procès-verbal, furent entendus, après serment par eux prêté, de dire la vérité.
Sept témoins furent entendus dans cette première information.
Charles VII s’en servit, ainsi que des connaissances que son commissaire lui procura sur les actes mêmes de l’instruction du procès, pour faire dresser un mémoire à consulter, sur lequel il prit l’avis de plusieurs docteurs et jurisconsultes. Tous conclurent unanimement à la nullité du procès dans la forme, et à son injustice au fond.
En 1452, le cardinal d’Estouteville, archevêque de Rouen et légat du pape, à la sollicitation de Charles VII, suivant toutes les apparences, après avoir connu les informations de Guillaume Bouillé et les avis des docteurs consultés par le roi, instruit d’ailleurs, dit-il, des plaintes dont son 156diocèse retentissait contre la condamnation de Jeanne d’Arc, jugea à propos, en appelant un inquisiteur, de faire lui-même, en qualité de légat du pape, une information d’office, dans laquelle il entendit cinq témoins.
Forcé peu de temps après de quitter la ville de Rouen pour se rendre à Rome, il commit Philippe de la Rose, son grand-vicaire, pour continuer cette information avec le même inquisiteur de la foi, qu’il avait appelé lors de la précédente audition, Jean Bréhal, frère-prêcheur ; ils entendirent dix-sept autres témoins qui furent examinés sur vingt-sept articles, tandis que ceux de l’information du cardinal ne l’avaient été que sur douze ; ces témoins furent principalement ceux qui avaient été assesseurs dans le procès de condamnation, ou employés à son instruction.
Charles VII voyant que tant de démarches n’opéraient aucun effet réel, et que les 157formes usitées alors feraient naître à chaque pas des obstacles insurmontables, eut enfin recours à la cour de Rome ; mais les Anglais y agissaient contre lui ; ils y avaient fortement insinué que ce prince s’était servi des moyens sinistres de la Pucelle, et il vit encore cette ressource prête à s’évanouir.
Alors il fit agir les parents de Jeanne d’Arc, en leur nom propre et personnel : il est à croire que la politique romaine qui ne voulait pas déplaire à la cour d’Angleterre, exigea encore ce ménagement. Un changement de pontife, les informations secrètes du roi de France, les témoignages publics du cardinal d’Estouteville, la connaissance qu’il donna des informations qu’il avait faites et qu’il avait fait faire, produisirent une disposition moins défavorable dans l’esprit des Romains, et la supplique des parents de Jeanne fut enfin accueillie en 1455.
158Calixte III, qui venait de monter sur le siège pontifical, accorda les lettres apostoliques qui lui étaient demandées.
Elles renferment un extrait de la supplique des parents de la Pucelle ; ils y disaient qu’elle n’avait jamais avancé ni soutenu aucune espèce d’hérésie, ni rien qui fût contraire à la foi catholique ; et que cependant Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, joint à l’inquisiteur et au promoteur d’Estivet, l’a poursuivie comme hérétique.
On y ajoute que Jeanne requit, que si on prétendait qu’elle eût avancé quelque hérésie, on la remît à l’examen du Saint-Siège, dont elle était prête à recevoir son jugement ; mais que pour lui ôter les voies d’une défense légitime, et en violant toutes les règles de droit, il a été rendu contre elle une sentence qui la déclare hérétique, et qu’elle a subi le dernier supplice par l’autorité de la puissance séculière, à la honte de sa mère, de ses frères 159et de tous ses parents qui se pourvoyaient contre cette condamnation. On crut donc devoir cacher à la cour de Rome, que la puissance séculière n’avait rendu aucun jugement à cet égard, afin de ne pas livrer d’attaque apparente aux prétendus privilèges de l’inquisition, dissimulation qu’exigea probablement la politique romaine ; par ce moyen on faisait retomber en apparence le plus grand tort sur les officiers de la justice séculière, qui n’ont cependant ni examiné l’affaire, ni délibéré, ni prononcé de jugement.
Les lettres de Calixte III nous apprennent ensuite, qu’on avait ajouté à la supplique les preuves alléguées pour établir la nullité et l’injustice de ce procès, tirées de ce qui y était contenu.
Les conclusions tendaient à obtenir du pape, des commissaires pour prononcer, afin que les demandeurs pussent recouvrer leur honneur 160et celui de la victime, en faisant abolir l’infamie qui rejaillissait sur eux d’une pareille condamnation.
Le bref du pape commit l’archevêque de Rheims, l’évêque de Paris, l’évêque de Coutances et un inquisiteur ; en y joignant ceux qu’il conviendrait d’appeler, il les chargea d’entendre tout ce qui serait proposé de part et d’autre, et d’ordonner ce qui serait juste.
Les lettres du Pape permettaient aux juges d’agir au nombre de trois, de deux, et même d’un seul, et de déléguer ceux qu’ils jugeraient à propos ; ils ont usé plusieurs fois de cette faculté, et toujours par de bonnes raisons, dans le cours de l’instruction ; mais ils se réunissaient tous lors du jugement. Le bref est daté du 3 des ides de juin 1455, première année du pontificat de Calixte III. Les parents de Jeanne d’Arc en firent part séparément à chacun des commissaires qui les entendirent 161entendirent ensemble le 17 novembre 1455, dans le palais de l’évêque de Paris.
Ils y tinrent une audience publique, l’évêque de Coutances étant absent ; il s’y trouva des prélats, des abbés, des professeurs en théologie, des officiaux de différents diocèses, des licenciés, des maîtres, et une grande multitude de spectateurs de tous les ordres.
On vit paraître tout à coup une femme éplorée, Isabelle, mère de la Pucelle ; ses deux fils l’accompagnaient. La plus vive douleur était peinte sur leurs visages : Isabelle tenait un papier à la main ; elle était suivie par M. Maugier, docteur en droit, son défenseur, par ses parents, par des docteurs et par d’autres personnes qui attestaient la nullité et l’injustice du procès.
Ce long et triste cortège, fait pour frapper toute l’assemblée, étant entré, Isabelle dans une profonde humiliation, poussant de longs 162gémissements et des soupirs profonds, fit entendre ses supplications.
Elle dit
que Jeanne d’Arc était sa fille, qu’elle l’avait élevée dans la crainte de Dieu et dans les traditions de l’Église, suivant son âge et son état, qui la faisaient vivre dans les prés et dans les champs ; sa fille fréquentait l’Église, se confessait et communiait tous les mois, et jeûnait aux jours prescrits par l’Église.
Elle n’a jamais rien pensé ni médité contre la foi.
Cependant ses ennemis, au mépris du prince sous lequel elle vivait, lui ont fait un procès en matière de foi.
Ensuite sans autorité légitime, ils n’ont pas eu d’égards à ses récusations et à ses appellations tacites et expresses.
Ils lui ont imputé de faux crimes à la perte de leur âme.
Ils lui ont fait subir une infamie irréparable pour elle et pour sa famille.
163Isabelle ayant prononcé avec peine ce peu de mots, suffoquée par la douleur, Pierre Maugier prit la parole, et lut tout haut sa supplique et celle de ses fils, c’est-à-dire leur requête.
Elle portait en substance, qu’aussitôt que la ville de Rouen et la Normandie ont été réunies au pouvoir du roi, on a commencé à prendre des instructions sur le procès fait à Jeanne d’Arc. Dès qu’il a paru, les vices de cette procédure ont éclaté au grand jour ; des docteurs les ont examinés avec la plus scrupuleuse attention, et Isabelle, suivant leur conseil, s’est adressée à la source de justice, au Saint-Siège, pour en obtenir le remède après tant de malheurs : le souverain pontife a délégué trois prélats et l’inquisiteur de la foi, pour statuer sur le tout, et elle les requiert d’y procéder. Elle se présente assistée de ces mêmes docteurs séculiers, qui déposent en faveur de l’innocence ; elle supplie ses juges d’écouter le pauvre et une veuve infortunée.
164Les juges ayant alors fait écarter la foule, passèrent dans une autre pièce où Isabelle fut amenée ; ils l’interrogèrent sur ce qui concernait sa personne, et sur les autres objets qu’ils jugèrent à propos.
Revenus ensuite dans la salle d’audience, ils firent lire devant eux et devant les assistants le bref de Calixte III, en latin ; ils firent observer aux demandeurs combien il y avait peu d’apparence pour eux de réussir dans une affaire aussi difficile, combien il était peu vraisemblable que le jugement qu’ils attaquaient, fût infecté des vices qu’ils lui reprochaient.
Les demandeurs ayant persisté malgré cette observation, les juges déclarèrent qu’ils ne se refusaient pas à remplir leur devoir suivant les règles de la conscience et le bref du Pape.
Aussitôt Maugier demanda la permission de parler, et il l’obtint avec quelque peine ; sous la condition de parler brièvement, attendu, 165dirent les juges, que l’affaire n’est pas en jugement. En effet, ils n’avaient pas encore judiciairement accepté la commission du pape, ni nommé des officiers pour procéder.
Le discours de Maugier ne laissa pas d’être long. Il lut le bref du pape en français, afin qu’il fût connu de tous les assistants sans exception, et il déclara expressément que les demandeurs n’attaquaient que l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, le vice-inquisiteur, Jean Lemaître, le promoteur d’Estivet et leurs complices, s’il y en avait : la raison en est dit-il, que ceux qui ont opiné dans le procès, ont été induits en erreur par les douze articles d’assertions faussement et calomnieusement rédigées et qu’il attaquait comme tels : et il fit la lecture en latin et en français de la requête qui n’était dirigée que contre ceux qu’il venait d’indiquer.
Maugier finit par rappeler aux juges 166l’injuste condamnation de Suzanne ; il les compara à Daniel sauvant l’innocence des poursuites de la calomnie et de l’iniquité : il exposa par extrait les principaux vices du procès attaqué, enfin, il représenta l’innocence opprimée et le sang du juste portant ses cris jusqu’au trône de l’Éternel.
Tel est le résumé des faits énoncés dans le procès-verbal des notaires qui furent greffiers commis par les juges ; ils l’ont inséré et signé en tête du procès.
Ce premier acte fait avec un éclat si touchant était nécessaire ; il fixait les yeux du public sur les motifs de la réclamation : il tranquillisait ceux qui n’avaient fait qu’opiner ou consulter dans l’affaire ; il leur apprenait qu’ils avaient été indignement trompés ; il calmait surtout les inquiétudes de l’Université de Paris, qu’une coupable surprise et une suite déplorable d’erreurs n’avaient que trop égarés dans ce funeste procès.
167Le même jour les juges rendirent deux ordonnances préliminaires : la première avait pour objet de citer publiquement à comparaître au 12 décembre suivant à Rouen, ceux qui avaient eu connaissance du procès, pour avouer ou contester l’acceptation du bref du pape, appel général qui assurait l’impartialité de l’instruction : elle citait aussi ceux qui avaient des actes du procès, à l’effet de les représenter au tribunal de la révision.
La seconde ordonnait de citer pour comparaître Guillaume Helande, alors évêque de Beauvais, celui qui se trouvait être promoteur de son diocèse, ainsi que les représentants de Pierre Cauchon, du vice-inquisiteur, Jean Lemaître, du promoteur d’Estivet, ou leurs ayant cause.
Cette citation à l’évêque, lors actuel de Beauvais, peut paraître d’abord assez singulière ; mais on savait que Cauchon et d’Estivet 168étaient morts, et on considéra sans doute que le jugement attaqué étant un acte de la juridiction du diocèse de Beauvais, exercé dans la ville de Rouen, en vertu des lettres territoriales du chapitre, pendant la vacance du siège ; ceux qui exerçaient en ce moment la juridiction ecclésiastique dans le diocèse de Beauvais, étaient en quelque sorte des parties nécessaires pour soutenir ou pour abandonner le jugement de condamnation de Jeanne d’Arc, afin d’assurer par ce moyen la validité de l’instruction du procès de révision.
Les citations ordonnées furent faites par affiches aux portes des Églises, et les assignations données aux personnes, autant qu’on les put trouver, le tout à la requête et aux dépens de la famille d’Arc, ainsi que toutes les autres procédures qui ont eu lieu. On ne put avoir aucunes nouvelles du vice-inquisiteur Jean Lemaître, ni des héritiers de 169d’Estivet ; on trouva et on assigna ceux de Pierre Cauchon.
Les représentants de Pierre Cauchon comparurent par leurs fondés de pouvoir. Ceux-ci vinrent à l’audience, ils y déclarèrent le 21 décembre 1455, qu’ils n’entendaient pas défendre ni soutenir les actes d’un procès qui ne les intéressait en rien. Ils ajoutèrent d’eux-mêmes, qu’ils avaient entendu dire que l’envie et la haine des Anglais, avaient fait brûler Jeanne d’Arc, parce qu’elle avait bien servi le roi de France ; qu’on avait pris un prétexte pour attirer son procès en cours d’Église, parce qu’elle leur causait de grands dommages, et que si elle eût été de leur parti, on ne l’eût pas traitée ainsi. Ils finirent par demander que le procès intenté pour sa justification ne fût pas à leur préjudice, parce que les édits donnés par le roi pour la réunion de la Normandie à sa couronne, avaient tout pardonné par un effet de sa bonté 170et de sa miséricorde, qu’ils étaient capables d’en profiter, et qu’en conséquence ils demandaient à en jouir.
On ne voit pas qu’il soit intervenu aucune décision à ce sujet : on se contenta dans la suite de l’instruction, de les supposer compris dans les citations générales, il ne fut rien prononcé à leur égard par la sentence définitive, ni même pris depuis de conclusions contre eux par les demandeurs en révision.
Résumé des moyens des demandeurs en révision dans le cours du procès.
On peut les réduire à cinq objets principaux :
- la nullité du procès en la forme ;
- l’injustice évidente de la condamnation prononcée contre Jeanne, et l’iniquité de la conduite des juges
- la justification de la conduite de Jeanne, et qu’elle n’a jamais été relapse ;
- les lettres de garantie dont les juges ont cru avoir besoin ;
- les conclusions prises par les demandeurs.
171Il reste à présenter ce à quoi tendirent les demandes des parents de la Pucelle ; ils conclurent à ce qu’il plût aux juges :
- De prononcer que tout le procès était nul ;
- Que les douze articles d’assertions attribuées à Jeanne d’Arc, sont nuls, trompeurs, le fruit de la violence et d’une iniquité manifeste ;
- De déclarer Jeanne innocente, fidèle, catholique jusqu’à la mort inclusivement, non tombée en hérésie ni en erreur, n’ayant jamais été séparée de l’unité de l’Église, mais libre et déchargée de tout crime ;
- De relever les demandeurs de toute note d’infamie, ainsi que leur postérité, à l’occasion du procès et des jugements intervenus ;
- De faire brûler tous les actes du procès de condamnation par l’autorité de la justice séculière ;
- De faire publier le jugement à intervenir dans toutes les villes du royaume ;
- 172D’ordonner des fondations de chapelle avec offices et prières des morts pour la défunte, et d’y faire apposer des images, des inscriptions et des épitaphes ;
- D’ordonner, s’il plaît ainsi au roi, que le procès de la révision sera déposé dans les chroniques de France et trésor des chartes du roi ;
- De condamner les défendeurs en des sommes d’argent pour réparation civile ;
- La demande finit par offrir la preuve de tout ce qui a été avancé dans les faits articulés et dans les requêtes.
Il a été enfin statué définitivement le 7 juillet 1456.
Ce jugement en contient deux bien séparés et distincts l’un d’avec l’autre, quoique dans la même sentence ; ils ont chacun leur vu, leurs considérations ou motifs exprimés, et leur dispositif.
On lit d’abord les qualités des parties dans 173le procès instruit devant les juges, en exécution du rescrit du pape, à la requête d’Isabelle veuve d’Arc, de Pierre et Jean d’Arc, mère et frères de Jeanne de bonne mémoire.
- Vu en particulier, les procédures faites par les demandeurs, et leurs conclusions tendant à la nullité, iniquité et dol du procès autrefois instruit par Pierre Cauchon, Jean Lemaître et Jean d’Estivet, contre la défunte Jeanne.
- Vu, et plusieurs fois revues et examinées les minutes originales, les actes et protocoles du précédent procès, livrés en vertu des compulsoires aux notaires, et lesdites minutes reconnues en leur présence. (Ainsi les juges avaient les minutes originales, les actes et les protocoles des notaires sous les yeux, c’est ce que l’on cherche jusqu’à présent sans succès, comme on le verra dans la dissertation à la suite de la Notice des manuscrits).
- 174Vu, les informations préparatoires faites par le cardinal d’Estouteville, alors légat en France, et par les grands-vicaires, ainsi que les enquêtes faites dans le procès.
- Vu, les traités des docteurs et des praticiens les plus instruits, les uns consultés sur le fonds, et les autres sur la forme du procès, lesquels ont visité tous les livres et minutes du procès.
- Vu, les dispositions des témoins entendus sur le départ de Jeanne, du lieu de sa naissance, ainsi que sur les examens qu’elle avait subis à Poitiers et ailleurs, devant des prélats et docteurs, et entraînés devant celui qui était alors archevêque de Rheims.
- Vu, certains articles qui commencent par ces mots : quædam fœmina dixit. Ce sont les douze articles d’assertions que les juges du précédent procès ont prétendu être tirés des confessions de Jeanne, pour avoir des avis doctrinaux sur ce qui y est 175contenu, lesquels articles dit le vu du jugement, ont été attaqués par les demandeurs et par notre promoteur, comme iniques, faux et mensongèrement rédigés sur lesdites confessions.
- Vu, les autres réquisitions et actes du précédent procès, les productions des demandeurs, les requêtes, les protestations, observations et motifs de droit des parties, et les assignations données pour entendre prononcer à droit.
Le jugement expose ensuite les considérations ou motifs principaux des juges. Ils portent en premier lieu sur les faits qui ont le plus frappé les juges ; ce sont ceux de l’exécution des promesses ou prédictions faites par Jeanne.
Considéré, disent-ils, l’admirable délivrance de la ville d’Orléans, la conduite du roi à Rheims, son sacre et couronnement fait dans cette ville, avec toutes les circonstances qui y ont rapport.
176Se fondant sur l’espoir des secours et lumières du Saint-Esprit, ayant imploré le secours du ciel, disent les juges, afin que notre jugement émané de Dieu lui-même, qui pèse les esprits, qui est le seul juge véritable et le seul instruit de la réalité de ces révélations (expressions qui établissent l’incompétence des juges du premier procès), de ce Dieu dont l’esprit souffle où il veut, qui choisit quelquefois les faibles pour confondre les puissants, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, et vient les secourir dans le malheur et dans les tribulations (autres expressions que les juges appliquent évidemment aux personnes de Charles VII et de Jeanne d’Arc).
Leur troisième motif est fondé sur tous les travaux faits par eux-mêmes et par ceux qu’ils ont consultés pour parvenir à la découverte de la vérité : ayant délibéré mûrement, disent-ils, tant sur les préparatoires de l’affaire que 177sur la décision de la cause, avec des personnes habiles, remplies de probité, et ayant une conscience timorée : vu leurs solennelles délibérations dans leurs traités, et ayant eu leur avis, tant de vive voix que par écrit, par lesquels ils ont estimé que les faits de la défunte sont dignes d’admiration, plutôt que de condamnation ; que tout ce qui a été fait contre elle est vicieux au fond et dans la forme.
Après ce préambule, les juges prononcent séparément sur le chef des douze assertions ; ils les déclarèrent infidèlement, méchamment, calomnieusement, frauduleusement et malicieusement extraites des confessions de Jeanne, éloignées de la vérité qu’elles abandonnent, fausses dans plusieurs points, afin d’entraîner les délibérants dans un autre avis que celui qu’ils auraient embrassé.
Il y a apparence que cette disposition qui ne concerne que les douze assertions, a donné 178lieu à l’opinion erronée de ceux qui ont prétendu que les juges avaient fait lacérer les minutes du procès.
Cette pièce du procès de condamnation, ainsi jugée et à jamais proscrite d’une instruction dont elle avait été la seule base, et une base criminelle, il restait encore à prononcer sur les deux jugements rendus contre Jeanne d’Arc, c’est-à-dire, sur le fond même de l’affaire. C’est ce que font les juges par un second prononcé, ils reprennent la même méthode, en faisant précéder d’un vu très court et de leurs considérations personnelles, le deuxième jugement qu’ils vont rendre par la même sentence.
Vu, est-il dit, tout ce qui est au procès, et qu’ils ne rapportent pas de nouveau ; vu principalement les deux jugements rendus contre Jeanne d’Arc, dont le premier est qualifié de jugement de charte, parce qu’il la condamne à une prison perpétuelle ; l’autre 179jugement de rechute, parce qu’il la condamne comme relapse.
- Considérant d’abord la qualité des juges ;
- La manière dont Jeanne était détenue prisonnière et gardée ;
- Les récusations de ses juges qu’elle avait faites ;
- Ses soumissions à l’Église ;
- Ses appels et réquisitions multipliés, par lesquels elle réfère au pape et au Saint-Siège ses actions et ses discours, et fut très instamment requis à plusieurs fois que le procès fût envoyé en entier au pape, auquel elle se soumettait ;
- Considéré que l’abjuration insérée au procès est fausse, que celle qui a eu lieu était l’effet du dol, qu’elle a été arrachée par la crainte, en présence du bourreau et du bûcher ; et par conséquent tortionnaire et imprévue, et que de plus elle n’a pas été comprise par Jeanne d’Arc.
Vu enfin les traités des prélats et solennels 180avis des docteurs de droit divin et humain, concluent tous à la nullité et à l’injustice du procès.
Tout considéré et n’ayant eu que Dieu en vue,
Les juges prononcent que le procès d’abjuration et les deux jugements rendus contre Jeanne, contiennent le dol le plus manifeste, la calomnie et l’iniquité, avec des erreurs de droit et de fait ; et en conséquence le tout est déclaré nul et invalide, ainsi que tout ce qui s’en est suivi, et en tant que de besoin, est cassé et annulé, comme n’ayant ni force ni vertu. En conséquence, Jeanne, les demandeurs et leurs parents, sont déclarés n’avoir encouru aucune note ni tache d’infamie à leur occasion, dont en tout événement ils sont entièrement lavés et déchargés.
Le surplus du dispositif concerne les réparations dues à la mémoire d’une accusée innocente, condamnée et suppliciée injustement : voici en quoi elles consistent ;
- 181Le jugement que l’on rend sera solennellement publié dans la ville de Rouen ;
- Il y sera fait en outre deux processions solennelles ; la première à la place Saint-Ouen, où s’est passée la scène de la fausse abjuration ; la seconde le lendemain, au lieu même où par une cruelle et horrible exécution, les flammes ont étouffé et brûlé Jeanne d’Arc ;
- Il y aura une prédication publique dans les deux endroits ;
- Il sera placé une croix au lieu de l’exécution, à l’intention d’un souvenir perpétuel.
Telles sont les dispositions de ce jugement aussi juste que célèbre. Il a été rendu, comme on le voit maintenant, après la procédure la plus impartiale et la plus complète, suivant l’usage du temps ; il ne l’a même été qu’après avoir entendu en déposition tous ceux qui étaient assesseurs dans le premier procès et que la mort n’avait point 182encore moissonnés, et même après leur avoir fait examiner le procès de condamnation qu’ils ne connaissaient pas, puisqu’on avait eu l’adresse infernale de ne les faire opiner que sur les douze articles des assertions substituées aux véritables interrogatoires ; ainsi les juges de la révision se sont mis dans le cas d’y délibérer en leur présence.
Quelle dût être leur douleur, quels durent être leurs remords, s’ils n’avaient pas trempé dans le complot formé contre Jeanne, lorsque la vérité se fit connaître à eux avec tout son éclat ! Avec quel regret ils durent être convaincus, et de l’erreur qui ne les disculpait pas ; et des suites funestes d’une complaisance, ou d’une fausse confiance, ou d’une faiblesse toujours criminelle !
Les juges de la révision ont examiné le procès jusque dans ses moindres détails ; ils ont fait mettre par écrit ce qu’ils ont dit et pensé pendant le cours de ces délibérations ; ils ont conservé ce travail aux siècles futurs, pour les convaincre de la justice qui a dicté leur décision ; ils ont motivé les dispositions que la justice leur prescrivait de prononcer ; il ne peut donc pas y avoir de jugement plus réfléchi, mieux préparé, ni plus juste en lui-même.
Conclusion : les systèmes proposés pour expliquer Jeanne, et le sentiment de l’auteur
Le lecteur finira peut-être par demander quel est le sentiment du rédacteur de ces Notices, sur l’affaire de Jeanne ? Il est aisé d’en avoir un sur la nullité et sur l’injustice manifeste du jugement prononcé contre elle ; il ne peut pas y avoir de doute à ce sujet ; d’après tout ce qui a été rapporté. D’ailleurs, quand même Jeanne aurait été l’instrument volontaire d’une fraude pratiquée pour en imposer à la multitude, elle n’aurait pas dû être condamnée au supplice qu’elle a souffert ; un délit de cette espèce ne le méritait pas. J’ajoute que s’il y avait eu de l’imposture, il est prouvé 184qu’elle n’avait agi qu’avec simplicité et conviction. Les deux procès prouvent avec évidence que Jeanne était de bonne foi, et qu’elle est morte convaincue de la vérité et de la réalité de ses visions et de ses révélations.
Il est vrai que le surplus présente un problème des plus difficiles à résoudre. Trois systèmes ont été soutenus jusqu’à présent : le premier attribue au concours fortuit des événements, tout ce qui s’est passé alors ; il ne me paraît guère possible de l’adopter.
Le second système consiste à prendre le démon pour l’auteur des apparitions et des révélations de Jeanne ; je le crois encore plus difficile à adopter que le précédent.
Il ne reste donc plus que le troisième système ; il consiste à soutenir, comme le docteur Beaupère, que ces visions et apparitions sont plutôt d’invention humaine, que d’inspiration divine ; ou bien au contraire, 185comme plusieurs des docteurs consultés par les juges de la révision, qu’elles sont plutôt d’inspiration divine que d’invention humaine ; car on ne peut rien assurer de positif dans l’une et l’autre opinion. En effet, s’il y a eu invention humaine, il n’en est resté aucune trace dans l’histoire qui puisse en donner d’indication tant soit peu précise6 ; s’il y a eu inspiration divine, elle n’a été proclamée aux yeux des hommes par aucun miracle au-delà de l’exécution des prédictions elles-mêmes. Aussi de part et d’autre, on peut approcher plus ou moins de la vraisemblance, et tout se réduit ici à une pure affaire d’opinion, sur laquelle les suffrages sont entièrement libres. On peut donc les faire combattre ensemble par un simple et court rapprochement des circonstances et des vraisemblances, propres à être invoquées dans les deux avis.
186Dans les deux opinions, on est obligé de partir du fait constant et établi partout ce qu’on a vu, que Jeanne était de bonne foi, et que s’il y a eu une intrigue, elle en a été elle-même la dupe et la victime.
N’est-il pas naturel de présumer que les capitaines de Charles VII, et peut-être Agnès Sorel elle-même, ont cherché à ranimer le courage éteint de Charles VII, par une apparence de secours du Ciel ? Ayant su par Baudricourt ou par quelque autre le caractère d’une fille des environs de Vaucouleurs, dont la tête pouvait être déjà échauffée par les histoires de l’arbre des Fées de Domremy, et par l’effet naturel du physique de son corps privé des évacuations périodiques, on aura pu faire agir Baudricourt pour achever de l’exalter.
On se sera servi de son oncle Laxart pour le guider ; son père y aura peut-être contribué volontairement ; on lui parlait de ses 187songes prétendus, et en la laissant sortir de sa maison sans paraître y consentir.
On aura fait annoncer sa venue à la cour par une fausse prédiction de Merlin, et par les prétendues prophétesses dont on rapportait les discours à Charles VII, pour le préparer à cet événement.
Baudricourt aura d’abord refusé d’accorder à Jeanne ce qu’elle désirait, afin d’enflammer davantage son désir ; il aura employé pour la tromper des êtres humains, puisque, suivant elle, Saint-Michel lui apparaissait sous la figure d’un véritable homme : la Providence aura permis le succès de cette invention qui n’allait point contre ses décrets, et qui ne faisait agir qu’une personne dévote et tenant une conduite chrétienne.
Sans doute les personnes qu’on aura employées pour faire croire la vérité de ces apparitions à Jeanne, ne lui auront inspiré que de bons sentiments. Pour séduire les officiers, 188les soldats et le peuple, il fallait leur montrer une fille remplie de piété, de vertus ; il était essentiel de ne pas leur faire voir une personne dont la conduite fût mauvaise ou équivoque : autrement le prestige destiné à les tromper aurait disparu tout à coup à leurs yeux ; ce courage invincible qu’on voulait inspirer au roi et à ses troupes, n’aurait plus existé.
C’est ainsi qu’on aura pu, et qu’on aura su profiter du préjugé vulgaire de ce siècle pour les choses merveilleuses ; on sera parvenu par ce moyen à faire de chaque soldat français un héros, et de chaque soldat anglais un homme timide, qui se croyait poursuivi par les puissances célestes, auxquelles il aurait en vain tâché de résister.
N’est-il pas possible que le même homme qui jouait le rôle de Saint-Michel, et les femmes qu’il employait pour faire celui des deux saintes, Catherine et Marguerite, accompagnassent 189partout les pas de Jeanne, sans qu’elle s’en doutât ; que quelqu’un de ceux qui étaient mis par le roi auprès d’elle, préparât toutes les facilités nécessaires pour favoriser l’illusion dans laquelle Jeanne était elle-même, qu’enfin dans la prison, l’imagination de Jeanne déjà frappée depuis longtemps de ce qu’elle voyait réellement, ait continué à croire qu’elle le voyait encore ? D’ailleurs, un royaliste secret, demeurant à Rouen, n’a-t-il pas pu gagner quelqu’un des gardes de Jeanne ? Les Anglais eux-mêmes ne peuvent-ils pas y avoir concouru de leur côté, et peut-être d’eux-mêmes, pour la maintenir dans le refus qu’ils voulaient qu’elle fît de se soumettre à l’Église ?
Il est vrai qu’on peut opposer que, toutes les prédictions, même de détail, faites par Jeanne, ont été réalisées ; mais on peut cependant remarquer, que si après les sept années annoncées par la Pucelle, Paris était 190soumis au roi, les Anglais n’avaient pas encore tout perdu en France, comme elle l’avait dit ; le duc d’Orléans qu’elle devait, disait-elle délivrer de prison, ne l’a été que longtemps après sa mort. À l’égard des prédictions de détail, en fait de guerre, ceux qui les lui inspiraient ne couraient peut-être pas autant de risque qu’on pourrait le présumer. On espérait que la prédiction aurait son succès d’elle-même, par le courage inouï, et par la confiance invincible qu’elle inspirait aux troupes. En tout cas, si quelqu’une de ces prédictions n’eût pas reçu son exécution, on avait la ressource d’en imaginer quelque raison particulière, et de la faire adopter à des esprits prévenus.
On répond en faveur de l’inspiration divine contre l’invention humaine, que s’il y avait eu une intrigue pratiquée, on aurait fini par en être instruit ; quelques-uns des auteurs de cette scène en auraient parlé au moins 191en termes couverts : l’histoire aurait fini par en recueillir quelques renseignements ; cependant tout est muet à cet égard, et on est réduit aux simples conjectures.
On voit par ce léger aperçu des raisons réciproques, que c’est un véritable combat de probabilités plus ou moins fortes, auquel cette question se réduit. Il faut conclure :
- Que les assertions imputées à Jeanne étaient fausses, ainsi que l’abjuration qui est au procès, et que la prétendue information faite après sa mort ; et qu’enfin le procès qu’on lui a fait, était aussi nul qu’injuste ;
- Qu’elle était de bonne foi dans la ferme croyance de l’inspiration divine, qu’elle a été par conséquent une victime parfaitement innocente de la fureur de ses ennemis ;
- Qu’elle a toujours tenu la conduite la plus pure et la plus pieuse ; qu’elle était véritablement soumise à l’Église, et qu’elle est 192morte en pratiquant d’une manière éclatante toutes les vertus chrétiennes ;
- Qu’elle a au moins contribué puissamment à sauver la France et Charles VII ;
- Enfin que si le défaut de monuments historiques doit fermer la bouche à ceux qui ne verraient qu’une invention humaine dans ses actions et dans ses paroles, le défaut de manifestation d’en haut pour appuyer la divinité de ces mêmes apparitions et révélations, réduit au même état ceux qui n’y voudraient voir absolument qu’une opération toute céleste.
Dernière révision du procès
N. B. Ici finissent les recherches de M. de L’Averdy. Il faut ajouter que ces deux révisions du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, furent suivies d’une troisième. Les deux premières de ces révisions se firent en 1450 et 1452. On procéda à la troisième en 1931463, sous le règne de Louis XI ; et celle-ci assurément ne doit pas être suspecte7.
L’historien d’Orléans, Symphorien Guyon, rapporte que Louis XI obtint du pape Pie II, vers l’an 1462, que d’autres commissaires nouveaux, c’étaient deux célèbres jurisconsultes, informeraient derechef de la vie de la Pucelle8. Deux de ses indignes juges étaient encore vivants, ils furent arrêtés ; on leur fit juridiquement leur procès. Ils confessèrent l’innocence de la Pucelle, reconnurent que par conséquent elle avait été injustement condamnée ; ils furent punis de la même peine qu’ils avaient fait souffrir à cette fille héroïque : ils furent brûlés vifs.
194Les cadavres, des deux autres juges décédés, furent exhumés et livrés aux mêmes flammes.
Il suffit de connaître cette justice terrible, éclatante, marquée au coin du caractère de Louis XI : la procédure de cette nouvelle justification n’offrirait rien d’intéressant après le développement de la première qui lui servit de base et qui ouvrit la route à cette réparation solennelle, complète, mais tardive.