P. J. B. Chaussard  : Jeanne d’Arc (1806)

Tome 1 : Coup d’œil sur le siècle de Charles VII

1Coup d’œil
sur le siècle de Charles VII

Premier chapitre
Causes des malheurs

La première observation qui frappe l’esprit le moins attentif, c’est le contraste que présentent ce siècle et l’époque actuelle.

La France était alors plongée dans un abyme de calamités et d’humiliation : aujourd’hui elle vient d’atteindre l’apogée de la gloire ; les Anglais dictaient alors des lois au sein même de Paris : aujourd’hui ils tremblent dans Londres ; alors repoussé dans un coin de la France, un groupe d’intrépides guerriers se serraient autour d’un roi qui n’était pas même reconnu et que sa faiblesse personnelle avilissait encore plus que ses défaites : aujourd’hui de la Seine à l’Adige, des glaciers de la Suisse aux Pyrénées, des 2bords superbes de l’Escaut jusqu’au front menaçant des Alpes, de la Méditerranée à l’Océan, les Aigles des légions françaises sont prêtes à s’élancer au premier signal du héros qui vient de ceindre les deux couronnes de Charlemagne.

Cette éblouissante image du présent, console l’historien qui doit raconter la honte du passé. Du fonds de ce dédale d’horreurs, d’intrigues sanglantes, d’erreurs et de calamités, dans lequel il est obligé d’errer, il élève ainsi sa pensée et ses regards vers des objets plus dignes de son attention, et il reprend alors le courage nécessaire pour achever une carrière aussi pénible.

Examinons d’abord quelle avait été jusqu’à l’époque de Charles VI, le développement de la grandeur française dont l’édifice s’écroula sous son règne, au milieu de ces factions féroces, qui en disputèrent à Charles VII les misérables débris.

Une politique heureuse avait successivement agrandi le royaume depuis Hugues Capet : la valeur de Philippe Auguste, l’adresse de 3ses successeurs, la prudence de Charles V, y avaient ajouté plusieurs provinces ; on en comptait sept, qui unies les unes aux autres formaient déjà l’une des plus florissantes monarchies de l’Europe ; on distinguait au premier rang l’Isle de France, la Picardie et l’Orléanais, l’ancien patrimoine des rois ; la valeur de Philippe Auguste avait conquis la Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine ; on devait la Champagne et le Dauphiné, au bonheur et à la politique de Philippe de Valois ; enfin le Languedoc avait été joint à la France, par un traité que Louis IX avait conclu avec autant de dextérité que de fortune1.

Ce bel héritage fut déchiré et divisé du vivant même de Charles VI, qui plongé par l’effet d’un poison lent dans une sombre imbécillité, loin d’avoir le sentiment de sa dignité n’avait pas même celui de ses maux. On sait comment la corruption de l’exécrable Isabelle, alluma les flambeaux des guerres 4civiles. Des torrents de sang coulèrent sur des ruines.

L’origine de ces guerres, de ces assassinats publics, précédés par des assassinats particuliers, doit être attribuée à l’ambition que les princes du sang, que les grands feudataires (et ils étaient alors aussi multipliés que puissants) conçurent de s’emparer de l’autorité suprême sous un fantôme de roi.

Au premier rang de ces feudataires on signalait comme les plus puissants, les ducs de Bourgogne, de Bretagne, de Bourbon et surtout le roi d’Angleterre, qui tenant la Guyenne à titre de foi et hommage, exerçant des prétentions sur la Normandie, pouvait ainsi presser la France au nord et au midi ; il osait même en affecter la couronne25Il devait profiter des divisions générales, et il se servit des Français pour vaincre les Français.

6Reine vénale et perfide, épouse cruelle et sans foi, mère dénaturée, Isabelle sacrifia la France, son époux et son fils, au sentiment d’une vengeance aveugle. Ce fut sur les cadavres entassés dans Paris par le massacre des Armagnacs, qu’elle fit proclamer la spoliation de son propre fils.

Tels furent les principaux événements qui précédèrent le règne de Charles VII.

On l’accusait de l’assassinat du duc de Bourgogne, et quoiqu’il ait été depuis justifié par des historiens aussi éclairés qu’éloquents3, le poids de cette accusation aggrava celui de ses malheurs.

Charles était pressé du côté du nord et du levant, par les possessions du nouveau duc de Bourgogne, l’un des plus puissants Princes 7de l’Europe4 ; au midi une partie de la Guienne et de quelques provinces adjacentes, était rentrée sous la domination des Anglais ; Charles était pour ainsi dire acculé sur les bords de la Loire : tandis que le redoutable duc de Bedford, après avoir soumis tout le nord de la France au nom de Henri VI, souriait à la pensée de n’avoir plus à vaincre que le roi de Bourges, c’est ainsi que les Anglais appelaient Charles, par une dérision amère.

Il n’entre point dans mon plan de développer les détails de ces événements, ils sont assez connus ; je me borne à en indiquer les causes.

On remarque d’abord que le plan des opérations militaires du célèbre duc de Bedford était mieux concerté que la défense de Charles VII : et cette supériorité tenait à la fois à celle des talents de l’Anglais, et à l’étendue de ses moyens. Il montra d’ailleurs cette politique profonde sans laquelle il n’y a pas de 8véritable succès : soit qu’il apaise les troubles de l’Angleterre, soit qu’il augmente ceux de la France, soit qu’il forme avec le fameux Richemont une ligue momentanée, soit qu’il réduise à la neutralité le plus fidèle allié de Charles, le roi d’Écosse ; soit qu’au moment où il paraît envelopper le prince Français, il tombe à l’improviste sur le duc de Bretagne ; dans les camps comme sur les mers, dans le cabinet comme dans les cours il déploie un génie rare.

Mais ce héros… il fut le bourreau de Jeanne d’Arc, et ce trait seul ternit toute sa gloire.

N’anticipons point sur les événements. La faiblesse du caractère de Charles VII, l’empire qu’il accordait à ses favoris, leur rivalité, la pénurie d’hommes et d’argent, tout semblait l’obliger à temporiser, à ne rien précipiter.

Il risqua imprudemment et à contretemps des actions décisives. L’impétuosité française, pour être employée mal à propos et sans frein, perdit tout, comme aux batailles de 9Crécy, de Poitiers et d’Azincourt ; telle fut la fatale journée de Verneuil : il est vrai que cela tenait à la manière dont les troupes étaient alors levées, conduites et payées5.

On a observé encore que les chefs du parti de Charles VII, les Buchan, les Richemont, les La Hire, les Lafayette, les Saintrailles, les Dunois, les Narbonne, les Gaucourt, les Beauharnais…, étaient les plus intrépides soldats, les plus vaillants chevaliers de leur siècle. Le temps, l’expérience fit de quelques-uns d’eux des capitaines habiles ; le duc de Bedford au contraire, Arundel, Talbot, chefs du parti anglais, étaient des généraux déjà tout formés.

Mais l’art de la guerre était encore dans 10l’enfance6 : les longueurs, que l’attaque et la défense des places entraînaient, donnèrent à Charles et à ses guerriers le temps de s’élever du sein des défaites à des succès7.

11Second chapitre
Causes des succès

Après avoir examiné rapidement quelques-uns des événements qui précédèrent le règne de Charles, sa situation, celle de ses ennemis, et la manière de faire alors la guerre ; il reste à jeter un regard, d’abord sur la cour du monarque Français, et ensuite sur l’esprit général du siècle.

La cour du faible monarque était composée de femmes et de guerriers : il fit tout pour celles-là et rien pour ceux-ci. On combattait, on triomphait pour ainsi dire à son insu, et par un dévouement inexplicable, on s’immolait à un roi devenu esclave des favoris et des favorites.

Cet étrange phénomène s’explique par la haine qu’avaient inspirée les violences des Anglais ; ce n’était point pour le prince, 12mais pour l’État que tout ce qu’il y avait de véritable Français prenaient alors les armes.

Charles était né pour être gouverné par ses maîtresses et par ses ministres : mais ses maîtresses eurent des vertus et ses ministres des talents.

Le caractère d’Agnès couvre toutes ses faiblesses. On sait que de son amant elle fit un roi ; c’était Armide présentant elle-même à Renaud le bouclier. Femme presque héroïque, Agnès vit la gloire au-dessus des plaisirs.

La reine elle-même l’admirait, et poussa la générosité jusqu’à se réunir à elle pour élever le faible Charles au-dessus de lui-même. La supériorité de Marie d’Anjou ne lui permettait pas d’être jalouse d’Agnès ; elle n’avait pas moins de grandeur d’âme, et elle avait plus de vertu. La prudence de ses conseils et son intrépidité contribuèrent à maintenir la couronne sur le front de son époux.

Il était de la destinée de Charles d’accorder tout aux femmes et de leur devoir tout. En effet quatre femmes le servirent peut-être plus 13utilement encore que ses ministres et ses généraux : Jacqueline de Hainaut divisa ses ennemis, Marie d’Anjou et Agnès Sorel ranimèrent son courage ; Jeanne d’Arc le fit triompher.

Tandis que l’union régnait entre toutes les beautés de la cour de Charles, et les rapprochait autant pour le bonheur que pour la gloire du prince, la discorde armait les uns contre les autres et les favoris et les ministres : leurs places était une proie que chacun se disputait. Charles n’était pas plus maître dans sa cour que dans son royaume ; ne faisant pas même l’effort de former une pensée ou un choix, il se déclarait pour celui que les circonstances favorisaient. Ce fut en vain qu’il tenta deux fois de sauver ses plus chers favoris ; ils furent, chose inouïe, poursuivis, immolés presque dans sa cour, presque sous ses yeux !

C’est au prix de tant d’outrages qu’il payait les services de ses officiers : sa faiblesse faisait leur force et leur insolence. Ainsi furent sacrifiés successivement Tanneguy du Chatel, 14Louvet, Giac, Richemont lui-même, et enfin la Trimouille.

Cette indolence, cette nullité à la fois naturelle et forcée donne la clef du reste de la conduite de Charles ; toutes ses volontés étaient enchaînées. Il cherchait alors une distraction dans les voluptés : la France périssait et il ouvrait un bal. Il laissa Jeanne d’Arc combattre, triompher et mourir sans presque daigner s’en apercevoir.

Lorsqu’Orléans fut délivrée, il refusa de répondre aux vœux des habitants qui l’appelaient, et fut chasser dans les plaines de Sully. Les victoires de Richemont valurent à ce général un ordre de quitter l’armée : il avait déplu au favori qui ne songeait qu’à satisfaire ses intérêts et ses ressentiments particuliers.

Ce fut donc par un concours de circonstances inattendues, que Charles fut porté enfin sur ce trône dont les tempêtes politiques l’avaient moins écarté peut-être que sa propre faiblesse. Tout fut l’ouvrage de son bonheur 15et des grandes qualités de quelques guerriers, aussi habiles politiques que vaillants capitaines.

Au premier rang, est ce comte de Dunois, qui dès l’âge de six ans jurait sur le glaive, nouvel Annibal, la vengeance et la guerre. Et c’était Valentine de Milan qui recevait ses serments. Il sut les remplir. À vingt-deux ans il avait fait huit campagnes : ce fut à sa valeur héroïque qu’on dut en grande partie la victoire de Patay et la levée du siège d’Orléans. Ce fut Dunois enfin qui effaça parmi nous jusqu’aux dernières traces de la puissance des Anglais, et les chassa successivement de la Guyenne et de la Normandie.

Son éloge sera terminé par ce mot d’un historien, Dunois avait la réputation d’être le plus courageux et le plus honnête homme du royaume ; il faut ajouter qu’il en était le plus politique : ce fut en effet à son école que Louis XI, jusques-là indiscret et présomptueux apprit à unir le secret à la prudence.

Peut-être aurais-je dû nommer avant lui le 16célèbre Artus, comte de Richemont, qui mérita l’épée de connétable, qui fut le plus grand homme de guerre de son temps, et que son administration n’a pas moins illustré que son art dans les négociations ; tant il est vrai qu’un génie supérieur embrasse avec la même étendue de regard toutes les parties auxquelles il s’applique ! Rien n’égalait la hauteur de son courage si ce n’est celle de ses sentiments et de ses vues.

Au-dessous de ces deux héros, mais près d’eux, s’inscrivent avec honneur et la Hire qui fit lever le siège de Montargis au duc de Bedford, qui partagea les exploits de Jeanne d’Arc, et dont la franchise chevaleresque égala l’intrépidité ; Saintrailles leur digne compagnon d’armes, qui fit tour-à-tour prisonniers, l’Ajax et l’Achille des Anglais, Talbot et Arundel.

Pourrais-je oublier ce serviteur fidèle et vertueux, qui pour prix de ses services, implora de son maître, l’exil comme une grâce, parce que son exil était utile aux intérêts de la couronne, Tanneguy du Chatel, qui se signala par sa valeur et son 17dévouement, par la prudence de ses conseils et par un désintéressement, dont seul peut-être avant Sully, il donna l’exemple aux ministres ?

Et quelle foule de guerriers ne pourrais-je pas citer encore, les d’Isliers, les Gaucourt et les Beauharnais.

Tels furent les ressorts de la grandeur inespérée de Charles, mais, comme je l’ai déjà remarqué, ils se seraient brisés, faute d’appui, sans le concours des grandes circonstances qui en facilitèrent le développement et le jeu. Une des plus favorables fut celle, qui renvoya du sein de la France les orages politiques en Angleterre.

Troisième chapitre
Esprit général du siècle

Les victoires remportées au nom de Charles par ses généraux, le merveilleux de la mission de la Pucelle justifié par le succès, l’horreur qu’avait inspirée contre les Anglais 18l’assassinat juridique de cette héroïne ; tout avait rallié autour de l’oriflamme royal les véritables Français. Le duc de Bourgogne se souvint qu’il en portait le caractère : et il fit conclure cette paix d’Arras que le génie et les talents de Richemont avait préparée.

Dès ce moment Charles régna. En vain quelques étincelles de l’incendie des guerres civiles parurent se ranimer ; un souffle les dissipa, et le monarque plus heureux que le père, triompha d’un fils révolté, plus facilement encore qu’il n’avait triomphé de ses ennemis.

Nous avons esquissé les mœurs particulières de la cour de Charles, elles influèrent sur les mœurs générales ; et les grands événements qui remplirent ce siècle en déterminèrent l’esprit.

L’esprit de cet âge, offre donc un mélange de grandeur et de grossièreté, de simplicité et de politique, de férocité et d’élévation d’âme, de lumière et d’ignorance. Le contraste que ces vices forment avec tant de vertus et que j’en appelais volontiers l’alliage, 19appartenait aux malheurs des premiers temps. Ce fut le résultat des guerres intestines et étrangères, de la lutte des partis et du bouleversement universel. Mais comme c’est au sein des grandes calamités que les grands caractères naissent, croissent et se développent, on vit éclore au milieu de ce chaos, des vertus rares et des talents supérieurs. Jamais l’honneur français ne brilla d’un plus vif éclat. La source de ces vertus était dans une noble franchise, dans une générosité sans bornes, dans une simplicité héroïque.

Un seul particulier fit par son génie une grande révolution dans le commerce, dont son exemple ranima l’essor ; cet homme était Jacques Cœur, déplorable victime de son dévouement pour Charles VII, prince ingrat et toujours bien servi.

Si le mouvement que tant d’agitation avait donné aux esprits fut favorable à l’essor du génie naturel, il le fut moins à celui des connaissances humaines. Une horrible barbarie défigurait presque toutes les institutions ; la plupart des Français avaient été trop longtemps 20malheureux pour pouvoir s’instruire dans les arts de la civilisation et de la paix : les arts de la guerre et de la politique avaient été cultivés, mais par nécessité. Toutes les autres connaissances étaient négligées.

De là cette profonde ignorance dans laquelle croupissait le peuple et même une partie de la cour. Parmi les opinions les plus absurdes, une des plus enracinées, était celle qui faisait croire à l’existence des sorciers, aux prestiges de la magie. Faut-il s’en étonner, lorsqu’au dix-neuvième siècle même on retrouve les traces de ces croyances superstitieuses au fond de quelques-unes de nos campagnes où elles se sont conservées ?

Quelques rapprochements ou plutôt quelques anecdotes peindront mieux ce siècle que toutes les réflexions. Ici Richemont à l’approche de Jeanne s’écrie : Viens-tu de par Dieu ou de par le diable ? Si c’est de par Dieu, je ne te crains guère, si c’est de par le diable, je te crains encore moins8. 21C’était le même homme qui, supérieur à son siècle par tant de rares qualités, s’honorait cependant d’avoir fait brûler en Bretagne tout ce qu’il y rencontrait de sorciers, et il en rencontrait, dit-il, à chaque pas. Là c’est Giac, qui avant de subir le supplice auquel le connétable l’avait condamné de son autorité privée, supplie qu’on lui coupe une main ; il avoue qu’il l’a donnée au diable, et compte attraper celui-ci en sauvant par cet abandon de la partie coupable le reste de son corps.

Lorsque les médecins désespérèrent de guérir la maladie de Charles VI, on fit venir un magicien à la suite duquel se présentèrent des moines augustins, des confréries, des sorciers dont les moins habiles furent brûlés9.

Ainsi s’étaient accréditées les plus funestes croyances. Dans des temps de calamité et de grossièreté, tout devient un ressort. Jeanne d’Arc parut, et fut aux yeux des deux partis une femme miraculeuse. Tous les écrivains 22de ce temps s’accordent à lui donner le nom de Sibylle Française.

Dès qu’elle eut réussi, les révélations furent en crédit. Saintrailles menait à sa suite un petit berger, nommé Guillaume, qu’on appelait le berger prophète, et sur les avis duquel il formait des entreprises, qui ne réussissaient pas toujours ; il s’engagea par son conseil dans un combat contre Talbot, qui le fit prisonnier à son tour, et lui rendit gratuitement la liberté, comme il l’avait reçue de lui après le combat de Patay : mais le berger pris en même temps que Saintrailles, fut réservé pour amuser le peuple aux fêtes de l’entrée de Henri VI à Paris10.

Deux femmes voulurent aussi prophétiser dans cette capitale, l’une des deux prétendit que Dieu lui était apparu en robe blanche ; elle fut brûlée pour cette folie : c’était avant le supplice de la Pucelle, et vraisemblablement pour y préparer.

Enfin après la mort déplorable de Jeanne 23d’Arc, une imposture la ressuscita trois fois. L’une des femmes qui la représentèrent épousa un gentilhomme de la famille des Armoises, la fourberie des deux autres fut reconnue, mais il n’y en eut qu’une de punie.

On verra dans la notice suivante que le rôle de l’héroïne avait été proposé à une femme d’Avignon, qui ne se sentit pas le courage de l’accepter.

Cependant par la force des opinions dominantes, on s’obstina dans les deux partis à ne voir qu’un prestige dans la mission de Jeanne d’Arc.

C’est par suite de ces idées que l’Inquisition intervint dans son procès. Ce fut un des pas les plus remarquables de ces ministres de sang pour s’établir en France.

Cette manière de considérer le procès de Jeanne d’Arc, jette une lumière nouvelle et sinistre sur le dénouement de ce grand drame politique.

M. de L’Averdy est le premier qui, par la multitude des matériaux qu’il a rassemblés sur cette affaire, ait été à même de porter 24cet horrible résultat jusqu’à l’évidence. C’est ce qui rend infiniment précieux le travail que l’Académie des Inscriptions a fait imprimer à la suite de ses Mémoires, et dont nous présentons un extrait analytique.

Je termine par cette effrayante réflexion de M. de L’Averdy.

Ces inquisiteurs existaient en France probablement depuis les affaires des Albigeois, mais ils n’exerçaient de fonctions que dans des temps de troubles, et il ne serait pas surprenant qu’il en existât encore aujourd’hui à l’insu des Français, sans oser paraître en vertu de leur titre : observation qu’on ne croit pas devoir porter plus loin, mais qui n’est pas sans fondement11.

Ce fut en 1790 que l’on publia cette extraordinaire observation.

Notes

  1. [1]

    Voir [Nicolas Baudot de Jully], Histoire de Charles VII, t. I, p. 2, Paris, Didot, 1754.

  2. [2]

    Intrigues et prétextes des Anglais pour s’emparer de la couronne de France.

    • Charles V monta sur le trône, le 8 avril 1364.
    • Charles VI son fils, le 16 septembre 1380.
    • On sait qu’il ne conserva un esprit libre et sain, que pendant les treize premières années de son règne, qui fut de quarante-deux ans. Il mourut le 20 octobre 1422.
    • Les Anglais à force d’intrigues, étaient parvenus à faire épouser à leur roi Henri V, Catherine fille de Charles VI.
    • Ce mariage avait été arrêté le 21 mai 1420, deux ans avant la mort de Charles VI, et célébré à Troyes le 14 juin.
    • Par les conventions, le dauphin depuis Charles VII, alors âgé de dix-huit ans, fut exclu de la couronne, et Henri V s’y vit appeler à cause de sa femme, Catherine, mais au mépris de la loi salique.
    • Henri V, usurpe le gouvernement, et meurt au château de Vincennes, le 22 août 1422, deux mois avant Charles VI.
    • Henri VI vient en France, sous la régence du duc de Bedford, son oncle, et est couronné à Paris.
    • Charles VII se fait couronner à Poitiers, et sacrer à Rheims, le dimanche 10 juillet 1429, après la levée du siège d’Orléans.
    • Il mourut le 22 juillet 1461, au château de Mehun-sur-Yèvre, en Berry, tourmenté de l’idée que les Anglais voulaient le faire périr, par le fer ou par le poison.
  3. [3]

    Voyez l’histoire de la querelle de Philippe de Valois et d’Édouard III, t. III, page 169, 275, et la note ajoutée au texte de Voltaire, Essai sur les mœurs des nations, p. 349, t. XVII, de la collection de Kell, in-8°, et particulièrement les essais historiques de Sainte-Foix.

  4. [4]

    Surtout depuis la réunion du Hainault, du Brabant et de la Hollande à ses vastes domaines.

  5. [5]

    En effet tantôt c’était des troupes fournies par des feudataires, qui, selon la remarque d’un historien, ne les prêtait que pour le nombre de jours stipulés, et avec lesquels on pouvait livrer une bataille et rien de plus ; tantôt c’était des partisans attirés par l’espoir du pillage, qui accouraient dès que l’occasion s’en présentait et disparaissaient avec elle.

  6. [6]

    L’usage des fortifications n’était point encore établi ; les fossés, les tours et l’épaisseur des murailles faisaient toute la force des villes : on les attaquait avec des machines presque semblables à celles des Romains ; et cela rendait les sièges forts longs. La poudre à canon et les armes à feu commençaient à s’introduire dans l’Europe. Ce fut en 1428 que Thomas de Montagu, comte de Salisbury, foudroya le premier les murailles du Mans avec des canons.

    Les hommes d’armes étaient les meilleurs soldats et les plus communs : ils étaient à peu près ce que les Romains appelaient autrefois milites. Les gentilshommes ne faisaient point de difficulté d’y entrer ; et chaque homme d’armes avait sous lui trois archers à pied, et qui leur étaient tellement subordonnés, qu’ils passaient pour leurs valets. Les hommes d’armes se servaient pour l’ordinaire de lances. Il y avait encore les arbalétriers qui faisaient un corps d’infanterie, et dont les armes étaient tant soit peu différentes de celles des archers.

  7. [7]

    Voltaire a comparé Charles VII à Henri IV, c’est trop abaisser ce dernier ; d’ailleurs Charles ne fit rien par lui-même. Il eut le tort d’écarter trop longtemps Richemont et Dunois des premiers emplois, mais enfin ils le servirent malgré lui, et leur grandeur fit la sienne.

  8. [8]

    Voir les Mémoires de Richemont.

  9. [9]

    Essai sur l’histoire générale : règne de Charles VI.

  10. [10]

    Rivalité de la France et de l’Angleterre.

  11. [11]

    Notice des manuscrits de la Bibliothèque de l’Empereur et Roi, t. III, page 15.

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