P. J. B. Chaussard  : Jeanne d’Arc (1806)

Tome 2 : Monuments à Rouen et à Orléans (et projet d'inscription)

448Monuments érigés à Rouen et à Orléans

Tour et fontaine de la Pucelle à Rouen

Le monument que les Orléanais ont consacré à Jeanne d’Arc, retrace sa gloire ; ceux dont je vais m’occuper ne parlent que de ses malheurs1

Traînée de cachots en cachots, livrée à des inquisiteurs féroces, (frères Martin et Pierre Cauchon) Jeanne d’Arc fut enfermée à Rouen dans une tour qui subsiste encore auprès de celle Bouvreuil, et qu’on nomme Tour de la Pucelle2.

Elle était autrefois masquée par plusieurs 449maisons bâties en colombage. À gauche est la tour de la porte Bouvreuil. Son aspect quoique du côté de la campagne est sombre et lugubre. Le jour ne pénètre point dans l’intérieur. Cet épais massif, restes désolés et mornes, témoin des siècles gothiques de la féodalité dont il a conservé la grossière empreinte, attristerait les regards de celui même qui ignorerait que cette geôle fut l’horrible théâtre des souffrances de la vertu héroïque et de l’innocence. Ses cris ont retenti sous ces voûtes infernales ; ses pleurs en ont trempé le sol. C’est là que Jeanne fut, dit-on, enfermée dans une cage3. Il est certain qu’elle y fut plongée dans un cachot, et attachée par des ceps de fer.

Il y a un an que l’on a découvert en creusant dans le jardin du monastère des filles du Saint-Sacrement, la partie basse de la 450tour. Sous le plancher de cette salle se trouve un puits, ou cul de basse-fosse, dans lequel on voit plusieurs anneaux de chaînes presque entièrement rongés par la rouille4.

Ce fut dans le Vieux-Marché qu’on brûla la Pucelle ; mais le lieu précis où se fit cette exécution, n’est plus dans le Vieux-Marché ; on en a fait le Marché-aux-Veaux. Voilà pourquoi le monument élevé à sa mémoire est placé dans ce marché. Au lieu de la croix qui y fut élevée, après la réhabilitation de la mémoire de l’infortunée, on y fit construire une fontaine avec la statue de l’héroïne5.

Cette fontaine était d’un travail très délicat, 451et composée de trois rangs de colonnes posées l’une sur l’autre dans un plan triangulaire ; le tout était orné d’arabesques avec des statues de saints et de saintes, et celle de Jeanne au sommet du monument. L’eau s’échappait par trois robinets, terminés par des têtes de cheval6.

Ce monument qui est du temps de la renaissance des arts en France, (vers le commencement du seizième siècle) était léger, les figures et surtout les arabesques étaient d’un bon style.

Il fut remplacé par un autre en 17557. Celui-ci consiste en un piédestal, avec des dauphins, et porte la statue de la Pucelle. Il s’en faut de beaucoup que ce dernier monument soit aussi élégant que le premier.

452J’y ai remarqué l’Inscription terminée par ces deux vers.

Flammarum victrix, isto rediviva tropæo

Vitam pro patria perdere virgo docet.

[Victorieuse des flammes, par ce trophée rendue à la vie,

La vierge enseigne à donner sa vie pour la patrie.]

Monuments érigés à Orléans

Le premier monument, hommage rendu trop tardivement à la vertu héroïque et malheureuse, fut élevé par la piété et la reconnaissance de Charles VII, en 1458.

Il était placé sur l’ancien pont, du côté de la ville, et en fut enlevé à l’occasion des ouvrages de charpente que l’on y fit en 1745, pour le réparer.

Les catholiques reprochent aux protestants d’en avoir en 1567, (époque des seconds troubles) brisé les figures, à l’exception de celle du roi : mais du Haillan écrit qu’elles furent abattues par hasard d’un coup de canon.

Elles furent refondues le 9 octobre, aux dépens de la ville, par un nommé Hector 453Lescot, dit Jacquinot, et replacées sur leurs bases, le 15 mars de l’année 1571.

Tous les membres de ces figures formaient un jet séparé, et on croit que ce sont les secondes qui ont été fondées en France. Depuis 1741, soustrait aux regards du public, ce monument était relégué dans l’obscurité. En 1771, les officiers municipaux le firent replacer par les soins et sous la conduite de M. Desfriches, distingué par ses talents pour le paysage.

Ce monument, porté sur un piédestal en pierre, et de neuf pieds de longueur sur autant de hauteur, était composé de quatre figures de bronze, à peu près de grandeur naturelle, et d’une croix de même métal. La vierge était assise au pied de la croix, sur un rocher ou calvaire en plomb, qui réunissait toutes les figures : elle tenait sur ses genoux le corps de J. C. étendu : au-dessus de la tête du Sauveur, à quelque 454distance, un coussin supportait la couronne d’épines : à droite figurait la statue du roi Charles VII, et à gauche celle de Jeanne d’Arc, l’une et l’autre à genoux sur des cousins ajoutés au nouveau monument. Ces deux figures, qui avaient les mains jointes, étaient armées de toutes pièces, à l’exception des casques, posés un pied en avant, celui du roi surmonté d’une couronne ; l’écu des armes de France était placé entre les deux, appuyé sur le rocher, sans aucun support, sans couronne ni autre ornement. La lance de la Pucelle était étendue en travers de ce monument. Cette fille célèbre était en habit d’homme ; et distinguée seulement par la forme de ses cheveux ; attachés avec une espèce de ruban, et qui tombaient au-dessous de la ceinture. Derrière la croix un pélican paraissait nourrir ses petits de son sang ; ils étaient renfermés dans un nid ou panier ; et couronnaient autrefois cette 455même croix, au pied de laquelle sur le devant on avait ajouté un serpent tenant une pomme.

Le piédestal était entouré de cartouches et de tables de marbre sur lesquelles on avait gravé en lettres d’or, deux inscriptions dont la composition était due à M. Jacques Ducoudray, maire8.

Les dessins du piédestal et de la grille qui l’entouraient, étaient de M. Soyer, ingénieur. M. Desfriches avait présidé à l’ensemble.

Le style de ces accessoires contrastait sans doute beaucoup trop avec la naïveté des figures, et l’architecture du piédestal à formes contournées s’éloignait également de la simplicité antique.

Du reste les figures étaient intéressantes, par un grand caractère de simplicité, et par l’exactitude du costume.

456À cette époque l’artiste ne pouvait rien imaginer de mieux, que de représenter ses héros en prières. Il avait mis de la vérité dans leur attitude et la vérité intéresse toujours. Tel était le mérite de ce monument religieux. Ses formes symétriques plaisaient à l’œil.

Le sculpteur qui répara le monument, commit d’ailleurs une faute grossière. L’écu de France placé devant Charles VII, était entouré du collier de l’ordre de Saint-Michel. Or ce collier et cette décoration ne furent institués qu’en 1469, par Louis XI, fils de Charles VII.

Ce monument fut détruit en 1793, par le fanatisme de parti, et vraisemblablement à l’instigation des agents de l’Angleterre.

Monument érigé à Jeanne d’Arc, l’an 1803, sous le Consulat de N. Bonaparte, la préfecture de J. P. Maret, et la mairie de Crignon-Desormeaux.

Ce monument est le premier, qui depuis 457l’époque de la révolution, ait été jeté en bronze. Cette honorable distinction s’explique d’abord par les circonstances dans lesquelles il fut érigé, où tout prenait un caractère de grandeur et de stabilité, ensuite par la noble impulsion que le magistrat du département, que celui de la commune, et les honorables membres qui le secondent, imprimèrent à l’opinion publique, enfin par le généreux concours du gouvernement, et des particuliers qui s’empressèrent de souscrire pour l’érection d’un monument, dont le sujet vraiment national, n’intéressait pas moins la gloire de l’Empire français, que celle de cette grande cité.

Elle garde avec un vif sentiment de reconnaissance, la liste de ces souscripteurs, que nous publions ici, d’après leur inscription, et conformément à la note qui nous a été obligeamment remise, dans les bureaux du secrétariat de la mairie.

458
Liste des souscripteurs pour le monuments de la Pucelle

Messieurs,

  • A. Berthier, ministre de la Guerre ;
  • F. Terpaut, chef de division du département de la Marine ;
  • Regnaud de St.-Jean-d’Angély, conseiller d’Etat ;
  • Garran-Coulon, membre de l’Inst. national ;
  • Le Conseil d’Administration de la soixante-quinzième demi-brigade ;
  • P. Horace Demadières, propriétaire ;
  • J. B. P. Jullien, avocat ;
  • Appert, membre du Corps législatif ;
  • Guérin, idem ;
  • Delahaye, idem ;
  • 459Legrand de Melleray, propriétaire ;
  • Pommereuil, préfet d’Indre et Loire ;
  • Foucher, juge d’appel d’Orléans ;
  • Pompon, homme de loi à Orléans ;
  • De Bizemont, propriétaire ;
  • Lochon-Houdouart, président du tribunal de commerce d’Orléans ;
  • Vandebergue-Champguerin, négociant ;
  • Gillette, secrétaire-adj. de la préf. d’Orléans ;
  • Bellot, préfet du département du Cher ;
  • Le Conseil général du Département du Cher ;
  • Lecauchoix, conservateur des eaux et forêts à Orléans ;
  • Celin, commissaire des guerres à Orléans ;
  • Brillard, conseiller de préfecture à Orléans ;
  • Crignon-Desormeaux, maire d’Orléans ;
  • Delaloge-Ligny, adjoint du maire ;
  • Delaage-Demeux, idem ;
  • Colas-Delanoue, idem ;
  • Dufresné l’aîné, idem ;
  • Rouzeau-Montaut, imprimeur ;
  • 460Tassin de la Renardiere, propriétaire ;
  • Cl. Lecox, archevêque de Bezançon ;
  • Maximilien Seguier-St.-Brisson ;
  • Baguenault-Viévillle, propriétaire ;
  • Couturier, secrétaire particulier du préfet d’Orléans ;
  • Dugaigneau, membre du conseil général de préfecture du Loiret ;
  • Lasneau l’aîné, propriétaire ;
  • Colas de Brouville, négociant ;
  • Soret, desservant de St.-Donatien ;
  • Daldin-Fonblave ;
  • P. G. Poupardin ;
  • Henry de Longuève, ancien législateur ;
  • Fleureau de Guillonville, propriétaire ;
  • Foucher le jeune, juge de paix ;
  • Lemarois, aide-de-camp du premier Consul ;
  • Huet de Froberville, propriétaire ;
  • C. A. Métais, idem ;
  • Pellé, juge du tribunal criminel d’Orléans ;
  • Paulmier, directeur des Contrib. d’Orléans ;
  • 461Gallard, maître de postes d’Artenay ;
  • Gaudry, juge de paix à Orléans ;
  • Dautroche de Laporte, propriétaire ;
  • Boucher-Mezieres, idem ;
  • Ochereau, membre du conseil d’arrondissement ;
  • Lambert, sous-préfet à Pithiviers ;
  • Charpentier-Benoist, propriétaire ;
  • A. Benoist-Debonniers, de Gizors ;
  • Quinette, préfet de la Somme ;
  • Huquier-Germon, négociant ;
  • M. G. Poullion, à St-Aubin ;
  • Pardessus le jeune, notaire à Blois ;
  • Corbigny, préfet de Loire et Cher ;
  • Granger-Crignon, négociant ;
  • Doyen, receveur général à Orléans ;
  • A. C. Basly, propriétaire ;
  • Davesiés, directeur des Domaines ;
  • Baudot, inspecteur de l’Enregistrement ;
  • Charrié, inspecteur de l’Enregistrement ;
  • Jacquinot, vérificateur des Domaines ;
  • 462Marchand-Guibourg, recev. des actes civils ;
  • Dupuy, receveur des actes judiciaires ;
  • Darotte, receveur des Domaines ;
  • Cheron, receveur et conservateur des hypothèques ;
  • Marchand-Gautier, garde-mag. du timbre ;
  • Bourdois, receveur du timbre ;
  • Geoffroy, premier commis de la direction ;
  • Le Conseil d’Administration du huitième Régiment de Dragons ;
  • L. C. Fuet, propriétaire ;
  • Legrand-Douville, idem ;
  • Mercier-Boissy, de Pithiviers ;
  • Maret, préfet du Loiret ;
  • J. Mainville, négociant ;
  • Lebrun, architecte ;
  • P. Tessier, charpentier ;
  • Vendais, menuisier ;
  • Aubert, charpentier ;
  • Gayetti, plâtrier ;
  • J. Roche, terrassier ;
  • 463A. Peronneau, maçon ;
  • Chaineau, couvreur ;
  • Desbrosses, voiturier ;
  • Blin, payeur ;
  • Lacoste, terrassier ;
  • Dumenois, maçon ;
  • Lemesle, voiturier ;
  • Quiercy, serrurier ;
  • Vanneau, charon ;
  • Petit, manœuvre ;
  • Langlois, terrassier ;
  • Prouvençal St.-Hilaire, propriétaire ;
  • Bouchet, Laisné-Villevêque, Dugaigneau, Champvallins, Vuison, Duchalais, Fougeroux de Secval, Philippe Faronville, Boucheron, Boissoudis, Rolland-Chambaudoin et Hubert Pédor, tous membres du conseil général du département ;
  • Seurrat de Guillerille, propriétaire ;
  • Rigollot, ingénieur ;
  • Guillon, raffineur ;
  • 464Benoist-Claudote, raffineur ;
  • C. R. V. Decoué, négociant ;
  • Rabelleau, notaire ;
  • Prozet, professeur à l’école centrale ;
  • Septier, bibliothécaire ;
  • Cotelle, professeur à l’école centrale ;
  • Genty, idem ;
  • Gorrand, receveur ;
  • Creusillet, membre du conseil municipal ;
  • Benoît François Bosseli, négociant ;
  • Leroux de St.-Hilaire, membre du conseil de département ;
  • Bardin, professeur de dessin ;
  • Florens, préfet du départ. de la Lozère ;
  • Les Membres de la Loge de Jeanne d’Arc ;
  • Anne-Louis Christian de Montmorenci ;
  • P. P. Villeneuve de Vence ;
  • P. Blosset, ancien ambassadeur ;
  • Charles-Julie D’Orléans, propriétaire ;
  • Bernier, évêque d’Orléans ;
  • Latourette, préfet du département du Tarn ;
  • 465Fortunée Bernier-Briquet, de Niort ;
  • Deux Anonymes, représentés par M. le préfet du Loiret ;
  • Souque, secrétaire général de la préfecture ;
  • Delavallette, commissaire du gouvernement près les postes ;
  • Anson, administrateur des postes ;
  • Anguis, idem ;
  • Force, idem ;
  • Syeyes, idem ;
  • Villeneufvé, idem ;
  • Fauchet, préfet du Var ;
  • Mad. Lavalette Beauharnais ;
  • D’Avaray, à Paris ;
  • Device, à Versailles ;
  • Moreau de St.-Méry, conseiller d’Etat ;
  • Baguenault, à Paris ;
  • Delaage Delamotte, direct. des Droits Réunis à Orléans ;
  • Victor Geffrier, receveur ;
  • Alexandre Geffrier, idem ;
  • 466Raguenet le jeune, négociant ;
  • Dinomé, maître d’écriture ;
  • Cornet, sénateur ;
  • Corbin l’aîné, négociant ;
  • Lajacqueminiere, membre du Tribunat ;
  • Jean-Isidore-Louis-Hyppolite Montabré ;

Une médaille fut distribuée gratuitement aux souscripteurs ; savoir, une médaille en bronze, aux souscripteurs de 50 fr. et au-delà, une médaille en argent, aux souscripteurs d’une somme de 100 fr. et au-delà.

Cette médaille représentait d’un côté la tête du premier Consul, et de l’autre l’effigie de Jeanne d’Arc.

Après avoir rapporté comment, dès son origine, le projet de ce monument fut investi de tout ce qui pouvait ajouter à la considération, et favoriser le développement du génie de l’artiste, il reste à signaler l’application neuve et hardie, des moyens employés pour la fonte.

467On se servit du procédé des fondeurs en sable, procédé qui n’avait été employé jusqu’à ce jour, que pour des figures de très petite proportion, de 65 à 70 centimètres de hauteur.

Nous transcrirons ici l’honorable décision de l’Athénée des arts.

L’Athénée des arts, après avoir entendu le rapport de ses commissaires, sur les moyens employés pour la fonte en bronze de la statue de Jeanne d’Arc, considérant :

Qu’il y a eu une nouvelle application d’anciens procédés ;

Qu’il a fallu du courage pour oser tenter une pareille entreprise ;

Que ce doit être une découverte heureuse pour les arts, que d’employer à la fois moins de temps, et moins d’argent pour obtenir les mêmes résultats ;

Qu’il a fallu un ouvrier habile et qui sut s’écarter de la route ordinaire, pour mouler 468en sable, avec plusieurs châssis, une figure d’aussi grande proportion ;

Que M. Honoré Gonon a entièrement réussi dans le travail dont il a été chargé par le fondeur ;

Que le fondeur mérite une récompense pour avoir osé tenter une pareille entreprise ;

Arrête qu’une médaille sera accordée, en séance publique, à Honoré Gonon, et une à Jean-Charles Rousseau ;

Et, ses règlements s’opposant à une pareille récompense pour ses membres, donne, pour lui en tenir lieu, une mention honorable à M. Edme-François-Étienne Gois.

Paris, ce 13 Messidor an 12.

Rondellet, Beauvallet, Duchesne fils, Rapporteur.

M. Gois fils, a représenté Jeanne d’Arc armée et cuirassée, montant sur les remparts d’Orléans qu’elle délivre. Elle vient d’arracher 469aux Anglais un drapeau. Sous ses pieds elle foule l’écusson anglais décoré des trois léopards. Sa tête exprime à la fois la colère, l’indignation, la fierté et cet heureux enthousiasme qu’inspire la victoire. La position générale est élancée. On sent en la voyant qu’elle vient de faire un grand mouvement et qu’elle en va recommencer un autre.

Cette statue de Jeanne d’Arc est ornée de trois bas-reliefs composés avec esprit. Ils embrassent les trois autres époques capitales de sa vie. Celui qui est à droite, représente cette héroïne recevant son épée des mains de Charles VII. On la voit dans celui qui est sur la gauche tenir une épée nue sur la tête de ce roi qu’elle fait sacrer, et remplissant par là l’office de Connétable, honneur qui, pour une femme, fut aussi extraordinaire que son enthousiasme et ses succès furent utiles. Le bas-relief qui est en devant, la représente montant sur le bûcher, et payant cruellement 470sa gloire et ses services. La haine des vaincus lui en fit des crimes. Après l’avoir fait prisonnière, ils la brûlèrent comme sorcière et sacrilège, en sorte que la religion servit de prétexte à cette honteuse vengeance, qu’il faut après tout attribuer à la barbarie de ces temps.

471Projet d’inscriptions
Précédé de réflexions sur l’utilité politique et morale, des inscriptions, et de l’examen de celles proposées jusqu’à ce jour

Première partie

L’inscription est un des genres les plus utiles et les plus négligés9 ; les Anciens semblent en avoir senti toute l’importance, ils l’ont traité avec génie ; les Modernes y ont mis de l’esprit. Les premiers n’avaient pas d’académie, suivant la remarque un peu chagrine de J. J. Rousseau10.

472Chez les Anciens l’inscription est un sentiment, ou une grande pensée exprimée simplement, qui élève les esprits et qui enflamme les cœurs.

L’influence politique de l’inscription ne fut pas moins remarquable dans ces temps : une seule inscription placée sur le tombeau de Sardanapale, révèle et augmente la corruption de l’Asie ; une seule inscription tracée sur un rocher annonce et multiplie les prodiges héroïques de la Grèce.

L’inscription du tombeau disait :

Sardanapale… passants, mangez, buvez, et tenez-vous en joie ; le reste n’est que vanité.

L’inscription du rocher avertissait le voyageur et encore plus le héros : 473

Passant va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses saintes lois.

Il était aisé de prévoir que le peuple qui suivait la première de ces doctrines serait facilement vaincu par les sectateurs de la seconde.

Le même esprit avait dicté toutes les inscriptions qui couvraient les monuments dont les temples, les chemins et les bois de la Grèce étaient peuplés. C’est ce qui faisait dire à Platon que l’on pouvait faire un cours de morale en parcourant l’Attique. Thomas a mis en action cette pensée, et c’est le plus beau morceau de son meilleur ouvrage11.

Deux choses semblent donc devoir caractériser l’inscription. Il faut d’abord qu’elle présente une grande pensée morale, et ensuite qu’elle l’exprime laconiquement : alors elle 474se grave dans l’esprit ou plutôt dans le cœur.

En ce sens, une courte inscription a souvent renfermé plus de choses, qu’un traité volumineux de morale ou de physique. Telles étaient les inscriptions placées sur le temple de Delphes : Connais-toi toi-même et sur le fronton du temple d’Isis, (c’est-à-dire de la Nature) : Nul n’a encore soulevé mon voile et sur la bibliothèque d’Alexandrie : Médecine de l’âme. Qui n’a pas éprouvé, en effet, que la lecture était la diversion la plus puissante aux souffrances de l’esprit : c’est ce qui faisait dire à Montesquieu : Je n’ai jamais éprouvé de peine dont les livres ne m’aient consolé au bout d’un quart-d’heure.

On sent qu’il ne s’agit ici que de l’inscription politique ou morale, ce qui devrait être une même chose ; j’examinerai autre part le genre de l’inscription appliquée à des sujets 475particuliers, ou à des objets purement agréables, genre dans lequel les Grecs ont excellé encore.

Je ne considère ici l’inscription que sous ses premiers rapports, c’est-à-dire d’utilité publique.

C’est ainsi qu’aujourd’hui dans le vestibule du Musée Napoléon, les tables de Paros sur lesquelles on lit les noms immortels de ces Grecs qui moururent pour leur pays, inspirent une vénération religieuse, et ne sont pas moins entourés d’admirateurs et d’hommages que les chefs-d’œuvres mêmes de la statuaire. Autour de quelques mots tracés sur un débris mutilé, se recomposent aussitôt une foule de magnifiques souvenirs, on croit voir reparaître la Grèce toute entière dans la pompe de sa vertu et de sa gloire. Le spectacle de l’Apollon même et du Laocoon, n’exercent pas un empire aussi prestigieux ; et c’est ici que se manifeste toute la supériorité 476des impressions intellectuelles et morales sur celles des sens.

Il serait aisé d’expliquer pourquoi chez les modernes, et en France surtout, les sentiments délicats avaient plus droit de nous plaire que les sentiments élevés. Cette direction de l’esprit national fut encore renforcée, sous Louis XIV même, par l’influence de l’Hôtel de Rambouillet où siégèrent les premiers membres de l’Académie des Inscriptions.

L’inscription fut alors abandonnée plutôt à des rhéteurs qu’à des philosophes, et à des moralistes, elle s’en ressentit. La seule vraiment digne de l’Antiquité, fut celle qu’un héros plaça à Berlin, sur l’hôtel des Invalides : Læso sed invicto militi [Au soldat blessé mais invaincu].

En voyant que la morale de la pensée, que la simplicité de l’expression ne caractérisaient plus l’inscription, les meilleurs esprits étourdis et fatigués du cliquetis des antithèses, 477et de tous ces faux brillants qu’étalent les productions modernes, proscrivirent l’inscription comme un genre futile ; mais c’est confondre l’abus et la chose12.

Seconde partie
Application de ces réflexions générales à un projet d’inscriptions pour la statue de Jeanne d’Arc

Dans les derniers siècles, le tombeau de Jeanne d’Arc fut chargé ou plutôt accablé d’inscriptions. Il suffit d’en parcourir le recueil13 pour se convaincre de la vérité 478des principes que j’ai énoncés plus haut. Les poètes s’occupaient alors des mots aux dépens des choses ; tous s’éloignant du point de vue de l’intérêt général ; se bornèrent à tourner autour de quelques détails particuliers, à saisir quelques allusions puériles et fausses : ils cherchèrent dans une mythologie lointaine des rapports forcés, ils confondirent tout, les temps, les objets, les proportions, les nuances. Malherbe lui-même en célébrant Jeanne d’Arc, sacrifia au mauvais goût, dont la rouille semblait alors s’attacher aux productions qu’enfantait de toutes parts le souvenir des exploits et des malheurs de cette héroïne.

Quiconque ne sépare point de l’amour des 479lettres celui de sa patrie, est à la fois étonné et affligé, de ne pas trouver dans cette collection d’inscriptions, dans un volume in-4°, une seule ligne marquée au coin d’une pensée forte ou d’un sentiment généreux. Et quel sujet cependant plus capable d’électriser un cœur éloquent et Français ! le bel esprit a tout glacé. C’est toujours quelque antithèse bien inattendue, quelque pointe bien subtile, et surtout un mélange ridicule du sacré et du profane, une érudition indigeste, qui annonce plus de lecture que de sens, plus propre à faire briller le savant qu’à intéresser le citoyen. Et comment, les expressions de l’éloquence grecque et romaine, ne rappelaient-elles pas à ces hommes, si doctes d’ailleurs, quelques-unes des grandes idées morales de l’antiquité ? Ils en connaissaient parfaitement l’idiome, ils en ignoraient absolument le génie. Des exemples vont le prouver.

Mais interrompons un instant ces recherches 480pour gémir sur l’étrange destinée de la première héroïne française. Eh quoi les lettres mêmes ont été coupables envers elle !.. Sa mémoire n’a pas été plus heureuse que sa vie. Jouet du fanatisme, victime de son courage, Jeanne d’Arc fut livrée par des barbares, à l’insulte, à la honte, aux tourments, aux flammes… Et pour comble d’outrage elle a été déshonorée par le plus brillant14 de nos poètes et célébrée par le plus ridicule15 de tous.

La muse tragique, en la respectant davantage, ne lui a été plus favorable cependant que celle de l’épopée. On a distingué le 481drame germanique de Schiller, mais cette pièce est un monstre qui ressemble à la chimère d’Horace : il a été dignement naturalisé et transporté sur les boulevards de Paris, par le détracteur de Racine, par Mercier.

Ce sujet national, le plus extraordinaire de notre histoire, était à la fois le plus épique et le plus dramatique peut-être. Le plus épique par le merveilleux, le plus dramatique par l’intérêt. Mais ici il offre le même écueil que le sujet de Coriolan, qu’il est impossible de transporter sur la scène sans violer la règle de l’unité de lieu. En la respectant on ne fera que multiplier les difficultés d’un sujet, qui ne présente déjà que trop d’épines à ceux qui entreprennent de le manier, depuis que Chapelain a sérieusement dégradé l’héroïne, et que Voltaire dans un accès de poétique délire a brisé le dernier talisman de l’illusion ; ce grand 482tragique n’aurait peut-être pas ensuite pu rendre lui-même à cet objet désenchanté ses grâces naïves et pures et sa première dignité.

J’ai choisi le recueil de Dulys comme un des plus extraordinaires en ce genre16.

Il est intéressant sous quelques rapports de parcourir ces productions singulières du siècle de l’érudition. Ces monuments littéraires sont des espèces d’édifices gothiques qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes.

On y ressaisit les traces des idées dominantes : le siècle a pour ainsi dire laissé sur ces ouvrages la profonde empreinte de son cachet. On y surprend, on suit cette marche de l’esprit humain qui semble ne s’instruire que par ses écarts, et qui surtout dans la 483carrière des Arts et des Lettres, semble condamné à s’agiter, à tourner longtemps dans le cercle des pensées recherchées et bizarres, avant d’arriver au point de la simplicité, c’est-à-dire de la perfection.

Le travail de ces érudits est surtout remarquable. Ici c’est le docteur Christophorinus qui nous instruit de la vertu des nombres cabalistiques17 contenus dans le nom de Jeanne, et cela en grec et en hébreu, pour en faciliter, sans doute, l’intelligence à ceux qui n’entendent pas le latin.

Là s’élève une multitude de savants qui, citoyens de la Grèce et de Rome, bien plus que de la France, sont ravis de retrouver dans ce sujet tous les sujets de l’Antiquité. Jeanne n’est plus pour eux la Pucelle d’Orléans, ou l’héroïne Française, c’est Mars, Bellone, Achille, Hercule, le Phœnix même ; 484d’autres la métamorphosent en Camille, en Penthésilée, en Amazone scythique ; quelques-unes la comparent à Judith, à Débora : et ce qu’il y a de plus piquant, mais, ce qui est très commun chez les écrivains de cette époque, en quatre vers ils encadrent l’histoire française, entre l’ancien ou le Nouveau Testament et la mythologie grecque.

C’est ainsi que le professeur de littérature grecque, au Collège royal de Caen, Cl. Collin, n’hésitait point à dire :

Barbare quid tentas Francorum invadere regnum

Quod Deus, et sancta cum cruce Virgo regit

······

Prosiliet Pallas, telis armata trisulcis,

Nata Jovis cerebro, totaque plena jove :

Pallas et hæc Jana est, quæ quondam e Faucibus hostis

Eripuit Gallos, casta Puella, viros.

Partout une savante puérilité d’allusions relatives le plus souvent au sexe de l’héroïne.

Celui-ci d’un ton niais qu’il croit naïf, s’écrie :

485Vous pensez voir quelque fille mignonne,

Aux blanches mains, au poil blond et frisé :

Vous vous trompez ; c’est un Mars déguisé,

Ou le portrait d’une fière Bellone.

Quum pendet natura, virum faciat ne Puellam ?

Ambiguo genio, pene puella vir est.

C’est M. Fabrotti qui transforme par ces vers la Pucelle en hermaphrodite. Mais il s’est surpassé lui-même dans cette inscription, qui me paraît le chef-d’œuvre du mauvais goût : l’allusion roule ici sur l’état de bergère.

Hæc Amaryllis erat Franci per pascua ruris,

Hasta pedum, Gallus grex, lupus Anglus erat.

Quelquefois c’est un rapprochement moins honorable pour le bon Roi Charles VII : on compare Agnès et la Pucelle.

Regem, hostes que suos geminæ vicere Puellæ,

Una procax oculis, hæc generosa manu.

Aliter.

Disparibus telis, geminæ vicere Puellæ

Illa oculis Regem, fortes hæc ense Britannos.

486En général on peut diviser les inscriptions du recueil de Dulys, en trois classes. Elles sont ou pieuses, ou purement littéraires, ou historiques. Plusieurs présentent à la fois ces trois caractères ; mais le plus grand nombre, surtout celles qui appartiennent aux deux premières divisions, sont corrompues par l’allusion et infectées de jeux de mots. Je n’en connais guère en ce genre de plus mauvaise que celle proposée pour le monument de piété, qu’on devait à celle de Charles VII.

Gallorum Imperium titubabat lancis ad instar ;

Christiparæ a dextris stat Rex, qui pondere Firmo

Votorum, Regni tentat fulcire ruinas :

Christiparæ a læva, Gallis non læva Virago

Erigitur, pariter supplex atque utilis armis :

At Maria et media et mediatrix orat alumnum

Et bona Gallorum librantur lancibus æquis.

J’en demande pardon aux mânes de M. Durant ; mais cette inscription fut composée 487dans une éclipse totale du goût, et dans l’absence de la raison. En empruntant la voix des muses latines, Santeuil et Coffin ont prouvé qu’on pouvait marier la poésie à la piété.

Combien l’inscription en prose, qui fut placée sur une des tables du monument religieux, lors de sa restauration en 1771, est préférable dans sa simplicité noble, à ces puérilités vaines. On y lisait :

D. O. M.
[Deo Optimo Maximo, À Dieu très bon, très grand]

Pietatis in Deum,

Reverentiæ in Deiparam,

Fidelitatis in regem,

Amoris in patriam,

Grati animi in puellam,

Monumentum

Instauravere cives Aureliani ;

Anno Domini 1771.

Il faut l’avouer, les inscriptions historiques l’emportent ici sur celles qui ne sont 488que pieuses ou littéraires. J’ai distingué celle de Faverellus.

Magnanimum natura virum me jusserat esse ;

Plus est quam sexus patria terra mihi.

Et depuis celle du célèbre Coffin :

Inclyta sic oculos, sic ora virago ferebat

Gallorum eversas dum repararet opes

Libertas Urbi, Regno lux redditur, Anglis

Exitium, tanti Fœmina dux operis.

Telle est encore celle de Rigault.

Gallia terribili multum vexata Britanno18.

Ecce puellari stat reparata manu.

489Celle autre de la Saussaye.

Emicat, atque viris audet concurrere virgo,

Quidquid id est, versam Gallorum restituit rem.

On fit sur le supplice de l’héroïne les deux inscriptions suivantes ; elles sont exemptes de jeux de mots qui déparent les autres : je préfère la dernière.

Virgo, viris fractis armata, vicit : et hostes

Flammis, quam bello non potuere necant19.

Flammarum victrix, isto rediviva tropæo

Vitam pro patria ponere Virgo docet.

On ne peut reprocher à ces inscriptions que d’être écrites dans une langue étrangère. Convient-il d’employer le latin plutôt que le français ? Cette question a divisé les savants. Il me semble qu’il n’existe pas de difficulté en posant la question de la manière suivante. l’inscription doit-elle être instructive, 490doit-elle s’adresser à tous les citoyens et leur offrir le précepte à côté de l’exemple ? Il est bien évident qu’elle n’aura pas cet avantage si elle n’est pas entendue du plus grand nombre. Ajoutez à ces considérations le poids de l’universalité de la langue française. Lorsqu’elle règne aujourd’hui dans toute l’Europe, irons-nous la bannir de nos monuments.

Je n’insisterai pas sur la réfutation de l’opinion qui proscrit les inscriptions. Elle ne peut en combattre que les abus, et certes je ne prétends pas les justifier. Je crois avoir prouvé qu’en théorie et en fait, le système général des inscriptions avait pour base la reconnaissance, la moralité, l’utilité de l’exemple, la généralité du précepte. Rien ne peut ébranler cette base respectable.

Il nous reste à continuer de faire l’application de ces considérations à un nouveau projet d’inscriptions.

491Application de ces principes à un projet d’inscriptions pour le dernier monument érigé en l’honneur de Jeanne d’Arc.

Le malheur de ces premiers essais semble inspirer plus d’audace que de découragement. On se dit ; l’intention donne ici des droits à l’indulgence, et des élèves peuvent chanceler sans honte dans une carrière où les premiers de nos poètes n’ont rencontré qu’un écueil. En effet Malherbe n’a laissé qu’un concetto.

······

Celle qui vivait comme Alcide

Devait mourir comme il est mort.

Dans le septième chant de la Henriade, lorsque le poète évoque toutes les ombres illustres, il ne consacre à l’héroïne que les plus mesquins des hémistiches. Il l’appelle

······ Cette illustre Amazone

La honte des Anglais et le soutien du trône.

492Voltaire est alors bien inférieur au père Lemoine, qui du moins avait dit avec plus d’énergie, il est vrai, que de correction,

Celle-là qui d’un air magnanime et guerrier

Soutient un grand lys d’or enlacé d’un laurier.

Héroïque bergère et fille conquérante

Dans ce trouble appuya la France chancelante.

Voi sa grâce hardie…

Voi l’audace en ses yeux mêlée à la pudeur

Elle semble déjà menacer l’Angleterre

······

······

Ô qu’un jour Orléans aux pieds de ses remparts

Sous sa lance verra, tomber de léopards20 !…

Cette lecture et les réflexions qu’elle m’inspira, me conduisirent à proposer ce sujet d’inscription, aux élèves du cours de Belles-Lettres du Lycée. Je me bornai à quelques remarques générales, laissant à leur disposition le choix de la pensée, de l’expression et de la 493langue même. Il en résulta une grande variété de compositions : cinq élèves me présentèrent une vingtaine d’inscriptions, dont je vais citer les moins faibles.

Jactet Roma viros, Aurelia21 Virgine gaudet.

Que Rome se targue de ses grands hommes : Orléans, elle, se glorifie de sa Vierge.

M. Lepage.

494Virgineo gestans animos in corde viriles

Se vita, ense, rogis diva Puella probat.

[Une âme d’homme dans un cœur de vierge :

La divine Pucelle en fait la preuve par sa vie, par l’épée et par le bûcher.]

Le même.

Asserit Imperium Gallis et dedecus Anglis,

Nobilis hæc gladio, nobiliorque rogis.

[Elle assure l’empire aux Français, et aux Anglais le déshonneur ;

Noble par l’épée, plus noble encore par le bûcher.]

Le même.

Uni terribiles Angli date terga Puellæ,

Discite quid possit Gallia, terga date.

[Redoutables Anglais, fuyez devant une seule Pucelle ;

Apprenez de quoi la Gaule est capable, et fuyez.]

M. Sevin.

Voilà fière Albion le prix de ma victoire !

Ce monument redit et ta honte et ma gloire.

Le même.

Tremble Albion et lis sur ce bronze fidèle

Ton forfait inutile et ta honte immortelle.

M. Lepage.

495Cette vierge héroïque, intrépide lion …

Aux sanglants léopards arrachait sa patrie.

Frémis ! ce front vengeur, homicide Albion

Aux siècles indignés dira ta perfidie !

M. Blondelet.

Ô bergère héroïque, expiant ton supplice,

À tes pieds enchaîné rugit le léopard.

Grande ombre agite encor ton fatal étendard22

Et qu’à ce seul aspect ton assassin pâlisse !

Le même.

Français ! venge sa mort en imitant sa vie.

M. Maigreau.

Elle sauva la France et sut mourir pour elle.

M. Jouhand.

Sous les drapeaux français ramenant la victoire,

Son bras vengeur poursuit l’Anglais épouvanté :

496Le sort croit l’accabler : rayonnante de gloire

Elle marche à la mort… à l’immortalité !

Le même.

On pourrait proposer les inscriptions suivantes, auxquelles on a voulu donner le plus grand caractère de simplicité, seul mérite du style lapidaire.

Au-dessous du bas relief représentant le bûcher.

Le vers d’Horace [Odes, III, 2, v. 13] :

Dulce et decorum est pro patria mori.

[Il est doux et beau de mourir pour la patrie.]

Ou ce vers :

Qui meurt pour son pays meurt toujours avec gloire.

Au-dessous du bas relief23 où Jeanne d’Arc paraît à la tête des guerriers.

Elle affronte la mort et ne la donne pas24.

497Sous la troisième face du monument :

Elle illustra sa vie et même son trépas.

Sous la quatrième face :

Français ! vous vengerez sa mort et sa mémoire !

Peut-être ce seul vers suffirait-il, comme plus conforme, par sa simplicité à l’esprit de l’inscription, et par sa généralité au but qu’elle se propose.

Je terminerai par une observation qui m’a souvent frappé à l’aspect des monuments publics. En contemplant l’image d’un personnage illustre, on désirerait l’entendre lui-même : on sent qu’on remercierait celui 498qui aurait recueilli quelques-unes de ses paroles mémorables, et qui vous les transmettrait.

Il me semble qu’on a trop négligé ce double moyen d’intéresser. Un mot échappé de la bouche d’un héros, saisit l’imagination autant que ses exploits mêmes ; le charme en est bien plus puissant, lorsque la parole s’unit à l’action et qu’elles s’appuient l’une par l’autre : le même modèle offre alors le précepte et l’exemple.

Il y a d’ailleurs dans la pensée des êtres supérieurs ; quelque chose de sacré qu’il faut conserver avec religion. Le langage des héros sera toujours préférable dans sa simplicité, à la pompe de celui des rhéteurs : c’est ce qui me ferait désirer de voir à la place, soit des anciennes inscriptions, soit de celles que nous proposons avec plus de zèle que de talent, les paroles de l’héroïne elle-même.

499Je n’aurai ici que l’embarras du choix ; quelques citations pourront suffire.

Interrogée par les Commissaires de Charles VII, sur les moyens de l’entreprise qu’elle proposait, Jeanne d’Arc leur répondit :

Les hommes d’armes combattront et Dieu donnera la victoire25.

Interrogée par ses juges sur sa mission guerrière ; elle répondit :

J’ai en horreur l’effusion du sang humain, je n’ai jamais tué personne dans les combats, mais j’ai toujours porté mon étendard en avant des guerriers26.

C’est le même sentiment d’humanité, qui l’empêcha de poursuivre les Anglais, lorsqu’ils levèrent précipitamment le siège d’Orléans :

Laissons-les fuir, dit-elle, l’objet 500est rempli, point de carnage inutile27.

Et après avoir fait couronner Charles VII :

Ma mission est terminée, plut à Dieu, disait-elle à l’archevêque de Rheims, que j’eusse la liberté de renoncer aux armes, et de me retirer auprès de mes parents pour les servir et garder leurs troupeaux avec ma sœur et mes frères28 !

Paroles dignes des temps antiques, et dans lesquelles respire toute la simplicité des grands hommes de Plutarque !

On ne connaît que les exploits de Jeanne d’Arc, et par ce peu de mots on connaîtrait ses vertus.

Notes

  1. [1]

    Vid. Hist. des anc. nat., par Millin, t. II, art. IX, p. 1 et 4, t. III, art. XXXVI, Mém. de l’Ac. des insc.

  2. [2]

    Ibid., pl. 1, fig. 2.

  3. [3]

    Vid. les pages 55 et 56 de ce volume.

  4. [4]

    Vid. les journaux de l’année dernière, mois de Floréal.

  5. [5]

    Vid. deux plans gravés de l’ancienne ville de Rouen, par M. Rondeaux de Séry.

  6. [6]

    Vid. ant. nat., planch. 2.

  7. [7]

    Vid. page 3 de l’ouvrage cité.

  8. [8]

    Vid. l’article suivant, Inscriptions.

  9. [9]

    Cet article est un de ceux qui manquent dans tous les cours de littérature et même dans le Dictionnaire encyclopédique.

  10. [10]

    Rousseau cite à l’appui de cette réflexion l’inscription emphatique Siste, viator, heroem calcas ; mais il se trompe sur le fait. L’inscription fut composée pour le général Mercy, tué à Norlingue en 1645, et l’établissement de l’Académie des Inscriptions est de 1663.

  11. [11]

    Essai sur les éloges, t. I.

  12. [12]

    On trouve en effet dans le Recueil des inscriptions recueillies par Dulys, descendant de Jeanne d’Arc, deux pièces, l’une de Pasquier et l’autre d’Abel de Sainte-Marthe, contre les projets d’inscription.

  13. [13]

    Voyez le recueil de Ch. Dulys ; Paris, Martin 1613, il en parut une seconde édition beaucoup plus ample en 1628.

    Idem. Bibliothèque historique de la France, par Lelong, nouvelle édition, t. II, n° 17224.

  14. [14]

    Voltaire. Indigné de cette profanation du plus pur et du plus noble sujet, le Pindare français, M. le Brun, se propose de venger l’héroïne par une Ode qui sera digne de tous deux, si j’en juge parce qu’il m’a communiqué de ce beau dessein.

  15. [15]

    Chapelain dont le nom est devenu pour les plus vils rimeurs la plus cruelle injure.

  16. [16]

    Il faut préférer aux éditions précédentes celles de 1628. Méteuras, Paris, in-4°. Ce recueil augmenté est aussi curieux que rare.

  17. [17]

    Recueil cité.

  18. [18]

    Terribili forme une consonance vicieuse avec puellari, et d’ailleurs présente un sens que le fait détruit. Je préférerais Gallia fœdifragis male data præda Britannis [La Gaule, pour son malheur, livrée en proie aux félons Bretons], l’épithète fœdifragi [qui rompt les traités, parjure, félon] me paraît mieux caractériser le gouvernement anglais. Wallius est le premier, je crois, qui l’ait employée : et le male data præda rappellerait que ce fut par des Français réunis à leurs ennemis naturels, que les Français furent alors vaincus.

  19. [19]

    Il serait plus élégant d’écrire flammis, quam cæli non potuere, premunt.

  20. [20]

    Poème de Saint-Louis, ch. VIII, ad finem.

  21. [21]

    C’est dans ce sens qu’Ovide a dit Mantua Virgilio gaudet, Verona Catullo [Mantoue se glorifie de Virgile, Vérone de Catulle]. On a disputé sur la quantité du mot Aurelia. La seconde syllabe est-elle longue ou brève ? Ceux qui la font brève ont en leur faveur, la décision de l’auteur du gradus ad parnassum. Ceux qui tiennent pour la longue s’appuient de l’autorité de Boudot et de celle de Scaliger. Par une bizarrerie assez commune dans la langue latine, cette seconde syllabe est brève dans Aurelianus et longue dans Aurelius. Ici l’étymologie vient à notre secours. Un passage de Festus rapporté par Henri Étienne, lève toute la difficulté :

    Aurelia, familia Romanorum ex Sabinis oriunda, a sole (êlion Græci vocant) dicta, quod ei publice a populo Romano datus sit locus in quo sacra faceret soli.

    [Aurelia, famille romaine issue des Sabins, ainsi nommée d’après le soleil (que les Grecs appellent ἥλιον, hêlion), parce qu’il lui fut publiquement donné par le peuple romain un lieu où elle offrît des sacrifices au soleil.]

    Or selon Trippault le nom de la ville d’Orléans serait tiré de celui d’Aurelia.

    Vid. L’histoire de la Pucelle d’Orléans, imprimée dans cette ville, chez Foucauld, 1621, p. 187.

  22. [22]

    Jeanne d’Arc ne portait aux combats qu’un étendart et précédait les guerriers.

  23. [23]

    Voyez les bas reliefs. Leur composition m’a paru supérieure à celle de la statue ; ils font beaucoup d’honneur à l’Artiste sous le double rapport de la pensée et de l’exécution.

  24. [24]

    Voltaire en dessinant le caractère philosophique, mais très peu épique de Mornay a dit :

    Il repousse la mort et ne la donne pas.

    Ce caractère sans être poétique est idéal dans la Henriade, et cependant nos fastes le présentent, il est véritablement historique, il fut celui de Jeanne d’Arc. La preuve en résulte du témoignage des contemporains et des pièces du procès.

  25. [25]

    Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. III, p. 379.

  26. [26]

    Ibid., p. 42.

  27. [27]

    Histoire de la querelle de Philippe de Valois et d’Édouard III, continuée sous leurs successeurs, t. III, page 299.

  28. [28]

    Déposition du Comte de Dunois, procès manuscrit.

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