Contributions : Notes inédites (Maurice Barrès, 1920)
16Notes inédites de Maurice Barrès (1920)
Jeanne d’Arc est un fruit de notre temps. Jusqu’à la Révolution, jusqu’à l’envahissement du sol, on n’a pas su ce qu’elle était. On la méprisait, on l’habillait à l’antique. Cette fille du peuple a été une trouvaille de la démocratie, du peuple prenant la parole.
En marge du manuscrit :
Elle ne devient populaire qu’au moment où le sol est envahi.
En marge du manuscrit :
C’est Voltaire qui a le premier appliqué la sagacité historique à Jeanne d’Arc. C’est lui qui le premier a demandé un autel pour Jeanne d’Arc.
C’est Voltaire qui le premier l’entrevit, et après lui, la Révolution française.
La Révolution a renversé le monument de la Pucelle. Elle a renversé bien des monuments parce qu’elle a été à l’école du jansénisme qui méprisait les monuments du Moyen Âge. Qui lui aurait enseigné à les admirer et respecter ? Mais dans son zèle iconoclaste, il y a l’idée de prendre le métal. Ils ordonnent 17que de ce métal brisé on façonne un canon qui s’appellera le canon de la Pucelle. Il y a là un acte sacrilège et un hommage.
Michelet a bien vu cela ; son culte est né avec la patrie envahie ; elle est l’incarnation de la résistance contre l’étranger.
La Renaissance la trouvait trop gothique, et le XVIIe siècle aussi, et le XVIIIe en fit des polissonneries.
Notre temps la considère comme un fait extrêmement important et l’a étudiée comme le XVIIe siècle faisait des classiques. Il l’a tirée de la calomnie et de la légende ; il l’a introduite dans l’histoire. Maintenant, elle est partout après un chômage de plusieurs siècles. La démocratie en arrivant au pouvoir se reconnaît dans cette fille.
D’époque en époque, on découvre dans Jeanne d’Arc des choses qu’elle portait ignorées d’elle-même, invisibles à tous, inconnues, dans son âme.
On s’aperçoit aujourd’hui, après la guerre, que cette fille portait en elle l’embryon de la Société des Nations, de ce patriotisme qui respecte les autres patries pour qu’on le respecte lui-même. Elle conçoit la Société des Nations sous la bannière du Christ. Que ce soit celle du Christ ou celle de l’Amérique, ce n’est pas plus chimérique.
La haine des duplicités, des chuchoteries. Elle voudrait que le peuple sût ce qui se débattait dans ces graves assemblées. Quand elle voit ces états-majors s’enfermer avec le roi, elle s’inquiète, elle a peur. Vous avez été à votre conseil, j’ai été au mien.
Nous remercions Madame Maurice Barrès d’avoir bien voulu nous communiquer ces précieuses pages, dans lesquelles l’illustre écrivain formule sa pensée, en des raccourcis d’une rare originalité.