Contributions : Reims (Louis Madelin)
Reims
67Le soir même de la délivrance d’Orléans, la Pucelle déclara qu’il fallait prendre incontinent le chemin de Reims afin que le gentil Dauphin
s’y fît oindre et couronner. L’y conduire était, disait-elle, le second objet de sa mission.
En délivrant Orléans, elle avait brisé le dessein militaire des Anglais ; à Reims, elle réduirait à néant leur dessein politique. À cette heure, la merveilleuse enfant se révèle aussi avisée dans les affaires de l’État qu’elle s’est montrée experte dans celles de la Guerre. Le miracle continue.
Qu’elle obéît encore à ses voix
, aucun doute, Elle avait, dès sa première entrevue avec le Roi, affirmé qu’elle le devait mener à Reims. Tel devait même être l’objet essentiel de sa vocation puisqu’à Domrémy, quand rien encore ne se dessinait qui la pût encourager à oser, elle avait dit au cultivateur Lebuin
qu’il y avait entre Coussey et Vaucouleurs une jeune fille qui, avant qu’il fût un an, ferait couronner le roi de France.
Et c’était bien de Reims qu’elle rêvait : son village qui, séculairement, vivait sous le patronage de Monseigneur Saint Remy — Dom Remy — entendait tous les ans célébrer le grand évêque 69qui avait, à Reims, baptisé et, disait-on alors, sacré
le premier roi des Francs. Elle connaissait le miracle de la Sainte-Ampoule apportée par une céleste colombe et qui, déposée depuis mille ans en la vieille abbaye de Saint-Remy, en était, à chaque sacre, tirée pour que, de l’huile — miraculeusement intarissable —, le successeur de Clovis fût oint et, par là, devînt vrai roy
.
Aussi bien tout le petit peuple connaissait-il, avec la légende de l’ampoule, le caractère du sacre.
Certes, le vrai héritier
, issu du sang royal
— termes dont Jeanne ne cessait de se servir — était, au moment où avait expiré le dernier souverain, légitime roi de France, mais on ne considérait le prince comme roi incontestable que lorsqu’il avait reçu l’onction sainte :
Celui que tu appelles le roi de France, [lit-on dans le Mémorial de Saint-Victor, du XIIIe siècle,] n’est encore ni sacré, ni couronné, et l’on ne peut, avant cette cérémonie, lui donner le nom de roi.
C’était la doctrine. Les rois l’agréaient ; ils ne dataient leur avènement que du jour de leur sacre, et il est assez remarquable que jusqu’à Reims, Jeanne n’appelle le plus souvent Charles VII que gentil dauphin
.
De ce sacre, le fils de Capet ne sortait pas seulement roi incontestable, mais souverain plus respectable, plus inviolable qu’aucun autre monarque. Car, déclare-t-on dans le Songe du Verger,
nul ne doit doubter que le Roi de France ne prengne espéciale grâce du Sainct Esperit par la saincte onction.
Suger a proclamé qu’après son sacre, le Roi portait
la vivante image de Dieu en lui-même,
et un temps viendra où Bossuet appellera les Rois sacrés à Reims
des Christs, oints du Seigneur.
C’est que, lit-on encore dans le Songe,
ils sont oincts de la saincte ampoule envoyée par l’Ange du Ciel.
Des plus humbles paysans aux plus savants docteurs, la France entière eût contresigné ces affirmations, et peut-être les petits plus encore que les grands. Renan écrira que la France avait institué là un huitième sacrement. Ce sacrement faisait le roi.
70Dans de telles conditions, comment Charles, prince contesté dans ses droits à ce point qu’à la mort de Charles VI, Henri de Lancastre avait été, sous les voûtes de Saint-Denis et devant le catafalque même du roi défunt, acclamé par les hérauts roi de France
, n’avait-il pas tout fait, depuis sept ans, pour forcer la route de Reims et s’y faire sacrer ? Certes, les Anglais et surtout les Bourguignons tenaient les places entre Loire et Aisne, et une certaine indolence tenait le Roi endormi
— encouragée par toute la coterie des conseillers, politiciens qui, ne songeant qu’à composer, redoutaient, si l’on osait attaquer ces places, de jeter plus avant le duc de Bourgogne dans les bras des Anglais. Mais il y avait autre chose : depuis que, lors du néfaste traité de Troyes, l’abominable reine Isabeau avait déclaré ignominieusement que son fils Charles n’était pas issu des œuvres du Roi son mari, un doute cruel s’était glissé dans le cœur du jeune prince lui-même, qui, plus que tout, le retenait loin de la cathédrale où s’administrait le huitième sacrement. Lui eût-elle été ouverte qu’il eût certainement hésité à y pénétrer : sollicitant l’onction avec ce doute, ne se fût-il pas exposé à commettre un sacrilège ? Et dans ses prières, le malheureux prince n’avait cessé de requérir Dieu de lui révéler par un signe qu’il était
vrai hoir de la noble maison de France et que justement le royaume lui devait appartenir.
Alors, le signe attendu dans l’angoisse s’était manifesté. Jaillie des entrailles du peuple, la fille au grand cœur
envoyée de Dieu — la fille Dée
(de Dieu), comme elle s’appelait — lui avait, en chambre close, révélé qu’elle était instruite de ses inquiètes prières.
— Je te le dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi, lui avait-elle dit, et il m’envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement si tu en as la volonté.
Elle lui avait rendu la foi ; elle n’était point parvenue à lui 71donner la volonté. Le jeune homme au sang pauvre et aux membres grêles n’était pas d’esprit médiocre, mais sa volonté, toujours incertaine, oscillait sans cesse entre les conseils divergents, et le fils des grands rois, en attendant que la fortune vint lui donner l’audace, laissait les événements ballotter ses desseins.
Lorsque, Orléans repris, la Pucelle parla derechef d’aller à Reims, le Roi parut indécis : le Conseil était hostile à l’entreprise jugée extravagante ; le chancelier Regnault de Chartres — qui précisément était archevêque de Reims — était un des plus opposés et, des hommes d’État aux hommes de guerre, tous disaient que la jeune fille en parlait à son aise, que les garnisons anglo-bourguignonnes d’Auxerre, de Troyes, de Châlons, de Reims feraient résistance, qu’il fallait une armée, que le Roi n’avait pas grandes finances
pour en soudoyer une
, Mais elle, de sa forte voix, disait :
— Par mon martin (mon bâton), je conduirai le gentil roy et sa compagnie jusques au dit lieu de Reims sûrement et sans destourbier (empêchement) et là le verrai couronner.
Elle força la porte des conseils, affrontant les regards courroucés des grands, et pourchassa
le prince jusque dans ses chambres.
— Gentil Dauphin (elle ne l’estimait pas vraiment roi jusqu’au sacre), ne tenez pas tant et si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne.
Les militaires montrant du souci à laisser derrière eux les Anglais maîtres de certaines places de Loire, elle entendit faire tomber l’objection, alla emporter Beaugency et Jargeau et, par la magnifique journée de Patay, nettoya la vallée. Alors elle reparut à Gien où était le Roi et, cette fois, exigea le voyage de Reims.
Elle était toujours presque seule à le vouloir et, seule, elle voyait juste. Puisque les Anglais, maîtres de la Champagne, avaient commis l’incroyable faute de différer le sacre de leur petit roi Henri, il fallait sans tarder les prévenir. Il ne s’agissait plus, maintenant, d’une opération stratégique, mais d’une 72magnifique manœuvre politique, qu’aussi bien le bon sens eût suffi à imposer. Danton criera, un jour : La France est dans Paris !
Pour l’heure, la France était dans Reims.
La Pucelle frémissait d’impatience : on n’avait que quelques semaines avant que le régent Bedford reçût les renforts que, déconfit de la Loire, il réclamait en Angleterre, et menât son neveu Henri à Reims. Jeanne semblait le deviner. Il fallait foncer droit et tout de suite sur Reims et, par une attaque brusquée, profiter du désarroi momentané causé chez les usurpateurs par leurs défaites de la Loire. Devant de nouvelles résistances, elle posa la question de confiance et fit mine de se retirer. Le Roi prit peur ; n’allait-on pas irriter Dieu ? Avec la brusquerie des indécis, il déclara soudain qu’on allait prendre la route de Reims. Le 29 juin 1429, on s’ébranlait enfin. La jeune Lorraine avait voulu pour tous et contre tous : c’est
par instigation et pourchas de la Pucelle,
écrit-on, que le voyage avait été décidé. C’était, avait-elle affirmé, la volonté de Dieu !
Que ce fut la volonté de Dieu, le fait éclata aussitôt. Comme Jéricho était tombé devant les trompettes du peuple de Dieu, tout sembla s’écrouler devant le Roi et sa compagnie aux sommations de la fille Dée
. En dépit des grandes résolutions de résistance qu’elles se communiquaient, les cités ouvrirent l’une après l’autre leurs portes. Troyes, puis Châlons, qui avaient, l’une et l’autre, donné de grandes assurances aux gens de Reims, non seulement se soumirent, mais leur écrivirent qu’on avait trouvé le Roi doux, gracieux, piteux et miséricordieux
et que d’ailleurs on ne résistait pas à la Pucelle.
Avant même que ces cités se fussent mises en l’obéissance
, Charles avait fait savoir aux habitants de Reims qu’il venait se faire sacrer en leur ville et qu’on eût à tout préparer. Il n’était plus le Roi de Bourges
et commençait à parler haut.
74Reims avait, depuis dix ans, une garnison anglo-bourguignonne que les bourgeois agréaient à condition que, peu nombreuse, elle ne pesât pas. Le capitaine de la place, Guillaume de Châtillon, sans méfiance, était allé à Château-Thierry. Les bourgeois le firent rassurer ; ils feraient résistance. Alarmé néanmoins, Guillaume accourut, mais les Rémois ne se déclarèrent prêts à le recevoir que s’il venait sans renforts ; ils y suppléeraient. En réalité, ayant reçu les lettres de Troyes et de Châlons, ils faiblissaient, eux aussi. Ils ne désiraient qu’obtenir de Charles des lettres de rémission et députèrent au-devant de lui à Sept-Saulx, pour solliciter ce geste d’amnistie. Il lui fut très gracieusement accordé par le Roi et ils remirent les clés. Déjà Regnault de Chartres devançait le Roi et s’installait dans sa ville archiépiscopale où Jeanne l’avait ainsi ramené bien malgré lui. Le capitaine Guillaume, désespérant de la partie, s’était retiré avec sa petite compagnie. Ainsi, sans coup férir — sans destourbier
, comme l’avait prédit la Pucelle, le Roi s’était porté de Gien à la ville du sacre où, le 16 juillet, il venait frapper à la porte Dieulemire ; le mot se traduit lumière de Dieu et le fait était que la lumière céleste semblait, quand ils franchissaient ce seuil, envelopper les acteurs de cette prodigieuse équipée. Le capitaine anglais n’avait même pas songé, dans son désarroi, à emporter la sainte ampoule, et ainsi le sacre devenait-il possible.
Ce 16 juillet donc, le Roi faisait son entrée. À ses côtés marchait la Pucelle, et nous croyons sans peine le chroniqueur quand il rapporte que tous les regards allaient, plus qu’au Roi lui-même, à la paysanne lorraine ; elle cheminait, la figure riante et claire
— la seule d’ailleurs à qui toute cette suite de miracles ne causât aucune espèce de surprise.
C’était un samedi. L’usage était que le sacre eût lieu un dimanche. Jeanne, toujours pressée, rejetant toute idée qu’on 75attendît une semaine ; il fallait que, dans la nuit, tout se préparât pour le lendemain. Jamais on n’aurait vu cérémonie si solennelle s’improviser à ce point, mais — pour une heure — tout était à la volonté de la fille Dé
et tout fut prêt dès l’aube.
Christine de Pisan, la poétesse alors sexagénaire, avait repris la plume pour chanter la Pucelle.
L’an mil quatre cent vingt neuf
Reprint à luire le soleil.
Jamais le soleil de 1429 ne luisit si brillant que ce 17 juillet, incomparable journée qui, dans cette histoire prodigieuse, fut le point culminant, et, dans cette Passion que seraient les semaines suivantes, ce qu’avait été, pour le Christ, l’entrée triomphale à Jérusalem avant le calvaire.
La gratitude du Roi — qui, hélas ! ne devait guère survivre à ce jour lumineux — avait fait attribuer à la paysanne de Domrémy la première place au sacre et, tout d’abord, en tête du cortège qui, au matin, se déploya dans la cité.
Nous l’imaginons bien, la forte fille au regard droit et à la bouche souriante, sous l’armure qu’elle porte si gaillardement et les grands atours dont — ayant, de la femme, gardé le goût des beaux vêtements — elle aimera toujours se parer, dressée et fière sur son cheval caparaçonné, ne dissimulant pas sa joie, puisqu’en ce jour, ce n’est pas, dit-elle, son triomphe, mais celui du roi du ciel
. Aux sacres précédents, ceux qui accompagnaient le Roi chantaient rituellement le répons : Voici que j’envoie mon ange… Cette fois, l’ange envoyé était visible, auréolé par les milliers de regards qui l’enveloppaient d’un nimbe d’admiration dévote. Derrière elle, le mince souverain disparaissait presque — peut-être trop pour qu’un jour, la chose ne se payât.
Nous la voyons s’avancer vers la cathédrale aux tours ajourées. Elle semble cheminer seule — en avant — avec son écuyer qui porte la fameuse bannière. Seule, non ! En réalité, en ce 76jour où, étant venue, fille du petit peuple, réclamer le sang de France
, elle relève de son abaissement la race des rois, je la vois entourée d’une foule prodigieusement illustre qui chemine, pressée, à ses côtés. Tout à l’heure, au siège de Saint-Pierre de Moustier [Saint-Pierre-le-Moûtier], tandis que son écuyer s’effraie de la voir prête à donner l’assaut avec quelques hommes d’armes seulement, elle dira en souriant :
— J’ai encore dans ma compagnie cinquante mille de nos gens.
La libératrice du pays, la restauratrice des lis, nul, à cette heure, n’aperçoit non plus sa vraie compagnie, sa prestigieuse escorte.
J’y vois les grands princes qui ont fondé, assis, élevé la dynastie et, de règne en règne, étendu son pouvoir : le rude baron devenu roi, par les services rendus, Hugues, le pieux Robert, Louis VI, le robuste justicier qui, de sa terrible épée, a abattu les bandits féodaux, et Louis IX, le saint, dont le sceptre fut la main de justice, Philippe Auguste qui, à Bouvines, mena les milices de la nation contre Allemagne et Angleterre, et Philippe le Bel qui réunit sous sa main la France d’oc et la France d’oïl, et Charles V qui, il y avait moins d’un demi-siècle, semblait rétablir la France.
J’y vois les grands ministres de France, issus aussi de ce peuple dont sort Jeanne, dévoués serviteurs du trône des lis parce que passionnés enfants de la nation, de ce fils des paysans beaucerons, Suger, conseiller de trois rois, jusqu’à ces bourgeois, cinq ans, ont succombé sous les coups conjugués des princes traîtres à leur race et de la populace dévoyée, pour avoir voulu, aux côtés du jeune Charles VI, restituer à la couronne son autorité.
J’y vois les beaux soldats qui ont, eux, de leur épée, aidé les fils de Capet, comme les autres de leur conseil, et, flottant près de la bannière de Jeanne, au milieu de mille enseignes, j’aperçois l’oriflamme de Saint-Denis, rouge à franges vertes, qui fut portée à Bouvines, les enseignes de France, entourées 77des grands capitaines, Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson n’étant que les derniers d’un prodigieux état-major d’ombres aux armures éclaboussées de sang.
J’y vois aussi la multitude de ces petites gens — les fils de Jacques Bonhomme aux révoltes promptes, mais au cœur loyal, de tous ces artisans et vilains, frères plus proches de Jeanne qui ont, avant elle, senti mieux que les seigneurs et prélats la grande pitié qu’il y avait au royaume
— jusqu’à ce brave homme de Saint-Pierre de Dives qui, quatre ans avant, a été mis à mal par les Anglais pour avoir, en pleine Normandie occupée, crié : Dieu veuille garder la couronne de France !
Lorsque, la première toujours, Jeanne se présente ainsi escortée au seuil de la basilique nationale, je la vois encore accueillie par une bien autre troupe. Les grands évêques de Reims sont là, sous la bénédiction de Rémy qui baptisa Clovis ; Adalbéron qui, lorsque la Francie se dissolvait, a fait élire Hugues Capet ; Gerbert qui, avant d’être pape à Rome, a été le maître du futur roi Robert, et Guillaume aux blanches mains qui a sacré Philippe Auguste, et Jacques de Bazoche qui a sacré le saint roi Louis IX, et Guillaume de Trie qui a sacré Philippe VI, le premier roi Valois. Ils ont tous défendu le privilège de leur Église d’hospitaliser seule le sacre ; c’est eux qui y ont fait les rois ; et voici que la Pucelle leur ramène à travers mille obstacles le dernier fils — un instant déchu — de ces rois. Derrière la forêt de leurs mitres et de leurs crosses d’or, je vois enfin se presser les grands artistes dont le génie a dressé et orné la cathédrale, un Jean d’Orbais, un Robert de Coucy, et le bon imagier Villard de Honnecourt, et la foule de ces braves gens qui, apportant pierre et bois, ont, pendant un siècle, collaboré à la grande œuvre pour que le sacre des rois eût son digne sanctuaire.
Et je veux qu’au moment où la jeune fille, que les saintes baisèrent au front dans les champs de Meuse, franchit le portail, je veux — puisque aussi bien nous sommes en une année 78de miracles — que le monde merveilleux de pierre se soit lui-même ému, que la Vierge ait élevé, du haut de son pilier, l’Enfant en signe de bénédiction, et que tous les saints aient eu, pour l’accueillir, le sourire de l’Ange qui s’attendrit tout proche.
Oui, Jeanne est conduite par tous les grands morts de France vers les grands saints de France. Le sacre de 1429 est et restera unique : le Roi Très Chrétien entre dans sa cathédrale, précédé d’une envoyée du ciel que le ciel attend ; il faut qu’à cette heure sans pareille, les ombres glorieuses de France soient de cette liesse prodigieuse. Elles en sont.
Qu’importe, dès lors, que ce sacre soit, par ailleurs, le plus dépourvu qui se soit jamais vu de splendeurs matérielles ! Qu’importe que les ornements royaux, traditionnellement déposés entre deux sacres à Saint-Denis, et que détient l’usurpateur, fassent aujourd’hui défaut, qu’on n’ait ni la couronne de Charlemagne resplendissante de gemmes, ni la célèbre épée, la légendaire Joyeuse, ni le sceptre d’or de Philippe Auguste, ni la main de justice, ni le manteau de saint Louis ? Ce sacre est sacre de guerre et presque de misère — et néanmoins le plus beau de tous parce que la couronne d’or que Jeanne s’attend, semble-t-il, à voir apporter par les anges, chacun la voit réellement suspendue par eux au-dessus de la tête d’un prince si manifestement conduit par un archange de lumière. Qu’importe aussi que des six pairs laïcs, aucun ne soit là, remplacés dans leur office par des seigneurs de moindre prestige, que le connétable soit, lui aussi, absent, qui eût porté Joyeuse, et qu’à sa place, on se doive contenter du duc d’Albret dressant une épée de fortune. Plus que sur cette épée les yeux sont fixés sur l’étendard de Jeanne : on lui reprochera, à Rouen, de l’avoir orgueilleusement fait élever au-dessus des autres, mais ce n’était pas le petit frère cordelier Richard qui le tenait 79haut près d’elle, c’était la foule qui, par ses regards, l’exhaussait et le soulevait par son enthousiasme.
Les deux maréchaux présents, Boussac et Rais, étant allés, avec le sire de Graville et l’amiral de Culan, quérir à Saint-Rémy la sainte ampoule, le mystère put avoir tout son caractère mystique
— c’est le mot qu’emploient les gentilshommes angevins qui, le lendemain, rendaient compte à la reine Marie de la cérémonie, et le mot s’appliquait. Par quel mystère était-on là, et était-ce bien le pauvre petit Roy de Bourges
, si diminué, si méprisé, si disgracié, quelques semaines auparavant, et autour de qui aujourd’hui éclataient les Noëls ! tandis que les trompettes sonnoient en telle manière qu’il sembloit que les voultes de l’église se dussent fendre
?
On avait fait l’appel des pairs absents. Au nom de Philippe de Bourgogne — que Jeanne avait spécialement convoqué — celle-ci, debout près de l’autel, dut renouveler son serment de réconcilier, un jour, tous ces fils de saint Louis dont les divisions seules avaient permis à l’étranger d’usurper un instant le royaume des lis.
Quand le Roi eut été sacré et couronné, Jeanne s’approcha de lui, s’agenouilla à ses pieds, lui embrassa les genoux et lui dit en pleurant :
— Gentil Roy, ors est exécuté le plaisir de Dieu qui vouloit que je levasse le siège d’Orléans et que vous amenasse en ceste cité de Reims recevoir votre sainct sacre, en montrant que vous estes vray roy et celui auquel le royaume de France doit appartenir.
Et tous versaient des larmes, car tous pensaient, avec Juvénal des Ursins — savant homme —, que ce sacre était presque miraculeux
, et, comme les gentilshommes angevins, que Dieu leur avait permis d’assister à un grand mystère
.
Jeanne ne croyait pas — quoi qu’on en ait dit — sa mission terminée. Il ne paraît pas que Jacques d’Arc — son père — 80venu avec un de ses frères à Reims et descendu à l’hôtellerie de l’Âne rayé, où elle était allée gentiment l’embrasser, l’ait en rien sollicitée de rentrer à Domrémy. Tout au plus peut-on penser qu’ayant revu, avec ses parents, nombre de gens venus de son pays, et prévoyant facilement les épreuves qu’elle allait rencontrer, elle se soit sentie, en quittant Reims, atteinte d’une sorte de désespoir à l’idée qu’elle ne reverrait plus le doux paysage de son enfance. C’est lorsque, peu de jours après, elle cheminera botte à botte avec l’archevêque de Reims, que la courageuse fille gémira soudain sur sa destinée entrevue, heure émouvante, où elle dut voir l’ange de douleur lui présenter le calice qu’elle aussi, dans un cri d’angoisse, conjura un instant le Père d’éloigner de ses lèvres.
Déjà, après un séjour de quatre jours à Reims, elle avait, le 21, quitté la ville du sacre. Pendant ces quatre jours, elle avait circulé à travers la ville dans une atmosphère singulière d’enthousiasme dévot ; car, tandis que les hommes levaient frénétiquement leurs bonnets, les femmes prosternées lui présentaient leurs enfants, se poussant pour toucher ses mains et ses bagues ; elle les satisfaisait avec simplicité, écartant tout vain orgueil et reportant à Dieu l’hommage adressé à son élue. Et à cette ville qui l’avait acclamée elle restera chèrement fidèle, ainsi qu’allaient en témoigner les fameuses lettres aux Rémois, où se traduisent son affection et sa sollicitude.
Que le sacre — si opiniâtrement réclamé par elle, on sait au milieu de quelles contradictions — eût été un événement capital, nul aujourd’hui n’en peut douter et nul n’en douta aussitôt. La meilleure preuve est dans le sentiment qu’en montrèrent les Anglais. Le régent Bedford en témoigna un dépit extrême. Dans une lettre adressée peu après à Londres, il manifestait son vif regret de n’avoir pas su prendre les devants 81en menant sacrer son jeune neveu à Reims. Il mandait qu’on le devait tout au moins faire couronner en toute célérité possible à Paris où effectivement, peu après, le roi Henri VI coiffa à Notre-Dame la couronne de Charlemagne — mais, dit un chroniqueur, plus en suivant la coutume d’Angleterre que de France
— singulière cérémonie où un roi coiffé des fleurs de lis était, en fait de pairs, entouré de Winchester, York, Bedford, Warwick, Salisbury et Suffolk.
Ce geste était l’aveu du désarroi où le sacre du 17 juillet 1429 avait jeté l’ennemi.
Sitôt, [dira un orateur du Tiers aux États généraux de 1484,] sitôt qu’il (Charles VII) fut couronné, ne cessa de prospérer et d’avoir la victoire de ses ennemis.
Trente-deux ans après, le 15 août 1461, un nouveau roi se présentera devant l’autel de Reims, Louis, le fils de Charles. Roi de la France en train de se restaurer, il sera, lui, assisté à l’autel par les douze pairs, et, au premier rang, par ce duc Philippe de Bourgogne — maintenant un vieillard —, ce Valois infidèle que Jeanne avait, d’un style si hardi, convié, en juillet 1429, à venir en prince droiturier
de la maison de France, rallier le sang royal
.
La dynastie avait ressaisi toute la France, et la France son rang dans la Chrétienté. Mais c’était le 17 juillet 1429, à Reims, qu’une enfant de paysans lorrains avait rendu la France à son Roi et le Roi à la nation. Et son ombre charmante hante désormais le vaste vaisseau où s’était célébré le mystère
, accompli le miracle
.
Louis Madelin,
de l’Académie française.
