Contributions : Orléans (Henri Lavedan)
Orléans
Passage éternel des soldats.
— Michelet
54Dès le milieu d’avril 1428, Orléans n’en pouvait plus, depuis ce maudit jour du mardi 12 octobre que le comte de Salisbury — Salebries comme on l’appelle dans les vieilles chroniques — était venu, après avoir occupé quarante places, mettre le siège devant lui. En ces dix mois, il avait pourtant fait magnifique défense.
Bien que, grâce à la protection de la Loire et à sa ceinture de remparts, il fût à l’abri d’un coup de vive force et qu’il eût, jusqu’à ce jour, trouvé quand même le moyen, çà et là, de se ravitailler, il était à bout. Les bombardes anglaises y jetaient, comme une monnaie, des boulets de pierre de plus de cent livres ; un gros canon surtout, le Passe-volant, qu’ils avaient assis près de Saint-Jean-Le-Blanc, et qui tirait et grognait sans relâche en causant grands dommages. Les nôtres, Montargis, Rifflard ripostaient bien, taillant dans leurs bastilles, mais sans pouvoir les faire taire…
Toutes les églises des environs, parmi lesquelles une fameuse, Notre-Bonne-Dame-de-Cléry, et tous les couvents, et tous les moulins sur la rivière avaient été abattus, pillés, 55saccagés. À perte de vue jusqu’à l’horizon, dans ces vastes étendues plates, on ne voyait plus de clochers, plus un toit de château, plus d’ailes en croix tournant sur le rideau du ciel. Par endroits le sable de Loire, ce beau sable d’or, était devenu sable rouge, et dans ses îlots, les osiers bleus se froissaient sous l’amas des cadavres. Jamais sur le fleuve n’avaient tourbillonné tant d’oiseaux de proie, ni au-dessus de la campagne telles bourrasques de corbeaux.
À toute heure, de jour et de nuit, alertes, sursauts, branle-bas, flots de piétaille, galopades, la grande cloche d’effroi
cassant l’air à pleine volée au chapeau de la Tour de Ville, et des cris de guerre : Orléans ! Bataille ! Olivet ! Beaugency !… chacun, pour s’échauffer, y allant du nom de sa terre. Ceux-là, qui au moindre signal roulaient ainsi en torrents vers le point menacé, ce n’était pas les soldats, mais les bourgeois, les artisans, le petit peuple, tous enfin, aussi bien les gens d’hôtel et de pignon que de boutique, et armés comme qui peut, celui-ci de sa bonne épée, celui-là d’un méchant couteau, l’un ayant au poing sa fourche ou sa cognée, l’autre sa bêche ou sa faux, et pressés sur leurs flancs par les femmes, vaillantes, diligentes, jetant, quand il le fallait, bonnets et sabots pour bailler plus vite aux troupes sur le boulevard tout ce qui pouvait leur servir, les eaux, les pierres, les graisses bouillantes, la chaux, le plomb fondu, l’huile, les chausse-trappes… ou bien, relever les blessés et s’en décharger aux étuves, ou coucher les morts dans les charniers.
En ces jours calamiteux, les habitants furent plus hardis encore et plus mordants que les soldats. Le plus grand nombre de ceux-ci ne se battait que par habitude et pour la bonne paie, tandis qu’eux le faisaient par amour du pays. Ils ne voulaient pas être Anglais. C’étaient leurs foyers qu’ils défendaient et leur liberté, leurs croyances, leur langue. Pour préserver ces biens ils se montrèrent héroïques. Rien ne les rebuta. Pas ne leur coûtait de se dépouiller. Ils allaient au-devant de la ruine et 57provoquaient les sacrifices. Appréhendant d’être encerclés, ils imposèrent aux troupes de détruire toutes les églises de leurs faubourgs, même celle de Saint-Aignan, patron d’Orléans, et son cloître, et Saint-Michel, Saint-Aux, la chapelle du Martroy, et Saint-Victeur à la porte Bourgogne, et les Jacobins, les Cordeliers, les Carmes, Saint-Mathurin, l’Aumône-Saint-Pouair, Saint-Laurens… Quelle hécatombe d’autels ! Tout cela, en novembre, en un seul mois, est emporté comme feuilles d’automne, jeté à bas, bravement et sans geindre, avec une espèce de joie… Mais ce n’est pas assez… il en reste encore qui pourraient nuire… Et en décembre, on continue ce carnage d’églises. Au tour de Saint-Loup, de Saint-Marc, Saint-Gervais, Saint-Euverte et Saint-Vincent-des-Vignes, de Saint-Ladre, et de la Magdelaine !
Quand le fer au bout des bras, le pic, la pioche et les béliers ne vont pas assez vite, on boute le feu. Sarments ! Bottes de paille ! et tous ces sanctuaires bien secs font, pendant plusieurs jours et nuits, un cercle, un chœur de brasiers qui pétillent, qui chantent, qui officient, qui à dix lieues à la ronde, illuminent la campagne. Au plus clair de l’incendie, on voit, près du pont, les tours d’avant se mirer de haut en bas aux vitraux de la Loire, et la forteresse tout entière a l’air, elle aussi, d’une cathédrale qui flambe. Et quand enfin, au plus loin que vont les regards, table rase est faite, et que, fumées enfuies, les étendues ne sont plus partout qu’une immensité désolée, aux sillons de cendres, les citoyens pensent qu’ils ont, comme ils le voulaient, fait bonne besogne, puisque les Anglais ne pourront pas maintenant se loger ni se retrancher dans ce désert — et les Anglais qui voient cela en sont esbahis et dollens
.
La blessure de Salisbury, dès le début du siège, à l’assaut des Tournelles, les avait déjà consternés. Le fort était pris, le comte y entrait, un des premiers, tout chaud. Pour mieux voir l’orgueilleuse ville dont cet exploit le rapproche il se met à une des fenêtres du fort, et là, en pleine face, il est atteint, d’un 58canon tiré de la tour Notre-Dame. Le coup lui avale la joue et lui crève un des yeux. Dès qu’on l’apprend dans Orléans, bien que les siens aient voulu le cacher, on dit : C’est œuvre divine !
et on rend grâce au ciel, car c’était le plus renommé en armes de tous les Anglais.
Sans doute, il reste à ceux-ci de bons chefs et une belle armée de sept à huit mille soldats bien aguerris, bien nourris, gras et durs, aux dents longues, tandis que les assiégés n’ont, eux, pour se défendre, que deux à trois mille hommes des troupes royales commandées par le bâtard d’Orléans (qui sera plus tard Dunois) et n’est qu’un jeune homme de vingt-six ans, et par Raoul de Gaucourt, gouverneur-bailli de la ville. C’est peu en regard. Mais la milice locale compte trois mille hommes, la place est meublée de soixante et onze canons et de presque autant de couleuvrines, tous ont bon cœur, Salisbury emporté à Meung vient d’y mourir, et son corps, vidé de ses entrailles, cousu dans un cuir de cerf, vogue à cette heure pour l’Angleterre. Bon voyage ! Un de moins, et de qualité ! D’ailleurs, on attend des secours, certains. On en reçoit déjà.
Le 24 janvier, c’est La Hire qui avec trente hommes d’armes, et quoique attaqué à la porte Regnart, parvient à entrer sain et sauf. Le 29, c’est Villars, les deux Xaintrailles et d’autres chevaliers et écuyers. Des environs, presque chaque jour à présent, il en arrive par petits paquets, surtout le soir à portes fermans
; de Sauloigne, vingt-six au maréchal de Saint-Sévère, et peu après messire Théaulde de Valperge, messire Jean de Lescot, Gascon, et puis messire Estuart
, frère du connétable d’Écosse, les seigneurs de Saucourt, de Verduran avec mille combattants, et deux cents en plus à Guillaume d’Albret, et tous tellement bien abillés pour faicts de guerre que c’était une moult belle chose à veoir
.
Ces seigneurs venaient de Chinon où ils avaient parlé au Roi, promettant grands secours et prompts.
Cependant les Anglais, déjà, en reçoivent. C’est maintenant 59William Pole, comte de Suffolk (que Jeanne d’Arc appellera La Poule) et Talbot, l’Achille anglais qui, avec Glacidas, se partagent le commandement de leur armée. Chaque jour, entre assiégeants et assiégés, les escarmouches se multiplient, de plus en plus vives, avec des trêves de quelques heures, comme il y en a eu une à Noël, où Glacidas a fait demande au bâtard d’Orléans d’avoir une note de hauts menestriers, trompettes et clairons
, qui leur fut accordée. Ainsi jouèrent-ils de leurs instruments, assez longuement, faisant grande mélodie.
Ces musiques, pourtant, pas plus que celles des canons, n’empêchent les uns et les autres de crier de la disette. Chacun veut en finir, surtout Orléans. Un gros convoi de vivres avait été organisé pour ravitailler les Anglais. L’armée française tente de s’en emparer, mais son attaque, mal conduite, échoue : le convoi passe. C’est la journée dite des Harengs. Cette mésaventure occasionne aussitôt, d’Orléans à Chinon, des allées et venues de plus en plus fréquentes d’ambassadeurs, impatients d’obtenir du Roi l’aide décisive. On l’attend toujours sans qu’elle vienne et la ville se décourage. Par surcroît d’ennui, ces voyages de seigneurs, chevaliers et écuyers ne vont pas sans accompagnement de nombreuses suites pour leur faire honneur, deux mille hommes et plus dont ceux d’Orléans, les voyant partir, ne sont pas bien contents
. Et cependant, entre politesses de couleuvrines, on s’en fait d’autres comme celle de ce jour où Suffolk envoie par un héraut au bâtard d’Orléans un grand plat de figues, raisins, et dattes, en le priant qu’il lui plaise de lui octroyer de la pane noire pour se fourrer une robe
, — ce qui est fait et dont le comte lui sait le plus grand gré.
Mais, tandis qu’on perdait l’espoir de tenir plus qu’un mois à deux si les secours, tant de fois promis, n’arrivaient pas, et tout de suite, voici que, de source certaine, on apprend qu’ils viennent.
À cette nouvelle s’ajoute une étrange rumeur qui court 60les deux camps, accueillie dans la ville et sa garnison avec une joie frémissante, inquiète, qui n’ose se livrer, et reçue chez les Anglais avec une froide incrédulité ou de formidables rires… Une jeune fille, une pucelle, qui se dit venue de Dieu
, pour lever le siège d’Orléans, serait en route avec les vivres, poudres, canons et autres habillements de guerre que le Roi envoie. Elle s’appelle Jeanne, et native de loin, d’un village de Lorraine. À l’entour de la maison de son père elle gardait un peu de brebis, cousant et filant, quand s’apparut Notre Seigneur lui commandant d’aller délivrer Orléans, et faire sacrer le Roi à Reims. Lors elle vient. Voilà ce qu’on dit, et beaucoup d’autres choses : que le roi l’a reçue, l’a bien armée, et lui a donné bonne escorte de gentilshommes et pages qu’elle commande et qui lui obéissent… et qu’elle s’achemine à travers pays en n’étant plus bien loin…
On l’a vue passer en Sologne. Et comment ? En charrette ? À pied ? Sur une bourrique ? — Elle est à cheval, en habit d’homme et armure. Elle a une épée et un étendard, peint de sa devise : Jésus-Maria. Tous ceux qui l’ont vue sous son harnais, droite comme debout, et blanche à éblouir, ont pensé d’un archange, de saint Michel, de saint Georges, et pourtant ça n’est qu’une enfant, mais merveilleuse ! Elle arrive. — Quand ? — Au plus tôt, dans la semaine. — Si tard ? — Peut-être demain. — Ah ! qu’elle se hâte ! Au trot ! Au galop ! faisant sauter les pierres ! — Elle marche au pas… oui, au pas, — disent ceux qui l’ont vue, — mais d’un pas si ferme et si sûr du cheval qu’elle mène au doigt, et des autres qui la suivent, qu’elle a l’air de plus vite aller qu’en appuyant les éperons. — Oh ! pourtant qu’elle vole ! Que Dieu lui donne des ailes ! — Elle en a ! mais c’est seulement ici qu’elle les ouvrira…
Tels sont, entre cent et cent, quelques-uns des propos qu’en ces jours de fièvre échangent partout, chez eux, et dehors sur les boulevards, les gens d’Orléans qui halètent.
Le 28 avril, on dit que Jeanne n’est plus qu’à quelques 61lieues, que le lendemain elle sera là. Mais pourra-t-elle franchir les portes ? Le lendemain, plus de doute, la journée ne s’achèvera pas sans qu’elle et sa suite on les distingue, au moins de loin, à la poussière… Pour leur donner facilité on fait une sortie, au côté opposé par lequel on pense qu’ils viendront… et justement, pendant cette escarmouche, le convoi paraît, grossit… Il entre ! Il est entré !… les vivres, l’artillerie, les gens de pied habillés de guisarmes et de chauves-souris… Mais Jeanne ? Où est-elle ? On la cherche, on ne la voit pas ! Aurait-elle eu malheur ?
Non. Mais elle est restée à Chécy où le bâtard d’Orléans, avec ses chevaliers et écuyers, est allé au-devant d’elle pour lui faire, le premier, révérence et belle chère. Là, tous ensemble, ils ont conclu qu’ils n’entreraient dans la ville que le soir, à la nuit, pour éviter le tumulte du peuple. Mais le peuple, à cette déconvenue, n’en est que plus remué et chauffé, il n’a plus envie de manger, de dormir, il attendra le temps qu’il faut, il n’en fourmille que davantage, il monte et s’écrase aux murailles… et quand, à huit heures, le mot vole : Les voilà ! l’immense cri, le hurlement de joie qui s’élève comme on n’en a jamais ici, de mémoire d’homme, entendu, va de l’autre côté du fleuve frapper au cœur les Anglais qui, en silence, écoutent…
Maintenant, dans la ville, à l’ombre de ses tours, derrière ses remparts, au creux de ses rues étroites, Jeanne s’avance, et dans cette glèbe humaine qui se laisse ouvrir et éventrer avec ivresse, elle pénètre, en son armure, comme un soc de charrue. À son aspect quelles clameurs ! Quels vœux ! Tout ce qu’on lui dit ! Les noms qu’on lui donne ! On lui jette du lilas. Et les mains, les baisers, les bonnets en l’air ! Les portes, les fenêtres sont obstruées par ceux qui s’y étouffent. À travers cette furie si douce, Jeanne passe. Aucun trouble. Elle a des yeux clairs, des joues roses. Un peu de sueur lui perle au front, sous la salade
. À l’instant de son passage, on dirait celui du Saint-Sacrement, entourée, comme elle est, de sa procession de seigneurs, écuyers, capitaines chapés de soie et de velours, son 64étendard blanc qu’on porte haut, où se font vis-à-vis deux anges tenant chacun une fleur de lis qui paraît cueillie pour elle, et son pennon où est peinte, pour figurer une Annonciation, l’image de Notre-Dame. À sa gauche le bâtard d’Orléans, d’un geste de son gant doré, montre Jeanne, comme si c’était lui qui l’offrait à la ville, et elle, entre deux haies fourrées de piques, entre des buissons de torches et de porte-lumières grillagés comme des masques et dardant des langues de feu, on l’aperçoit, au centre de ce brasier, toute blanche de pied en cap sur un beau cheval, blanc aussi, sage et quasi divin. Les épées, les fauchards, les corsèques, aveuglants de lueurs, lui font des rideaux de fer rouge, et les résines secouées sur sa tête un dais d’étincelles. Elle est comme léchée de flammes.
Mais malgré les gens d’armes qui serrent leur file, et les coups de hampes qui pleuvent, la foule veut approcher de Jeanne. Entre les cuirasses des hommes, les femmes se glissent, et les enfants, jusque sous le ventre des courtauds chargés de bagages, pour arriver jusqu’à Jeanne. Elle est par moments prise et bloquée, forcée de s’arrêter. Jusqu’à la selle son armure est touchée comme une relique par cent mains avides qui la caressent ou s’y écorchent. On la baise aux genoux, aux étriers, à la pointe des solerets, et le cheval est lui aussi choyé, embrassé, flatté à l’épaule, à son dur poitrail, d’où pend une housse d’écume.
C’était le 29 avril. Et en moins de deux semaines, Orléans, après cent-quatre-vingts jours de siège, était délivré. Le 8 mai, l’armée anglaise, tout à coup, se défilait, abandonnant son camp, ses vivres et bagues.
Certes, quand ce soir-là, un dimanche, Jeanne fit dans la ville enchantée sa rentrée de bataille, l’exaltation de tout le peuple et du clergé ne le céda pas à celle dont naguère ils avaient salué sa venue. Mais, malgré sa force et tout son éclat, malgré 65les cloches, le canon, les Te Deum, les vins, les chansons et cantiques, et la danse, les beuveries, cette seconde fête n’eut peut-être pas la même qualité d’émotion ardente et profonde, le même accent de passion, d’amour et de ferveur que cet autre soir où Jeanne si attendue, si désirée, priée, arriva et descendit, comme du Ciel.
Sans doute, aujourd’hui c’était les actions de grâces, tout le tumulte et le gros débordement de joie que fait jaillir et crever la victoire, c’était le soulagement, la reconnaissance… mais sans la surprise adorable, unique et merveilleuse du premier abord, de la première rencontre de la ville avec sa prochaine libératrice. En vérité, dès ce jour, de cet instant que Jeanne entra et qu’on la vit, Orléans, avant même qu’elle eût commencé contre les Anglais, corps pour corps, son gros hahay
, Orléans était délivré, Orléans le savait. C’était pour lui déjà chose accomplie, garantie par toutes les voix de la Confiance et de la Certitude, car la ville eut aussi les siennes qui se firent entendre à elle aussitôt que Jeanne fut dans ses murs, dans son cœur. Sa lettre au roi d’Angleterre, quand on la connut, et ses propos hardis de guerre, sa sûreté d’âme, ses De par Dieu
, ses Entrez dedans !
, ses Tout est vôtre !
étaient, pour ceux qui les recevaient en communion, paroles d’évangile, et sonnaient la victoire avant ses trompettes, avant que Dieu l’eût donnée.
Cette victoire eut un effet indicible, inouï, plus que de gloire militaire, un effet moral et religieux, surnaturel, d’une valeur céleste. Elle établissait la mission divine de Jeanne, elle en était la preuve foudroyante, elle affirmait la préférence et la protection d’En-Haut. Tout ce qui compose le miracle, tout ce qui exalte et jette à genoux, tout ce qui fait croire, elle l’enchâssait. Et cette délivrance, au delà d’Orléans, c’était celle de la France, dans le présent et l’avenir, après celle du passé ; une délivrance qui se répétait, se renouvelait dans les desseins du Libérateur éternel, une date fondamentale qui s’inscrivait 66dans le marbre, le bronze et sur le vélin de l’histoire, la suite d’Aignan et d’Attila, la double épopée de la Loire amorçant en secret celle de la Marne.
Enfin, cette délivrance d’Orléans fixa le nom prédestiné qui devait rester à Jeanne, celui que désormais, pour toujours, elle porterait en couronne, celui de la Pucelle, et de la Pucelle d’Orléans.
Pourquoi n’eût-on pas dit, et en apparence aussi bien, la Pucelle de Domrémy, de Reims, de Compiègne, de Rouen ? Mais on ne l’a jamais dit, parce que c’était à Orléans seul qu’était réservé l’insigne honneur d’être attaché ce nom de Pucelle ; qui mériterait de timbrer son blason. Plus qu’un nom, un titre, exprimant dans toute sa franchise ingénue et populaire la caractéristique de Jeanne, la pureté. C’est comme Pucelle, et d’Orléans
, qu’elle rayonne et qu’elle est proclamée. Sa vie montre un triptyque à trois volets, resplendissants… Le second, Reims, est le sacre, la cathédrale et son autel ; Rouen, le troisième, est le martyre, la place publique et cet autre autel, le bûcher. Mais Orléans, le premier volet, c’est la bataille et l’épée de Dieu, la délivrance et la victoire. Sans Orléans, la suite, Reims et Rouen n’étaient plus possibles. Ôtez Orléans, tout s’écroule. C’est la clef de voûte de l’édifice national. Voilà pourquoi la ville, en laquelle alors se ramassait la France, est inséparable de la vierge qui l’a sauvée. On ne peut plus jamais nommer l’une, la Pucelle, sans nommer l’autre, Orléans.
Henri Lavedan,
de l’Académie française.
