Collectif  : Jeanne d’Arc (1929)

Contributions : La sainte (Mgr Baudrillart)

La sainte
Monseigneur Baudrillart

94Sainte Jeanne d’Arc ! Une telle invocation s’échappait-elle spontanément des lèvres et du cœur des Français, il y a seulement soixante ans ? Non ! Quelques-uns, très peu, disaient par métaphore la sainte du patriotisme. Pour la plupart, elle était une héroïne, la plus extraordinaire des héroïnes, et cela leur suffisait. Que dis-je ? Quand des hommes d’Église murmuraient, à l’égard de Jeanne, le mot de sainteté, parmi les auditeurs un grand nombre, — et non point des hommes dépourvus de religion, voire de piété, — ressentaient quelque malaise, ou même s’armaient de défiance. N’allait-on pas leur changer Jeanne ? L’Église, et non plus la patrie, n’en ferait-elle pas sa chose ? À quels artifices de transfiguration, de défiguration, n’aurait-on point recours pour rapprocher cette guerrière allante, et franche, et hardie, du type de la sainte. Car enfin une sainte, c’est une sainte, chacun en peut évoquer la traditionnelle image ; or, dans l’innombrable légion des vierges, des martyres, des veuves et des pénitentes, laquelle ressemble à notre Jeanne ?

Vers la fin du siècle dernier, l’illustre et bienveillant cardinal Parocchi disait à l’intrépide promoteur de la cause de 96Jeanne, Mgr Touchet : Il faut vous le confesser, la sainteté de Jeanne, ici, à Rome, en étonne plusieurs. Cette sainte à cheval, casquée et cuirassée, dont la voix excitait à la bataille, bouleverse certaines idées, comme elle bouleversa les bataillons anglais.

Soyons sincères ! Un demi-siècle plus tôt, à peu près tous les Français pensaient de même façon que ces Romains et volontiers ils eussent dit : héroïne elle est ; qu’héroïne elle reste ! Nous l’aimons et nous l’aimerons comme on aime la patrie. Pas n’est besoin pour elle d’un autre culte !

Qu’a-t-il fallu pour que le courant changeât, pour qu’en un temps de laïcisme officiel, la canonisation de Jeanne fût accueillie avec joie et la fête de la sainte proclamée fête nationale ; pour que celle qui n’était que par métaphore et pour le petit nombre la sainte du patriotisme devînt à proprement parler et pour tous la sainte de la patrie ?

Les efforts de certains hommes, évêques, historiens, politiques patriotes ? Oui. Les angoisses de la France vaincue et toujours menacée ? Je n’en disconviens pas. Mais encore ?

Il a fallu surtout que se créât une évidence, une certitude évidente, une double certitude, une double évidence : celle du caractère merveilleux, transcendant, divin, de la mission de l’enfant élue de Domrémy, — celle de l’héroïcité de ses vertus, vertus qui font les saints. Car l’instinct populaire a raison : un saint est un saint, une sainte est une sainte.

Tout saint est un héros, mais tout héros n’est pas un saint. Un héros peut être splendide et ravir notre admiration : par ses exploits, par la grandeur de son âme. S’il ne possède certaines vertus, vertus exigées de tous les chrétiens, et s’il ne les pousse plus haut que le commun, il demeure un héros, il n’est point un saint.

La sainteté est de l’ordre surnaturel, de l’ordre de la charité, comme eût dit Pascal, ainsi que l’a compris notre Péguy : Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc.

97Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, on n’eût point conçu ce titre, moins encore écrit ce livre au XIXe siècle, ni au XVIIIe, ni au XVIIe, ni au XVIe. Au XVe, oui, quelques-uns parmi les doctes et les grands, beaucoup parmi les ignorants et les humbles avaient d’avance, d’un tel ouvrage mystique et vrai, fourni le thème et tracé les linéaments.

Ceux-là avaient vu et bien vu. Puis, par la sournoise mauvaise volonté des uns, par la négligence des autres, par l’effet du temps que ne corrigeait pas la connaissance de l’histoire authentique, l’ombre s’était étendue sur la prodigieuse épopée et davantage sur l’être d’inspiration plus qu’humaine qui l’avait conduite.

Et voici qu’à leur tour nos contemporains ont vu et bien vu.

Comment ? Parce que, grâce aux recherches des savants et aux minutieux examens des juges ecclésiastiques, ils ont eu sous les yeux les pièces mêmes du procès. Et la lumière s’est faite aveuglante. La conviction du peuple de France naît de la même source que celle des tribunaux romains.

I.

Qu’avaient pensé, qu’avaient dit ceux de nos pères du XVe siècle, témoins de l’événement, qu’un parti pris que je tenterai d’expliquer ne rangeait pas parmi les adversaires irréductibles de Jeanne ? Que son fait sortait de l’ordre naturel et ne pouvait provenir que d’une intervention personnelle et directe de la Providence dans la trame de notre histoire.

Pas plus que nous, ils ne méconnaissaient le génie propre de la jeune Française des Marches de Lorraine. Comme elle l’est pour nous, elle était pour eux la fille au grand cœur, d’un indomptable courage physique et moral, et tout aussi bien la fille à l’intelligence lucide, à la volonté forte, plus lucide et plus forte que celle des capitaines et des hommes d’État. Comment, en effet, sans d’extraordinaires qualités, eût-elle 98mené à bien l’œuvre extraordinaire qui fut la sienne, tirer le royaume de France, elle, enfant de dix-sept ans, de l’abîme où il était plongé ?

Le royaume périssait, non qu’il n’y eût autour de Charles VII des hommes doués de capacité, mais ils s’entre-dévoraient ; non qu’il ne subsistât des forces capables d’être employées, mais ou elles ne l’étaient pas, ou elles s’annihilaient les unes les autres. Et voici que, pour un temps, Jeanne coordonne les volontés et constitue autour de son drapeau l’union de tous les bons Français : Jamais, dit-elle, il n’y en aura trop autour de ma bannière. Elle s’empare de l’âme des combattants découragés ; jusque-là, sûrs de leur défaite, ils croient à la victoire et c’est l’ennemi qui désespère. Aux entreprises incertaines et hasardées des chefs de guerre, elle substitue un plan nettement conçu, depuis la Loire jusque par delà la Marne, et elle l’exécute triomphalement d’Orléans à Reims. Si le génie n’est pas là, où le saluera-t-on ?

Quel que soit pourtant ce génie naturel, peut-il faire qu’une enfant de dix-sept ans, sortant de son village, sauve tout un royaume par les armes et la politique ? Absurdité, folie, impossibilité !

Sans une intervention surnaturelle, non seulement Jeanne ne pouvait rien, mais encore elle n’était pas. Cette conclusion s’imposait massive, écrasante, implacable, à toutes les âmes croyantes qu’une longue habitude de la politique et des intrigues n’avait pas conduites à un scepticisme de fait qui, pour ne pas s’avouer toujours, n’en était pas moins tyrannique.

Mais ces âmes croyantes, instruites de leur foi, savaient que les surnaturelles interventions qui se constatent dans les affaires des hommes peuvent s’y produire par la main de Dieu, de ses anges et de ses saints, ou par la main de l’Esprit mauvais à qui, pour des raisons connues de son éternelle sagesse, Dieu accorde licence d’agir, ainsi qu’au témoignage de l’Écriture il le permit à l’égard du saint homme Job.

99Envoyée de Dieu, envoyée du Diable, instrument de Dieu, instrument du Diable, une jeune fille qui accomplissait, sans nulle éducation préalable, d’aussi étonnants prodiges, ne pouvait être que l’un ou l’autre.

Les bons Français, les esprits non prévenus, les témoins de la vertu de Jeanne, regardaient sans hésitation du côté de Dieu ; derrière elle, ainsi que très justement l’a écrit M. Georges Goyau, ils voyaient Dieu.

C’est Dunois qui, le jour même où Jeanne fera son entrée dans Orléans, sentira qu’il y a là quelque chose de divin et non d’humain, potius erant a Deo facta quam ab homine. Chose plus surprenante, le vénitien Giustiniani, qui n’a pas les mêmes raisons que Dunois de s’abandonner à l’enthousiasme, donne la même note que lui et parle du bel ange venu de par Dieu pour relever le bon pays de France qui était perdu sans ce secours.

La délivrance d’Orléans, la victoire de Patay, la marche sur Reims, le sacre du Roi ne laissent plus place au doute. Du cœur brûlant d’Alain Chartier s’échappe la lettre éloquente à un prince étranger, où il chante l’envoyée de Dieu qui a mené au rivage et jusqu’au port le roi ballotté et luttant sur le gouffre des vents et des tempêtes, qui a haussé les esprits, refréné l’Angleterre sauvage, arrêté la ruine et l’incendie de France, Christine de Pisan célèbre la pucelle ordonnée de Dieu, en qui le Saint-Esprit a versé sa grâce. La piété populaire s’exalte sur son passage, et des théologiens, au nombre des plus grands, lui font écho. Ainsi ce clerc français de l’entourage du pape Martin V, à Rome, note en son Bréviaire historique l’événement grave, considérable, inouï, sans pareil depuis l’origine du monde, œuvre d’une jeune fille qui accomplit des actes plus divins qu’humains ; il distingue les miracles opérés par les bons, des prodiges dus au Malin. Ainsi le grand Gerson qui, presque au terme de ses jours glorieux, s’écrie : Cela a été fait par le Seigneur… Voilà l’éclatante, la prodigieuse inauguration d’une aide divine. Ainsi encore, — et je m’arrête, — le sage 100archevêque d’Embrun, Jacques Gelu, qui n’hésite pas à déclarer que Jeanne représente la Majesté divine.

Mais, si Jeanne est l’envoyée de Dieu et la représentante de la Majesté divine, — je laisse encore parler Gerson, — il est pieux, salutaire, dans l’ordre de la foi et de la bonne dévotion de se déclarer pour elle ; il faut se ranger à son parti qui est le parti choisi par Dieu, celui sur lequel il a mis son sceau. Déjà le confesseur du duc de Bretagne, Yves Milbeau, en avait fait la remarque : Dieu a aidé Charles ; donc Charles était le véritable roi.

De quoi les adversaires de Charles avaient la trop évidente vision : car enfin, à commencer par les juges de Jeanne et par l’évêque de Beauvais, ou par les docteurs de l’Université de Paris, ils étaient chrétiens, ils croyaient en Dieu, ils croyaient en Jésus-Christ, ils croyaient aux anges et aux saints, ainsi qu’à leurs surnaturelles interventions ; ils croyaient à l’Église.

Pour n’être pas réduits à renier leur parti, sous peine de révolte contre Dieu lui-même, il fallait que Jeanne d’Arc ne fût pas l’envoyée de Dieu, et, étant données les merveilles qu’elle avait accomplies, si elle n’était pas l’envoyée de Dieu, elle ne pouvait être que l’envoyée du Diable, autrement dit une sorcière. Ils s’arrêtèrent à cette hypothèse et n’en voulurent point démordre.

Nous serait-il loisible de croire à leur bonne foi ? Avant le signe de Dieu, avant le procès de Jeanne, à la rigueur, oui ; après le signe de Dieu, après le procès, à part quelques cas d’invincible aveuglement, je ne le pense pas.

À ne considérer que les raisons humaines, on pouvait sincèrement, semble-t-il, appartenir à l’un ou à l’autre des deux partis. Sans doute, la guerre qui durait depuis déjà près d’un siècle, de dynastique qu’elle avait été d’abord, était dès longtemps devenue une guerre nationale ; c’étaient vraiment Français et Anglais qui se combattaient ; le bon sens du peuple n’en doutait pas et le langage de tous traduisait le fond de la pensée.

101Mais enfin on se battait depuis 1337 et jamais la situation des Valois n’avait été pire ; à Crécy, à Poitiers, à Azincourt, et combien de fois depuis lors ! le jugement de Dieu avait semblé se prononcer contre eux ; en tout cas, on ne sortait pas de l’état de guerre ; les révolutions succédaient aux révolutions ; les meurtres aux meurtres, les scandales aux scandales. Le plus sage moyen d’en finir n’était-il pas de traiter avec le roi d’Angleterre, descendant de rois français et de princesses françaises, de même culture et de même langue que nous ? Pourquoi tenir si fort à cette loi salique, découverte ou plutôt imaginée, en ce qui concernait l’ordre politique, cent ans en deçà, pas davantage ? Un doute planait sur la naissance de ce Charles qui se disait l’héritier légitime. Sa mère, qui devait savoir à quoi s’en tenir, ne l’avait-elle pas laissé qualifier, dans un article du traité de Troyes, de soi-disant dauphin du Viennois ? N’était-il pas permis de supposer que le roi d’Angleterre, devenu roi de France, serait bientôt absorbé, conquis par son nouveau royaume ? N’avait-on pas pris, dans le traité même signé à Troyes, toutes les précautions nécessaires pour que le royaume de France fût, aussitôt l’avènement d’Henri, reconstitué dans son intégrité territoriale, y compris la Normandie ? N’y avait-on pas garanti tous les droits, toutes les coutumes, tous les privilèges des divers ordres de l’État ?

Illusion, selon nous, parce qu’en raison d’une guerre aussi prolongée et des résistances inévitables de beaucoup de provinces, longtemps encore le roi d’Angleterre, même reconnu roi de France, n’aurait pu se passer, pour le gouvernement, du concours des Anglais, seuls investis de son entière confiance, et des armées anglaises qui auraient dû, de fait, poursuivre la conquête du royaume de France. Le sentiment national, pleinement éveillé, aurait achevé de s’exacerber.

Mais enfin, les politiques pouvaient s’y tromper ; il s’est rencontré de plus lourdes erreurs, et la bonne foi peut reposer sur l’erreur. Accordons-en donc le bénéfice aux partisans102d’Henri VI et aux juges de Jeanne. Admettons la sincérité de leurs doutes quand on leur dit : Dieu a parlé et c’est par une jouvencelle de dix-sept à dix-huit ans que sa voix s’est fait entendre.

Pourquoi Dieu parlait-il ? Qui de nous, fût-il le plus subtil des théologiens et des historiens, est en état de pénétrer les secrets desseins de sa Providence ? On a dit : pour préserver la France du protestantisme qui devait entraîner l’Angleterre au siècle suivant. Qui oserait affirmer que, sans les désastres par lesquels se termina pour elle la guerre de Cent ans, l’Angleterre serait devenue protestante ? La guerre des Deux-Roses aurait-elle éclaté ? La maison de Lancastre eût-elle été renversée par la maison d’York ? Les Tudors, Henri VII, Henri VIII, seraient-ils jamais arrivés au trône ? La nation eût-elle été aussi profondément troublée et ruinée ? Mystère !

Si Dieu a parlé, une chose est pour nous certaine, c’est qu’il a voulu assurer le triomphe d’une cause juste et bonne. Pour nous, comme pour le confesseur du duc de Bretagne, son intervention en faveur de Charles VII prouve la justice de la cause de ce roi. Et la preuve que Dieu a parlé n’est autre que la mission de Jeanne, humainement inexplicable et certainement divine.

Mais la justice de la cause de Charles dépendait de la légitimité de sa naissance : d’où l’importance capitale du secret du roi, du réconfort qu’à Chinon Jeanne apporta sur ce point au malheureux prince qui doutait de lui-même. Et le signe qu’elle lui donna fut confirmé par les prodiges qu’elle avait prophétisés et qu’elle accomplit. De ces prodiges, amis et ennemis furent témoins.

Le crime du tribunal de Rouen, c’est d’abord de s’être obstinément refusé à envisager l’hypothèse que les faits de Jeanne pouvaient être les faits de Dieu, chose que des théologiens savaient possible. C’est, en second lieu, de s’être non moins obstinément refusé à reconnaître ses vertus et d’avoir, 104de parti pris, noirci les actes les plus innocents, que dis-je, les plus méritoires de sa vie, afin de les imputer au Diable.

Que là fût le point radicalement faible et le vice originel du procès, les docteurs et les avocats à qui furent soumis par le tribunal les douze articles où se résumaient les griefs de l’accusation le virent nettement ; car, en dépit des autorités et des arguments dont on les écrasait, de la terreur même qui pesait sur eux, la plupart exprimèrent cette réserve : À moins que ces révélations et assertions ne viennent de Dieu.

Cela, Jeanne n’avait pas un moment cessé de l’affirmer : Je vous l’ai assez dit que je n’ai rien fait que du commandement de Dieu.

Telle est la conclusion de la postérité ; et voilà le premier motif qui, dans l’héroïne, lui fait reconnaître une sainte.

II.

Le fait d’avoir tenu de Dieu une mission d’ordre surnaturel ne suffit pas pourtant à constituer un être humain en état de sainteté. Bernadette Soubirous reçut le message de Lourdes ; elle le transmit au monde ; et depuis trois quarts de siècle un fleuve humain de suppliants coule vers la grotte de Massabielle ; si Bernadette a été canonisée, le fut-elle ipso facto ? Non. D’autres qu’elle furent favorisées d’apparitions analogues, et de leurs apparitions naquirent des pèlerinages, d’ardents foyers de dévotion. Et cependant, les premiers bénéficiaires du don divin sont demeurés et demeurent confondus dans la foule des chrétiens. Pour figurer sur le catalogue officiel des saints, un mort, qu’il soit mort d’hier ou mort depuis des siècles, doit subir le plus redoutable, le plus rigoureux des examens. L’épreuve porte sur les trois vertus, dites théologales, de foi, d’espérance et de charité, sur les quatre vertus cardinales de justice, de force, de prudence et de tempérance, sur les vertus morales qui se rattachent aux précédentes, et finalement 105sur celles qu’exigent plus particulièrement l’état et la condition du serviteur, ou de la servante de Dieu.

Encore si l’épreuve était unique ! Mais non ; c’est par étapes successives que l’examen se passe et, à chaque étape, tout est repris, tout le chemin gagné peut être perdu, tout est remis en question.

Pour Jeanne d’Arc, combien plus grandes difficultés encore, car enfin elle avait été condamnée par un tribunal d’Église que présidait un évêque, livrée au bras séculier en présence d’un cardinal de la sainte Église romaine. Et c’est de là qu’il fallait partir pour s’élever jusqu’au point culminant de la canonisation !

La première étape, celle de la réhabilitation, fut franchie en vingt-cinq ans. On a essayé, — tout se voit, — d’étendre une ombre de suspicion sur le procès de 1452 et la sentence qui le termina en 1456. Procès politique, a-t-on dit, tendant à réhabiliter, non pas tant Jeanne d’Arc que Charles VII lui-même et sa dynastie. C’était dur déjà d’avoir accepté l’aide d’une femme, d’avoir été sauvé par elle ; mais si cette femme, aux yeux de l’Église, demeurait une sorcière et une hérétique, quelle tache d’ignominie ! Procès partialement conduit, ajoute-t-on, où les adversaires de Jeanne ne furent pas plus entendus que ne l’avaient été à Rouen, en 1431, ses partisans et amis.

Nous concédons que Charles VII avait grand intérêt à la réhabilitation de la Pucelle. Fallait-il pour autant lui refuser cette justice ? N’était-ce pas assez de l’avoir abandonnée captive ? On sentit l’objection possible et les démarches premières furent faites par la mère et les frères de Jeanne, non par le gouvernement royal. Les représentants du parti adverse furent cités comme ils devaient l’être. Cent vingt-cinq témoins, tous ayant connu ou ouï la Pucelle, furent entendus en cent quarante-quatre auditions. Des enquêtes furent menées suivant les règles, partout où Jeanne avait séjourné. Qu’exiger de plus ?

Qu’on eût donné au procès une tournure agressive contre 106l’évêque de Beauvais, alors décédé, contre les théologiens de Rouen et de Paris, contre les Bourguignons et les Anglais ? Cela à l’heure où l’on prétendait sceller la réconciliation de tous, à l’heure où Charles VII était redevenu le roi de tous les Français, et où venait de s’achever la reconquête de tout le royaume par la victoire de Castillon et la soumission de la Guyenne !

Une seule chose importait : mettre en lumière la foi, la pureté, en un mot la vertu de la libératrice, et c’est ce qui advint, providentielle rencontre ! au moment précis où se vérifiait par l’événement sa prophétie que les Anglais seraient boutés hors de toute France.

Désormais Jeanne pouvait attendre. Elle attendit longtemps. Quatre cent dix-huit ans s’écoulèrent avant qu’en 1874, autorisé par le pape Pie IX, Mgr Dupanloup commençât, en sa curie épiscopale, l’examen régulier de la cause qui, en 1920, devait aboutir à la solennelle proclamation de la sainteté de l’héroïne française.

Un siècle auparavant, le grand législateur des canonisations, Benoît XIV, avait affirmé l’esprit prophétique de Jeanne, le bon aloi de sa foi et de ses mœurs, Mais il avait ajouté : On n’a pourtant jamais prononcé, à propos d’elle, le mot de sainteté, de vertus héroïques, moins encore à cet égard rendu un jugement : il est permis d’en induire que le don de prophétie n’entraîne pas nécessairement la sainteté.

Désormais les jugements allaient se succéder et la sainteté de Jeanne éclater à tous les yeux. Le témoignage de la lointaine postérité allait rejoindre, par delà les siècles, celui des contemporains les plus épris de sa merveilleuse carrière.

Le signe de la croix, ai-je dit un jour en la cathédrale d’Orléans, marque toute la vie de Jeanne. La race paysanne à laquelle elle appartient avait été pénétrée jusqu’aux moelles par le christianisme. En vain, à l’heure où Jeanne naît à Domrémy, les plus affreux désordres règnent dans l’Église par le fait du grand Schisme d’Occident ; en vain, les savants se 107perdent dans les plus subtiles discussions ; en vain, papes et conciles se sont anathématisés depuis trente ans, la foi populaire demeure et Jeanne est une enfant de ce bon peuple chrétien. Je suis une bergère comme tout le monde, je suis une chrétienne comme tout le monde, je suis une paroissienne comme tout le monde, lui fait dire notre glorieux Péguy. En un sens, c’est vrai, et non moins vraie pourtant la parole que le même Péguy met dans la bouche d’Hauviette parlant à son amie : Tu auras beau faire, tu auras beau dire, tu auras beau croire ; tu es notre amie ; jamais tu ne seras comme nous. Comme les autres, elle est bonne chrétienne, mais elle l’est plus que les autres. Qu’on lise, au procès de réhabilitation, les déclarations des braves gens de Domrémy ; ils déposeront comme on fait au procès des serviteurs de Dieu, avec recueillement, avec componction, avec une naïve et touchante admiration pour les vertus de l’enfant et de l’adolescente.

Rechercherons-nous, à travers les histoires et les textes mêmes des procès de condamnation et de réhabilitation, puisque hélas ! le procès de Poitiers n’a jamais été retrouvé, l’avis de ces juges ecclésiastiques de Poitiers qu’on a bien le droit d’opposer à ceux de Rouen dirigés par Cauchon ? Ils déclarent n’avoir jamais vu en celle qui comparaît devant eux que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité.

À Orléans et dans toutes les villes qu’elle traverse, c’est une impression de sainteté qu’elle donne, à tel point que, malgré ses protestations, auxquelles souvent elle ajoute une fine pointe d’ironie, on sollicite d’elle des miracles et l’on touche ses vêtements, comme les pauvres gens de la Palestine avaient touché ceux du Sauveur des hommes.

Au pied du bûcher de Rouen, du milieu de ses bourreaux sortira le cri : Nous avons brûlé une sainte !

Cependant, Jeanne était-elle pour ses contemporains, plus que pour les Français, plus que pour les prélats romains du XIXe siècle, conforme au type traditionnel de la sainte, elle qui 110s’habillait en homme, qui portait une armure, qui vivait dans les camps, qui montait à l’assaut, qui prétendait, de par une inspiration divine, en remontrer aux chefs de guerre et aux hommes d’État, qui poussait l’audace jusqu’à réclamer de Charles VII le don de son royaume pour le lui remettre ensuite au nom de Dieu, geste symbolique qui caractérise sa mission ?

Non ; avant de passer, suivant le mot du cardinal Parocchi, en casque et en cuirasse sous le porche de Saint-Pierre, elle dut entrer ainsi dans l’âme étonnée de ses contemporains. Et cela ne se put que parce qu’ils la virent pratiquer au degré héroïque les vertus mêmes qui sont naturellement les plus menacées dans l’existence du soldat, la chasteté, la prière, l’observance des devoirs religieux, la douceur et la charité, l’humilité dans la victoire. Sa pureté, elle est si étincelante, si liliale, qu’elle l’irradie autour d’elle et que ses compagnons d’armes avouent qu’à son côté la tentation ne les effleure même pas. L’habit d’homme et l’armure sont sa protection. On s’est demandé si Jeanne avait pratiqué la mortification, la pénitence, ordinaires aux saints et gardiennes de nos sens toujours avides de plaisirs. Quelle mortification, quelle pénitence que le poids, la raideur, la rudesse de tels vêtements et de telles armures conservés souvent à l’heure du repos sur le sol où Jeanne devra dormir ! Par quelles terribles luttes, dont son visage blessé porta la trace, dut-elle, en sa prison, défendre sa pudeur contre les soudards anglais ! héroïcité dans la vertu !

Sa prière, n’est-elle pas de tous les instants ? Jusqu’au moment de la bataille, elle prie. Avant l’attaque des Tourelles d’Orléans, elle s’arrête dans une vigne ; ses mains gantées de fer se croisent ; pendant quelques minutes, absorbée en une profonde oraison, elle traite avec Dieu de la délivrance de la ville et elle l’obtient. En quelque cité, en quelque village qu’elle pénètre, sa première et très longue visite est pour l’église.

Gerson recommandait aux jeunes filles la confession hebdomadaire ; Jeanne y recourt plus souvent encore, tant la moindre 111tache, la plus légère poussière sur son âme si blanche la désole. Amante passionnée de l’Eucharistie, en un temps où la fréquente communion était loin d’être d’une pratique universelle, on la voit souvent, même en semaine, recevoir le corps du Seigneur. Prisonnière, sa pire souffrance sera d’en être privée ; son cœur la porte d’un élan vers la chapelle où on la conserve et son corps enchaîné se prosterne ; c’est par l’espoir de se voir rendre la communion que ses juges comptent la faire céder ; à l’heure suprême, ils n’oseront la lui refuser, tout en la proclamant hérétique et relapse.

Ange de la pureté, ange de la prière, ange de l’union avec Jésus présent dans l’hostie, elle est aussi l’apôtre de cette vertu et de ces saintes pratiques, elle les réclame de ses soldats.

Sa douceur et sa charité dans la guerre. Aussi longtemps qu’il est possible, elle tend la main aux Anglais et les supplie de ne pas se faire détruire. Faut-il enfin se battre ? Elle le fait sans colère, douce aux prisonniers, pitoyable aux blessés. Qui n’a lu le récit de cette scène touchante ? Un Anglais blessé tombe à terre ; Jeanne descend de cheval, s’assoit près de lui, étanche son sang, et, voyant qu’elle ne peut lui conserver la vie, le dispose à bien mourir. Caritas inter arma ! a écrit le cardinal Touchet ; oui, caritas inter arma !

Parce qu’elle puise sans cesse à la source surnaturelle, parce que, toujours, elle revient à Dieu auteur de tout bien, elle ne connaît ni la joie, ni l’orgueil du triomphe, après les plus éclatants succès. Ses ennemis ont essayé de faire valoir contre elle je ne sais quelle satisfaction humaine qu’elle aurait prise aux beaux habits et aux honneurs, dont les princesses et le roi la comblèrent un moment ; peccadille après tout chez une jeune fille de dix-huit ans et dont il est prouvé qu’elle ne fut jamais pour elle, cette satisfaction, que l’amusement d’un instant ; de même est-il démontré qu’elle repoussa énergiquement l’espèce de culte qu’un peuple enthousiaste tenta parfois de lui rendre et que ses juges incriminèrent.

112Pas une minute enfin, — et ceci nous fait monter d’un degré dans les régions réservées de la vie mystique, — son âme ne fut effleurée par cette forme subtile de l’orgueil, tentation des âmes privilégiées, objet de certaines grâces, que l’on nomme l’orgueil spirituel.

Engagée dès l’âge de treize ans dans les voies extraordinaires de cette vie mystique, favorisée de visions à l’égal des plus grandes saintes, personnellement conduite par ces apparitions célestes, elle demeure aussi simple que ferme dans sa foi. Elle croit tout ce que croit l’Église catholique ; elle ne se lasse pas de l’affirmer et toute sa vie le démontre. Le cardinal Touchet l’a solennellement affirmé ; au cours du procès de béatification, pas une objection n’a été soulevée contre la doctrine de Jeanne. Et vraiment c’est merveille quand on considère les ténèbres accumulées par les juges de Rouen, acharnés à la condamner comme hérétique et rebelle à l’Église.

Avec quel sûr discernement elle a su concilier sa foi en ses révélations et sa soumission à l’Église universelle avec la résistance qu’elle oppose au tribunal particulier, faillible et partial qui la jugeait ! Chacun le sait, là est le nœud de tout le procès de condamnation, là le piège presque inextricable qui fut tendu à l’accusée, là le problème qui, même de nos jours, tourmente beaucoup d’esprits, poussant les uns au blâme, voire à la révolte, à l’égard de l’Église, embarrassant les autres qui cherchent le critérium du droit de résister à l’autorité ecclésiastique au nom de la conscience éclairée par une révélation privée ; il ne s’agit pas, cela va sans dire d’une inspiration naturelle de l’esprit propre, ou du mot d’ordre d’une autorité tout humaine.

Les juges du procès de réhabilitation ont tranché la question, qu’ils voyaient aussi bien que nous, à l’aide de la plus saine théologie, théologie trop ignorée. Par la plume du dominicain Jean Bréhal, inquisiteur de France, ils ont reconnu à Dieu la liberté d’agir par la voie de telles révélations, et à la 113conscience humaine, non seulement la liberté, mais le devoir de leur obéir. Il suffit que ces révélations ne contiennent rien de contraire à la doctrine catholique, ni d’indigne de la vraie sagesse. L’âme, ainsi favorisée, après s’être dûment éclairée, est tenue de leur donner un assentiment de foi.

L’Église s’abstient en général de se prononcer sur les révélations privées, considérées en elles-mêmes, et ne les impose point comme un objet de foi aux autres fidèles. Mais elle se prononce sur les questions de doctrine ou de mœurs que l’on prétendrait trancher au nom de ces révélations. Seulement, en matière de doctrine et de mœurs, il n’y a de jugement définitif que celui qui est porté au nom de l’Église universelle, par l’autorité suprême.

En règle générale, la prudence, la sagesse, l’humilité veulent qu’un particulier se soumette à l’autorité de son ordinaire. Mais si ce particulier est prudemment et moralement sûr qu’il est sous l’action de l’Esprit saint, cette obligation ne s’impose pas à lui.

D’où il résulte que les juges de Rouen n’avaient pas le droit de se prononcer sur le caractère diabolique des voix de Jeanne et que Jeanne, dûment éclairée par l’avis des juges de Poitiers, avait le droit de les considérer comme venant de Dieu, donc le droit et le devoir d’y croire et de leur obéir.

En dehors de la soumission à l’Église, aucune question de doctrine n’était en jeu ; les voix de Jeanne ne lui avaient rien révélé en pareille matière ; elles lui avaient dit que la cause de Charles VII était la bonne cause et qu’elle devait aller en France pour la soutenir même par les armes ; ce n’est point matière de foi ; elles lui avaient dit de prendre à cet effet l’habit d’homme ; ceci touchait à l’application pratique, non à la règle générale des mœurs ; la loi morale n’exige pas nécessairement que les hommes et les femmes portent des habits différents. Cas d’espèce plus que justifiable ; rien de plus. Remarquons d’ailleurs que Jeanne finit par céder sur ce point, 114encore que cet habit lui apparût comme le symbole extérieur de sa mission ; il fallut, pour qu’elle le reprît, les abominables procédés de ceux qui voulaient à tout prix ce qu’ils appelaient sa rechute pour pouvoir la déclarer relapse.

Enfin, à supposer qu’une question de doctrine se trouvât réellement soulevée du fait de Jeanne, plusieurs des juges du procès de réhabilitation estimèrent que, vu le caractère ardu de la cause, Cauchon aurait dû lui-même, s’il ne se fût placé qu’au point de vue de la justice, la soumettre à Rome, loin d’écarter, par une déplaisante boutade, l’appel de Jeanne au Souverain Pontife.

Le martyre de Jeanne d’Arc, comme celui de tous les chrétiens qui ont suivi jusqu’au bout la voie douloureuse, n’a pas eu d’autre cause que sa fidélité même, c’est-à-dire sa foi héroïque. Elle a suivi l’exemple du divin maître : pourquoi la condamnation de Jésus, pourquoi l’affreux supplice de la croix, sinon parce que, devant ses juges, il avait affirmé que sa mission était divine, qu’il était le Fils de Dieu, Dieu lui-même ? Un mot, un non, — mais ce mot eût été un reniement, — l’aurait sauvé de la mort.

Ainsi de notre sainte héroïne.

Lorsque, sur les murs de Melun, dans la semaine de Pâques, un an avant sa mort, sainte Catherine et sainte Marguerite lui annoncèrent qu’elle serait prise avant la Saint-Jean prochaine, elle pouvait se retirer, rentrer à Domrémy, ou vivre en paix dans sa maison d’Orléans. Avec quelle satisfaction les conseillers du Roi l’auraient vu prendre un tel parti ! Mais ses voix lui avaient dit qu’il fallait qu’ ainsi fût fait, qu’elle devait prendre tout en gré et que Dieu lui aiderait. Elle avait pris tout en gré, compté que Dieu l’aiderait et continué sa marche en avant. Eût-elle connu l’heure de sa capture, croyons-en sa propre déclaration, elle serait sortie quand même de Compiègne assiégée, pour peu que ses voix le lui eussent commandé.

115Dans ses prisons, donjons de Beaulieu et de Beaurevoir, château royal de Rouen, elle a tout enduré, souffrances physiques et souffrances morales : cage de fer, lourdes chaînes, entraves aux pieds et aux jambes, compagnie de grossiers soudards, embûches de faux amis. Fille au grand cœur, fille de l’Église, fille de Dieu, rien n’a eu raison de sa constance : Prends tout en gré ! Ne te chaille de ton martyre.

Devant le tribunal de Rouen, tantôt violent, tantôt insidieux, toujours perfide, sourd à ses plus sublimes réponses, insensible à ses plus évidentes vertus, qu’elle cessât seulement, fût-ce de guerre lasse, d’affirmer la céleste origine de sa mission, et consentît à s’en rapporter au jugement de ces hommes d’Église plus savants qu’elle, sa vie était sauve ; on l’eût enfermée dans une prison d’Église, d’où, déconsidérée par son aveu et désormais inoffensive, on l’eût laissée sortir au bout de quelques années ; elle eût achevé ses jours, obscure et tranquille. Oh non ! Mes voix étaient de Dieu !

Une minute, au cimetière Saint-Ouen, tombant dans le piège qu’on lui tendait, elle mit un signe, dans sa pensée signe de dérision, au bas d’une cédule brève et vague qu’on lui tendait et qui l’arrachait au bûcher déjà préparé ; cédule d’abjuration, déclara-t-on, s’appuyant pour ce dire sur un texte plus explicite et plus long qu’on ne lui avait point lu : elle semblait avoir faibli en présence de la mort imminente.

Mais à peine eut-elle reconnu la perfide manœuvre qui transformait en reniement de sa mission l’acte par elle souscrit, qu’elle revint en arrière, sur l’ordre de ses voix, s’engageant définitivement dans le chemin fatal dont le terme s’éclairait déjà, pour elle, des sinistres lueurs de la flamme qui allait la dévorer.

Lorsqu’à l’aube du 30 mai on lui annonça que l’heure était venue où elle devait périr par le feu, fille de Dieu elle se sentit aussi fille de l’homme. La nature en elle sursauta d’horreur.

Celui qui était vraiment le Fils de Dieu et qui s’était appelé 116lui-même le Fils de l’homme n’avait-il pas laissé tomber de ses lèvres divines et humaines ces deux paroles, l’une à la grotte de l’Agonie, l’autre sur la Croix : Mon père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi !… Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?

Au sursaut de la nature, la grâce répondit par le plus magnifique triomphe de la foi, de l’espérance et de la charité. Jeanne proclama la virginale pureté de ce corps net et entier, jamais corrompu qui allait être consumé, rendu en cendres ; elle exprima l’espoir d’être le soir même en paradis. Sur le bûcher, elle demanda pardon et pardonna, pria les yeux fixés sur la croix qu’elle avait implorée, et, du milieu des flammes, jeta au monde ce dernier cri de foi, ce dernier cri d’amour : Mes voix ne m’avaient pas trompée. Mes voix étaient de Dieu ! Jésus ! Jésus !

Les événements avaient parlé et prouvé la divine mission de la Pucelle.

Les vertus de Jeanne avaient parlé et manifesté la sainteté de sa vie.

L’Église enfin devait parler par un jugement définitif, lorsqu’eurent été constatés et vérifiés les miracles qu’elle demande, comme le témoignage même de l’acquiescement divin, à ceux qu’elle se propose d’ajouter à la liste de ses saints.

Ce fut à Saint-Pierre-de-Rome, le 16 mai 1920. Ô l’éclatante réparation, ô le prodigieux contraste !

Le 30 mai 1431, à Rouen, Jeanne, montée sur sa triste charrette, coiffée de la mitre d’infamie, portant dans ses mains virginales le cierge de l’Inquisition, roulait lentement vers la place du Vieux-Marché, où se dressait le sinistre échafaud. Le 16 mai 1920, le pape Benoît XV s’avançait dans Saint-Pierre, assis sur la triomphale sédia, la tiare en tête, le cierge 117entre les doigts, prêt à proclamer devant l’univers les héroïques vertus, la gloire et la béatitude de celle qui avait été livrée au feu. Le 30 mai 1431, le cardinal de Winchester écoutait la sentence de condamnation. Le 16 mai 1920, le cardinal de Westminster marchait côte à côte avec le cardinal de Paris pour prendre part, tous deux, à l’acte solennel qui, de la condamnée, allait faire une sainte. Le 30 mai 1431, au tribunal des accusateurs, au pied de l’atroce bûcher, le 16 mai 1920, tout près du trône pontifical, se remarquait la robe blanche et le manteau noir d’un fils de Saint Dominique. Dans la mémoire du peuple fidèle qui remplissait la basilique retentissait encore le cri vengeur poussé par Jeanne au seuil de sa prison : Évêque, je meurs par toi ! et sous ses yeux se déployait la longue et majestueuse théorie de soixante-dix évêques français et de plus de deux cents évêques des autres nations, précédant le Pontife Romain, pour rendre à la victime d’un de leurs prédécesseurs le suprême honneur dont l’Église dispose. Les cloches de Rouen avaient sonné le glas funèbre de l’agonie, et voici que toutes ensemble les cloches de Rome s’ébranlaient dans un concert de gloire. Le 30 mai 1431, un morne silence tenait captifs les cœurs d’une foule brutalement contenue par les soldats de Warwick. Le 16 mai 1920, un joyeux Te Deum sortait de cinquante ou soixante mille poitrines libres et dilatées. La clameur indéfiniment répétée de Vive la France ! attestait la victoire de la nation pour laquelle Jeanne était morte, et dont on avait cru consommer l’éternelle défaite dans les flammes du bûcher de Rouen. Parce que Jeanne avait su concilier dans son âme magnanime et vraiment catholique l’amour de la patrie qu’elle avait servie et celui de la chrétienté dont elle avait voulu la réconciliation et le commun accord, tout en demeurant pour nous la sainte de la patrie, elle devenait, par acte authentique, une sainte de l’Église universelle.

Dans le solennel silence du temple glorieux, trois fois de suite invoqué par l’avocat consistorial, le Pape, au nom de cette 118Église universelle, dont il est le chef et le docteur infaillible, prononça l’irréformable et définitive sentence :

Pour l’honneur de la sainte et indivisible Trinité, pour l’exaltation de la foi catholique et l’accroissement de la religion chrétienne, par l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre, après mûres délibérations, après avoir fait monter vers Dieu de nombreuses prières, après avoir pris l’avis de Nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Église romaine, les patriarches, les archevêques, les évêques présents dans la ville, Nous déclarons que la bienheureuse Jeanne d’Arc est sainte, et nous l’inscrivons au catalogue des saints. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !

À l’Amen du pape ont répondu l’Amen de la France et celui de la chrétienté.

Alfred Baudrillart,
de l’Académie française,
Arch. de Mélitène.

Armoiries de Jeanne d’Arc
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