Collectif  : Jeanne d’Arc (1929)

Contributions : La mission de la Pucelle (Georges Goyau)

La mission de la Pucelle
Héroïne de Nationalité — Héroïne de Chrétienté
Georges Goyau

38La France aux Français ! Bourgeois ou paysans du XIIe siècle, sans encore chercher une formule pour le vouloir vivre national, s’insurgeaient, d’instinct, contre les contrats, protocoles ou coups de main, qui faisaient l’Anglais maître en terre de France, et facilement ils le regardaient comme on regarde un intrus.

Wace, l’auteur du Roman de Rou, versifiait déjà, entre les années 1160 et 1180 :

Si les Français pouvaient leur pensée achever,

Jà le roi d’Angleterre n’aurait rien deçà mer.

À honte l’en feraient, s’ils le pouvaient, passer.

Achever leur pensée, pour reprendre l’expression de Wace, les Français ne le pouvaient encore ! car la question franco-anglaise, pour les cours et pour les hommes de droit, était alors une question de mouvance féodale ; mais une intuition se faisait jour dans la pénombre des consciences, et cette intuition planait au-dessus de toutes les complications que créait l’enchevêtrement des suzerainetés et des vassalités ; aux 39subtilités de la France féodale, elle opposait les clartés naissantes de la conscience nationale.

Le peuple — les Français, disait déjà Wace — au terme de ces pensées inachevées que Wace diagnostiquait, entrevoyait l’Anglais repassant la mer. C’est à cette vision qu’ils déféraient, c’est cette vision qu’ils voulaient réaliser, ce Guillaume l’Alouette, ce Grand Ferré, qui, deux siècles plus tard, à la veille du règne personnel de Charles V, frappaient sur les Anglais, avec deux cents de leurs camarades, comme ils avaient coutume de faire lors qu’ils battaient leur blé en grange. Il y avait eu, dès le début de la guerre de Cent ans, grande plenté de communes de France, pour gêner et pour harceler, sur la route de Caen à Crécy, les troupes du roi anglais ; mais les deux premiers Valois avaient un peu dédaigné cette piétaille. Avec le sage Charles V, la royauté fit résipiscence ; elle convoqua l’instinct national pour la défense nationale : voulant user l’Anglais, le grignoter, comme l’on dit depuis Joffre, le roi faisait appel à la résistance des bonnes villes. Au lendemain du désastre de Poitiers, une complainte populaire, offrant au Valois, pour sauver la France, le sang du menu peuple, lui disait :

Si le roi est bien conseillé, il n’oubliera mie

Mener Jacques Bonhomme en sa grant compagnie.

Charles V était le bien conseillé : la guerre, sous son règne, ne fut pas seulement une joute entre deux chevaleries ; elle fut vraiment un soubresaut de la terre de France, et des populations qui, nées sur cette terre, et devant un jour retourner à cette terre, aimaient en elle leur berceau et leur tombeau.

Là même où l’on subissait l’occupation anglaise, l’approche de Du Guesclin et de sa petite armée provoquait un frémissement. Le roi d’Angleterre en personne, dans une lettre du 1er juillet 1370 au duc de Lancastre, reconnaissait que la perte 40de l’Aquitaine était due au moins autant à l’initiative des habitants, ipsorum incolarum voluntate spontanea, qu’à l’action du roi de France.

Qui les aurait ouverts, ainsi qu’un porc lardé,

Aurait en leur cœur la fleur de lis trouvé.

Ainsi parle des habitants de Poitiers, dans son poème sur Bertrand Du Guesclin, le rimeur Cuvelier ; ainsi exprime-t-il la joie qu’ils éprouvaient, cette année-là, à voir reparaître devant leurs murs la fleur de lis, fleur de consolation. Sous ce règne de Charles V, aucun mauvais soupçon, aucun jet de venin n’était venu maculer la pureté de la fleur de lis.

Mais un demi-siècle s’écoulait, et il y avait grande pitié au royaume de France, parce que, le Dauphin doutant de sa naissance, le Dauphin doutant de son droit, la fleur de lis apparaissait comme fanée ou même comme flétrie. Où était-il, dès lors, le roi qui, selon le programme exposé jadis à Philippe VI de Valois par un poète du temps, se ferait

… Seigneur droit clamer

De tout ce qui est en deçà mer,

et qui pourrait signifier aux voisins d’outre-Manche :

Soit la mer borne et dessevrance

De l’Angleterre et de la France1 !

Trois quarts de siècle de guerre, déjà, avaient achevé de graver au fond des âmes le sens de ce que devait être la France. Oncques Anglais ne fut roi de France ni encore le sera, s’écriait à Reims, en plein tribunal, Guillaume Prieur, supérieur des Carmes, et plutôt que d’avoir l’Anglais pour roi, 41quinze cents femmes s’en allaient d’Honfleur, et vingt-cinq mille bourgeois s’en allaient de Caen, n’emportant que leurs nippes et leur faim, pour ne pas tomber aux mains des anciens ennemis de ce royaume. Perrette de la Rivière, la châtelaine, quittait avec ses trois enfants La Roche-Guyon ; Colin Bouquet, le laboureur, quittait avec sa femme le pays de Caen, s’en allant, celle-là en France, celui-ci jusqu’en Languedoc ; et Rouen, la ville où l’Anglais tuera Jeanne, n’avait accepté d’être anglaise qu’après un siège de six mois, au terme duquel ses héroïques bourgeois, les yeux caves, le nez effilé, le teint semblable à celui des morts, pouvaient à peine respirer et parler2.

Protestations, résistances, rébellions, de quoi servait tout cela, désormais, tant que régnaient, comme une sorte de vérité officielle, les clauses du néfaste traité de Troyes, ces clauses dont plus tard Juvénal des Ursins dira qu’il ne convient pas de les réciter à cause de leur iniquité et mauvaiseté ? Charles VI les avait signées, il avait désavoué, déshérité, son fils le Dauphin ; à Paris, cœur de la France, l’opinion publique était tellement troublée, tellement faussée, que le pauvre peuple versait des larmes, lorsqu’en 1422 le roi d’Angleterre Henri V, gendre et héritier présomptif du roi de France, mourait à Vincennes. Autour de cette cime où s’élevait le trône, des nuages s’étaient brusquement accumulés, comme dans la démente cervelle du malheureux Charles VI ; et lorsque celui-ci mourut, deux mois après son gendre, les arrière-petits-neveux de ces Français dont parlait Wace ne savaient plus quel était leur maître. Était-ce un dauphin réputé douteux, taré du stigmate de bâtardise ? Était-ce le petit Anglais, Henri VI, vagissant dans un berceau ?

Profitant du désarroi moral, les forces anglaises, en 1429, organisaient contre Orléans une offensive dont la nouvelle 42semait l’angoisse en beaucoup de cités ; gens de Tours et gens de Bourges, Poitevins, Blésois, Angevins, expédiaient des renforts ; et de La Rochelle, et d’Albi, et de Montpellier, des chariots de vivres s’ébranlaient pour la cité des bords de Loire. Mais quoi ? à supposer qu’on délivrât Orléans, quel serait le lendemain ? quel serait l’avenir ? où était le roi ? Cette question, hélas ! le dauphin était le premier à se la poser ; il ne croyait pas en son sang, et son chambellan Boisy nous le montrera, plus tard, disant dedans son cœur, sans prononciation de parole, que s’il en était ainsi qu’il fût vrai héritier descendant de la noble maison de France, et que le royaume lui dût justement appartenir, il plût au Seigneur de lui garder et défendre, ou, au pis, lui donner grâce d’échapper, sans mort ou prison, et qu’il pût se sauver en Espagne et en Écosse. Douloureuse époque ! Un demi-siècle durant, ainsi que l’a montré Robert de Lasteyrie, l’art gothique fut en souffrance, comme si, dans cette crise, les pierres et les cœurs fussent devenus plus timides pour s’élever vers Dieu.

Jeanne alors paraît ; Jeanne, à cette prière de Charles, apporte la réponse. Gentil dauphin, dit-elle ; et cette réponse sauva la nationalité française. Il est gentil, ce dauphin, il est bien né : au nom du ciel, au nom de ses voix, par le seul fait du signe mystérieux qu’à Chinon elle apporte au dauphin, Jeanne déchire le traité de Troyes. Le mensonge honteux que les chancelleries d’Angleterre, de France et de Bourgogne, avaient consacré par un instrument diplomatique, est à jamais balayé : le dauphin commence de croire à son sang, le peuple de croire à son roi. Ces combattants qu’amenait Jeanne, et ces gens d’Orléans vers lesquels toute la France regardait, savaient désormais que leur victoire serait symbolisée par un nouveau resplendissement des fleurs de lis, maintenant à l’abri de toute éclaboussure. Sur leur horizon, se dressait un trône, dont le 43titulaire était nettement connu, D’un mot et par un signe, Jeanne avait illuminé les ténèbres dans lesquelles se débattait, les armes à la main, le patriotisme français. Et c’est en affirmant la personnalité du roi qu’elle assura la survivance de cette personnalité collective, la France. Incertitude du dauphin sur ses propres droits, incertitude de l’opinion publique sur les droits du dauphin, Jeanne y met un terme. Avant même la prise d’Orléans, une composition latine de seize vers disait de la Pucelle : Une vierge revêtue d’habits d’homme s’empresse, d’après une monition de Dieu, de relever de son affaissement le roi porteur des lis, et dorénavant il n’y aura nul Anglais portant léopard, qui présume se dire roi de France.

C’est en tirant la dynastie de la crise qu’elle traversait, c’est en ouvrant au dauphin, par une suite de victoires, la route de cette ville de Reims où l’Église consacrera la pureté du sang royal, que Jeanne raffermira la nationalité française ébranlée, et restaurera les solides assises sur lesquelles l’histoire avait commencé d’édifier l’unité française. Voilà son rôle exact, par lequel elle se distingue, en les dépassant toutes, de toutes les physionomies populaires qui, dans les siècles du moyen âge, contribuèrent au salut de la France.

Épluchons cette lettre de Jeanne aux Anglais, dénonciatrice du méchant traité sur lequel s’étalaient trois sceaux augustes, parmi lesquels celui même de France.

La mission de Jeanne, son rôle, son idéal, y resplendissent en pleine lumière ; regardons-la se connaître, se définir, s’expliquer. Envoyée de Dieu, elle vient, dit-elle, réclamer le sang royal, elle annonce que Dieu veut que le roi Charles, vrai héritier, tienne la couronne de France. Bedford, le traité de Troyes à la main, en tant que régent du royaume de France, affermissait et étendait ses conquêtes : Jeanne lui signifie que 44ces conquêtes sont des viols. Elle démolit l’artifice diplomatico-juridique à l’abri duquel la rapacité anglaise avait pris le masque de la légalité.

La situation est redevenue nette, la vision du droit français et du devoir français est redevenue limpide. Si vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et de par la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons dedans et ferons un si grand hahay (un si grand cri de guerre) qu’il y a bien mille ans qu’en France n’en a été un si grand, si vous ne nous faites raison.

Dans la personne de Jeanne, en face de l’envahisseur anglais, la nation se lève ; elle fut lésée, piétinée ; Jeanne annonce, comme imminent, le plus formidable des cris de guerre. Elle l’annonce, remarquons-le, elle ne le pousse pas encore. Car Jeanne, d’un bout à l’autre de cette lettre, applique, comme l’eût fait un authentique canoniste, les maximes du droit des gens qui régnait alors sur l’Europe chrétienne. Avant de frapper, elle prévient, et, tout en même temps, elle se déclare toute prête de faire paix. Si l’une de ses mains tient une épée, l’autre tient un rameau d’olivier. La Pucelle, dit-elle expressément, est toute prête de faire paix si vous voulez lui faire raison, pourvu que vous abandonniez la France et payiez pour ce que vous l’avez tenue.

Que les Anglais disparaissent du sol de France, qu’ils paient de justes dommages pour le mal qu’ils ont fait. Jeanne ne demande rien de plus. Elle applique la théorie des canonistes sur la juste guerre, exécution militaire destinée à faire triompher le droit, et sur la juste paix, fixation exacte des dommages causés par l’ennemi, et que l’ennemi doit réparer.

Cette héroïne par excellence de la nationalité française n’aime pas la guerre pour la guerre. Rien de commun entre elle et ce Du Guesclin dont le poète Cuvelier nous traçait en ces trois vers le portrait :

47Il était en son cœur joyeux et réjoui

De ce que les Anglais venaient en ce pays

Pour la guerre démener, qu’il désirait sans cesse.

Cette héroïne par excellence de la nationalité française ne songe pas à châtier l’offensive anglaise par une future offensive au delà du détroit. Rien de commun entre son état d’esprit et celui du poète Eustache Deschamps, le bailli de Senlis, appelant de ses vœux le jour

Où passeront Gaulois le bras marin

Et détruiront le pauvre Anglais par guerre,

Qu’adonc diront tous passant ce chemin :

Au temps jadis était cy Angleterre.

Ne vous faites pas détruire, dit-elle au contraire à Bedford ; la Pucelle vous en prie et vous en requiert. Elle ne demande qu’à prendre les Anglais à merci, s’ils veulent obéir. À eux de décider : elle signifie à tous ces archers compagnons de guerre, gentilshommes et autres, qui sont devant la ville d’Orléans, qu’ils doivent s’en aller de par Dieu dans leur pays ; sinon elle ira les voir sous peu, à leurs bien grands dommages. Mais si tout au contraire ils lui font raison, vous pourrez, dit-elle à Bedford, venir en la compagnie de la Pucelle, où les Français feront le plus beau fait que onques fut pour la chrétienté.

La chrétienté : le mot est prononcé. C’est à des méthodes de chrétienté que Jeanne, interprète et vengeresse de la nationalité française, soumet toutes ses démarches, toute sa conduite, tous ses desseins, résolue qu’elle est à traiter l’Anglais et, s’il le veut, à traiter avec lui, d’après le vieux droit des gens de la respublica christiana, et à se faire, s’il le faut, l’exécutrice de ce droit, et à tirer l’épée jusqu’à ce que ce droit soit vengé, et à n’user de cette épée que dans les limites de ce droit.

Mais ce n’est point seulement par ses méthodes, c’est par 48son idéal, aussi, que Jeanne participe de l’esprit de chrétienté. Le beau fait auquel la petite pastoure des Marches de Lorraine convoque l’illustre duc de Bedford, c’est la croisade : au delà de cette paix chrétienne dont la libération française ramènera le règne, Jeanne entrevoit une chrétienté unifiée, en branle contre l’Islam, sous les drapeaux associés de la Pucelle et de Bedford. Allez sur les Sarrasins, écrit-elle de Reims, le 17 juillet, au duc de Bourgogne, en le conjurant de faire la paix.

Il y avait dans l’Europe de ce temps-là — la Chronique Morosini nous le prouve — une intense circulation de nouvelles, vraies ou forgées, sur les merveilleux événements qui se déroulaient en France ; et dans le mois même qui suivit la prise d’Orléans, l’élan des imaginations et des racontars accréditait l’idée d’une future croisade, que Jeanne conduirait.

En Avignon, dès la dernière semaine de juin, Giovanni da Molino, négociant vénitien, prête l’oreille ; il écrit à Venise que la damoiselle et messire le dauphin auraient déjà fait leur entrée dans Rouen et dans Paris,

le Dauphin, prenant courage avec la damoiselle et pardonnant à toutes gens, ne se souvenant plus des injures qu’il a reçues des Anglais et des Français, tous tournés à contrition et pénitence et à droite conclusion de bonne et parfaite paix. La dite damoiselle fit cette réconciliation en cette manière que pendant un ou deux ans les Français et les Anglais avec leur seigneur devraient se vêtir d’étoffe grise avec la petite croix cousue dessus, ne prendre toute cette année le vendredi de chaque semaine que du pain et de l’eau ; être tous en bonne union avec leurs femmes et ne plus dormir charnellement avec d’autres femmes, et faire promesse à Dieu, sauf pour la défense de leur patrimoine, de ne vouloir user, en aucune manière, d’aucune discorde de guerre.

La glorieuse damoiselle, [redit Giovanni da Molino le 30 juin,] a promis au Dauphin de lui donner, après la couronne de France, un autre don qui vaudra plus, et ensuite lui a déclaré 49qu’elle lui donnerait la conquête de la Terre sainte, et qu’elle serait de sa compagnie, comme l’on dit.

À Bruges, le 9 juillet, des bruits analogues viennent aux oreilles de Pancrazio Giustiniani.

La Pucelle, [écrit-il,] voulut qu’en faisant la communion, le Dauphin avec tous ses sujets, tout en larmes, se missent à l’épreuve et promissent librement et de bon cœur de pardonner à tout homme qui fût contre eux et leur ennemi et rebelle, et que toutes les terres où ils entreraient fussent pacifiquement traitées, sans faire vengeance contre aucune ni sur les personnes ni sur les biens.

Ces nouvelles d’Avignon, ces nouvelles de Bruges, sont frappantes, non seulement comme preuve du complaisant enthousiasme qui prêtait à Jeanne de foudroyantes victoires ; mais, plus encore, comme témoignage de l’idée qu’on se faisait de Jeanne. Celle qui venait de réintégrer le Dauphin dans sa dignité de symbole vivant de la nation, aurait, tout en même temps, d’après ce qu’on disait en Avignon, et d’après ce qu’on disait dans Bruges, exigé du Dauphin qu’il se conformât pacifiquement aux maximes de la chrétienté, et elle aurait d’ores et déjà, si l’on en croit les propos qui se tenaient sur les lointains bords du Rhône, embrigadé Français et Anglais pour ce grand exploit de chrétienté qu’est la croisade. Pas de guerre entre pays chrétiens, à moins que ce ne soit une guerre défensive, pour le patrimoine terrien ! Et puis un ou deux ans de luttes communes pour le saint Sépulcre : tel était le programme que les échos attribuaient à la Pucelle, telles étaient les magnifiques choses dont on lui prêtait le projet. Et dans les derniers jours de juillet, après le sacre de Reims, Christine de Pisan, ayant pleuré onze ans en l’abbaye close de Poissy, prenait son luth pour chanter ce triomphal programme :

Des Sarrasins fera escart

En conquérant la sainte Terre.

Héroïne de chrétienté, Jeanne, d’après les prophéties que 50Christine recueillait, était destinée, aussi, à diriger son effort contre les ennemis intérieurs de la civitas christiana.

En crestienté et l’Église

Sera par elle mis concorde ;

Les mescréans dont on devise

Et les hérites de vie orde

détruira.

Ces hérétiques de mauvaise vie, ce sont les Hussites ; il semblait que Christine prévît la lettre qu’au prochain mois de mai Jeanne allait leur faire adresser par son confesseur frère Paquerel, et qui se terminait ainsi :

Si vous voulez revenir à la foi catholique, marcher aux clartés de l’antique lumière, envoyez-moi vos ambassadeurs, je leur dirai ce que vous avez à faire. Si vous vous y refusez, si vous regimbez contre l’aiguillon, souvenez-vous des destructions, des forfaits dont vous vous êtes rendus coupables ; attendez-moi, avec d’immenses forces humaines et divines, pour vous faire subir le sort que vous avez fait subir aux autres.

Au delà du Rhin, l’écho se transforme ; et le chroniqueur Eberhard Windecke, mémorialiste de l’empereur Sigismond, qui dans la ville de Mayence note ce qu’il entend dire de la Pucelle, raconte comment elle aurait annoncé à son confesseur que

bataille devait survenir contre infidèles, où son parti devait obtenir victoire,

et qu’en cette bataille elle mourrait.

Ce fut d’une autre mort qu’elle mourut ; elle mourut par mains chrétiennes, et non par mains musulmanes ; mais deux ans après le bûcher, lorsque en 1433 Bertrandon de la Broquière, conseiller et premier écuyer tranchant du duc de Bourgogne, fera le pèlerinage de Jérusalem, et qu’au retour il passera par Constantinople, on lui demandera, à la cour de l’empereur grec, s’il était vrai que le duc de Bourgogne eût pris la Pucelle ;

car il semblait aux Grecs, raconte-t-il, que c’était chose impossible.

Sur cette Corne-d’Or, le point le plus douloureux, le 51plus névralgique, de la frontière de la chrétienté, sur cette Corne-d’Or où le Croissant, vingt ans plus tard, devait prévaloir sur la Croix, on continuait de penser de Jeanne, dont on ignorait les tragiques destinées, ce qu’en avait pensé Christine de Pisan :

Si tout est le mains qu’affaire ait

Que destruire l’Englescherie,

Car elle a ailleurs plus haut hait :

C’est que la foy ne soit périe.

Christine avait poursuivi :

Quant des Anglois, qui que s’en rye

Ou pleure, or il en est sué ;

Le temps advenir, mocquerie

En sera fait : jus sont rué.

Et cette fin de strophe, l’année même où Jeanne ne faisait que commencer d’accomplir sa mission, avait consacré sa gloire de libératrice nationale.

De ce que dit Jeanne et de ce qu’écrivit Jeanne, et de ce qui fut dit et de ce qui fut écrit sur elle, son caractère historique se dégage, en lignes lumineuses. Sa vie coïncide avec une crise redoutable de l’idée de chrétienté. Lorsque en 1412 elle naît, la chrétienté est encore disputée entre plusieurs tiares ; lorsque en 1431 elle meurt, Bâle accueille le concile qui plus tard deviendra schismatique, et qui va remettre en question l’essence de la souveraineté spirituelle. De son vivant même, les conquêtes d’Amurat en terre hellénique réduisent Constantinople, la ville impériale, à n’être plus, au milieu de la marée musulmane, qu’un îlot de chrétienté, qui bientôt sera submergé.

Mais l’opinion de l’époque, l’opinion européenne et même l’opinion asiatique, imputent en grande partie cette agonie de la chrétienté aux luttes franco-anglaises et à la carence de la France. Jacques Gelu, l’évêque d’Embrun, l’explique nettement, en 1429, dans un mémoire adressé à Charles VII.

La 52foi ne fût pas déchue comme elle l’est, [notait en cette même année un clerc qui vivait à Rome,] si la France n’eût pas comme disparu dans le tourbillon de tant de guerres.

Et quatre ans plus tôt, des envoyés musulmans avaient dit au roi de Chypre :

Le roi de France, qui a été dans tout ce passé notre plus mortel ennemi, dort pour le présent ; le soudan d’Égypte compte les autres pour rien…

Jeanne est venue réveiller le roi de France, et lorsqu’elle écrit au duc de Bourgogne : ceux qui font la guerre au dit saint royaume de France font la guerre au roi Jésus, elle n’envisage pas seulement l’investiture donnée par le roi Jésus au Gentil Dauphin, mais aussi les services qu’attendent de ce Dauphin et de sa nation le roi Jésus et la chrétienté. Et lorsque après le Gloria, après l’offertoire, après la communion, les ecclésiastiques de Grenoble inséraient dans la liturgie de la messe trois prières pour Jeanne prisonnière, leur pensée suppliante s’arrêtait longuement à ce qu’ils attendaient de Jeanne pour l’exaltation et la conservation du royaume des Francs, et pour la confusion et la destruction des ennemis ; mais au delà même de cette mission, et ne faisant qu’un avec elle, ils entrevoyaient, pour l’héroïne, d’autres besognes à accomplir, qui requéraient de Dieu sa libération.

Une époque viendra où l’idée de nationalité — et c’était le cas, déjà, en Bohème — ouvrira dans l’antique structure de la chrétienté une brèche de plus en plus large ; la nationalité française, telle qu’à l’aube de la France moderne Jeanne la concevait, devait au contraire s’insérer dans cet organisme séculaire, conformément à l’idée qu’avait eue le moyen âge de la vocation française. Alain Chartier, le poète de cour, avait le vague sentiment de ces nuances, lorsqu’il saluait dans Jeanne

la gloire, non pas seulement de la France, mais de la chrétienté tout entière.

Entre 1422 et 1430, un clerc rhétoricien se plaisait à faire dialoguer deux chevaliers, l’un anglais, l’autre français, qui débattaient les griefs de leurs nations respectives. Et ce que le 53Français reprochait à l’Anglais, c’était d’avoir fait à d’autres chrétiens une guerre injuste fondée sur le désir de domination, d’avoir, en combattant et tuant des chrétiens, augmenté la force des infidèles, d’avoir employé contre la France des troupes qu’on avait d’abord levées pour lutter contre les Hussites.

Que les Anglais pensent, [s’écriait le Français,] si de vrais prêtres et pontifes avaient conseillé la paix au temps passé du roi Édouard, à ce que seraient la milice et la noblesse chrétiennes.

Ainsi parlait, dans les pages du clerc anonyme, un chevalier de fiction.

La petite fille qui, des Marches de Lorraine, vint délivrer Orléans, n’avait certainement jamais lu ce dialogue, mais elle pensait comme ce chevalier ; et grâce à elle, au nom même de l’idée de chrétienté, la nation française vécut et vainquit.

Georges Goyau,
de l’Académie française.

Revers : Les armoiries de la Pucelle

Notes

  1. [1]

    Dit de la rébellion d’Angleterre et de France (Jubinal, Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux, I, p. 73, Paris, 1839).

  2. [2]

    Georges Grosjean, Le Sentiment national dans la guerre de Cent Ans, Paris, 1927.

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