Contributions : Le procès de Rouen (Me Henri-Robert)
Le procès de Rouen
83Nous étonnerons le monde par la grandeur de notre ingratitude !
avait dit, presque au lendemain de cette intervention russe qui sauva l’empire d’Autriche de la désolation et de la ruine, le prince de Schwarzenberg.
Les conseillers les plus écoutés de Charles VII : Regnault de Chartres et La Trémoille auraient pu, après le sacre, prononcer les mêmes paroles.
Sous leur influence, le roi de Bourges, redevenu par Jeanne le Roi de France, allait tristement étonner le monde. Inerte, passif, stupidement berné par les hypocrites négociations du duc de Bourgogne, il avait paralysé la vierge libératrice, en lui enlevant les moyens efficaces d’achever son œuvre.
Jeanne tombée au pouvoir des Anglais, il ne fit rien pour la délivrer, pour l’arracher aux horreurs du supplice, et si, vingt ans plus tard, il devait noblement réparer cette faute qui pèse pourtant sur sa mémoire, il n’en laissa pas moins se consommer une des plus grandes iniquités judiciaires de tous les siècles.
Un procès !… Peut-on donner ce nom à des débats où le sort de l’accusée, privée d’un conseil, est fixé d’avance ? où des pièges lui sont tendus pour faire sortir de ses paroles un 84sens condamnable ? Une aussi basse procédure ne saurait porter d’étiquette juridique. Ce n’est pas un procès : c’est un assassinat !
Jeanne avait dénoncé l’usurpation de l’Angleterre, vaincu ses capitaines, abaissé sa gloire : elle devait périr ! Mais il ne suffisait pas à un ennemi humilié de lui ôter la vie. Égorgée par sa vengeance, elle eût été plus dangereuse pour lui, du fond de son tombeau, qu’auréolée de ses victoires.
L’Europe entière, qui avait vu en elle un être surnaturel, envoyé par Dieu pour sauver la France, se fût liguée autour de sa mémoire. Sa mort devait être une flétrissure qui atteignît à la fois et sa mission, et la France qu’elle avait sauvée, et le Roi Charles, replacé par elle sur le trône.
Il fallait la montrer inspirée, non de Dieu, mais du démon, accomplissant des prodiges sous l’influence de ses sortilèges. Ainsi, la fille de Dieu, la vierge au grand cœur, l’être céleste, unique dans l’histoire, que tous les peuples nous envient, n’était plus qu’une misérable sorcière vouée aux flammes du bûcher, et pour qui les cœurs les plus larges se fermaient d’avance à la pitié. Ainsi, Charles VII, redevable à l’enfer de sa couronne, voyait s’effacer de son front la sainte et royale onction de Reims. Le vrai, le légitime roi de France, c’était Henri de Lancastre…
Mais comment travestir ainsi la plus sainte des causes ? À Poitiers, la mission de Jeanne avait été discutée et reconnue par les premiers théologiens du temps. Sa sainteté était manifeste ; sa pureté, incomparable. Tous les signes de l’esprit divin auréolaient son front. Il faut pourtant la déclarer sorcière, hérétique, apostate, et la condamner comme telle !
Ainsi le veut le roi d’Angleterre. Ce roi est un enfant de douze ans qui aura lui-même une tragique destinée ! Ainsi le veulent plutôt et son oncle Bedford et les lords du Conseil.
Mais n’est-ce pas une cause d’Église ? À l’Église seule il appartient d’établir si Jeanne est une sainte ou une envoyée 85du démon. Que fera-t-elle si cette innocente est déférée à son tribunal ?
À Poitiers, nous l’avons dit, sa sentence lui avait été favorable. Trop de signes évidents avaient plaidé en faveur de sa mission : l’impossible délivrance d’Orléans, opérée en huit jours, le sacre de Reims triomphalement réalisé malgré les plus lourdes oppositions… Qui donc, au-dessus du tribunal de Poitiers, pouvait avoir compétence et autorité pour juger la libératrice ? Qui ? Le pape Martin V, sur le point d’expirer, ou Eugène IV, son successeur.
Il ne semblait pas, en tout cas, qu’on pût déférer pareille cause à des suppôts de l’Angleterre, fussent-ils hommes d’Église. Il se trouva, cependant, un évêque pour l’évoquer à son tribunal, pour se faire, contre tout droit et toute justice, le juge de celle qui avait sauvé la France.
La glorieuse légion des Pontifes a connu, très rarement, des ministres prévaricateurs. Pierre Cauchon fut de ceux-là. C’était un habile homme, intelligent, instruit et rompu à toutes les subtilités de la scolastique et de la procédure. Vendu au parti bourguignon, allié de l’Angleterre, il était parvenu à se faire nommer évêque de Beauvais, d’où les habitants le chassèrent quand ils se rendirent à Charles VII. Rouen était alors au pouvoir des Anglais. Il rêva de s’asseoir sur le siège de saint Prétextat. Les Anglais le leurrèrent de cette espérance qui influa, sans nul doute, sur le procès de Jeanne, car tout montre en Cauchon une âme ambitieuse et basse qui foula aux pieds son honneur et sa foi.
Transférée de Beaurevoir à Rouen, Jeanne avait été enfermée dans la tour de Philippe-Auguste, ainsi appelée pour avoir été construite par les soins du vainqueur de Bouvines. Cinq soldats des plus grossiers, qui font penser à ces soldats romains que le martyr Ignace d’Antioche appelait des léopards
, la gardaient jour et nuit. Deux d’entre eux veillaient à la porte du cachot, trois autres demeuraient à l’intérieur. Elle portait des 88fers aux mains et aux pieds. Le soir, on lui passait autour du corps une lourde chaîne attachée à une poutre. On parle même d’une cage de fer dans laquelle, tout d’abord, elle aurait été enfermée. Les secours de la religion lui firent défaut jusqu’au bûcher. Un prêtre, durant son procès, se présenta pour entendre ses aveux : c’était un agent de Pierre Cauchon, Nicolas Loyseleur, comédien sacrilège qui fit un indigne abus de sa confiance, profanant ainsi un sacrement.
Machiavélique, Cauchon constitua un tribunal pour donner aux débats une apparence de légalité. Il s’adjoignit un chanoine de Beauvais, Jean d’Estivet, surnommé Benedicite, personnage fort peu dévot malgré ce qualificatif. Jean Delafontaine, maître ès arts, remplit le rôle de conseiller commis à l’instruction. Deux curés de Rouen, Manchon et Boisguillaume, firent fonction de notaires apostoliques. Enfin Massieu, un doyen rural, fut nommé appariteur. Ce dernier, seul, dans le cours du procès, montra quelque pitié. Il faut lui en savoir gré.
Le vice-inquisiteur pour le diocèse de Rouen fut convoqué. Pour donner plus de solennité à la procédure, on assembla un grand nombre d’assesseurs. Cauchon attira ainsi plusieurs docteurs de l’Université de Paris et non des moindres : Jean Beaupère, qui avait succédé à Gerson, Pierre Maurice, Nicolas Midy et le jeune Thomas de Courcelles, dont le talent était déjà célèbre.
Triste vérité historique qu’il ne faut pas cacher ! l’Université de Paris que représentaient ces docteurs, venus à Rouen aux frais du roi d’Angleterre, se distingua dans ce procès par l’âpreté et l’acharnement de ses poursuites. La passion politique aveugle parfois les intelligences les plus clairvoyantes. Or, l’Université, loin d’embrasser le parti national, celui des Armagnacs, avait pris fait et cause pour les Bourguignons, c’est-à-dire pour l’Angleterre. À ses yeux, le roi de France était Henri VI, Charles VII n’était qu’un usurpateur, et Jeanne une messagère de Satan.
Le procès, en comprenant les réunions préparatoires où 89l’accusée ne parut point, dura un peu plus de quatre mois. Il semblait poser une question de théologie : l’Église est-elle juge des révélations et des missions extraordinaires que l’on prétend divines ? Si, les ayant examinées, elle les condamne et les rejette, peut-on en soutenir contre elle la vérité ? Et la personne qui en revendique ainsi, contre son jugement, le caractère divin, n’est-elle pas une hérétique ou une envoyée du démon ? Ne doit-elle pas alors être abandonnée au bras séculier et punie suivant la loi, c’est-à-dire conduite au bûcher comme, peu d’années auparavant, l’avait été Jean Huss, malgré le sauf-conduit du très catholique empereur Sigismond ?
Le tribunal de Rouen ne pouvait répondre par l’affirmative à toutes ces questions, même en fondant son jugement sur des principes vrais en eux-mêmes, sans violer une auguste jurisprudence, selon laquelle l’âme certaine d’avoir été favorisée d’une révélation est tenue de faire ce que Dieu lui demande, sous réserve du jugement de l’Église, c’est-à-dire du Pape ou du concile. Ainsi, cinq papes et le concile de Constance avaient approuvé les révélations de sainte Brigitte.
Jeanne voyait clairement, à travers sa sainte naïveté, que Cauchon ne personnifiait pas l’Église, mais la crosse et la mitre de l’indigne prélat l’intimidaient, et la présence de tant de docteurs faisait impression sur son esprit. Elle disait s’en remettre au Christ et à ses voix qui ne pouvaient la tromper. Enfin, elle trouva la vraie réponse : celle qui réclamait l’appel au Pape. Cet appel suspendait toute procédure et remettait la sanction entre les mains de la seule autorité compétente.
Le Pape est trop loin ! répliqua Cauchon, tremblant de sentir sa victime lui échapper. L’appel fut cependant inscrit sur une pièce où on le retrouve encore. Mais les juges iniques passèrent outre.
Durant quatre mois, l’âme la plus pure de la chrétienté, chargée d’accusations monstrueuses, étonna ses juges par ses répliques.
90Dès le début du procès, un mot la dresse au-dessus de toutes ces misérables contingences :
Je suis venue de par Dieu ! Je n’ai rien à faire ici ; que l’on me rende à Dieu, d’où je suis venue…
De sa douce naïveté, elle soufflette ainsi ces cruels docteurs et ces moines tortionnaires. Elle s’élève soudain au-dessus de l’espace et du temps1.
Et voici les fraîches et odorantes réponses qui font crier d’admiration le greffier :
Je disais quelquefois à mes gens : Entrez hardiment parmi les Anglais, et moi, j’y entrerai.
Les pauvres venaient à moi, volontiers, parce que je ne leur faisais pas de déplaisir et qu’au contraire, j’aimais à les supporter.
Ce même greffier qu’elle émeut a-t-il dressé un procès-verbal inexact ? Elle le lui fait rectifier en le sermonnant gentiment :
Si vous vous trompez encore, je vous tirerai les oreilles.
Et, quand les juges, embarrassés par tant d’innocence, s’unissent et multiplient leurs questions pour l’accabler, elle s’écrie :
Ne parlez pas tous à la fois, beaux pères ! d’une voix si simple et si hardie qu’ils en demeurent tous pantois.
L’assaut théologique reprend :
— Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez, en la fin, au royaume du paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de ne pas être damnée en enfer ?
— Je crois fermement à ce que mes voix m’ont dit, que je serais sauvée ; je le crois aussi fermement que si je l’étais déjà.
— Après cette révélation, croyez-vous que vous ne puissiez plus pécher mortellement ?
— Je n’en sais rien, et du tout je m’en attends à Notre-Seigneur.
— 91C’est là une réponse de grand poids, fait sentencieusement le clerc.
— Oui, répond Jeanne, reprenant sa pensée, et c’est, pour moi, un grand trésor.
Mais on vient la forcer jusque dans sa prison. Il faut la faire tomber au piège. On lui demande hypocritement si elle s’en rapporte à la détermination de l’Église.
— Je m’en rapporte, fait-elle fièrement, à Dieu qui m’a envoyée, à Notre-Dame, à tous les saints et saintes du paradis. Et m’est avis que c’est tout un, Dieu et Église, et qu’on n’en doit point faire de difficulté. Pourquoi, vous, y faites-vous difficulté ?
Et elle ajoute fièrement à ce langage d’une adorable candeur :
— Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la bienheureuse vierge Marie, tous les saints et saintes du paradis et de l’Église victorieuse de là-haut et de leur commandement. À cette Église, je soumets toutes mes bonnes actions, tout ce que j’ai fait et ferai.
Voici maintenant qu’on lui propose un conseil, après l’avoir laissée sans défense. — Parce que vous n’êtes ni assez docte, ni assez instruite en ces matières ardues… nous vous offrons de choisir pour conseil tel des assistants qu’il vous plaira désigner.
Machination, sans doute, perfidement conçue par l’évêque sans scrupules. Mais de quel conseil aurait besoin la bergère inspirée, que ses voix n’abandonnent pas et qui, seule, soutient contre ces docteurs la lutte qu’elle mena contre les Anglais ?
Écoutez sa belle réponse :
De ce que vous m’admonestez de mon bien et de notre foi, je vous remercie, et toute la Compagnie aussi. Quant au conseil que vous m’offrez, aussi je vous remercie ; mais je n’ai pas l’intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur.
Et quand les juges, impatientés de ne pouvoir arriver à 92leur fin, lui disent :
— Ne vous croyez-vous donc pas soumise à l’Église de Dieu ?
— Oui, fait-elle, je m’y crois soumise, mais Dieu premier servi !
La voici qui tombe malade. Son corps est épuisé et ses forces défaillent. Qui n’aurait pitié d’elle en cet instant ? Cauchon choisit cette heure pour venir à bout de sa faiblesse.
— Il faut vous soumettre à l’Église, lui dit-il perfidement dans sa prison ; sans cela vous ne serez pas mise en terre sainte.
Alors elle se soulève sur sa couche.
— Je crois, fait-elle, vu le mal que j’ai, que je suis en danger de mort. Mais je n’ai, pour le moment, rien autre chose à vous dire ; quoi qu’il doive m’advenir, je ne ferai ni ne dirai autre chose que ce que j’ai déjà dit dans le procès. Si mon corps meurt en prison, je m’attends que vous le fassiez mettre en terre sainte. Si vous ne l’y faites mettre, je m’en attends à Dieu !
Ainsi, aux pires heures, la trouvons-nous soumise à la volonté divine et à elle seule.
En vérité, la sainte apparaît encore plus grande devant l’histoire, d’avoir comparu seule, privée de toute assistance humaine, au tribunal de Cauchon.
La sentence ayant été prononcée, pour que Jeanne ne portât point l’auréole du martyre, on l’amena, par une odieuse machination, à se désavouer elle-même.
Six jours avant sa mort, le 24 mai, elle fut conduite au cimetière de Saint-Ouen, pour lui faire signer, devant le peuple rassemblé, l’abjuration de ses erreurs
. Elle signa, dans un instant de défaillance. Mais elle se reprit en ajoutant : Je ne révoque rien de ce qui plaira à Notre-Seigneur.
Cette parole figure au procès.
Défaillance, avons-nous dit, et bien compréhensible après les rigueurs du cachot, les longs interrogatoires et les tortures morales. Mais crainte aussi, peut-être, plus terrible que celle de la mort. Les saints se défient d’eux-mêmes.
93Le 30 mai 1431, le forfait s’accomplit à Rouen, sur la place du Vieux-Marché. Les détails de cette mort sublime sont bien connus. La poésie s’en est emparée.
Ces pâles vers de Casimir Delavigne :
À qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ?
nous les avons entendu réciter à nos grands-pères.
Schiller nous a donné une Jeanne d’Arc assez inférieure au sujet, malgré le magnifique prologue. Et tout récemment, soit à l’écran, soit à la scène, l’image de la sainte est apparue dans des transpositions lyriques.
Cette immortalité que les poètes se flattent de donner sur la terre, Jeanne d’Arc l’a reçue au ciel. Le soir même de son supplice, un conseiller du roi d’Angleterre, s’écriait : Nous sommes perdus ! nous avons brûlé une sainte !
Le bourreau fit le même aveu. Au moment où Jeanne expirait sur le bûcher, un soldat anglais avait cru voir une blanche colombe qui s’envolait vers les cieux.
Vingt ans plus tard, dans un solennel procès ordonné par le pape Calixte III, sur les prières d’Isabelle Romée, mère de Jeanne et de ceux d’entre ses frères qui survivaient, la vierge lorraine, après le plus minutieux examen, fut réhabilitée.
On peut s’étonner que les rois de France ne se soient pas employés à faire mettre sur les autels celle qui avait sauvé leur couronne. La ballade de Villon où elle figure en bonne place ne pouvait remplacer une canonisation. Après cinq siècles, la réparation définitive a été accordée à la pure bergère de Domrémy. Et l’Angleterre elle-même a magnifiquement réparé sa faute, en s’associant aux manifestations qui eurent lieu en son honneur.
Henri-Robert,
de l’Académie française.
Notes
- [1]
G. Hanotaux.