Contributions : Épilogue (Gabriel Hanotau)
Épilogue
119En 1910, quatre ans avant la grande guerre, je terminai mon livre sur Jeanne d’Arc par ces mots :
Nous ne sommes qu’à l’aube des jours qui verront s’accomplir, indéfiniment, sa mission.
Depuis lors, les événements se sont développés selon ce pressentiment. Le pape Benoît XV, en proclamant, sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, la sainteté de Jeanne d’Arc, a fait, de sa cause, une cause catholique, c’est-à-dire universelle. La guerre a remué, au fond de l’âme française, les sentiments sublimes qui avaient inspiré l’héroïne. Et voici que, cinq cents ans écoulés, l’anniversaire de l’apparition de la Pucelle va être célébré à Orléans, dans une cérémonie où toute la France se trouvera unie. Dans le cortège, qui se perpétue fidèlement depuis la délivrance, figureront les représentants des nations étrangères et, au premier rang, assure-t-on, ceux de l’Angleterre. Car il appartient aux peuples de haute conscience morale de donner l’exemple des grandes justices et des grandes réparations. Ainsi l’histoire va sans cesse en se reconstruisant, l’humanité tendant à s’élever au-dessus d’elle-même et de ses passions d’un jour.
120À la célébration du cinq-centième anniversaire est consacré le livre où, d’outre-tombe, Maurice Barrès fait entendre sa grande voix, et dont ce morceau doit former l’épilogue. Un maréchal de France, le Maréchal de la victoire, Foch en qui (on vient de le sentir dans un spasme d’inquiétude) respire l’âme de la France, le maréchal Foch a signalé cette stratégie audacieuse (audacter) qui, elle aussi, a bouté l’ennemi hors de France en se livrant au triomphe de la cause juste sans réserve
.
Un prélat, héritier des plus hautes gloires religieuses de la France, a pris pour sujet les vertus héroïques qui ont parlé à Rome et manifesté la Sainteté
.
Un écrivain, familier des grandes âmes — Saint Augustin, Louis XIV, Sainte Thérèse, — a écrit virilement, lui, Lorrain, de Jeanne d’Arc, la bonne Lorraine
.
L’un des plus gentils esprits du temps présent, qui eût été choisi par Jeanne d’Arc comme il a été choisi par Saint Vincent de Paul, a dit le charme céleste de la Pucelle au grand cœur
.
Un maître en évocations historiques a suivi Jeanne d’Arc au but de sa mission, à Reims ; un homme qui unit en lui la justice à la pitié l’a suivie jusque devant la justice des hommes et auprès du tribunal de Dieu.
Un autre, qui s’est adonné aux plus hauts problèmes de l’Histoire religieuse et qui les expose de manière à conquérir ou assouplir les esprits les plus rebelles, a envisagé, d’un seul coup d’œil, l’héroïne de la nationalité
et l’héroïne de la chrétienté
.
Or, quels sont les jugements exprimés par ces hommes de haute valeur intellectuelle et morale, absolument désintéressés, ayant, tous, le sentiment des grandes responsabilités devant l’opinion ou devant la gloire, se trouvant tous à une heure de leur existence où ils n’ont sûrement pas besoin de prêter serment pour que l’on sache qu’ils disent la vérité ?… Eh bien ! leurs sentiments sont exactement les mêmes que ceux des hommes qui étaient leurs pairs il y a cinq siècles.
121Foch parle comme parlait Dunois : Il paraît bien audit seigneur que Jeanne et son fait, dans ces événements, étaient non des hommes, mais bien de Dieu.
Monseigneur Baudrillart parle comme Jean Gerson, l’esprit de piété le plus solide et le plus mesuré de son siècle : Cela a été fait par le Seigneur.
Lavedan, Henri-Robert, Goyau, Bertrand, Madelin, parlent comme Alain Chartier, comme Christine de Pisan, comme le clerc de Martin V, les poètes, les écrivains, les historiens, les hommes publics les plus autorisés de cette époque ; et tous reprennent le langage du peuple, tendant les mains au passage de la noble fille ; ils s’expriment comme elle s’exprimait elle-même en sa parole droite et simple : Fille-Dieu… Envoyée de Dieu… Dieu qui m’a envoyée…
Après cinq cents ans, les témoignages et les convictions sont identiques. Ces affirmations qui s’accumulent et se perpétuent, cette adhésion qui se propage jusqu’aux extrémités de la terre, ces églises, ces statues, ces bannières, ces fêtes, ces prières qui, au jour anniversaire, vont s’élever si haut qu’elles toucheront le Ciel, tout cela fait bloc et preuve, tout cela déclare la conviction, devenue inébranlable, de l’Univers entier.
Faut-il donc, en présence d’un tel concert, revenir sur le mystère, répéter ce qui a été dit cent fois, chercher de nouveau à percer l’énigme ? Effort superflu ! Cependant, le sujet est si riche, si fécond, si abondant en dons imprévus, qu’on gagne à ne pas s’en éloigner. Approchons-nous donc, et essayons de méditer, une fois encore, sur le problème de la mission de Jeanne d’Arc.
Le caractère particulier de ce fait d’une historicité incontestable se précise ainsi qu’il suit en ses points principaux :
- La jeunesse de cette enfant, arrivant, inconnue, de sa marche de Lorraine, s’introduisant sur la plus haute scène du monde, et y occupant d’emblée une situation de chef, longtemps avant que lui soit venu l’âge de l’action et de l’autorité.
- La grandeur des événements où son action se produit et 122l’importance des solutions qu’elle apporte et qui retentissent sur l’histoire de son temps et des siècles à l’infini.
- La spontanéité toute individuelle de son intervention, sans qu’aucune influence humaine, ni sociale, ni politique, ni corporative ait suscité ou assuré son succès.
- La rapidité de l’accomplissement et l’ampleur des réalisations telles qu’elle les avait annoncées et pour quoi elle était venue.
- Enfin, la consommation par le martyre et le sacrifice, l’ouvrier étant rappelé dès que l’œuvre est faite.
Ces traits extraordinaires causent le mystère que l’apparition de Jeanne d’Arc impose à l’esprit humain.
Pour Jeanne elle-même, pour les témoins de sa vie, pour les croyants, l’explication du mystère tient en deux mots : c’est de Dieu que Jeanne d’Arc a reçu sa mission : Je suis envoyée de Dieu !
C’est Dieu qui accomplit, par elle, le redressement nécessaire. Une telle déclaration acceptée supprime toute discussion.
Bien ! Mais avec ceux qui ne sont pas éclairés par la foi, avec ceux qui doutent, qui hésitent avant de se prononcer, ne peut-on pas s’arrêter un instant, considérer le problème par son côté humain et accéder ainsi, de degrés en degrés, jusqu’à une contemplation supérieure ? N’est-il pas permis à l’homme de bonne foi de pousser son enquête jusqu’au point où il peut entrevoir, de lui-même, quelque lueur, fût-elle confuse, du dessein providentiel ?
Il semble qu’il se dégage, déjà, comme une première clarté, du contraste entre le peu qu’est l’enfant et la grandeur des circonstances où elle paraît. La fillette qui, dès l’âge de douze ans, a senti naître en elle l’inspiration, est toute proche de sa naissance, fraîche et simple, comme la fleur qui s’ouvre. Elle ne sait rien, ni a, ni b
; sa mère seule lui a appris le 123Pater, l’Ave Maria et le Credo. Nul souffle extérieur ne l’a touchée. Elle se réclamera, avec une insistance remarquable, de sa virginité : Je suis pure ! Je suis pure ! Je suis pure !
Tout révèle une direction intime, antérieure à la naissance, une prédestination essentielle. On ne peut rien dire de plus. Mais cette élection n’est pourtant pas plus difficile à admettre que le mystère même de la naissance et de la génération. Déposer dans un corps la vie, c’est aussi extraordinaire que de déposer dans une âme le sentiment, la vocation. Tout cela dépend du même ressort créateur ; dans cet ordre d’idées, la méditation et l’acceptation vont ensemble très loin.
Et voici que s’opposent, à cette touchante simplicité et fraîcheur initiale, la grandeur et la complexité des choses qui vont s’accomplir ! Quoi ! cette enfant ignorante qui part de son village et vient frapper à la porte du Roi à Chinon, sait la crise européenne, la guerre, le fort et le faible des deux partis ! Elle sait le péril couru par la France, l’immense pitié qui est au royaume ; elle sait (comment le sait-elle ?) que les Anglais, débarqués de leur île, occupent la plus grande partie du territoire : elle sait la Loire, Tours, Orléans, Paris, Reims. Elle sait la route, elle connaît les voies et moyens, la conduite des hommes, le maniement du cheval, le service de l’artillerie ; elle sait la rivalité des féodaux, des princes d’apanages, choisit entre eux, a ses justes préférences, Armagnac contre Bourgogne ; elle connaît le roi, la cour, elle a la science de la politique, des intrigues et de leurs dessous, ne s’y trompant pas une seule fois en sa lumineuse carrière, et discernant toujours le droit chemin. Elle invoque, comme un docteur, les vraies règles de la religion au moment où tout le monde en discute et où les plus savants s’y perdent ; elle use d’un langage canonique, irréprochable, choisit le pape qui est à Rome
, quand deux ou trois papes, hier encore, se disputaient le trône pontifical ; elle signale l’avancée formidable des Turcs qui touchent à l’Adriatique et menacent la civilisation chrétienne ; elle sonne le 124ralliement pour que l’humanité soit sauvée. Qui donc lui a appris tout cela et mille autres choses indispensables pour la conduite et pour le succès ? Qui ?
Sur plusieurs points, le mystère de cette connaissance des choses est tel que personne n’a pu apporter à ce sujet d’explication formelle. J’en dirai deux seulement :
Le secret du Roi. — Quel est ce secret qui détermine Charles VII à se confier en elle ? S’agit-il de sa naissance en tant que dauphin, de sa propre hérédité royale ? S’agit-il d’un signe symbolique, d’un ange, visible à elle seule et au Roi, au milieu de la foule des courtisans, et portant une couronne ? Le Roi savait ; lui seul savait ; il attendait cette révélation nécessaire pour qu’il se convainquît de sa mission. Or elle sait, elle aussi ; seule elle sait. À peine se sont-ils vus que le secret noue entre eux deux un lien. Ils s’entendent, et c’est le Roi qui prend l’ordre, obéit. La Pucelle dit à Charles VII Donnez-moi votre royaume
; et il le lui donne pour qu’elle le remette au Christ. Depuis, rien n’a transpiré. Le Roi ni elle n’ont dévoilé le secret commun ; elle est morte sans ouvrir la bouche ; Charles VII, le Victorieux, en est resté l’unique gardien et il n’a rien dit. Qu’elle est donc cette confidence si lourde que ces deux âmes ont portée et dont dépendait le sort de la France ? Nul éclaircissement. Elle savait. Comment savait-elle ?
L’épée de Fierbois. — Une lueur bien inattendue vient de percer sur un autre point mystérieux de la vie de l’héroïne, resté dans l’ombre jusqu’ici : il s’agit de l’épée de Sainte-Catherine de Fierbois. Jeanne d’Arc, se rendant à Chinon, prend son itinéraire par Sainte-Catherine de Fierbois. Elle dit à ses compagnons que, sous l’autel, ils trouveront, parmi de vieilles armes, une épée. Or, c’est cette épée qu’elle est venue chercher, qu’elle réclame, qui sera la sienne, son arme de commandement, et qui conduira les soldats de France à la victoire. Pourquoi cette singulière démarche ? Comment, du fond de sa Lorraine, 125a-t-elle connu l’existence de cette épée ? Pourquoi cette épée parmi tant d’autres ?… Maintenant, nous savons, ou, du moins, nous entrapercevons quelque chose, et c’est une des plus belles et des plus hautes rencontres de l’histoire. De savants érudits locaux viennent d’établir que, dans la chapelle de Sainte-Catherine à Fierbois (la sainte Catherine des apparitions) se trouvaient conservées, sous l’autel, les armes ramassées sur le champ de bataille où Charles Martel avait vaincu les Sarrasins. Cette épée était donc une des armes de la délivrance, l’épée de la première victoire française sauvant la civilisation européenne, peut-être l’épée du grand Charles, marteau des ennemis de Dieu. Et c’est pourquoi notre Jeanne, avertie — par qui ? — va la chercher et la saisit, à son tour, pour en faire l’instrument de l’autre délivrance. Comment a-t-elle su ce qui s’était passé aux siècles écoulés sur les limites du diocèse de Saint Martin ? Cette divination est-elle naturelle ? S’agit-il d’une mission supérieure où tout l’ordre de l’histoire de France se trouverait, pour ainsi dire, englobé ?
Cependant, l’enfant paraît, l’enfant-chef, à cheval, l’épée à la main, Dans quelles circonstances ? Il y en eut rarement de plus considérables pour l’avenir de l’humanité. Cent ans de guerres ont ravagé l’Europe occidentale, la seule partie de l’univers qui ait gardé le legs de la civilisation. Le Moyen âge est à son déclin ; il agonise dans la scolastique et l’anarchie, sans qu’on puisse même dire comment il finira. L’étrange humanité qu’il a produite éprouve, elle-même, un sentiment si profond de sa disparition prochaine que la seule image qu’elle se fasse de la vie, c’est la danse de la mort
. Un pessimisme atroce ravage les foules que les contagions déciment et que la peste attend. Retournons, par la pensée, vers ces temps affreux : les humains, pareils à des bêtes, cherchent le refuge des forêts, 126des déserts et des souterrains ; ils ont repris l’habitat des cavernes ; les peuples se nourrissent de l’écorce des arbres ; les routiers après les soldats, tombent sur tout ce qui n’est pas château fort ou ville ceinturée de murailles. Le cri universel est : Où fuir ?
, et une seule réponse : Dans la mort.
Des signes ont paru dans le ciel, un bruit d’armes a été entendu du côté de l’Occident ; une comète flambe dans les nuits sans étoiles. Les foules se précipitent et s’écrasent à la porte des sanctuaires, implorant la miséricorde divine. Le grand schisme a déchiré la robe sans couture. Rome n’est plus dans Rome. Les grandes hérésies s’annoncent. Wiclef et Jean Huss sont déjà morts, leurs disciples leur survivent. Les Turcs ont mis le siège devant Constantinople et pénètrent jusqu’en Hongrie. L’Europe est sans défense. Les royaumes de l’Occident s’entre-détruisent. Les docteurs ont vu, soudain, parmi eux, un adolescent parlant toutes les langues et ayant un petit diable noir dans la bouche. C’est l’Antéchrist. Le monde n’est qu’une immense nef de fous ; quelque chose va se passer.
Et voici, en effet, qu’un monde nouveau surgit : des navigateurs ont vu, au lieu où l’Océan penche, des îles dont les cailloux sont d’or et d’argent ; on parle d’une invention diabolique qui multipliera les images par art mécanique et qui répandra l’erreur ; du fond de l’antiquité sortent ces doctrines d’enfer qui abolissent la foi en Dieu et le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; on rapporte d’outre-monts des sortilèges et des intersignes. Tout est branle et mutation de fortune. Dieu a-t-il abandonné les siens ?
C’est dans ces temps affreux que l’enfant venue des marches de Lorraine grandit, et se nomme : Fille Dieu.
Dieu l’envoie pour secourir l’humanité, pour l’arrêter dans sa chute, pour l’aider à s’arracher au bourbier où ses crimes et son impiété l’ont précipitée.
Est-il donc déraisonnable de penser que le Créateur ne se désintéresse pas du sort de la création et que le fauteur de 127l’ordre se manifeste quand le désordre est arrivé à son comble ? C’est là tout le problème.
Les contemporains de Jeanne n’élevaient, à ce sujet, aucun doute. Si le monde roule à l’abîme, Dieu, qui veille toujours sur lui, ne l’abandonne pas. Le plan providentiel ne peut être absurde ; il ne peut tendre à ce que la création n’ait été conçue que pour la destruction, ni que le mal l’emporte sur le bien. La mort ne criera pas : Voilà ma victoire !
L’Humanité, la Chrétienté ne sont pas condamnées d’un verdict implacable. Dieu a envoyé, jadis, son Fils pour le rachat ; preuve qu’il ne veut pas que la race des hommes, laissée à elle-même, périsse dans la violence et le péché. Les disputes se résoudront dans la paix. Les sages, à commencer par les sages de l’antiquité, n’ont élevé à ce sujet aucun doute. Les plus antiques traditions leur ont appris les modalités ordinaires de l’intervention divine : quand les choses sont au pire, Dieu détache, de la troupe céleste, un messager, un missus qui, sous la forme humaine, vient remettre en règle ce qui est déréglé, en ordre ce qui est désordonné.
L’ émanation divine
, que la scolastique, répétant la leçon d’Aristote, appelle l’intellect actif
, c’est la pensée suprême confiée à un être exceptionnel qui apparaît pour un temps donné et pour une tâche déterminée. C’est du missus qu’il est écrit : Un homme isolé se présentera hardiment avec son bâton devant un grand roi pour délivrer une nation de l’esclavage.
Il s’agit ici de Moïse. Mais le fait s’est renouvelé à chaque tournant décisif de l’histoire. Les foules malades ne se guérissent que par l’universel guérisseur. Quand il s’agit de sauver le monde, la Providence va droit au but ; elle agit par les voies les plus simples. Même, il est arrivé une fois que, jugeant les choses au plus mal, Dieu pour le remède des âmes a envoyé son propre Fils : le missus fut le Messie. Émanation divine, Logos, face de Dieu, tel est le secours envoyé, selon les cas, à l’humanité pour la tirer de sa misère avérée. Et ainsi 128la faute d’Adam a été rachetée, ainsi l’erreur millénaire a été redressée.
Aux temps de Tibère-César, cette sagesse antique, tant vantée, et vers laquelle les hommes de la Renaissance, tout fiers de leur nouvelle science, tournaient les yeux, en était à la faillite. La philosophie des Socrate et des Platon était tombée à la plate sophistique des Alexandrins ; l’art de Phidias s’acheminait vers le byzantinisme, la gloire d’Alexandre et le triomphe de Rome glissaient vers le règne de Caligula, en attendant celui d’Héliogabale. Nul doute ! L’antiquité avait fait fausse route ; elle nourrissait, dans son sein, une plaie mortelle, l’esclavage, et ne s’en doutait même pas ; elle méprisait le travail, laissait pourrir les pauvres et les lépreux sans nulle idée de charité ; l’idéal des foules était : panem et circenses ; elles ignoraient que la loi morale dépend de Dieu, créateur de l’ordre ; l’humanité avait sali la notion même du divin, et s’était précipitée dans le dévergondage des religions helléniques, égyptiennes, asiatiques, qui la dégoûtait d’elle-même, et de ce polythéisme grossier qu’elle appelait une sentine de dieux
.
La décadence romaine, se prêtant d’avance et spontanément à l’invasion des Barbares, avait encore une apparence de vie infecte des Ptolémaïdes, des Séleucides, des Arsacides et des Hérodes promenant, à travers le proche Orient, la guerre, le massacre, le pillage, le stupre domestique et public. Là-bas, tout ce qui avait forme de sociétés humaines était entré en déliquescence et promis à une prochaine pourriture.
C’est alors que la grande mission s’était accomplie et que la parole nouvelle était tombée du haut de la croix. L’humanité sans mérites reçut le salut de la main divine opérant elle-même, et la relevant dans un mouvement d’inexprimable charité.
Et depuis, au cours des siècles, est-ce que cette pitié secourable ne s’était pas manifestée avec une persévérance plus 129énergique encore que la persévérance de l’erreur ou du malheur ? Saint Loup et Sainte Geneviève sauvant Troyes et Paris des fureurs d’Attila, Saint Remi convertissant Clovis, Saint Louis, modèle de toutes les vertus sur le trône de France, ce sont là d’illustres exemples. Et, pour chacune de ces missions
, l’homme de Dieu n’agit que par sa présence, sa survenue individuelle. Il se présente un bâton à la main ; il arrache l’humanité à l’esclavage. Dans les temps du grand schisme et de la secousse universelle qui ébranle l’unité européenne, les mêmes apparitions n’ont pas manqué. Jamais la providence divine ne s’est manifestée par une pareille prodigalité de sauveurs : Saint François d’Assise bafoue la richesse mondaine et se fait un manteau d’honneur de la pauvreté ; Sainte Catherine de Sienne panse les plaies du Christ et son commandement ramène, de gré ou de force, la papauté à Rome ; du fond de la Suède, Sainte Brigitte rétablit l’unité catholique et le Nord rachète, d’avance, son futur abandon.
Enfin, voici Jeanne d’Arc. À celle-ci, une autre tâche est réservée : il lui appartient de sauver la France. Le salut de la France décidera non seulement du sort d’un peuple, mais du sort de la paix.
Car telle est la face nouvelle du problème, et que les événements qui ont frappé si cruellement notre âge nous ont révélée : il est de volonté divine que les nations, une fois formées, se perpétuent ; il est de volonté divine que celles qui ont été abolies par les maléfices de la politique, renaissent ; il est de volonté divine que la guerre aboutisse à la paix ; car le permanent domine l’accident, la justice domine l’injustice : telle est la loi de la survie de l’humanité. Pas de corps sans les membres, pas d’équilibre sans proportions, pas de société sans liberté. Quand les passions humaines se sont laissé emporter à un excès d’erreur, la loi violée se venge par des maux indicibles ; mais elle 130les guérit elle-même par son autre face, la charité : de l’impuissance et du remords vient le redressement.
Il était de dessein providentiel que la France fût sauvée, non seulement parce que la France est une des étoiles de la constellation qui éclaire le monde, mais parce que, dans le trouble de l’esprit et le trouble du cœur qui accablaient l’Europe, la clarté française était indispensable pour débrouiller, la force française indispensable pour libérer. Sauf du royaume de France, le salut ne pouvait venir de nulle part. L’Allemagne était divisée ; l’Italie était défaite, l’Espagne n’était pas faite, tout l’Orient européen chavirait ; quelques héros luttaient sur les boulevards de la chrétienté ; et c’est à cette heure désespérée que les deux royaumes d’Occident, les royaumes des croisades, se tenaient à la gorge. De toute évidence, il fallait que l’Europe se refit en grande hâte ; et elle ne pouvait se refaire qu’autour du noyau France.
Il y avait une nécessité plus haute encore, c’est que la paix régnât. Or, la paix ne pouvait être obtenue que par la justice, par la sagesse mutuelle des deux peuples qui se battaient, depuis cent ans, pour des prétentions familiales et pour la folie des princes dont les peuples pâtissaient. L’Angleterre avait reçu dans son île, depuis que Guillaume le Conquérant lui avait apporté l’ordre normand, les germes du grand empire qui devait, un jour, être le semeur de la civilisation dans l’Univers. Que faisait l’Angleterre en France ? Que s’attardait-elle à des conquêtes injustes et de réalisation impossible ? Et voilà, précisément, ce que Jeanne venait lui déclarer de par Dieu et ce qu’elle disait, lumineusement, dans la fameuse lettre au roi des Anglais, lettre qui est toute la mission :
Rendés à la Pucelle, cy envoyée de par Dieu, le Roy du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est cy venue de par Dieu, le Roy du Ciel, pour réclamer le sang royal ; elle est toute preste de faire paix, si vous luy vollés faire rayson, par ainssi que la France vous mettés jus et paiés de ce que vous 131l’avez tenu, et n’aiés point en vostre opinion que vous ne tenrés mie le royaulme de France de Dieu, le roy du ciel, fils de Saincte Marie, ains le tendra le roy Charles, vray héritier : quar Dieu le roy du ciel le vieult ainssi et luy est révélé par la Pucelle…
Est-ce clair ? La mission est-elle assez nettement définie par celle qui l’a reçue ? Et comment le règne de Dieu, c’est-à-dire la paix, s’établirait-elle si l’œuvre de justice n’était consommée, y fallût-il la force ? Comment, entre les deux ennemis héréditaires, la conciliation se ferait-elle si, après cette querelle de cent années, il n’était pas avéré, par un arbitrage supérieur, que l’ahan des armes n’y pouvait suffire et qu’il y fallait l’aveu du droit.
Puisque, après tant de reprises sans succès, la violence des passions n’aboutit pas, qu’elle égare les peuples et les princes, la volonté suprême intervient, par son émissaire, et fait connaître sa décision. La décision de Dieu, transmise par Jeanne, est telle : vous évacuerez, bon gré, mal gré, le royaume de France, et la paix s’ensuivra pour que l’unité soit refaite et l’ordre rétabli. Comme l’intuition créatrice de l’enfant héroïque nous emporte haut et loin ! Elle désenlace, de ses doigts de femme, deux pays dans leur étreinte mortelle pour qu’ils s’en aillent, chacun, à sa tâche. Les docteurs de Sorbonne, que voulez-vous qu’ils comprissent à tout cela, avec leur suffisance pédantesque ? Ils ne pouvaient apporter à la mission qu’une confirmation, le martyre.
Jeanne d’Arc n’est pas une fille de guerre, c’est une fille de paix ; elle porte dans ses mains la couronne, mais aussi la branche d’olivier. C’est la première chose qu’elle dit au roi d’Angleterre. Et, en des termes plus pressants encore, c’est ce qu’elle écrit au duc de Bourgogne, qui a renié le sang de France en sa fourbe ambitieuse : elle le conjure, dans sa lettre du 17 juillet :
que le roy de France et vous faisiez longue paix qui dure longuement, pardonnez l’un à l’autre de bon cœur 132entièrement, ainsy que doivent faire loyaulx chrétiens ; et s’il vous plaist à guerroier, si allez sur les Sarrasins.
Et elle le supplie à mains jointes
d’entendre sa requête et son conseil. Plus tard, cette héroïne, cette guerrière, puisqu’on lui a refusé la paix, cette victorieuse dit encore, en toute vérité, parlant au procès : Je n’ai jamais versé le sang.
Ce qu’elle veut donc, c’est la paix ; ce à quoi elle travaille par ordre supérieur, c’est à la paix ; et, puisque ainsi plaît à la volonté divine, ce qu’elle obtiendra, c’est la paix. Les Anglais devront quitter la terre de France : au moment même où Jeanne périt sur le bûcher, la politique des trêves, prélude de la paix définitive, l’emporte, et si les conseillers de Henri font la faute de ne pas y adhérer, c’est pour que la lutte reprise les boute hors par force et qu’il ne leur reste plus que Calais, — c’est-à-dire rien.
Ainsi, l’esprit de paix, l’esprit d’union aura réglé, même par les conseils et par les armes, ce dissentiment mortel entre les deux grands acteurs du drame européen. Et un jour viendra où une union plus étroite et les œuvres communes supérieures leur deviendront possibles par une connaissance plus complète encore de leur devoir mutuel. Il est bon qu’ils aient mesuré leurs armes pour qu’ils aient appris, l’un et l’autre, l’inutilité de leurs discordes et l’impuissance de la violence ; un jour viendra où la justice immanente pénétrera les esprits de sa lumière et où les ennemis héréditaires
s’apercevront qu’ils sont frères, car des retentissements imprévus sont la suite, à l’infini, des grandes décisions de l’histoire : chacun des deux grands peuples s’en étant allé à sa besogne propre de par le monde, le dessein providentiel se sera accompli.
Il y a quatorze ans, au Chemin des Dames, chemin qui vient de Corbeny, je pus dire au premier jeune officier anglais que j’y rencontrai : Voilà cinq cents ans que je vous attendais !
Quatre ans après, j’ai vu l’armée anglaise délivrer Beaurevoir, ce Beaurevoir où Jeanne, après la capture de Compiègne, 133avait été enfermée. Demain, ce Calais qu’une fausse politique prétendait garder comme un lieu de débarquement, deviendra la tête de ligne de la voie souterraine qui fera, de la France et de l’Angleterre, une seule et même presqu’île européenne, protectrice de la paix du monde.
Tout cela, c’est, dans une courte journée de cinq siècles, l’œuvre sublime de Jeanne d’Arc. Le mandat héroïque, s’accomplissant indéfiniment, la montre ordonnatrice et pacificatrice. Aux cœurs sincères de sentir le caractère divin de sa mission
!
Gabriel Hanotaux,
de l’Académie française.