Collectif  : Jeanne d’Arc (1929)

Contributions : L’hommage du maréchal Foch

L’hommage du maréchal Foch
Sur Jeanne d’Arc

1En 1894, un voyage d’état-major d’armée, dirigé par une haute personnalité militaire de cette époque, le général baron Berge, se développait sur la Meuse. Il amenait le général directeur et son état-major particulier à passer par Domrémy. Naturellement, on visitait la maison de Jeanne d’Arc. Je ne puis oublier l’impression qu’en rapportait notre grand chef. En sortant de la modeste demeure, à l’horizon si borné, il s’écriait, les yeux humides : Si une petite paysanne de seize ans allait aujourd’hui trouver le général Saussier, lui annonçant qu’elle l’aiderait à reconquérir bientôt l’Alsace et la Lorraine, je me demande de quel étonnement sceptique il la recevrait. Et comme l’on devisait autour de lui sur des tons variés, il continuait : C’est pourtant ce que Jeanne a fait. Elle a plus qu’énoncé des intentions. Le relèvement de la France… elle l’a réalisé.

Ainsi pensions-nous et restions-nous émerveillés. Et cependant la situation de notre pays en 1894 était autrement simple et claire que celle qui s’était présentée à Jeanne d’Arc. La France que nous avions sous les yeux, malgré ses récentes 2défaites, représentait une grande nation, entièrement unie, travaillant dans l’ordre et développant, par un labeur continu, une incontestable prospérité et des forces déjà respectables.

Il en était tout autrement au début du XVe siècle. Un vent de décomposition et de désastre avait porté la désolation dans les organes nationaux.

Charles VI a fini de ruiner le pouvoir royal. Héritier du trône à 12 ans, son autorité est passée aux mains de ses trois oncles : le duc d’Anjou qui vide le trésor, le duc de Berry qui se rend indépendant en Languedoc et en Guyenne, le duc de Bourgogne qui traîne l’enfant à sa suite.

Bientôt il s’est marié à Isabeau de Bavière qui a tous les vices ; mère dénaturée et sans pudeur, affolée de plaisir, capable de vendre son mari, son fils, nos provinces contre l’argent nécessaire à ses prodigalités, successivement alliée des Bourguignons et des Anglais.

Le roi, déséquilibré, est abandonné de son entourage, de l’Université, du Parlement ; en cette carence de l’autorité royale, les provinces soumises à la couronne ont deux gouvernements : l’un siégeant à Paris ou à Troyes, la lieutenance exercée par la reine, en réalité par le duc de Bourgogne ; l’autre à Bourges et à Poitiers exercé par le Dauphin, dit Régent.

L’Armagnac, le Berry, la Bretagne constituent des États plutôt que des apanages de la couronne. Et de même la Bourgogne dont le duc exerce son autorité sur la Franche-Comté, la Picardie, l’Artois et la Flandre.

Profitant de ce désarroi général, Henri V, roi d’Angleterre, qui revendique la couronne de France comme héritier de Philippe le Bel, est entré en guerre dès 1415. Vainqueur à Azincourt, il a poursuivi une guerre méthodique et sévère qui, bientôt, lui donne Caen et Rouen.

Il faudrait l’union de tous les nôtres pour lui tenir tête. Chacun d’eux tâche au contraire de s’entendre avec lui. Pour 3comble il épouse Catherine de France, la propre fille de Charles VI. Et le même roi Charles VI signe en 1419 [1420] le traité de Troyes par lequel ce Henri de Lancashire [Lancastre] recevra, après le décès du présent roi, la couronne et le royaume de France, qui demeureront à perpétuité au roi d’Angleterre et à ses héritiers. Le roi Charles VI l’a d’ailleurs accompagné pour faire son entrée à Paris et à Notre-Dame.

Le dauphin de Bourges est ainsi dépossédé du trône de France et cité à comparaître devant la table de marbre ; il y est déclaré déchu et condamné au bannissement.

À la tête d’un misérable petit État, resserré entre les provinces du duc de Bourgogne et celles de l’Anglais, il est sans le sou, réduit à emprunter à ses conseillers. Henri V meurt en septembre 1422, et, pour sauvegarder les intérêts anglais, il recommande de toujours s’entendre avec le duc de Bourgogne. Quand Charles VI le suit dans la mort quelques semaines plus tard, Bedford, sur la tombe du défunt, proclame Henri VI, roi de France et d’Angleterre. En vertu du traité de Troyes et de la volonté du roi de France Charles VI, la réunion de la France à la couronne d’Angleterre est un fait accompli. Il n’y a plus qu’à en compléter l’exécution.

Dans ce but et dès 1427, le Grand Conseil d’Angleterre a décidé de soumettre les places qui résistaient encore à l’autorité du roi d’Angleterre, et de frapper au cœur de la résistance française, Orléans. Il y enverra Salisbury, un de ses meilleurs capitaines.

Comme on vient de le voir, tous les organes de la vie nationale sont, en France, morts ou en perdition. Il ne reste qu’un peuple qui veut vivre. Il est abandonné de ceux qui sont préposés à sa garde. Jeanne a reçu une mission, celle d’assurer son salut. Depuis 1424, elle a entendu ces voix lui disant la grande pitié qui était au royaume de France, et leur insistance a augmenté, à mesure que les événements marchaient avec le temps. Mais comment la paysanne de Domrémy pourra-t-elle 4se faire entendre et écouter du roi de Bourges ? Heureusement, l’impression qu’elle produit sur la foule prend chaque jour plus de force. En février 1429 Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, cédant à l’opinion du pays, — car ce sont les bourgeois, les artisans, le peuple de Vaucouleurs et des environs qui ont habillé Jeanne et lui ont fourni son cheval — se décide à la recevoir et à l’écouter. Il la laisse partir avec une escorte, pour aller trouver le roi, à Chinon.

Le 23 février 1429, à midi, elle quitte Vaucouleurs. Et, après un voyage non sans péripéties qui l’amène à Chinon le 6 mars, elle est reçue le 8 par le roi.

Les mêmes difficultés, les mêmes doutes l’y attendent qu’elle a rencontrés à Vaucouleurs. Sa mission est cependant formelle, elle en fait le programme. Je suis venue pour donner secours au royaume de France et à vous. Et vous mande le roi du ciel par moi, que vous serez lieutenant à Luy qui est vray roi de France. Employez-moi. La partie sera bientôt allègre. Orléans sera pris…

Le tribunal des docteurs, à Poitiers, ayant levé les dernières hésitations, le roi se décide à agir. À la fin d’avril, les préparatifs sont hâtés pour délivrer Orléans. On est à l’enthousiasme et à l’espérance.

Orléans est assiégé depuis le mois d’octobre 1428. Cette place est particulièrement forte pour l’époque, avec son enceinte continue, ses trente-cinq tours. Elle est située sur la rive droite de la Loire et reliée à la rive gauche, vers la Sologne, par un grand pont. Si sa garnison est faible en éléments professionnels, elle a été grandement renforcée par la population, elle est commandée par Dunois.

Pour les Anglais, Orléans a une grande importance par sa situation sur la route de la Guyenne, et par la base d’opérations qu’elle constitue contre le roi de Bourges. Elle en est, en quelque sorte, le dernier bouclier. Aussi, après avoir conquis les petites places de la région, ils ont, dès le 12 octobre 1428, 6entrepris méthodiquement et puissamment le siège d’Orléans. Ils se sont ensuite fortement établis sur la rive gauche de la Loire, à Saint-Jean-Le-Blanc, au fort des Augustins et au fort des Tourelles, coupant ainsi les communications avec Blois et Bourges.

Malgré sa vaillante défense, Orléans, de plus en plus resserré, risque de succomber à la famine au printemps de 1429, si on ne lui porte secours au plus tôt.

Deux routes mènent de Blois à Orléans : celle de la rive droite ou de Beauce, contrôlée par de nombreuses places aux mains des Anglais, celle de la rive gauche ou de Sologne, sensiblement plus libre, mais qui laisse la Loire à franchir aux abords de la place.

On adopte celle de la rive gauche et, le 27 avril, convoi et combattants se mettent en marche vers Orléans.

Les difficultés se montrent plus grandes qu’on ne les a prévues. Après avoir remonté la Loire puis le Loiret, le port, où l’on amène le convoi pour le charger sur les charrières qui doivent la transporter sur l’autre rive, est dominé par une bastille anglaise.

En outre, la Loire a grossi, le vent d’est empêche les charrières de remonter le fleuve et de venir prendre livraison des approvisionnements. Les Anglais peuvent profiter de ce retard pour assaillir la troupe de secours. Les capitaines délibèrent et se demandent s’il ne faut pas revenir à Blois pour passer la Loire.

C’est ici que Jeanne va se montrer. Elle avait sans succès recommandé la route de la rive droite qui menait directement aux Anglais. On s’est engagé sur la rive gauche. Il faut y persévérer. D’ailleurs, les obstacles ne sont pas insurmontables matériellement. Se retirer sur Blois serait un désastre moral. En fait, le vent ayant tourné, les charrières ont pu être chargées et, le vendredi 29, traverser le fleuve. Le convoi est en sûreté sur la rive droite. Jeanne est entrée à Orléans au milieu d’un 7enthousiasme général. Elle voudrait commencer immédiatement l’attaque des Anglais, mais acceptant la prudence et les réserves de Dunois, elle se soumet aux retards. Sa mission n’est pas de faire vouloir les hommes malgré eux, mais de se mettre à la disposition de ceux qui veulent.

Le 2 mai, elle fait une reconnaissance de la position des Anglais autour de la ville. Elle apprécie leur attitude tant sur la rive gauche que sur la rive droite, les voit restant partout sur leurs positions sans rien entreprendre. Les échanges et les passages des Orléanais d’une rive de la Loire à l’autre se font de plus en plus facilement par bateau. Il faut profiter de cette situation.

Forte de sa mission, du besoin de la remplir qui l’anime, des résultats obtenus et de l’enthousiasme du peuple, elle considère dès lors comme coupable toute hésitation, tout retard.

Le 4 mai, un nouveau convoi venant de Blois par la rive droite, entre dans Orléans, tandis que les Orléanais attaquent et enlèvent, à l’est de la ville, la bastille Saint-Loup qui avait gêné le débarquement du premier convoi.

Le 6 (comme un conseil de guerre tenu le 5, jour de l’Ascension, l’a décidé), on doit faire une forte démonstration sur Saint-Laurent (rive droite), puis attaquer les Augustins et les Tourelles sur la rive gauche. Mais la plus grande confusion règne dans l’action et dans le commandement. L’attaque vers Saint-Laurent met longtemps à s’organiser. Jeanne court à la porte de Bourgogne, suivie par le peuple qui, par des barques et des gués, passe sur la rive gauche. En désordre il attaque les Augustins, échoue. Jeanne le ramène au combat, repousse une contre-attaque, enlève et incendie les Augustins, et, pour finir, investit les Tourelles, tandis que les Anglais de Saint-Pryvé abandonnent la rive gauche.

La nuit du 6 au 7 ne se passe pas sans inquiétude. On redoute un fort retour offensif des Anglais pour le 7. Les capitaines qui entourent Jeanne craignent d’attaquer les Tourelles, 9mais elle n’hésite pas : Au nom de Dieu, j’irai et qui m’aimera me suivra ! Tout le monde la suit. On se rue à l’assaut du puissant boulevard qui protège les Tourelles et les relie aux Augustins en ruine. La bataille se poursuit incertaine jusqu’à midi. Au début de l’après-midi, Jeanne est blessée. Comme le soir venait, les capitaines proposent de remettre la lutte au lendemain. Jeanne reparaît et les supplie de marcher à l’assaut. Elle repart elle-même, et, quand son étendard surgit sur le talus du boulevard, entraînant une foule d’assaillants, les Anglais se replient en désordre. Mais le pont-levis qui relie le boulevard aux Tourelles est en feu. Il n’en peut passer qu’une faible partie. Restaient les Tourelles. Tandis que la bataille s’est déchaînée toute la journée sur la rive gauche, les Orléanais de la rive droite ont entrepris de réparer le pont qui aboutit aux Tourelles. Bientôt ils incendient la barricade qui couvre de ce côté la forteresse. Assaillie des deux côtés, celle-ci est prise, et dans la soirée, par le pont rétabli, Jeanne rentre victorieuse à Orléans, acclamée par la population entière.

Le 8 et le 9, les Anglais se replient sur toute la ligne. Ainsi finissait en quelques jours ce siège, long de six mois, auquel ils avaient consacré leur principal effort, et dont l’issue devait assurer leur prise de possession du cœur de la France.

Ils ont abouti à un échec complet. Leur situation en est fortement ébranlée. Jeanne y a pris une part prépondérante. Dès le début, elle a vu la grandeur de l’enjeu que constituait Orléans, l’urgence et l’importance de l’action à y engager. De toutes ses forces elle a déterminé l’entreprise, et quand les opérations ont été commencées, elle les a renforcées de toute son énergie et de son prestige sur les combattants. Au-dessus des capitaines qui l’entouraient et des hommes du métier, facilement retenus par le restant des difficultés à vaincre ou par le chiffre des pertes subies, remettant à plus tard, ou arrêtant leurs tentatives avant d’avoir obtenu le résultat voulu, au risque de trouver un adversaire averti, de perdre le bénéfice des 10sacrifices déjà faits, et de briser le moral de leur troupe, elle a constamment fait sentir une direction et une impulsion supérieures, fondées sur des bases sérieuses, n’engageant l’action qu’à bon escient, et la poursuivant alors sans trêve, avec la dernière énergie, jusqu’au résultat final aux conséquences les plus étendues.

Ces bases, Jeanne, inspirée par sa mission, les a trouvées dans la situation chaque jour révélées à ses yeux : un adversaire réservé, prudent, bientôt embarrassé, malgré sa force et sa puissance matérielle ; d’autre part, chez ceux qui la suivent, combattants et population, un élan, un enthousiasme, un dévouement qui en ont décuplé la valeur et qui ont augmenté les ressources comme les moyens matériels à la disposition des troupes.

Dans ces conditions, différer d’agir, ce serait une faute ; laisser traîner une action engagée, un crime.

D’un bout à l’autre, Jeanne a été l’inspiratrice de la lutte et l’animatrice de cette force irrésistible qui fait la grande victoire. Elle l’a été, en exploitant à plein, et sans jamais les décevoir, les magnifiques énergies, combien fragiles et inexpérimentées cependant ! du mouvement populaire qu’elle a déchaîné. Entièrement consacrée à sa mission, elle a combattu et vaincu par le peuple pour la libération de ce peuple, montrant au cours des différentes crises de la lutte toutes les capacités d’un grand chef de guerre.

Après la victoire, Jeanne accourt près du Roi, il lui reste à remplir la deuxième partie de sa tâche : le sacre de Reims. Elle va s’y consacrer avec la même ardeur, mais on commencera par nettoyer la région de la Loire.

Avec les ressources trouvées à Orléans, elle prend Jargeau, puis marche sur Meung et Beaugency qui tiennent des garnisons anglaises. On est arrêté devant ces places, quand survient un secours inattendu : c’est Richemont arrivant de Bretagne avec 400 lanciers et 800 archers ; mais Richemont est exécré 11d’Alençon et des autres seigneurs français qui se déclarent prêts à quitter l’armée, s’il est admis dans ses rangs. Jeanne demande avec insistance et obtient qu’il reste. Il n’y aura jamais trop de Français réunis contre l’étranger, et les Anglais approchent, conduits par Talbot, pour sauver Beaugency. Trop tard heureusement. Beaugency capitule dans la nuit du 17 au 18, et Talbot, abandonnant son projet, se retire sur Patay.

Jeanne intervient aussitôt pour qu’on le poursuive sans retard et, arrivé au contact, pour qu’on l’attaque. C’est la tâche assignée à la cavalerie de Richemont. Il en sort la grande victoire de Patay. Le 19 juin, Jeanne rentre pour la troisième fois à Orléans.

Malgré le prestige des victoires de la Loire et l’enthousiasme populaire qui les accompagne, cette division des grands seigneurs, que Jeanne a brisée une première fois pour vaincre à Patay, elle la retrouve autour du roi. La Trémoille et d’Alençon s’opposent à ce qu’il reçoive Richemont.

Et de même Charles hésite à aller à Reims. Pour y arriver on pénétrera sur les terres du duc de Bourgogne. Quelle attitude prendra-t-il ?

Ici commence pour Jeanne l’ère des difficultés politiques, et encore n’a-t-elle affaire jusqu’ici qu’à l’entourage immédiat du Roi, à ses favoris, inquiets de l’influence qu’elle acquiert et réunis pour la combattre.

Sous leur influence, les indécisions du Roi augmentent. Avec peine il se résout à marcher sur Reims. Cependant, les places sur sa route ouvrent leurs portes sans difficultés ; elles se rangent sous sa bannière. Il arrive sans combat à Reims, et, le 17 juillet, il y est sacré roi de France devant la paysanne de 18 ans, en présence d’une foule énorme, à la tête d’une armée grandissant chaque jour et au milieu d’un enthousiasme général.

Que d’ouvrage accompli en trois mois — du 17 avril au 1217 juillet — sous l’inspiration et l’impulsion de Jeanne, entraînant les masses par-dessus les obstacles ! Charles VII n’est plus le roi de Chinon ou même de Bourges, il est bien le roi de France. S’il le veut, il sera bientôt rétabli dans Paris.

À continuer, quelle difficulté se montre en effet ? Après le sacre, il n’y a plus qu’à marcher de l’avant ; c’est quatre ou cinq étapes à franchir pour atteindre une ville désarmée. Et quelles forces peut-on y amener si l’on dirige vers le cœur de la France le mouvement national à l’enthousiasme victorieux, qui déjà accompagne Jeanne, et qui, grossi de celui des populations traversées, toujours françaises de cœur, se présentera invincible sous les murs de la capitale ! Les Parisiens se laisseront-ils arrêter, dans l’ouverture de leurs portes, par les prétendus droits du roi d’Angleterre, toujours lointain, et dont les troupes viennent d’éprouver des échecs répétés sur la Loire ?

Une politique aussi simple, dictée par le bon sens populaire qu’inspire la mission divine de Jeanne d’Arc, est encore trop contraire aux intérêts des grands de la terre pour qu’ils tentent même de la pratiquer. À ce train de victoire, aujourd’hui sans bataille, grandit en effet l’influence de Jeanne ; elle porte ombrage à l’entourage du Roi. En même temps grandit le pouvoir royal, et les grands seigneurs, jusqu’ici ses rivaux, s’agitent et s’inquiètent de voir leur puissance menacée.

Jeanne prenant en mains la cause et les forces du peuple a pu battre les Anglais. Aura-t-elle raison des grands seigneurs qui se partagent la France en apanages dont ils rêvent d’étendre les limites ou les droits, aux dépens de la puissance royale, dussent-ils pour cela se liguer entre eux ou s’entendre avec l’étranger ? Aura-t-elle seulement raison des féodaux moindres qui entourent le Roi du soin de leurs intérêts, aspirant toujours à se classer dans les précédents, pour le compte desquels ils travaillent déjà ?

En réalité, pour continuer l’œuvre de restauration de la patrie à laquelle Jeanne entraîne le peuple entier, la royauté 13aurait, dans une politique purement nationale, à écarter la féodalité et au besoin à la combattre. Charles VII était un roi faible. Sa confiance en la mission de Jeanne était fortement battue en brèche par son entourage. Pour réduire la féodalité, il faudra de longues années encore, et l’arrivée sur le trône de souverains énergiques.

Pour le moment, Charles VII, dans ses incertitudes, marche avec ses féodaux, s’appuyant sur leur diplomatie toujours jalouse et souvent perfide, plus que sur l’action populaire déchaînée par Jeanne pour la paix avant tout, pour la grandeur du pays par l’union de toutes ses forces.

Après le sacre, au lieu de marcher résolument sur Paris, il reste inactif. Il ne veut pas y entrer de force, dit-il. Il attend que les négociations avec le duc de Bourgogne lui en ouvrent les portes. Il erre, il hésite, il négocie, et tout d’abord conclut une trêve de quinze jours.

Puis, ayant pris Compiègne le 18 août, il y signe un nouveau traité qui porte la durée de la trêve à quatre mois.

Alors, en présence de cette politique d’inertie et d’inaction qui l’accompagne, Jeanne, toujours fidèle à sa mission et suivie des capitaines qu’elle a gagnés à sa cause, va tenter de reconquérir la France, sans pouvoir y entraîner le Roi.

À la fin d’août, elle s’approche de Paris. La convention signée à Compiègne donnait au duc de Bourgogne le droit de repousser ses attaques ; elles sont arrêtées, et bientôt Jeanne est rappelée par le Roi avec les troupes qui l’ont suivie. C’est ainsi que Charles VII, non seulement se refuse à poursuivre la restauration de la France, mais bien plus, en face de formidables partis, toujours disposés à s’entendre pour la retarder, il entrave Jeanne dans son action patriotique et jusqu’ici toujours victorieuse ; et si, au cours de l’hiver suivant, il témoigne d’une certaine activité, c’est pour conquérir quelques places, au cœur du Berry, qui tiennent encore pour le duc de Bourgogne. Il maintient Jeanne loin de l’Île-de-France, tandis que le duc de 14Bourgogne, d’accord avec Bedford, projette de tenir l’Oise à Compiègne, comme il tient déjà la Marne à Meaux.

C’est dans ces conditions que Jeanne repart en avril 1430, sans congé du Roi et suivie de ses plus fidèles amis. Bientôt elle est prise à Compiègne, au cours d’un coup de main tenté contre les troupes du duc de Bourgogne. Les Anglais n’auront de cesse qu’elle ne leur soit livrée. Ils ne se méprennent pas sur son rôle. Elle est le redoutable adversaire qui leur a infligé des échecs décisifs. Ils n’auront de repos qu’elle n’ait disparu de ce monde.

Sa mission est inachevée par suite de l’abandon par le Roi de la cause à laquelle elle s’est pleinement consacrée à l’appel de ses voix. Mais son œuvre même incomplète témoigne dès à présent de la toute-puissance du mouvement que provoque dans le peuple de France le juste sentiment de sa jalouse nationalité. Là reste un enseignement pour l’avenir.

Les siècles ont passé. Justice a été rendue à Jeanne d’Arc et à son œuvre. Non loin de la modeste maison d’où elle partit, s’est élevée à Domrémy la grande basilique qui consacre ses vertus et son noble sacrifice à la cause du pays. Si la pierre des monuments retrace l’histoire des peuples et les exemples du passé, elle marque pour les générations nouvelles la tâche à remplir et les modèles à prendre.

S’agit-il de la défense du pays, la jeunesse de France a bientôt saisi la voie que lui indique la flèche de Domrémy, ce clocher d’où l’on domine, d’où l’on comprend, et qui rayonne de tout ce qui hausse l’âme et l’empêche de faiblir.

Depuis quelque quarante ans, des grandes manœuvres ont souvent réuni nos corps d’armée dans ces régions voisines de la frontière. De longues colonnes de troupe ont défilé au pied de la basilique, chefs et soldats ont mesuré la hauteur à laquelle 15doit s’élever la notion du devoir au service d’une cause sacrée.

Et de même de la formation des esprits destinés à nos états-majors, ces cerveaux de l’armée. Les exercices de l’École de guerre se sont déroulés souvent sur les rives de la Meuse, voisines des champs de bataille à prévoir. Que de fois en ce lieu, le maître, à la recherche de la formule introuvable de la victoire, après avoir analysé, disséqué et supputé les forces à mettre en jeu, comme les combinaisons à en faire suivant les jours et les terrains, ne s’est-il pas retourné, à bout d’arguments et vide de recette définitive, vers ses disciples pour leur montrer le clocher de Domrémy, émergeant de la vallée tel un phare étincelant, et éclairant, des fulgurantes lueurs de l’exemple de Jeanne, la manière de préparer et de mener l’action, au total de faire triompher la juste cause, en s’y consacrant corps et âme, sans réserve !

Quand vient 1914, la Marne voit triompher les vertus rapportées des rives de la Meuse. Notre armée y avait renforcé sa valeur et sa foi patriotique, pour continuer encore l’œuvre de Jeanne d’Arc.

Maréchal Foch,
de l’Académie française.

Médaille de plomb du XVe siècle. Avers : Le Père éternel
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