L’Averdy  : Notices des manuscrits du Roi (1790)

Conduite de Charles VII

156Réflexions sur la conduite de Charles VII

Réflexions historiques et critiques sur la conduite qu’a tenue Charles VII à l’égard de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, après qu’elle eut été faite prisonnière par les Anglais au siège de Compiègne.

Par M. de L’Averdy.

On a reproché souvent à la mémoire de Charles VII d’avoir lâchement abandonné Jeanne d’Arc, aussitôt qu’elle fut tombée dans les mains des Anglais en 1430, pendant le siège qu’ils faisaient de la ville de Compiègne.

On prétend que ce prince aurait dû la racheter à quel que prix que ce fût, en payant sa rançon à ceux qui étaient devenus maîtres de la personne.

On ajoute que s’il ne pouvait pas y parvenir, il devait au moins déclarer, pour la sauver, qu’il ferait éprouver aux prisonniers Anglais qu’il avait faits et qu’il ferait à l’avenir, le même traitement que celui que Jeanne aurait souffert.

On finit en disant qu’il aurait dû employer du moins tous les moyens que la guerre pouvait lui donner, pour empêcher qu’on ne rendît et qu’on n’exécutât contre elle les jugements iniques dont elle fut la triste victime.

Il est certain que plus on est indigné de la manière dont Jeanne a été traitée, plus on souffre de tout ce qu’elle éprouva, et plus on est fâché de ne pas voir Charles VII faire les derniers efforts pour l’arracher des mains de ses ennemis. C’est ce qui paraît donner quelque poids aux critiques des auteurs, et à celle que la postérité ne cesse pas encore de faire à ce prince.

157Il est encore vrai que si Charles VII pouvait trouver un moyen propre à délivrer une héroïne, à laquelle il devait en bonne partie le recouvrement de son royaume, sa mémoire doit rester couverte de la tache d’une ingratitude révoltante.

Mais, pouvait-il le faire ? c’est la question qu’il est nécessaire d’examiner, et c’est peut-être ce qu’on n’a pas fait jusqu’à présent d’une manière suffisante : tâchons de l’éclaircir, en nous reportant aux circonstances dans les quelles on se trouvait, aux usages qui s’observaient, et aux préjugés qui régnaient dans presque tous les esprits.

Il s’agit de voir en premier lieu, si Charles a pu racheter Jeanne, c’est-à-dire, être admis à payer sa rançon ; en second lieu, s’il a pu déclarer qu’il ferait aux prisonniers anglais le même traitement que celui que subirait la Pucelle ; en troisième lieu, s’il était possible de l’arracher par la force, des mains de ses ennemis, qui instruisaient le procès contre elle, qui la condamnaient et qui la faisaient exécuter.

Avant d’entrer en matière, j’observerai que le silence des historiens sur les démarches, au moins de forme, que Charles aurait pu faire pour réclamer Jeanne, laisse la liberté de présumer qu’il a pu hasarder à cet égard quelques efforts sans succès.

I.
Charles VII a-t-il pu payer la rançon de Jeanne ?

Il paraît naturel, au premier coup-d’œil, de croire que Charles VII pouvait délivrer Jeanne, soit par voie d’échange, soit par le payement d’une rançon, à quelque somme qu’on l’eût portée : s’il le pouvait, il serait impardonnable à ce monarque de ne l’avoir pas fait, et il serait juste de le condamner sans hésiter.

Mais il me paraît que Charles VII n’a pas pu le faire, parce que ceux qui l’avaient prise n’avaient pas le pouvoir d’en disposer, parce qu’elle tomba inévitablement sous la puissance du roi d’Angleterre lui-même, et parce qu’en fin celui-ci ne voulait pas et n’était même pas le maître 158de la lui rendre : trois circonstances dont il est nécessaire de rapporter la preuve.

Que ceux qui avaient fait Jeanne prisonnière, n’aient pas eu la liberté d’en disposer, c’est un fait qu’on ne peut révoquer en doute. Dès que Jeanne eut été prise, on fit supplier le roi d’Angleterre par l’Université de Paris, de la livrer aux juges d’Église, comme étant accusée par la voix publique de sortilèges et d’autres crimes. On prétendait qu’à ce titre, elle devait cesser d’avoir les droits de prisonnière de guerre, et qu’elle n’était point dans le cas de pouvoir être délivrée par le payement d’une rançon. Le gouvernement anglais n’estimant pas ce moyen encore suffisant pour la garder, il en employa un autre. Le roi d’Angleterre était incontestablement le chef de la guerre, Jean de Luxembourg, saisi de la Pucelle, et vassal du duc de Bourgogne dont la cause était intimement unie à celle du monarque anglais, était du nombre de ceux qui servaient sous les drapeaux du roi d’Angleterre.

Or, ce dernier en qualité de chef de la guerre, avait le droit de retirer tel prisonnier qu’il voulait des mains de ceux qui l’avaient fait, lorsqu’ils étaient de son parti, en payant dix mille livres pour chaque prisonnier de quel qu’état qu’il fût, même un prince ou un roi. Cette offre une fois faite en vertu du droit de guerre, le capitaine preneur était tout-à-fait désintéressé ; il perdait ses droits sur le prisonnier : il ne pouvait plus en traiter ; il n’en était plus que le gardien jusqu’au payement, et le chef de guerre était investi sur le prisonnier de tous les droits de celui qui avait fait la capture.

On ne peut pas révoquer en doute l’existence de ce droit ; il est consigné dans les anciens écrivains, il est rappelé expressément dans les arguments des manuscrits relatifs à la Pucelle Jeanne, et dans son procès.

Il fut formellement invoqué et mis en usage par le roi d’Angleterre. L’évêque de Beauvais le réclama en son nom, par les lettres qu’il fit notifier en bonne forme au duc de 159Bourgogne et à Jean de Luxembourg ; elles sont rapportées en entier dans le procès de condamnation de Jeanne.

Un ancien écrit du temps, copié en tête du manuscrit du procès de révision de la collection de Brienne, porte

… que le roy d’Angleterre requesta Jeanne comme chef de guerre, en donnant dix mille livres par le droit de guerre observé en France, qui est que le chef de guerre peut ravoir ung prisonnier de quelque qualité qu’il soit, donnant dix mille francs pour la rançon à celui qui le tient.

La lettre réquisitoriale de l’évêque de Beauvais, s’exprime ainsi :

Combien que la prinse d’icelle femme ne soit pareille à celle du Roy, prince ou autre gens de grand estat, lesquels toutes voyes, si princes estoient ou gens de tel estat, fust l’Roy, l’Dauphin, ou autre prince, le Roy le pourrait avoir s’il vouloit, en baillant dix mille francs au premier, selon droict, usaige, coustume de France.

Deux preuves se réunissent pour établir que le roi d’Angleterre fit usage de son droit. La première est écrite dans les lettres de l’évêque de Beauvais, qui offrent les dix mille livres pour l’achat de Jeanne ; elles en font foi.

La deuxième se tire d’une pièce originale, dont l’Académie vient d’avoir connaissance.

Le roi d’Angleterre qui avait réclamé Jeanne, s’adressa à l’assemblée des trois ordres de son duché de Normandie, et des pays de conquêtes faites par son père, qui se tint à Rouen au mois d’août 1430, pour en obtenir des subsides ; ces états lui accordèrent une somme de cent vingt mille livres,

… dont dix mille francs pour l’achat de la Pucelle que l’en dict estre sorcière ;

l’imposition fut assise et payée.

C’est ce qui résulte d’un titre original qui existe encore en nature et en parchemin, dans les archives du prieuré royal de Saint-Martin-des-Champs à Paris, et l’Académie en possède dans sa bibliothèque une copie collationnée en forme, dont le prieur de Saint-Martin et l’archiviste dom Pravas lui ont fait présent. Cette pièce est l’assiette même d’une partie de cette imposition dans le duché de Normandie, et 160il a été lu à l’Académie une dissertation particulière à ce sujet210.

Ainsi il doit demeurer pour constant, que le roi d’Angleterre avait le droit de retirer Jeanne des mains de ceux qui l’avaient prise. Il est prouvé qu’il en a fait l’achat, et non pas le rachat ; ce qui justifie en même temps ceux qui ne la lui ont pas vendue, c’est-à-dire, Jean de Luxembourg et le bâtard de Vendôme, mais qui ont été forcés de la lui abandonner aux termes des droits, usages et coutumes alors établis. Il est encore prouvé que le gouvernement anglais a payé les dix mille livres, pour avoir la cruelle satisfaction de la faire brûler vive ; et par conséquent il est démontré que Charles ne pouvait pas payer une rançon pour Jeanne à ses capteurs, qu’ils ne pouvaient pas eux-mêmes la lui rendre ni l’échanger, et qu’ainsi il se voyait réduit ou à la retirer des mains du roi d’Angleterre, ou à la lui arracher de force, ou à l’abandonner.

Or, peut-on seulement imaginer que le roi d’Angleterre aurait rendu Jeanne à Charles VII ? et quand même il y aurait été disposé, le gouvernement anglais l’aurait-il osé faire ?

Les Anglais possédaient déjà la majeure partie de la France ; Charles VII était aux abois ; la prise d’Orléans qui paraissait inévitable, allait achever de le perdre. Charles était regardé comme un prince sans ressource par ses adversaires, par ses serviteurs et par lui-même, puisqu’il méditait sa retraite en Espagne ou en Écosse, dont les rois avaient toujours été amis de la maison de France.

L’arrivée de Jeanne d’Arc avait changé en peu de temps toute la face des affaires. L’Angleterre avait vu délivrer Orléans, malgré les forts presque inexpugnables qui la resserraient ; les Anglais avaient été battus ; les villes le long de la Loire leur étaient enlevées ; Charles avait été sacré à Reims ; un bon nombre des villes de la Champagne, de la Brie et du plat-pays, étaient rentrées 161dans le devoir. Il n’était pas encore tout-à-fait vainqueur, mais il touchait au moment de recouvrer le royaume de ses pères.

Les Anglais étaient indignés de voir la France s’échapper de leurs mains par les faits d’une jeune paysanne, qui se disait ministre des volontés du ciel. Humiliés de se voir traités ainsi, ils croyaient que Jeanne était sorcière ; son nom seul leur inspirait une vive terreur ; à sa vue, ils abandonnaient leurs drapeaux, ils prenaient la fuite, ils allaient se cacher.

Cette terreur panique s’était tellement emparée d’eux, que leurs généraux n’osaient plus rien entreprendre tant qu’elle respirait, même en captivité. Ils attendirent sa mort pour entamer les sièges qu’ils préparaient, parce que leurs troupes étaient convaincues qu’il n’y avait que des défaites et la mort à attendre pour elles, tant qu’une si puissante magicienne existerait.

Se flattant de persuader aux autres que Jeanne était sorcière, le gouvernement anglais voulait, en lui appliquant les peines de ce crime, et rassurer les soldats, et profiter en même temps de l’occasion pour présenter Charles comme son complice. Il espérait flétrir la réputation de ce prince en le rendant odieux, et surtout arrêter par ce moyen le penchant si naturel qui ramène les sujets, et principalement les Français, à l’obéissance qu’ils doivent à leur légitime souverain, lorsqu’ils ont eu le malheur de s’en écarter.

Il est donc démontré que dans de pareilles circonstances, la régence anglaise n’aurait pas consenti à rendre Jeanne, en se privant d’une ressource qui formait son principal espoir ; elle n’y aurait consenti qu’autant que Charles aurait abandonné sa couronne. Si les Anglais lui avaient remis la Pucelle, ils lui auraient livré un moyen infaillible, suivant eux, d’achever de conquérir en peu de temps tous ses États, soit par une soumission volontaire, soit par des victoires consécutives que la terreur ferait naître à chaque instant en sa faveur.

162Quand même le gouvernement anglais aurait été assez peu conséquent pour être porté à rendre Jeanne à Charles VII, il n’aurait pas osé le faire. Les Anglais et tous leurs partisans auraient regardé une pareille conduite comme la plus positive et la plus odieuse des trahisons, et il aurait pu en résulter les plus grands troubles au préjudice du roi d’Angleterre.

Tous ces faits sont attestés par l’histoire des deux nations, par les deux procès de condamnation et de révision de Jeanne d’Arc, et par les dépositions unanimes d’un grand nombre de témoins. On doit en conclure que Charles VII était absolument hors d’état de racheter Jeanne, et que tout était réuni pour opposer une barrière insurmontable au désir qu’il en avait, et qu’il ne pouvait pas n’en pas avoir.

II.
Charles VII pouvait-il traiter les prisonniers anglais de même que les Anglais traitaient Jeanne ?

Serait-on plus fondé à prétendre qu’il aurait dû essayer de la sauver, en déclarant qu’il ferait subir aux prisonniers anglais le même traitement qu’on ferait éprouver à la Pucelle ?

C’est une accusation récemment intentée contre ce prince, et dont les contemporains n’ont pas même eu la pensée, parce qu’elle était impossible à mettre alors en avant. Les Anglais n’avaient rien fait à Jeanne, considérée comme prisonnière de guerre, qui fût susceptible de reproches. Elle n’était point enchaînée, on la gardait avec soin dans des châteaux forts, comme les autres prisonniers ; c’est encore un fait prouvé dans les procès. On ne cessa pas d’en agir ainsi à son égard, jusqu’au moment où elle fut soumise à l’instruction qu’on dirigea contre elle, comme hérétique et comme sorcière.

Il est vrai que de ce moment on la traita en criminelle ; elle eut les ceps de fer aux pieds ; elle fut attachée à une grosse chaîne qui enveloppait son corps pendant la nuit. Il y a même lieu de croire qu’on l’a tenue enfermée comme une bête féroce pendant un temps et jusqu’à ses premiers interrogatoires, dans une cage de fer où elle ne pouvait 163pas se tenir debout. Si personne ne l’a vue dans cette cage, au moins a-t-on la preuve au procès qu’elle a été commandée pour elle, qu’elle a été pesée, et qu’elle a été portée au château de Rouen où elle était enfermée.

Le reproche qu’on fait à Charles VII, de n’avoir pas traité de même les prisonniers anglais, dicté sans doute par un juste sentiment d’humanité, ne renferme-t-il pas cependant quelque chose d’inhumain ? Il eût été injuste d’agir ainsi, et il était impossible de mettre à exécution un pareil moyen, et par conséquent de l’employer à effrayer ; enfin il ne pouvait se concilier avec les lois de la représaille.

Quoi ! parce que les Anglais étaient injustes et barbares à l’égard de Jeanne, Charles aurait dû faire brûler vifs tous les prisonniers de cette nation et les tenir dans les fers ! Quelle révolte n’aurait-il pas excitée dans tous les esprits, s’il en avait seulement fait la menace ? Les Anglais n’auraient-ils pas annoncé qu’ils en feraient autant aux chevaliers Français qui étaient prisonniers ? ne tenaient-ils pas le duc d’Orléans prisonnier en Angleterre ? Ceux qui suivaient volontairement Charles auraient ils continué à combattre pour lui au hasard d’un pareil sort ? tous les soldats n’auraient-ils pas déserté ? Les sentiments d’humanité, si naturels à la nation française, n’auraient-ils pas rangé Charles dans la classe des tyrans et des barbares, et éloigné de lui tous les siens à jamais ? N’aurait-on pas fait aussitôt la distinction du traitement d’un prisonnier, et de celui d’une criminelle, ou du moins d’une accusée ?

Il est vrai que les juges de Jeanne la condamnèrent après une instruction aussi ample qu’inique. Mais quels étaient ces juges et tous ceux qui eurent part au procès ? Les juges étaient français, leurs assesseurs l’étaient aussi ; c’étaient des Français qui, ayant à leur tête l’Université de Paris, avaient donné des avis doctrinaux contre elle. Il n’y a pas un seul Anglais qui ait agi dans les procédures ; ils se contentaient d’employer la séduction et les menaces les 164plus violentes contre ceux des opinants qui avaient peine à entrer dans leurs vues politiques et criminelles.

Ainsi, si Jeanne fut condamnée comme sorcière, le Roi pouvait se plaindre de l’injustice du jugement, et en donner les preuves : mais qui devait-il punir ? était-ce des prisonniers faits les armes à la mains ? était-ce des hommes qui croyaient eux-mêmes à la prétendue magie de Jeanne, dont ils avaient tant d’effroi ?

Le gouvernement anglais avait d’ailleurs fermé pour ainsi dire la porte à ce moyen de réciprocité, et il avait cherché à l’écarter. Voici comment on fit parler le jeune roi d’Angleterre, dans une lettre écrite en son nom aux potentats de l’Europe, aux évêques, aux seigneurs et aux villes du royaume de France. Ce n’est que par un effet de son zèle pour l’exaltation de la foi, de son obéissance à l’Église, qu’il a livré Jeanne aux juges ecclésiastiques pour lui faire son procès ;

… sans, (ajoute-t-il), en vouloir être prinse par les gens et officiers de notre justice séculière, aucune vengeance ou punition, ainsi que faire nous était raisonnablement licite, attendu les grants donmaiges inconvéniens, les horribles homicides de détestables cruautés, et autres maux innumerables qu’elle avait commis à l’encontre de nostre seigneurie et loyal peuple obéissant.

Enfin, le droit de représailles ne pouvait pas avoir lieu par rapport à un prisonnier de guerre, regardé comme coupable d’un délit qu’on poursuivait en justice. En effet, le preneur ne pouvait pas empêcher les poursuites judiciaires contre son prisonnier. Le procès de condamnation en fournit un exemple dans la personne d’un prisonnier fait par Jeanne d’Arc elle-même, qui fut saisi malgré sa réclamation par la justice royale, condamné et exécuté à mort. Les juges de Jeanne voulurent d’abord lui en faire un crime, comme d’un fait de cruauté et de manque aux devoirs d’un militaire ; mais quand le fait fut éclairci, ils ne lui en parlèrent plus.

Je crois donc avoir prouvé que Charles VII ne pouvait 165pas menacer de traiter les prisonniers anglais comme on traitait Jeanne, et qu’il ne le devait pas faire, sous peine de passer à la fois pour un prince barbare et injuste, d’être abandonné par tous ses serviteurs, de perdre son royaume, et de ne laisser après lui qu’une mémoire abhorrée.

III.
Charles VII a-t-il pu délivrer Jeanne des mains de ses ennemis ?

Reste à savoir si du moins il pouvait essayer d’arracher Jeanne à ses juges, réunir toutes ses forces, fondre sur la Normandie et attaquer Rouen jusqu’à ce qu’on lui rendît Jeanne, ou qu’elle fût du moins soustraite à la vengeance judiciaire de ses ennemis.

La question de savoir s’il convenait d’attaquer la Normandie, s’était élevée du vivant de Jeanne d’Arc. Des membres du conseil du Roi soutenaient, que pour profiter des premiers succès et de la présence de cette héroïne, il était à propos de négliger la Champagne, la Brie et la Picardie, pour aller attaquer d’abord la Normandie, et se rendre ensuite à Reims où le Roi devait être sacré. Cette opinion avait bien des partisans dans le conseil du Roi.

Ce fut Jeanne elle-même qui la combattit, et qui fit prévaloir l’avis contraire. Ce fait, prouvé au procès de révision, fait déjà connaître combien il était difficile d’enlever au monarque anglais un pays qui était son ancien patrimoine, dans lequel il était maître depuis si longtemps, et où il était plus assuré qu’ailleurs, de la fidélité de ses vassaux et de l’obéissance des peuples.

Il est vrai que lorsque Jeanne fut conduite à Rouen, Charles avait déjà fait des progrès assez considérables dans les parties orientales et méridionales de la France ; mais sa capitale, loin d’être soumise, était encore à la tête de la révolte ; les pays qui la séparaient d’avec la Normandie, étaient encore en bonne partie sous la domination anglaise ; les chemins pour y parvenir présentaient à chaque pas de nombreux obstacles. Enfin, on avait pris pour cette sanglante tragédie, le temps de l’hiver, où l’on ne pouvait pas faire une guerre ouverte en campagne, ni des sièges de villes.

166D’ailleurs, au milieu des désordres et des troubles d’une guerre civile, l’argent manquait souvent pour des entreprises longues, difficiles et dispendieuses. De plus, l’obéissance dépendait presque toujours de la volonté des capitaines, et la jalousie avait éloigné de Jeanne plusieurs d’entre eux, quoiqu’ils fussent sincèrement attachés au parti de Charles VII ; l’histoire nous l’apprend : enfin, les secours de l’Angleterre étaient à la porte de la Normandie. Un seul échec aurait détruit la réputation de Charles, et c’était cependant elle qui faisait sa plus grande force ; il aurait couru risque, en attaquant mal-à-propos la Normandie, de manquer la conquête du surplus de ses États. Il aurait eu peut-être bien de la peine à conserver ce qu’il avait déjà remis sous son obéissance.

Nous lisons dans l’histoire, que longtemps après avoir soumis le reste de la France, Charles le victorieux n’était pas encore maître de la Normandie ; il se vit obligé de faire des trêves avec l’Angleterre. Il ne trouva qu’en 1449 un moment avantageux pour attaquer cette province avec succès : ce ne fut qu’alors qu’il put parvenir à la soumettre ; ce ne fut qu’alors que put s’exécuter à la lettre, ce que Jeanne avait annoncé pendant l’instruction de son procès, que les Anglais finiraient par perdre tout en France. Concluons donc avec vérité, que Charles VII était absolument hors d’état d’exécuter, de toutes les manières possibles, ce qu’on lui reproche aujourd’hui de n’avoir pas fait dans le temps.

IV.
[Charles VII a-t-il eu quelques motifs pour ne pas vouloir délivrer Jeanne ?]

Quelque puissantes que soient les raisons que je viens de rapporter, quelque difficile qu’il me paraisse de pouvoir y répondre, il reste cependant au fond du cœur un mécontentement secret contre l’inaction de Charles VII.

On l’attribue encore malgré soi-même à l’indolence à laquelle ce prince était naturellement porté, et à laquelle cependant ce roi, qui est un de nos grands monarques, ne se laissait aller, si on peut s’exprimer ainsi, que par accès. Malgré ma conviction, j’ai éprouvé moi-même ce 167sentiment en écrivant ces réflexions ; il m’a fait rechercher encore plus attentivement, si Charles pouvait avoir eu d’autres motifs pour ne pas remplir ce qu’il devait à Jeanne, et voici quel en a été le résultat.

Mais pour concevoir ces motifs, il faut faire une supposition ; il est nécessaire de s’imaginer qu’on vit dans le temps où les faits se sont passés ; il faut se persuader pour un instant, qu’on croit de bonne foi aux sorciers et à la puissance supérieure qu’ils exercent au nom et en vertu du pouvoir du prince des ténèbres. Il faut se remplir de l’horreur qu’ils doivent exciter, de l’indignation qu’ils doivent inspirer, de la crainte qu’ils doivent répandre dans une âme forte d’ailleurs, du mépris et de la juste colère dont on doit être rempli pour ceux qui les emploient. Il faut aussi être parfaitement soumis de cœur et d’esprit à toutes les censures ecclésiastiques sans distinction, croire à la puissance directe des clercs sur la puissance temporelle ; en un mot, être en tout un homme du commencement du quinzième siècle.

Cette supposition, quoique nécessaire, doit paraître au premier coup-d’œil bien éloignée de nous. Cependant, lorsqu’on ne croit plus à ce qu’on doit croire, on est plus disposé à ajouter foi à ce qu’on ne doit pas croire, parce que l’homme, cet être si borné malgré la grandeur, a besoin de croire à quelque chose.

Les Anglais, comme je l’ai observé, en faisant condamner Jeanne comme sorcière par des Français, n’avaient pas seulement le projet de se venger d’elle, et de faire disparaître la terreur dont leurs soldats étaient saisis ; ils voulaient persuader encore à tous les sujets de Charles VII, à la cour de Rome et à l’Europe entière, que ce prince était véritablement complice des prétendus crimes de Jeanne, dont il avait retiré tout le fruit.

On a vu qu’il aurait agi en vain pour sauver une accusée, que ses ennemis tenaient prisonnière dans un pays dont ils étaient tout-à-fait maîtres : des démarches répétées de 168sa part, n’auraient donc pu servir qu’à donner de nouvelles forces à des imputations si dangereuses, dans des esprits tels que ceux que je viens de dépeindre.

Tel était le but du prédicateur qui harangua Jeanne et le public, le jour de la prétendue abjuration de cette héroïne ; il osa dire :

— France, tu es bien abusée, qui a toujours esté la chambre très-chrestienne, et Charles qui se dit roy, de toy gouverneur, s’est adhéré comme hérétique scismatique, tel il est, aux parolles de faicts d’une femme inutile, diffamée et de tout deshonneur plaine ; non pas luy seulement, mais tout le clergié de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée non reprinse, comme elle a dict et dudit roy.

Jeanne d’Arc sentit tellement le danger d’un pareil reproche pour ce prince auquel elle resta attachée jusqu’au dernier soupir, que, malgré le supplice affreux qui la menaçait, et la nouvelle fureur qu’elle allait inspirer à ses ennemis contre elle, elle interrompit le prédicateur pour s’écrier :

— Par ma foy, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sous peine de ma vie, que c’est bien le plus noble chrestien de tous les chrestiens, et qui mieux ayme la foy et l’église, et n’est point tel que vous le dictes.

[Sur quoi le prédicateur dit à l’huissier :]

— Fais la taire.

Tous les témoins de la révision, ceux mêmes qui avaient été assesseurs, conviennent unanimement qu’un des buts principaux que les Anglais se proposaient dans ce procès, était d’impliquer dans l’affaire l’honneur de Charles VII, qu’ils ne pouvaient pas poursuivre en personne ; et de le perdre dans l’esprit de toute l’Europe ecclésiastique et séculière. Aussi les lettres qu’on fit écrire par le roi d’Angleterre aux potentats de l’Europe et aux prélats, seigneurs et villes du royaume, ne respirent que ce dessein et tendent à diffamer ce prince.

L’attaque est bien plus formelle encore dans les lettres de garantie du roi d’Angleterre en faveur des juges de la Pucelle ; il y dit

169… qu’il veut empêcher que ceux qui pourraient avoir eu pour agréables les maléfices et les erreurs de Jeanne, qui voudraient troubler les vrais jugements de nostre mere saincte église, ne tirent les juges en cause devant le Pape, le concile général, ou ailleurs ;

expressions qui ne peuvent évidemment s’appliquer qu’à Charles VII.

Le roi d’Angleterre déclare qu’il veut soutenir les juges en tout ; il s’engage à les aider et à les défendre en jugement ou hors jugement ; il en charge tous ceux de son lignage, tous ses représentants, et tous ses sujets par toutes voies et manières possibles, sans délai ni difficulté. Il appelle à leur secours tous les rois, princes et seigneurs ses alliés et confédérés, et par-là même il fait de l’affaire de Jeanne une partie intégrante de la guerre qui subsistait entre lui et Charles VII ; en même temps qu’il forçait de comprendre cet objet lui-même dans les diverses trêves qui eurent lieu avant la fin de la guerre.

On présentait fortement ces insinuations à Rome, en peignant Charles VII comme un fauteur de sorciers et d’hérétiques ; on les y inculquait profondément ; elles y poussèrent même de telles racines, que lorsque Charles VII fut maître de son royaume et de la Normandie, il n’osa pas faire agir ses juges royaux en faveur de la mémoire de la Pucelle. Il ne put pas même obtenir de Rome les actes nécessaires pour y parvenir, parce que les Anglais l’y accusaient de s’être servi des moyens sinistres de la Pucelle. Il n’eut d’autre ressource que celle de faire agir directement les parents de Jeanne, au nom desquels le rescript apostolique ne fut accordé qu’en 1455, et seulement après un changement de pontificat.

V.
[Conclusion.]

Si Charles VII dans de pareilles circonstances, non content des premières démarches qu’il avait pu faire, pour retirer Jeanne des mains de ceux qui l’avaient faite prisonnière, eût pris hautement son parti, après qu’elle eut été livrée aux juges d’Église ; s’il eût employé les moyens qu’on lui reproche de n’avoir pas mis en œuvre ; s’il eût 170tenté sans succès de la délivrer, il aurait été bientôt dénoncé partout comme fauteur et complice d’hérétiques et de sorciers, comme employant l’art magique pour gagner des batailles ; il aurait couru le risque de voir bientôt fondre sur lui les censures et les excommunications ecclésiastiques.

Eh ! comment calculer à présent les funestes effets qui pouvaient en résulter contre lui, dans ce temps d’une profonde ignorance, où la France et l’Angleterre ne pouvaient être habitées que par des hommes du commencement du quinzième siècle ? Nous ne devons donc pas blâmer légèrement la mémoire des princes, puisqu’après un temps aussi long, lorsque nous ne pouvons plus savoir toutes les circonstances de détail qui déterminent souvent, avec un empire absolu, la conduite des Rois malgré eux-mêmes, nous apercevons encore de si grands inconvénients par rapport à celle que nous désirerions vivement que Charles VII eût pu tenir en faveur de Jeanne d’Arc.

Notes

  1. [210]

    Elle sera insérée dans les mémoires de l’Académie, parce qu’elle n’a qu’un rapport incident avec l’affaire de la Pucelle.

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