Procès de révision III
Troisième partie Ce qui est compris au procès de révision, depuis le commencement des procédures contre Jeanne, jusqu’à sa mort.
Autant les couleurs du tableau que présente la partie qui précède celle-ci, étaient agréables et intéressantes, quoiqu’elles aient commencé à se noircir un peu dans la dernière époque, autant celles de cette partie vont être sombres et affligeantes : on ne peut qu’y découvrir le jeu des passions les plus viles et les plus dignes de l’indignation publique, des prévarications odieuses, des faiblesses 375criminelles, des faits atroces ; enfin, la mort courageuse et chrétienne de l’héroïne qui en a été l’injuste victime.
Il est très-difficile de former un résultat complet de ce qu’on trouve dans les dépositions de tous les témoins, par rapport à ce qui s’est passé dans le procès de condamnation. Ils ne déposaient pas alors à leur volonté, ils subissaient un examen sur des articles rédigés à cet effet ; leurs réponses faisaient naître subitement de nouvelles questions, et cette forme de procéder entraîne la confusion.
Elle est plus grande encore dans le procès de révision que dans les autres anciens procès. Les articles adoptés pour l’examen des témoins, ne sont pas les mêmes dans les diverses informations et enquêtes ; on trouve des différences entre ces articles, quoique cependant ils rentrent beaucoup les uns dans les autres, parce qu’ils vont toujours au même objet : ce sont plutôt des nuances variées que des différences réelles. Il en résulte souvent de l’embarras pour apprécier au juste le degré plus ou moins grand de clarté et de force de ce que chaque témoin a entendu révéler à la justice, et surtout de ceux qui ont déposé jusqu’à quatre fois dans ces différents actes d’instruction.
J’ai dressé des extraits raisonnés et comparés de tout ce que renferment les dépositions du procès de révision, afin d’éviter les erreurs qui pouvaient naître si aisément, et j’ai cru m’être suffisamment assuré que s’il m’échappait encore quelque inexactitude, elle ne pouvait pas tomber du moins sur des objets importants.
Le meilleur ordre à suivre était celui même de l’instruction du procès de condamnation ; c’est ce qui m’a décidé à diviser cette partie en six époques, afin de donner du repos au lecteur.
- La première fera connaître quelle était la disposition des esprits et des cours des Anglais, des juges et des assesseurs, lorsque le procès fut entamé.
- La seconde mènera jusqu’à la fin des interrogatoires de Jeanne.
- 376La troisième roulera sur tout ce qui a rapport aux assertions qui lui furent attribuées.
- La quatrième contiendra ce qui s’est passé depuis ces assertions, jusques et compris la prétendue abjuration dans la place de Saint-Ouen.
- La cinquième offrira ce qui a été fait depuis cette abjuration, jusqu’à la dernière délibération des assesseurs pour de jugement définitif.
- Et enfin la sixième renfermera la prononciation de ce jugement, le supplice et la mort de Jeanne d’Arc.
Ce sont encore les témoins qui vont parler eux-mêmes.
On ne doit pas oublier que presque tous ont été ou du nombre des assesseurs, ou de celui des officiers assermentés pour travailler à la rédaction du procès : ce qu’ils vont dire en reçoit un nouveau poids. Je n’ajouterai à ce qu’ils déposent, que ce qui sera nécessaire à rappeler des circonstances du procès de condamnation pour la clarté du récit, et quelques réflexions indispensables pour l’intelligence de l’affaire. Enfin, les preuves des faits capitaux seront également imprimées à la suite de cette troisième partie, afin qu’il soit constant que je n’ai rien pris sur moi dans le détail d’une affaire qui méritait d’être enfin approfondie pour toujours.
Première époque Disposition des esprits et des cœurs des anglais, des juges et des assesseurs, au moment où fut entamé le procès de condamnation instruit contre Jeanne d’Arc.
Il est nécessaire de se rappeler ici que le roi d’Angleterre usant du droit que lui donnait l’usage en qualité de chef de guerre, avait retiré Jeanne des mains de ceux qui l’avaient fait prisonnière de guerre, en payant une somme de dix mille livres tournois qui lui fut accordée à cet effet par les états assemblés de son duché de Normandie, et qui valait soixante-six mille livres de notre monnaie ; 377que l’Université de Paris sollicita vivement le roi d’Angleterre de faire instruire contre Jeanne un procès criminel par l’évêque de Beauvais, en matière de foi ; que le chapitre de Rouen, pendant la vacance du siège archiépiscopal, accorda à ce prélat les lettres de territoire qui lui étaient nécessaires pour instrumenter dans un autre diocèse que dans le sien, et que les choses étaient en cet état lorsqu’on se disposait à commencer les procédures.
Tous les témoins déposent unanimement, que les Anglais portaient jusqu’à la fureur la haine qu’ils avaient conçue contre Jeanne. Ils la redoutaient au-delà de tout ; chacun d’eux la craignait plus que cent gens-d’armes, parce qu’ils croyaient qu’elle avait un sort, et en conséquence ils avaient une soif448 ardente de sa mort. Il était public qu’ils n’osaient rien entreprendre tant qu’elle serait en vie ; aussi voulaient-ils absolument qu’elle mourût, étant convaincus qu’elle leur était fatale, expression commune parmi eux, parce qu’ils étaient alors tellement reconnus pour être livrés à la superstition, que c’était une chose passée en proverbe. Les mêmes témoins assurent que si Jeanne eût été de leur parti, ils n’auraient pas procédé contre elle449P1 ; aussi remarquent-ils que ce ne fut qu’après le supplice de Jeanne d’Arc, que les Anglais osèrent entreprendre le siège de Louviers, parce qu’ils ne pouvaient pas se résoudre à paraître partout où ils auraient pu risquer de la rencontrer.
Les sentiments de haine et de terreur dont les Anglais étaient animés, la firent traiter cruellement dans sa prison. On vient de voir dans la dernière époque de la partie précédente, ce qui a trait à la cage de fer dans laquelle il y a lieu de présumer qu’on l’avait tenue enfermée avant le début des poursuites judiciaires. Les témoins nous assurent que pendant l’instruction, elle était détenue dans une chambre au milieu du château de Rouen, où l’on entrait après avoir monté huit degrés. Pendant la nuit, ses jambes étaient enchaînées par deux paires de fer qui tenaient à une chaîne de même métal, traversant le 378pied du lit, et fortement attachée à une grosse pièce de bois de cinq ou six pieds de longueur, de façon qu’elle ne pouvait sortir de la place. Lorsqu’elle était levée pendant le jour, elle avait deux ceps de fer aux pieds, et elle n’éprouva aucun soulagement à cet égard, même pendant le cours d’une maladie dont on va bientôt parler.
Elle était gardée jour et nuit par cinq Anglais du plus bas étage ; on les avait pris parmi ceux qu’on nommait alors par mépris des Houspilliers ; elle n’a jamais eu de femme avec elle dans sa prison : une partie des gardes couchait dans sa chambre et l’autre dehors ; ils désiraient ardemment sa mort ; ils l’insultaient souvent, ils la traitaient avec dérision, malgré les efforts qu’elle faisait pour les reprendre et pour les engager à tenir une meilleure conduite ; ils poussaient la dureté jusqu’à l’éveiller pour troubler son sommeil, et souvent pour lui dire qu’elle allait bientôt mourir et qu’on venait la prendre pour l’expédier. Personne ne la voyait sans la permission des Anglais ; ils la suivaient lorsqu’elle sortait pour paraître devant ses juges450P2.
Jeanne fut malade vers l’époque de la Semaine-Sainte de l’année 1430, ainsi qu’on l’a dit dans la notice du procès de condamnation.Les Anglais craignirent beaucoup qu’elle ne vînt à mourir ; deux ecclésiastiques gradués en médecine, et du nombre des assesseurs, furent appelés pour la visiter : le comte de Warwick les chargea de traiter cette maladie ; il leur ordonna d’employer tout leur art pour la guérir, parce que, leur dit-il, le roi d’Angleterre ne voudrait pas pour chose au monde qu’elle mourût d’une mort naturelle ; il la achetée trop cher, et il veut qu’elle périsse par le feu en vertu d’un jugement451P3.
Ces deux médecins, les seuls témoins qu’on ait pu avoir relativement à ce fait, disent qu’ils examinèrent Jeanne, qu’ils la tâtèrent au côté droit, qu’ils apprirent des assistants qu’elle avait beaucoup vomi, et qu’ils furent d’avis de la saigner ; mais quand ils en rendirent compte à Warwick, 379celui-ci s’opposa à la saignée ; il leur dit de s’en bien garder, parce que Jeanne avait beaucoup de ruse, et qu’elle pourrait profiter de l’occasion de cette blessure pour se faire mourir elle-même. Ils ajoutent cependant qu’après la guérison, Warwick la laissa saigner à titre de précaution indispensableP4.
C’est à l’occasion de cette maladie, que l’un de ces deux témoins rapporte une circonstance assez singulière, qui ne peut guère trouver sa place qu’ici. Lorsqu’ils la questionnaient pour tâcher de savoir quelle pouvait être la cause de la maladie, en présence du promoteur d’Estivet, elle leur dit que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe, qu’elle en avait mangé, et qu’elle croyait que telle était la véritable occasion de son mal. Cette réponse ne pouvait donner en elle-même aucun soupçon ; mais il est rapporté à cette occasion par quelques écrivains, que ce prélat avait tenté d’empoisonner Jeanne.
Ce soupçon a pris probablement son existence dans la colère dont d’Estivet fut saisi tout-à-coup :
— Paillarde, lui dit-il, tu as mangé d’autres aliments qui t’étaient contraires.
Elle soutint que le fait n’était pas vrai ; piquée des injures de d’Estivet, elle se fâcha ; ils se tinrent des propos durs de part et d’autre ; la fièvre la reprit, elle retomba malade, et le comte de Warwick défendit à d’Estivet de l’injurier à l’avenirP5.
On ne trouve aucun autre indice de cette circonstance dans le procès. L’évêque de Beauvais voulait-il alors l’empoisonner pour se délivrer du fardeau public d’un jugement injuste et honteux, par un forfait commis dans les ténèbres, ou bien Jeanne en avait-elle la crainte ? c’est ce qu’il est assez inutile de chercher à approfondir, puisque ce qu’on vient de lire forme à peine un léger indice.
Aux motifs de haine et de terreur qui animaient le gros de la nation anglaise, le gouvernement anglais y joignait le dessein formes d’infamer452 le roi de France, et de le confondre pour ainsi dire avec Jeanne 380dans sa condamnation : tel est le langage unanime de presque tous les témoins, soit assesseurs, soit étrangers au procès.
Ils en donnent pour preuve453, que Guillaume Érard, en prêchant Jeanne dans la place Saint-Ouen, le jour de l’abjuration, ne craignit pas de dire en public ce qui suit :
Environ la moitié du preschement, après que ladite Jehanne eust été moult blamée par les paroles dudit prescheur, il commença à s’écrier à hautte voix, disant :
— Ha, France, tu es bien abusée, qui as toujours esté la chambre très-chrestienne ! et Charles qui se dit roy et de toy gouverneur, s’est adheré comme hérectique et scismatique, tel il est, aux parolles et faicts d’une femme inutile, diffamée, et de tout deshonneur pleine ; et non pas lui seulement, mais tout le clergié de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprinse, comme elle a dit et dudit roy.
Repliqua deux ou trois fois icelles parolles, et depuis soy adressant à laditte Jehanne, dit en effet en levant le doy (doigt) :
— C’est à toi Jehanne à qui je parle, et je dis que ton roy est hérectique et scismatique.
À quoi elle répondit :
— Par ma foy, fire, révérence gardée, car je vous ose bien dire et jurer sur peine de ma vie, c’est bien le plus noble crestien de tous les crestiens, et qui mieulx aime la foy et l’églize, et n’est point tel que vous le dictes.
Et lors ledit prescheur dict à celuy qui parle :
— Faiz la taireP6.
Il est nécessaire de connaître quelle était la disposition des juges et des assesseurs, ainsi que celle des Anglais.
L’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, était du conseil du roi d’Angleterre. Il haïssait mortellement Charles VII, qui le privait des revenus de son évêché, et qui a fini par l’en dépouiller de son vivant ; il attribuait ce malheur aux succès de Jeanne d’Arc avec raison. On voit par les témoins, que la haine et la fureur étaient les seuls guides 381de sa conduite ; presque tous en parlent ainsi : on ne verra que trop par la suite de cette notice, qu’ils ne font que lui rendre justice.
Quant aux assesseurs considérés d’abord en général, les uns assistaient volontairement au procès dans le dessein d’être favorables aux Anglais, d’autres y étaient présents par envie et par jalousie, plusieurs par force ; le surplus par l’effet de la crainte que leur inspiraient les Anglais. L’espoir d’obtenir des grâces de la cour d’Angleterre, se joignait à ces motifs, et le bruit public répandait qu’il y en avait parmi eux qui avaient déjà reçu des présents454.
C’est ce que désigne assez bien un des témoins que je citerai pour tous les autres, en disant que l’évêque agissait par fureur455 ; quelques-uns par crainte de la vengeance des Anglais456 ; plusieurs par cupidité457 ; d’autres par faiblesse, comme le vice-inquisiteur, ou par l’effet de leur simplicité458P7.
Aucuns d’eux n’auraient osé contredire publiquement la volonté du prélat, tant ils craignaient les Anglais ; ceux qui en eurent le courage dans les commencements, furent exclus du procès ; aussi la plupart des assesseurs ont fini par être conduits par le seul sentiment de la crainte, en sorte que l’esprit de justice et de charité fut banni entièrement, de l’aveu même d’un grand nombre des assesseurs entendus en dépositions ; ils conviennent qu’ils n’étaient plus libres dans leurs opinions459.
Ils se croyaient forcés de complaire aux Anglais, de sorte que, dit un témoin qui a assisté à tout en qualité d’huissier, on procéda par haine et par fureur pour la faire mourir, et non selon la raison et l’honneur de Dieu et de la foi. Ceux qui n’agissaient pas suivant l’intention des Anglais, furent sévèrement repris460. Il y en eut cependant qui n’eurent pas de mauvais motifs461462.
Si quelqu’un des assesseurs disait quelque chose qui n’entrait pas dans les vues des Anglais, il était noté sur le champ, ce qui ôtait la liberté des suffrages ; aussi plusieurs autres 382d’entre eux voulaient se retirer, mais ils n’eurent pas la force de mettre à exécution leur projet.
Lorsque quelqu’un d’eux indiquait à Jeanne la manière dont elle pouvait répondre, on le regardait comme livré à son parti ; plusieurs ont pensé en être les victimes ; ainsi, tout se passait par violence. Souvent on leur imposait silence, en leur ordonnant de laisser parler Jeanne d’après elle-même ; il n’y avait ni assesseur ni notaire qui osât élever la voix, pas même le vice-inquisiteur qui était cependant juge, ainsi que l’évêque de Beauvais. Personne, ne put la conseiller sans en avoir reçu l’ordre ou obtenu la permission ; de manière, dit un des témoins, que c’était une persécution volontaire plutôt qu’un jugement ; ils faisaient du pis qu’ils pouvaient463.
Aussi plusieurs des assesseurs étaient-ils très-fâchés de la longueur du procès, et surtout de la manière dont on procédait ; ils l’étaient entre autres de ce que Jeanne n’était pas détenue dans les prisons ecclésiastiques, et délivrée de la captivité où elle se trouvait dans le château de Rouen.
Ils s’en plaignirent plusieurs fois à l’évêque de Beauvais ; le greffier Manchon lui fit des représentations en particulier à ce sujet ; les assesseurs délibérèrent même un jour qu’il était nécessaire de la transférer ; mais l’évêque de Beauvais leur ayant dit qu’il ne le ferait pas de peur de déplaire aux Anglais, ils n’osèrent plus en parler. Ils en murmuraient, dit l’un d’eux, mais ils n’eurent pas le courage de résister ni celui de se retirer464.
Annexe Les principaux acteurs du procès de condamnation.
[Note concernant la présente édition] Cette annexe figure en note de bas de page dans l’édition originale. Sa longueur et son intérêt nous ont convaincu de l’incorporer au texte principal.
Cette note établira en détail une partie des faits qui viennent d’être indiqués en général ; leur connaissance peut aider à remplir le tableau exact et fidèle de tout ce qui résulte du procès de révision. On ne sera peut-être pas fâché d’ailleurs de connaître un peu les principaux acteurs, avant de lire ce qu’ils ont fait dans le procès de condamnation, mais ce ne peut être que l’objet d’une note.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, était le principal juge. Il n’y a rien à ajouter à ce qu’on a vu et à ce qu’on lira dans la suite concernant ce personnage, si ce n’est sa mort subite douze ans après l’exécution de Jeanne ; son siècle l’a regardée comme une punition visible du ciel.
Jean Lemaître, vice-inquisiteur, 383était d’un caractère faible et timide ; il a différé d’entrer dans le procès le plus longtemps qu’il lui a été possible, disent les témoins. On a vu en effet dans la notice du procès de condamnation, qu’il refusa d’abord d’être juge avec l’évêque, qu’il consentit que l’instruction fût faite sans lui, et qu’en alléguant son incompétence, attendu qu’il n’avait point de pouvoirs pour le diocèse de Beauvais, il força le prélat de s’adresser à l’inquisiteur général de France. Ce prélat avait besoin d’obliger le vice-inquisiteur d’être juge de Jeanne avec lui, parce qu’il sentait combien lui seraient utiles les prétendus privilèges de l’Inquisition, pour éviter la nécessité d’un jugement régulier du tribunal laïc contre la personne de l’accusée.
Le vice-inquisiteur fut vivement affligé de ne pouvoir pas se dispenser d’assister à ce procès, où les témoins conviennent qu’il n’a été présent que par contrainte465. Ils l’ont vu souvent pendant l’instruction, avoir l’air d’un homme embarrassé et incertain466. Il paraît qu’à la fin il n’a été retenu que par la crainte de perdre la vie. Je vois, a-t-il dit à un des témoins, que la mort menace, si on ne suit pas en procédant la volonté des Anglais467P8.
Il ne négligea pas cependant ses intérêts, puisqu’il reçut vingt saluts d’or du roi d’Angleterre, pour ses vacations pendant le cours du procès.
Suivant les témoins, Jean d’Estivet promoteur était tout-à-fait dévoué aux Anglais. C’était un homme méchant et soumis en tout à l’évêque de Beauvais ; il attaquait toujours les notaires-greffiers du procès, prétendant qu’ils n’écrivaient pas fidèlement, parce qu’ils ne le faisaient pas à la volonté. Il menaçait tous ceux des assesseurs qu’il ne trouvait pas assez décidés à son gré contre Jeanne. Il l’insultait habituellement en l’appelant paillarde et ordurière. Peu de temps après l’exécution de cette infortunée, il est mort misérablement et sans secours, dans un colombier, auprès des portes de la ville de RouenP9.
Pierre Miget, assesseur, déclare lui-même qu’il fut dénoncé au cardinal d’Angleterre comme fauteur de Jeanne, et que pour mettre ses jours en sûreté, il se vit réduit à la honteuse démarche de s’excuser auprès de lui468.
Thiphaine, gradué en médecine, ecclésiastique et assesseur, mandé à Rouen pour cette affaire, ne voulait pas assister à un procès aussi étranger à ses connaissances, comme il le dit lui-même ; mais il fut forcé de s’y présenter, et il convient qu’il ne l’a suivi que parce qu’il craignait les Anglais, et pour ne pas attirer sur lui leur indignation469.
Son confrère de La Chambre, aussi gradué en médecine, ecclésiastique et assesseur, refusait également d’être du nombre des assesseurs, alléguant qu’il n’était pas de sa profession d’opiner sur de pareilles matières. Il prétend même qu’il refusa d’abord par cette raison de souscrire à la délibération ; mais l’évêque de Beauvais sut bien l’y obliger, en lui déclarant que s’il ne le faisait pas, 384ce serait un grand malheur pour lui d’être venu à Rouen.
Nicolas de Houppeville, assesseur, a assisté aux premières séances du procès de condamnation ; mais il eut le courage de dire à l’évêque de Beauvais, qu’il ne lui était pas permis d’être juge, ni aux autres, parce qu’on procédait injustement, en faisant prononcer sur le sort de Jeanne, par des personnes qui étaient toutes du parti opposé au sien. Il ajouta qu’on devait le faire d’autant moins, qu’elle avait déjà été examinée à Poitiers par le clergé de Charles VII, ayant à sa tête l’archevêque de Reims, métropolitain de l’évêque de Beauvais lui-mêmeP10. Quelle force n’aurait-il pas donnée à cet avis, s’il avait su que Jeanne en répondant à la première citation qui lui avait été faite, s’en était plainte, et avait requis judiciairement qu’on lui donnât un tribunal mi-parti ; demande dont l’évêque de Beauvais avait soustrait la connaissance aux assesseurs, comme on l’a observé dans la notice du premier procès.
Cet avis excita la plus vive colère dans l’âme de l’évêque de Beauvais ; il voulut poursuivre Houppeville, il osa le faire citer à comparaître devant lui. Houppeville s’y rendit et récusa le prélat, en déclarant qu’il ne le reconnaissait pas pour son juge, qu’il n’en avait pas d’autre que l’official de Rouen. Il échappa par ce moyen à l’évêque de BeauvaisP11.
Mais comme Houppeville voulait se pourvoir contre lui et l’attaquer à l’officialité de Rouen, il se vit tout-à-coup arrêté et conduit prisonnier, d’abord au château de Rouen, et ensuite aux prisons royales. Lorsqu’il demanda pourquoi on le traitait ainsi, il lui fut répondu que c’était sur la demande de l’évêque de Beauvais. Tout le monde fut convaincu, ainsi que lui, que c’était à cause de l’opinion qu’il avait donnée dans le procès. Jean de Fonte autre assesseur qui était de ses amis, lui fit savoir par un billet qu’il n’était pas arrêté pour d’autre motif, et que l’évêque de Beauvais était en fureur contre lui.
Il fut cependant relâché quelque temps après à la sollicitation de l’abbé de Fécamp ; mais comme on l’avertit en même temps que le projet de l’évêque était de le faire passer en Angleterre et de l’y faire retenir en exil, il employa des amis ; l’abbé de Fécamp se joignit utilement à eux ; Houppeville n’alla plus au procès, mais il resta à Rouen470P12. Tous ces faits sont rapportés de même par tant de témoins, qu’il est inutile d’en donner des indications particulières.
Jean Lohier n’a été assesseur pour ainsi dire qu’un instant, et sa probité, semblable à celle du précédent, en fut la cause ; c’était, disent les témoins, un solennel clerc normand, c’est-à-dire, reconnu pour un des plus savants.
Il prétendit que tout ce qu’on faisait était nul.
- Parce qu’on n’était pas dans la forme d’un procès ordinaire ; observation si juste, qu’on a vu dans la notice du premier procès, qu’on revint sur ses pas, et que le procès 385fut recommencé sous le titre de procès ordinaire (incipit processus ordinarius).
- Parce qu’on tenait les séances dans un lieu clos, où les assistants n’étaient point en liberté par conséquent de suivre leur pleine et entière volonté.
- Parce qu’on n’avait formé dans le procès ni libelle, ni articles d’examen ; c’est encore à quoi on a tâché de suppléer dans la suite par une supplique du promoteur au commencement du procès ordinaire, contenant plainte, avec soixante dix-sept articles d’interrogations.
- Parce que sous le nom de Jeanne on traitait de l’honneur du roi de France dont elle tenait le parti, sans y appeler aucun de ceux qui étaient pour lui.
- Enfin parce qu’on ne donnait pas de conseil à l’accusée, qui était cependant une fille trop simple pour répondre à tant de maîtres sur de si grandes matières, et spécialement sur celles qui touchent les révélations.
Quoique piqué de ces critiques, l’évêque de Beauvais lui dit de demeurer pour voir démener le procès, ce qu’il refusa : on le menaça alors de le faire noyer s’il ne voulait pas en être ; mais sa vertu ne se laissa pas ébranler.
L’évêque fit part de ce que Lohier observait contre le procès à Nicolas Midi, à Pierre Maurice, à Thomas de Courcelles et à Loyseleur, qui étaient ses principaux conseils parmi les assesseurs.
— Voilà Lohier, leur dit-il, qui veut nous bailler belles interlocutoires en nostre procès. Il veult tout calomnier, et dit que ne vaut riens. Qu’en le vouldroit croire il fauldroit tout recommencer, tout ce que nous avons fait ne vauldroit riens.
Puis ayant rapporté les causes pourquoi Lohier voulait le calomnier, il adjouta :
— Pied il cloche. Par Saint Jean, nous n’en ferons riens ; nous continuerons, nostre procès comme il est commencé.
Ceci se passa un samedi de relevée pendant le carême. Le greffier Manchon rencontra le lendemain Lohier dans une église, et lui demanda ce qu’il pensait du procès.
— Vous voyés, lui dit Lohier, la manière dont ils procèdent. Ils la prendront s’ils veulent par ses parolles, c’est assçavoir aux assertions où elle dit : je sçay de certain ce qui touche les apparitions ; mais s’elle disait : il me semble pour telles parolles (au lieu de ces parolles : je sçay de certain), il m’est avis qu’il n’est homme qui pust condamner. Il semble qu’ils procèdent plus par haine qu’autrement ; et pour ceste cause je ne me tiendray plus icy, car ni veuil plus estre.
Lohier partit en effet sur-le-champ ; il alla à Rome où il est mort auditeur de Rote avant le procès de révision. Il n’aurait pas été sûr pour lui de rester plus longtemps à Rouen. L’évêque de Beauvais le voyant parti, se contenta de dire aux assesseurs, que Lohier voulait d’abord critiquer le procès, mais qu’ensuite il avait quitté Rouen, et qu’il ne ferait jamais rien pour lui471P13.
On doit se rappeler ici, la remarque faite dans la notice du premier procès 386sur Jean de Fonte, ou de La Fontaine, assesseur et commissaire, nommé par l’évêque de Beauvais, sur la disparition de ce personnage au milieu de l’instruction du procès, dont il était spécialement chargé par un brevet de l’évêque de Beauvais, qui l’avait nommé commissaire pour les examens ; disparition qui m’avait paru aussi subite qu’inexplicable : le procès de révision en découvre la véritable cause.
Il paraît que l’évêque de Beauvais avait mis une grande confiance dans cet assesseur, puisqu’il l’avait chargé de le remplacer dans l’instruction du procès ; mais il se trompa dans son choix ; il ignorait sans doute que La Fontaine joignait à la capacité beaucoup de probité.
Lorsqu’en la qualité de lieutenant du prélat, La Fontaine qui en remplit la fonction jusqu’à la semaine d’après Pâques, eut sommé la Pucelle de soy submettre à l’églize
, il alla la voir au château de Rouen, accompagné de deux religieux du nombre des assesseurs, La Pierre et Ladvenu. La Fontaine s’était convaincu que Jeanne ne comprenait pas la distinction de l’Église militante d’avec l’Église triomphante ; il crut qu’il était de son devoir de l’instruire à ce sujet, tel était le but de sa visite : voici tout ce qui se passa, raconté dans le style du temps par un des témoins.
Elle fut donc advertye, dit-il, qu’elle devait croire et retenir ce que croyoit et tenoit l’église, que c’estoient nostre saint pere le Pape et ceulx qui président en l’église ; (il paraît que le témoin n’en était pas trop instruit lui-même ; mais la façon dont la définition de la Fontaine est rendue dans le premier procès est bien moins inexacte ; voyez sa notice) ; et qu’elle ne debvoit point se faire de doupte de se submettre au Pape et au concile, où y avoit de son parti notables clercs ; (cette considération n’est pas rapportée au procès dans ce que lui dit La Fontaine) ; et que ce ainsi ne faisoit, elle se mettroit en grand dangier.
Le lendemain qu’elle fut ainsi advertye, elle dit qu’elle vouldroit bien se submettre à notre saint pere le Pape et au sacré concile.
Quant M. de Beauvais oyst cette parolle, demanda qui avait été parler à elle le jour de devant, et manda la garde Angloise d’icelle Pucelle, laquel garde répondit que c’avoit été ledit de Fonte son lieutenant et les deux relligieux ; et pour ce en l’absence dudit de Fonte et desdits relligieux, ledit évêque se courouça très-fort contre maistre Jehan Magistri, vicaire de l’inquisiteur, en le menassant très-fort de leur faire desplaisir.
Et quant ledit de Fonte de ce eut cognoissance, et qu’il étoit menassé pour icelle cause, il partit de cette cité de Rouen, et n’y retourna plus472P14.
C’est du moins une consolation dans le récit de faits aussi atroces que ceux que j’ai à décrire, de trouver trois personnes aussi vertueuses et aussi attachées à leurs devoirs que Houppeville, Lohier et La Fontaine. Il y en avait encore d’autres qui ne manquaient pas de probité, mais dont le courage céda malheureusement aux impressions de la crainte.
387Les deux religieux et assesseurs, Isambert de La Pierre et Martin Ladvenu, avaient accompagné Jean de La Fontaine dans cette visite qui avait tant courroucé l’évêque de Beauvais ; ils restèrent à Rouen et dans le procès criminel. La Pierre avait porté les choses plus loin en faveur de Jeanne, le jour où elle se soumit au Pape et au concile. En effet, il dépose que ce jour, où on feignait de l’engager à se soumettre au concile de Bâle, elle lui demanda, parce qu’il était auprès d’elle,
… ce que c’estoit que général concile.
Il lui dit que c’estoit congrégation de toutte l’églize universelle de la crestienté, et qu’à ce concile il y en avait autant de sa part que de la part des Anglois.
Cela oy et entendu, Jeanne commença à crier : Puisqu’en ce lieu sont aucuns de nostre parti, je veux bien me rendre et submettre au concile de Basle.
Et tout incontinent par grand despit et indignation, l’évêque de Beauvais commença à crier : Taisez-vous de part le diable (taceatis ex parte diaboli) ; et dit au notaire qu’il se gardast bien d’escrire la submission qu’elle avoit faite au général concile de Basle.
Alors les Anglais et leurs officiers menasserent horriblement La Pierre, que s’il ne se taisoit le gesteroient dans la Seine.
Ces mêmes faits sont attestés encore par d’autres témoins. La réponse de Jeanne n’est pas écrite en effet dans le procès, elle ne s’y trouve point, et ce fut probablement à cette occasion que Jeanne dit :
— Hélas, vous escrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas escrire ce qui est pour moi.
Le notaire Manchon avoue qu’il demanda à l’évêque s’il écrirait cette réponse ; le prélat le lui défendit ; il n’osa pas lui désobéir, ce qui prouve une double prévarication de leur part, et une injustice de tous les assesseurs, qui devaient exiger que la réponse fut écrite ou se retirer ; démonstration sans réplique de l’esclavage auquel ils étaient soumis.
Cet événement ayant fait remarquer que La Pierre indiquait quelquefois par discours ou par signes à Jeanne ce qu’elle avait à répondre, le comte de Warwick lui dit
… avec grant despit et indignacion, mordantes injures et opprobres :
— Pourquoi souffles-tu ce matin ceste méchante femme, en lui faisant tant de signes ! par la morbieu, villains, se me apperçoyve plus que tu mettes peine de la délivrer et advertir de son prouffiet, je te feray gester à l’eaue473P15.
Au surplus, La Pierre et Ladvenu ne sortirent d’affaire, que parce que Jean Lemaître, vice-inquisiteur, prit leur parti. Faible, lorsqu’il s’agissait de la justice, il eut, pour sauver ses confrères, le courage de déclarer qu’il se retirerait du procès et qu’il n’y viendrait plus si on leur faisait du mal ; c’était apparemment le seul moyen qui lui restait pour sauver leur vie474P16.
On craignit alors que Jeanne ne pût recevoir par hasard quelque conseil salutaire, opposé à ceux qu’on verra dans la suite qu’on lui faisait donner pour l’induire en erreur et 388la faire courir à sa perte. En conséquence, on la fit garder avec plus de sévérité que jamais ; aucun des assesseurs ne put la voir dans sa prison sans une permission expresse du comte de Warwick ou de l’évêque de Beauvais. La force que venait de montrer en passant le vice-inquisiteur, le rendit suspect lui-même, et la porte de la prison fut défendue à ce juge, ainsi qu’aux assesseurs : il y en avait trois clefs ; l’une était dans les mains du cardinal d’Angleterre, et conservée par le garde de son sceau, l’autre dans celles de l’évêque de Beauvais ; le vice-inquisiteur avait la troisième475P17. Ainsi le vice-inquisiteur cessa d’avoir cette clef ; mais ces deux religieux continuèrent au surplus à remplir les fonctions d’assesseurs dans le procès.
Jean de Castillon, l’un des assesseurs, jouait un rôle dans l’instruction, puisqu’il a été spécialement chargé de faire à Jeanne le discours qui précéda une des monitions, et qu’il l’a quelquefois interrogée. Cependant ce même Castillon s’étant permis dans une occasion de critiquer la manière dont on procédait, il lui fut dit de se taire, et enjoint de ne plus avertir l’accusée à l’avenir. Il prétend dans sa déposition qu’il ne voulut plus assister aux séances ; mais comme la grosse du procès le comprend au nombre de ceux qui ont opiné dans les deux délibérations qui précédèrent les deux jugements rendus contre Jeanne, il est assez difficile de croire à son témoignage à ce sujet ; au surplus, il n’est pas le seul des assesseurs qui se soit trouvé dans ce cas, et peut-être a-t-on employé leur nom mal-à-propos dans la suite du procès.
Parmi les assesseurs, il y en eut trois, Musnier, Bronchot et Pigache, qui ne voulurent pas se réunir à l’avis de leurs confrères gradués en théologie ; ils avaient été assemblés dans la chapelle de l’archevêché de Rouen pour délibérer sur les douze articles d’assertions. Cette conduite déplut à l’évêque de Beauvais, d’autant plus que l’avis qu’ils rédigèrent ensemble montrait quelque incertitude, ainsi qu’il a été remarqué dans la notice du premier procès. Le prélat ne voulut pas d’abord le recevoir ; il leur reprocha d’avoir consulté les lois canoniques au lieu de s’en tenir aux règles de la théologie scolastique. Ensuite, lorsqu’il eut lu leur ouvrage, il leur dit avec colère :
— C’est donc là ce que vous avez fait !
Ces paroles les remplirent de terreur, ainsi que l’avoue l’un d’entre eux ; ils voulurent s’enfuir, mais les menaces qu’on leur fit et la crainte dont ils furent pénétrés, les déterminèrent à rester au nombre des assesseurs. L’évêque reçut cependant à la fin leur avis doctrinal, dont au surplus on ne pouvait pas tirer de lumières.
Jean Fabry, assesseur, est devenu, depuis la condamnation et avant le procès de révision, évêque in partibus de Démétriade ; il sortit par ce moyen de l’ordre des frères-ermites de Saint Augustin. Comme il a été, non-seulement témoin dans le procès de révision, mais qu’il a été chargé de plus de faire les dernières instructions de ce procès avec d’autres commissaires nommés par 389les juges que le Pape avait délégués, ainsi qu’il est dit dans la première partie de cette notice, et qu’il a été présent comme l’un des témoins appelés à cet effet à la prononciation du jugement définitif du procès de révision, j’ai cru indispensable d’insérer ici les faits qui peuvent le concerner.
Fabry prétend que Jeanne répondait si bien, que pendant les trois premières semaines de l’instruction, il a cru qu’elle était inspirée, non pas à la vérité quant à ses révélations, mais du moins quant à la manière dont elle s’exprimait.
Il ajoute que lorsqu’on lui eut demandé si elle se croyait en état de grâce, il représenta que c’était une grande question à laquelle elle n’était pas obligée de répondre et de satisfaire ; mais que l’évêque de Beauvais lui dit :
— Vous auriez beaucoup mieux fait de vous taire.
Enfin il prétend qu’il n’a été présent qu’au premier jugement, et qu’il n’a pas été du nombre de ceux qui ont opiné sur le second jugement de condamnation définitive ; il dit qu’il n’a point été averti de s’y rendre, mais qu’il a seulement assisté à la prédication du vieux-marché le jour de l’exécution. Cependant l’appariteur Massieu ne dit pas qu’il ait eu défense de l’avertir, et dans la grosse du procès son avis personnel y est rapporté. On lui fait suivre celui qui fut ouvert par l’abbé de Fécamp476.
À l’égard de cet abbé de Fécamp, l’un des principaux assesseurs, si on en croit un des témoins477, il procédait par haine contre Jeanne, et par amour pour les Anglais, étant membre du conseil du roi d’Angleterre. Quelque vraisemblable que paraisse cette imputation, il y a cependant quelque lieu de douter au moins de toute son étendue. On vient de voir qu’il vint au secours de Nicolas Houppeville lorsqu’il fut mis en prison et lorsqu’on voulut l’exiler. Au lieu de donner un avis doctrinal contre Jeanne, il se contenta de s’en référer aux juges. Enfin, lors du second et dernier jugement, il ouvrit l’avis de faire lecture à Jeanne de la cédule de son abjuration, avis qui fut adopté par la presque unanimité des assesseurs. Cette dernière circonstance donne tout lieu de présumer qu’il n’avait point de part au complot criminel qui eut lieu par rapport à cette abjuration : il est donc assez difficile de pouvoir prendre une opinion précise au sujet de cet abbé.
Je ne dirai rien à l’égard de l’assesseur Nicolas Midi, sinon qu’il était un des affidés de l’évêque de Beauvais ; qu’il fut un des députés par le roi d’Angleterre et par l’évêque à l’Université de Paris, pour lui porter les douze articles d’assertions qu’on voulait qu’elle condamnât avec la personne de Jeanne. Il a été encore chargé du sermon prêché à Jeanne le jour de son exécution ; discours dont le manuscrit du procès n’a pas jugé à propos de donner même un extrait, et dont les témoins ne parlent pas davantage. Il mourut de la lèpre peu de temps après la mort de Jeanne d’Arc478P18.
Loyseleur, un des assesseurs, était chanoine de Rouen, dévoué tout-à-fait aux Anglais et à l’évêque de 390Beauvais. C’était un traître dans toute la force du terme ; mais les faits qui le concernent sont si intimement liés au procès lui-même, qu’ils feront partie du compte qu’on en va rendre.
Quant aux trois notaires-greffiers du procès, l’évêque de Beauvais les reprenait avec aigreur lorsqu’ils ne faisaient pas tout ce qu’il voulait479.
Les Anglais tenaient Manchon, le principal d’entre eux, pour suspect, parce qu’il ne se conduisait pas en tout suivant leurs ordres. Il n’avait accepté cette fonction que malgré lui, et pour ne pas désobéir aux membres du conseil du roi d’Angleterre480.
Il lui échappa un jour de dire devant le comte de Stafford481 quelques mots qui pouvaient n’être pas défavorables à Jeanne ; celui-ci tira son épée, le poursuivit et l’aurait percé si on ne l’eût retenu, en lui observant que le lieu où Manchon s’était retiré, était un asile consacré à Dieu482P19.
Tous les témoins assurent que les greffiers n’ont écrit que conformément à la vérité ; mais s’il paraît probable qu’il n’ont rien écrit de faux, il est certain en même temps qu’ils n’ont point écrit tout ce qui était vrai, lorsque l’évêque de Beauvais le défendait, ainsi qu’on vient déjà de le voir pour ce qui concerne la soumission de Jeanne au concile de Bâle. Manchon convient que personne n’osait résister à ce prélat, et même il demande avec une espèce de simplicité, ce qu’il aurait pu contre tant de personnages.
À l’égard de Jean Massieu, huissier du tribunal, il était chargé de conduire Jeanne au lieu où se tenaient les séances du procès. Cette circonstance lui avait donné quelque familiarité avec elle, parce qu’il la trouvait bonne, simple et dévote. Jeanne lui demanda s’il y avait dans le chemin qu’ils faisaient ensemble quelque église ou chapelle où le corps de J. C. fût conservé en réserve. Il lui montra une chapelle où il était ; elle le pria de lui permettre de s’en approcher : il ne crut pas devoir lui refuser cette consolation, ils y allèrent ensemble ; elle se mit à genoux devant la chapelle, pria Dieu très-dévotement, et les choses se passaient ainsi à chacun de leurs voyages.
Le promoteur d’Estivet en fut instruit le premier et il se courrouça contre Massieu au point de lui dire :
— Truand, qui te rend si hardy de laisser approcher cette p… excommuniée de l’églize sans licence ! Je te feray mettre en telle tour que tu ne verras lune ni soleil d’icy à ung mois, si tu le fais plus.
Massieu n’ayant pas jugé à propos de changer de conduite, d’Estivet se trouva exprès sur leur chemin, et se mit plusieurs fois devant la chapelle afin d’empêcher Jeanne de faire la prière. L’évêque de Beauvais trouva mauvais que Massieu eût une complaisance si naturelle cependant dans un prêtre pour une accusée, il lui dit que s’ils n’eussent pas été de ses amis, les Anglais l’auraient jeté dans la rivière de SeineP20.
Massieu courut un bien plus grand risque encore dans une autre occasion. Un jour il conduisait Jeanne à une des séances de l’instruction ; il fut rencontré par un Anglais qui 391était un des chantres de la chapelle du roi d’Angleterre ; on le nomme tantôt Turquetil et tantôt Auquetil ; cet homme lui demanda ce qu’il pensait des réponses de Jeanne :
— Sera-t-elle arse ? (lui dit-il).
— Jusqu’à ce jour, (répliqua Massieu), je n’ay rien vu que bien et honneur à elle ; mais ne sçay quelle sera la fin, Dieu le saiche.
On rendit compte de cette réponse à l’évêque de Beauvais ; il s’en courrouça beaucoup ; il dit à Massieu
… qu’il gardast de se mesprendre, ou on lui ferait boyre une fois plus que de raison.
Massieu atteste qu’il fut obligé de se donner beaucoup de mouvements pour s’excuser, et il lui semble,… que ce n’eust esté le notaire Manchon qui le excusa, il n’en fût oncques eschappé483P21.
Enfin pour terminer tous ces détails, un des témoins déclare avoir entendu Maurice et Loyseleur, deux des assesseurs, dire avec d’autres, que les Anglais craignaient tant Jeanne qu’ils n’osaient pas assiéger Louviers tant qu’elle vivrait ; que pour leur plaire, il fallait faire promptement le procès, et qu’on y trouverait occasion de la faire mourir ; propos qu’ils tinrent dans l’église à Rouen devant un jeune clerc de 20 ans qui était choriste (corarius), qui les écoutait parler sans qu’ils en eussent de défiance484P22. Ce trait achève de faire connaître la mauvaise intention, il sert en même temps à expliquer les marches tortueuses que les ennemis de Jeanne ont suivies, pour parvenir enfin à perdre l’innocence.
[Fin de l’annexe]
392Le tableau que présente la note que je place ici, et qui est encore fort abrégée, quoique trop longue, doit faire prévoir aisément les injustices et les prévarications de toute nature, qu’on doit trouver dans un procès instruit avec de pareilles dispositions. C’est une triste tâche à remplir, que celle d’avoir à les dévoiler pour les mettre sous les yeux du public ; mais les méchants doivent être connus tôt ou tard pour subir la juste ignominie attachée à leurs crimes. Les hommes ont besoin quelquefois d’être rappelés à leurs devoirs par par les funestes exemples dont l’histoire leur transmet le souvenir détaillé. Le lecteur comparera cette corruption si odieuse avec les traits de vertu, de courage et de cette noble résistance qui doit faire l’apanage de tous les juges, dès qu’il s’agit de leurs devoirs. S’il a remarqué les différents degrés du crime, depuis celui de la faiblesse, jusqu’à celui de la conjuration contre l’innocence, parmi les juges et les assesseurs, il n’en doit que plus admirer la conduite irréprochable de Houppeville, de Lohier et de La Fontaine.
Terminons cette première époque, en observant que le roi d’Angleterre paya tous les frais du procès ; c’est ce que prouvent les pièces originales qui sont aux archives du prieuré de Saint-Martin-des-Champs à Paris, et dont l’Académie a des copies collationnées, qui lui ont été données par Dom Pravas, archiviste de cette maison.
Le 14 avril 1431, il fut expédié une ordonnance de vingt saluts d’or au profit du vice-inquisiteur Jean Lemaître,
… pour ses peines, travaulx et diligences d’avoir assisté au procès de Jehanne, avec révérend pere en Dieu l’évêque de Beauvais, son juge ordinaire.
La quittance de Jean Lemaître est du 27 avril 1431. Ces saluts d’or valaient, de notre monnaie actuelle, chacun 12 livres 6 deniers ce qui fait en tout 240 livres 6 sous.
À l’égard des autres assesseurs, ils furent payés sur le pied de 20 s. tournois par jour, suivant une autre ordonnance de Henri, roi de France et d’Angleterre, du 20 février 1430, pour six d’entre eux qui étaient venus de Paris ; savoir, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicole Midi, Pierre Maurice, Girard Feuillet et Thomas de Courcelles. Leurs quittances sont datées des 4 mars 1430 ; 9 avril et 12 juin 1431 ; cette dernière quittance est même finale pour décompte de cent jours à Beaupère, de cent treize jours à Midi, de quatre-vingt-dix-huit jours à Maurice, et de cent treize jours à Courcelles.
Le même traitement fut accordé à Jean Érard, suivant la quittance du 8 juin 1431, et chaque livre tournois équivalait à 6 livres 12 sous de notre monnaie courante en ce moment.
Annexe Valeurs des monnaies de 1431.
[Note concernant la présente édition : cette annexe figure également en note de bas de page dans l’édition originale.]
Ces évaluations sont conformes aux observations de M. des Rotours, premier commis des finances au département des monnaies, du 2 mai 1787. Voici ce qu’il m’a marqué à ce sujet d’après les deux questions suivantes.
On demande :
- Quelle serait aujourd’hui la valeur d’une monnaie d’or nommée salut, qui avait cours en l’année 1431 ?
- Quelle est la valeur représentative de la livre et du sou tournois de cette même année 1431 ?
Réponse
Première Question.
Les premières pièces d’or portant la dénomination de saluts, furent frappées en exécution d’une ordonnance de Charles VI du 11 août 1421 ; elle portait que ces espèces seraient fabriquées au titre de 24 carats, au remède d’un huitième de carat, qu’il en ferait taillé soixante-trois pièces dans un marc, et qu’elles auraient cours pour 25 sous tournois.
Le Roi étant mort en 1422, Charles VII son successeur ne fit point continuer la fabrication de ces espèces ; mais elles eurent cours sous son règne jusqu’en 1436, qu’elles furent décriées par des lettres patentes du 12 juillet.
Pendant les premières années de ce règne, les Anglais qui étaient maîtres d’une grande partie de la France, y faisaient frapper des espèces au coin d’Henri VI leur roi. Il ordonna par des lettres du 6 février 1422, que l’on continuerait de fabriquer des saluts d’or au titre de 24 carats, au remède d’un quart de carat, et à la taille de soixante-trois au marc, qui auraient cours pour 25 sous tournois ; et par un mandement du 6 septembre 1423, il ordonna que l’on fabriquerait d’autres saluts au même titre que les précédents, mais à la taille de soixante-dix au marc, qui n’auraient cours que pour 22 livres 6 sous.
Il résulte de ces faits, qu’il existait dans la circulation, en 1431, des saluts de deux poids différents ; ceux fabriqués en 1421 et 1422 devaient peser 73 grains 9/63 ; ceux fabriqués en exécution du mandement du 6 septembre 1423, ne devaient au contraire peser que 65 grains 58/70.
On voit encore deux de ces derniers dans le médailler du Roi ; ils ont été essayés, et on ne les a trouvés qu’à 22 carats 16/32, qui fait 1 carat 1/4 au-dessous du titre prescrit par le mandement.
Si on portait aujourd’hui au change un salut d’or fabriqué au titre et du poids prescrit par les ordonnances des 11 août 1421 et et 6 février 1422, il serait payé 13 livres 0 sou 1 denier.
Si on l’eût porté, en 1785, avant l’augmentation du prix de l’or, il n’aurait rendu que 12 livres 6 sous.
Si au contraire on portait au change on salut d’or fabriqué en exécution du mandement du 6 septembre 1423, il ne produirait que 11 livres 14 sous, et il n’aurait produit, avant l’augmentation nouvelle du prix de l’or, que 11 livres 1 sou 4 deniers.
Si enfin ces espèces n’étaient réellement qu’à 22 carats 16/32 titre de celles qui sont au médailler du Roi, celles pesant 73 grains 9/63, ne seraient payées au change que 12 livres 6 sous 6 deniers, et elles n’auraient produit, avant 1785, que 11 livres 13 sous 5 deniers.
Et celles perant 65 grains 58/70, ne seraient payées que 11 livres 1 sou 6 deniers, et elles n’auraient produit, en 1787, que 10 livres 9 sous 8 deniers.
Il nous semble que le seul parti qu’il y ait à prendre, pour sortir de l’incertitude que présentent ces différences de poids et de titre, est d’évaluer les espèces qui en font l’objet, d’après le terme moyen des quatre prix ci-dessus, d’où il résulte que la valeur intrinsèque d’un salut d’or aurait été, avant le 30 novembre 1785, de 11 livres 7 sous 7 deniers, et qu’elle ferait aujourd’hui de 12 livres 6 deniers.
Seconde Question.
À l’égard des livres tournois, les changements continuels auxquels les monnaies étaient sujettes en 1431, relativement aux malheurs qui affligeaient le royaume à cette époque, rendent également un peu embarrassante la solution de la seconde question. En prenant néanmoins pour base les espèces d’argent nommées grands blancs, qui furent celles des monnaies d’alors dont le titre, le poids et la valeur numéraire éprouvèrent moins de variations, nous croyons que l’on peut évaluer à 6 livres 12 sous la livre tournois de l’année 1431, et conséquemment à 6 sous 7 deniers 4/20 le sou tournois de cette même année.
393Seconde époque Depuis le commencement du procès de condamnation, jusqu’à la fin des interrogatoires.
On devait, dans un procès de cette nature, faire des informations : on sent qu’il est nécessaire d’examiner avec la plus scrupuleuse attention la vie et la conduite de ceux qui se prétendent favorisés d’apparitions et de révélations célestes, parce que c’est presque toujours un des moyens propres à aider sur le jugement qu’on peut en porter. Aussi l’évêque de Beauvais annonça, dès le commencement, qu’il en avait fait faire ; il en rendit compte comme il lui plut, et cependant elles furent trouvées insuffisantes. Il fut dit qu’on en ferait encore de nouvelles ; mais ni ces premières informations, ni aucunes autres ne sont insérées, 394soit dans le procès d’office, soit dans le procès ordinaire ; j’en ai fait la remarque dans la notice de ce premier procès. La révision achève de prouver qu’il y a eu des informations, qu’elles étaient favorables à Jeanne, et qu’elles ont été supprimées.
Tous les témoins entendus à Vaucouleurs assurent qu’on informa dans leur pays, après que Jeanne fut faite prisonnière. On en a vu le détail dans la seconde partie de la présente notice ; voici les nouvelles lumières que donne à ce sujet Jean Moreau485, l’un des témoins du procès de révision.
Né dans le pays de la Pucelle, il dépose qu’il a connu et vu à Rouen un homme notable des environs de la Lorraine. Il était à Rouen dans les commencements de l’instruction du procès de condamnation ; il dit au témoin qu’il avait été expressément chargé de s’informer de Jeanne dans le lieu de son origine, et qu’il était venu pour remettre l’information à l’évêque de Beauvais, croyant être payé de la peine et de ses dépenses ; mais il fut bien surpris lorsqu’il entendit l’évêque de Beauvais lui dire qu’il était un traître et un méchant homme qui n’avait pas fait ce qui lui était ordonné : il se plaignait amèrement d’une pareille réception.
Moreau ayant désiré de savoir ce que contenait cette information, le témoin lui apprit qu’il en résultait que Jeanne, était très-dévote, qu’elle fréquentait une petite chapelle où elle portait des bouquets en offrande à la Sainte-Vierge ; que quelquefois elle gardait les troupeaux de son père, et qu’il n’avait rien trouvé en elle qu’il n’eût désiré trouver dans sa propre sœur, quoiqu’il eût fait des recherches dans cinq ou six paroisses voisines de DomrémyP23.
De pareilles instructions ne pouvaient que déplaire à l’évêque de Beauvais ; c’est ce qui le détermina à les supprimer. En effet, lors du procès de révision, personne ne se souvenait de ces informations : ni le notaire-greffier Manchon486 qui déclare ne pas se rappeler de les avoir 395jamais vues, d’autant que si on les eût produites, il les aurait jointes au procèsP24 ; ni le notaire Colles487, qui prétend qu’il n’y en a jamais eu, parce qu’il ne les a pas connues ; ni aucun des assesseurs, puisque tous ceux qui ont été entendus comme témoins n’en parlent pas.
Il y a plus encore ; Thomas de Courcelles488, après avoir dit que Lohier lui observa qu’aux termes de droit, on ne pouvait pas se dispenser de faire des informations, déclare cependant qu’il ne sait pas s’il y en a eu, mais qu’il ne les a jamais vues. Les juges de la révision lui représentèrent alors qu’il était écrit dans le procès de condamnation, que l’évêque de Beauvais fit part à quelques-uns des assesseurs des informations déjà faites, et ils lui montrèrent le procès même où il est inscrit comme présent à cette séance ; il persista cependant à affirmer qu’il ne les avait jamais vuesP25.
Cette soustraction des informations laissait ignorer quelles questions on pouvait faire à Jeanne lors des interrogatoires ; le peu qu’on savait d’elle ne présentait que des faits qui lui étaient favorables jusqu’à son départ pour Chinon ; ce qu’elle avait fait depuis n’était connu que par des bruits populaires dont il pouvait même être dangereux de faire usage, parce qu’ils pouvaient finir par tourner à l’avantage de Jeanne : ses ennemis étaient donc fort embarrassés ; mais voici le criminel artifice qu’ils employèrent pour être instruits.
On déguisa Loyseleur, chanoine de Rouen, et assesseur ; on lui fit prendre le ton et le langage d’un Français persécuté pour le parti de Charles VII ; on fit un trou à la muraille de la chambre où Jeanne était enfermée, de façon qu’on pouvait entendre tout ce qu’elle disait de la chambre voisine. L’évêque de Beauvais et le conte de Warwick dirent aux deux notaires Manchon et Colles que Jeanne parlait merveilleusement de ses apparitions ; après avoir excité leur curiosité, ils les engagèrent à venir avec eux dans cette salle, d’où l’on devait tout entendre.
396Le perfide Loyseleur prenant le vil rôle d’espion, sans quitter celui d’assesseur, parla à Jeanne sous le voile d’un homme qui s’intéresse à elle, lui dit des nouvelles agréables de son roi. Il obtint la confiance, de manière qu’elle lui parla franchement de tout ce qui la concernait et de tout ce qu’il voulut mettre en avant.
Alors l’évêque de Beauvais, qui était dans la chambre voisine, ne craignit pas de proposer aux notaires d’écrire ce qu’ils entendaient dire à Jeanne. Manchon reconnut aussitôt le piège, il refusa de se prêter à une pareille infamie, et dit au prélat qu’il serait bien malhonnête de commencer ainsi un procès de cette natureP26.
On ne cessa pas pour cela de continuer à tromper Jeanne : l’espion rapportait ce qu’elle lui avait dit ; c’était dans ce récit qu’on puisait les questions des interrogatoires : tel est le parti qu’on tira d’abord contre l’accusée de cette fausseté, et de la confiance que Jeanne ainsi séduite accorda à Loyseleur. Elle fut portée au point qu’elle s’est confessée à lui plusieurs fois, qu’il était le seul à qui on permettait de lui administrer le sacrement de pénitence, excepté dans une seule occasion où on l’accorda à l’assesseur MauriceP27.
Ce fait est même si constant, que Thomas de Courcelles convient que Loyseleur lui a avoué qu’il avait parlé plusieurs fois à Jeanne en habit déguisé, sans lui rapporter néanmoins ce qui se disait dans ces conversations. Il lui conseilla de ne pas lui laisser ignorer plus longtemps qu’il était prêtre, ce que Loyseleur fit. Courcelles ajoute qu’il croit en effet qu’elle s’est confessée à lui489P28.
Au surplus, Jeanne avait récusé l’évêque de Beauvais dès les premiers pas de la procédure ; lorsqu’elle le lui déclara expressément, ce prélat lui répondit :
— Le Roi a ordonné que je vous fasse votre procès, et je le ferai.
Aussi, lorsque celui-ci l’exhortait à se soumettre à l’Église, elle lui dit :
— Qu’est-ce que l’Église ? quant à vous, je ne veux pas me soumettre à votre jugement, parce que vous êtes 397mon ennemi capital.
Expressions qui ne sont pas écrites au procès ; nouvelle preuve que Manchon ne pouvait pas écrire lorsque l’évêque le lui défendait490P29.
Tous ceux qui ont déposé avouent qu’on lui faisait des questions trop difficiles et trop profondes ; qu’elle y répondait souvent assez bien, quoiqu’elles fussent cauteleuses, et telles que le plus habile clerc, ainsi que l’avoua l’abbé de Fécamp, aurait été quelquefois embarrassé d’y satisfaire. Elle y répondait bien cependant ; ils en étaient d’autant plus surpris, qu’elle n’avait aucune idée ni du droit ni des formes491.
Ils conviennent pareillement qu’on ne lui avait pas donné de conseil ; il est même à croire qu’elle n’en avait pas demandé, ainsi que l’observe la notice du premier procès ; se contentant du faux conseil de Loyseleur ou de celui de ses visions, elle n’en désirait point d’autre. Un des témoins prétend au contraire qu’elle en demanda un d’abord, mais qu’on lui répliqua qu’elle n’en aurait point, et qu’elle devait répondre d’elle-même ; tandis qu’un autre témoin dit qu’on lui donna un carme pour conseil à la fin du procès ; mais en adoptant ou en rejetant ces deux faits, sur lesquels les autres témoins gardent le silence, il en résulte toujours qu’elle n’a pas eu de conseil lorsqu’elle en avait le plus grand besoin. Elle fut donc abandonnée à elle-même et à la trahison de Loyseleur, quoique les assesseurs qui n’ont pas été chargés de l’interroger, disent qu’elle ne pouvait pas être suffisante pour résister à tant de docteurs qui cherchaient à la prendre dans ses paroles.
On vient de voir d’ailleurs qu’aucune autre personne n’aurait osé la conseiller ; ceux qui l’ont fait dans quelques occasions, ont été au moment d’en être victimes. Si on voulait élever quelque difficulté sur la manière dont on l’interrogeait, l’évêque de Beauvais ou l’assesseur Beaupère avait soin d’imposer silence ; on ordonnait de la laisser parler d’après ses propres idées.
La nature des questions et la longueur des séances qui 398se tenaient souvent matin et soir dans le même jour, faisaient murmurer les assistants ; l’un d’entre eux dit
… qu’on faisait à la pouvre Jehanne des, interrogatoires trop difficiles, subtiles et cauteleux, tellement que les grands clercs et gens bien lettrés qui là présents étoient, à grant peine y eussent pu donner réponse, par quoy plusieurs de l’assistance murmuroient.
Venons au détail.
Le premier interrogatoire fut fait dans la chapelle du château de Rouen ; tous les assesseurs y étaient présents : ce fut plutôt un tumulte qu’une séance judiciaire. On interrompait Jeanne à chaque mot qu’elle disait, sans lui laisser le temps de s’expliquer. Outre les greffiers du procès, il y avait encore deux ou trois secrétaires du roi d’Angleterre, qui écrivaient comme il leur plaisait ; six des assesseurs étaient chargés en particulier de faire les questions ; savoir, Beaupère, Midi, Maurice, Touraine, Courcelles et Feuillet.
Pendant que Jeanne répondait à l’un, un autre l’interrogeait. Elle fut obligée plusieurs fois de leur dire :
— Beaux frères, faittes l’ung après l’autre.
Et par ce moyen, elle était précipitée et troublée dans ses réponses.
Malgré ces interruptions, qui laissaient à peine le temps de respirer à Jeanne pendant le cours des premières séances, et quoiqu’on passât à chaque moment d’un point à un autre, sans observer aucune espèce d’ordre,
… et qu’on tronquât tout ainsi, ce qui aurait embarrassé l’homme le mieux avisé,
Jean Fabry, l’un des assesseurs, assure que ses réponses étaient si bonnes, que pendant trois semaines il a cru qu’elles lui étaient inspirées. Beaupère dit que ces apparitions lui ont paru venir plutôt d’une cause naturelle et d’invention humaine, que de cause surnaturelle ; mais à l’égard de ses réponses, il dit
… qu’elle estoit subtile et de subtilité appartenante à femme.
Le greffier Manchon se plaignit de la confusion qui régnait dans ces séances, il finit par déclarer que, si on n’y mettait pas ordre, il ne se chargerait plus d’écrire ; 399 en conséquence on posa des gardes à la porte, on changea le lieu des séances, mais on continua de laisser assister tous les assesseurs.
Comme ce grand nombre de personnes devait encore produire du désordre, on diminua d’abord le nombre des assesseurs ; enfin l’évêque de Beauvais choisit ceux d’entre aux qui lui convenaient le mieux, il écarta tous les autres des interrogatoires. Ce moyen était sûr pour faire cesser les conseils qu’on pouvait indiquer tout-à-coup à Jeanne ; quoique raisonnable en apparence, il donnait la facilité d’induire dans la suite en erreur ceux qui n’étaient plus présents. Il produisit ce funeste effet, comme on le verra dans le cours du récit.
Il s’éleva pendant les premières séances des difficultés relativement à ce que le greffier écrivait des réponses de Jeanne ; les assesseurs voulaient l’obliger d’écrire autrement qu’il ne faisait ; ils lui parlaient alors en langue latine pour n’être pas entendus par Jeanne. Il atteste
… que s’il l’avait fait, il aurait mué par ce moyen la sentence des paroles de l’accusée, mais qu’il s’y refusa constamment.
Voici ce qu’on imagina pour tâcher de parvenir à un but si criminel492.
L’évêque de Beauvais saisit la circonstance des plaintes qu’on élevait contre Manchon, pour faire placer deux personnes cachées derrière le rideau d’une des fenêtres de la salle, près de la place où étaient les juges. Ces deux notaires corrompus écrivaient tout ce qui pouvait être à la charge de Jeanne en taisant ses accusations
; et suivant les témoins, il y a lieu de présumer que c’était Loyseleur qui les guidait.
Lorsque la séance était terminée, on faisait la collation et la conférence de ce qui avait été écrit de part et d’autre ; il se trouvait des différences considérables : l’évêque de Beauvais se fâchait contre Manchon ; celui-ci soutenait avoir écrit fidèlement ; il refusait de corriger sa minute d’après ce qu’avaient écrit les faux notaires ; on faisait des
400notes d’indication à côté des endroits contentieux ; mais comme Manchon fut reconnu avoir raison dans toutes ces occasions, l’évêque ainsi que ses complices se virent enfin obligés par la fermeté du greffier d’abandonner ce coupable projet de faussetéP30.
Aussi les témoins déposent unanimement que les notaires ont écrit fidèlement tout ce que Jeanne a répondu ; mais on vient de voir dans l’époque précédente et dans celle-ci, et on verra encore dans la suite, que s’ils n’ont rien écrit de faux, l’évêque de Beauvais les a empêchés d’écrire une partie de ce que Jeanne a dit pour se justifier.
On ne cessa pas cependant de chercher querelle au greffier Manchon.
Il fut argué plusieurs fois par le prélat et par les maîtres qui voulaient, (dit-il), lui-même l’obliger d’écrire suivant leurs imaginations et contre l’entendement de l’accusée.
Il fut invincible à cet égard ; mais en même temps il convient de bonne foi que quand il y avait quelque chose qui ne leur convenait pas, ils lui défendaient de l’écrire, en disant que cela ne pouvait pas servir au procès, sur quoi il caractérise sa minute avec beaucoup de candeur, en se contentant de dire
… qu’il n’écrivit oncques selon fors son entendement et conscience.
On doit convenir que c’était beaucoup dans la position et dans la compagnie où il se trouvait.
L’objet le plus important de ces interrogatoires était la soumission à l’Église, puisque c’est sur celui-là que Jeanne a été condamnée, et que c’est celui auquel a été réduit tout le procès en définitif. L’évêque, malgré la mauvaise volonté, ne put pas trouver moyen de rendre Jeanne coupable sur aucun autre article ; c’est donc le seul auquel je m’arrêterai, sans parler de ceux qui ne méritent pas la peine des détails dont ils seraient susceptibles.
On a pu remarquer dans l’extrait des interrogatoires, rapporté dans la notice du premier procès, qu’on trouve sur la soumission à l’Église des variations considérables dans les réponses de Jeanne ; elle paraît avoir dit le pour 401et le contre jusqu’au jour de l’abjuration. La suppression de sa soumission expresse au Pape et au concile de Bâle ordonnée par l’évêque de Beauvais, y contribue sans doute beaucoup ; mais quand même on ne l’aurait pas indignement retranchée, on apercevrait toujours une partie de ces variations. D’où pouvaient-elles donc provenir ? J’en ai indiqué déjà des raisons dans la notice du premier procès, les voici prouvées, expliquées et fortifiées dans le procès de révision.
La trahison de Loyseleur en était la véritable cause ; de concert avec l’évêque et ses complices, il engageait Jeanne à ne pas se soumettre à l’ÉgliseP31, en la lui présentant comme composée de ses juges et de leurs assesseurs, en l’exhortant à ne pas se soumettre à eux ;
… car si vous vous fiez, lui disait-il, vous serez détruite.
Le témoin qui en parle ajoute qu’il n’aurait pas osé certainement le faire sans être de concert avec l’évêque de Beauvais, ce qui faisait murmurer tout bas plusieurs de ces faibles assesseurs qui préféraient leur propre conservation aux devoirs impérieux que la justice leur imposait. D’autres témoins assurent pareillement que Loyseleur l’engageait à ne pas se soumettre à l’Église, comme le seul moyen capable de lui éviter la mort ; ainsi ce fait ne peut pas être révoqué en doute.
On sent aisément avec quelle facilité on devait persuader à Jeanne une pareille façon de penser. Elle regardait ses juges comme ses ennemis personnels, et leurs assesseurs comme des personnes qui leur étaient entièrement dévouées ; aussi rejetait-elle avec vivacité toute soumission aux gens d’Église, c’est-à-dire, au tribunal établi pour la juger, mais non pas à l’Église elle-même.
Elle ne pouvait même pas entendre qu’on eût dessein de lui demander autre chose que la soumission à ses juges, comme formant l’Église, d’après les avis qu’on lui faisait donner, et les moments avantageux au succès du complot 402où on savait les placer. Loyseleur avait des entretiens particuliers avec elle avant les séances d’interrogatoires qui la préparaient toujours à tomber dans une erreur si dangereuse pour elle. Ceux des assesseurs qui ignoraient cette manœuvre, tels que Thomas de Courcelles par exemple, prenaient ses refus pour une résolution positive de ne pas se soumettre à l’Église ; en conséquence la rédaction des interrogatoires présentait souvent cette idée ; de là les variations apparentes de Jeanne, et les espèces de contradictions que présentent les dépositions des témoins.
Jeanne ignorait la distinction de l’Église triomphante et de l’Église militante ; elle le déclare formellement dans une de ses réponses. Tant qu’elle ne l’a pas sue, elle persiste dans son refus de se soumettre aux gens d’Église ; dès que La Fontaine, La Pierre et Ladvenu la lui ont apprise, elle se soumet au Pape et au concile de Bâle, ce qui ne fut pas écrit au procès.
Dans une autre occasion, suivant les témoins, elle se soumit au Pape et demanda en même temps d’être conduite à Rome ; elle ne se contentait pas qu’on y envoyât le procès, parce qu’elle ne savait pas, dit-elle, ce qu’on mettrait dedansP32. Elle avait raison, puisque le procès n’aurait jamais parlé de sa soumission, suivant toutes les apparences, si elle ne l’avait pas énoncée positivement en public sur l’échafaud de la place Saint-Ouen, le jour de la prétendue abjuration ; circonstance où on ne put pas supprimer ce qu’elle avait dit ainsi en présence de tout le monde.
Il a résulté de ces faits que quelques-uns des assesseurs, tels que Beaupère et Courcelles, furent persuadés qu’elle ne voulait pas se soumettre à l’Église. On trouve en conséquence quelques-uns des témoins, quoiqu’en petit nombre, qui parlent d’après cette opinion ; l’un d’eux, entre autres, dit que sur certains points elle ne voulait s’en rapporter ni à son évêque, ni au Pape, ni à qui que ce soit, parce qu’elle les tenait de Dieu lui-même493P33. Le bruit public au contraire était que Jeanne, s’était 403soumise à l’Église, les notaires l’assurent, et plusieurs des assesseurs en déposent expressément.
Il est facile à présent de pénétrer dans cette espèce d’obscurité, sans que les témoins qui paraissent déposer d’une façon peu concordante à cet égard puissent être soupçonnés de mensonge. Les variations qu’on remarque dans les réponses de Jeanne aux différents interrogatoires, sont nées d’une équivoque qui a régné pendant tout le cours du procès, et ce fut par le canal de Loyseleur que l’évêque parvint à l’y introduire.
Celui-ci, (dit Massieu), qui fut son conseiller par l’effet d’une fausse confidence, et qui lui fut donné pour la tromper, plutôt que pour la conduire ; […] cet homme, (dit un autre témoin494), qui a été lui dire que si elle persistait dans ses assertions, les Anglais ne pourraient lui faire aucun mal, l’a fait refuser de se soumettre en différentes occasions, tandis que d’autres au contraire l’ont persuadée de se soumettreP34.
Telle est donc la cause évidente de ces variations, suivant un autre témoin qui a mieux saisi l’ensemble de cet objet :
C’est, (dit-il), cette fausse persuasion (voyez la preuve 32) dans laquelle on l’entretenait, qui l’a fait varier sur le fait de la soumission495.
Toutes les fois que Jeanne entendait qu’on exigeait d’elle de se soumettre au tribunal qui lui était présenté comme l’Église, elle le refusait avec vivacité, et même quelquefois avec aigreur, ainsi qu’elle l’a fait lors des monitions où il lui était demandé de se soumettre aux gens d’Église. Après s’être ainsi expliquée avec force, on saisissait le moment où elle avait l’esprit échauffé pour lui parler du Pape et du concile ; elle confondait alors quelquefois les objets, comme on l’a vu dans la notice du premier procès, parce qu’étant ainsi animée, elle regardait ce qu’on lui disait tout-à-coup de la véritable Église, comme une suite de ce qu’on venait de lui dire des gens d’Église, c’est-à-dire, de ses juges et des assesseurs.
404Mais lorsqu’on la mise dans le cas de s’expliquer simplement et sans ces préalables trompeurs, sur la soumission qu’elle devait à l’Église et au concile général, elle n’a point hésité. C’est ainsi que quand on lui parla pour la première fois de la distinction des deux Églises militante et triomphante, après avoir dit qu’elle ne l’entendait pas, elle eut soin d’ajouter qu’elle voulait se soumettre à l’Église comme il convient à une bonne chrétienne, discours parfaitement juste qui n’a pas été écrit dans le procès ; c’est ainsi qu’elle a toujours déclaré dans toutes les occasions, qu’elle ne voulait rien tenir contre la foi, et que si elle avait le malheur d’être dans ce cas, elle se hâterait de s’en défaire au plus tôt ; discours attesté par une foule de témoins et par le procès lui-même où il n’est pas supprimé.
C’est ainsi qu’elle fit sa soumission entière au Pape et au concile de Bâle, dès qu’elle eut été suffisamment instruite ; soumission soustraite dans l’écriture du procès par l’ordre exprès de l’évêque de Beauvais.
Enfin, c’est ainsi que le jour de la prétendue abjuration, lorsque l’évêque de Beauvais lisait son jugement, par lequel elle était accusée et convaincue, suivant lui, de refuser de se soumettre au Pape et au concile, elle l’interrompit pour dire qu’elle y était soumise. Les nuages doivent donc disparaître d’après une explication si naturelle qui résulte du procès de révision ; on doit en conclure que Jeanne n’était ni hérétique ni schismatique, soit dans le droit, soit dans le fait, en même temps qu’on doit rester convaincu qu’elle avait raison de ne vouloir pas prendre des juges et des assesseurs aussi criminels pour l’Église militante.
Elle avait au surplus dans son ignorance des traits de lumière capables de surprendre ; telle est la réponse qu’elle fit à la question de savoir si elle se croyait en état de grâce. Les témoins rapportent que quand elle eut dit :
— Si j’y suis, que Dieu m’y maintienne ; et si je n’y suis pas, qu’il m’y mette : car j’aimerais mieux mourir que de ne pas être dans l’amour de Dieu, ceux qui l’interrogeaient 405en furent si stupéfaits496, qu’ils la quittèrent et ne l’interrogèrent plus pour cette fois497P35.
Jean Beaupère a donc raison de déposer que si elle avait eu un conseil sage et prudent, elle aurait dit beaucoup de paroles servant à sa justification, et tu plusieurs autres qui faisaient sa condamnation, expressions qui condamnent et les juges et lui-même ; elles sont d’autant plus remarquables dans la bouche de cet assesseur, qu’il n’a pas opiné au dernier jugement rendu contre elle, et qu’il prétend en même temps qu’elle était coupable du côté de la soumission. N’est-il pas évident qu’en suppléant et en interprétant ce que des juges intègres doivent suppléer et interpréter en pareil cas, elle aurait dû lui paraître innocente ?
Mais à l’exception du petit nombre d’assesseurs dont j’ai parlé, on verra bientôt que tous les autres déposent qu’elle était bonne chrétienne et très-catholique.
Les informations faites dans le pays de la naissance de Jeanne, furent donc supprimées du procès, parce qu’elles étaient en la faveur. On empêcha le greffier, autant qu’il fut possible, d’écrire tout ce qui pouvait prouver la récusation des juges faite par Jeanne, ses soumissions à l’Église et tout ce qui pouvait être à la décharge. On se servit de voies aussi viles que coupables pour la jeter dans l’erreur, pour expulser ceux qui étaient trop éclairés ou trop vertueux, pour inspirer aux autres les craintes les plus vives. Si le notaire Manchon qui crut ne pouvoir pas se dispenser d’obéir, ou plutôt qui n’osa pas désobéir aux défenses qu’on lui faisait d’écrire une partie des réponses de Jeanne, eût été capable de se prêter au surplus, le procès de condamnation présenterait Jeanne, quoiqu’elle fût innocente, comme coupable d’une faute qui au surplus ne méritait pas le châtiment qui lui fut infligé.
406Troisième époque Jusqu’à la délibération tenue pour rendre le premier jugement conte Jeanne, de tout ce qui a rapport aux douze articles qui lui furent attribués.
Malgré les suppressions dont les juges du procès s’étaient rendus coupables par rapport aux informations faites, et par rapport aux réponses de Jeanne, ils ne laissaient pas d’être embarrassés. Il était bien difficile de la croire hérétique et schismatique, même en lisant les interrogatoires tels qu’ils étaient rédigés ; d’ailleurs tout roulait absolument sur l’équivoque du sens donné au mot d’Église, comme signifiant tantôt la véritable Église militante, et tantôt la simple collection des juges et des assesseurs.
Un seul mot pouvait éclaircir tout-à-coup cette obscurité qui n’était qu’apparente ; un trait de lumière pareil à celui qui échappa à Jeanne lorsqu’on l’interrogea pour savoir si elle se croyait en état de grâce, aurait suffi pour renverser tout l’édifice que la méchanceté travaillait à élever.
On avait fait à la vérité une espèce de tentative, mais elle n’avait pas eu le succès qu’on se proposait. En voulant porter Jeanne à faire la communion pascale, on avait essayé de l’engager à quitter les habits d’homme pour reprendre ceux de son sexe ; elle y avait consenti, mais en ajoutant qu’à son retour, elle se revêtirait de nouveau de ceux du sexe masculin. On fit les plus grands efforts pour l’engager à renoncer à cette condition ; je suis même persuadé qu’en lisant la notice du premier procès, le lecteur l’aura taxée d’opiniâtreté, malgré le motif qui la déterminait ; cependant en y réfléchissant, il me paraît que c’est au contraire ce refus qui a pu seul prolonger ses jours dans ce moment.
Si elle eût fait ce qu’on exigeait d’elle, on n’aurait pas manqué de prétendre qu’en quittant cet habit prohibé et en communiant, elle avait tacitement abjuré ses prétendues 407erreurs et ses visions : on aurait trouvé aisément ensuite le moyen de l’obliger à reprendre l’habit d’homme, on l’aurait poursuivie et punie comme relapse, ainsi qu’on l’a fait quelque temps après, puisque c’est la seule route par laquelle on a pu parvenir à la perdre. Privés de cette ressource, au moyen de ce que Jeanne persista dans la condition qu’elle avait mise à son consentement, on en profita du moins pour en former un des articles rédigés contre elle, sans parler de son véritable motif, la défense de son honneur.
Les docteurs mandés de Paris, indiquèrent alors une forme pratiquée avec assez de justice dans les procès d’hérésie, et dont la noirceur des ennemis de Jeanne vint à bout de tirer un grand parti. Cet usage consistait à consulter des docteurs éclairés sur les propositions avancées et soutenues par l’accusé ; on demandait leur avis sur la catholicité de ces propositions, ou sur leur erreur plus ou moins hérétique. Sans doute que dans ce cas on faisait reconnaître et signer les propositions par l’accusé, ou qu’au moins on envoyait les réponses même, telles qu’il les avait faites. C’est sur ce fond qu’on a bâti la plus étrange des procédures.
Tourner avec malignité des faits indifférents en eux mêmes ; présenter sous un aspect criminel ceux qui pouvaient le devenir par de fausses interprétations ou par des altérations insidieuses ; mettre de côté les soumissions de Jeanne au Pape et au concile général, et donner sa résolution constante de ne pas se soumettre à ses juges et aux assesseurs, pour un refus formel de se soumettre à l’Église, en profitant de l’équivoque qu’on avait adroitement fait naître ; engager par ce moyen les assesseurs, des docteurs savants et l’Université de Paris elle-même à juger ces propositions hérétiques, et à décider que celle qui les soutenait en méritait et la qualification et le supplice qui avait lieu alors ; faire disparaître à jamais des yeux des juges et des assesseurs des interrogatoires dont la lecture eût été le 408tableau de la vérité, pour y substituer jusqu’à la fin des propositions mensongères, c’était faire un grand pas vers la réussite du projet qu’on voulait réaliser : tel est le plan qu’on à suivi.
Il présentait sans doute de grandes difficultés dans la marche ; une seule circonstance pouvait tout renverser si elle n’était pas détruite dès sa naissance ; mais ayant pour foi l’autorité, les faveurs à distribuer, les menaces à employer, et surtout beaucoup d’adresse pour se bien diriger au milieu d’une conduite aussi périlleuse, on espéra de vaincre tous les obstacles et on y parvint en effet.
Le premier de tous était la personne même des assesseurs ; la plupart d’entre eux n’avaient été présents qu’aux premiers interrogatoires, il était à craindre qu’ils ne prétendissent critiquer cette manière de procéder elle-même, et qu’il leur parût encore plus extraordinaire de n’avoir aucune communication des articles à rédiger, et surtout de n’en faire aucune vérification. Il fallait donc leur faire goûter cette forme, et surtout les écarter de la rédaction des articles qui aurait exigé d’eux la connaissance et la lecture des interrogatoires et des réponses de Jeanne, dont il était essentiel qu’ils ne fussent jamais instruits.
Pour y parvenir, on répandit d’avance qu’on ne pouvait se dispenser de réduire tout ce que Jeanne avait dit à un certain nombre de propositions, afin de réunir les avis des docteurs et des corps, pour ne pas risquer de se tromper dans une affaire aussi célèbre et aussi importante. Ce premier point établi dans les esprits, on fit sentir qu’on ne devait pas consulter les assesseurs sur cette rédaction, parce qu’ils devaient eux-mêmes en être les juges doctrinaux, et on les plaça tout-à-coup au rang des docteurs et des consulteurs du saint-office, qui donneraient par écrit un avis que leur place les mettait au contraire dans le cas de ne devoir donner que de vive voix lors du jugement. Après avoir ainsi flatté leur amour-propre, après avoir donné crédit à ces bruits, les assesseurs ne virent plus qu’une voie de droit 409qu’on voulait employer. On admira peut-être même des juges qui paraissaient ne chercher que la justice et la vérité ; c’est ce qu’indiquent les dépositions des témoins, et notamment celle du greffier ManchonP36 ; elle est en entier aux preuves.
Il eût été dangereux de confier cette rédaction aux notaires, et surtout à celui qui avait écrit les minutes du procès ; il devait savoir mieux que les autres ce que contenaient les réponses de Jeanne : un des assesseurs en fut chargé, Nicolas Midi, celui qui est mort de la lèpre peu après le supplice de Jeanne ; c’est à lui que les attribue Thomas de Courcelles, le seul qui indique leur auteur.
Loin de rédiger ces propositions sur les termes dont Jeanne s’était servi, on le fit d’après des conjectures très vraisemblables, dit le même Thomas de Courcelles498P37. On rendit Jeanne coupable sur presque tous les points ; les conjectures furent portées jusqu’à étouffer la vérité et le texte des réponses, avec tout l’art de la vraisemblance ; les complices seuls en furent instruits. C’est une rédaction évidemment fausse, destinée à tromper et ceux qu’on consultera et ceux qui auront à opiner dans le procès : on en a déjà vu des preuves dans la notice du premier procès.
Ne calomnions pas cependant la mémoire de Thomas de Courcelles, de ce docteur mort doyen de l’église de Paris, qui a laissé après lui une grande réputation de savoir et de probité. Il était dans le feu de la jeunesse, il était encore sur les bancs de l’école, et égaré dans le dédale obscur de la théologie scolastique qu’on enseignait presque seule alors ; il devait être flatté de la confiance qu’on lui témoignait déjà. Il croyait que Jeanne avait tort de ne pas se soumettre à l’Église, parce que sa vivacité et ceux qui l’obsédaient le mettaient hors d’état de remarquer cette funeste équivoque qui était devenue le véritable mot du procès ; mais il n’entrait pas dans le complot de la perfidie, puisqu’il convient de la manière dont on s’y prit 410pour rédiger les assertions, et puisqu’on ne crut pas, comme on va le voir, qu’il fût prudent de lui faire part de la fraude qui fut mise en usage pour éviter la correction des douze articles.
On rédigea donc en secret ces assertions, on les communiqua à un très petit nombre de personnes dont on se croyait sûr ; mais on se trompa par rapport à l’une d’elles, dont le nom ne nous est pas indiqué. Quelque prévenu qu’il pût être contre Jeanne, il vit des inexactitudes importantes dans cette rédaction : il crut nécessaire d’y faire des corrections ; il les proposa au conseil particulier qu’on tenait à ce sujet ; elles furent adoptées, elles furent écrites sur un exemplaire qui était de la main de Jacques Touraine, tant en marge qu’en interlignes. (Voyez preuves 36 et 37.)
La cabale était perdue si on eût agi conformément à cette délibération aussi secrète que l’était l’ouvrage même ; car sans parler ici des corrections proposées sur les dix premiers articles qu’on verra dans les preuvesP38, il suffisait d’adopter celle qui était approuvée dans ce petit conseil, par rapport à la soumission à l’Église, pour renverser tout le plan des ennemis de Jeanne.
La correction consistait en effet à dire que Jeanne s’était soumise à l’Église militante, pourvu qu’elle ne lui ordonnât rien de contraire aux révélations qui lui ont été faites, ou qui pourraient lui être faites à l’avenir499.
Cette addition, quoiqu’elle ne fût pas encore conforme à la vérité de ce que Jeanne avait dit dans plusieurs de ses réponses, l’aurait cependant sauvée ; elle faisait naître une autre question qui n’était pas de nature à la faire décider hérétique, comme l’ont fait les consulteurs d’après la proposition que lui attribuaient faussement les assertions, non corrigées. S’ils avaient eu celle-ci sous les yeux, ils 411n’auraient pas conclu de même ; elle laissait le droit à juger à l’Église, mais elle signifiait seulement, par rapport au fait, que l’Église ne pouvait pas empêcher Jeanne de voir et d’entendre ce qu’elle voyait et ce qu’elle entendait.
Il n’y avait donc plus d’autre ressource que de fouler aux pieds cette délibération du conseil secret ; c’est le parti audacieux que prend le crime. Dès le lendemain, tous les envois sont faits aux consulteurs sans aucune des corrections adoptées. On cache cet événement à Thomas de Courcelles, qui déclare n’en avoir rien su (voyer la preuve 38) ; on s’assure sans doute du secret nécessaire de la part des autres.
Mais lors de l’instruction de la révision, la feuille avec les corrections se trouve faire partie de la minute du procès représenté par Manchon ; ce greffier est encore vivant pour exposer la vérité à la justice, ainsi que les autres greffiers. Les demandeurs arguent de fausseté les douze assertions ; ils invoquent en preuve cette feuille ainsi corrigée ; les juges de la révision constatent ce qu’elle porte, ils interrogent les notaires sur un point aussi essentiel, et ainsi se découvre la vérité.
Ces pièces réunies ensemble nous font connaître que la feuille des corrections était un cahier de papier où les douze articles sont écrits de la main de Jacques de Touraine, l’un des assesseurs entièrement livré à l’évêque de Beauvais ; qu’il était rempli d’additions et de corrections en marge et en interlignes, dont les juges de la révision prennent copie en entier. On constate que quoique ces corrections aient été approuvées, les articles ont été envoyés tels qu’on les avait d’abord rédigés, discordants et même contraires aux réponses de Jeanne. Que ces articles aient été envoyés sans ces corrections, c’est un fait dont il est impossible de douter ; la preuve s’en tire des assertions elles-mêmes ; mais que le conseil secret ait été d’avis d’admettre ces mêmes corrections, c’est ce que prouvait un article du procès de condamnation dans la minute française.
412On y lisait une note500 datée du 4 avril 1431 ; qui portait que ces douze articles n’étaient pas bien faits, qu’ils étaient au moins étrangers en partie aux confessions de Jeanne, et que cependant ils n’avaient pas été corrigés501.
Cette note et les corrections se trouvèrent écrites de la main de Manchon, qui le reconnut ainsi que ses confrères les deux autres greffiers du procès. Une découverte aussi importante, cette preuve légale de la fausseté des assertions tirée du procès même de condamnation, attira toute l’attention des juges de la révision. Ils entendirent Manchon en déposition, mandèrent les deux autres greffiers en même temps, et c’est plutôt d’un interrogatoire que d’un simple témoignage dont je vais présenter le tableau. (Voyez notes 36, 37 et 38.)
On commença par demander à Manchon de s’expliquer sur les douze articles de la même manière et dans les mêmes termes que ceux dont on se servait pour les autres témoins.
Une question aussi simple l’embarrassa cependant assez pour chercher d’autres explications ; il dit que dans l’origine le promoteur avait rédigé soixante-dix-sept articles pour interroger Jeanne (ce sont ceux qui ont servi pour les interrogations du procès ordinaire), et que ce n’est qu’à la fin du procès qu’on les à réduits à douze articles.
Cette réponse qui paraissait d’abord chercher à donner le change, engagea les juges à lui demander par qui ont été rédigés ces douze articles, et pourquoi ils ne sont pas placés dans le procès avec les soixante-dix-sept articles du promoteur.
Manchon répondit que Jeanne avait déjà été interrogée avant que le promoteur formât les soixante-dix-sept nouveaux 413articles pris sur ses précédentes réponses, afin de mettre en ordre tout ce qui avait été fait jusque-là avec confusion. Jeanne, dit-il, fut interrogée de nouveau sur ces soixante-dix-sept articles. Lorsque tous les interrogatoires furent terminés, il fut délibéré502, et surtout par les assesseurs venus de Paris suivant l’usage503, de rédiger quelques articles brièvement tirés de toutes ses réponses, et de se fixer à des points principaux pour réunir en bref toute l’affaire, afin que les délibérations pussent être faites et mieux et plus promptement. Tel est, suivant lui, le motif qui a fait rédiger ces douze articles dans une forme si différente de celle des interrogatoires et des réponses, n’étant pas vraisemblable, ajoute-t-il, pour se disculper d’avance, que de si grands personnages eussent voulu composer ces articles suivant leur fantaisie504.
Après ces expressions, Manchon qui sent le danger s’approcher de lui, prend tout-à-coup le rôle d’un accusé qui veut tâcher de se justifier :
— J’ai toujours écrit la vérité, dit-il, sur la minute du procès avec la plus grande fidélité ; mais à l’égard des douze articles, je ne peux que m’en rapporter à ceux qui les ont rédigés, puisque je n’aurais pas osé les contredire, ni moi, ni mon confrère505.
Les juges de la révision suivent leur objet sans s’en écarter ; ils lui disent de déclarer si lorsqu’on mit en avant ces douze articles, il les vérifia avec les réponses de Jeanne pour voir s’ils leur étaient conformes. À cette question qui ne pouvait qu’augmenter son trouble, il se contente de dire qu’il ne s’en souvient pas506. Il n’ose pas dire non, parce qu’il sent bien qu’on va lui prouver le contraire ; il n’ose pas avouer la vérité, parce qu’il sait bien qu’il avait signé les douze articles dénués des corrections proposées et adoptées. Les juges représentent alors à Manchon la minute de 414cette note et celle des corrections écrites de sa main, ainsi qu’il le reconnaît, et aux deux autres notaires Colles et Taquel, qu’ils avaient fait citer exprès à cette intention507.
Après que ces témoins ont examiné le tout, et que l’on leur en a fait la lecture, on leur demande pourquoi les douze articles n’ont pas été corrigés, pourquoi ils sont inscrits au procès sans corrections, et s’ils ont été envoyés pour avoir des avis doctrinaux avec ou sans ces corrections ?
Ils répondent tous les trois que la note en manuscrit sur la feuille des corrections est de la main de Manchon lui-même ; qu’ils ignorent par qui les articles ont été rédigés ; qu’il fut dit que l’usage était de dresser en cette forme des articles sur les confessions de ceux qui étaient accusés d’hérésie et en matière de foi : ils ajoutent qu’ils croient qu’il fut délibéré de faire les corrections indiquées, suivant ce qui est porté dans la note qui vient de leur être représentée ; qu’au surplus ils ne savent pas si elles furent ajoutées aux articles envoyés pour consulter, mais qu’ils croient que non ; et ils en tirent une nouvelle preuve d’une autre note écrite de la main du promoteur d’Estivet, qui porte qu’il envoya le lendemain les articles sans corrections ; et au surplus ils finirent par s’en rapporter au procès.
C’est à-peu-près tout ce que pouvaient dire Colles et Taquel, mais Manchon devait en savoir davantage, aussi les juges de la révision reviennent à lui ; ils ne s’informent plus si dans le temps de la confection des douze articles, il les a comparés avec les réponses de l’accusée ; mais s’il croit que la vérité ait présidé à leur rédaction, et s’il y a beaucoup de différence entre les articles et les réponses de Jeanne.
Manchon n’ose pas encore s’expliquer ; il répète seulement que tout ce qu’il a écrit au procès est conforme à la vérité, mais qu’il ne peut que s’en rapporter aux rédacteurs à l’égard de ces articles auxquels il n’a pas eu de part.
Cette manière si obscure de répondre fait naître un 415soupçon terrible dans l’esprit des juges de la révision, ils comprennent qu’une fausseté d’un pareil ordre n’a pu être dictée que par un grand intérêt. Ils réfléchissent sur ce que Manchon venait de dire peu d’instants auparavant, qu’on n’avait dressé ces articles que pour se procurer des délibérations plus avantageuses et plus promptes508. Ils prévoient que par la plus criminelle des dissimulations, on aura peut-être fait opiner les assesseurs eux-mêmes dans le surplus du procès sur ces fausses assertions seulement, en leur soustrayant ainsi la connaissance des véritables réponses de Jeanne, sur lesquelles seules ils auraient dû juger ; et tout-à-coup ils demandent à Manchon si les délibérations ont été faites et tenues sur le procès lui-même509.
L’affreuse vérité sort en ce moment de sa bouche ; il répond que non, parce que, dit-il, le procès n’était pas encore rédigé dans la forme où il est, c’est-à-dire, en latin, ce qui n’a été fait qu’après la mort de Jeanne ; mais que les délibérations ont été faites seulement sur les douze articles, c’est-à-dire, sur une rédaction fausse du contenu au procès510 : déclaration au surplus conforme à la vérité qu’atteste de son côté Thomas de Courcelles dans sa déposition ; c’est, dit-il, sur ces douze articles qu’on a opiné511. (Voyez la note 38.)
Manchon n’est pas encore quitte des questions qu’on a à lui faire ; on veut savoir de lui si les douze articles ont été lus à Jeanne : il répond sèchement que non512.
On veut encore savoir de lui s’il s’est aperçu qu’il y eût de la différence entre les articles et les réponses de Jeanne. Il se trouve alors plus embarrassé que jamais, il dit qu’il ne s’en souvient pas, parce que ceux qui présentaient 416ces articles, prétendant qu’il était d’un usage constant d’en rédiger de pareils, il n’y fit pas d’attention, et que de plus, ajoute-t-il par une espèce d’aveu tacite qui s’approche beaucoup plus de la vérité, il n’aurait pas osé reprendre de si grands docteurs513.
Alors on lui représente les douze articles tels qu’ils ont été envoyés, signés par lui et par les autres greffiers sans aucune correction ; on lui demande si c’est bien lui qui les a signés, et pourquoi il n’a pas inséré au procès une requête du promoteur à ce sujet dans le vu de la sentence.
Pressé par cette dernière question, Manchon convient qu’il a signé ces articles sans corrections avec ses confrères ; il dit qu’il a dû s’en rapporter aux juges pour ce qui est dans le narré de la sentence, et enfin que quant aux douze articles, il a plu aux juges de faire ainsi ce qu’ils voulaient514.
Les juges de la révision ne crurent pas devoir s’étendre plus longtemps sur cet objet. Il est à croire qu’ils furent touchés de compassion pour la faiblesse d’un infortuné subalterne qui avait affaire à des supérieurs capables d’aussi grands forfaits, qui s’était refusé d’ailleurs à tant d’autres horreurs. Ils crurent avoir satisfait à tout, en constatant la vérité ; après avoir rempli le devoir qui les obligeait d’enfoncer ainsi le poignard dans la conscience d’un homme déjà devenu infirme, ils passèrent aux autres points sur lesquels ils recevaient son témoignage.
Ce qu’ils venaient de faire leur donnait au surplus une preuve complète :
- de la fausseté des assertions ;
- de l’envoi qui en avait été fait sans des corrections importantes dont la nécessité avait été délibérée ;
- de l’ignorance où était Jeanne de ce qui était contenu dans ces assertions ;
- et enfin de la soustraction même du procès pour faire délibérer les assesseurs en y substituant le faux extrait qu’on mettait à sa place.
417Thomas de Courcelles qu’on a déjà vu les qualifier d’assertions rédigées sur des vraisemblances et des conjectures, déclara qu’il n’avait eu aucune connaissance des corrections et additions dont on vient de parler ; c’est ce qui contribue le plus à l’écarter du nombre des complices de l’évêque de Beauvais. (Voyez la note 38.)
À l’égard des assesseurs qui ont été entendus, tels que La Chambre, Miget, Fabry, Monet, clerc de Beaupère et autres, ils n’ont aucune connaissance, ni de l’auteur des douze articles, ni de ce qui s’est passé à leur égardP39. Les greffiers Colles et Taquel en disent autant, en sorte qu’il n’y a que la déposition de Courcelles qui attribue leur rédaction à MidiP40. Voyons maintenant les autres faits relatifs à cet envoi des assertions, ce qui a eu lieu soit par rapport à Jeanne lors des monitions qui lui furent faites, soit par rapport au premier jugement qui fut rendu contre elle par les juges, après avoir fait délibérer leurs assesseurs.
Ceux qui reçurent les premiers les douze articles à consulter, furent les assesseurs, ainsi qu’on le leur avait annoncé. Tous ceux qui étaient gradués en théologie furent rassemblés dans la chapelle de l’archevêché de Rouen. La rédaction de leur avis était, à ce qu’il m’a paru, dressée d’avance ; les affidés de l’évêque de Beauvais qui s’y trouvaient eurent soin sans doute d’écarter toute idée de soupçon sur la fidélité et la vérité des douze articles, et depuis cette époque aucun des assesseurs n’en a douté. Le docteur Jean Beaupère les croyait encore vrais, lorsqu’il a déposé en 1449 devant Guillaume Bouillé, puisqu’il n’hésite pas à s’en rapporter au procès lui-même, pour prouver la justice de l’avis qu’il prit à la délibération sur le premier jugement ; enfin ceux des assesseurs qui ont été entendus en témoignage n’élèvent point de doute à cet égard dans leurs dépositions, où ils ont cependant parlé avec la plus grande sincérité. Ainsi donc une funeste erreur ferma les yeux à tout le monde ; on oublia de demander la lecture des réponses de Jeanne, les uns par l’excès d’une confiance 418mal placée, les autres par l’effet de leur peu d’habitude dans les matières judiciaires, quelques-uns peut-être par une coupable lâcheté ou par une blâmable ignorance.
Il y eut cependant quelques mesures particulières à prendre par rapport à ces avis doctrinaux ; par exemple, on crut ne pas pouvoir se dispenser de consulter l’évêque d’Avranches. Il était de la province, mais on redoutait ses lumières et la vertu d’un prélat âgé, et on lui envoya un religieux pour avoir son avis verbalement. Il se trouva favorable à Jeanne, conformément à l’examen qu’il fit de la doctrine de saint Thomas sur les apparitions et sur les révélations ; mais celui qui fut chargé de la commission, et qui en dépose, en ayant rendu compte à l’évêque de Beauvais, on garda le silence sur l’avis de celui d’Avranches : il n’en est fait aucune mention dans le procès de condamnation.
Quelques-uns des assesseurs, gradués de la faculté de théologie, n’ayant pas jugé à propos d’adopter en entier la délibération commune de leurs confrères, donnèrent un avis séparé. L’évêque de Beauvais les reçut fort mal et leur inspira la plus vive terreur ; il voulait d’abord rejeter leur ouvrage, cependant il le reçut par grâce, lorsqu’après l’avoir lu, il vit qu’il ne s’élevait pas contre la fidélité des douze articles, et qu’il était seulement un peu moins décisif que les autres.
L’Université de Paris devait inspirer plus de crainte. Malgré les préventions que ce corps célèbre n’avait déjà que trop montrées contre Jeanne, on avait cependant à redouter tout de sa part, s’il venait à découvrir les manœuvres qu’on avait mises en usage.
Des docteurs isolés et présents à Rouen ne pouvaient pas aisément demander à voir un procès dont il était censé qu’ils avaient connaissance ; il y aurait même eu pour eux bien du danger à le faire, comme on doit en être convaincu par tout ce que nous avons dit jusqu’à présent. Mais l’Université, en lisant des assertions qui portaient encore plus 419sur les faits que sur la doctrine, devait demander à en avoir communication, lorsqu’elle verrait surtout des propositions qui n’étaient ni signées ni avouées par l’accusée : l’esprit de justice suffisait seul pour lui inspirer ce qu’exigeaient sa religion et son devoir. Comment éviter un si grand danger ? on trouva cependant le moyen de l’éluder.
L’Université avait témoigné dès le commencement de la confiance dans la personne de l’évêque de Beauvais ; on présuma qu’elle n’en aurait pas moins dans ceux de ses membres qui avaient été appelés à Rouen pour être assesseurs dans le procès : en conséquence le prélat écrit à l’Université pour lui rendre compte de l’instruction qu’il a faite ; il la soumet en quelque sorte à ses lumières. Deux de ses membres lui sont envoyés pour tenir lieu à ses yeux du procès lui-même, et pour lui rendre compte de tout ce qu’elle voudra savoir ; ils assureront que ces propositions sont la fidèle expression des discours de Jeanne ; ils l’attesteront au nom du roi d’Angleterre, dont on les fait plénipotentiaires pour flatter encore plus l’Université. Il n’est donc pas probable qu’on puisse douter de la vérité de tout ce qu’ils rapporteront ; il n’y aura aucune vérification à faire, on croira la procédure parfaitement bien instruite, et l’Université ne pourra qu’en témoigner son approbation au prélat.
Le complot réussit, les douze propositions à juger furent estimées être parfaitement fidèles ; l’Université fut trompée, elle rendit un avis doctrinal, non contre Jeanne, mais contre ces douze articles ; la cabale triompha d’avoir induit en erreur un corps qui jouissait d’une grande réputation.
Il est vrai que les assesseurs de Rouen pouvaient encore susciter un autre embarras ; ils pouvaient dire qu’il était d’une forme indispensable de communiquer les articles à Jeanne, de lui en faire la lecture et de l’obliger à les tenir pour vrais ou à les contester. Il eût été nécessaire dans ce cas de les rédiger dans la seule langue qu’elle pouvait entendre, de réunir les textes latin et français avec 420son aveu ou avec les procédures qui seraient faites pour l’obtenir. Les juges, en agissant autrement, infectaient leur procédure d’une nullité radicale et d’une prévarication évidente ; mais si on l’avait fait, Jeanne se serait révoltée avec raison contre ces articles, elle aurait démontré en peu de mots toute leur fausseté, en rappelant ce qu’elle avait dit plusieurs fois, et dont elle avait bonne mémoire, de l’aveu des témoins ; un mot de sa bouche aurait renversé cette rédaction mensongère. On fut donc obligé, malgré tous les risques, de les lui laisser entièrement ignorer ; on vient de voir que Manchon et les autres notaires en conviennent à l’occasion des corrections qu’on avait décidé de faire aux assertions et qui n’eurent pas lieu. Il fallait cependant suppléer d’une manière quelconque à un défaut aussi essentiel pour empêcher, s’il était possible, les assesseurs de réclamer. Les monitions furent le moyen qu’on employa pour essayer d’induire tout le monde en erreur, après avoir commencé par envoyer les douze faux articles à tous ceux qu’on voulait consulter. Il est vrai qu’on ne donna à Jeanne aucune connaissance de ces articles dans la première et dans la troisième monitions, qui ont toujours eu pour pivot unique l’équivoque résultant de la fausse définition de l’Église militante ; mais la plus intéressante de ces monitions fut la seconde, celle du 2 mai.
Le chapitre de Rouen qu’on avait consulté ne pouvait pas se résoudre à croire à la vérité des douze articles, et malgré les mouvements de ceux de ce corps qui s’étaient livrés à l’évêque de Beauvais comme Loyseleur, on n’avait pas pu l’engager à prendre une détermination ; il avait délibéré au contraire d’attendre celle de l’Université de Paris. Cet échec pouvait avoir des suites embarrassantes ; on n’était pas encore sûr de ce que ferait ce premier corps d’études du royaume. On n’ignorait peut-être pas que la faculté de droit de Paris, en condamnant la doctrine des articles, ne pouvait pas croire que quelqu’un ayant son bon sens, soutînt avec opiniâtreté de pareilles 421propositions. Il était à craindre qu’il n’en résultât des réflexions ; tout aurait été détruit pour peu qu’elles eussent conduit à vouloir examiner le procès lui-même. Il fallait donc vaincre la résistance du chapitre de Rouen, et paraître instruire Jeanne de l’existence des douze articles ; c’est à quoi on destina cette monition qui fut presque publique, à laquelle on fit assister beaucoup de membres du chapitre afin de les convaincre, et pour que leur présence à cette monition les éloignât de demander à voir le procès lui-même, puisqu’ils auraient entendu l’accusée de sa propre bouche.
Il est à présumer que Loyseleur, en poursuivant les trahisons, eut bien soin de préparer Jeanne pour cette séance, puisqu’il avait seul le droit de lui parler.
Aussitôt qu’elle fut présente, l’évêque de Beauvais rendit compte, non pas des articles qui avaient été envoyés, mais des avis doctrinaux qu’on avait déjà reçus contre elle, sur tout ce qu’elle avait dit et avancé dans le procès ; par cette réticence il mettait Jeanne hors d’état de le contredire. Le docteur Castillon fut chargé de la prêcher ; au lieu de lui lire les douze articles, ce qu’on voulait absolument éviter, il s’étendit beaucoup sur sa persévérance à ne pas vouloir quitter l’habit d’homme, sur son mensonge par rapport au prétendu signe de la couronne donnée par des anges à Charles VII, et beaucoup moins sur le surplus.
Il lui parla ensuite sur la nécessité où elle était de se soumettre à l’Église militante qui ne peut errer, qu’il confondit adroitement avec les juges et leur conseil. Il exposa en peu de mots les avis des docteurs sur les apparitions, qui décident, dit-il, que si elles sont vraies, elles procèdent du démon. (Ils n’ont pas cependant osé le décider affirmativement, malgré l’assurance avec laquelle cet orateur le prétend.) Il embrouilla si bien la matière, que Jeanne qui avait commencé par déclarer qu’elle croyait à l’Église qui ne peut errer et qui est indéfectible, ce qui assurait sa catholicité, se perdit dans la matière des apparitions 422et des révélations, et ne voulut pas se soumettre à l’Église, suivant le sens qu’elle était représentée par ses juges, tandis que les assistants devaient penser que son refus s’adressait à l’Église elle-même. Ces détails sont rapportés dans la notice du premier procès où on peut les lire ; le chapitre de Rouen fut en conséquence surpris par une scène et par une équivoque aussi bien ménagées, il délibéra contre Jeanne ; et en réunissant son avis avec celui de l’Université, qui ne tarda pas à arriver, on devait se flatter d’un succès assuré. Mais il survint des embarras imprévus qui forcèrent à prendre une autre marche et à commettre de nouveaux crimes ; c’est ce qui va être expliqué dans la quatrième époque.
Quatrième époque Ce qui s’est passé dans le procès de condamnation, jusques et compris l’abjuration faite dans la place de Saint-Ouen.
On assembla les assesseurs ; on ne doutait pas de leur avis, puisqu’ils croyaient que le faux extrait des réponses de Jeanne réduit à douze articles, était vraiment son ouvrage. Il n’y eut pas en effet de difficulté à ce sujet, mais un autre objet arrêta ; on ne put pas se dissimuler que Jeanne n’avait pas eu connaissance de ces articles, et qu’elle ignorait la décision de l’Université. Ainsi malgré l’avis ouvert d’abord par Nicolas de Vendères, de la condamner sur-le-champ et de la livrer au juge séculier, Guillaume Boucher ouvrit celui de donner cette communication préalable à Jeanne avant de statuer sur sa personne. Cet avis suspendait tout avec raison jusqu’à ce qu’on eût pris des éclaircissements aussi essentiels ; mais il fut étouffé par le parti mitoyen qu’avait proposé l’abbé de Fécamp, de donner cette communication à Jeanne, et si elle persistait, de la condamner sans nouvelle délibération.
L’évêque de Beauvais trop heureux que le sentiment de Guillaume Boucher n’eût pas prévalu, fut cependant 423très-embarrassé de cette délibération qui changeait la position, en n’ordonnant néanmoins que ce qu’avait décidé la faculté de droit de l’Université de Paris. Cet avis tendait à établir qu’on ne devait abandonner Jeanne à la justice séculière qu’autant qu’elle persisterait avec obstination à soutenir les douze propositions, spécialement celles qui avaient rapport à l’Église militante.
Comme ces propositions n’étaient pas ce que Jeanne avait répondu, quand même on aurait envoyé les articles avec les corrections adoptées qui y avaient rapport, il est sensible que l’accusée était condamnée sur ce qu’évidemment elle n’avait jamais dit ; on pouvait s’en convaincre tout-à-coup. Il est à croire que c’est la crainte de cette découverte qui a fait changer la conduite qu’on avait tenue jusque-là, circonstance qui me force d’entrer dans de nouveaux détails.
Des juges qui auraient voulu remplir leur devoir, auraient fait lire à Jeanne chacun des douze articles séparément l’un de l’autre ; ils lui auraient demandé si elle y persistait ou si elle voulait y renoncer, ou du moins le soumettre, non aux avis doctrinaux, mais à ce que la véritable Église militante en déciderait. Il n’y avait certainement pas d’autre forme à suivre dans cette monition si solennellement délibérée et d’où dépendait la vie de l’accusée ; mais on eut bien soin de ne la pas prendre.
Abusant de l’ignorance de Jeanne et de la faiblesse de son sexe, Pierre Maurice chargé de la haranguer, fit un discours dans lequel il fit part à Jeanne, à titre de reproches et tout d’un trait, de ce qui était dans les douze articles : Vous avez dit, etc.515
, sans laisser aucun intervalle entre chaque proposition à laquelle il appliquait de suite les qualifications de l’Université, et sans demander à Jeanne ce qu’elle avait à dire sur chacune de ces propositionsP41.
Dès qu’il eut fini cette lecture, il l’exhorta encore plus longuement à se soumettre à l’Église, qu’il lui 424présenta toujours au sens de la fausse définition que j’ai déjà indiquée. C’était la jeter de plus en plus dans l’erreur dont La Fontaine, La Pierre et Ladvenu avaient essayé de la faire sortir ; aussi elle se contenta de dire qu’elle voulait toujours soutenir ce qu’elle avait dit dans son procès.
Par-là elle se soumettait tacitement à l’Église, tandis qu’aux yeux des assesseurs abusés par les douze assertions, elle paraissait le refuser et soutenir ces mêmes douze articles, dont les principales propositions lui étaient néanmoins étrangères au fond. On n’insista pas davantage ; elle fut citée au lendemain pour entendre prononcer son jugement définitif. Ce récit fait connaître combien, même en matière de foi, il était dangereux de laisser à l’ombre de l’Inquisition des docteurs étrangers à l’ordre judiciaire, prendre le droit de disposer souverainement de la vie des citoyens.
À cet instant tout va changer de face dans l’instruction : on a vu jusqu’à présent avec quel soin on avait travaillé, en employant même des voies criminelles à empêcher Jeanne de se soumette à l’Église. Depuis ce moment nous n’allons plus voir que des efforts réitérés pour arracher à Jeanne une soumission quelconque, qui pût être expliquée, non par une soumission à la véritable Église, mais par une soumission à ses juges, et par une révocation de ce qu’on prétendait qu’elle avait dit. On jugea qu’il ne restait que ce moyen pour donner aux douze assertions une existence réelle et complète ; c’est ce que prouve le procès de révision.
On fit envisager à Jeanne un avenir moins malheureux, si elle se soumettait sans aller contre sa conscience ; elle sortira des mains des Anglais et de leur prison ; elle sera dans celles de l’Église ; elle y aura les douceurs qu’elle peut désirer, et une femme avec elle ; dans le cas contraire elle sera brûlée vive. Loyseleur lui-même est employé pour faire réussir ce projet ; l’intérêt sincère qu’il assure à Jeanne qu’il prend à son sort, le fait changer de langage ; il s’empresse de la porter à faire ce qu’on désirait d’elle.
425Jean de Castillon et Pierre Maurice vont à la prison pour l’en presser, ce qu’ils n’auraient pas osé faire sans l’ordre ou la permission de l’évêque de Beauvais516P42. Jean Beaupère y va aussi avec la permission expresse du prélat ; il l’avertit qu’elle sera conduite le lendemain à l’échafaud ; il lui dit que si elle est bonne chrétienne, elle doit remettre tous ces faits à l’ordonnance de l’Église et des juges ecclésiastiques ; il la laisse si bien préparée, qu’elle lui dit qu’elle le fera517P43.
Le lendemain matin, Loyseleur ne la perd pas un moment de vue ; il l’accompagne pendant qu’on la mène à Saint-Ouen ; il lui disait en chemin :
— Femme, croyez-moi, si vous voulez être sauvée, prenez votre habit et faites ce qui vous sera ordonné ; et si vous faites ce que je vous dis, on ne vous fera point de mal, vous serez heureuse et vous serez livrée à l’Église518P44.
Ces circonstances que je n’ai pu, pour ainsi dire, qu’entrevoir dans le texte du procès de condamnation, m’ont fait hasarder dans sa notice une conjecture. Surpris de voir un changement complet dans la conduite des juges, j’ai pensé que peut-être on voulait parvenir à faire faire à Jeanne une rétractation capable de satisfaire le gouvernement Anglais en sauvant la personne. Le désir de ne pas trouver des scélérats me dicta cette pensée favorable à l’Humanité ; l’examen du procès de révision me force à l’abandonner, et on va trouver un nouveau forfait dans ce qui ne présentait qu’une apparence trompeuse destinée seulement à séduire.
On voulait condamner Jeanne sur des propositions qu’elle n’avait pas avancées, au moins par rapport aux objets essentiels : on craignait pour le présent et encore plus pour l’avenir, le soupçon qu’elles ne fussent pas émanées d’elle. Si on pouvait parvenir à les lui faire révoquer, c’était se procurer une espèce de preuves qu’elles étaient vraies ; c’était s’ouvrir une route favorable, afin de pouvoir la condamner comme relapse. Qui donc aurait pu élever 426dans la suite des incertitudes parmi les assesseurs et dans le public, sur la vérité de propositions qu’elle avait abjurées ? qui aurait pu faire naître des doutes, soit dans l’esprit de l’Université, soit même dans celui de Charles VII et de ses partisans ?
Mais comment surprendre Jeanne à ce point ? elle se révoltera contre la seule proposition ; il en pourra résulter le désir ou l’ouverture d’une vérification qui renversera tout ce qu’on a fait jusqu’à présent.
Cette difficulté n’arrêta pas ; Jeanne est simple, elle est ignorante, elle ne sait ni lire ni écrire : qu’elle dise qu’elle révoque, cela suffira ; on lui fera parapher une révocation qu’elle n’aura ni entendue ni prononcée, en la substituant à celle qu’on l’aura forcée d’adopter. Les plus vives exhortations jointes à la vue des bourreaux et du bûcher, pourront la déterminer. La chose une fois faite, il ne sera pas difficile de mettre Jeanne dans le cas d’agir contradictoirement à un écrit qu’elle n’aura pas connu ; alors tous les suffrages se réuniront nécessairement contre elle sans aucun remords. Si au contraire elle persiste jusqu’à la fin, la résolution est prise, il en arrivera ce qu’il pourra, mais elle n’en sera pas moins condamnée et exécutée sur-le-champ.
Voyons, le procès de révision pour ainsi dire à la main, s’il est prouvé que les faits se soient passés ainsi.
En premier lieu, l’évêque de Beauvais avait fait tout préparer pour pouvoir répondre aux événements suivant qu’il pourrait arriver. Le jugement pour la condamnation était rédigé d’avance et sans avoir été communiqué aux assesseurs ; les bourreaux étaient mandés et venus, ils de déposent eux-mêmes ; le bûcher était prêt. Un autre jugement était aussi rédigé d’avance pour condamner Jeanne à une prison perpétuelle, au pain et à l’eau, si elle se soumettait. Enfin il y avait aussi deux abjurations rédigées d’avance : celle qu’on fit faire à Jeanne était très-courte ; l’autre, qui est celle du procès, était très-longue.
Cette dernière avait été rédigée par Nicolas de Vendères ; 427elle était en langue latine, et elle commençait par le mot : quoties
(toutes les fois) ; elle renfermait de la part de Jeanne des aveux si honteux, qu’il fallait avoir perdu la raison pour l’adopter, comme je l’ai observé dans la notice du premier procès où elle est insérée en entier. Thomas de Courcelles convient qu’elle fut rédigée par Nicolas de Vendères. Il est vrai qu’il en parle d’une façon assez embarrassée ; il sent presque le danger de ce qu’il va dire ; il assure, il hésite, il revient à ce qu’il a déjà dit : voici comment il s’exprime ; ce qui lui échappe explique ce qu’il peut y avoir de louche dans le surplus.
Il dépose que Nicolas de Vendères rédigea une cédule d’abjuration qui commençait par le mot quoties
; qu’il ne sait pas si elle est dans le procès (c’est cependant la seule qu’on y trouve) ; qu’il ne peut pas dire positivement s’il l’a vue dans les mains de Vendères, avant ou après l’abjuration, quoique cependant il croit qu’il l’a vue avant l’abjuration. À ce langage, pourrait-on douter de ce qu’il signifie, lorsqu’on va être convaincu qu’il y avait une autre cédule d’abjuration, et que celle de Vendères est la seule qui soit restée au procès paraphée par JeanneP45 ?
On l’amena à l’échafaud, toujours exhortée par le traître Loyseleur à se soumettre, et cette exhortation lui fut renouvelée par un long discours que prononça le docteur Érard en public.
Jeanne qui ne voulait reconnaître pour l’Église militante que le Pape et le concile général, et qui n’avait pas la plus légère idée de l’Église dispersée, se soumit formellement au Pape, après le discours d’Érard, comme on l’a vu dans la notice du premier procès. On refusa de recevoir sa soumission et son appel par l’effet d’une injustice manifeste. On exigea d’elle de révoquer ses faits et ses discours ; elle le refusa avec une telle constance, que l’évêque de Beauvais fut enfin obligé de lire le jugement de condamnation.
Cependant on ne perdait pas de vue le projet d’engager Jeanne à se soumettre à ses juges, même pendant le cours 428de la prononciation de ce jugement de condamnation. On avait dressé deux échafauds dans la place Saint-Ouen ; le cardinal d’Angleterre, l’évêque de Noyon et plusieurs autres étaient sur l’un de ces échafauds ; Jeanne était sur le deuxième avec le prédicateur Érard, et un nombre d’autres personnes519P46.
Loyseleur l’engageait de tout son pouvoir à faire ce qu’il lui conseillait depuis la veille, et de reprendre les habits de son sexe, seul objet sur lequel on appuyait auprès d’elle principalement, et peut-être exclusivement aux autres. Érard, un papier à la main, lui disait :
— Tu abjureras et tu signeras cette cédule520.
Il l’assurait qu’elle serait délivrée de la prison, c’est-à-dire, de celle des Anglais.
Tous lui disaient :
— Jeanne, faites ce qu’on vous conseille ; voulez-vous vous faire mourir ?
Massieu à qui Érard avait ordonné de la conseiller, l’avertissait du péril imminent qu’elle courait en ne se soumettant pas. Midi, le rédacteur des articles, lui disait :
— Jeanne, nous avons grande pitié de toi, il faut que tu révoques ce que tu as dit, sinon nous te livrerons à la justice séculière521.
Elle répondait qu’elle n’avait fait aucun mal, qu’elle croyait à tous les articles de la foi et aux préceptes du décalogue, qu’elle s’en rapportait à l’Église de Rome, et qu’elle voulait croire tout ce que croit la sainte Église522. On la pressait vivement, et elle répliquait :
— Vous aurez bien de la peine à me séduireP47.
Vaincue enfin par tant de sollicitations, dont les unes étaient dictées par la bonne foi, et les autres par une noire intention ; effrayée du supplice qui va la consumer, choquée d’entendre l’évêque de Beauvais la déclarer coupable de ne vouloir pas se soumettre à l’Église, au Pape et au concile, elle qui venait d’appeler à Rome ; Jeanne s’écria tout-à-coup, qu’elle voulait tenir tout ce que l’Église voudra et ce que les juges ordonneront, expressions qui ne dérogeaient point à son appel qu’on avait injustement rejeté ; 429elles ne contenaient qu’une soumission à la véritable Église, avec le consentement de reprendre l’habit et le costume de son sexe, si les juges l’ordonnaient.
Il devait suffire d’écrire ce qu’elle venait de dire dans le procès-verbal, mais on voulait tirer d’elle une abjuration ; il fallait d’abord la lui faire prononcer, et ensuite la lui faire parapher ; car l’évêque de Beauvais avait interrompu la lecture du jugement de condamnation, aussitôt qu’il avait conçu l’espoir de lui faire faire abjuration.
La cédule d’abjuration que le prédicateur Érard tenait à la main, et qu’on voulait faire prononcer à Jeanne, ne contenait que six ou sept lignes écrites sur un papier plié en double523.
Il la remit dans les mains de l’appariteur Massieu, qui en fit la lecture à Jeanne. Elle contenait entre autres, dit-il, la promesse de Jeanne de ne plus porter d’habit d’homme, ni ses armes, ni les cheveux en long, et autres choses dont il ne se souvient pas ; elle avait environ huit lignes et rien de plus ; et certainement524, ajoute-t-il, que celle qui est dans le procès, n’est pas la cédule qu’il a lue à Jeanne, et qu’elle a signée, ainsi qu’il est aisé de s’en convaincre dans la lecture de la notice du premier procès, et que le prouve une déposition aussi formelle525P48.
Cette même cédule fut vue dans cet instant par Monnet, clerc de l’assesseur Beaupère et par d’autres, et ils attestent tous qu’elle n’avait que six ou sept lignes526P49.
Jeanne ne pouvait pas se résoudre à prononcer cette courte abjuration ; cependant à force d’être pressée et d’être menacée, elle dit qu’elle s’en rapportait à la conscience de ses juges pour savoir si elle devait révoquer ; enfin elle se rendit. Massieu lut de nouveau la cédule qui commençait par le mot Jehanne
, et non par le mot quotiens
: Jeanne la répéta mot à mot527P50.
Il ne s’agissait plus que d’avoir un paraphe de Jeanne qui ne savait pas écrire ; c’était encore une tâche difficile à 430remplir, quoique nécessaire à l’exécution du projet qu’on avait médité, et qui paraissait déjà si près d’un succès complet. Il s’éleva dans ce moment un premier tumulte, effet ou du hasard ou de l’intrigue, mais qui ne pouvait en tout cas qu’être favorable à la fraude.
L’évêque de Beauvais en suspendant la lecture du jugement de condamnation, et en se montrant ainsi disposé à recevoir l’abjuration de Jeanne, n’avait agi que de concert avec le cardinal d’Angleterre : aussitôt que Jeanne parut se soumettre, l’évêque demanda au cardinal son avis sur ce qu’il croyait qu’il devait faire ; le cardinal lui dit qu’il devait l’admettre à pénitence528P51.
Ce n’était pas l’avis des autres Anglais ; plusieurs d’entre eux disaient que cette abjuration n’était qu’une dérision mensongère. Un docteur Anglais dit à l’évêque de Beauvais qu’il favorisait trop Jeanne : le cardinal d’Angleterre lui imposa silence. D’autres disaient qu’ils se moquaient de cette abjuration ; il parut à l’évêque de Noyon que Jeanne n’en faisait pas grand cas elle-même, et que les prières des assistants étaient le motif qui l’engageait à la faire529P52.
On s’élevait contre l’évêque de Beauvais, parce qu’au lieu d’achever la lecture de son jugement, il admettait Jeanne à faire une révocation530P53 ; on l’impropérait531 lui et ceux de son parti de ce qu’ils favorisaient les œuvres de Jeanne532P54 : on lui dit qu’il était un traître ; il répliqua à celui qui lui parlait ainsi, qu’il était un menteur533P55.
Un clerc Anglais ayant même attaqué vivement l’évêque sur sa conduite à cet égard, celui-ci se fâcha ; il lui dit qu’il mentait, parce qu’étant juge en matière de foi, il devait s’occuper du salut du corps et de l’âme de Jeanne, et qu’il agirait toujours suivant la conscience534P56.
Enfin on l’insulta au point qu’il s’écria qu’on devait lui faire réparation, sinon qu’il ne procéderait plus en avant, jusqu’à ce qu’on la lui fît ; menace à laquelle il ne donna pas malheureusement de suite535P57.
Un seul témoin met au rang de ceux qui firent des 431reproches à l’évêque de Beauvais, Laurent Calot qui va jouer un grand rôle dans le surplus de cette scène : ou ce témoin se trompe, ou c’était un jeu joué ; mais comme il n’y a qu’un seul témoin qui le dit, ce fait doit passer pour incertain.
Pendant le cours d’une scène aussi indécente, Jeanne refusait toujours de parapher l’abjuration qu’elle n’entendait pasP58. Comment donc est-on parvenu à substituer une autre cédule à celle qu’elle avait prononcée ? Manchon déclare qu’il y eut une cédule d’abjuration rédigée après l’opinion des assesseurs, et avant d’aller à Saint-Ouen ; mais qu’il ne la vit pas composer, qu’il ne se souvient pas qu’elle ait été lue à Jeanne, et qu’on la lui ait expliquée avant le moment de l’abjuration536P59.
Les instances redoublaient auprès d’elle pour l’engager à parapher l’abjuration qu’elle avait prononcée ; elle commença à fléchir et dit :
— Que cette cédule soit vue par les clercs et par l’Église, dans les mains desquels je dois être remise, et s’ils me donnent conseil de la signer et de faire ce qu’on me dit, je le ferai volontiers.
Érard lui répliqua :
— Faites à présent, sinon vous finirez vos jours aujourd’hui dans le feu.
Elle dit alors qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée.
Cependant, avant de parapher, elle demandait encore qu’on l’assurât qu’elle serait remise dans les mains des gens d’Église, et non dans celles des Anglais. Érard ayant appris par Massieu, que telle était la cause de ce dernier retard, répliqua qu’elle n’aurait pas de plus longs délais, que si elle n’acceptait pas la cédule, elle allait être brûlée sur-le-champ ; et il défendit à Massieu de lui parler davantageP60. Il y eut beaucoup de tumulte en ce moment parmi le peuple, on jeta des pierres, mais il paraît que personne ne fut blessé.
Qu’était devenue pendant ce temps l’abjuration que Massieu avait lue, et qui commençait par le mot Jeanne
? Macy, le même gentilhomme qui avait vu Jeanne à Beaurevoir, 432et qui l’avait été voir ensuite au château de Rouen, avec le comte de Warwick, dépose que Laurent Calot tira de la manche un petit papier qu’il dit à Jeanne de signer : elle répondit qu’elle ne savait ni lire ni écrire ; de la plume qui lui fut présentée par Martin Ladvenu, elle traça en forme de dérision un rond sur ce papier ; mais Calot l’obligea peu après de faire une marque, et le gentilhomme Macy ajoute que Calot prit la main de Jeanne et la conduisit pour faire une croix537P61.
Il est plus qu’extraordinaire que cette cédule que plusieurs personnes avaient tenue dans leurs mains, se trouve, de l’aveu des témoins, dans la manche du secrétaire du conseil du roi d’Angleterre ; que ce soit lui qui la fasse parapher par Jeanne ; que celle qui se trouve insérée dans le procès, ne soit pas celle que Jeanne avait prononcée, mais celle que Nicolas de Vendères avait rédigée d’avance, et qui faisait convenir Jeanne de tout ce qu’on lui avait faussement imputé. La trahison est évidente.
Ce fut par ce moyen qu’on parvint ce jour-là, en ne faisant pas mourir Jeanne, à se procurer l’exécution du projet formé. Au surplus, les témoins disent que Jeanne n’entendait pas même la première cédule, et qu’elle n’avait reconnu qu’à la fin le péril extrême qu’elle courait d’être conduite sur-le-champ au supplice, si elle ne faisait pas ce qu’on lui ordonnait538P62.
Dès que le paraphe fut fait, Loyseleur vint retrouver l’accusée.
— Jeanne, lui dit-il, vous avez fait une bonne journée, si Dieu plaît, et avez sauvé votre âme.
— Or, entre vous gens d’Église, répliqua-t-elle, emmenez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus entre les mains de ces Anglais539P63.
Il n’était pas du plan de l’évêque de Beauvais de tenir ce qu’on lui avait promis ; à peine eut-il prononcé tout haut le second jugement qui en admettant Jeanne à révocation, lui infligeait une prison perpétuelle au pain et à l’eau, qu’il ordonna ainsi de son sort :
433— Menez-la où vous l’avez prise.
C’est-à-dire au château de Rouen.
Pendant qu’on l’y conduisait, les Anglais l’insultaient ; ils étaient en fureur de ce qu’elle n’avait pas été menée au supplice ; il y en eut même qui tirèrent l’épée contre les juges et contre les assesseurs ; cette violence au surplus n’eut pas de suite : ils finirent par se contenter de dire que le roi d’Angleterre employait bien mal son argent à les payer.
Si le comte de Warwick adressa des plaintes amères à l’évêque et à quelques assesseurs, il passa pour constant, suivant les témoins, que l’un d’entre eux lui ouvrit les yeux en lui disant :
— N’ayez pas de souci, nous la retrouverons bien.
Discours qui donne le mot du projet préparé ; il va faire naître de nouvelles horreurs dans l’époque, suivanteP64.
Cinquième époque Jusqu’à la dernière délibération des assesseurs pour le jugement définitif.
Cette époque présente deux objets essentiels à éclaircir :
- par quel événement Jeanne a repris les habits d’homme, et a donné prétexte pour la remettre en jugement comme relapse ;
- comment elle a été condamnée par les juges ecclésiastiques.
L’ordre de l’évêque de Beauvais de ramener Jeanne au château de Rouen, devait être un coup de foudre pour elle ; cependant il y a lieu de croire qu’elle imagina que ce n’était que pour peu de temps, car on a vu dans la notice du premier procès, qu’elle persista l’après-midi dans sa soumission, en prenant l’habit de son sexe et en se laissant couper les cheveux. Elle se flattait encore dans le premier moment qu’on ne tarderait pas à tenir ce qu’on lui avait promis, mais on n’en avait aucune envie ; on voulait au contraire la faire retomber, pour pouvoir disposer de sa 434vie. On eut en conséquence la méchanceté de ne pas faire disparaître ses habits d’homme de la prison, au lieu de les emporter comme on le devait, puisqu’elle les avait quittés volontairement, et qu’elle avait promis de ne plus les reprendre : on les mit au contraire dans un sac qu’on laissa dans la chambre ; on continua à la faire garder par cinq hommes, dont deux couchaient en dedans et trois en dehors. Elle resta enchaînée comme elle l’était auparavant540P65.
Plusieurs des assesseurs, entre autres, Pierre Maurice, allèrent la voir dans la prison. Ils l’exhortèrent à persister dans la bonne résolution, ainsi que l’avait fait le vice-inquisiteur ; mais les Anglais étaient si mécontents, que Maurice lui-même fut en danger d’être battu541P66.
Jeanne persista en effet jusqu’au dimanche suivant ; mais ce jour-là on apprit qu’elle avait repris de nouveau l’habit d’homme. Aussitôt que l’évêque de Beauvais en fut instruit, il crut devoir jouer en apparence le rôle d’un homme qui désirait d’en empêcher les suites. Il envoya Beaupère et Midi à la prison, pour exhorter Jeanne à persévérer dans son bon propos de Saint-Ouen, et à se donner bien de garde d’une rechute ; mais ce fut sans leur donner les clefs de la prison ; il ne partit pas en même temps qu’eux ; il fit aussi avertir les greffiers et d’autres assesseurs de s’y rendre.
Beaupère et Midi ne trouvèrent pas celui qui pouvait leur ouvrir la prison ; ils prirent le parti d’attendre dans la cour du château. Leur présence gênait les Anglais, au point qu’ils dirent devant Midi qui le rapporta à Beaupère en parlant d’eux : Qui les jetterait dans la rivière, ce serait bien employéP67.
Les deux assesseurs se retirèrent prudemment vers le pont de l’entrée du château. Bientôt après, les menaces furent renouvelées, la peur les saisit, ils s’en allèrent sans voir Jeanne ; La Pierre et La Vallée, autres assesseurs, s’y étant aussi rendus, furent chassés par les Anglais.
Les notaires-greffiers vinrent pour se présenter : mais 435les Anglais étaient furieux ; il y en avait avait plus plus de cinquante qui étaient armés dans la cour du château ; on juge aisément comment les notaires furent reçus542. Les Anglais leur dirent qu’ils étaient des traîtres, ainsi que les assesseurs que l’évêque de Beauvais avait fait avertir ; qu’ils s’étaient mal conduits dans le procès ; ils eurent beaucoup de peine à échapper de leurs mains543. Colles second notaire-greffier entra après Manchon dans le château ; le tumulte fut si grand que Taquel, troisième notaire-greffier, n’y put jamais pénétrer544P68P69. L’appariteur Massieu trouva auprès du château les gens d’Église qui avaient été mandés pour voir qu’elle avait repris l’habit d’homme,
… tous, (dit-il), moult esbahis et espaourés, et disoient que moult furieusement avaient été reboutés par les Anglais à haches et glaives, et appellés traîtres, et autres injures ; et tous furent obligés de se retirer.
L’évêque de Beauvais y alla ensuite ; il entra dans la prison où il vit Jeanne : on n’a aucun détail de ce qui se passa dans cette visite, au moyen de ce que les Anglais avaient mis tout le monde en fuite. Tout ce qu’on sait, c’est qu’en sortant de la prison il dit aux Anglais assemblés en grand nombre autour de lui, et à haute voix :
— Farowel, farowel, il en est fait ; faites bonne chière ;
ou autres paroles semblables. Les Anglais disaient :
Les Anglais étaient remplis de joie, ainsi que quelques-uns des assesseurs, tandis que des plus notables d’entre eux éprouvaient une sincère affliction, et entre autres, Pierre Maurice, ce qui peut faire penser qu’il n’était pas tout-à-fait de mauvaise foi, ou qu’il était un parfait hypocrite.
Pour savoir quel motif put déterminer Jeanne à reprendre ses habits d’homme, il faut relire ce que porte de procès-verbal du lendemain, dans la quatrième partie de la notice du premier procès. On y remarquera que Jeanne, après avoir refusé d’abord d’exposer les motifs de sa conduite, paraît en donner deux raisons : la première, parce 436que ses apparitions lui avaient reproché d’avoir commis une grande faute, en abjurant pour sauver sa vie, et qu’elle aimait mieux mourir que de demeurer dans la prison des Anglais, où on la laissait, malgré les promesses qu’on lui avait faites ; la seconde, pour conserver sa virginité, tant qu’elle resterait entre les mains des hommes. J’ai observé dans la notice du premier procès, que ce procès-verbal paraissait très-suspect ; on va voir qu’il s’en faut de beaucoup en effet qu’il soit exact, en rassemblant les dépositions des témoins de la révision.
Sur le premier de ces deux motifs allégués par Jeanne dans ce procès-verbal, on ne peut que s’en rapporter à elle même ; c’est celui qui est le plus détaillé dans ce procès-verbal, où elle revient à ce qu’elle avait dit précédemment en faveur de la vérité de ses révélations, où elle ne parle plus de son appel au Pape, parce qu’il est à présumer que dans l’ignorance où elle était, elle l’imaginait sans vertu, puisqu’on lui avait dit en public que cela ne suffisait pas, mais qu’elle devait se soumettre à ses juges. Elle réclama cependant contre ce qui lui avait été imputé par le prédicateur de Saint-Ouen ; elle dit qu’il l’avait accusée d’avoir dit et fait des choses qu’elle n’avait jamais dites ni faites ; ce peu de mots était dans la bouche d’une personne ignorante, une véritable protestation contre les douze articles de ses prétendues assertions, auxquels on avait faussement réduit tout le procès, et dont ce prédicateur avait rapporté l’analyse.
Elle réclama aussi contre l’abjuration qu’on lui opposait ; elle soutint qu’elle ne l’avait pas comprise, et qu’elle n’avait pas entendu se soumettre à ce qu’on lui disait qu’elle avait promis. Malgré cette réclamation expresse, on ne lui donna même aucune connaissance positive de ce que contenait cette abjuration en ce moment ; on craignit avec raison qu’elle ne s’aperçût qu’on ne lui avait pas lu et qu’on ne lui avait pas fait prononcer celle qu’on lui attribuait faussement.
À l’égard de la seconde raison alléguée par Jeanne, qui 437était à sa décharge, le procès-verbal n’en dit qu’un mot très-faiblement exprimé :
— Parce que cette manière de m’habiller me paraît plus honnête et plus convenable qu’un vêtement de femme, tant que je serai gardée par des hommes.
Voici ce que disent les témoins à ce sujet. L’un d’eux déclare qu’il a ouï dire à Jeanne que les Anglais l’avaient induite à reprendre l’habit d’homme, en écartant d’elle les vêtements de femme, ce qui faisait dire dans le public qu’elle avait été injustement condamnée546P71.
L’évêque de Noyon dépose qu’il a ouï dire qu’on lui avait rendu ses habits d’homme par une fenêtreP72 (voyez aussi 71) ; mais ce fait ne peut pas être vrai, puisqu’ils étaient restés dans la chambre, et qu’étant gardée comme elle l’était, personne n’aurait pu les lui procurer à l’insu et sans le concours de ses gardes. On ne pouvait donc connaître la vérité qu’en recevant la déclaration de Jeanne, et en instruisant contre ceux qui en auraient agi de la sorte ; c’est ce qu’on était résolu de ne pas faire et ce qu’on n’a pas fait. Nous ne pouvons donc que rassembler ici ce que Jeanne en a dit elle même sans que l’évêque de Beauvais ait permis de l’écrire, mais dont les témoins nous ont conservé le souvenir.
Voici ce qu’en rapporte Massieu dans l’information de Bouillé et dans l’enquête de Rouen. Je donne dans cette époque et dans la suivante la préférence au texte de Bouillé qui est en français, pour les faits que je rapporte, afin de présenter ce que disent les témoins dans leur langue naturelle et dans leur ancien langage.
Quand ce vint, (dit-il), le dimanche matin, qui était le jour de la Trinité, lorsqu’elle devoit se lever, comme elle le rapporta à celui qui parle, elle dit à ses gardes : Déferrez-moi, je me leverai.
Alors un des iceulx Anglais lui osta ses habillemens de femme que avait sur elle, et vuidèrent le sac où estoit l’habit d’homme, et ledit habit gesterent sur elle, en lui disant : Lieve toi
; et mirent l’habit de femme audit sac.
438Elle leur dit : Vous sçavez qu’il m’est défendu sans faulte ; je ne le prenray point
, et néanmoins ne lui en voulurent bailler d’autre. Autant que ce débat demoura jusque vers l’heure de midy, et finalement pour nécessité de cors, fut contrainte de issyr dehors, et prenre ledit habit. En après qu’elle fut retournée, ne lui en voulurent point bailler d’autre, nonobstant toute supplication ou requeste qu’elle eût fait.
Elle le lui dit le mardy avant disner, auquel jour le promoteur se despartit pour aller avec M. de Warwick ; et lui qui parle demoura seul avec elle, et incontinent demanda à ladite Jeanne pourquoi elle avait reprins l’habit d’homme, et elle lui dit et respondit ce que dessus.
Ce récit paraît impliquer une espèce de contradiction, d’abord avec ce que Jeanne dit dans le procès-verbal du lundi, que c’est d’elle-même et de son gré qu’elle avait repris l’habit d’homme ; mais ce procès-verbal est trop suspect pour que l’on doive y faire attention. Il paraît encore en contradiction avec ce que Jeanne y dit aussi du motif tiré de ce qu’on la laissait avec des hommes, et par conséquent de la défense de son honneur.
À cet égard il n’est pas aisé de détruire cette apparente contradiction, si on met le récit de Massieu au nombre des faits prouvés, quoique ce ne soit que le récit d’un ouï dire de l’accusée qui n’est rapporté que par un seul témoin. Cependant on pourrait faire encore disparaître la contradiction, en supposant que Jeanne ayant été forcée d’abord par ses gardes, ainsi que Massieu le lui fait dire, de reprendre l’habit d’homme, a reconnu alors que tout espoir de sortir des mains des Anglais était perdu pour elle, et qu’elle prit la résolution de ne plus le quitter et de recevoir la mort, plutôt que de rester exposée plus longtemps aux tentatives et aux opprobres qu’on lui faisait éprouver.
Au surplus, il n’est peut-être pas nécessaire de parvenir à lever cette espèce d’obscurité, parce que le fait des 439violences employées contre elle depuis qu’elle était vêtue en femme, est prouvé dans le procès de la révision. Il est constant qu’on a voulu la violer entre son abjuration et sa prétendue rechute : en effet, La Pierre dit que quand Jeanne s’excusait de s’être revêtue de nouveau d’un habit masculin, elle disait et affirmait publiquement que les Anglais lui avaient fait beaucoup de tort, tandis qu’elle portait l’habit de son sexe ; ce témoin dépose
… qu’il la vit eppourée, son visage plein de larmes, défigurée et oultraigiée en telle forte, que lui qui parle en eut pitié et compassion547P73.
Ladvenu, qui l’a confessée et accompagnée jusqu’à la mort, dit qu’elle lui déclara,
… qu’après son abjuration on l’avait tourmentée violemment en la prison, molestée, battue et deschevelée, que c’était par un milourd d’Angleterre qui avait voulu la forcer ; et elle disait publiquement que c’était la cause d’avoir reprins l’habit d’homme548P74.
Le greffier Manchon lui-même dépose, quoiqu’il ne l’ait pas écrit dans le procès, qu’ayant été le lundi avec l’évêque de Beauvais à la prison pour procéder, Jeanne leur dit, qu’elle avait repris l’habit d’homme pour la défense de son honneur, parce qu’elle n’était pas en sûreté avec les gardes en habit de femme, qu’on avait voulu attenter à sa pudeur, qu’elle s’en était plainte à l’évêque de Beauvais ; détails qui la justifiaient et que ce prélat a dissimulés dans l’instruction, en les voilant sous une expression vague et générale dans le procès-verbal de ce jour-là549P75.
Elle avait tenu, sans entrer en détail, le même propos à Thomas de Courcelles. Ce dernier était avec l’évêque de Beauvais lorsqu’il l’alla voir dans sa prison le dimanche au soir ; il assure qu’elle leur dit qu’il était plus à propos pour elle de porter l’habit d’homme que celui de son sexe, puisqu’on la laissait dans les mains des hommes550P76.
Enfin, elle avait dit au comte de Warwick avant l’abjuration, qu’elle n’osait pas quitter l’habit d’homme, parce que ses gardes, ainsi qu’il le savait, avaient tenté plusieurs 440fois de la violer. Le témoin qui dépose de ce fait, ajoute qu’il se rappelle qu’en effet elle jeta un jour de grands cris, et qu’elle aurait été violée si le comte de Warwick n’était pas accouru à son secours.
Des motifs aussi justes font la condamnation des juges, qui ne cherchaient qu’à nuire à une accusée qu’on réduisait à de si cruelles extrémités, même après qu’elle avait offert, ainsi que le prouve la fin du procès-verbal du lundi matin, de faire tout ce qu’on lui ordonnerait, si on voulait la mettre dans une prison ecclésiastique où elle ne serait pas exposée aux mêmes dangers : il était donc résolu qu’elle serait sacrifiée à la vengeance des Anglais.
Dès le lendemain mardi, les assesseurs furent assemblés pour délibérer sur ces nouvelles circonstances, ainsi que sur le procès-verbal de la veille, dont on a exposé les nullités radicales dans la notice du premier procès.
S’ils avaient rempli le ministère auquel ils se trouvaient appelés suivant les règles de la justice, ils auraient commencé par remarquer que Jeanne déniait les faits et les discours que lui avait imputés le prédicateur de Saint-Ouen, en lui lisant les douze articles ; en conséquence, ils auraient vérifié sur les interrogatoires eux-mêmes, si cette défense était fondée ou si elle était fausse. La prévention leur ferma les yeux, et ils n’y pensèrent même pas.
La forme inadmissible d’un seul procès-verbal non ordonné par jugement sans prestation de serment et sans autre procédure, ne les frappa pas davantage, quoiqu’elle eût dû les arrêter pour le rejeter et pour y faire substituer une procédure régulière.
Ils ne firent pas même de réflexions sur l’obscurité qui résultait du peu de mots qu’on faisait dire à Jeanne, par rapport aux précautions qu’elle avait à prendre pour la conservation de sa virginité ; ils dédaignèrent d’éclaircir les faits et d’en informer, quoiqu’ils fussent évidemment de nature à pouvoir faire naître une justification complète de la conduite de Jeanne.
441Ils ne furent attentifs qu’à ce que Jeanne avait dit qu’elle n’avait pas compris l’abjuration qu’on lui avait fait faire, ni entendu dire et promettre tout ce qu’on prétendait qu’elle avait dit et promis. Au lieu de prendre le parti préalable de la faire venir devant eux et de lui lire cette abjuration, ce qui leur aurait fait découvrir la certitude du faux qui avait été commis, ils se contentèrent à la très-grande pluralité d’être d’avis qu’avant de lui prononcer la condamnation définitive, on lui ferait lecture de la cédule de son abjuration.
Quelqu’injuste que fût cet avis, il prouve du moins que ceux qui le prirent, n’avaient point de part à la fausse cédule d’abjuration, et il devait encore embarrasser l’évêque de Beauvais ; il ne se tira d’affaire qu’en ne s’y conformant pas, de sorte que Jeanne est morte sans avoir jamais connu cette fausse abjuration.
Il y eut deux autres avis ouverts, l’un de condamner Jeanne à être abandonnée à la justice séculière sans lecture de l’abjuration ; mais il ne fut adopté par personne, dès que l’abbé de Fécamp eut proposé celui d’y ajouter par préalable la lecture de cette abjuration.
Un troisième avis consistait à ordonner la lecture préalable de la cédule d’abjuration à Jeanne, à condamner les douze assertions, suivant les qualifications de l’Université de Paris, mais sans statuer sur la personne de l’accusée, sur laquelle on s’en rapportait aux juges du procès. Le petit nombre des assesseurs qui le suivit se flattait par ce parti mitoyen de ne point tremper ses mains dans le sang de Jeanne ; ce n’était évidemment qu’un détour suggéré par une fausse politique, et qui ne pouvait servir tout au plus qu’à calmer les remords d’une conscience erronée.
Qu’entendaient au surplus les assesseurs qui suivirent l’avis de l’abbé de Fécamp par le jugement qu’ils conseillaient aux juges de rendre ? quelle opinion en avaient ils eux-mêmes ? savaient-ils tout ce qui devait résulter d’un jugement qui livrait Jeanne à la justice séculière ? 442entendaient-ils la déclarer hérétique ? la croyaient-ils telle eux-mêmes ? savaient-ils les prétendus privilèges de l’Inquisition, en vertu desquels le juge séculier ne pouvait se dispenser de livrer au supplice la personne ainsi jugée ? ce privilège même avait-il eu jusque-là son exécution en France ? quelques-uns des assesseurs l’ignoraient-ils ? c’est ce qu’il est fort difficile d’éclaircir : je ne peux que rassembler ici ce qu’ils ont dit eux-mêmes dans le procès de révision ; ce sera au lecteur à en tirer les conséquences qu’il jugera à propos.
L’évêque de Noyon craignait tellement de passer pour avoir eu part à ce jugement, qu’en même temps qu’il convient d’avoir assisté à l’abjuration de la place Saint-Ouen et à la prononciation du jugement de condamnation il a bien soin d’observer qu’il n’a pas assisté aux délibérations. Il n’ose pas même convenir qu’il ait été présent au conseil du roi d’Angleterre, où furent délibérées des lettres de garantie accordées aux juges, en disant qu’il est possible que cela soit, mais qu’il ne s’en souvient pas551.
Thomas de Courcelles assure qu’il n’a pas été d’avis de déclarer Jeanne hérétique, si ce n’est qu’autant qu’elle continuerait à soutenir qu’elle ne devait pas être soumise à l’Église ; et quant à la dernière délibération, il dit que sa conscience lui est témoin qu’il a bien dit qu’elle était comme ci-devant ; mais qu’il n’a jamais délibéré positivement qu’elle était hérétique, et n’a jamais été d’avis de lui infliger aucune peine552P77.
C’est ainsi qu’un autre assesseur dit que le jugement a été rendu contre elle plutôt par crainte de vengeance que par zèle de justice ; qu’à la vérité on observait les formes du droit à ce qu’il lui a paru, mais que le vrai motif était la terreur des Anglais553 ; et Pierre Boucher, l’un des assesseurs, qu’il a toujours vu Jeanne bonne chrétienne554.
Richard Brouchot, autre assesseur, déclare pareillement qu’il a toujours cru la sentence injuste, qu’il ne sait pas où les juges ont pu trouver les motifs de la condamnation. Il ajoute que le bruit public était que les juges voyant 443qu’elle s’était soumise à l’Église, et qu’elle était fidèle et catholique au point de lui donner la communion avant sa mort, l’ont cependant condamnée au feu pour plaire aux Anglais, ou par crainte de s’attirer leur haine555.
L’assesseur La Pierre va encore plus loin, en assurant qu’elle n’était ni hérétique ni schismatique, et qu’elle ne fut jugée hérétique, que parce qu’elle avait repris l’habit d’homme, ce qui ne suffisait pas, de son aveu, pour la juger telle556.
C’est encore ainsi que Jean Fabry, autre assesseur, dépose qu’elle était bonne catholique, qu’elle est morte telle ; qu’il voudrait bien qu’à sa mort, son âme fût aussi bonne que celle de Jeanne. Elle était fidèle, dit-il, puisqu’elle s’était soumise à l’Église, et que ce fut de l’ordre des juges qu’on lui donna la communion ; elle avait la réputation générale d’être bonne et catholique : ce fut la reprise d’habit d’homme qui fut la seule cause de sa condamnation557.
C’est à l’occasion de cette cause si injuste et si absurde de condamnation à mort, que Pierre Miget qui était également du nombre des assesseurs, déclare qu’on ne devait pas la juger hérétique pour avoir repris l’habit d’homme, et qu’il ne craint pas de dire que ceux qui l’ont fait brûler par un pareil motif, auraient mérité d’éprouver la peine du talionP78 ; il dit encore que plusieurs de ceux qui étaient au procès étaient irrités, qu’ils trouvaient le jugement trop rigoureux, en sorte que vu la haine des Anglais, le procès peut passer pour injuste, ainsi que le jugement558.
Il est vrai qu’André Marguerie, aussi l’un des assesseurs, se contente d’avouer qu’il ne sait pas si elle fut condamnée avec justice ou avec injustice ; expression douteuse qu’on explique toujours en faveur d’un accusé, lorsqu’elle se trouve dans la bouche d’un juge, parce que celui-ci ne doit jamais condamner que d’après une parfaite conviction que celui qu’il juge est coupable559.
La Chambre, aussi assesseur, dépose que Pierre Maurice, 444autre assesseur, lui a dit qu’il avait confessé Jeanne une fois, qu’il n’avait jamais rien entendu de pareil d’aucun docteur ni d’aucun autre personnage, et qu’il croyait qu’elle marchait devant Dieu dans la voie de la justice et de la vérité560.
Enfin les deux religieux assesseurs, La Pierre et Ladvenu, ne tarissent pas sur la catholicité de Jeanne, ainsi que tous ceux qui avaient été employés dans le procès, tels que les notaires, l’huissier et tous les témoins étrangers à l’instruction de l’affaire.
Il doit paraître bien surprenant sans doute, d’entendre s’exprimer ainsi presque tous ceux des assesseurs qui vivaient encore au temps de la révision ; ils n’ont pas même cherché à indiquer des raisons d’une opinion aussi contraire en apparence à celle qu’ils paraissaient avoir dans la délibération définitive ; ils ne prévoient même pas qu’on puisse imaginer que ce qu’ils disaient était contradictoire avec ce qu’ils avaient fait : c’est ce qui m’a décidé à tâcher d’approfondir une circonstance aussi singulière. Voici ce que j’ai cru pouvoir indiquer, sans cependant m’assurer d’être parvenu à un éclaircissement suffisant pour satisfaire tout-à-fait le lecteur.
Ceux des assesseurs qui prirent l’avis de s’en rapporter aux juges sur la personne de l’accusée, en se contentant d’opiner sur les qualifications à donner aux assertions, avaient un prétexte plausible pour pouvoir tenir ce langage ; tels sont entre autres La Pierre et Ladvenu. À l’égard de ceux qui adoptèrent l’avis de l’abbé de Fécamp qui déclarait Jeanne relapse, ils prétendaient probablement qu’en condamnant les douze assertions, ce n’était qu’un jugement doctrinal qu’ils avaient été d’avis de rendre, et qu’à l’égard de la personne, ils ne l’avaient jugée relapse qu’au chef de la reprise d’habit d’homme ; qu’ils n’avaient pas délibéré sur le genre de peine que méritait cette faute, comme on voit en effet qu’il n’en est pas question dans le procès-verbal de leur délibération ; qu’ils ne pensaient pas qu’elle 445dût aller à la mort ; qu’ainsi les deux juges avaient tout pris sur eux. N’est-ce pas de cette seule manière qu’on peut comprendre ce que dit Miget, que ceux qui l’ont condamnée au feu pour avoir repris l’habit d’homme, mériteraient la peine du talion ? expression vive dans sa bouche, mais qui au fond est semblable à ce que portent les autres dépositions que j’ai rapportées.
D’ailleurs, on ne donna aucune communication aux assesseurs de la rédaction des deux jugements rendus contre Jeanne ; ils furent l’ouvrage des seuls juges et de leur conseil secret. Ainsi les assesseurs n’eurent aucune part aux qualifications qui furent données à la personne de Jeanne ; c’est peut-être aussi par cette raison que Thomas de Courcelles dit qu’il n’a jamais été formellement d’avis de déclarer Jeanne hérétique. Ce sont à la vérité des subtilités que j’indique ici ; mais elles étaient alors l’aliment des écoles et une grande partie du peu de science qui existait. Les assesseurs auraient beaucoup mieux fait, dira-t-on, en rendant dans leur déposition un hommage complet à la vérité, d’avouer qu’ils s’étaient laissés indignement tromper en recevant les douze articles d’assertions, sans vérification préalable, comme la véritable expression des sentiments de Jeanne d’Arc ; de réclamer contre la dernière surprise qui leur fut faite par la fausse abjuration substituée à la véritable ; de prétendre en conséquence qu’ils n’avaient eu réellement aucune part à la condamnation, puisqu’on n’a pas même suivi leur avis de faire une lecture publique à Jeanne de cette même abjuration contre laquelle il est évident qu’elle aurait réclamé : mais c’est précisément ce qu’ils ne pouvaient pas faire lorsqu’ils ont déposé, parce qu’ils ne savaient pas encore ces circonstances, même lorsqu’ils ont été entendus. Elles sont le résultat de tout ce qu’ils ont dit chacun séparément, lorsque des juges ou un critique impartial examinent le tout et le réunissent : je doute encore qu’on ait su le tout jusqu’à présent. Ainsi, il peut être permis de suppléer à leur ignorance en rejetant leurs mauvaises 446raisons, et en adoptant les bonnes ; mais si ces dernières diminuent de leurs torts, il s’en faut beaucoup qu’elles les justifient.
Telle est donc la seule manière de résoudre le problème que j’ai proposé dès les premières pages de la notice du procès de condamnation, par rapport à la conduite des consulteurs et des assesseurs, lorsque j’avais peine à croire qu’un aussi grand nombre d’hommes aient condamné l’innocence de propos délibéré. Il me paraît sensible que tous ceux qui ont donné leurs avis doctrinaux sur les assertions, ont été trompés par un faux exposé des réponses de Jeanne.
Ils sont tous répréhensibles sans doute de n’avoir pas pris les mesures convenables pour éviter cette surprise ; mais il en résulte toujours qu’ils ont opiné sur une affaire qui n’était pas celle qu’on avait à décider ; il en résulte en conséquence qu’il n’y avait aucun avis doctrinal réel de ces prétendus consulteurs du saint-office, et encore moins de l’Université de Paris, sur la véritable affaire de Jeanne, puisqu’on n’en avait donné un de la part de l’Université que sous la condition formellement exprimée, que Jeanne ne devait être livrée à la justice séculière que dans le cas ou ayant sa raison, elle continuerait à soutenir ces propositions avec opiniâtreté et constamment.
Les assesseurs sont encore plus répréhensibles que les consulteurs du saint-office, de n’avoir pas, soit par ignorance, soit par crainte ou par faiblesse, exigé l’examen du procès lui-même avant de juger ; de n’avoir pas interrogé Jeanne sur chacune des douze assertions, avec sommation de s’expliquer pour les avouer ou pour les désavouer ; de n’avoir pas exigé d’elle de s’expliquer pareillement sur la cédule d’abjuration qu’on avait substituée à une autre. Quant aux autres, il n’y a pas de qualifications suffisantes pour exprimer l’horreur qu’on doit concevoir contre les deux juges et contre le petit nombre des assesseurs qui sont entrés dans un complot aussi affreux, que celui que présente l’examen attentif du procès de révision. La faute 447des premiers assesseurs, très-grave en elle-même, ne va pas, comme je l’ai présumé dès le commencement de la notice du premier procès, jusqu’à participer à cette portion de la plus noire iniquité, puisqu’on ne se servit de ces moyens criminels, que parce qu’ils étaient nécessaires pour les tromper eux-mêmes. L’ignorance, la crainte, les fraudes pratiquées à leur égard pour les faire tomber dans un piège, qu’ils devaient cependant être plus à portée d’éviter que les consulteurs, ont dicté leur conduite. De fausses subtilités, des équivoques et des restrictions ont pu apaiser leurs remords, et leur procurer un calme, criminel sans doute, et qui ne pouvait être que celui d’une fausse conscience.
Aussitôt que les assesseurs eurent fini cette dernière délibération dont il paraît que plusieurs d’entre eux, ne connaissaient pas encore les cruelles conséquences, l’évêque de Beauvais, impatient de finir cette sanglante et injuste procédure, ordonna que Jeanne serait citée à comparaître en jugement le lendemain, mais que la citation ne lui serait signifiée qu’à huit heures du matin.
Sixième et dernière époque Prononciation du jugement définitif, supplice et mort de Jeanne d’Arc.
Des objets importants à éclaircir et à constater, feront la matière de cette dernière époque.
- Que doit-on penser de la prétendue information faite après la mort de Jeanne, dont on a parlé dans la notice du premier procès, qui tendait à transmettre ce qu’on a prétendu qu’elle avait dit avant de mourir ?
- Est-elle morte avec des sentiments qui démentent l’héroïsme qu’elle avait montré pendant le temps de ses prospérités ?
- Y a-t-il eu un jugement de la justice séculière rendu contre Jeanne, après la prononciation de celui de la justice ecclésiastique ?
- Enfin est-ce elle même qui a été brûlée, ou a-t-elle survécu à une exécution apparente seulement, dans laquelle une criminelle 448mise en sa place devint la proie des flammes ?
Tels sont les quatre points principaux dont la vérité doit être fixée par le récit exact des faits, joint aux réflexions qu’ils font naître.
1. [Que penser de l’information posthume ?]
Il est nécessaire que le lecteur commence par relire ce qui a été rapporté dans la quatrième partie de la notice du premier procès, au sujet de l’information tardive qu’on a trouvée à la suite de ce procès, et qui n’est signée de personne, quoiqu’elle porte le nom de l’évêque de Beauvais et du vice-inquisiteur ; elle est d’une date postérieure de plusieurs jours à l’exécution de Jeanne. Il y verra les nullités de forme qui la feraient proscrire, quand même elle ne serait pas l’ouvrage d’un faussaire. Les sept témoins qu’on y a entendus présentent Jeanne comme effrayée au-delà de toute expression des approches de la mort, renonçant et abjurant des apparitions et des révélations qui l’ont trompée, définissant ces apparitions sous l’apparence risible de miniatures presque imperceptibles, se soumettant à l’Église au point de croire avec les gens d’Église qu’elles lui venaient du démon, y renonçant en la présence du corps de Jésus-Christ avant de le recevoir, enfin pleine de repentir du mal qu’elle avait fait aux Anglais jusqu’à leur en demander pardon avec la plus grande contrition.
On sent aisément que le plus grand intérêt a dû dicter cet ouvrage de ténèbres, puisque s’il contenait la vérité, il diminuerait un peu de l’horreur qu’inspire la condamnation ; il porterait atteinte à la gloire de Jeanne d’Arc, à qui la peur de la mort aurait évidemment ôté l’usage de la raison ; mais si cette même information ne présente qu’un acte et un tableau faux de ce qui s’est passé, on ne sera pas surpris qu’il ait été rédigé par ceux qui ont été capables de commettre tous les faux qu’on vient de voir dans les époques précédentes ; ce sera un nouveau crime à ajouter à tant d’autres.
Or :
- Aucun des trois notaires, ni aucune autre personne n’a signé cette information qu’il était cependant si essentiel 449pour les juges de rendre authentique ; première présomption.
- Elle ne s’est pas trouvée dans la minute ni dans la grosse du procès, et on n’en aperçoit qu’un mot dans l’examen particulier des délégués du Pape pour parvenir au jugement ; deuxième présomption.
- Si elle se trouve à la suite des grosses du procès de condamnation que nous avons en bonne forme, c’est séparément du procès lui-même, sans aucune signature de témoins ni de notaires, et par conséquent sans aucune espèce de forme et d’authenticité ; troisième présomption.
- Elle n’était même pas dans quelques-uns des manuscrits du procès, comme le prouve celui de M. Laurent, dont j’ai parlé dans la seconde addition à la notice des vingt-huit manuscrits ; quatrième présomption.
- Aucun des assesseurs entendus en déposition n’en parle, Martin Ladvenu, Jean Toutmouillé et Thomas de Courcelles, prétendus témoins de cette fausse information, n’en disent rien du tout dans leurs dépositions au procès de révision ; cinquième et dernière présomption.
Ajoutons à ce premier genre de preuves, que tout ce qu’on lit dans cette information est absolument démenti par les dépositions unanimes de tous les témoins entendus dans la révision, et notamment par celle de ces mêmes trois témoins que je viens de nommer, les seuls qui restaient alors en vie des sept qu’on a fait figurer dans cette pièce fausse. Ce dernier monument des faux émanés des juges de la Pucelle, doit donc disparaître pour jamais à la lumière de ces preuves accablantes, pour aller se réunir aux fausses assertions, à la fausse cédule d’abjuration, et pour faire place à la vérité attestée par une nuée de témoins sous la foi du serment.
Il me paraît très-probable que l’évêque de Beauvais fit des tentatives pour donner une forme probante à ce dernier projet de faux ; du moins on en trouve une espèce d’indication dans la déposition du greffier Manchon. Il dit que la reprise de l’habit d’homme par Jeanne, occasionna une espèce d’interrogatoire particulier et secret, que firent 450l’évêque et quelques autres, mais comme personnes privées seulement : ce récit, dit-il, fut mis par écrit ; or, tel est précisément l’objet de cette fausse information. Le prélat voulut engager le notaire greffier à le signer, mais il déclare qu’il refusa de donner authenticité par la signature, à un ouvrage auquel il n’avait pas été présent. Une pareille circonstance ressemble beaucoup au projet de valider une fausseté ; le refus du notaire l’aura laissée dans l’état informe que la fraude lui avait donnée d’abord ; et tels sont précisément l’esprit et la forme de la pièce dont il s’agit ici.
D’ailleurs, si des faits de la nature de ceux qui se trouvent dans cette prétendue information avaient été vrais, avec quel soin ne les aurait-on pas judiciairement constatés pour l’avantage des juges et pour le malheur de Jeanne ? combien n’aurait-on pas été attentif à revêtir de formes au dessus de tout soupçon, des faits aussi essentiels ? Il ne reste donc plus, pour achever de se convaincre, qu’à rapporter ici ce qu’ont dit les témoins dans le procès de révision.
Martin Ladvenu frère-prêcheur, l’un des prétendus témoins de cette fausse information, fut chargé par l’évêque de Beauvais de préparer Jeanne à la mort, et de lui annoncer le supplice dont elle devait périr dans la journée. Celui-ci, avant de l’en instruire, crut devoir l’entendre en confession ; elle lui témoigna un si grand désir de communier, que sans lui parler encore de son jugement, et n’osant pas accorder de lui-même à Jeanne ce qu’elle souhaitait avec tant d’ardeur, il alla demander la permission pour elle à l’évêque de Beauvais, chez lequel Massieu attendait les ordres pour faire à Jeanne la citation de comparaître en jugement.
Le prélat consulta avec les assesseurs qui se trouvaient chez lui ; conformément à leur avis dont les deux procès et dont aucun témoin n’indique les motifs, il permit de donner la communion à celle qu’il allait juger hérétique, relapse, et faire brûler vive comme telle. Cette conduite 451est tellement contradictoire, qu’il est impossible de pouvoir l’expliquer.
Ladvenu étant de retour, et ne voulant point troubler Jeanne avant la sainte action qu’elle allait faire, la confessa une seconde fois probablement pour lui donner l’absolution. Ce religieux, sans rendre compte de ce qui se passa entre elle et lui dans le tribunal de la pénitence, a cru avec raison pouvoir déclarer ce qu’elle lui révéla au sujet du viol qu’on lui avait voulu faire éprouver depuis son abjuration, et dont j’ai déjà parlé dans l’époque qui précède561P79.
Tous les témoins déposent unanimement qu’elle communia le jour de la mort, avant de savoir sa condamnation. Martin Ladvenu assure qu’elle le fit très-dévotement et avec une si grande humilité et tant de larmes, qu’il ne peut pas le rendre lui-même ; depuis cet instant, il ne la quitta pas jusqu’à la mort.
Le Saint-Sacrement fut d’abord apporté avec irrévérence sur une patène couverte d’un voile, sans lumières, étole, ni surplis ; peut-être fallait-il le cacher dans le passage aux Anglais, dont la fureur donnait tout à craindre. Ladvenu envoya chercher ensuite tout ce qui était convenable pour la cérémonie ; pendant que Jeanne fut communiée, on prononça les litanies des agonisants : Orate pro ea (priez pour elle) ; il y eut des flambeaux allumés.
Ni Ladvenu, ni La Pierre, ni Massieu, ni Toutmouillé, ni aucun de ceux qui étaient présents à cette administration, ne déposent, comme on le lit dans la fausse information tardive, que Jeanne ait dit, avant de communier, que les esprits qui lui apparaissaient l’avaient déçue et qu’elle ne voulait plus y croire ; il est même prouvé que ce fait ne pouvait pas être vrai. En effet, suivant la fausse information, elle n’a reconnu qu’ils l’avaient trompée, que quand elle a su qu’elle était condamnée à mort, sans pouvoir se soustraire à ce jugement. Le procès de révision prouve au contraire 452que lorsqu’elle a été administrée, elle ignorait encore ce qui allait être prononcé et exécuté.
Ce fait de l’information tardive est donc évidemment démontré faux.
2. [Jeanne d’Arc a-t-elle manqué de courage face à la mort ?]
Réunissons à présent tout ce qui s’est passé depuis le moment où après la communion elle a su le triste sort qui l’attendait. Voyons si cette héroïne a montré la pusillanimité qu’on lui reproche sur le fondement de cette fausse information, si elle a fait les aveux qu’on lui impute ; ou si, au contraire, malgré l’effroi si naturel de la mort, malgré la vue d’un supplice aussi cruel qu’ignominieux, nous trouverons encore des traces de ce courage admirable avec lequel, s’exposant aux coups des ennemis, elle allait aux combats sans porter d’autres armes que sa bannière, afin de ne pas risquer de verser le sang humain. Il sera facile en même temps, au lecteur, de reconnaître qu’il ne se passa aucun des faits qui se trouvent dans la fausse information.
Quand Ladvenu, dit Toutmouillé, l’un de ces prétendus témoins de la fausse information tardive, après avoir rendu compte de l’administration de Jeanne,
… eust annoncé à la pouvre femme la mort de quoy elle devait mourir ce jour-là, et oy la dure et cruelle mort qui lui estoit prouchaine, commença à s’escrier douloureusement, pyteusement se destendre et arracher les cheveux :
— Hélas me traicte-l’en aussi horriblement et cruellement, qu’il faille que mon cors net et entier, qui jamais ne fut corrompu, soit aujourdhui consumé et rendu en cendres ; ah ! ah ! j’amerois mieux estre descapitée sept fois, que d’estre ainsi bruslée.
Ce premier moment d’indignation et de douleur est le cri de la nature, mais il porte sur l’ignominie et sur la barbarie du supplice, et non sur la crainte de la mort.
— Hélas, (continua-t-elle), se j’eusse estée en la prison eclesiastique à laquelle je m’estois submise et que j’eusse esté gardée par des gens d’églize, non pas par mes adversaires, je ne me fus pas si misérablement mescheu comme 453il est. J’en appelle devant Dieu, le grand juge des torts et ingravances qu’on me faict.
En effet, si Jeanne n’eût pas été gardée par les Anglais, si on n’eût pas employé la violence et la fraude à son égard, elle n’aurait pas quitté l’habit de son sexe : ce discours ne peut pas signifier autre chose ; il ne ressemble en rien à toutes ces révocations de ses révélations que lui fait dire la fausse information ; les plaintes même qu’elle profère ne sont pas injurieuses, malgré la position dans laquelle elle se trouvait, et malgré la vivacité naturelle de son caractère.
Elle se complaignoit merveilleusement en ce lieu, (dit le déposant), des oppressions et violences qu’on lui avait faites en la prison par geoliers et par les autres qu’on avait fait entrer sur elle.
Cette phrase est l’explication naturelle de la précédente ; elle en fixe le véritable sens, elle justifie ce que Jeanne avait dit tant de fois, des atteintes qu’on avait voulu porter à sa virginité depuis qu’elle avait repris les vêtements de son sexe.
Après ces complainctes, survint l’évesque desnommé, auquel elle dit incontinent :
— Évesque, je meurs par vous.
Et il lui commença à remontrer, en disant :
— Ah, Jehanne, prenés patience ; vous mourés, parce que vous n’avés pas tenu ce que vous nous aviés promis, et que vous êtes retournée à vostre premier malefice.
Ce ne sont pas-là les propos que lui tint le prélat, suivant la fausse information tardive, et encore moins ce que Jeanne lui répliqua. Elle pouvait sans doute lui adresser les reproches les plus sanglants, il les méritait bien. Voici ce qu’elle se contenta de lui dire.
Et la pouvre Pucelle lui respondit :
— Hélas ! si vous m’eussiés mise aux prisons de court d’églize, et rendue entre les mains des concierges ecclésiastiques compétens et convenables, ceci ne me fust pas advenu, par quoy je appelle de vous devant Dieu.
On ne peut pas trouver un meilleur modèle de la véritable patience chrétienne ; cette simplicité accompagnée 454de douceur, de force et de réserve, montre autant de vertu et de modération dans une victime innocente, que l’héroïne a dit et fait de choses dignes d’admiration.
C’est par une suite de ce même esprit que lorsqu’on disait tout haut qu’elle s’était rendue coupable d’hérésie en reprenant les habits d’homme, accusation trop absurde pour mériter une réfutation, elle disait :
— Si vous, messieurs de l’église, m’eussiés menée et gardée en vos prisons, par adventure ne me fus-je pas ainsi562P80.
Elle fit ensuite, disent les autres témoins, de belles et dévotes prières à Dieu, à la Vierge et aux saints, en sorte que tous pleurèrent et nommément Loyseleur, qu’on suppose aussi l’un des témoins dans la fausse information.
Il osa venir à la prison ce jour-là ; rien n’est plus extraordinaire que ce qui paraît s’être passé à cet instant dans son âme. Quelqu’endurci qu’il se crût dans le crime, son horreur vint tout-à-coup se présenter à ses yeux ; le tableau de ses perfidies le fit frémir lui-même ; il se vit tel qu’il était, par l’effet de ce remords que Dieu, tantôt dans sa bonté et tantôt dans sa justice, fait naître quelquefois dans le cœur des plus grands scélérats. Un repentir subit et in volontaire fit couler ses larmes avec une telle abondance que les Anglais l’appelèrent traître. Sa contrition fut si grande, qu’il voulut monter sur la charrette qui devait mener Jeanne à l’échafaud, pour lui révéler les crimes qu’il avait commis contre elle, et pour tâcher d’en obtenir son pardon.
Qu’il est dommage que la vertu de Jeanne n’ait pas été mise à cette dernière épreuve ! il y a tout lieu de présumer qu’elle lui aurait pardonné, dans la disposition de piété et de confiance en Dieu où elle se trouvait, puisque Pierre Maurice étant venu la voir, elle lui dit :
— Maistre, où seray-je ce soir ?
— N’avés-vous pas, (lui répondit-il), bonne espérance au Seigneur ?
— Oui, (répliqua-t-elle), et que par la grâce de Dieu, je serai ce soir en paradis563P81.
455Les Anglais indignés voulurent tuer Loyseleur ; il fut obligé de s’enfuir auprès du comte de Warwick ; ses jours criminels ne furent sauvés que par la protection de ce seigneur ; il lui enjoignit de sortir au plus tôt de Rouen, s’il ne voulait pas être massacré. On ne sait plus autre chose de Loyseleur, sinon que dans la suite il est mort subitement dans une église564P82.
Jeanne fut alors revêtue de l’habit de son sexe ; on lui mit sur la tête la mitre fatale de l’Inquisition, sur laquelle étaient écrits les délits dont on la chargeait si injustement, et ils étaient écrits plus en détail sur un tableau auprès du bûcherP83. Elle fut conduite dans la charrette au vieux marché de Rouen, accompagnée de sept ou huit cents Anglais, armés de glaives et de bâtons.
Dans cet état humiliant, elle monta sur un échafaud en présence d’un peuple innombrable : il y en avait trois, sur l’un étaient les juges et les assesseurs ; sur l’autre étaient Jeanne et les prélats ; le troisième était celui du supplice565P84.
Jeanne était placée de façon qu’il n’y avait aucun homme qui fût assez hardi de parler à elle, excepté Martin Ladvenu son confesseur et Jean Massieu566P85.
On craignait donc encore qu’elle ne parlât, soit pour désavouer les faits des douze articles, soit pour renouveler son appel au Pape, soit pour attaquer la fausseté de l’abjuration.
Midi prononça le sermon ; Massieu qui ne quitta pas Jeanne jusqu’à la mort, atteste que
… pendant la prédication elle eust grant constance et paisiblement oystP86.
L’évêque de Beauvais, malgré ces précautions, ne suivit pas l’avis des assesseurs567 ; il n’osa pas faire lire la fausse abjuration devant Jeanne, quoiqu’ils l’eussent expressément délibéré ; il craignit de courir le risque de son désaveu, dont une partie des assistants aurait été obligée de reconnaître la vérité. Il se mit au-dessus des reproches, commettant ainsi un nouveau crime devenu nécessaire pour achever sans risque de compléter l’injustice. Sitôt que le 456prédicateur eut dit à Jeanne
— Vade in pace, allés en paix, l’églize ne peut plus vous défendre, et vous remet dans les mains séculières,
l’évêque lut tout haut le jugement définitif de condamnation, tel qu’il est rapporté dans la notice du premier procès.
Dès que Jeanne l’eut entendu prononcer,
… elle se jeta à genouils, et adressa à Dieu les plus dévotes prières en faisant récognition (c’est-à-dire, dans le langage des témoins, en demandant pardon) à Dieu nostre rédempteur qui avait souffert en la croix pour nostre rédemption.
Elle demanda une croix : un Anglais qui était auprès d’elle en fit une sur-le-champ, avec le bout d’un bâton et la lui donna ; Jeanne la baisa avec ferveur, elle la mit dans son sein entre sa chair et ses vêtements.
Elle désira quelque temps après d’avoir la croix d’une église ; Massieu et la Pierre lui procurèrent celle de la paroisse voisine de Saint-Sauveur.
Plus la piteuse Jeanne, (dit La Pierre), lui demandast, resquit et supplia très-humblement, ainsi qu’il estoit près d’elle en la fin, qu’il alla à l’églize prouchaine, et qu’il lui feit apporter la croix pour la tenir levée devant elle jusqu’à sa mort, afin que de la croix où Dieu pendit fust, eût la vue continuellement devant ses ieux : lorsque cette croix fut venue, elle l’embrassa moult estroitement et longuement, et la gardat jusqu’à ce qu’elle fut lyée568.
Les témoins disent unanimement,
… qu’elle eust en ce moment, c’est-à-dire, étant encore sur l’échafaud, une si grande contrition et si belle repentance, que c’estoit une chose admirable en disant parolles si dévotes, si pyteuses et si catholiques, que tous ceux qui la regardoient en grant multitude, pleuroient à chaudes larmes.
Elle monstra, (dit Massieu), grants signes et évidentes et cleres apparences de sa contrition, pénitence et ferveur de foy, tant par ses pyteuses et dévotes lamentations, qu’invocations de la sainte Trinité, de la sainte Vierge et de tous les saints569P87.
457Plusieurs témoins disent qu’elle demanda pardon, sans spécifier sur quel objet il portait. Cette expression générale pourrait élever un nuage ; mais indépendamment de ce qu’on vient de lire qui doit le dissiper, l’équivoque est levée par la déposition des autres témoins. Massieu ne permet pas, d’après ce qu’il dit, de l’entendre autrement que de ce pardon général qu’un bon chrétien, avant de mourir, demande à ses frères, en pardonnant lui-même à ceux qui lui ont fait du mal ; deux vertus que Jeanne pratiqua dans cet instant.
Esquelles dévotions, (dit-il), lamentations et vraie confession de la foy, en requérant ainsi à toutes manieres de gents, de quelque condition ou estat qu’ils fussent, tant de son parti que d’autres, mercy très-humblement, en requérant qu’ils vouldissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu’ils lui avaient faict ; et elle persévera et continua très-long espace de temps, comme une demi-heure, jusqu’à la fin.
Manchon s’explique de même :
Et dit que patiemment elle oyt le sermon tout au long, et après fit sa régraciation, ses prières et lamentations moust notablement et dévotement, tellement que les juges, prélats et autres assistans furent provoqués à grants pleurs et larmes, de lui voir faire ses pyteuses regrets et douloureuses complainctes.
Il dit ensuite qu’elle demanda pardon aux juges, aux Anglais, au roi de France et aux princes du royaume, en réunissant ainsi tous ceux qui composaient les deux partis ; une pareille action ne peut donc signifier que le pardon général qu’elle demandait de ses péchés, et non celui d’un délit dont elle se serait avouée coupable.
Le mouvement de douleur qui saisit toute l’assemblée est également attesté par Massieu,
… dont les juges, assistans, et même plusieurs des Anglois furent provoqués à répandre larmes et pleurs, et de faict et très amérement pleurèrent ; et plusieurs même d’iceux Anglois recogneurent et confessèrent le nom de Dieu, voiant si notable fin.
Le notaire-greffier Manchon déclare,
… que jamais 458ne ploura tant pour chose qui lui advint, et que par ung mois après ne s’en povoit bonnement appaiser, par quoy d’une partie de l’argent qu’il avait eu au procès, il acheta ung petit méssel qu’il a encore, afin qu’il eût cause de prier pour elle ; et au regard de finale pénitence, il ne veit oncques plus grant signe à chrestien570P88.
Cette scène si touchante ne dément en rien le caractère de Jeanne. Sa dévotion était très-tendre, puisque son histoire prouve, comme je l’ai fait remarquer déjà, qu’elle avait le don des larmes, qu’elle en répandait beaucoup toutes les fois qu’elle allait à confesse ou qu’elle communiait.
La manière dont elle s’exprima dans cette dernière occasion, en arracha à tout le monde, ainsi que le disent tous les témoins sans exception, non-seulement à plusieurs des assesseurs, à l’évêque de Boulogne, au cardinal d’Angleterre, à tous les prélats, mais même, si on peut croire le seul témoin qui le dit, à l’évêque de Beauvais, ce coupable auteur d’une si criante injustice ; il y eut cependant beaucoup d’Anglais qui, loin d’être touchés, riaient du malheur de cette infortunée, et dont la fureur contre elle n’était pas encore épuisée571P89.
Au surplus, au lieu de renoncer à son véritable souverain, au lieu de se repentir de l’avoir servi contre les Anglais, Jeanne s’occupa au contraire de l’honneur de Charles VII : elle lui fut fidèle jusqu’à la fin, même dans cette affreuse circonstance ; elle sentit tout le tort que sa condamnation et son supplice pouvaient lui faire dans l’esprit des peuples : ce témoignage de fidélité démontre une présence d’esprit, qui ne pouvait être que le résultat d’un courage parfaitement résigné. Elle déclara en conséquence, ainsi que l’atteste Jean de Mailly, évêque de Noyon, que le roi de France ne l’avait pas induite à faire ce qu’elle avait fait, soit qu’elle ait fait bien ou fait malP90.
Croira-t-on qu’elle ait perdu le courage lorsqu’elle s’écria, suivant un témoin572, en paraissant troublée :
— Ah ! Rouen, 459Rouen, mourrai-je icy !
Ou bien, suivant un autre :
— Ah ! Rouen, Rouen, seras-tu ma maison !
Ce dernier propos et quelque trouble dans une pareille position ne seraient pas une tache pour la mémoire de Jeanne ; mais il n’est guère vraisemblable qu’elle l’ait tenu, lorsqu’elle voyait bien qu’elle ne pouvait plus échapper à la mort. Il me semble qu’on doit trouver bien plus probable celui que lui attribue un autre témoin, au moment où on allait mettre le feu au bûcher :
— Ah ! Rouen, j’ai grant paour que tu n’ai à souffrir de ma mort,
qui serait une nouvelle protestation de son innocence.
En tout cas, ce dernier propos qui explique le premier, en écarte toute idée de pusillanimité573P91.
On n’a donc rien trouvé jusqu’à présent qui indique dans Jeanne une faiblesse qu’on puisse attribuer à un courage tout-à-fait abattu. Il est vrai qu’il en serait autrement, si après avoir soutenu jusque-là la vérité de ses apparitions et de ses révélations, la terreur les lui avait fait désavouer, sans expliquer le fonds de l’intrigue qui lui aurait fait prendre et exercer pendant sa vie le rôle de l’imposture.
On pourrait tout au plus prétendre apercevoir un doute sur la bonté de la source de ses révélations, dans le propos que l’évêque de Noyon rapporte d’elle au sujet de Charles VII, qui ne l’avait pas induite, dit-elle, à agir, soit qu’elle eût agi bien, soit qu’elle eût agi mal. Mais quand même Jeanne aurait eu quelque doute à ce sujet, quand même elle aurait eu quelque crainte à la fin de ses jours d’avoir été abusée par le démon transformé en ange de lumière, comme on ne cessait de le lui dire tous les jours depuis six mois, il n’y aurait aucun reproche à faire à sa mémoire.
Au surplus, ce sens ne peut pas être donné à ce qu’elle a dit : c’est une expression simple et naïve, accompagnée de réserve pour ne pas irriter les juges contre Charles VII, et sans préjudice de l’opinion personnelle de celle qui parlait. En effet, aucun témoin ne dit qu’elle se soit démentie à la mort ; au contraire, son confesseur et Manchon 460attestent qu’elle persista dans ses révélations, et qu’elle a maintenu et soutenu jusqu’à la fin que ces voix lui venaient de Dieu ; qu’elle n’a rien fait que par les ordres de Dieu ; qu’elle ne croyait pas qu’elles l’eussent trompée, et qu’ainsi elle est persuadée que Dieu les lui envoyait : ce sont les termes mêmes dont ils se servent574P92.
Ainsi la fausseté de l’information faite après la mort de Jeanne, est de plus en plus démontrée. Il est évident qu’elle n’a été faite que pour tâcher de contredire la manière dont Jeanne est morte, pour anéantir ce qu’elle a dit avec persévérance, et pour procurer aux juges des défenses contre les justes reproches qu’ils méritaient, ainsi que le gouvernement anglais.
Jeanne n’a donc point, avant d’être administrée, révoqué ce qu’elle avait dit, comme l’annonce cette procédure si nulle d’ailleurs en elle-même. Elle n’est point convenue que ses visions lui venaient du démon, elle n’a point demandé pardon aux Anglais ; elle est morte en persévérant dans tout ce qu’elle avait annoncé jusque-là ; elle est morte en croyant de bonne foi que Dieu lui-même l’avait inspirée ; en faisant les prières les plus ferventes ; en demandant pardon à tout le monde sans distinction ; en pardonnant elle-même à ses cruels et injustes ennemis ; en justifiant son Roi contre la calomnie ; en appelant à Dieu de l’injustice qu’elle éprouvait.
Un supplice aussi cruel que celui auquel elle était condamnée, accompagné des circonstances les plus avilissantes, lui a sans doute arraché d’abord des larmes et des plaintes : on a dû même sentir, en les lisant, leur modération et leur retenue ; mais après ces premières impressions de la nature, dont la vertu la plus parfaite peut à peine se garantir, après qu’elle eut résolu et offert le sacrifice de sa vie, après qu’elle eut invoqué les secours du ciel que la faiblesse de son sexe lui rendaient encore plus nécessaires, après les avoir mérités par le généreux pardon qu’elle accorda à ceux qui la traitaient ainsi, on va voir qu’elle est morte avec courage, 461piété et résignation, après que nous aurons éclairci s’il intervint un jugement du tribunal séculier contre elle.
3. [Y a-t-il eu un jugement séculier ?]
Deux témoins déposent que Jeanne fut conduite sur l’échafaud devant le bailli de Rouen et les officiers de justice royale, mais ils ne savent pas ce qui s’y est passé575P93P94. Deux autres disent qu’elle fut condamnée sur-le-champ par la justice séculière ; tous les autres, sans en excepter un seul, disent que cette même justice ne rendit aucun jugement contre elle. Comment concilier cette contrariété apparente ?
Si La Pierre et Ladvenu, qui l’accompagnèrent jusqu’à la mort, disent qu’il ne fut rendu aucun jugement par la justice séculière, Manchon explique tout, en disant que le bailli dit seulement au bourreau : Menés-là, menés-là576
, ou : Fais ton devoir
, suivant d’autres témoins577P95 : ce qui n’était certainement pas un jugement, mais une aveugle et coupable soumission à celui de l’Inquisition.
Aussi Laurent Guidon, avocat de la cour de Rouen, qui accompagnait le bailli sur l’échafaud, dit qu’après que Jeanne eut été délaissée à la justice séculière, elle fut mise sur-le-champ et sans intervalle dans les mains du bailli, et que sans qu’il ait été rendu de jugement ni par ce bailli ni par le déposant auxquels il appartenait de le rendre, le bourreau s’empara d’elle et la prit pour la mener au bûcher578P96. Pierre Davon, lieutenant du bailli de Rouen, déclare que sans intervalle et sans qu’il y ait eu de sentence de la justice séculière, elle fut prise et menée au supplice579P97. Enfin, voulant savoir s’il était fait quelque mention d’un jugement dans les registres ou dans les minutes du bailliage de Rouen, j’ai engagé M. le baron de Breteuil à écrire à M. le Procureur-général du parlement de Rouen : ce dernier lui a adressé la réponse du bailliage ; elle porte qu’on a fait les plus exactes recherches dans tous les papiers du greffe, et qu’il ne s’y en est pas trouvé qui eût le plus léger rapport à cette affaire.
462Il résulte de ce détail, que le bailli de Rouen à seulement dit au bourreau de mener Jeanne au supplice. Cet ordre était sans doute nécessaire pour parvenir à l’exécution, attendu que les gens d’Église n’en peuvent pas donner de cette nature ; mais quand on voit que Jeanne resta, après sa condamnation, une demi-heure sur l’échafaud à adresser au ciel des prières si touchantes et à faire fondre en larmes toute l’assemblée, serait-il permis de conjecturer que ce temps fut peut-être employé à déterminer le bailli à donner un ordre si injuste ? Il fallait peut-être lui faire comprendre et lui faire adopter le prétendu privilège de l’Inquisition aussi absurde qu’inique, en vertu duquel on ose soutenir que le juge laïc ne peut pas se dispenser d’envoyer à la mort sans examen et sans jugement la personne que l’Église à condamnée ; privilège destructif de la puissance séculière, qui recevrait en aveugle les ordres d’une puissance qui n’en a aucune sur terre, que celle que les rois veulent bien lui accorder suivant droit et raison.
Cette conjecture devient d’autant plus vraisemblable, qu’indépendamment du tort que les discours de Jeanne sur l’échafaud ne pouvaient pas manquer de faire aux juges qui avaient le plus grand intérêt d’en faire cesser le cours, je vois dans le procès de révision des traces que ce prétendu droit de l’Inquisition n’était ni connu, ni admis jusque-là en France ; c’est peut-être ici un des premiers exemples qu’on en trouve, s’il a même été suivi d’autres, ainsi qu’il est naturel d’en douter d’après ce qu’on va lire.
En effet, beaucoup de témoins disent qu’en cela il fut mal procédé, parce qu’il n’y eut point de jugement de la justice séculière : cette proposition est incontestablement vraie, puisque un ordre de mener quelqu’un à la mort sans procédures, sans examen des charges, sans délibération des officiers du Roi qui à seul le droit du glaive, celui de vie et de mort, ne peut être qu’un acte de tyrannie et non un jugement ; mais ne prouve-t-elle donc 463pas en même temps que ces témoins n’avaient jamais vu agir de cette façon, qu’ils n’avaient pas même d’idée qu’il pût être permis de procéder ainsi ; par conséquent que ce prétendu droit n’était pas d’usage en France ? Cette observation est des plus importantes, parce qu’elle tendrait à établir, que si la France avait fait la faute de recevoir l’Inquisition, du moins elle ne l’avait pas admise avec un des plus sensibles abus de ce tribunal.
Ce qui achève de donner de la force à ce que je viens de dire, c’est ce qui se passa deux ans après à Rouen. Un malfaiteur, nommé Georges Solenfaut, ayant été traduit devant l’ordinaire et devant l’Inquisition, fut condamné par l’Église et délaissé à la justice séculière. Le même jacobin Martin Ladvenu, fut envoyé au bailli pour l’avertir qu’il n’en serait pas dans cette affaire comme dans celle de Jeanne, qu’il ne devait pas agir aussi promptement, mais avec examen ; que l’accusé serait mené à son tribunal pour y être fait et prononcé suivant justice580P98. En effet, dit le même Laurent Guidon, ce nommé Solenfaut fut conduit à la prison, où il fut condamné par sentence du juge séculier et puni ensuite581P99.
Il serait digne de quelque savant, de faire des recherches pour constater combien de temps l’Inquisition a été sans s’arroger ce droit inhumain, dans les pays où elle a existé et où elle existe encore, surtout en France.
Mais pour me renfermer dans mon objet, je finis, en ajoutant qu’il est donc prouvé que pour compléter toute l’horreur de cette affaire, Jeanne fut conduite au supplice sans aucun jugement émané de la puissance civile, qui seule avait droit de disposer de sa personne. Sa mort fut un véritable assassinat prémédité et exécuté sous l’apparence de l’ordre et de la forme judiciaire : il en sera toujours de même de tous les jugements que l’Inquisition rend dans les pays de la chrétienté où elle subsiste encore, tant que la décision ne sera pas suivie d’une procédure et d’un jugement légal, émané de 464la justice séculière. Ce principe est certain ; quand même ces jugements inquisitoriaux seraient aussi justes en eux-mêmes que celui-ci était injuste au fond, et contraire aux lois et aux canons de l’Église, puisque le prétendu tribunal qui le rendit était incompétent et dessaisi par l’appel que Jeanne avait interjeté au Pape, sans que la prétendue abjuration, qui n’était qu’un faux, ait pu y porter la moindre atteinte.
4. [Jeanne d’Arc est-elle morte sur le bûcher ?]
En arrivant au récit de ce qui s’est passé lors des derniers moments de la vie de Jeanne, une nouvelle difficulté vient se présenter. Est-ce bien elle-même qui a été brûlée ? Cette question doit paraître extraordinaire au premier coup-d’œil, si on réfléchit sur ce qui précède ; mais elle est nécessaire à éclaircir, pour écarter les nuages qu’on a essayé de faire naître à ce sujet.
Plusieurs fausses pucelles se sont présentées après la mort de Jeanne ; elles se disaient échappées aux flammes, et que les Anglais ou les juges avaient fait brûler à sa place une autre criminelle justement condamnée : cette allégation était absurde ; les Anglais étaient bien éloignés d’une pareille intention, les deux juges n’avaient pas assez de pouvoir pour l’entreprendre et pour y réussir ; quand même ils y seraient parvenus, ils n’auraient sûrement pas mis Jeanne dans le cas de pouvoir jamais reparaître et de se faire reconnaître. Enfin, aucune de celles qui se sont présentées sous ce nom, n’a pu jeter Charles VII dans l’erreur, parce qu’elles n’ont pas pu lui expliquer le secret impénétrable qui n’existait qu’entre lui et Jeanne d’Arc.
Une d’entre elles, plus adroite apparemment que les autres ou plus heureuse, qui avait probablement quelque ressemblance avec Jeanne, a eu une espèce de succès. Un auteur assure qu’elle a été reconnue par ses parents, mais sans en apporter aucune preuve. Elle parvint à séduire un gentilhomme nommé des Armoises, sous le nom de Jeanne d’Arc ; elle l’épousa : son contrat de mariage existe suivant 465cet auteur, qui dit l’avoir vu et lu. Ce récit, s’il est vrai, jusqu’à un certain point, ne prouve autre chose qu’une imposture qui a réussi ; on va en voir la preuve dans la suite du récit des faits.
Tout ce qui précède prouve invinciblement que c’est bien Jeanne d’Arc qui a été conduite à l’échafaud sur la place du vieux marché de Rouen. Il ne s’agit plus que de la voir aller au supplice et le subir, pour être bien convaincu qu’on n’a pas pu en substituer une autre à sa place à l’insu des Anglais, qui n’y auraient sûrement jamais consenti, d’après tout ce qu’on a vu qu’ils avaient dit et fait jusque-là. Les précautions que prirent les Anglais, une nuée de témoins, surtout ceux qui n’ont pas quitté Jeanne jusqu’à la mort, les propos du bourreau lui-même ; tout va se réunir pour démontrer la fausseté et la supposition de cette fable qui a cependant encore quelques partisans.
Les Anglais s’impatientaient du retard que les prières de Jeanne apportaient à l’exécution :
Et tant, (dit Massieu), qu’elle faisait lesdites dévotions et pyteuses lamentations, fust fort précipitée par les Anglois et même par plusieurs autres capitaines, de la laisser en leurs mains pour plustôt la faire mourir, disant à icelui qui parle, qui à son entendement la reconfortoit en l’échaffaud : comment, prêtre, nous ferez-vous dîner ici ?
Enfin, ils se saisirent d’elle ; elle salua tous les assistants, elle pria tous les prêtres de dire une messe pour elle582P100.
Elle descendit de l’échafaud accompagnée de La Pierre, de Massieu et de Ladvenu ; ce fut en présence d’un peuple immense qui la connaissait, l’ayant déjà vue à Saint-Ouen, qu’elle fut conduite par les Anglais, en priant Dieu avec larmes. Les Anglais la livrèrent au maître de l’œuvre en lui disant :
— Fay ton office ; et ainsi fut menée et attachée (disent les témoins).
Il n’est donc pas possible de pouvoir placer ici une substitution583 de personne, puisque ce sont les soldats anglais eux-mêmes qui l’ont conduite en public, que c’est 466de leurs mains que le bourreau l’a reçue pour la faire monter sur le bûcher et pour la lier au poteau, et que trois ecclésiastiques l’accompagnaient. D’ailleurs, si on eût fait une substitution de personne, c’eût été une preuve convaincante de l’injustice du jugement, et Charles VII aurait eu le plus vif intérêt d’en recueillir les preuves.
Mais les Anglais avaient pris eux-mêmes les plus grandes précautions pour empêcher qu’on ne parvînt à persuader que ce n’était pas la personne de Jeanne qui avait subi le supplice. Ils avaient fait construire au-dessus du bûcher un échafaud très-élevé et en plâtre, afin que tout le monde pût la voir.
Les Anglais avaient fait faire un très-haut échafaud de plâtre, dit un des témoins, de sorte qu’ainsi que le rapportait l’exécuteur,
… il ne pouvait bonnement et facilement expédier, ne atteindre à elle, de quoy il estoit fort marry, et avait grant compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisait mourir584.
Si elle eût été placée ainsi étant voilée, et qu’elle n’eût pas parlé, on pourrait encore élever quelques nuages ; mais elle était à visage découvert, tout le monde la voyait, tout le monde l’entendait, et elle n’a pas cessé de parler un instant.
Étant liée, à la tache, comme disent les témoins, elle ne cessa pas de témoigner une continuelle contrition. Tandis que La Pierre et Massieu étaient en bas de l’échafaud à la regarder, Martin Ladvenu était monté sur le bûcher à l’endroit où elle était liée ; il y resta jusqu’au dernier moment, et il était si occupé de la bien préparer à la mort, qu’il ne s’aperçut pas de l’instant où on commença à mettre le feu au bûcher.
Jeanne, reconnaissante de sa charité, y veillait pour lui ; dès quelle s’en aperçut, elle eut la présence d’esprit et le courage de l’en avertir, de lui dire de se retirer, et de le prier de tenir la croix élevée devant elle, afin qu’elle eût la consolation de la voir jusqu’à son dernier soupir, ce qui fut exécuté. C’est lui-même qui nous transmet cette 467circonstance si attendrissante, qui caractérise une âme vertueuse, tranquille et patiente, en même temps qu’elle écarte à jamais toute idée de substitution de personne.
Depuis ce moment jusqu’à sa mort, Jeanne ne cessa d’appeler à haute voix Jésus-Christ et les saints du paradis à son secours.
Elle étant dans la flame, oncques ne cessa de résonner jusques à la fin, et confesser à haulte voix le nom de Jésus, en implorant et invoquant sans cesse l’aide des saincts et fainctes du paradis.
Et encores, qui plus est, en rendant son esperit et inclinant la tête, proféra le nom de Jésus, en signe qu’elle était fervente en la foy de Dieu, ainsi que nous lisons de faint Ignatius et autres martyrs585P101.
Ces faits, dont la plupart des autres témoins sont garants, et qui prouvent incontestablement que c’est la personne de Jeanne d’Arc qui a été brûlée, reçoivent une nouvelle force de ce que raconte un témoin, du discours tenu le même jour par celui des bourreaux de Rouen qui avait fait l’exécution.
Incontinent après l’exécution, le bourreau vint à lui et à son compagnon Martin Ladvenu, frappé et esmeu d’une merveilleuse repentance et sensible contrition, comme tout désespéré, craignant de non sçavoir jamais impétrer pardon et indulgence envers Dieu de ce qu’il avait fait à cette femme ; et disait et affirmoit ledit bourreau que nonobstant l’huile, le souffre et le charbon qu’il avait appliqués contre les entrailles et le cueur de ladite Jehanne, toustefoys il n’avait pu bonnement consommer, ne rendre en cendres les breuilles ne le cueur, de quoy estoit autant estonné, comme d’un miracle tout évident586.
Massieu, après avoir rendu compte de toutes les circonstances qui prouvent l’identité de Jeanne et de la personne brûlée, dit que Jean Fleury, clerc du bailli et greffier du bailliage, l’a assuré que le corps de Jeanne 468étant réduit en cendres, son cœur était resté entier et plein de sang587P102.
Tout ce qui s’est passé sur le premier échafaud avait été si touchant, qu’une partie des assesseurs n’eut pas le courage d’assister à l’exécution ; Houppeville, Miget, Fabry, Riquier, Manchon, et plusieurs autres dont nous n’avons pas les noms, se retirèrent en pleurant ; d’autres d’entre eux y restèrent jusqu’à la fin, tels que Jean À-l’épée, chanoine de Rouen, qui disait en versant des flots de larmes amères, qu’il voudrait bien que son âme fût à la mort dans le même lieu où il croyait qu’était celle de Jeanne588P103.
Dès que Jeanne fut morte, les Anglais craignant toujours les erreurs populaires, ordonnèrent au bourreau d’écarter le feu pendant quelque temps, afin que tous les assistants fussent bien convaincus qu’elle était véritablement morte ; nouvelle preuve contre les fausses pucelles.
Une fin si pieuse et si catholique fit, de l’aveu des témoins, une profonde impression dans les cœurs des assistants ; presque tous pleuraient et se lamentaient, parce qu’ils la croyaient injustement condamnée, tous faisaient son éloge ; ils disaient qu’elle était bonne chrétienne, qu’elle s’était soumise à l’Église, qu’on lui avait fait une grande injustice. Ses juges encoururent une note ineffaçable d’infamie dans l’esprit des peuples, on les montrait et on les abhorrait après sa mort589P104.
Un des assesseurs nous apprend qu’il a vu Jean Traffart, secrétaire du roi d’Angleterre, revenir de l’exécution ; il était triste et il pleurait d’une façon lamentable.
— Nous sommes tous perdus, (disait-il), parce qu’on a brûlé une saincte personne dont l’ame est dans la main de Dieu590P105.
Un Anglais qui la haïssait au-delà de ce qu’on peut imaginer, avait juré de placer lui-même un fagot pour la brûler ; il tint son serment, mais voyant la façon dont elle mourait, il fut d’abord étonné ; il se vit ensuite au moment de perdre connaissance si on ne fût pas venu à son secours, 469et il avoua l’après midi devant La Pierre, qu’il avait eu tort, qu’il se repentait de ce qu’il avait fait contre elle, et enfin qu’il croyait que c’était une bonne femme, parce qu’au moment de la mort il avait vu une colombe blanche qui sortait de la flamme591P106.
On peut joindre à cette circonstance de la colombe blanche émanée d’une imagination frappée, ce que rapporte un autre témoin, qui prétend que plusieurs des spectateurs lui ont dit qu’ils avaient vu le nom de Jésus écrit dans les flammes592P107.
Le même jour, le cardinal d’Angleterre ordonna de rassembler les restes du corps de Jeanne, et de les jeter dans la Seine, ce qui fut exécuté par le bourreau, au rapport d’un grand nombre de témoinsP108.
Telle était l’affaire sur laquelle les juges de la révision avaient à prononcer ; ils crurent devoir joindre à leurs lumières celles des docteurs de leur temps, afin de les comparer avec les avis qui avaient été donnés contre Jeanne lors de sa condamnation. Tout ce qui en résulte forme l’objet de la quatrième partie de cette notice, ainsi que le jugement définitif qu’ils ont prononcé.
Je finis celle-ci, en observant que j’ai eu soin d’y placer toutes les paroles de Jeanne d’Arc, sans en excepter une seule, telles que les témoins en ont rendu compte.
470Preuves de la troisième partie
[1] Deponit quod processus fuit factus contra eam in materia fidei, non, ut credit, in favorem fidei, aut zelo justitiæ ; sed ex odio et timore quos habebant Anglici de eadem Johanna. Et credit quod judices et assistentes procedebant contra eam favore et ad instantiam Anglicorum, et quod non fuissent ausi eis contradicere.
— Dixième témoin, enquête de Rouen.
Anglici armati odiebant eamdem Johannam, et mortem ejus sitiebant.
— Dixième témoin, information des grands-vicaires d’Estouteville.
Fama erat, in hac civitate Rothomagensi, quod Anglici non erant ausi obsidere villam de Locoveris (Louviers) quamdiu viveret ipsa Johanna, et donec mortua esset.
— Ibid, neuvième témoin.
Processus fuit contra eam inceptus quia ipsa Johanna erat minis præjudiciabilis Anglicis, et quod sibi jam plurima damna fecerat.
— Cinquième témoin, enquête de Paris.
Quia mirabilia fecerat ipsa Johanna in bello et quia ipsi Anglici sunt communiter superstitiosi, æstimabant de ea aliquid fatale esse ; ideo, [ut credit qui loquitur, in omnibus consiliis et aliis] desiderabant ejus mortem. [Interrogatus quomodo scit] quod Anglici sunt superstitiosi : dicit quod communis fama hoc tenet, et est vulgare proverbium.
— Quinzième témoin, information des grands-vicaires du cardinal d’Estouteville.
Magis timebant Johannam quam residuum totius exercitus regis Francorum [Q : Franciæ].
— Ibid. premier témoin.
Si ipsa Johanna tenuisset partem Anglicorum, non ita rigorose processissent contra eam.
— Premier témoin, information du cardinal d’Estouteville.
[2] Antequam episcopus inciperet cognoscere de causa, jam erat ferrata dicta Johanna, et deinde, postquam incepit cognoscere, dicta Johanna, sic ferrata, fuit tradita ad custodiendum quatuor Anglicis, ab illo episcopo et Inquisitore fidei deputatis et adjuratis quod fideliter illam custodirent ; et crudeliter tractabatur.
— Premier témoin, information du cardinal d’Estouteville.
Erant quinque Anglici de die et nocte, quorum tres erant de nocte inclusi cum ea, et de die erant duo extra carcerem.
— Ibid., Quatrième témoin.
Ipsa Johanna erat in carceribus laicalibus, in compedibus et cum catenis ligata, quodque nullus ei loqui poterat, nisi ex permissione Anglicorum qui eam custodiebant die et nocte.
— Cinquième témoin, enquête de Rouen, et beaucoup d’autres.
Erat ipsa Johanna in castro Rothomagensi, in quadam camera media, in qua ascendebatur per octo gradus ; et erat ibidem lectus in qua cubabat ; et erat ibidem quoddam grossum lignum in quo erat quædam catena ferrea, cum qua ipsa Johanna exsistens in compedibus ferreis ligabatur, et claudebatur.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[3] Et tunc ipse comes de Warwic dixit eisdem quod ipsa Johanna fuerat infirma, ut sibi fuerat relatum, et quod eos mandaverat ut de ea cogitarent, quia pro nullo rex volebat quod sua morte naturali moreretur ; rex enim eam habebat caram, et care emerat, nec volebat quod obiret, nisi cum justitia, et quod esset combusta ; et quod taliter facerent, et cum sollicitudine visitarent eam, quod sanaretur.
— Deuxième témoin, enquête de Paris.
[4] Ad eam accesserunt ipse loquens et magister Guillelmus Desjardins cum allis. Quam Johannam palpaverunt in latere dextro, et invenerunt eam febricitantem, quare concluserunt phlebotomiam, et hoc retulerunt comiti de Warwic, qui eisdem dixit : Caveatis a phlebotomia, quia cauta est, et posset se interficere. Et nihilominus habuit phlebotomiam, post quam immediate fuit sanata.
— Le même.
[5] Eam interrogavit quid habebat, quæ respondit quod sibi fuerat missa quædam carpa per episcopum Belvacensem, de qua comederat, et dubitabat quod esset causa suas infirmitatis ; et ipse de Estiveto ibidem præsens redarguit eam, dicendo quod male dicebat ; et vocavit eam paillardam, dicendo : Tu, paillarda, comedisti halleca et alia tibi contraria ; cui ipsa respondit quod non fecerat ; et habuerunt ad invicem ipsa Johanna et de Estiveto multa verba injuriosa. Postmodumque tamen ipse loquens, peramplius scire volens de ipsius Johannæ infirmitate, audivit ab aliquibus ibidem præsentibus quod ipsa passa fuerat multum vomitum.
— Premier témoin, enquête de Paris.
[6] Au manuscrit de Soubise, sixième témoin.
[7] Dicit quod aliqui de assistentibus in processus deductione procedebant, videlicet episcopus Belvacensis, ex favore ; quidam vero, ut puta nonnulli doctores Anglici, livore vindictæ ; et alii doctores de Parisius, mercede conducti ; alii vero timore ducti, ut præfatus Subinquisitor, et nonnulli alii, de quibus non recolit. Et hoc fuit ad procurationem regis Angliæ, cardinalis Vintoniensis, comitis de Warvik et aliorum Anglicorum, qui solverunt expensas ratione processus hujusmodi factas.
— Neuvième témoin, information des grands-vicaires du cardinal d’Estouteville.
472[8] Scit etiam quod magister Johannes Magistri, inquisitor in processu insertus, pluries recusavit interesse hujusmodi processui, et fecit sinun posse ne adesset processui ; sed per aliquos sibi notos fuit ei dictum quod nisi interesset, ipse esset in periculo mortis ; et hoc fecit compulsus per Anglicos, ut pluries audivit a dicto Magistri, qui sibi dicebat : Video quod, nisi procedatur in hujusmodi materia ad voluntatem Anglicorum, quod imminet mors.
— Troisième témoin enquête de Rouen.
[9] Ipse de Estiveto erat promotor, et in hac materia [erat] multum affectatus propter Anglicos, quibus multum complacere volebat. Erat etiam malus homo, quærens semper, durante hujusmodi processu, calumniare notarios et illos quos videbat pro justitia procedere ; et eidem Johannæ plures injurias inferebat, eam vocando, paillardam, ordure. Et credit, quod Deus in fine dierum eum punierit, quia miserabiliter finivit dies suos ; nam fuit inventus mortuus in [quodam] columbario, exsistente extra portam Rothomagensem.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
[10] Dicit ipse testis loquens, quod ipse, circa principium processus hujusmodi, fuit in aliquibus deliberationibus, in quibus ipse testis fuit opinionis quod, nec episcopus, nec illi qui volebant onus judicii suscipere, poterant esse judices ; nec sibi videbatur bonus modus procedendi, quod ipsi qui erant de parte contraria essent judices, attento quod jam fuerat examinata per clerum Pictavensem et per archiepiscopum Remensem, ipsius episcopi Belvacensis metropolitanum.
— Sixième témoin, enquête de Rouen.
[11] Ex qua deliberatione ipse loquens incurrit magnam indignationem ab ipso episcopo, ita quod eumdem loquentem fecit citari coram eo, coram quo comparuit, se asserens eidem non esse subjectum, et quod non erat suus judex, sed officialis Rothomagensis ; et sic recessit.
— Le même.
[12] Finaliter tamen, quum hac de causa comparere vellet coram officiali Rothomagensi, fuit captus et ductus ad castrum, et dehinc ad carceres regis ; et quum inquireret qua de causa caperetur, dictum fuit sibi quod erat ad requestam episcopi Belvacensis. Et credit ipse loquens quod erat occasione verborum prolatorum in sua deliberatione, quia, ut dicit, magister Johannes de Fonte, amicus ipsius loquentis, eidem misit schedulam qua cavebatur quod ipse erat detentus occasione hujusmodi verborum, et quod ipse episcopus multum erat indigna tus de eo. Et tandem, ad preces domini abbatis Fiscampnensis, ipse loquens fuit ab eisdem carceribus expeditus ; et audivit tunc dici, 473quod per consilium aliquorum quos ipse episcopus congregaverat, ipse loquens debebat mitti in exsilium in Angliam, vel alibi, extra civitatem Rothomagensem ; quod tamen impediverunt ipsi dominus abbas Fiscampnensis et aliqui amici ipsius loquentis.
— Le même.
[13] Voyez au manuscrit de Soubise, imprimé à la fin de ces preuves.
[14] Voyez pareillement au même manuscrit, l’information qu’il renferme, faite par Guillaume Bouillé, et insérée à la suite des preuves.
[15] Voyez ibid.
[16] Voyez ibid.
[17] Erant tres claves, quarum unam custodiebat dominus cardinalis, aut clericus Anglicus bachalerius in theologia, custos sigilli privati cardinalis Angliæ [Q : aut præfatus baccalarius], inquisitor aliam, et dominus Johannes Benedicite (Sobriquet donné au promoteur), promotor, aliam ; et summe timebant Anglici ipsi ne ipsa evaderet.
— Deuxième témoin, information des grands-vicaires moteur, du cardinal d’Estouteville. Ce fut l’usage de cette clef que perdit le vice-inquisiteur, après ce qui arriva à La Fontaine et aux deux religieux.
[18] Audivit manuteneri quod omnes qui de morte ejus fuerunt culpabiles, morte turpissima obierunt : puta ipse magister Nicolaus Midi lepra post paucos dies percussus est.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
[19] Dicit etiam quod quadam vice de cujus nomine non recordatur, aliquid diceret de ipsa Johanna quod non placuit domino Deschnifort [Q : de Stauffort], ipse dominus Deschnifort [Q : de Stauffort] eumdem loquentem sic insecutus fuit usque ad quemdam locum immunitatis cum ense evaginato, adeo quod, nisi eidem de Stauffort fuisset dictum quod ille locus in quo erat ille homo, erat locus sacer et immunitatis, ipsum loquentem percussisset.
— Deuxième témoin, enquête de Rouen.
[20] Voyez le manuscrit de Soubise.
[21] Voyez au même manuscrit.
[22] Cum ipsa Johanna fuit adducta ad hanc civitatem Rothomagensem […] erat tunc ipse loquens chorarius ecclesiæ Rothomagensis, et aliquando a dominis ecclesiæ audiebat loqui de hujusmodi processu ; et inter cætera audivit dici a magistro Petro Morice et Nicolao Loyseleur, et aliis de quibus non recordatur, quod ipsi Anglici tantum timebant eam quod non audebant, ipsa vivente, ponere obsidionem ante villam de Locoveris, quousque esset mortua, et quod necessarium erat eis complacere ; quod fieret celeriter processus contra eam, 474et quod adinveniretur occasio mortis suæ.
— Quatorzième témoin, enquête de Rouen.
[23] Ipse loquens est oriundus de Vivilla prope Motam en Bassigny, quæ non multum distata loco de Dompremy ; de quo oriunda fuit ipsa Johanna. Non tamen de ipsa Johanna aut ejus parentibus habuit notitiam ; sed veritas est quod, tempore quo ipsa Johanna erat versus regem Franciæ, applicuerunt ad villam Rothomagensem Nicolaus Saussart et Johannes Chando mercatores chauderonniers, quibus audivit dici et referri modum recessus ipsius Johannæ a partibus Lotharingiæ ; et dicebant […] Scit quod, tempore quo ipsa Johanna erat in villa Rothomagensi, et quod fiebat processus contra eam, quidam notabilis homo de partibus Lotharingiæ venit ad villam Rothomagensem ; cum quo ipse loquens habuit notitiam, eo quod erat de partibus.
Eidem dixit quod [Q : veniebat] de partibus Lotharingiæ, et quod accesserat ad hanc civitatem Rothomagensem, quia fuerat commissus specialiter ad faciendum informationes in loco originis ipsius Johannæ, et quid dicebat fama de ea : quas fecerat, et eas attulerat domino episcopo Belvacensi, credens habere satisfactionem de labore et expensis ; et ipse episcopus eidem dixerat quod.erat proditor et malus homo, et quod non fecerat debitum in eo quod sibi fuerat injunctum. Et de hoc conquerebatur loquenti ipse homo, qui, ut dicebat, non poterat persolvi de suo salario, quia istæ informationes non videbantur dicto episcopo utiles ; eidem loquenti dicendo quod per dictas informationes nihil invenerat in eadem Johanna quin vellet invenire in sorore propria, licet fecisset ipsas informationes in quinque vel sex parochias propinquas dictæ villæ de Dompremy, et etiam in eadem villa. Dicebat etiam ipse homo quod invenerat quod ipsa Johanna erat multum devota, et quod sæpe frequentabat unam parvam cappellam in qua consueverat portare serta imagini beatæ Mariæ ibidem exsistenti ; quodque aliquando custodiebat animalia patris sui.
— Quinzième témoin, enquête de Rouen.
[24] Deponit quod, licet contineatur in processu quod judices dicebant quod fecerant fieri informationes, [et] non tamen recordatur eas vidisse aut legisse, scit tamen quod, si fuissent productæ, eas inseruisset in processu.
— Deuxième témoin, enquête de Rouen.
[25] Nescit etiam si aliquæ fuerint factæ informationes præparatoriæ Rothomagi aut in loco originis ipsius Johannæ, nec eas vidit, quia in principio processus, et primo quando loquens interfuit, solum erat quæstio quod dicebatur eam habuisse voces, et quod asserebat 475eas esse a Deo. Et licet eidem loquenti fuerit ostensus processus in quo cavetur quod in præsentia loquentis fuerunt lectæ certæ informationes, dicit quod non est memor quod unquam audiverit aliquas legi.
— Quatrième témoin, enquête de Paris.
[26] Postquam ipse loquens et Coles de Boysguillaume fuerunt assumpti in notarios ad faciendum processum dictæ Johannæ, dominus de Warwic, episcopus Belvacensis et magister Nicolaus Loyseleur dixerunt loquenti et dicto suo socio notario, quod ipsa mirabiliter loquebatur de apparitionibus suis, et quod, pro sciendo plenius ab ea veritatem, advisaverant quod ipse magister Nicolaus fingeret se esse de partibus Lotharingiæ, de quibus ipsa Johanna erat, et de obedientia regis Franciæ, intraret carcerem in habitu brevi, et quod custodes recederent, et essent soli in carcere. Et erat in quadam camera contigua eidem carceri quoddam foramen specialiter factum ad hujusmodi causam, in quo ordinaverunt ipsum loquentem et suum socium adesse, ad audiendum quæ dicerentur per eamdem Johannam ; et ibidem erant ipse loquens et comes, qui non poterant videri ab eadem Johanna. Quam Johannam ipse Loyseleur tunc incepit interrogare, fingendo aliqua nova, de statu regis et suis revelationibus ; cui ipsa Johanna respondebat, credens ipsum esse de sua patria et obedientia regis. Et cum episcopus et comes eidem loquenti et suo socio dixissent quod præmissa responsa registrarent, respondit ipse loquens quod hoc facere non debebat, et quod non erat honestum per talem modum incipere processum, et quod si talia diceret in forma judicii, ipsi libenter registrarent.
[27] Dicit quod semper depost ipsa Johanna magnam habuit confidentiam cum dicto Loyseleur, ita quod pluries eam audivit in confessione. Post dictas fictiones, nequiter [Q : nec communiter] ducebatur ad judicium ipsa Johanna quin ipse Loyseleur per prius cum eadem fuisset locutus.
— Le même, deuxième témoin, enquête de Rouen. Voyez aussi le manuscrit de Soubise.
[28] Audivit pluries a magistro Nicolao Loyseleur quod ipse pluries cum eadem Johanna locutus fuerat in habitu dissimulato, sed quid sibi dicebat nescit ; et in tantum quod eidem loquenti dixit quod ipse se eidem Johannæ manifestaret, et sibi notificaret quod erat presbyter. Credit etiam quod ipse eamdem Johannam audivit in confessione.
— Quatrième témoin, enquête de Paris ; d’autres témoins déposent de ces faits.
[29] Est memor quod, quadam die, durante processu et circa ipsius initium, ipsa Johanna dixit episcopo Belvacensi quod ipse erat suus adversarius ; et tunc dictus episcopus respondit : 476Rex ordinavit quod ego faciam processum vestrum, et ego faciam.
— Treizième témoin, enquête de Rouen, révision, et autres témoins.
[30] In principio processus, dum ipsa Johanna interrogaretur, erant aliqui notarii absconsi in quadam fenestra, pannis intermediis, ut non viderentur ; et credit quod magister Nicolaus Loyseleur erat cum eisdem absconsus, qui ad spiciebat ea quit scribebant ipsi notarii ; et scribebant ipsi notarii ea quæ volebant, objicere [Q : omissis] excusationibus ipsius Johannæ. Ipse autem loquens erat in pedibus judicum cum Guillelmo Colles et clerico magistri Guillelmi Beaupère, qui scribebant ; sed in eorum scripturis erat magna differentia, adeo quod inter eos erat magna contentio ; et ob hoc, ut supra dixit, in his in quibus videbat, faciebat unum nota, ut postmodum ipsa Johanna interrogaretur.
— Deuxième témoin, enquête de Rouen.
Quando dicebatur ipsi loquenti quod per alios aliter fuerat scriptum, inducendo eum quod scriberet ad modum aliorum, quibus respondebat [Q : loquens fideliter scripsisse], et quod nihil mutaret, prout nec mutavit, imo fideliter scripsit, et recolit quod in verbis de quibus erat controversia inter eum et dictos scriptores, ipse loquens faciebat nolam, et, in crastino, ipsa Johanna super dubiis interrogata iterum, confirmabat scripturam loquentis, prout videri poterit per inspectionem processus.
— Le même témoin, information des grands-vicaires d’Estouteville, où il est le septième témoin.
[31] Audivit quod magister Nicolaus Loyseleur, fingens se Gallicum captivum Anglorum [Q : Anglicis], quandoque occulte intravit carcerem dictæ Johannæ, et suasit sibi quod se non submitteret judicio Ecclesiæ, alias inveniret se deceptam.
— Quatrième témoin, information des grands-vicaires d’Estouteville.
Deponit quod tunc fuerunt rumores in villa Rothomagensi quod aliqui, fingentes se armatos de parte regis Franciæ, fuerunt introducti cum ea occulte, suadentes sibi quod se non submitteret Ecclesiæ, alioquin assumerent judicium super eam ; erant que rumores quod propter illam persuasionem ipsa postmodum variavit in facto submissionis. Et audivit tunc dici quod magister Nicolaus Loyseleur erat de illis seductoribus, qui fingebant se esse de partibus regis Franciæ.
— Sixième témoin, enquête de Rouen.
Nicolaus Loyseleur, fingens et captivum de parte regis Franciæ, et de partibus Lotharingiæ, aliquando intrabat carcerem ipsius Johannæ, eidem dicens quod non crederet eisdem gentibus Ecclesiæ, quia, si tu credas eis, tu eris destructa ; et credit quod episcopus Belvacensis bene illa sciebat, quia alias ipse Loyseleur talia non fuisset ausus facere ; de quo multi assistentes in eodem 477processu murmurabant contra eumdem Loyseleur.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
[32] Dicit se vidisse et audivisse in judicio quod, cum ipsa Johanna interrogaretur an vellet se submittere episcopo Belvacensi et aliquibus de ad stantibus, tunc nominatis, ipsa Johanna respondebat quod non, quodque se submittebat Papæ et Ecclesiæ catholicæ, petendo quod duceretur ad Papam. Et cum sibi diceretur quod processus suus mitteretur ad Papam ut ipsum judicaret, respondebat quod nolebat sic fieri, quia nesciebat quid per eos in processu poneretur ; sed volebat ibi duci, et per Papam interrogari.
— Onzième témoin de l’information des grands-vicaires du cardinal d’Estouteville, au plusieurs autres.
[33] Par rapport à Beaupère, voyez le manuscrit de Soubise. Par rapport à Marguerie, assesseur, voici ce qu’il dit :
Deponit quod audivit ab eadem Johanna, cum interrogaretur si vellet se submittere Ecclesiæ, quod de quibusdam non crederet nec prælato suo, nec Papæ, nec cuicumque, quia hoc habebat a Deo ; et fuit una de causis quare processum est contra eam ad revocationem.
— Onzième témoin, enquête de Rouen.
[34] Unus homo ivit ad eam de nocte, in habitu captivi, fingendo se esse captivum de parte regis Franciæ, et persuadens eidem Johannæ quod persisteret in assertionibus suis, et quod Anglici non auderent sibi inferre aliquod malum ; […] magister Johannes Loyseleur qui se fingebat captivum.
— Premier témoin, enquête de Rouen.
[35] Bene recordatur quod quadam vice fuit interrogata an esset in gratia. Respondit quod magnum erat in talibus respondere ; et in fine respondit :
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.Si ego sim, Deus me teneat ; si ego non sim, Deus me velit ponere, quia ego prædiligerem mori quam non esse in amore Dei.
De quo responso interrogantes fuerunt multum stupefacti, et illa hora dimiserunt, nec amplius interrogaverunt pro illa vice.
[36] Manchon, second témoin de l’enquête de Rouen :
Cum promotor in causa constitutus tradiderit septuaginta septem articulos (ce sont ceux destinés aux interrogatoires faits pendant le cours de l’instruction du procès ordinaire) contra eamdem Johannam, et tamen in fine processus sunt solum articuli reducti ad duodecim. Quis fecit alios articulos, et quare non fuerunt positi in instrumento cum esset ejus petitio, et fuerunt positi articuli inter alios articulos (c’est la question qu’on fait au témoin). Deponit quod, longe antequam fierent articuli contenti in processu, ipsa pluries fuerat interrogata et plures responsiones fecerat.
478Super quibus interrogatoriis et responsionibus fuerunt facti illi articuli, ex consilio assistentium, quos tradidit promotor, ut materiæ, quæ erant diffusæ, per ordinem caperentur.
Et postmodum, super omnibus fuit interrogata, et fuit conclusum per consiliarios, et maxime per eos qui venerant de Parisiis, ut moris erat, quod ex omnibus articulis et responsionibus oportebat facere quosdam parvos articulos, et recolligere principalia puncta, ad recolligendum materiam in brevi, ut melius et celerius fierent deliberationes ; et propter hoc fuerunt facti illi duodecim articuli ; [Q : sed ipse loquens eosdem articulos minime fecit, nec scit quis eos composuit aut extraxit. Item, interrogatus quomodo potuit hoc fieri quod tanta multitudo articulorum et responsionum fuerit reducta in duodecim articulos,] maxime in forma tam distanti a confessionibus dictæ Johannæ, cum non sit verisimile quod tanti viri tales articulos componere voluissent.
Dicit quod credit [quod] in processu principali in gallico facio, inseruit veritatem interrogatorum [Q : interrogatoriorum] et articulorum traditorum per promotorem et judices, ac responsionum dictæ Johannæ.
De ipsis autem duodecim articulis se refert ad compositores, quibus non fuisset ausus contradicere, nec ipse, nec socius ejus [Q : suus].
Interrogatus, quando illi duodecim articuli fuerunt in medium positi, si fecerit collationem ipsorum articulorum cum responsionibus ipsius Johannæ, ad videndum si essent consoni eisdem responsionibus.
Dicit quod non recordatur.
Et lectis et commissis sibi articulis, ostensa eidem ipsi loquenti quadam notula manu sua scripta, ut asseruit ipse loquens ; manda lis etiam Guillelmo Colles, alias Boysguillaume, et Nicolao Taquel, notariis in hujusmodi processu, ad recognoscendum hujusmodi notulam, de data diei quartæ aprilis 1431, in qua notula in gallico, contenta in processu, expresse habetur quod hujusmodi duodecim articuli non erant bene confecti, sed a confessionibus saltem in parte extranei, et ob hoc veniebant corrigendi ; et videntur ibidem additæ correctiones et aliqua sublata ; non tamen fuerunt secundum hujusmodi notulam correcti.
Ideo interrogati ipsi tres notarii quare non fuerunt correcti per quos stetit ; et qualiter eos inseruerunt in processu et sententia sine correctione ; et qualiter fuerunt missi ad deliberandum [Q : deliberantes], aut cum correctione ?
Responderunt ipse loquens et alii duo notarii, quod ipsa notula est scripta manu ipsius Manchon.
Sed quis fecit hujusmodi articulos [duodecim], nihil sciunt.
Dicunt tamen quod tunc fuit dictum quod moris erat tales articulos debere fieri et elici a confessionibus accusatorum de materia hæresis, et prout consueverant Parisiis facere, in materia fidei, magistri et doctores in theologia.
479Item, quod credunt quod de correctione hujusmodi articulorum facienda, ita fuit appunctuatum prout constat in dicta notula eis ostensa et recognita.
Et si hujusmodi correctio fuit addita in articulis missis tam Parisiis quam alibi ad opinantes, nesciunt ; tamen credunt quod non, quia constat ipsis per quamdam aliam notulam [scriptam] manu magistri Guillelmi de Estiveto, in hac causa promotoris, quod fuerunt transmissi in crastinum per eumdem de Estiveto sine correctione. Et de aliis se refert processui.
Item, interrogatus ipse Manchon si credat illos articulos in veritatem fuisse compositos, et numquid est magna differentia inter eosdem articulos et responsiones ipsius Johannæ !
Dicit quod illa quæ sunt in processu suo sunt vera, de articulis se refert conficientibus, quia eos non fecit.
Item, interrogatus si deliberationes fuerunt factæ super toto processu ?
Respondit quod non erat adhuc in forma positus, quia fuit redactus in forma in quo est post mortem ipsius Johannæ ; sed fuerunt datæ deliberationes super hujusmodi duodecim articulis.
Interrogatus si illi duodecim articuli fuerunt lecti eidem Johannæ ?
Respondet quod non.
Interrogatus si unquam perceperit differentiam inter illos articulos et confessiones ipsius Johannæ ?
Dicit quod non recordatur, quia illi qui eos exhibebant, dicebant quod erat moris elicere tales articulos ; et non advertit ipse loquens ad hoc, et etiam non fuisset ausus tantos viros redarguere.
Item, ostenso sibi instrumento sententiæ, manu sua et aliorum notariorum signato, in quo erant inserti hujusmodi articuli ; interrogatus si illud signaverit, et quare inseruit in eodem hujusmodi duodecim articulos, et non petitionem promotoris ?
Respondet quod hujusmodi instrumentum signavit sicut et socii sui ; et de narratis in sententia, se refert ad narrationem judicum ; de articulis autem dicit quod sic placuit judicibus facere, qui hoc voluerunt.
[37] Production ou emploi de production du feuillet relatif aux douze articles d’assertions attribuées à Jeanne d’Arc :
Ulterius de novo produxerunt, certum folium inter acta primi processus de manibus notariorum receptum, ac per magistrum 480Guillelmum Manchon, sicut recognovit, descriptum, et sibi et aliis notariis faciendo inquestas ostensum.
Et cum articulis ipsius primi processus pro quærendis opinionibus transmissis, et in dicto processu et in ipsis etiam opinionibus recitatis et positis. In quo quidem folio continentur plures correctiones et additiones in ipsis articulis antequam transmitterentur faciendæ ; alias non poterant dicti articuli confessionibus dictæ Johannæ convenire, imo videbantur in pluribus contraire. Quæ tamen correctiones, licet ita per consiliarios conclusæ, non sunt factæ, sicut patet, tam ex inspectione ipsorum articulorum, quam ex confessione Johannæ antedictæ, quam etiam ex ipsorum notariorum confessione, apparere ; ignorantibus, ut dicunt, dictis notariis cur et a quibus fuerint dicti articuli sic sine correctione transmissi, ut patet in inquestis superius insertis, in dictorum notariorum superius super hoc examinatorum ac recollectorum depositione, quam ad hoc procuratores dictorum actorum reproducunt in hac parte.
Tenor autem dicti folii cum dictis correctionibus immediate est insertus.
Ulterius ad dictorum articulorum falsificationem ostendendam, quinque folia papyrea, manu magistri Jacobi de Turonia (de Touraine) , ut dicitur, scripta, ubi ponuntur articuli pro opinionibus quærendis transmittendi, sub alia et contraria in mullis forma, cum multis additionibus et correctionibus. Quæ quidem quinque folia, quia ad verum transcribi vel grossari non possent, dictis additionibus tam in margine foliorum quam aliter factis, petit eadem vidua oculata fide videri, et in registro, si opus est, allegari pariter et inseri.
Voici le procès-verbal dressé en exécution de cette demande :
Et primo, producunt certum folium de manu magistri Guillelmi Manchon, alterius notariorum dicti primi processus, scriptum, et tam sibi quam aliis notariis ostensum ; in quo continentur expresse multæ correctiones in articulis mittendis pro opinionibus habendis. Quæ correctiones, licet conclusæ a consiliariis, non tamen sin it factæ ; imo articuli ipsi, a confessione Johannæ plurimum discrepantes et ei contrarii, sunt transmissi.
Tenor dicti folii sequitur.
Super primo articulo, in illo puncto, auxilio et laboribus mediantibus, debet poni cum Dei auxilio.
Super eodem se malle mori quam habitum relinquere, etc. adde : nisi habuerit de mandato Dei.
Super eodem, non videtur bene positum quod sanctæ Catharina et Margareta in contentionibus, etc. ; sed debet poni se scire per revelationem sanctarum Catharinæ et Margaretæ quod adversarii dicti principis 481expellentur, et quod Deus dabit [victoriam] dicto principi et suis et contra adversarios suos.
Super secundo, ubi ponitur de angelis quod longo itinere gradiebantur, etc., sufficit dicere quod angeli comitabantur, etc. ; et in margine ponebatur, debet multa addi de longo itinere, de gradibus, ostii, etc.
Item, secundas articulus dividatur in duos articulos.
Item, super tertio, notetur ilhid in quo habetur in sua societate, et propterea videantur litteræ scriptæ Regi.
Super quarto, quoad habitum ad usum viri, scilicet tunicam, debet poni : et cum hoc dixit quod, postquam de mandato Dei habebat portare habitum viri, oportebat ipsam portare tunicam brevem, capucium, etc.
Super eodem habitum virilem dimittere, etc.
addatur et aliud quod dixit quod hoc non dimitteret, nisi esset de mandato Dei.
Super quinto ante ante et tunc nolebat, etc., debet addi : et aliquotiens opportebat, et tamen erat signum quod illi de parte sua quibus scribebat, non facerent seu adimplerent ea quæ scribebat.
Super sexto, ubi dicitur : fuerunt parentes pene dementes, etc. corrigatur et ponatur quod de recessu ejus male contenti fuerant.
Super nono, non dilexit, debet poni : et postquam per revelationem scierit quod voces erant, etc. Et radietur ultima pars articuli, videlicet, et hæc omnia, etc.
Super decimo, in fine debet addi, nisi ubi esset eidem ex parte Dei revelatum.
Super undecimo, ubi ponitur de, etc., debet poni denotando quod ipsa est subjecta Ecclesiæ militanti, Domino nostro primitus servito, et proviso quod Ecclesia militans non præcipiat sibi aliquid in contrarium suarum revelationum factarum et faciendarum.
[38] Deponit quod fuerunt facti et extracti certi articuli, numero duodecim, ex assertis confessionibus et responsionibus ipsius Johannæ, et qui fuerunt facti, ut sibi videtur ex verisimilibus conjecturis, per defunctum magistrum Nicolaum Midi ; et super illis duodecim articulis sic extractis, omnes deliberationes et opiniones fuerunt factæ et datæ. Nescit tamen si fuerit deliberatum quod corrigerentur, et an fuerunt correcti.
— Courcelles, quatrième témoin de l’enquête de Paris.
[39] Quantum ad articulos, dicit quod nescit quis eos confecit.
— La Chambre, deuxième témoin de l’enquête de Paris.
Dicit et deponit quod de illis articulis nescit quis eos confecit aut fabricavit, vel si fuerint bene vel male ex confessionibus ipsius 482Johannæ extracti. Scit tamen quod magister Johannes Beaupère accessit Parisius, et attulit illos duodecim articulos.
— Monet, quatrième témoin, enquête de Paris.
Super articulos, nihil scit, et se refert ad confessionem dictæ Johannæ et articulos confectos, ex quibus potest constare.
— Miget, premier témoin, enquête de Rouen.
Scit solum quod fuerunt facti certi articuli ad mittendum opinantibus ; sed si fuerunt bene et fideliter facti, et quis eos fecit, nihil scit.
— Fabry, septième témoin, enquête de Rouen.
Deponit quod scit bene quod in processu sunt duodecim articuli ; sed quis eos confecit, vel si sint alieni a confessionibus dictæ Johannæ, se refert processui. Scit tamen quod ipse nec alii notarii eos fecerunt.
— Colles, quatrième témoin, enquête de Rouen.
Taquel, seizième témoin de l’enquête de Rouen :
Quantum tangit articulos, dicit et deponit, ejus juramento medio, et tunc audivit loqui inter notarios quod debebant fieri certi articuli ; sed quis eos fecit nescit ; scit quod non recordatur ; et credit quod eos non signavit ; nec habet memoriam quod unquam aliquid signaverit nisi processum et sententiam.
Insuper interrogatus numquid, hujusmodi articulis extractis et per judices visis, fuit appunctuatum quod corrigerentur ?
Dicit et deponit quod non recordatur.
Et ostensa sibi quadam notula de die IV. mensis aprilis, anni 1431, qua cavetur quod articuli in forma in qua fuerunt missi debebant corrigi, et in dorso appositæ correctiones.
Fatetur eamdem notam scriptam esse manu magistri Guillelmi Manchon, et credit quod fuit præsens. Credit tamen quod nulla facta fuit correctio, licet ita fuerit appunctuatum, ut sibi constat ; quia ulterius quomodo hoc contingit aut per quem stetit, attenta longitate temporis, non habet memoriam.
[41] La Pierre, information Bouillé, au manuscrit de Soubise.
[42] Deponit quod, modicum ante primam prædicationem factam in Sancto Audoeno, magister Johannes de Castellione, fecit quasdam exhortationes eidem Johannæ ; et similiter audivit dici a magistro Petro Maurice quod eamdem Johannam fraternaliter exhortaverat de se submittendo Ecclesiæ. Nec de alio habet memoriam.
— Courcelles, quatrième témoin enquête de Rouen.
[43] Quant à Beaupère, voyez au manuscrit de Soubise.
[44] Magister Nicolaus Loyseleur, qui eidem dicebat :
— Second témoin, enquête de Rouen.Johanna, credatis mihi, quia si vos velitis, eritis salvata. Accipiatis vestrum habitum, et faciatis omnia quæ vobis ordinabuntur ; alioquin estis in periculo mortis. Et si vos faciatis ea quæ vobis dico, 483vos eritis salvata, et habebitis multum bonum et non habebitis malum ; sed eritis tradita Ecclesiæ.
[45] Dicit insuper quod facta fuit postmodum quædam prædicatio in Sancto Audoeno per magistrum Guillelmum Evrardi ; et erat ipse loquens in ambone, retro prælatos ; non tamen recordatur de aliquibus verbis prolatis per eumdem prædicatorem, nisi quod dicebat l’orgueil de ceste femme. Et dicit quod postmodum, episcopus incepit legere sententiam ; non tamen recordatur quid dictum fuit eidem Johannæ, nec quid ipsa respondit. Dicit tamen quod bene est memor quod magister Nicolaus de Vendères fecit quamdam schedulam, quæ incipiebat quotiens ; sed si sit illa schedula contenta in processu, nescit. Nescit etiam si vident illam schedulam in manibus ipsius magistri Nicolai ante abjurationem ipsius puellæ vel post, sed credit quod ante vidit eam.
— Courcelles, quatrième témoin, enquête de Rouen.
[46] Deponit quod recordatur satis quod […] fuit præsens, quando facta fuit prædicatio in Sancto Audoeno, per magistrum Guillelmum Erard. Erant duo ambones seu duo scaphalda, gallice escharfaulx ; et in uno illorum erat episcopus Belvacensis et ipse loquens, et alii quam plures ; et in alio erat magister Guillelmus Erard et ipsa Johanna.
— Troisième témoin, enquête de Paris.
[47] Bene recordatur de abjuratione quam fecit ipsa Johanna, licet multum distulerit ad eam faciendum ; ad quam tamen faciendum ipse magister Guillelmus Evrardi eam induxit, eidem dicendo quod faceret quod sibi consulebatur, et quod ipsa esset a carceribus liberata ; et sub hac conditione et non alias hoc fecit, legendo post aliam quamdam parvam cedulam, continentem sex aut septem lineas, in volumine folii papyrei duplicati.
— Deuxième témoin, enquête de Paris.
Ipsa Johanna fuit adducta in platea ante Sanctum Audoenum […] Nicolaus Midi inter alia verba dicebat :
— Douzième témoin, enquête de Paris.Johanna, nos habemus tantam pietatem de te : oportet quod vos revocetis ea quæ dixistis, vel quod nos dimittamus vos justitiæ sæculari.
Ipsa autem responderat quod nihil mali fecerat, et quod credebat in duodecim articulis fidei et in decem præceptis Decalogi ; dicendo ulterius quod se referebat ecclesiæ [Q : Curiæ] romanæ, et volebat credere in omnibus in quibus sancta Ecclesia credebat. Et his non obstantibus, fuit multum oppressa de se revocando ; quæ tamen dicebat ista verba : vos multum habetis pœnam pro me seducendo.
[48] Quando fuit facta prædicatio per magistrum Nicolaum Erardi in Sancto Audoeno, quod ipse Erardi tenebat quamdam schedulam abjurationis, et dixit Johannæ : tu adjurabis et signabis istam cedulam ; et tunc ipsa cedula fuit loquenti tradita ad legendum, et eam legit loquens coram eadem Johanna. Et est bene memor quod in eadem 484cedula cavebatur quod de cætero non portaret arma, habitum virilem, capillos rasos, et multa alia de quibus non recordatur. Et bene scit quod illa cedula continebat circiter octo lineas, et non amplius ; et scit. firmiter quod non erat illa de qua in processu fit mentio, quia aliam ab illa quæ est inserta in processu legit ipse loquens, et signavit ipsa Johanna.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[49] Vidit ipse loquens quamdam cedulam abjurationis, quæ tunc fuit lecta, et eidem loquenti videtur quod erat una parva schedula, quasi sex vel septem linearum.
— Cinquième témoin, enquête de Paris.
[50] Deponit quod ipse fuit præsens in Sancto Audoeno quando facta fuit prima prædicatio ; sed non fuit cum aliis notariis in ambone ; erat tamen satis prope, et in loco ubi poterat audire quæ fiebant et dicebantur ; et bene recordatur quod vidit eamdem Johannam, quando schedula abjurationis fuit sibi lecta ; et sibi legit eam dominus Johannes Massieu ; et erat quasi sex linearum grossæ litteræ. Et dicebat ipsa Johanna post dictum Massieu. Et erat illa littera abjurationis in gallico, incipiens : Je Jehanne, etc.
— Seizième témoin, enquête de Rouen.
[51] Cum inciperetur legi sententia, ipsa Johanna dixit quod, si esset consulta a clericis, et quod videretur conscientiis suis, ipsa libenter faceret illud quod sibi consuleretur ; et his auditis, ipse episcopus Belvacensis inquisivit a cardinali Angliæ, qui ibidem erat, quid agere deberet, attenta dictæ Johannæ submissione. Qui cardinalis tunc eidem episcopo respondit quod eamdem Johannam debebat recipere ad pœnitentiam ; et fuit tunc dimissa illa sententia quam inceperat legere, et eamdem Johannam recepit ad pœnitentiam.
— Cinquième témoin, enquête de Rouen.
[52] Dicit etiam quod [postmodum] plures de assistentibus dicebant quod de illa abjuratione non multum curabant, et quod non erat nisi truffa ; et ut videtur loquenti, ipsa Johanna de illa abjuratione non multum curabat, nec faciebat de ea compotum, et quod illud quod fecit in hujusmodi abjura tione, fecit precibus adstantium devicta.
— Troisième témoin, enquête de Paris.
[53] Bene audivit quod aliqui de assistentibus locuti fuerunt cum episcopo Belvacensi, eo quod non perficiebat suam sententiam, et quod eamdem Johannam recipiebat ad se revocandum ; sed de verbis prolatis, et quis eas dixerit non recordatur.
— Quatrième témoin, enquête de Paris.
[54]Voyez à la suite des preuves le manuscrit de Soubise.
[55] Et eidem Johannæ dicebatur :
— Troisième témoin, enquête de Paris.Johanna, faciatis illud quod vobis consulitur ; vultis vos facere mori ?
Et his verbis verisimiliter mota 485abjurationem fecit. Et post hujusmodi abjurationem, plures dicebant quod non erat nisi truffa, et quod non faciebat nisi deridere. Et inter aliquos unus Anglicus, doctor et vir ecclesiasticus, qui erat de gentibus domini Cardinalis Angliæ, dixit episcopo Belvacensi quod ipse procedebat in hujusmodi materia cum nimio favore, et quod se ostendebat eidem Johannæ favorabilem ; cui ipse episcopus Belvacensis respondit quod mentiebatur.
[56] Quidam doctor Anglicus, præsens in dicta prædicatione et male contentus de receptione abjurationis dictæ Johannæ, eo quod ridendo pronuntiabat aliqua verba dictæ abjurationis, dixit episcopo Belvacensi, tunc judici, quod male faciebat admittendo dictam abjurationem, et quod erat una derisio ; cui præfatus episcopus stomachate respondit quod mentiebatur, quia, cum judex esset in causa fidei, potius deberet quærere ejus salutem, quam mortem.
— Sixième témoin, information des grands-vicaires d’Estouteville.
[57] Unus Anglicus qui ibidem adstabat, dixit episcopo quod ipse erat proditor ; cui episcopus respondit quod mentiebatur.
— Second témoin, enquête de Rouen.
Cum ipsa Johanna requireretur de signando dictam cedulam, ortus est magnum murmur inter præsentes, adeo quod audivit quod episcopus dixit cuidam :
— Troisième témoin, enquête de Rouen.vos emendabitis mihi
, asserens sibi fuisse illatam injuriam, et quod non procederet ultra quousque sibi fuisset facta emenda.
[58] Et bene videbat loquens quod ipsa Johanna non intelligebat dictam cedulam.
— Le même.
[59] Dicit etiam quod non vidit illam litteram abjurationis fieri ; sed fuit facta post conclusionem opinionum, et antequam accederent ad illum locum ; nec est memor quod unquam eidem fuerit exposita illa cedula abjurationis, nec data intelligi, nec lecta, nisi illо instanti quo fecit hujusmodi abjurationem.
— Second témoin, enquête de Rouen.
[60] Tunc ipsa Johanna, oppressa ut signaret dictam cedulam, respondit :
— Troisième témoin, enquête de Rouen.Videatur dicta cedula per clericos et Ecclesiam, in quorum manibus debeo poni ; et si mihi consilium dederint quod habeam eam signare, et agere quæ mihi dicuntur, ego libenter faciam.
Tunc ipse magister Guillelmus Erardi dixit : Facias nunc, alioquin tu per ignem finies dies tuos hodie.
Et tunc ipsa Johanna respondit quod malebat signare quam cremari ; et illa hora fuit magnus tumultus populorum adstantium, et fuerunt projecti multi lapides ; sed a quibus nescit.
[61] Et tunc quidam secretarius regis Angliæ, tunc præsens, 486vocatus Laurentius Calot, extraxit a manica sua quamdam parvam cedulam scriptam, quam tradidit eidem Johannæ ad signandum ; et ipsa respondebat quod nesciebat nec legere, nec scribere. Non obstante hoc ipse Laurentius tradidit eidem Johannæ dictam cedulam et calamum ad signandum ; et per modum derisionis, ipsa Johanna fecit quoddam rotundum. Et tunc ipse Laurentius accepit manum ipsius Johannæ ac calamum, et fecit fieri eidem Johannæ quoddam signum de quo non recordatur.
— Dix-septième témoin, enquête de Paris.
[62] Credit quod ipsa Johanna nullo modo intelligebat, nec sibi fuit exposita, quia magno tempore recusavit illam schedulam abjurationis signare ; et tandem compulsa, præ timore signavit, et fecit quamdam crucem.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
Ipsa Johanna non intelligebat dictam cedulam, nec periculum quod sibi imminebat.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[63] Voyez manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
[64] Principaliores Anglicorum, ut audivit, multum indignabantur contra episcopum Belvacensem, doctores et alios assistentes in processu, ex eo quod non fuerat convicta et condemnata, ac supplicio tradita ; quodque audivit dici quod aliqui Anglici, ex indignatione prædicta, contra episcopum et doctores prædictos, de castro revertentes, levaverunt gladios ad eos percutiendum, quamvis non percusserint, dicentes quod Rex male expenderat pecunias suas erga eos. Præterea dicit se audivisse ab aliquibus referri quod, cum comes de Warwik, post dictam primam prædicationem, conquereretur dictis episcopo et doctoribus, dicens quod Rex male stabat, ex eo quod dicta Johanna se evadebat ; ad quod unus eorum respondit :
Non curetis ; bene rehabebimus eam.
[65] Voyez le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
[66] Dicit audivisse pluries ab ore magistri Petri Mauricii quod, cum post primam prædicationem monuisset eam de stando in bono proposito, Anglici fuerunt male contenti, et fuit in magno periculo verberationis, ut dicebat.
— Onzième témoin, information des grands-vicaires du cardinal d’Estouteville.
[67] Voyez le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
[68] Ipsi sic mandati venerunt in dicto castro, et ipsis exsistentibus in curte dicti castri, Anglici ibidem exsistentes usque ad, numerum 50, vel eocirca, cum armis, insultum fecerunt in loquentem et suos socios, eisdem dicendo quod erant proditores et quod male se habuerant in processu, et cum maxima difficultate et timore potuerunt evadere manus eorum ; et credit quod erant irati, ex eo 487quod in prima prædicatione et sententia non fuerat combusta.
— Second témoin, enquête de Rouen.
[69] Et dicit quod postmodum mandatus fuit in castrum, ad interrogandum eam, ut dicebatur ; sed supervenit aliquis tumult us, nec scit quid inde actum fuerit.
— Seizième témoin enquête de Rouen.
[70] Audivit dictum episcopum, cum aliis Anglicis, exsultantem et dicentem, palam omnibus, domino de Varvik et aliis, capta est.
— Troisième témoin, information du Cardinal d’Estouteville.
Voyez aussi le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
Credit quod ad hoc faciendum fuerit inducta, quia aliqui de his qui interfuerant in processu, faciebant magnum plausum in eo quod resumpserat hujusmodi habitum ; licet plures notabiles viri dolerent, inter quos vidit magistrum Petrum Morice multum dolentem, et plures alios.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
[71] Audivit dici quod Anglici induxerunt eamdem ad resumendum si ni m habitum, et quod sibi fuerant amotæ suæ vestes muliebres, et dati viriles habitus ; et propter hoc dicebatur quod ipsa Johanna fuerat injuste condemnata.
— Second témoin, enquête de Rouen.
Audivit dici ab aliquibus de quibus non recordatur, quod vestes viriles sibi fuerunt traditæ per fenestram seu trilliam.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[72] Respondit quod hoc fecerat ad suæ pudicitiæ defensionem, quia non erat tuta in habita muliebri cum suis custodibus, voluerant attentare suæ pudicitiæ, et de quo pluries conquesta fuerat eisdem episcopo et comiti.
— Troisième témoin, enquête de Rouen. Voyez le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
[73] Voyez idem.
[74] Voyez idem.
[75] Voyez la preuve 8 ci-dessus.
[76] Respondit quod habitum illum resumpserat quia sibi videbatur convenientius portare habitum virilem cum viris, quam habitum muliebrem.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[77] Dicit etiam quod bene recordatur quod in prima deliberatione sua nunquam deliberavit ipsam Johannam esse hæreticam, nisi sub conditione, casu quo pertinaciter sustineret quod non deberet se submittere Ecclesiæ. In ultima, quantum sibi potest testari conscientia, coram Deo, videtur sibi quod ipse dixit quod ipsa erat sicut prius, et si prius esset hæretica, quod ipsa tunc erat, nec unquam positive deliberavit eam esse hæreticam.
— Quatrième témoin, enquête de Paris.
[78] Nec scit aliquid de vestibus virilibus appositis, nec videtur, qui 488sibi quod propter assumptionem habitus virilis debuerit judicari hæretica ; imo sibi videtur quod qui illa sola occasione eam judicarit hæreticam, deberet puniri pœna talionis.
— Premier témoin, enquête de Rouen.
[79] Deponit quod, die obitus ipsius Johannæ, de mane, ipse testis loquens, de licentia et ordinatione judicum, et ante sententiam latam, audivit eamdem Johannam in confessione et ministravit sibi corpus Christi ; quod devotissime et cum maximis lacrimis, tantum quod narrare nequiret, humiliter suscepit, et ab illa hora eam non reliquit usque ad evasionem spiritus.
— Cinquième témoin, enquête de Rouen.
Die mercurii de mane, qua die obiit ipsa Johanna, frater Martinus Ladvenu audivit eamdem Johannam in confessione, et, audita confessione ipsius Johannæ, ipse frater Martinus Ladvenu ivit ad dominum Belvacensem, ad sibi notificandum qualiter fuerat audita in confessione, et quod petebat sibi tradi sacramentum Eucharistiæ. Qui episcopus aliquos super hoc congregavit ; ex quorum deliberatione ipse episcopus eidem loquenti dixit quod diceret fratri Martino quod sibi traderet Eucharistiæ sacramentum, et omnia quæcumque peteret. Et tunc ipse loquens rediit ad castrum et hoc retulit dicto fratri Martino ; qui quidem frater Martinus sibi tradidit in præsentia loquentis sacramentum Eucharistiæ.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[80] Voyez le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
[81] Dicit etiam et deponit quod magister Petrus Morice eam visitavit de mane, antequam ad prædicationem factam in veteri foro duceretur ; cui ipsa Johanna dixit :
— Quatorzième témoin, enquête de Rouen.Magister Petre, ubi ego ero hodie de sero ?
Et ipse magister Petrus respondit : Nonne habetis vos bonam spem in Domino ?
Quæ dixit quod sic, et quod, Deo favente, esset in Paradiso ; et quæ audivit a magistro Petro prædicto.
[82] Audivit tunc dici illic, quod dum ipse Loyselleur vidit eamdem Johannam condemnatam ad mortem, fuit compunctus corde, et ascendit quadrigam volens eidem Johannæ clamare veniam ; et ex hoc fuerunt indignati multi Anglici exsistentes ibidem, ita quod, nisi fuisset comes de Warwik, ipse Loyselleur fuisset interfectus, ipseque comes eidem Loyselleur injunxit ut recederet a civitate Rothomagensi quam citius posset, si vellet salvare suam vitam.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
Et dicit quod dictus Loyselleur tandem subito obiit in Basilea.
— Le même témoin.
[83] Fuit adducta in habitu mulieris.
— Troisième témoin, enquête de Rouen. À l’égard de la mitre et des écriteaux, voyez la notice du procès de condamnation, 489où sont rapportées les citations des registres du parlement anglais à cet égard.
[84] Die qua fuit combusta ; et erant ibidem tres ambones, seu escharfaulx gallice, unus ubi erant judices, et alius ubi erant plures prælati, inter quos erat ipse loquens, et unus ubi erant ligna parata ad comburendum eamdem Johannam.
— Troisième témoin, enquête de Paris.
[85] Voyez le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
[86] Ibidem.
[87] Ibidem.
[88] Ibidem.
[89] Addens etiam quod episcopus Belvacensis, alter judicum, ea occasione flevit.
— Quatrième témoin, information des grands-vicaires d’Estouteville.
Quam plures flebant ; aliqui autem Anglici ridebant.
[90] Fuit lata sententia per quam ipsa Johanna relinquebatur justitiæ sæculari. Post cujus finem et prolationem ipsa autem Johanna incepit facere plures pias exclamationes et lamentationes ; et inter alia dicebat quod nunquam fuerat inducta per regem ad faciendum ea quæ faciebat, sive bene, sive male.
— Troisième témoin, enquête de Paris.
[91] Audivit etiam eam dicentem ista verba vel similia in effectu : Ah ! Rouen ! j’ay grand paour que tu n’ay à souffrir de ma mort ! Et postmodum incepit clamare Jesus et invocare Sanctum Michælem, et tandem igne consumpta [Q : exstincta] est.
— Deuxième témoin, enquête de Paris.
[92] Nec unquam voluit revocare suas revelationes, sed in eisdem stetit usque ad finem.
— Second témoin, enquête de Rouen.
Dicit etiam et deponit, super hoc interrogates, quod semper usque ad finem vitæ suæ manu tenuit et asseruit quod voces quas habuerat erant a Deo, et quod quidquid fecerat, ex præcepto Dei fecerat, nec credebat per easdem voces fuisse deceptam ; et quod revelationes quas habuerat, ex Deo erant.
— Cinquième témoin, enquête de Rouen.
[93] Quod sententia lata per judicem ecclesiasticum, fuit ducta ad scaphaldum, in quo erant ballivius et alii officiarii sæculares ; ubi aliquandiu stetit cum ipsis ; sed quid ibi dixerunt aut fecerunt nescit, nisi quod, in recessu ipsorum, fuit igni tradita.
— Deuxième témoin, information des grands-vicaires du cardinal d’Estouteville.
[94] Locus supplicii erat præparatus ante sermonem ; et, sermone facto, fuit ipsa Johanna per judices ecclesiasticos derelicta, et illico capta ; sed, si fuerit immediate ducta ad supplicium, vel ad ballivum et alios officiarios regios qui erant in quodam scaphaldo, nescit loquens.
— Sixième témoin, de la même information.
490[95] Dicit insuper quod, post sententiam latam per episcopum, per quam tradita et relicta fuit justitiæ sæculari, baillivus dixitsolum, sine alio processu aut sententia : Ducite, ducite.
[96] Post cujus sententiæ prolationem, illico et sine intervallo, ipsa posita in manibus baillivi, tortor absque eo quod per baillivum aut loquentem, ad quos spectabat ferre sententiam, antequam aliqua ferretur sententia, accepit eamdem Johannam, et eam duxit ad locum ubi erant jam ligna parata, et ubi combusta fuit.
— Treizième témoin, enquête de Rouen.
[97] Vidit eam tradi et dimitti justitia sæculari relicta, sine aliquo intervallo et absque alia sententia judicis laïci.
— Dix huitième témoin, enquête de Rouen.
[98] Dicit etiam, super hoc interrogatus, quod contra eamdem Johannam male processerunt, quia nulla fuit lata sententia per laicos, sed solum per episcopum, et propter hoc cum, duobus annis transactis, quidam vocatus Georget Solenfant fuisset per justitiam ecclesiasticam relictus [Q : redditus] justitiæ sæculari, ut ipse [Q : antequam] ipse Georgius redderetur, ipse loquens ex parte episcopi et inquisitoris fuit missus ad ballivum, et eidem notificavit quod ipse Georgius debebat dimitti in manibus justitiæ sæcularis, et quod non ita faceret sicut fecerat de puella, sed eum duceret in foro suo, et faceret quod justitia suaderet, nec ita celeriter sicut contra eamdem Johannam fecerat, procederet, sed mature.
— Cinquième témoin, enquête de Rouen.
[99] Sibi videbatur non bene processum, quia paulo post quidam malefactor, vocatus Georgius Solenfant, fuit pari modo redditus per justitiam ecclesiasticam justitiæ sæculari per sententiam ; postquam sententiam fuit ipse Georgius ductus à la cohue, et ibidem per justitiam sæcularem condemnatus, nec ita repente fuit ductus ad supplicium.
— Treizième témoin, enquête de Rouen.
[100] Ipsa Johanna rogavit omnes sacerdotes ibidem præsentes ut unusquisque illorum sibi daret unam missam.
— Septième témoin,
enquête de Rouen.
[101] Voyez le manuscrit de Soubise, à la suite des preuves.
Semper, quousque fuit in exitu, clamavit Jesus ; et dum fuerit mortua, quia Anglici dubitabant ne diceretur quod evasisset, dixerunt tortori quod modicum retrocederet ignem, ut adstantes possent eam videre mortuam, ne diceretur quod evasisset. Dicit, etc.
[102] Audivit etiam tunc dici a Johanne Fleury, clerico baillivi et graphario, quod tortor retulerat quod, corpore igne 491cremato, remansit cor illæsum et sanguine plenum.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[103] Dicit etiam quod magister Johannes ad Ensem, qui erat tunc temporis canonicus Rothomagensis, erat tunc juxta loquentem ; cui audivit dici talia verba, mirabiliter lacrimando :
— Quatorzième témoin, enquête de Rouen.Utinam anima mea esset in loco in quo credo animam istius mulieris esse.
[104] Et scit veraciter quod judicantes et hi qui interfuerant, magnam notam a popularibus incurrerunt ; nam, postquam ipsa Johanna fuit igne cremata, populares ostendebant illos qui interfuerant et abhorrebant.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
[105] Quasi totus populus murmurabat quia eidem Johannæ fiebat magna injuria et injustitia ; nam, ut audivit a magistro Johanne Tressart, secretario regis Angliæ, redeunte de loco supplicii dictæ Johannæ, qui mœstus et dolens referebat et lamentabiliter plangebat ea quæ fuerant facta de dicta Johanna et quæ viderat in dicto loco, dicens : in effectu, nos omnes sumus perditi, quia una saneta persona fuit combusta ; et credebat animam ejus esse in manu Dei, quia, ut dicebat, quum esset in medio flammæ, semper acclamabat nomen Jesus.
— Seizième témoin, enquête de Rouen.
[106] Et subdit quod quidam Anglicus, vir armorum, qui mirabiliter eam odiebat, et qui juraverat quod fasciculum propria manu poneret in crematione dictæ Johannæ, cum hoc fecisset et audivisset ipsam Johannam nomen Jesu acclamantem in fine dierum suorum, effectus est attonitus totus, et quasi in defectu [Q : extasi], ductusque fuit ad quamdam tabernam, prope Vetus Mercatum, ut, mediante potu, vires resumeret. Et, post prandium cum quodam fratre ordinis Fratrum Prædicatorum, ipse Anglicus, audiente loquens [Q : loquente], confessus est, per organum illius fratris, Anglici, se graviter errasse, et quod pœnitebat de hoc quod fecerat contra dictam Johannam, ut præfertur, quam reputabat bonam mulierem. Nam, ut ei videbatur, viderat ipse Anglicus, in emissione spiritus dictæ Johannæ, quamdam columbam albam, exeuntem de flamma [Q : Francia].
— Neuvième témoin, information des grands-vicaires du cardinal d’Estouteville.
[107] Audivit a multis quod visum fuit nomen Jesus inscriptum in flamma ignis in quo fuit combusta.
— Quinzième témoin, de la même information.
[108] Sibi, id est tortori, fuit dictum pluries ut quidquid ex ea remaneret, congregaret et in Sequanam projiceret ; quod et fecit.
— Le même témoin et un grand nombre d’autres.
492Enquête de Guillaume Bouillé
Il a paru convenable au Comité de terminer les preuves de ce qui résulte des procédures de la révision, par l’impression du texte de celles que Charles VII fit faire par Guillaume Bouillé ; elles ne se trouvent que dans le manuscrit de la bibliothèque de Soubise. L’abbé Lenglet en a eu communication ; il en a imprimé une partie dans son histoire de Jeanne d’Arc, vierge, héroïne et martyre d’État, etc., chez Pissot, Paris, 1753 ; mais ce qu’il en a donné est défiguré par une multitude de fautes d’impression ; d’ailleurs, il n’y a pas inséré toutes les dépositions en entier. La fidélité de l’histoire oblige de réparer cette omission, en imprimant le tout, pour former la dernière note des preuves relatives à ce qui se trouve dans les informations de dans les enquêtes de la révision.
I. Lettres patentes de Charles VII (15 février 1450.)
Ensuit la teneur des lettres de commission de maître Guillaume Bouillé (manuscrit de Soubise, f° 39, v°).
Charles, par la grâce de Dieu, roi de France : A nostre amé et féal conseiller, maistre Guillaume Bouillé, docteur en théologie, salut et dilection.
Comme jà pieça Jehanne la Pucelle eust été prinse et appréhendée par nos anciens ennemis et adversaires, les Anglois, et amenée en ceste ville de Rouen, contre laquelle ils eussent fait faire tel quel procez, par certaines personnes à ce commis et députez par eulx ; en faisant lequel procez, ils eussent et ayent fait et commis plusieurs fautes et abbus, et tellement que moyennant que ledit procez et la grant haine que nos ennemis avaient contre elle, la firent morir iniquement et contre raison, très-cruellement : et pour ce que nous voulons savoir la vérité dudit procez, et la manière comment il a esté déduit et procédé ; vous mandons et commandons, et expressément enjoignons, que vous vous en querez et informez bien et diligentement de sur ce que dit est, et l’information par vous sur ce faicte, apportez ou envoyez stablement close et sellée par-devers nous et les gens de notre grant Conseil ; et avec ce, tous ceulx que vous saurez qui auront aucunes escriptures, procez, ou autres choses touchant la matière, contraignez-les par toutes voyes deues, et que verrez estre à faire, à les vous bailler pour les nous apporter ou envoyer, pour pour voir sur ce ainsi que verrons estre à faire, et qu’il appartiendra par raison. De ce faire vous donnons pouvoir, commission et mandement especial par ces présentes. Mandons et commandons à tous nos officiers, justiciers et subgets, que à vous et à vos commis et députez, en cet faisant, obéissent et entendent diligemment.
Donné à Rouen le quinzième jour de février, l’an de grâce mil quatre cent quarante-neuf (ou 1450 nouveau style), 493et de notre règne le vingt-huitième. Sic signé, par le Roi, à la relacion du grand-conseil. Daniel.
II. Information faite
1. Déposition de Jean Tourmouillé (f° 43, r°)
Vénérable et religieuse personne, frère Jehan Toutmouillé, de l’ordre des frères prescheurs au couvent des Jacobins de Rouen docteur en théologie, aagé de quarante-deux ans, fut juré et examiné le 5 de mars.
Et premièrement de l’accession des juges, et de ceulx qui ont traictié et mené le procès de ladite Jehanne, dépose pour ce qu’il n’a point assisté et comparu au procez, qu’il ne saurait rien dire de vue ; mais rapporte que la commune renommée divulgoit que par apetit de vengeance perverse, ils l’avaient persécutée, et de ce donné signe et apparence. Car devant la mort d’elle, les Anglois proposèrent mettre le siège devant Louviers, mais tantôt muèrent (changèrent) leur propos, disant que point n’assiègeroient ladicte ville, jusques à tant que ladite Pucelle eust esté examinée, de quoy ce qui ensuit fait probacion évidente ; car incontinent après la combustion d’icelle, sont allés planter le siège devant Louviers, estimant que durant la vie, jamais n’auraient gloire ne prospérité en fait de guerre.
Item. Dit et dépose ledit Toutmouillé, que le jour que ladite Jehanne fut délaissée au jugement séculier et livrée à combustion, se trouva le matin en la prison avec frère Martin Ladvenu, que l’évesque de Beauvais estoit envoyé vers elle, pour lui annoncer la mort prouchaine, et pour l’induire à vraye contrition et pénitence, et aussi pour l’ouyr de confession, ce que ledit Lavenu fit moult soigneusement et charitativement. Et quand il annonça à la pouvre femme la mort de quoy elle devait mourir ce jour-là, que ainsi ces juges le avaient ordonné et entendu ; et oy la dure et cruelle mort qui lui estoit prouchaine, commença à s’escrier doloreusement et piteusement, se destendre, et arracher les cheveulx.
— Hélas ! me traite l’en ainsi horriblement et cruellement, qu’il faille mon cors net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé rendu en cendres ! Ha, a, j’aymerois mieulx estre descapitée sept fois, que d’estre ainsi bruslée… Hélas, se j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’estois submise, et que j’eusse esté gardée par les gens d’église, non pas par mes ennemys et adversaires, je ne me fust pas si misérablement mescheu, comme il est. O ! j’en appelle devant Dieu, le grant juge, des grans torts et ingravances qu’on me fait.
Elle se complaignoit merveilleusement en ce lieu, ainsi que dit 494le déposant, des oppressions et violences qu’on lui avait faites en la prison par les géoliers, et par les autres qu’on avait faict entrer sur elle.
Après ses complaintes, survint l’évesque dénommé, auquel elle dit incontinent :
— Évesque je meurs par vous ; et il lui commença à remontrer, en disant :
— Ha ! Jehanne, prenez en patience, vous mourez pour ce que vous n’avez tenu ce que vous nous aviez promis, et que vous estes retournée à vostre premier maléfice.
Et la pouvre Pucelle lui respondit :
— Hélas, se vous m’eussiez mise aux prisons de court d’église, et rendue entre les mains des concierges ecclésiastiques compétens convenables, ceci ne fust pas advenu, pourquoy je appelle de vous devant Dieu.
Cela fait, ledit déposant sortit hors, et n’en oyt plus riens.
2. Déposition d’Isambert de la Pierre (folio 40, v°)
Vénérable et religieuse personne, frère Isambert de la Pierre, de l’ordre de Saint-Augustin du couvent de Rouen, prêtre, juré et examiné, témoin, le 5e jour de mars, l’an de grâce mil quatre cent quarante-neuf (ou 1450), dit et dépose qu’une fois luy et plusieurs autres présens, on admonestoit et sollicitoit ladite Jehanne de se submettre à l’église. Sur quoi elle respondit, que voulontiers se submettroit au saint-père, requérant estre menée à lui, et que point ne se submettroit au jugement de ses ennemis. Et quant à cette heure-là, frère Isambert lui conseilla de se submettre au concile (général) de Balle, ladite Jeanne lui demanda que c’estoit que général concile : respondit celui qui parle, que c’estoit congrégation de toute l’église universelle et la chrestienté, et qu’en ce concile y en avait autant de la part, comme de la part des Anglais. Cela oy et entendu, elle commença à crier :
— O ! puisqu’en ce lieu sont aucuns de nostre parti, je veuil bien me rendre et submettre au concile de Basle.
Et tout incontinent, par grand despit et indignacion l’evesque de Beauvais commença à crier :
— Taisez-vous, de dyable, et dit au notaire qu’il se gardast bien d’escrire la submisson qu’elle avait faicte au général concile de Basle.
À raison de ces choses et plusieurs autres, les Anglais et leurs officiers menacèrent horriblement ledit frère Isambert, tellement que s’il ne se taisoit, le gesteroient en Seine.
Item. Dit et dépose que, après qu’elle eut renoncé et abjuré, et reprins habit d’homme, lui et plusieurs autres furent présens, quand ladite Jehanne s’excusoit de ce qu’elle avait revestu habit d’homme, en disant et affermant publiquement, que les Anglois par le 495lui avoient faict ou faict faire en la prison beaucoup de tort et de violence, quant elle estoit vestue d’habits de femme ; et de fait la vit éplourée, son viaire (ou visage) plain de larmes, deffiguré et oultraigié en telle sorte, que celui qui parle en eut pitié et compassion.
Item. Dit et rapporte que devant toute l’assistance, lorsqu’on la réputoit herectique, obstinée et rencheue (ou relapse), elle respondit publiquement :
— Si vous, Messieurs de l’église, m’eussiez menée gardée en vos prisons, par avanture ne me fut-il pas ainsi.
Item. Dit et dépose que, après l’yssue et la fin de ceste session et instance, ledit sieur évesque de Beauvais dit aux Anglois qui dehors attendoient :
— Faronnelle, failles bonne chière, il en est faict.
Item. Dépose ce témoing, que l’on demandoit et proposoit à la povre Jehanne interrogatoires trop difficiles, subtilz et cauteleux, tellement que les grants clercs et gens bien lettrez qui estoient-là présens, à grant peine y eussent sceu donner response : par quoi plusieurs de l’assistence en murmuroient.
Item. Dépose ce tesmoing, que lui-même en personne, fut par devers l’évesque d’Avranches, fort ancien et bon clerc, lequel, comme les autres, avait été requis et prié sur ce cas donner son oppinion. Pour ce, ledit évesque interrogua ce tesmoin envoyé par devers lui, que disait et déterminoit M. sainct-Thomas, touchant la submission qu’on doit faire à l’église ? Celui qui parle bailla par escript audit évesque la déterminacion de sainct-Thomas, lequel dit : Es choses douteuses qui touchent la foy, l’on doit toujours recourir au pape, ou au général concile.
Le bon évesque fut de cette oppinion, et sembla être tout mal content de la délibéracion qu’on avait faicte par-deçà de cela. N’a point été mise par escript la déterminacion, ce qu’on a laissé par malice.
Item. Dépose celui qui parle, que, après sa confession et perception du sacrement de l’autel, on donna la sentence contre elle, et fut déclarée hérectique et excommuniée.
Item. Dit et dépose avoir bien veu et clairement apperceu, à cause qu’il a toujours esté présent, assistant à toute la déduction et conclusion du procez, que le juge séculier ne l’a poinct condamnée à mort, ne à consumption de feu, combien que le juge lay et séculier se soit comparu et trouvé au lieu même où elle fut prêchée dernièrement, et délaissée à justice séculière. Toutefois, sans jugement ou conclusion dudit juge, a été livrée entre les mains du bourreau et bruslée, en disant au bourreau tant seulement, sans autre sentence :
— Fais ton devoir.
Item. Dépose celui qui parle, que ladite Jehanne eut en la fin si 496grande contricion et si belle repentance, que c’était une chose admirable, en disant paroles si dévotes, piteuses et catholiques, que tous ceux qui la regardoient, en grant multitude, plouroient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d’Angleterre et plusieurs autres Anglais furent contraincts plourer et en avoir compacion.
Dit outre plus, que la piteuse femme lui demanda, requist et supplia humblement, ainsi qu’il estoit près d’elle en sa fin, qu’il allait en l’église prouchaine, et qu’il lui apportast la croix, pour la tenir ellevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendist, fut en la vie continuellement devant la vue. Dit en outre, qu’elle estant dedans la flambe, oncques ne cessa jusques en la fin de résonner, confesser à haulte voix le saint nom de Jésus, en implorant et invocant sans cesse l’ayde des saincts et sainctes de paradis ; et encores, qui plus est, en rendant son esperit et inclinant la teste, proféra le nom de Jésus, en signe qu’elle estoit fervente en la foy de Dieu, ainsi comme nous lisons de saint Ignatius et plusieurs autres martyrs.
Item. Dit et dépose que, incontinent après l’exécution, le bourreau vint à lui et à son compaignon, frère Martin Ladvenu, frappé et esmeu d’une merveilleuse repentance et terrible contricion, comme tout désespéré, craignant de non savoir jamais impétrer pardon et indulgence envers Dieu, de ce qu’il avait faict à ceste saincte femme. Et disait et affermoit ce dit bourreau, que nonobstant l’huille, le soufre et le charbon qu’il avait appliquez contre les entrailles et le cueur de ladite Jehanne, toustefoys il n’avait pu aucunement consommer ne rendre en cendres les breuilles ne le cueur, de quoy estoit autant estonné, comme d’un miracle tout évident.
3. Déposition de Martin Ladvenu (folio 44, v°.)
Vénérable et religieuse personne frère Martin Ladvenu, de l’ordre des frères prescheurs, au couvent de Saint-Jacques de Rouen, spécial confesseur et conducteur de ladite Jehanne en ses derreniers jours, fut juré et interrogué l’an et jour dessus dit sur certains articles, et premièrement touchant l’affection désordonnée de ceux qui ont traictié et mené le procez et la cause. Dépose que plusieurs se sont comparus au jugement, plus par l’amour des Anglois et de la faveur qu’ils avaient envers eux, que pour le bon zèle de justice et de foy catholique. Principalement celui qui parle, dit du couraige et de l’affection excessive de messire Pierre Cauchon, 497alors évesque de Beauvais, sur lui allégant deux signes d’envye. Le premier, quand ce dit évesque se portait pour juge, commanda ladite Jehanne estre gardée ès prisons séculières, et entre les mains de ses ennemis mortels ; et quoy qu’il eust bien peu la faire détenir et garder aux prisons ecclésiastiques, toutefois si a-t-il permis depuis le commencement du procez jusques à la consommacion, icelle tormenter et traictier très-cruellement aux prisons séculières. Dit outre davantaige ce tesmoing, qu’en la première session ou instance, l’évesque allégué requist et demanda le conseil de toute l’assistance, assavoir, lequel estoit plus convenable de la garder et détenir aux prisons séculières, ou aux prisons de l’eglise ; sur quoi fut délibéré, qu’il estoit plus décent de la garder aux prisons ecclésiastiques qu’aux autres ; fors, respondit cest évesque, qu’il n’en ferait pas cela, de paour de desplaire aux Anglais. Le second signe qu’il allègue, est que le jour que ce dit évesque, avec plusieurs, la déclaira hérectique, récidivée, et retournée à son meffait, pour cela qu’elle avait dedans la prison reprins habit d’homme, ledit évesque sortissant de la prison, advisa le comte de Warwick et grande multitude d’Anglais entour lui, auxquels en riant dit à haulte voix intelligible :
— Farronnelle, Farronnelle, il en est faict, faictes bonne chière, ou parolles semblables.
Item. Dit et rapporte que à la conscience en lui proposoit et demandoit questions trop difficiles, pour la prendre à ses parolles et à son jugement. Car c’estoit une pouvre femme assez simple, qui à grant peine savait Pater noster et Ave Maria.
Item. Dépose que la simple Pucelle lui révéla, que après son abjuracion et renonciacion, on l’avait tourmentée violentement en la prison, molestée, bastue et déchoullée ; et qu’un millourt d’Angleterre l’avait forcée (c’est-à-dire, voulu la forcer) ; et disait publicquement que cela estoit la cause pourquoi elle avait reprins habit d’homme : et environ la fin, dit à l’évesque de Beauvais :
— Hélas ! je meurs par vous, car se m’eussiez baillée à garder aux prisons de l’église, je ne fusse pas icy.
Item. Dit et dépose que quand elle fut derrenierrement preschée au viel marché, et abbandonnée à justice séculière, combien que les juges séculiers fussent assis sur un escherffault, toutesffois elle ne fut nullement condampnée d’aucun d’iceulx juges, mais sans condampnacion, par deux sergens fut contraincte de descendre de l’escherffault, et menée par lesdits sergens jusques au lieu où elle devait être bruslée, et par iceux livrée entre les mains du bourreau. Et en ligne de ce, peu de temps après, un appellé Georges Solenfant fut appréhendé à cause de la foy et en crime d’hérésie, lequel fut 498semblablement délaissé à justice séculière. À ceste cause, les juges de la foy, c’est assavoir, Messire Loys de Luxembourg, archevêque de Rouen, et frère Guillaume Duval, vicaire de l’inquisiteur de la foy, envoyèrent ledit frère Martin au bailly de Rouen, pour l’advertir qu’il ne serait pas ainsi faict dudit Georges, comme il avait été faict de la Pucelle, laquelle, sans sentence finale et jugement définitif, fut au feu consommée.
Item. Dit et dépose que le bourreau, après la combustion, quasi à quatre heures après nones, disait que jamais n’avait tant craint à faire l’exécution d’aucun criminel, comme il avait en la combustion de la Pucelle, pour plusieurs causes : premièrement, pour le grant bruit et renom d’icelle ; secondement, pour la cruelle manière de la lier et afficher ; car les Anglais firent faire un haut escherffault de plâtre, et ainsi que rapportoit ledit exécuteur, il ne la povoit bonnement ne facillement expédier ne atteindre à elle, de quoi il estoit fort marry, et avait grant compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisait mourir.
Item. Dépose de la grant et admirable contricion, repentance et continuelle confession, en appellant toujours le nom de Jésus, et invocant dévotement l’ayde des saincts et sainctes de paradis, ainsi comme frère lsambert, qui toujours l’avait convoyée à son trespas, et raddressée en la voye de salut, cy-devant a déposé.
4. Déposition de Guillaume Duval (manuscrit de Soubise)
Révérend père en Dieu et religieuse personne, frère Guillaume Duval, de l’ordre et convent des frères prescheurs de Saint-Jacques de Rouen, vénérable docteur en théologie, aagé de quarante-cinq ans ou environ, juré et examiné l’an et jour dessusdicts.
Dépose que quand on faisait actuellement le procez de la Jehanne, il se trouva en une session avec Ysambert de la Pierre, et quand ils ne trouvoient lieu propre à eulx asseoir au consistoire (terme probablement d’Inquisition), ils s’en alloient asseoir au parmy de la table, auprès de la Pucelle ; et quant on l’interroguoit et examinoit, ledit frère Ysambert l’advertissoit de ce qu’elle devait dire, en la boutant (c’est-à-dire, en la poussant), ou faisant autre signe. Laquelle session faicte, celui qui parle et frère Ysambert, avecques maistre Jehan de la Fontaine, furent députés juges pour la visiter et conceiller ledit jour après disner, lesquels vindrent ensemble au chasteau de Rouen, pour la visiter et admonester ; et là trouvèrent le comte de Varvic, lequel affallit par grant despit 499et indignacion, mordantes injures et opprobres contumelieux ledit frère Ysambert, en lui disant :
— Pourquoy souches tu (souffles-tu) le matin ceste meschante, en lui faisant tant de signes ; par la morbieu, vilain, se je m’aperçoys plus que tu mettes peine de la délivrer et advertir de son prouffict, je te ferai gester en Seine ; pourquoy les deux compaignons dudit Ysambert s’enfouirent de paour en leur convent. Toutes ces choses vit et oyt celui qui parle, et non davantaige, car il ne fut point présent au procez.
5. Déposition de Guillaume Manchon (folio 47, v°.)
Vénérable et discrète personne, Messire Guillaume Manchon, prestre, aagé de cinquante ans ou environ, chanoine de l’église collégiale Notre-Dame d’Andely, curé de l’église parrochiale de Saint-Nicolas-le-Paincteur de Rouen, notaire en la cour archiepiscopale de Rouen, juré et examiné l’an de grace mil quatre cent quarante neuf (1450), le quatrième jour de mars, dit et dépose qu’il fut notaire au procès d’icelle Jehanne, depuis le commencement jusqu’à la fin, et avecques lui Messire Guillaume Colles, dit Bois-guillaume.
Item. Dit que à son advis, tant de la partie de ceux qui avaient la charge de mener et conduire le procez, c’est assavoir, M. de Beauvais et les maîtres qui furent envoyez querir à Paris pour celle cause, que aussi des Anglois à l’instance desquels les procez se faisoient, on procéda plus par haine et contemp de la querelle du roi de France, que s’elle n’eust point porté son parti, pour les raisons qui ensuivent.
Et premièrement, dit qu’un nommé maistre Nicole Loyseleur, qui estoit familier de M. de Beauvais, et tenant le parti extrêmement des Anglais ; car autrefois le Roi estant devant Chartres, alla querir le roi d’Angleterre pour faire lever le siége, feignyt qu’il estoit du pays de ladite Pucelle, et par ce moien trouva manière d’avoir actes, parlement et familiarité avec elle, en lui disant des nouvelles du pays à lui plaisantes, et demanda estre son confesseur, et ce qu’elle lui disait en secret, il trouvait manière de le faire venir à l’ouye des notaires. Et de fait, au commencement du procez, ledit notaire et ledit Bois-guillaume, avec tesmoings, furent mis secrettement en une chambre prouchaine, où était ung trou par lequel on pouvait escouter, affin qu’ils pussent rapporter ce qu’elle disait ou confessoit audit Loyseleur ; et lui semble que ce que ladite Pucelle disait ou rapportoit familièrement audit Loyseleur, 500 il rapportoit auxdits notaires ; et de ce estoit fait mémoire pour faire interrogacions au procez, pour trouver moien de la prendre captieusement.
Item. Dit que quand le procez fut commencé, maistre Jean Lohier, solemnel clerc Normant, vint en ceste ville de Rouen, et lui fut communiqué ce qui en estoit escript par ledit évesque de Beauvais ; lequel Lohier demanda dilacion de deux ou trois jours pour le voir. Auquel il fut respondu qu’en la relevée il donnast son opinion, à ce fut contrainct ; et icelui maistre Jehan Lohier, quant il eust vu le procez, il dit qu’il ne valoit riens pour plusieurs causes. Premièrement, pour ce qu’il n’y avait point forme de procez, ordinaire. Item. Il estoit traité en lieu clos et fermé, où les assistans n’estoient pas en pleine et pure liberté de dire leur pure et pleine volenté. Item. Que l’on traictoit en icelle matière l’honneur du roi de France, duquel elle tenait le party, sans l’appeller, ne aucun qui fût de par luy. Item. Que libelle ne articles n’avaient point esté baillez, et si n’avait quelque conseil icelle femme, qui estoit une simple fille, pour rendre à tant de maistres et de docteurs, et en grandes matières, par especial celles qui touchent par révélacions comme elle disait. Et pour ce lui sembloit que le procez n’estoit vallable. Desquelles choses M. de Beauvais fut fort indigné contre ledit Lohier ; et combien que ledit Mons. de Beauvais lui dit qu’il demourast pour voir demener le procez, ledit Lohier respondit qu’il ne demourroit point. Et incontinant icelui M. de Beauvais, lors logé en la maison où demeure à présent maistre Jehan Bidault, près Saint-Nicolas-le-Paincteur, vint aux maistres, c’est alsavoir, maistre Jehan Beaupere, maistre Jacques de Touraine, Nicole Midi, Pierre Morice, Thomas de Courcelles et Loyseleur, auxquels il dit :
— Vela Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procez. Il veut tout calomnier, et dit qu’il ne vault riens. Qu’en le vouldroit croire, il fauldroit tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vauldroit riens ; en récitant les causes pourquoi ledit Lohier le voulait calomnier ; disant outre ledit M. de Beauvais, on voit bien de quel pied il cloche ; par Saint Jehan nous n’en ferons riens, nous continuerons nostre procez comme il est commencé.
Et estoit lors le samedi de relevée en caresme, et le lendemain matin, celuy qui parle, parla audit Lohier en l’église de Notre-Dame de Rouen, et lui demanda qu’il lui sembloit dudit procez et de ladite Jehanne ; lequel lui respondit :
— Vous voyez la manière comment ils procèdent, ils la prendront s’ils peuvent par ses paroles, c’est assavoir ès assertions, où elle dit je sçai de certain
, ce qui touchent les apparicions, mais 501s’elle disait il me semble
, pour icelles paroles je sçai de certain
, il m’est advis qu’il n’est homme qui pust condampner. Il semble qu’ils procèdent plus par haine que par autrement ; et pour ceste cause je ne me tiendray plus icy, car je n’y veuil plus estre ; et de faict a toujours demouré depuis en cour de Romme, et y est mort doyen de la Roé (la Rote).
Item. Dit que au commencement du procez par cinq ou six journées, pour ce que celluy qui parle mettoit en escript les responses et excusacions d’icelle Pucelle, ensemble et aucunes fois les juges le voulaient contraindre en parlant en latin, qu’il mist en autres termes, en muant la sentence de ses parolles, et en autres manières que celui qui parle ne l’entendait ; furent mis deux hommes du commandement de M. de Beauvais en une fenestre près du lieu où estoient les juges, et y avait une sarge passant par-devant ladite fenestre, affin qu’ils ne fussent veus, lesquels deux hommes escripvoient et rapportoient ce qu’ils faisaient en la charge d’icelle Jehanne, en taisant faire excusacions, et lui sembloit que c’estoit ledit Loyseleur ; et après la jurisdiction tenue, en faisant collacion la relevée de ce qu’ils avaient escript, les deux autres rapportoient en autre manière, et ne mettoient point d’excusacions, dont ledit M. de Beauvais se courouça grandement contre celui qui parle, et ès parties où il est escript au procez, nota, c’estoit où il y avait controverse et convenoit recommencer nouvelles interrogacions sur cela, et trouva l’en que ce qui estoit escript par celui qui parle estoit vrai.
Item. Dit qu’en escripvant ledit procez, icelui suppliant fut par plusieurs fois argué de M. de Beauvais et desdits maistres, lesquels le vouloient contraindre à escripre selon leur ymagination, et contre l’entendement d’icelle ; et quant il y avait quelque chose qui ne leur plaisoit point, ils défendoient de l’escripre, en disant qu’il ne servoit point au procez ; mais ledit suppliant n’escripvit oncques selon fors son entendement et conscience.
Item. Dit que maistre Jehan de Fonte, depuis le commencement du procez jusques à la sepmaine d’après Pasques 1431, fut lieutenant de M. de Beauvais, à l’interroguer à l’absence dudit évesque, lequel néanmoins toujours présent, estoit avec ledit évesque endémené du procès. Et quant vint ès termes que ladite Pucelle estoit fort sommée de soy submettre à l’église par iceluy de Fonte, et frères Ysambert de la Pierre et Martin Ladvenu, desquels fut avertye qu’elle devait croire et tenir que c’estoient nostre sainct père le pape, et ceux qui président en l’église militante, et qu’elle ne depvoit point faire de doute de se submettre à nostre sainct-père le pape 502et au sainct concille ; car il y avait tant de son party que d’ailleurs, plusieurs notables clercs, et que ce ainsi ne le faisoit, elle se mettroit en grant danger. Et le lendemain qu’elle fut ainsi advertie, elle dit qu’elle se vouldroit bien submettre à nostre sainct-père le pape et au sacré concille. Et quant M. de Beauvais oyt cette parolle, demanda qui avait esté parler à elle le jour de devant, et manda la garde Angloise d’icelle Pucelle, auquel demanda qui avait parlé à elle ; lequel garde respondit que ce avait esté ledit de Fonte son lieutenant, et les deux religieux ; et pour ce en l’absence d’iceux de Fonte et religieux, ledit évesque se courrouça très-fort contre maistre Jehan Magistri, vicaire de l’inquisiteur, en les menassant très-fort de leur faire desplaisir. Et quant ledit de Fonte eut de ce congnoissance, et qu’il estoit menacé pour icelle cause, se partit de ceste cité de Rouen, et depuis n’y retourna ; et quant aux deux religieux, ce n’eust esté ledit Magistri, qui les excusa et supplia pour eux, en disant que se on leur faisait des plaisir, jamais ne viendrait au procez, ils eussent été en péril de mort. Et dès lors fut deffendu de par M. de Warwick, que nul n’entrast vers icelle Pucelle, sinon M. de Beauvais ou de par luy, et touteffois qu’il plaisoit audit évesque aller devers elle ; mais ledit vicaire n’y eut point d’entrée sans lui.
Item. Dit que au partement du preschement de Sainct-Ouen, après l’abjuracion de ladite Pucelle, pour ce que Loyseleur lui disait : Jehanne, vous avez fait une bonne journée si dieu plaist, et avez sauvé votre ame
, elle demanda :
— Or ça entre vous gens d’église, menez-moi en vos prisons, et que je ne soye plus en la main de ses Anglois.
Sur quoy M. de Beauveais respondit :
— Menez-la où vous l’avez prinse ; par quoi fut remenée au chasteau duquel estoit partie.
Et le dimanche ensuivant qui fut le jour de la Trinité, furent mandés les maistres, notaires et autres qui s’entremettoient du procez, et leur fut dit qu’elle avait reprins son habit d’homme, et qu’elle était rencheue ; et quant ils vindrent au chasteau, en l’absence dudit M. de Beauvais, arrivèrent sur eux quatre-vingts ou cent Anglais ou environ, lesquels s’adressèrent à eux en la cour dudit chasteau, en leur disant que entre eulx gens d’église estoient tous faux, traistres, armagneaux et faulx conseillers, par quoi à grant peine purent évader et yssir hors du chasteau, et ne firent riens pour icelle journée. Et le lendemain fut mandé celui qui parle, lequel respondit qu’il n’iroit point, s’il n’avait sureté pour la paour qu’il avait eue le jour de devant ; et n’y fut point retourné ce n’eust été un des gens de M. de Warwick, qui lui fut envoyé pour sureté. Par ainsi retourna et fut à la continuacion du procez 503jusques à la fin, excepté qu’il ne fut point à quelque certain examen de gens qui parlèrent à elle à part, comme personnes privées ; néanmoins M. de Beauvais le voulut conctraindre à ce signer, laquelle chose ne volut faire.
Item. Dit qu’il vit amener ladite Jehanne à l’escherffault, et y avait le nombre de sept à huit cents hommes de guerre entour elle, portant glaives et bastons, tellement qu’il n’y avait homme qu’y fut assez hardy de parler à elle, excepté frère Martin Ladvenu et messire Jehan Massieu ; et dit que patientement elle oyt le sermon tout au long, et après fit sa régratiacion, ses prières et lamentacions moult notablement et dévotement, tellement que les juges, prélats, et tous les autres assistans furent provoquez à grans pleurs et larmes, de lui veoir faire ses pitéables regrez et douloureuses complainctes ; et dit le déposant que jamais ne ploura tant pour chose qui luy advint, et que par ung mois après ne s’en povoit bonnement appaiser. Parquoi d’une partie de l’argent qu’il avait eu du procez, il acheta ung petit messel, qu’il a encores, affin qu’il eût cause de prier pour elle ; et au regard de finalle pénitence, il ne vit oncques plus grant signe à chrestien.
Item. Dit qu’il est récolent que au preschement fait à Sainct Ouen, par maistre Guillaume Erard, entre autres paroles fut dit et proféré par ledit Erard ce qui s’en suit :
— Ha, noble maison de France, qui a toujours esté protectrice de la foy, as-tu esté ainsi abusée, de te adhérer à une hérectique scismatique ! c’est grant pitié.
A quoi ladite Pucelle donna response, de laquelle ledit déposantne se recorde point, excepté qu’elle faisait grant louange à son roi, en disant que c’estoit le meilleur crestien et plus faige qui fût au monde. Parquoi fut commandé audit Massieu, par ledit Erard et par M. de Beauvais :
— Faictes-la taire.
6. Déposition de Jean Massieu (folio 52, v°)
Messire Jehan Massieu, prêtre, curé de l’une des portions de l’église parrochialle Sainct-Candres de Rouen (Candide), jadis doyen de la crestienté de Rouen, de l’aage de cinquante ans ou environ, juré et examiné le cinquième jour de mars, dit qu’il fut au procez de ladite Jehanne, toutes les foys qu’elle fut présentée au jugement devant les juges et clercs, et à cause de son office estoit député clerc de messire Jehan Benedicite, promotheur en la cause, pour citer ladite Jehanne et tous autres qui seraient à évocquer en icelle cause ; et semble audit déposant, à cause de ce que veit, que on procéda par haine, par faveur, et en déprimant l’honneur 504du roy de France auquel elle servoit, par vengeance et afin de la faire mourir, et non pas selon raison et l’honneur de Dieu et de la foy catholique. Meu ad ce dire, car quant M. de Beauvais, qui estoit juge en la cause, accompagné de six clercs, c’est assavoir, de Beaupère, Midy, Morisse, Touraine, Courcelles et Feuillet, ou aucun autre en son lieu, premièrement l’interroguoit, devant qu’elle eût donné sa response à ung, ung autre des assistans lui interjectoit une autre question ; pourquoi elle estoit souvent précipitée et troublée en les responses. Et aussi comme ledit déposant par plusieurs foys amenast icelle Jehanne du lieu de la prison au lieu de la jurisdicion, et passoit par-devant la chapelle du chasteau, et icelui déposant souffrit, à la requête de ladite Jehanne, qu’en passant elle feit son oraison ; pourquoi icelui déposant fut de ce plusieurs foys reprins par ledit Benedicite, promotheur de ladite cause, en luy disant :
— Truant, qui te fait si hardi de laisser approcher celle putain excommuniée de l’église, sans license ; je te fairai mettre en telle tour que tu ne verras lune ne soleil d’ici à ung mois, si tu le fais plus.
Et quant ledit promotheur apperçeut que ledit déposant n’obéissoit point ad ce, ledit Benedicite se mit par plusieurs fois au devant de l’huis de la chapelle, entre iceulx déposant et Jehanne, pour empêcher qu’elle ne feit son oraison devant ladite chapelle ; et demandoit expressément ladite Jehanne, sy est le corps de Jesus-Christ ; meu aussi ad ce, car il la ramena en la prison de devant les juges. La quarte ou quinte journée, ung prestre, appelé messire Eustache Turquetil, interrogua ledit exposant, en lui disant :
— Que te semble de ses responses ? sera-t-elle arse ? que sera-ce ?
Auquel ledit déposant répondit :
— Jusques à cy je n’ai vu que bien et honneur à elle ; mais je ne scai quelle sera à la fin, Dieu le scaiche.
Laquelle response fust par ledit prestre rapportée vers les gens du roy, et fust relaté que ledit déposant n’estoit pas bon pour le Roy, et à celle occasion fust mandé la relevée par ledit M. de Beauvais, juge, et luy par lesdites choses en lui disant, qu’il se gardast de mesprendre, ou on lui ferait boire une fois plus que raison ; et luy semble que ce n’eust été le notaire Manchon qui le excusa, il n’en fut oncques échappé.
Item. Dit que quant elle fut menée à Sainct-Ouen pour estre prêchée par maistre Guillaume Erard, durant le preschement, environ la moitié du preschement, après ce que ladite Jehanne eult été moult blasmée par les parolies dudit prescheur, il commença à s’écrier à haulte voix, disant :
— Ha, France, tu es bien abusée, qui as toujours esté la chambre très-crestienne, et Charles, qui se dit roy et de toi gouverneur, s’est adhéré comme hérétique et scismatique, 505tel est-il, aux parolles et fais d’une femme inutille, diffamée et de tout deshonneur plaine, et non pas lui seulement, mais tout le clergié de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprinse, comme elle a dit, et dudit roy.
Reppliqua deux ou trois foys icelles parolles ; et depuis, soy adressant à ladite Jehanne, dit en effect, en levant le doy :
— C’est à toi Jehanne à qui je parle, et te dis que ton roy est hérétique du scismatique.
A quoi elle respondit :
— Par ma foy, sire, révérence gardée, car je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c’est le plus noble crestien de tous les creftiens, et qui mieulx ayme la foy de l’église ; et n’est point tel que vous dictes.
Et lors ledit prescheur dit à celui qui parle :
— Faiz-la taire.
Item. Dit que ladite Jehanne n’eust oncques aucuns consuls, et luy souvient bien que ledit Loyseleur fut une foys ordonné à la conseiller, lequel lui estoit contraire, plutôt pour la decevoir que pour la conduire.
Item. Dit que ledit Erard, à la fin du preschement, leut une cédulle contenante les articles de quoy il la causoit (ou engageait) de abjurer et révoquer. A quoy ladite Jehanne lui respondit, qu’elle n’entendait point que c’estoit abjurer, et que sur ce elle demandoit conseil ; et alors fut dit par ledit Erard à cellui qui parle, qu’il la conseillast sur cela. Et dont après excusacion de ce faire, lui dit, que c’estoit à dire que s’elle allait à l’encontre d’aucuns desdits articles, elle serait arse ; mais lui conseilloit qu’elle se rapportast à l’église universelle se elle devait abjurer lesdits articles ou non ; laquelle chose elle feit en disant à haulte voix audit Erard :
— Je me rapporte à l’église universelle, se je les doy abjurer ou non.
A quoy lui fut respondu par ledit Erard :
— Tu les abjureras présentement, ou tu feras arse ; et de fait avant qu’elle partît de la place, les abjura, et feit une croix d’une plume que lui bailla ledit déposant.
Item. Dit icelui qui parle, que au département dudit sermon, advisa ladite Jehanne qu’elle requist estre menée aux prisons de l’église, et que raison estoit qu’elle fût mise aux prisons de l’église, puisque l’église la condampnoit. La chose fut requise à l’évesque de Beauvais par aucuns des assistans, desquels il ne scait point les noms. À quoy ledit évesque respondit :
— Menez-la au chasteau dont elle est venue ; et ainsi fut faict.
Et ce jour après disner, en la présence du conseil de l’église, déposa l’habit d’homme et print habit de femme, ainsi que ordonné lui estoit ; et lors estoit jeudy ou vendredy après la Pentecouste, et fut mis l’habit d’homme en ung fac, en la même chambre où elle estoit détenue prisonnière, 506et demoura en garde audit lieu entre les mains de cinq Anglais dont en demouroit de nuyt trois en la chambre, et deux dehors, à l’uys de ladicte chambre.Et sçait de certain celuy qui parle, que de nuyt elle estoit couchée ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne, et attachée moult estroitement d’une chaîne traversante par les piedz de son lict, tenante à une grosse pièce de boys de longueur de cinq ou six pieds et fermante à clef, parquoi ne pouvait mouvoir de la place. Et quant vint le dimanche matin en suivant, qu’il estoit jour de la Trinité, qu’elle se deust lever, comme elle rapporta et dit à celuy qui parle, demanda à iceulx Anglais ses gardes :
— Defferrez-moi, si me leverai.
Et lors un d’iceulx Anglais lui osta ses habillemens de femme, que avait sus elle, et vuidèrent le sac oùquel estoit l’habit d’homme, et ledit habit jettèrent sur elle en luy disant :
— Liève-toi.
Et mucèrent (ou mirent) l’habit de femme audit sac ; et ad ce qu’elle disait, elle se vestit de l’habit d’homme qu’ils lui avaient baillé, en disant :
— Messieurs, vous savez qu’il m’est deffendu : sans faute, je ne le prendray point.
Et néanmoins ne lui en voulurent bailler d’autre. En tant qu’en c’est débat demoura jusques à l’heure de midy ; et finablement pour nécessité de corps fut contrainte de yssir dehors et prendre ledit habit ; et après qu’elle fut retournée, ne lui en voulurent point bailler d’autre, nonobstant quelque supplicacion ou requeste qu’elle en feit. Interrogué à quel jour elle leur dit ce qu’il dépose de la relacion d’elle ; dit, ce fut le mardy ensuivant, devant disner, auquel jour le promotheur se despartit pour aller avec M. de Warwick, et luy qui parle demoura seul avec elle, et incontinant demanda à ladite Jehanne pourquoi elle avait reprins ledit habit d’homme ; et elle luy dit et respondit ce que dessus est dit. Interrogué s’il fut ledit dimanche, jour de la Trinité, au chasteau après disner avec les consuls et gens d’église qui avaient esté mandez pour veoir comme elle avait reprins habit d’homme, dit que non, mais les rencontra auprès du chateau moult esbahis et espaourez, et disoient que moult furieusement avaient esté reboutez par les Anglois à haches et glaives, et appellez traistres et plusieurs autres injures.
Item. Dit que le mercredi ensuivant, jour qu’elle fut condampnée, et devant qu’elle partist du chasteau, luy fut apporté le corps de Jésus-Christ irrévérentement sans estolle et lumière, dont frère Martin qui l’avait confessée, fut mal content ; et pour ce fut renvoyé quérir une estolle et de la lumière, et ainsi frère Martin l’administra. Et ce fait, fut menée au viel marché, et à costé d’elle estoit ledit frère Martin et celui qui parle, accompagnés de plus de 507huit cents593 hommes de guerre ayant haches et glaives ; et elle estant au vieil marché, après la prédicacion, en laquelle elle eust grande constance, et moult paisiblement l’oyt, monstrant grans signes et évidences et cleres apparences de sa contricion, pénistence et ferveur de foy, tant par les piteuses et dévotes lamentacions et invocations de la benoiste Trinité, et de la benoiste glorieuse Vierge Marie, et de tous les benoists Saincts de paradis, en nommant expressément plusieurs d’iceulx Saincts, esquelles dévocions, lamentacions et vraie confession de la foy, en requérant aussi à toutes manières de gens de quelques condicions ou estat qu’ils feussent, tant de son party que d’autre, mercy très humblement, en requérant qu’ils voulsissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu’ils lui avaient fait. Elle persévéra et continua très-longue espace de temps, comme d’une demye heure, et jusques à la fin, dont les juges assistans, et même plusieurs Anglois furent provoqués à grandes larmes et pleurs, et de faict très-amèrement en pleurèrent ; et aucuns et plusieurs d’iceulx, même Anglois, recognurent et confessèrent le nom de Dieu, voyant si notable fin, et estoient joyeulx d’avoir esté à la fin, disans que ce avait esté une bonne femme. Et quant elle fut délaissée par l’église, celuy qui parle estoit encore avec elle, et à grande dévocion demanda à avoir la croix ; et ce oyant un Anglois qui estoit-là présent, en feit une petite de boys du bout d’un baston qu’il lui bailla ; et dévotement la receut et la baisa, en faisant piteuses lamentacions et recognitions à Dieu nostre rédempteur qui avait souffert en la croix pour notre rédemption, de laquelle croix elle avait le signe et représentacion, et mit icelle croix en son sain, entre sa chair et ses vestemens ; et outre demanda humblement à celui qui parle, qu’il lui feit avoir la croix de l’église, afin que continuellement elle la puisse veoir jusques à la mort. Et celuy qui parle feit tant que le clerc de la paroisse de Sainct-Sauveur lui apporta ; laquelle apportée, elle l’embrassa moult estroitement et longuement, et la détint jusques ad ce qu’elle fut lyée à la tache. En tant qu’elle faisoit lesdites devocions et piteuses lamentacions, fut fort précipitée par les Anglois, et même par autres de leurs cappitaines, de leur laisser en leurs mains, pour plustôt la faire mourir, disant à celuy qui parle, qui à son entendement la reconfortoit en l’escherffaut :
— Comment, prestre, nous 508ferez-vous ici disner !
Et incontinent, sans aucune forme ou signe de jugement la envoyèrent au feu, en disant au maistre de l’ouvre :
— Fay ton office.
Et ainsi fut menée et attachée, et en continuant les louanges et lamentacions dévotes envers Dieu et ses Saincts, dès le derrain mot, en trespassant, cria à haute voix :
— Jésus.
7. Déposition de Jean Beaupère (dernière du manuscrit de Soubise.)
Vénérable et circonspecte personne, maistre Jehan Beaupère, maistre en théologie, chanoine de Rouen, de l’aage de soixante dix ans ou environ, dit que au regard des apparicions dont il fait mencion au procès de ladite Jehanne, qu’il a eu et a plus grand conjecture, que lesdites apparicions estoient plus de cause naturelle et intencion humaine, que de cause sur nature ; toutefoys de ce principalement se rapporte au procès.
Item. Dit que au devant qu’elle fût menée à Saint-Ouen pour estre preschée, au matin, celui qui parle entra seul en la prison de ladite Jehanne par congié, et advertit icelle qu’elle ceroit tantôt menée à l’escherffaut pour estre preschée, en luy disant que s’elle estoit bonne crestienne, elle dirait audit escherffaut que tous ses fais et diz elle mettoit en l’ordonnance de notre mère saincte église, et en especial des juges ecclésiastiques ; laquelle respondit que ainsi ferait-elle. Et ainsi le dit-elle audit escherffaut, sur ce requise par maistre Nicole Midy ; et ce veu et considéré pour celle foys, elle fut renvoyée après son abjuracion, combien que par aucuns Anglois fut impropéré à l’évesque de Beauvais et à ceulx de Paris qu’ils favorisoient aux erreurs d’icelle Jehanne.
Item. Dit que après telle abjuracion, et qu’elle eust son habit de femme qu’elle reçeut en ladite prison, le vendredy ou samedy d’après (il se trompe, ce fut le dimanche), fut rapporté auxdits juges que ladite Jehanne se repentoit aucunement d’avoir laissé l’habit d’homme et prins l’habit de femme. Et pour ce M. de Beauvais, juge, envoya cellui qui parle et maistre Nicole Midy, en espérance de parler à ladite Jehanne, pour l’induire et ammonester qu’elle persévérast et continualt le bon propos qu’elle avait eu en l’escherffaut, et qu’elle se donnast de garde qu’elle ne rencheut ; mais ne peurent iceulx trouver celui qui avait la clef de la prison ; et ainsi qu’ils attendoient le garde d’icelle prison, furent par aucuns Anglois estans en la cour dudit chasteau, dittes parolles comminatoires, comme rapporta ledit Midy audit parlant, c’est assavoir que qui les getteroit tous deux dans la rivière, il ferait bien employé. 509Pourquoy icelles parolles oyes s’en retournèrent, et sur le pont dudit chasteau, oyt ledit Midy comme il le rapporta audit parlant semblables parolles ou près d’icelles par autres Anglois prononcées, parquoi les dessus dicts furent espouvantez, et s’en vindrent sans parler à ladite Jehanne.
Item. Dit que quant à l’innocence d’icelle Jehanne, qu’elle était bien subtille de subtillité appartenante à femme, comme lui sembloit, et n’a point sceu par aucunes parolles d’elle qu’elle fût corrompue de cors.
Item. Au regard de la pénitence finale, n’en scauroit que dire. Car le lundy d’après l’abjuracion partit de Rouen pour aller à Balle de par l’Université de Paris, et elle fut condamnée le maredy ensuivant ; parquoy ne sceut aucunes nouvelles de sa condamnacion, jusques à ce qu’il oyt dire à l’Isle en Flandre.
Notes
- [448]
sitim
. - [449]
TIGVE : 7, 9, 10, 14, 17 ; — TEPR : 5 ; — TERR : 7, 8, 10 ; — TIB : 2.
- [450]
TIB : 6, — TICE : 1, 4 ; — TIGVE : 1, 4, 11 ; — TERR : 1, 3, 4, 5, 7, 10, 18 ; et plusieurs autres.
- [451]
TEPR : 1, 2.
- [452]
infumare
. - [453]
TICE : 4, 5 ; — TIB : 5 ; — TIGVE : 9, 11, 12 ; — TERR : 5, 6, 13 ; et plusieurs autres.
- [454]
TIGVE : 9 ; — TERR : 3 ; et presque tous.
- [455]
ex furore
. - [456]
timore vindictæ
. - [457]
mercede conducti
. - [458]
TIGVE : 11, 9, 15.
- [459]
TERR : 2, 5, 6.
- [460]
redarguti
. - [461]
bono animo
. - [462]
TIGVE : 4 ; — TIB : 6 ; — TERR : 11 ; et autres.
- [463]
TIGVE : 7, 11, 12, 3, 15 ; — TERR : 8, 10 ; et beaucoup d’autres.
- [464]
TERR : 3, 7 ; et autres.
- [465]
coactus
. - [466]
perplexum
. - [467]
TIGVE : 9 ; — TERR : 3.
- [468]
TERR : 1.
- [469]
TEPR : 1.
- [470]
TERR : 6.
- [471]
TIB : 5 ; — TIGVE : 7 ; — TERR : 2.
- [472]
TIB : 5 ; — TIGVE : 9, 7 ; — TERR : 2.
- [473]
TIB : 4 ; — TIGVE : 9 ; — TERR : 1, 5, 6 ; et autres.
- [474]
TIB : 4, 5.
- [475]
TIGVE : 2.
- [476]
TIGVE : 14 ; — TERR : 3, 7.
- [477]
TERR : 3.
- [478]
TERR : 4.
- [479]
TIB : 4.
- [480]
TIGVE : 17.
- [481]
L’Averdy écrit le seigneur Deschnifort. [NdÉ]
- [482]
TERR : 2.
- [483]
TIB : 6 ; — TIGVE : 9 ; — TERR : 3.
- [484]
TERR : 14.
- [485]
TERR : 15.
- [486]
TERR : 2.
- [487]
TERR : 3.
- [488]
TEPR : 4.
- [489]
TEPR : 4.
- [490]
TERR : 3.
- [491]
TIGVE : 7, 9, 16 ; — TERR : 1, 2, 3, 4, 5, 7, 9, 10, 16, 18 ; et beaucoup d’autres.
- [492]
TIB : 5 ; — TIGVE : 4, 7 ; — TERR : 2, 4, 6.
- [493]
IB et TERR : 11.
- [494]
TERR : 1.
- [495]
Propter persuasionem variavit in facto submissionis.
- [496]
stupefacti
. - [497]
TERR : 4 ; — TIB : 7.
- [498]
ex verissimillibus conjecturis
. - [499]
Notando quod ipsa est subjecta ecclesiæ militanti, Domino nostro primitus servito, proviso quod ecclesia militans non præcipiat sibi aliquid contrarium suarum revelationum factarum et faciendarum.
- [500]
notulam
. - [501]
Qua notula in gallico contenta processu, expresse habetur quod hujusmodi duodecim articuli non erant bene facti, sed a Confessionibus saltem in parte extranei, et ab hoc veniebant corrigendi, et evidenter ibidem addita correctiones et aliqua sublata, non tamen fuerunt secundum hujusmodi notulam correcti.
- [502]
fuit conclusum
. - [503]
ut moris erat
. - [504]
Cum non sit verisimile, quod tanti viri tales articulos componere voluissent.
- [505]
Non fuisset ausus contradicere, nec ipse, nec socius ejus.
- [506]
Quod non recordatur.
- [507]
ERR.
- [508]
Ut melius et citius fierent deliberationes.
- [509]
Si deliberationes fuerunt facta super toto processu.
- [510]
Sed fuerunt data deliberationes super hujusmodi duodecim articulis.
- [511]
Et super illis duodecim articulis sic extractis, omnes deliberationes et opiniones fuerunt faciæ et datæ.
- [512]
Respondit quod non.
- [513]
De etiam non fuisset ausus tantos viros redarguere.
- [514]
De articulis autem, dicit quod sic placuit judicibus facere quod voluerunt.
- [515]
Tu dixisti, etc.
- [516]
TPR : 4.
- [517]
TIB : 7.
- [518]
TERR : 2.
- [519]
TEPR : 3.
- [520]
EPR : 2.
- [521]
TERR : 3.
- [522]
TEPR : 17.
- [523]
Quandam parvulam cedulam, continentem sex aut septem lineus in volumine folii papyrei duplicati.
- [524]
scit firmiter
. - [525]
TERR : 3.
- [526]
TEPR : 5 ; et autres.
- [527]
TERR : 10.
- [528]
TEP : 5.
- [529]
TEP : 3.
- [530]
TEP : 4.
- [531]
Du latin improperare : reprocher. [NdÉ]
- [532]
TIB : 7.
- [533]
TEPR : 3.
- [534]
TIGVE : 6.
- [535]
TERR : 3.
- [536]
ETRR : 2.
- [537]
TEPR : 17.
- [538]
TERR : 3, 9.
- [539]
TIB : 5.
- [540]
TIB.
- [541]
TICVE : 11.
- [542]
TERR : 11.
- [543]
TERR : 2.
- [544]
TERR : 6.
- [545]
Capta est.
TIB : 3 ; — TIGE : 3 ; — TERR : 4. - [546]
TEPR : 2.
- [547]
TIB : 1 ; — TIGE : 3.
- [548]
TIB : 3.
- [549]
TERR : 3.
- [550]
TPR : 4.
- [551]
TPR : 3.
- [552]
TEPR : 3.
- [553]
TIGVE : 9.
- [554]
TIGVE : 2.
- [555]
TIGVE : 11.
- [556]
TIGVE : 3.
- [557]
TIGVE : 5, 17 ; — TERR : 5.
- [558]
TIGVE : 12 ; — ERR : 1.
- [559]
TIGVE : 10.
- [560]
juste et recte
. TEPR : 2. - [561]
TGIVE : 1 ; — TERR : 3, 6.
- [562]
Il y a lieu de croire que le mot meschu a été oublié par le copiste. — TIB : 1.
- [563]
TERR : 14.
- [564]
TERR : 4.
- [565]
TEPR : 3.
- [566]
TIB : 5.
- [567]
TIB.
- [568]
IB.
- [569]
IB.
- [570]
IB.
- [571]
TIGVE : 9. ; — TEPR : 2 ; et tous les témoins.
- [572]
TEPR : 3.
- [573]
TEPR : 2.
- [574]
TERR : 2, 5.
- [575]
TIGVE : 2, 6.
- [576]
Ducite, ducite.
- [577]
TERR : 2.
- [578]
TERR : 13.
- [579]
TERR : 18.
- [580]
TERR : 5.
- [581]
TERR : 13.
- [582]
TERR : 7.
- [583]
L’Averdy écrit : supposition.
- [584]
IB.
- [585]
IB.
- [586]
IB.
- [587]
TERR : 3.
- [588]
TERR : 14.
- [589]
TERR : 4.
- [590]
TERR : 16.
- [591]
exeuntem de flamma.
— TERR : 9. - [592]
TIGVE : 15.
- [593]
Il y a en interligne :
mil
, d’une écriture assez semblable, mais d’une autre encre. Ce doit être une erreur ; il ne pouvait pas y avoir huit mille hommes, et un autre témoin paraît indiquer cent-vingt, au lieu de huit cents, ce qui est encore plus vraisemblable.