Villaret / Rouen
542Examen d’un fait relatif à quatre des assesseurs ou conseillers dans le procès de condamnation de Jeanne d’Arc, tel qu’il est rapporté dans l’Histoire de France de M. de Villaret632, tome XV, in-12.
Par M. de L’Averdy.
Il s’agit de savoir s’il a existé un jugement par lequel quatre des assesseurs du procès instruit contre Jeanne d’Arc, ont été condamnés au supplice du feu, ou s’il n’a pas existé : il est nécessaire pour l’intelligence de cette discussion de rappeler ici quelques faits.
Jeanne d’Arc avait annoncé à Charles VII que Dieu l’avait envoyée à lui pour faire lever le siège de la ville d’Orléans, et pour faire sacrer et couronner ce prince à Reims. Ces premières promesses étaient déjà réalisées, lorsqu’elle fut prise en 1430 par les Anglais au siège de Compiègne.
Le roi d’Angleterre, ou plutôt, sous son nom, le duc de Bedford, régent pendant sa minorité du royaume de France, usurpé alors en grande partie par les Anglais, fit instruire un procès criminel contre Jeanne d’Arc, comme sorcière et comme hérétique, par un vice-inquisiteur, et par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, réfugié alors à Rouen parce que les armes de Charles VII, accompagné de la Pucelle, l’avaient expulsé de son siège épiscopal.
543L’ambition, l’animosité et l’injustice dirigèrent les démarches de ce prélat révolté contre son souverain, et membre du conseil intime du roi d’Angleterre.
La cupidité, la crainte et le fanatisme guidèrent une partie des assesseurs que cet évêque avait choisis dans ce procès pour son conseil.
L’ignorance en égara plusieurs. Les autres et tous les docteurs, ainsi que les corps que l’on consulta pour avoir des avis doctrinaux défavorables à Jeanne d’Arc, furent induits en erreur par douze assertions qui leur étaient présentées comme l’extrait et le résultat des réponses de Jeanne aux interrogatoires qu’on lui avait fait subir, tandis qu’elles étaient insidieusement rédigées, faussement et calomnieusement attribuées à l’accusée.
Ces faits, ainsi que tous les autres qui sont dans ce mémoire, sont établis dans les notices de tous les manuscrits relatifs aux affaires de Jeanne, qui ont été dues au comité des manuscrits que Sa Majesté a établi dans l’Académie.
Jeanne d’Arc fut condamnée à Rouen et livrée aux flammes, en portant sur la tête la mitre dont sont revêtues les victimes que l’Inquisition destine à la mort, dans les pays qui ont eu le malheur de l’admettre et de la conserver.
Lorsque la Normandie fut enfin soumise à Charles VII, en 1449 et en 1450, la mère et les frères de la Pucelle furent obligés de s’adresser au pape pour obtenir la révision du procès sur lequel avait été condamnée cette héroïne infortunée.
On fit agir pour sa famille le crédit secret de Charles VII à Rome, et surtout les témoignages que le cardinal d’Estouteville, pour lors archevêque de Rouen, rendait publiquement en faveur de Jeanne, dans cette capitale du monde chrétien. Il les puisait dans une première information qu’il avait faite lui même en qualité de légat du pape, et dans une seconde qu’il avait fait faire par ses grands-vicaires dans la ville de Rouen. La famille suppliante y joignit le 544ton de l’humilité et de la supplication, jusqu’à qualifier le feu évêque de Beauvais d’homme d’une bonne mémoire633 ; et cette réunion de démarches détermina enfin le pape Calixte III à accorder la révision qu’on lui demandait.
L’archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Coutances, et un inquisiteur de la foi, furent commis à cet effet par son rescrit ; ils y joignirent des assesseurs, nommèrent un promoteur, consultèrent des docteurs et des prélats, entendirent tous les témoins qui pouvaient encore donner des lumières après un laps de vingt-quatre ans, et surtout ceux des assesseurs encore vivants qui avaient assisté au procès de la condamnation.
Il est essentiel d’observer ici, par rapport au fait qu’on se propose d’examiner, que les demandeurs dans le procès de révision, déclarèrent dès les premiers pas de la procédure, qu’ils n’entendaient attaquer que l’évêque de Beauvais, le vice-inquisiteur, le promoteur et quelques uns des assesseurs seulement, s’il y en avait qui fussent coupables d’avoir trempé dans l’indigne complot de faire périr l’innocence ; mais qu’ils n’entendaient diriger aucune action ni contre les autres assesseurs, ni contre les personnes que les juges avaient consultées pour avoir leur avis doctrinal sur le fonds de l’affaire.
Ils en dirent le motif dans leur supplique : c’est parce qu’ils avaient été évidemment trompés par les douze assertions injustement imputées à Jeanne, et qu’ayant opiné ou consulté sur leur lecture et non sur les actes mêmes du procès, ils étaient tombés dans une erreur involontaire.
La fausseté de ces douze propositions fut alors démontrée, l’innocence fut reconnue par un jugement solennel du 7 juillet 1456 ; l’honneur fut rendu à Jeanne, des prières publiques furent ordonnées pour réparer le crime autant qu’il pouvait l’être ; mais il était déjà impossible de le punir.
L’évêque de Beauvais, devenu depuis évêque de Lisieux, était mort subitement pendant qu’on lui coupait les cheveux.
545Le promoteur Jean d’Estivet, surnommé Benedicite, était mort misérablement dans un colombier, hors les portes de la ville de Rouen. Le vice-inquisiteur Jean Lemaître, dominicain, homme qui n’était pas méchant par lui-même, mais qui était trop faible pour se préserver du crime par la ferme résistance qu’exige le devoir, était disparu, et vraisemblablement hors du nombre des vivants.
Nicolas Midi, docteur en théologie, le rédacteur principal, suivant toutes les apparences, des douze assertions, celui qui était venu tromper l’Université de Paris, pour lui surprendre un avis doctrinal contre l’accusée, avait été conduit au tombeau peu de temps après la mort de Jeanne, par les ulcères de la lèpre.
Enfin, Nicolas Loyseleur, chanoine de Rouen, le plus vil des instruments du crime, était mort subitement dans une église. Cet homme avait persuadé faussement à Jeanne d’Arc qu’il était du parti de Charles VII ; par cette indigne fraude, il avait surpris sa confiance au point de lui faire suivre ses perfides conseils dans quelques-unes de ses réponses aux interrogatoires qu’on lui faisait : il l’avait confessée plusieurs fois pour la trahir ; il avait osé s’asseoir ensuite au rang de ses juges.
Il est vrai que quand il entendit les cris déchirants d’une victime innocente qui reprochait sa mort à ses juges, son crime se fit voir à lui dans toute sa noirceur ; un sensible et invincible remord le saisit, il voulut demander pardon à Jeanne, il allait monter dans la charrette qui lui était destinée pour la conduire, et saisir cet instant pour remplir un devoir aussi affreux qu’indispensable ; mais les Anglais l’en empêchèrent, ils l’auraient massacré si le comte de Warwick n’était venu l’arracher de leurs mains et le faire disparaître.
Il ne restait donc plus personne à qui la justice pût faire porter les peines dues à un pareil forfait, aussi il n’en fut plus question pendant le reste du règne de Charles VII.
Il s’agit maintenant de savoir s’il y a eu des poursuites 546nouvelles sous le règne de Louis XI ; tel est l’objet direct de ce Mémoire.
Voici ce qu’on lit dans l’Histoire de France, t. XV :
Louis XI, fils et successeur de Charles VII, soit par sentiment de justice, soit pour accuser tacitement la mémoire de son père, ordonna qu’on reprendrait le cours des procédures. Presque tous ceux qui avaient condamné la Pucelle aux flammes étaient morts, et la plupart périrent misérablement ; deux vivaient encore, ils furent arrêtés et punis du même supplice.
Un fait aussi important en lui-même mérite d’autant plus d’être approfondi, que s’il eût été véritable, il en aurait résulté le plus grand éclat dans son temps, et qu’il se serait conservé soigneusement dans les écrits des historiens et dans la mémoire des hommes.
L’écrivain le plus voisin de M. de Villaret, qui en a parlé, est l’abbé Lenglet Du Fresnoy, dans un ouvrage très-médiocre, pour n’en rien dire de plus, intitulé : Histoire de Jeanne d’Arc, vierge, héroïne et martyre d’État, imprimé in-12 à Paris en 1753.
Cet auteur entre dans un plus grand détail ; il ajoute des circonstances singulières dont M. de Villaret n’a pas osé probablement faire usage, en se renfermant dans la précision dont l’historien d’une nation peut s’envelopper toutes les fois qu’il le juge à propos.
L’abbé Lenglet annonce que deux jurisconsultes célèbres furent chargés de cette nouvelle procédure. Ils reconnurent l’injustice de la condamnation de Jeanne d’Arc, comme l’avaient fait en 1456 les juges de la révision ; ils firent arrêter deux des juges de la Pucelle qui étaient encore vivants, et ils les condamnèrent à être brûlés vifs.
Il ajoute qu’ils ordonnèrent en outre que les ossements de deux autres de ces juges, seraient exhumés et brûlés avec les deux juges qui respiraient encore.
Ces deux jurisconsultes prononcèrent de plus la confiscation des biens des condamnés ; ils ordonnèrent que sur 547leur produit, ils ferait prélevé les deniers nécessaires pour construire à Rouen une église, au lieu même où la Pucelle avait été brûlée, et pour y fonder à perpétuité une messe qui ferait dite tous les jours pour le repos de l’âme de Jeanne d’Arc.
Il termine, en donnant pour époque à cet événement l’année 1462 ou environ ; enfin, il annonce qu’il eut lieu, en exécution d’un bref du pape Pie II, successeur de Calixte III.
Au surplus, l’abbé Lenglet cite pour garant de ce qu’il avance, une Histoire de la ville d’Orléans, par Symphorien Guyon, gros in-folio imprimé en 1650, chez Claude et Jacques Borde, seconde partie, page 126, au lieu de laquelle il faut lire 256, parce que c’est une des fautes d’impression dont cet ouvrage fourmille.
Le récit de Symphorien Guion ressemble beaucoup à celui de l’abbé Lenglet.
Suivant ce qu’il rapporte, Louis XI fit arrêter deux des juges de la Pucelle qui étaient encore en vie : deux célèbres jurisconsultes instruisirent un procès contre eux. Il fut mené si bien, et si juridiquement, que ces deux accusés se virent obligés d’avouer que Jeanne était innocente et qu’elle avait été injustement condamnée au feu : ces jurisconsultes avaient été délégués par un bref du pape Pie II.
Ils ordonnèrent par la même sentence, que les os de deux autres juges ou assesseurs qui étaient morts, seraient tirés de leurs sépulcres et brûlés, qu’il serait pris sur les biens confisqués des quatre condamnés une certaine somme, pour bâtir une église ou chapelle dans le lieu où Jeanne avait été exécutée, sous le titre de l’archange Saint-Michel, celui qui lui avait apporté les premières révélations du ciel, et pour y faire célébrer une messe tous les jours.
On ne peut pas lire une histoire plus complète au premier coup-d’œil ; cependant il y manque la date du jour et de l’année du rescrit du pape Pie II ; il y manque le nom des deux jurisconsultes qui rendirent ce jugement, 548sa date, le pays et le lieu où il fut exécuté, et ce qu’ont pu devenir les procédures dont on ne trouve aucune trace ni indication dans trente manuscrits qui ont été examinés avec soin ; il y manque la connaissance et le nom des quatre individus qui furent l’objet de ces dispositions pénales ; enfin il y manque toute indication des auteurs qui ont pu en parler, des sources où on a puisé, et comment on a pu savoir un événement aussi éloigné, quant à la forme qui l’accompagne, de nos lois et de nos mœurs.
Tant de circonstances que je me contente d’indiquer, conduisaient assez naturellement à rejeter un fait de cette espèce ; cependant en réfléchissant sur le caractère de Louis XI, sur les singularités même cruelles dont il était susceptible, et sur les coups d’autorité qu’il se permettait souvent, il m’a paru nécessaire de tâcher d’en savoir davantage ; voici ce que j’ai trouvé à cet égard.
Jean Hordal, conseiller du duc de Lorraine, a composé un ouvrage en latin, imprimé à Pont-à-Mousson, par Léonard, imprimeur du duc de Lorraine, en 1612, petit in-4°, dont le titre est : Heroïnæ nobilissimæ Joannæ d’Arc, vulgo Aurelianensis puellæ historia (Histoire de la très-noble héroïne Jeanne d’Arc, vulgairement appelée la Pucelle d’Orléans).
Cet auteur dans lequel Symphorien Guyon a puisé évidemment cette histoire, la rapporte avec les mêmes circonstances, et il appelle en témoignage la chronique de Philippe de Bergame.
Cette chronique n’en parle point, mais l’erreur n’est que dans la citation de l’ouvrage ; on trouve le fait dans un autre livre de Philippe de Bergame, qui a pour titre : De claris mulieribus (Des femmes illustres). Il est imprimé in-4°, à Ferrare, en 1497, sous le règne d’Hercule Ier, duc de Ferrare634 ; il a été revu et corrigé par deux docteurs en théologie : le chapitre CLVII, page 144, est consacré en entier à la mémoire et à la gloire de Jeanne d’Arc.
Philippe de Bergame paraît un auteur intéressant pour l’objet dont il s’agit ; il était né en Italie, vers le temps de la Pucelle, 549dans le château de ses pères, auprès de la ville de Bergame dont il a pris le nom. Il se fit religieux des ermites de saint Augustin, en 1451, et il n’est mort que vers 1520 ; c’est donc un auteur presque contemporain ; ainsi nous devons voir ce qu’il dit et comment il le dit.
Il rapporte d’abord la condamnation de Jeanne en 1431, et son absolution en 1456 ; il ajoute que Louis XI ne pouvant supporter qu’on eût fait souffrir une si indigne mort à cette illustre Pucelle, obtint du pape Pie II, d’envoyer en France deux jurisconsultes pour s’informer de la vie et de l’affaire de Jeanne, nouvelle circonstance bien plus difficile encore à admettre : comment attribuer en France un jugement de cette nature à deux jurisconsultes italiens, porteurs d’un bref du pape ?
Aussitôt qu’ils furent arrivés en France, continue Philippe de Bergame, ils citèrent devant eux deux des juges de la Pucelle encore vivants, dont il ne dit pas plus les noms que ceux des deux jurisconsultes, ni la date de ces événements.
Après s’être instruits à fond, ils reconnurent, dit-il, que Jeanne était parfaitement innocente, qu’elle avait été injustement condamnée, que l’accusation de maléfice et de sortilège intentée contre elle, n’était qu’un amas de fictions et de mensonges ; qu’il en était de même de celle d’hérésie, puisque sa vie, remplie d’ailleurs d’actions si célèbres, ne présentait rien de contraire à la religion.
Ainsi il faudrait présumer, d’après ce récit, que ces deux jurisconsultes italiens vinrent en France pour y faire la révision de la révision d’un procès déjà faite en vertu de l’autorité apostolique, par trois prélats Français et par un inquisiteur, après les plus grandes formalités et les détails les plus étendus. Comment auraient-ils pu agir si par hasard ils n’avaient pas été de l’avis de cette décision si solennelle ?
Mais ils pensèrent heureusement que ces prélats, leurs docteurs et leurs assesseurs ne s’étaient pas trompés ; ils 550allèrent plus loin non-seulement qu’eux, mais même que les parents de la Pucelle.
Les deux assesseurs arrêtés furent convaincus par les deux jurisconsultes, qu’ils étaient de faux juges quoiqu’ils n’eussent été que des conseillers de l’évêque de Beauvais, sans voix délibérative ; ils les condamnèrent à mort et les firent brûler sans le concours ni le jugement d’aucun tribunal séculier ou national ; comme s’il était tout simple qu’au préjudice de nos lois, des juges ecclésiastiques délégués par le pape pussent avoir et exercer un pareil pouvoir en France.
S’il est difficile de croire à de pareils abus, il l’est bien plus encore d’ajouter foi à ce qui suit.
Ces deux jurisconsultes italiens trouvèrent encore au nombre des coupables, deux des assesseurs qui étaient morts, et cette circonstance ne leur fut d’aucune utilité. Des étrangers foulèrent aux pieds la règle reçue en France, qu’on ne peut plus poursuivre un délit contre un accusé qui est mort, si ce n’est dans le cas de crime de lèse-majesté au premier chef, règle si expressément reconnue dans la séance que tint la cour des pairs dans le procès commencé contre le roi de Navarre, Charles-le-Mauvais, comme on le verra dans la notice de ce procès lue au comité.
Quoi qu’il en soit, on laissa tranquilles les cendres des autres assesseurs, mais on viola les tombeaux de ces deux coupables ; deux jurisconsultes italiens firent exhumer leurs os, ils les firent jeter dans les flammes avec les deux assesseurs qui existaient.
Ils portèrent même leur autorité sur les biens de ces quatre personnes, ils les confisquèrent, ils les firent vendre ; il se trouva des acquéreurs, et sur les sommes que ces derniers eurent la témérité de fournir, ils prescrivirent la construction d’une chapelle et la fondation d’une messe quotidienne.
Ce fut ainsi, dit Philippe de Bergame, que la Pucelle recouvra tout son honneur, auquel il ne manquait apparemment que le suffrage de ces deux jurisconsultes étrangers.
551Une pareille narration, accompagnée des réflexions qu’il était indispensable d’y joindre, paraît annoncer par elle même qu’on ne peut la regarder que comme un récit populaire du genre de celui que rapporte Louvet, qui prétend qu’après le jugement d’absolution, le pape excommunia Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, mort il y avait déjà seize ans ; qu’il ordonna d’exhumer ses os pour les donner à dévorer aux bêtes féroces, récit qui a des points de rapprochement avec celui dont nous parlons. C’est en effet tout ce que me paraît mériter celui de Philippe de Bergame.
Indépendamment de l’ignorance du nom des juges et de ceux des accusés, du défaut de date et d’indication de lieux, on a vu dans la notice lue au comité des manuscrits concernant Jeanne d’Arc, qu’on n’y trouve aucune mention directe ou indirecte de ce fait, qui aurait dû trouver naturellement sa place au moins dans quelques-unes des préfaces, ou dans les arguments des manuscrits.
Edmond Richer, dans une Histoire manuscrite de la Pucelle qu’il a composée en 1628, et qui est à la bibliothèque du Roi, venant du fonds de Fontanieu, n’en a pas même parlé, quoiqu’il ait écrit seize ans seulement après l’impression de l’ouvrage de Hordal.
On ne trouve dans le Bullarium Romanum aucun acte émané de Pie II qui y ait rapport.
M. de la Porte du Theil, de cette Académie, n’a rien vu qui y eût la plus légère application, dans les savantes recherches qu’il a faites à Rome pendant huit années.
Enfin Valerius Varrantius a composé un poème latin sur la Pucelle d’Orléans, De gestis Lotharingiæ Puellæ, qui est dans la bibliothèque de Sainte-Geneviève en manuscrit.
Sa muse a célébré comme des punitions évidentes du ciel, la mort de l’évêque de Beauvais, celles du promoteur d’Estivet et de Nicolas Midi ; quelle carrière n’aurait-elle pas trouvé à parcourir dans l’événement dont nous examinons la vérité ou la fausseté. Cependant après avoir célébré le 552jugement d’absolution qui intervint sur le procès de révision, il ne dit mot de celui-ci.
Au surplus, Philippe de Bergame lui-même ne lui donne pas d’autre qualité que celle d’un bruit populaire ; voici son texte :
Ludovicus autem rex ægre admodum ferens mortem tam indignam tanta virginis, à Pio pontifice Romano, ejus nominis secundo, impetrasse fertur635…
(On raconte, on dit, que le Roi Louis supportant avec peine une mort si indigne d’une illustre vierge, obtint du pape Pie II…)
Tout le fait de Philippe de Bergame, n’est donc fondé que sur un bruit populaire répandu en Italie. Le fertur
(on dit), se rapporte 553à l’histoire en entier, puisqu’il tombe sur l’envoi fait par le pape, de deux jurisconsultes en France, et que tout le surplus du récit dépend nécessairement de ce premier fait.
Or, quand un auteur contemporain n’a pas d’autre autorité à citer, on ne peut pas y ajouter foi, lorsque les monuments, les auteurs et les indications ne viennent pas au soutien d’un fait aussi peu croyable en lui-même.
Hordal, employé de son aveu par la famille de Jeanne d’Arc, a supprimé dans ce qu’il rapporte de Philippe de Bergame, la circonstance si importante de la seule autorité d’un bruit populaire. Symphorien Guyon a copié Hordal, sans vérifier ce que dit Philippe de Bergame ; l’abbé Lenglet a copié Guyon en le citant : tous deux réunis ont induit en erreur M. de Villaret.
C’est ainsi qu’en remontant aux sources, un fait qui paraît très-essentiel en lui-même et que des auteurs copient les uns sur les autres, n’est quelquefois qu’une nouvelle fausse et hasardée qui a couru dans un certain temps et dans un certain pays, jusqu’à ce qu’enfin la critique la réduise à sa juste valeur, c’est-à-dire à un bruit répandu sans un fondement admissible dans un pays étranger, écarté d’ailleurs par le silence des manuscrits, par celui des historiens nationaux contemporains, abandonné dans la circonstance présente par Philippe de Bergame lui-même, puisqu’il n’en dit rien dans sa chronique, et qu’on doit par conséquent rayer de l’histoire, tant que quelque découverte imprévue ne viendra pas à son secours.
Enfin, pour porter les éclaircissements jusqu’où ils pouvaient aller, il a été fait des recherches à Rouen pour constater si on découvrirait quelque chose qui fût relatif à ce singulier jugement, comme on va le voir par l’article suivant636.
554Recherches faites à Rouen
Recherches faites à Rouen, des originaux latins et français, concernant le procès de Jeanne d’Arc.
Par M. de Belbeuf637, avocat général, procureur général en survivance du parlement de Normandie, correspondant de l’Académie des Belles-Lettres.
(Lu à l’Académie en novembre 1788.)
Monsieur de L’Averdy, membre de l’Académie à laquelle j’ai l’honneur de présenter ces Recherches, s’étant adressé à moi pour acquérir la certitude du lieu sur lequel la Pucelle d’Orléans a été brûlée, me communiqua en même temps un mémorial, dans lequel il engageait tous les hommes en place et tous les amateurs des monuments anciens, à s’occuper de découvrir les pièces originales du procès de Jeanne d’Arc, dont il devait lire la notice au Comité des manuscrits. J’espérai pouvoir devenir utile à l’Académie, étant très à portée de fouiller dans les dépôts de la ville de Rouen.
J’ignorais la tâche que je m’imposais : en effet, cette ville, qui a donné naissance à un nombre infini de savants en tous genres, est presque entièrement dénuée de ces antiques chartres638 et de ces chroniques instructives, qui indiquent partout ailleurs l’origine d’une multitude de monuments curieux, que l’observateur y remarque à chaque pas.
Le génie des habitants de ma patrie, plus commerçant et plus spéculateur qu’adonné aux recherches antiques, est peut-être cause du peu de prix que l’on a mis aux anciens titres. L’habitude de s’occuper toujours d’affaires présentes, a sans doute détourné souvent des hommes de mérite de l’étude des événements passés, ce qui a rendu la science 555moins générale, plus concentrée, et les dépôts moins communs.
D’ailleurs, les Anglais, et depuis, les Calvinistes, ont tellement ravagé cette ville, qu’il y a peu d’édifices ou de monuments qu’ils n’aient détruits ou mutilés. Joignons à ces tristes événements la multitude de sièges dans lesquels elle a succombé, les changements continuels de maîtres, le feu et les pillages ; tout a contribué à lui faire perdre une grande portion de ses richesses antiques639. Beaucoup de ses titres ont dû être portés à Londres, lors de la conquête de Guillaume, duc de Normandie ; ils y sont restés avec les seigneurs qui s’y sont établis, en sorte qu’on peut dire qu’il n’existe point à Rouen de dépôt complet auquel on puisse recourir.
L’archevêché contenait des choses très-curieuses ; une partie a été brûlée, il n’en reste que le catalogue, qui ne parle point de la Pucelle, ni d’aucun manuscrit qui puisse la concerner.
Il y avait d’autant plus à espérer que j’y trouverais l’objet de mes recherches, qu’un de nos historiens dit
… qu’au lieu où la Pucelle fut brûlée, on éleva une croix, et qu’à la place de cette croix, Charles VII fit construire une fontaine qui subsistait encore au temps où il écrivait (c’est-à-dire en 1668).
Quant aux originaux, ajoute-t-il, après avoir renvoyé aux recherches de Pasquier, ils sont aux archives de l’archevêché.
Malgré mes soins et l’examen du bibliothécaire chargé des archives, rien ne s’y est trouvé d’analogue à ce procès ; il est donc fort à craindre qu’il n’ait été enveloppé dans l’incendie du palais archiépiscopal.
La bibliothèque de la cathédrale offre des manuscrits fort 556anciens, mais rien ne s’y rencontre sur la Pucelle d’Orléans.
On y voit un bénédictionnaire640 du huitième siècle, en vélin, avec figures, vignettes et lettres d’or ; il est de l’archevêque Robert, qui occupait à cette époque le siège de Rouen.
Un grand nombre de manuscrits de M. Simon, critique célèbre, font encore l’ornement de cette bibliothèque : il a apostillé de sa main un grand nombre d’ouvrages des rabbins ; mais ces richesses, dignes d’être remarquées, n’avaient aucun rapport avec la découverte que j’avais à faire641.
L’abbaye de Saint-Ouen semblait me promettre plus de bonheur : l’antiquité de cette abbaye et le soin que les religieux en général, et particulièrement ceux de la congrégation de Saint-Maur, ont de leurs chartres et de leurs papiers, me donnait de l’espérance.
Je me suis donc adressé à dom Gourdin, bénédictin, membre de l’académie de Rouen, pour savoir si, dans les archives de la maison de Rouen, il n’y aurait rien qui pût avoir trait à la Pucelle ; ses recherches ont été vaines.
La bibliothèque des capucins, parfaitement bien composée et mise dans le plus bel ordre, offre des ouvrages précieux et rares, mais elle ne m’a donné aucune espèce de lumière sur le genre de connaissances que je voulais acquérir.
Celle de l’académie de Rouen, déjà bien meublée, mais encore trop nouvelle pour contenir ce que je cherchais, n’a cependant pas échappé à mes regards.
557L’hôtel-de-ville même s’est trouvé muet sur cet article.
Enfin la voûte du palais et les archives de l’Échiquier, sur lesquelles je devais compter, ne m’ont rien fourni de relatif à Jeanne d’Arc ; j’ai vu seulement beaucoup de procès instruits d’après l’ancien usage et selon nos vieilles coutumes normandes ; tous manuscrits, la plupart latins.
Quoique l’Échiquier ne tînt pas toujours ses séances dans Rouen, et que ses registres suivissent le fort de ses déplacements, on a dû réunir le tout quand il a été rendu sédentaire en 1499. Il est cependant probable qu’il y en a eu de perdus ; en effet, le plus ancien registre commence en 1317 ; il est en latin.
L’Échiquier le plus près de l’année 1431, dans laquelle Jeanne d’Arc fut jugée et exécutée, est celui qui eut lieu en 1426. On n’en retrouve plus jusqu’en 1453 ; ainsi l’on aperçoit une lacune pendant vingt-deux ans, précisément lors du jugement de la Pucelle. Il y a eu à la vérité un échiquier tenu en 1456, date de la révision ; mais comme ce fut une commission du saint-siège qui révisa le procès de Jeanne, il est probable que les minutes n’ont jamais été réunies à celles de l’Échiquier, mais plutôt déposées à l’archevêché, où se fit toute l’opération.
On m’avait averti qu’il existait des archives et un dépôt communs aux notaires, tant apostoliques que royaux. J’ai voulu savoir si je n’y trouverais point les noms de Guillaume Colles, de Manchon et de Nicolas Taquel, et si quelque chose me mettrait sur la voie de ce que je cherchais. J’ai vu avec peine que ce dépôt était très-récent, par conséquent d’une inutilité totale pour ma recherche, et trop éloigné des époques dont j’ai besoin. Je me suis ensuite adressé à quelques personnes qui ont des bibliothèques et des chartres, de vieux titres, et des papiers anciens, et toujours infructueusement.
Les papiers de la chambre des comptes étaient parfaitement en ordre ; mais la disgrâce que les cours de justice éprouvèrent en 1772, fit que l’on porta une partie de 558ces papiers à la chambre des comptes de Paris ; la plupart y sont restés, les autres ont été renvoyés en désordre : la seule chose qui puisse consoler de cet événement, quant à l’objet actuel, c’est que c’étaient tous titres de la province, la plupart appartenant à des particuliers ; mais peu d’entre ces papiers (m’a-t-on assuré) concernaient les monuments publics de la ville de Rouen.
J’imagine que la chambre des comptes de Paris n’a point échappé aux recherches des membres de l’Académie qui demeurent dans cette capitale, et que les titres au milieu desquels se trouvent nos dépouilles, auront été examinés.
S’il se présente quelques découvertes, je m’empresserai de les soumettre à l’examen de l’Académie : j’ai indiqué mes recherches à la plupart des gens instruits de ma patrie, et en particulier à ceux qui aiment l’antiquité ; je compte beaucoup sur leurs soins et sur leur ingénieuse activité.
J’ai donc été réduit pour remplir, au moins sur quelques articles, les intentions du corps recommandable qui m’a fait l’honneur de me choisir pour un de ses correspondants, à étudier le lien du supplice de la Pucelle d’Orléans dans le seul monument qui existe (la fontaine actuelle), et j’ai rencontré au milieu de mes recherches quelques vérités sur l’antiquité de la ville de Rouen, sur les divers changements et sur les révolutions qu’elle a éprouvées ; ce sera la base des deux parties de ce Mémoire que j’ai l’honneur de présenter en ce moment à l’Académie.
Première partie Sur le lieu du supplice de Jeanne d’Arc.
Messieurs de l’Académie des Inscriptions m’ayant chargé de vérifier, dans la ville de Rouen, le lieu où la Pucelle d’Orléans a été brûlée, je m’en suis occupé aussitôt que les devoirs de mon état me l’ont permis.
J’avais trois faits à constater :
- 559Le premier, si la statue de la Pucelle, placée dans le marché dit Marché aux veaux, est précisément à l’endroit où cette héroïne a été brûlée.
- Le second, si, comme le rapportent quelques auteurs, il n’y a point eu, lors de la révision de son procès, ou depuis, une chapelle ou bien une croix construite sur le lieu de son supplice.
- Le troisième, si dans quelque église il n’y a point eu une messe fondée pour le repos de l’âme de la défunte, ainsi qu’il est dit dans Dupleix, page 280.
C’est sur ces deux derniers faits que j’ai pris d’abord des renseignements ; ils m’ont paru les plus essentiels à examiner, plus longs et plus difficiles à découvrir.
Une place publique, située dans l’enceinte de la ville, vers la partie occidentale, présente, en ce jour, le seul monument qui paraisse avoir été consacré à la mémoire de Jeanne d’Arc ; cette place se nomme le Marché aux veaux : on y voit la statue de cette fille célèbre ; elle est debout sur un piédestal triangulaire, une main appuyée sur son épée ; de l’autre, elle tient une branche de laurier.
J’ai cherché si dans cette place, il n’y aurait point quelque chapelle qui dût son origine au supplice de Jeanne d’Arc, et j’ai visité les quatre églises qui environnent le marché aux veaux.
Une chapelle a été construite dans celui-ci, sous le nom du Saint-Sépulcre ou Saint-Georges ; on croit que ce fut vers le onzième siècle : cet édifice n’a point encore perdu le souvenir de sa première origine ; on y a peint sur une des vitres, près de l’autel du côté de l’épître, l’événement qui a donné lieu à la fondation.
Un prêtre, suivi d’un nombreux cortège d’ecclésiastiques en habit violet, et d’autres personnes qui tiennent chacune un flambeau à la main, porte le viatique à un malade de distinction ; la sainte-hostie tombée par terre est relevée par un autre prêtre.
560L’historien de Rouen642 dit que le malade fut ensuite exhorté à bâtir une chapelle sur le lieu même où cet accident était arrivé. Au pied des marches de l’autel, il y a une pierre autour de laquelle on a gravé l’inscription suivante :
Ici adhira le prêtre le cors de notre Seigneur.
Au milieu de la pierre est un gros point, qui désigne la place où la sainte-hostie est tombée.
Quoique l’écriture passe pour être celle du douzième siècle, les flambeaux et la clochette que portent ces ecclésiastiques, donnent à penser qu’elle pourrait être du treizième, époque du décret d’Honorius III, qui ordonna que l’on porterait à l’avenir le viatique avec flambeaux et cloches, pour avertir de son passage.
Cette église a donc été construite avant le supplice de Jeanne d’Arc.
Un peu plus loin que le marché aux veaux, dans une autre place contiguë, appelée le vieux marché, on aperçoit l’église de Saint-Sauveur, connue sous le nom de Saint-Sauveur du marché ; on y remarque seulement le tombeau de Pierre Corneille, maître des eaux et forêts de Rouen, père des deux fameux poètes. Cette église deviendra importante, quant à sa situation, pour la partie où je traiterai de l’agrandissement de la ville de Rouen, de l’étendue du vieux marché, et de la place où la Pucelle d’Orléans a été brûlée.
Vers le midi, est une autre église, sous le titre de Saint-Éloi ; elle était originairement une des chapelles situées dans les îles de la Seine, lorsque cette rivière baignait encore les bords du port Notre-Dame, de même qu’un quart du terrain qu’occupe maintenant la ville, et en particulier tout un côté de ce marché aux veaux, où est maintenant la statue de la Pucelle d’Orléans.
561Par succession de temps et après les immenses ouvrages de nos ducs, cette église, sans avoir été changée de place, s’est trouvée très-avancée dans la ville ; elle n’a été érigée en cure que depuis qu’elle fait partie du continent.
On n’y remarque qu’un ancien sépulcre appuyé contre le mur de l’église, en forme de petit oratoire, où est la représentation d’un cadavre, avec cette inscription :
Ci gist un corps sans ame,
Priez Dieu qu’il en ait l’ame.
L’église de Saint-Michel, autrefois chapelle, dite Saint Michel du marché, accolée par le flanc droit au marché aux veaux, et de toutes ces églises la plus proche de la statue de la Pucelle, semblait me promettre quelque heureuse découverte ; mais j’ai vu qu’elle existait simple chapelle, dépendante du mont Saint-Michel dès le douzième siècle, et que le tombeau d’un abbé, mort le 17 juillet 1444, démontrait qu’elle était bâtie beaucoup d’années avant la révision du procès de la Pucelle643.
Les autres tombeaux et les vitres de cette chapelle ne marquent rien qui nous soit utile.
Ainsi, quatre églises les plus voisines de la place et de la statue de Jeanne d’Arc, ne présentent, ni par leur origine, ni sur leurs épitaphes, ni sur les vitres, aucune trace de l’histoire de la Pucelle : il n’y a point non plus de messe fondée dans ces églises pour le repos de son âme, ni pour perpétuer sa mémoire.
Ce point éclairci, autant qu’il m’a été possible, j’ai été 562obligé de chercher dans le seul monument qui soit visible, la solution du premier doute sur lequel j’avais à m’instruire.
Alors j’ai examiné de plus près la statue de Jeanne d’Arc, et j’ai vu qu’elle avait été élevée en 1755, et substituée à une fontaine qui y était auparavant. L’hôtel-de-ville la fait démolir, parce qu’elle tombait de vétusté, et que les statues auxquelles elle servait de base, étaient minées et mutilées par le temps : j’ai cherché à me procurer la forme de cette fontaine, et je l’ai fait passer sous les yeux de l’Académie644.
Instruit précisément de la place où cette fontaine était située en 1755, j’ai remarqué qu’elle se trouvait très près des maisons qui séparent le vieux marché d’avec le marché aux veaux ; dès lors je n’ai plus douté que ces maisons n’eussent été bâties depuis l’exécution de Jeanne d’Arc.
J’ai ensuite recherché l’ancienneté de ces bâtiments, et je crois ne m’être pas trompé sur leur vraie date. En effet, construites presque toutes en bois depuis le bas jusques en haut, ces maisons ne peuvent pas être d’une bâtisse très-antique ; la comparaison que j’ai faite de l’ancien Rouen avec cette partie connue pour être la plus moderne de la ville, m’a convaincu que les bâtiments que l’on voit en cet endroit, ont été pressés les uns auprès des autres depuis le supplice de Jeanne d’Arc, et sont enfin parvenus contre la fontaine par la succession des années, et par l’utilité que l’on trouvait à habiter ces places.
J’ai fait plus encore ; afin de hasarder le moins possible, 563j’ai fait demander aux locataires et aux propriétaires de quelques-unes de ces maisons, l’origine de leurs titres, et des connaissances sur la date de leurs fondations : il s’est trouvé que ces établissements, d’un usage purement mercantile, avaient tant de fois changé de maîtres, qu’il était difficile de se procurer des titres plus anciens que le dix-septième siècle ; ce qui indique encore, si je ne me trompe, la nouveauté de ces bâtisses, et qu’il n’y a jamais eu en cet endroit beaucoup d’hôtels ni de maisons d’une construction vraiment solide, appuyés sur des bases antiques, tels qu’on en voit dans le reste de la ville, fondations qui, comme partout ailleurs, auraient laissé des traces de leur ancienneté.
J’ai encore ouvert l’histoire de Rouen, et j’ai lu dans un des auteurs qui en ont traité,
… que Charles VII (c’est l’historien qui parle) fit revoir le procès de la Pucelle pour en juger de nouveau ; de sorte que, par sentence des juges délégués, elle fut déclarée innocente, avec ordre de dresser une croix à l’endroit où elle avait été brûlée, et où, peu de temps après, Charles VII fit construire une fontaine qui subsiste encore (en 1668).
Aussitôt j’ai consulté la copie du procès de révision qui est à la bibliothèque du Roi, et j’ai tiré, des propres termes de la sentence de réhabilitation, un argument qui confirme mon opinion et celle de l’historien que je viens de citer.
Voulons que cette notre sentence de justification (disent les commissaires du pape Calixte) soit publiée en cette ville de Rouen, aux lieux que de raison, et à deux fois, l’une présentement en la procession générale en la place Saint-Ouen, et l’autre, demain, au vieux marché, au lieu, c’est à savoir, où jadis la Pucelle fut cruellement et injustement brûlée645, avec un sermon et affiction de croix au même lieu, pour perpétuelle mémoire du fait et de notre ordonnance.
On trouva donc essentiel d’expliquer que ce n’était point 564dans la place du vieux marché proprement dit, qu’il fallait dresser la croix, mais dans l’endroit du vieux marché qui était dès-lors sans doute appelé le marché aux veaux646.
Une autre autorité qui vient à l’appui de cette sentence, c’est ce qu’en dit M. du Lys647, avocat général de la Cour des aides de Paris, dans un recueil des poésies composées à la louange de la Pucelle, des parents de laquelle il descendait.
Ce recueil est fait en l’année 1628 ; il commence par l’histoire de la réhabilitation, et il finit par la description du monument, tel qu’il est dessiné dans le plan que j’ai donné à l’Académie ; et quant à la date de sa construction, il l’assigne précisément à l’époque de la sentence, et la place sur le lieu-même du supplice.
Il dit :
… que pendant deux ans, ses parents ont sollicité courageusement la justification de ladite Pucelle, comme il se voit dans l’acte contenant les règlements de la qualité des parties, du 2 juillet 1456, assignées pour ester à droit, sur lequel est donné et exécuté ledit jugement à la louange et exaltation de laditte Pucelle, par l’establissement d’une croix et d’une procession solemnelle en laditte ville de Rouen, qui s’y voit et se continue encore aujourd’hui ; cette croix étant posée au sommet d’un petit édifice, qui est ingénieusement taillé et élabouré en pierres de carreau, d’où sort et surgit une belle et claire fontaine qui jette son eau par divers tuyaux, au-dessus de laquelle fontaine est élevée la statue de laditte Pucelle sur des arcades ; et en un étage plus haut est la susditte croix, partie de laquelle est à présent ruinée par sa vétusté, ayant été bâtie et érigée dès l’instant même de ce jugement justificatif, au propre lieu où cette Pucelle, tutélaire de la France, avait été si injustement brûlée par ses ennemis. Et comme ce jugement de la justification fut incessamment poursuivi pendant près de deux ans par ses frères, aussi fut l’établissement 565et érection de cette croix mise au dessus de sa statue et susdit monument au même temps648.
Ainsi l’on ne peut douter que l’exécution de Jeanne d’Arc n’ait été faite en cet endroit, c’est-à-dire, à la place où était, en 1755, l’antique fontaine du marché aux veaux, fontaine dont la croix tombait déjà en ruine en 1628, dont enfin nous avons vu les étages supérieurs et les statues si dégradés et si rongés par le temps, qu’ils semblaient reculer d’eux-mêmes leur origine aux années 1450 ou 1461, époque de la mort de Charles VII, auquel tous les historiens attribuent unanimement l’érection de cette fontaine649. Mais la preuve la plus forte qu’on puisse fournir 566contre ceux qui ont prétendu que le marché aux veaux et le vieux marché étaient, lors du supplice de la Pucelle, deux places distinctes et séparées, c’est que le monument détruit en 1755, et qui existait beaucoup avant 1525, n’était qu’à quelques pas de distance des maisons. Or, est-il croyable qu’on eût allumé un bûcher aussi près de bâtiments construits en bois ; n’eût-on pas incendié cette portion de la ville ; et supposé qu’on eût pris toutes les précautions possibles pour les en garantir, quelle apparence qu’on eût choisi précisément la proximité des maisons de bois, pour y brûler un criminel650 ! Enfin ce qui bannit toute équivoque 567à cet égard, c’est ce que prononce le jugement même, que Jeanne d’Arc sera exécutée dans l’endroit le plus apparent, 568pour être mieux vue de toute la multitude. En conséquence, les Anglais avaient fait construire un échafaud de plâtre si élevé, que le bourreau ne pouvait atteindre jusqu’à elle, ce qui rendit ses souffrances plus longues et plus cruelles.
Concluons de tout ce qui précède, qu’il n’y avait point de maisons alors dans cet endroit, et que ce n’est qu’une erreur populaire établie dans Rouen, que la Pucelle a été brûlée dans le marché aux veaux, et non dans le vieux marché, erreur qui croîtrait avec les années, si on la laissait subsister. En effet, en voyant la nouvelle statue, qui est à plus de trente pas de la place où était l’ancienne, il passerait bientôt pour constant que l’exécution a certainement été faite au milieu du marché aux veaux.
L’historien de Rouen que j’ai déjà cité, ajoute cependant ces mots :
D’autres croient que la Pucelle fut brûlée au vieux marché.
Les uns et les autres peuvent avoir raison, et ce n’est peut-être dans l’origine qu’une querelle de mots.
En effet, toute cette portion de la ville la plus nouvellement enfermée dans ses murs (c’est-à-dire en 1444), était depuis longtemps un terrain vain et vague ; la chapelle de Saint-Sauveur, à présent paroisse, était isolée à un coin du vieux marché, comme elle l’est encore, et dans ce même marché on vendait, comme actuellement, 569toutes sortes de provisions de bouche et toutes espèces de denrées.
Il est possible que l’on distinguât alors, comme on le fait maintenant, les places où étaient déposées et vendues les différentes provisions qu’on y apportait, puisqu’aujourd’hui, dans ce qu’on appelle indistinctement le vieux marché, il y a le marché au poisson, celui aux herbes, celui aux fruits, la boucherie, etc. et enfin celui aux veaux, contigu à ceux-là, et qui n’est séparé que par un petit passage, borné d’un côté par l’église Saint-Michel, et de l’autre, par des baraques et quelques nouvelles maisons de bois, au bout desquelles, à l’encoignure de la rue du Petit-enfer, on aperçoit une grande portion conservée d’un vieil hôtel, dont la description ne peut qu’être très utile au plan que je me suis proposé.
Cet hôtel, sur lequel j’ai vainement fait des recherches pour connaître son vrai titre de construction, a été bâti sous François Ier. En effet, on voit sur ses murs les armes de France et des salamandres651.
570L’hôtel bâti tout en pierre de taille, et d’après les mêmes principes d’architecture que l’on remarque à tous les bâtiments de ce temps construits par le cardinal d’Amboise, était, pour le siècle, un vrai palais ; il est bordé de tourelles découpées et festonnées, ses murs sont couverts de haut en bas de médaillons, de devises, de lettres, de bas-reliefs et d’FF couronnées.
La partie de l’hôtel ancien qui subsiste est très-bien conservée ; l’autre partie a été reconstruite dans le genre usité à Rouen depuis un siècle.
Le fond de l’emplacement, qui est fort grand, paraît avoir été occupé par des bâtiments de pure utilité, écuries ou autres : il y a encore une grande porte de dégagement, qui donne dans la place Saint-Éloi ; on voit pareillement, en prolongeant du côté du vieux marché, une porte bouchée dans un gros mur qui donnait sur cette place ; et c’était sans doute une des entrées du côté de la porte Cauchoise, alors la plus belle porte de la ville652. Cet ancien mur soutient une maison qui par conséquent est postérieure, et j’infère de ce monument conservé très-solide par 571sa base, que tout ce qui l’environne est d’une construction plus moderne. Je vais même plus loin, et je dis que ce bâtiment était nécessairement un bâtiment de prince, puisque les murs tombant de vétusté par le haut, ont servi à divers particuliers pour appuyer leurs pignons ou leurs façades, ce qui ne serait point arrivé si l’hôtel eût de tout temps appartenu à de simples citoyens, en général très soigneux de garder les bornes de leurs propriétés. J’en conclus que François Ier qui aimait infiniment la Normandie, qui avait même marqué à cette province la plus grande préférence, ou s’est fait bâtir un palais à Rouen, ou bien a logé dans un palais qu’on a bâti pour lui ou pour quelque grand seigneur de ce temps, mais toujours dans un emplacement libre et pris dans une grande portion d’un terrain vague, tel que celui qui faisait partie du vieux marché, afin qu’il eût des jardins, des cours, des remises, etc. aussi voit-on que les murs de ces jardins et que l’ensemble de cet hôtel donne à lui seul les alignements d’alentour, par-devant celui de toute la partie basse du marché aux veaux, par-derrière celui de la rue du Petit-enfer et d’une partie de la place Saint-Éloi ; et par le côté du vieux marché, l’alignement de la rue Saint-Sauveur, dont la plupart des maisons sont adossées à l’emplacement de ce palais.
Il y a toute apparence que ce fut après l’année 1520 que cet hôtel fut bâti, puisque des bas-reliefs qui sont sculptés sur les murailles, représentent l’entrevue de François Ier avec Henri VIII, roi d’Angleterre, au camp du drap d’or653.
572Précisément à la même époque, l’hôtel-de-ville fit achever les fortifications de la porte Cauchoise ; mais en 1535, et cette date m’a paru bien importante à rapprocher, les échevins ordonnèrent que l’on hausserait cette même porte.
L’historien de Rouen n’en dit pas davantage, et il me paraît passer sous silence un des points les plus intéressants qu’il ait eu à traiter quant à cette partie de la ville de Rouen : quoi qu’il en soit, cette parité de circonstances et cette identité des deux ouvrages, semblent justifier mes conjectures. En effet, la porte Cauchoise était la plus grande et la plus belle de toutes les portes de la ville ; les autres étaient construites en brique et en pierre ; la porte Cauchoise était toute en pierres de taille, ainsi que l’hôtel dont il s’agit. La rue Cauchoise, dans laquelle on entrait par la porte du même nom, était dirigée sur le vieux marché, place dans laquelle donnait une des façades de cet hôtel que je soupçonne avoir été bâti pour François Ier : or, le fronton et les sculptures qui furent ajoutées sur la porte Cauchoise en 1535, sont absolument les mêmes que ceux représentés sur l’édifice bâti au vieux marché à cette époque ; on y voit les mêmes caractères ; les lettres et les figures y sont exactement pareilles.
Il y avait vingt-six ans que la porte avait été commencée, et dix ans qu’on l’avait revêtue de fortifications ; tout devait donc être achevé ; le surplus ne pouvait être que des ornements de pure décoration : aussi voit-on dans les plans de cette porte que j’ai eu l’honneur de présenter à l’Académie, et qui ont été exactement dessinés par M. Descamps, membre de l’Académie de peinture de Paris, et directeur de notre école de dessin, que l’ordre qui règne 573jusqu’à l’attique, est d’une mauvaise architecture et d’un genre plus ancien que le haut de la porte ; ce dernier ouvrage au contraire commence à se sentir de la renaissance des arts et du bon goût que François Ier prenait tant de soin d’introduire dans le royaume. En un mot, l’attique était terminée par un fronton triangulaire, soutenu par deux pilastres, avec des bases et des chapiteaux d’expression ionique, quoique peu corrects.
Sur le nu, entre les deux pilastres, on avait sculpté les armes et la devise que François Ier avait adoptées. Une salamandre au milieu des flammes que deux griffons couronnent, montrent clairement le dessein qu’on avait eu de fêter ce prince, en lui consacrant une espèce d’arc de triomphe, placé à la porte qui menait à son palais, et partout on avait sculpté des FF couronnées ; tout le fond en était chargé, de même que les murs de cet hôtel dont on voit encore les restés654.
J’ai déjà remarqué que la reine, femme de François Ier, avait fait son entrée à Rouen par cette porte ; rien ne semble mieux confirmer l’opinion que j’ai prise du but que l’on a dû se proposer alors, en faisant bâtir à la même époque et le palais du vieux marché et le fronton de la porte Cauchoise. Je dis le palais du vieux marché, parce que l’identité d’ornements et de date qui paraît exister entre ces 574deux ouvrages, montre que l’un et l’autre ont dû avoir une seule et même origine.
Je remets à une autre section les dimensions de cette porte ; ce nouvel ouvrage tiendra sa place dans la partie où je traiterai et de l’agrandissement de la ville de Rouen, et de la construction très-singulière de toutes ses portes, de leurs galeries, de leurs issues, de leurs guichets, de leurs escaliers, soit intérieurs, soit extérieurs, ainsi que des ouvrages avancés qui en défendaient l’entrée dans ces siècles déjà reculés655. Le seul fruit que j’ai tiré de ces 575dernières remarques pour l’objet que je traite en ce moment, c’est que tout le côté de la porte Cauchoise et du vieux marché, qui n’a été définitivement enfermé dans les murs encore existants qu’en l’année 1444, était, comme tous les bords de la ville de Rouen qui furent compris alors dans la clôture, une fuite de places vagues, de champs et de jardins dont les curés percevaient même la dîme.
Les habitants de Saint-Vivien et de Saint-Nicaise la payaient encore en 1483 (c’est-à-dire vingt-huit ans après la révision du procès de Jeanne d’Arc) ; ce ne fut que par arrêt de l’Échiquier qu’ils furent déchargés de ce droit des curés.
La ville était, à ce qu’il paraît, assez mal fermée lors du supplice de la Pucelle d’Orléans ; l’historien de Rouen que j’ai déjà cité, dit, en parlant de la bâtisse du château du vieux palais, de la porte du Pré, et de la donation de saint Louis aux Jacobins, tous emplacements contigus au vieux marché, ce qui suit :
Ce couvent n’était pas dans la ville, mais en un lieu où l’on avait dessein de faire une nouvelle clôture (celle qui a été faite en l’année 1444)656. La porte Cauchoise 576et celle du Pré-de-la-bataille étaient de fausses portes, comme on en voit à Paris et autres villes qui ferment leurs faubourgs ; les fossés n’étaient pas creusés, comme ils le sont actuellement, mais c’étaient des communes qui payaient au domaine, et que le roi donna aux religieux, avec les remparts qui pour lors avaient peu ou point d’élévation.
C’est ce qui résulte clairement des termes de la charte de confirmation donnée aux mêmes Jacobins par le successeur de saint Louis, en 1345.
Toutes ces preuves réunies démontrent que ce côté de la ville de Rouen était peu habité, même en l’année 1483, encore moins en l’année 1444, époque où beaucoup de 577terrains et d’emplacements vagues, où des chapelles de pure dévotion, et qui n’avaient point assez d’habitants autour d’elles pour être des paroisses, furent réunies de toutes parts dans la ville, pour y être enfermées dans sa dernière enceinte ; époque où la Pucelle d’Orléans fut justifiée ; époque où l’on éleva la croix ou fontaine à l’endroit de son supplice, à peu près entre les quatre églises de Saint George, Saint-Michel, Saint-Éloi, Saint-Sauveur, dont le milieu formait une place vraisemblablement non pavée, une place qui pouvait peut-être alors avoir des noms différents, comme elle en a encore, selon les différentes denrées qu’on y vendait, et qui, à cause de son énorme étendue, a été tout naturellement séparée par la quantité de baraques qu’on y a semées, par les jardins qu’on y a faits, et surtout en 1520 et 1525 par ce grand hôtel dont les murs, couverts des armes et devises de François Ier, se prolongeaient presque tous contre la fontaine de la Pucelle.
Une seule objection est à détruire, et ce n’est pas la moins forte qui m’ait été faite.
Un des auteurs qui ont parlé de Jeanne d’Arc, dit que l’exécution fut faite dans le vieux marché657.
Je le lui accorde volontiers, et c’est même ce que je viens d’établir, en comprenant sous cette dénomination le marché aux veaux, la place Saint-Éloi et l’angle qui existait entre Saint-Michel et Saint-George. Mais ce qui peut donner plus de valeur à l’objection, c’est que cet auteur ajoute que l’exécution a été faite devant Saint-Sauveur ; et en effet, l’usage est depuis longtemps de faire les exécutions, non devant, mais auprès de Saint-Sauveur, à la partie latérale gauche658.
578Je réponds à cela, que cessant l’existence des maisons, la Pucelle d’Orléans a pareillement été brûlée auprès de Saint-Sauveur et dans le vieux marché, parce qu’au lieu d’être exécutée à la gauche du chœur de l’église, elle le fut à la droite, et un peu en tirant vers la pointe, au milieu d’une grande place et même de l’endroit le plus spacieux possible. D’ailleurs l’auteur dont j’ai tiré cette remarque s’exprime par ces mots : apud Sanctum-Salvatorem
, ce qui ne veut pas dire littéralement devant Saint-Sauveur, mais aux environs, mais dans l’enclave de la paroisse Saint-Sauveur ; et comme la chapelle Saint-Michel n’était pas encore paroisse, il est probable qu’on a préféré d’indiquer la paroisse du lieu du supplice (Saint-Sauveur), plutôt que de nommer une petite chapelle qui datait de peu de chose alors, quoi qu’elle fût à un des angles du marché aux veaux, et plus proche du lieu du supplice de Jeanne d’Arc.
Je le répète, il ne faut point juger de la forme qu’avait le marché aux veaux en 1456, par la forme qu’il a aujourd’hui : il existe des maisons contre l’église de Saint-Michel, qui n’existaient pas alors, ce qui rendait l’angle entre Saint-Michel et Saint-George infiniment ouvert ; c’est ce qu’on peut voir dans le plan des fontaines de 1525. Il y a même beaucoup de personnes qui croient que la chapelle Saint-Michel, 579en 1400, était isolée, et que les maisons qu’on voit auprès n’y sont parvenues qu’à la longue et par succession de temps, avec celles qui ont empiété sur le terrain même du marché aux veaux659.
Les vieillards de ce siècle-ci ont vu une partie de ces progrès sur la place, et elle a éprouvé le sort de celles de Saint-Éloi, du vieux marché, de Saint-Sauveur et autres de ce quartier de la ville, qui ont toujours diminué à mesure que la population a augmenté, et jusqu’à ce que sa police, très-négligée pendant longtemps à Rouen, ait enfin donné des lignes de démarcation qu’il est défendu d’outre-passer.
Tel a été le résultat de la seconde recherche que j’ai faite ; elle m’a conduit à examiner les raisons primitives des vides immenses causés par les places Saint-Éloi, marché aux veaux, vieux marché, Saint-Sauveur, au milieu desquels se trouve ce gros massif de maisons que j’ai tâché de faire disparaître aux époques de 1431 et 1455 ; et j’ai découvert alors qu’originairement un bras de la rivière de Seine séparait du continent l’église et le cimetière de Saint-Éloi, et qu’elle baignait, pour ainsi dire, les degrés de la cathédrale. Toutes ces vérités de fait ont piqué ma curiosité ; j’ai désiré de connaître les changements progressifs et les augmentations graduelles arrivés à cette portion de la ville ; ils tenaient au plan général de la cité : j’ai cru que quelques rapprochements sur les formes diverses qu’à éprouvées cette 580ville célèbre, ne seraient pas indignes des regards d’une Académie qui a des droits sur tous les monuments anciens qui peuvent intéresser la postérité.
Ce sera l’objet de la seconde partie de ce mémoire.
Seconde partie Sur les divers changements arrivés à la ville de Rouen depuis l’an 910, et indications pour l’intelligence des deux plans de cette ville, copiés pour l’Académie, et gravés dans ce volume.
Ce qui forme maintenant à Rouen le bord du marché aux veaux660, ainsi que celui de l’emplacement de la rue Saint-Éloi, était anciennement une grève hors l’enceinte de la ville : le long de cette grève, aux neuvième, dixième et onzième siècles, il y avait peu ou point de maisons ; on y voyait des prairies pareilles à celles qui bordent le cours de la Seine.
Les Normands venaient depuis plusieurs années faire des incursions dans la Neustrie ; Jumièges était un port de la Seine, à quelques lieues au-dessous de Rouen, où ils abordaient continuellement. Une île661 leur servait de forteresse, et de-là ils portaient leurs ravages jusqu’aux extrémités de la province. Souvent vainqueurs, très-souvent repoussés, rarement d’accord entre eux, n’ayant point de chefs capables de leur donner des lois, il leur était impossible d’y établir pour longtemps leur demeure ; aussi passaient-ils comme des torrents, ne laissant après eux que les désastres et la mort.
581Raoul, le plus illustre d’entre eux, après avoir été chassé du Danemark, descendit en Angleterre, battit les peuples qui lui résistèrent dans cette île, et vint fondre sur la Neustrie, d’où il se répandit dans une partie de la France, fit trembler Paris, et vint s’établir à Rouen dont la situation l’avait intéressé plus qu’aucune autre. La position de la ville, la facilité d’y recevoir des vaisseaux de son pays, la multitude des fontaines, les deux petites rivières qui passant à ses deux côtés, venaient comme deux bras le plonger dans la Seine, lui donnèrent l’idée d’y fixer son empire662.
Il fut le premier parmi ces brigands qui eut assez de génie pour leur dicter des lois ; il leur distribua les terres, dirigea leurs conquêtes, donna une forme plus sage à leurs mœurs et à leurs usages ; enfin, il les rendit si heureux, que bientôt tous les aventuriers et les mécontents de sa patrie vinrent se ranger auprès de lui. Il mourut regretté et respecté de ses peuples663.
Après lui, son fils Guillaume Longue-épée sentit l’importance 582de la position de Rouen et des travaux que Raoul avait déjà faits. Il creusa un canal à la Seine au-delà du lit de cette large rivière ; il combla l’ancien, en y faisant rouler des rochers et en y apportant des terres : par cet ouvrage immense, il se donna un espace de terrain très considérable pour y construire des maisons, et former un niveau qu’il n’aurait pu obtenir en agrandissant la ville du côté du nord, où elle s’élève très-rapidement contre les montagnes.
Avant ce travail, la Seine venait pour ainsi dire baigner les degrés de la cathédrale ; la place de la Calandre était appelée port Notre-Dame ; les vaisseaux y venaient aborder.
Sur ces terres, appelées terres neuves, Richard Sans-peur, fils du duc Guillaume, dit Longue-épée, fit bâtir un palais dans une place maintenant appelée la vieille tour, à cause d’une tour qui a subsisté très-longtemps après la démolition de ce château ; elle n’a été détruite qu’en 1200.
On vit donc, en moins d’un demi-siècle, tout ce que la hardiesse de ces hommes entreprenants était capable de produire. Creuser un lit à une immense rivière, combler l’ancien canal, bâtir solidement au milieu de terres encore tremblantes, des hautes tours, des temples, des châteaux ; les entourer de boulevards, niveler des jardins, élever des terrasses, c’est ce que présentèrent les mêmes lieux sur lesquels on avait vu cingler quelques années auparavant les barques de ces Danois vainqueurs des hommes et des éléments.
Mais c’est ici où je dois payer le tribut de la reconnaissance la plus méritée, à celui qui a bien voulu me communiquer ses découvertes, et me permettre de copier deux plans qu’il a faits :
- L’un représente l’état de la ville de Rouen dans le cours des neuvième, dixième et onzième siècles.
- L’autre, depuis le douzième jusqu’à la fin du quatorzième, marque tous les changements arrivés à ces différentes époques, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de cette même ville.
M. Rondeaux de Sétry, maître en la Cour des comptes, aides et finances de Normandie, et membre de 583l’Académie royale de Rouen, frappé depuis longtemps de l’utilité dont pourraient être des plans exacts de la ville de Rouen, depuis l’arrivée de nos ducs jusqu’à ce moment, désirant constater et peindre les changements, survenus jusqu’à nos jours, soit à la grandeur, soit à la forme de cette importante cité, a fait, de sa propre main, les deux plans dont il m’a permis de prendre copie, et que j’ai l’honneur de présenter à l’Académie.
Ce ne sont pas de simples conjectures qui l’ont dirigé dans un ouvrage aussi pénible que difficile à bien faire ; M. Rondeaux a senti qu’il ne devait rien avancer sans en pouvoir fournir la preuve664.
Nos histoires, l’établissement des églises, les titres des chapelles, les murs dont on voit encore les vestiges, ceux qu’il a retrouvés, les alignements sensibles qu’ils présentent, d’autres monuments entièrement conservés, lui ont fourni des notions qu’il a su rendre indestructibles ; enfin, il a établi son travail sur des connaissances en tout genre, soit de tradition, soit de titres particuliers. Il est parvenu à sa preuve par le nom des carrefours, par les événements publics, par les vieilles chroniques, par les chartres, par les donations, par les fouilles, par les démolitions, par les dénominations des rues, par les inscriptions, et principalement, comme je viens de le dire, par les débris encore actuellement existants.
Il est vrai qu’il doit paraître hors de toute croyance, sur tout à ceux qui connaissent le terrain, que la rivière de Seine ait jamais pu baigner les portions de la ville qui conservent encore aujourd’hui des noms qui assurent cette vérité, tels que le port Morand, le port Notre-Dame, Saint-Vincent-sur-rive, Saint-Éloi-de-l’isle, Saint-Cande-sur-rive, etc., etc.
La place de la cathédrale jusqu’à laquelle on n’arrive 584qu’après avoir monté pendant très-longtemps, semble offrir une sorte d’impossibilité que jamais la rivière de Seine ait passé aussi près de ses degrés. Ce n’est pas qu’il n’y ait un grand nombre de ses marches enfouies sous terre, et qui, dirigées comme elles sont du côté de la rivière, éloignent de quelques toises cette impossibilité ; mais que sont quelques toises en comparaison de cinq cents pas et d’un coteau qui séparent maintenant la cathédrale du lit actuel de la Seine ?
Il est probable que depuis l’ouvrage de nos ducs, les démolitions et les bâtisses ont sans cesse accumulé des décombres, sur lesquelles on s’est toujours élevé pour éviter l’humidité ; cette élévation a même été portée à un tel degré, qu’aujourd’hui il est facile de toucher avec la main aux créneaux des murs qui bordent le quai de Rouen, et les anciennes portes sont devenues si basses par ces différentes couches de terre entassées les unes sur les autres, qu’à quelques-unes de ces portes du quai, on a été obligé de faire des marches et de creuser sous les voûtes, pour ne pas se heurter la tête aux cintres ; ce fait est à la vue de tout le monde. Ainsi, pour être assuré que la rivière de Seine passait le long du vieux marché et du marché aux veaux, il suffit de savoir les vérités qui suivent :
- Saint-Éloi était une île de la Seine assez éloignée du rivage665.
- Saint-Clément, où est maintenant l’immense enclos des Cordeliers, 585n’était d’abord qu’une île appelée l’île Saint Clément et ensuite le Châtel, première forteresse que Raoul ait bâtie en arrivant à Rouen.
- Il en est de même de la place de la Calande, auprès de Notre-Dame, sous laquelle on voit encore dans des caves, de gros anneaux de fer qui servaient à attacher les vaisseaux au port appelé le port Notre-Dame.
- L’église Saint-André bordait une des portes du quai.
- L’église de Saint-Martin du pont ou de la Roquette, était une petite roche au milieu de la rivière, sur laquelle on avait construit une petite chapelle en bois, à laquelle on allait par un pont de bois que l’on traversait pour passer de l’autre côté de la rivière666.
- Cette paroisse de Saint-Martin de la Roquette, également appelée Saint-Martin du pont, se trouve maintenant à plus de deux-cent-cinquante pas de distance du bord de la Seine667. Il en est de même de Saint-Vincent-sur-rive et de Saint-Cande-sur-rive. Toutes ces églises sont, comme on le peut voir dans le plan de 1400, fort avant dans la ville, et sur le terrain créé par nos ducs668.
586La recherche a été la même à l’égard des autres monuments, des murailles et des fortifications, dont les vestiges indiquent suffisamment les bornes de la première, de la seconde et de la troisième enceinte. La plus grande partie de celle de 1200, existe encore. M. Rondeaux a eu en sa possession un ou deux plans de Rouen informes, mais antiques, sur lesquels il a rédigé une partie des liens ; ces plans n’indiquaient que les masses, et ne lui ont point servi pour les détails669.
Le hasard vient de me procurer un autre plan qui est, autant que j’en ai pu juger, de la fin de 1400, ou du commencement de 1500 ; je l’ai comparé avec celui de M. Rondeaux, ce sont les mêmes dimensions et les mêmes vérités. J’ai lieu de croire que ce plan est fait au moins avant 1520 :
- Par le style des vers qui sont au pied.
- Par la gravure, qui a été faite en bois, et qui donne à penser que c’est un ouvrage du commencement du XVIe siècle, époque où la gravure était encore au berceau, et où l’on voit les premiers essais de cet art qu’on a depuis porté à un si haut degré de perfection.
Ce plan n’a point de date : on lit au bas des vers français et hollandais ; je les place ici en note670.
587Mais j’ai jugé encore mieux de la date de ce plan, d’après un vieux recueil de toutes les villes de l’univers, grand in-folio où sont les plans de beaucoup d’anciennes cités, le nom de leurs fondateurs et leurs histoires.
Le plan et un court précis de l’histoire de la ville de Rouen, s’y trouvent. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que la mauvaise estampe qu’on y voit, n’est qu’une très-petite copie de celle que j’ai eue entre les mains ; quant au dessin, il est absolument pareil au plan dont je parle. Le livre est imprimé en 1560. Georges Brun de Cologne s’est chargé de la partie historique, et Hogenbertge pinxit. Il pour titre : Civitates orbis terrarum.
Le plan et l’estampe sont donc bien antérieurs à l’époque de 1560 ; mais il y a plus, c’est qu’ils montrent l’un et l’autre des fortifications, des ouvrages et des portes qui n’ont été détruits que vers 1540 ou 1550.
Le côté du couchant fut achevé le dernier ; il s’éloignait des différents palais que nos ducs avaient fait bâtir, et s’écartait du centre des affaires et du commerce : aussi cette partie de la ville présente-t-elle plus que toute autre des terrains spacieux sans maisons, de grandes places vides et des portions désertes, des jardins 588et des emplacements non pavés. L’église de Saint-Sauveur du marché resta longtemps hors la ville671.
Ce ne fut qu’en 1444 que les fortifications furent construites dans une forme nouvelle, et que tous les remparts furent mis dans le plus bel état de défense que l’on connût alors672.
589On fit des fossés d’une profondeur immense, et les quais furent garantis par des murs et par des tourelles, qui en défendaient mieux que jamais l’approche du côté du grand lit de la rivière.
La même enceinte existe encore, si ce n’est qu’on a comblé une partie des fossés, qu’on a fait des boulevards de décoration, et planté des arbres sur le remplissage et le long du terrain aplani.
C’est principalement sur le plan dédié à messieurs les maire et échevins, par les ingénieurs des ponts et chaussées, qu’il est possible de juger de la consistance qu’a prise la ville de Rouen673.
Cette ville, retenue dans ses murs par la prévoyance fiscale, toujours en garde contre la contrebande, ne peut s’étendre que par ses faubourgs674. Sa population et son commerce augmentent de jour en jour par la multitude de ses manufactures, et par l’agrandissement qu’on vient de donner en dernier lieu à ses quais et à son port.
L’industrie nationale et étrangère a multiplié autour d’elle des établissements sans nombre, qui fomentent son luxe et celui de la capitale.
Entrepôt principal de Paris avec le monde entier, Rouen regarde Dieppe et le Havre comme ses ports de mer ; ses quais, les plus beaux qu’on puisse voir sur une rivière, sont les dépôts où arrivent tant de richesses dans des navires de médiocre grandeur, pour être transportées ensuite dans la capitale de la France.
Je n’ai traité dans ce mémoire que ce qui pouvait être 590utile pour prouver ce que j’ai déjà avancé, et ce qui fait la base de mon opinion sur les accroissements tardifs de la partie occidentale de la ville de Rouen ; je ne me suis jeté au milieu des autorités qui regardent quelques autres portions de la ville, que pour fortifier mon sentiment, et fixer définitivement le lieu où Jeanne d’Arc a été brûlée.
Je n’ai pas cru devoir m’appesantir davantage sur des détails qui appartiennent plutôt à une histoire complète qu’à une simple notice, où je devais avoir pour but unique d’expliquer les deux plans si bien faits de l’ancien Rouen, plans que j’ai l’honneur de présenter à l’Académie.
Les notes de M. Rondeaux qui accompagnent ces deux plans, sont si bien classées et si amples, qu’elles laissent après cette première explication peu de chose à désirer.
Si néanmoins il y avait quelques détails nouveaux qui pussent intéresser l’Académie, ou qu’il y eût dans mon explication quelques points qui lui parût nécessaire à approfondir, je me ferais un devoir de servir l’illustre corps qui m’a fait l’honneur de s’adresser à moi ; je ne négligerai jamais rien de ce qui pourra me mériter sa confiance.
591Première addition Servant pour l’explication des renvois du premier plan de la ville de Rouen, renfermée dans sa première enceinte aux Xe et XIe siècles, suivant ce qui résulte de l’histoire et des recherches les plus exactes des monuments.
Par M. Rondeau de Sétry, maître des comptes et conseiller en la Cour des comptes et aides de Rouen en 1781.
Explication des chiffres répandus sur le plan.
- Notre-Dame, cathédrale bâtie par saint Melon en 260. Saint Romain l’augmenta en 623. Elle reçut divers agrandissements en 942 et 989. Elle fut achevée par Maurice, archevêque de Rouen, vers le milieu du XIe siècle.
- Cloître des chanoines de la cathédrale. Ils vécurent en commun jusqu’à 1100. C’est maintenant le collège d’Albane.
- L’archevêché. Ce n’était qu’une maison fort simple, dont l’entrée était dans la rue Saint-Romain ; le mur de la maison de l’officialité en est encore un reste.
- Saint-Étienne. Cette paroisse est très-ancienne ; elle était à-peu-près où est présentement la chapelle du Saint-Esprit. — (4 bis.) Saint-Herbland. Cette église a toujours été au milieu de la ville. Elle est paroisse depuis très-longtemps et a toujours été dépendante de la cathédrale.
- Chapelle de Saint-Léonard. Elle était proche d’une porte de la ville, à laquelle elle avait donné son nom. Elle a été réunie à l’église paroissiale de Saint-Amand, à coté de laquelle elle était, et qui, ainsi que la chapelle, existait avant le rétablissement de l’abbaye par Gosselin le vicomte, vers 1030.
- L’abbaye de Saint-Amand. Ce fut à ce qu’il paraît sous Clovis II que cette abbaye fut fondée, pour être occupée par des religieux. Elle fut détruite par les Normands, et Rollon en donna le terrain à l’abbaye de Saint-Ouen, qui le céda ensuite à Gosselin le vicomte, lorsqu’il rétablit l’abbaye de Saint-Amand pour y mettre des religieuses.
- Saint-Lô. C’était originairement le temple de Roth. Saint-Mellon en fit une église, qu’il dédia sous l’invocation de Saint-Sauveur. Rollon donna dans la suite cette église aux évêques de Coutances, que les ravages des Normands avaient obligé d’abandonner 592leur ville. Ils y firent apporter les reliques de Saint-Lô, dont elle prit alors le nom.
- L’hôtel-de-ville. Il a toujours été à peu près où il est. L’église de Notre-Dame de la Ronde était, à ce qu’on croit, la chapelle de l’ancien hôtel-de-ville.
- Château de Raoul ou Rollon. Il appartint ensuite aux comtes de Tancarville. La chapelle qui est marquée ici, et qui est à présent la paroisse de Saint-Pierre du Châtel, était dans la basse-cour. Celle du duc, proprement dite, était où sont maintenant les bâtiments des Cordeliers.
- La chapelle de Saint-Clément, dans l’île du même nom. Elle est restée à côté de l’église des Cordeliers, qui occupent présentement le terrain où était le château de Raoul. Cette île, ainsi que les deux voisines, fut réunie à la terre ferme, lorsque du temps de nos premiers ducs, on combla les bras de la rivière qui les en séparaient, et qu’on en rétrécit le lit, qui probablement n’était pas alors très-profond de ce côté-là.
- Saint-Martin de la Roquette, aujourd’hui Saint-Martin du Pont. C’était d’abord une petite chapelle bâtie sur un rocher au milieu de la rivière.
- Saint-Vincent-fur-rive. Il était ainsi nommé, parce qu’avant qu’on eût reculé le lit de la rivière de Seine, il était tout au bord de la rivière.
- Saint-André-aux-Fèvres ou de la porte aux Fèvres, était proche d’une porte de la ville, qui était au bas de la rue des Vergetiers, et à laquelle le grand nombre de taillandiers qui était dans ce quartier, avait fait donner ce nom.
- Saint-Éloi. Ce n’était originairement qu’une chapelle bâtie dans une île assez éloignée de la ville.
- Saint-Sauveur. On l’appelait autrefois Saint-Sauveur du Marché, pour le distinguer d’une autre église qui portait alors le même nom, et à laquelle on a donné depuis celui de Saint-Lô.
- Saint-Gervais a été autrefois le lieu où l’on inhumait les premiers chrétiens, lorsque les cimetières étaient dans la campagne, avant que l’usage d’enterrer dans les villes se fût introduit. On a trouvé en creusant les fondations du mur de clôture du cimetière, du côté de la montagne, des voûtes et des caves entières qui avaient sans doute servi à cet usage ; sous le chœur de cette église, on voit encore une chapelle souterraine où Saint-Mellon fut inhumé. On tient même que ce fut là que s’assemblaient d’abord secrètement, comme dans un lieu écarté de la ville, ceux qui se convertirent les premiers, lorsque Saint-Mellon vint à Rouen prêcher l’évangile. Saint-Gervais fut dans ces premiers temps une abbaye particulière, qui fut réunie à celle de Fécamp en 1020. Il y avait même de beaux et grands bâtiments qui en dépendaient, et Guillaume le Conquérant ayant été malade, s’y fit porter pour jouir du bon air pendant la convalescence ; mais il n’est resté que l’église.
- La chapelle de Sainte-Catherine des Prés, aujourd’hui Saint-Martin-sur-Renelle. Mérovée et Brunehaut sa femme s’y réfugièrent en 580.
- Saint-Jean des Prés, ou sur Renelle, ainsi nommé, parce qu’il était sur le bord du ruisseau de Gaalor, nommé aussi le Renelle.
- Chapelle de Saint-Antoine, présentement Saint-Laurent.
- Saint-Godard. On croit que cette église avait été originairement un temple des faux dieux. On voit dans une cave, au milieu du chœur, le tombeau de Saint-Romain.
- 593Hôtel de Saint-Romain. Il était vis-à-vis le bout au couchant du cimetière de Saint-Godard. On voit même les armes de sa famille à un pignon, semblables à celles qui subsistaient encore il n’y a pas longtemps dans le Vexin.
- Église de l’abbaye de Saint-Ouen. Elle était d’abord sous l’invocation de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Elle ne prit qu’en 689, le nom de saint Ouen, qui en avait été abbé et qui y fut enterré.
- Cloître et jardin (23 bis) de cette abbaye. Il paraît qu’elle avait existé dès avant la fin du IVe siècle, et qu’ayant été ruinée, elle fut rétablie par Sainte Clotilde et Clotaire son fils, vers l’an 530.
- Chapelle de Sainte-Croix, aujourd’hui la paroisse de Sainte-Croix-Saint-Ouen.
- Saint-Nicaise, autrefois petite chapelle bâtie dans la campagne par Saint-Ouen, pour y mettre les reliques de Saint-Nicaise.
- Chapelle de Saint-Vivien.
- Saint-Maclou. Ce n’était jusqu’en 1203, qu’une petite chapelle.
- Verger des archevêques de Rouen. Il y avait une maison et une chapelle, dont on voit encore les restes dans une maison du chapitre, vers le haut de la rue Malpalu, à gauche, en descendant vers le quai.
- Chapelle de Saint-Marc. Elle est très-ancienne, et Duplessis Grimond y fut inhumé en 1047.
- Saint-Paul. Il y avait autrefois un temple d’Adonis en cet endroit, dont la situation est charmante. L’église qu’on y voit a été fondée il y a très-longtemps, mais elle a été souvent ruinée dans les temps de guerre.
- Pont de bois, qui a subsisté jusqu’en 1160, où l’impératrice Mathilde fit construire en place un pont de pierre, dont on voit encore les restes. Ce fut au milieu du pont de bois, dans une salle qui fut faite exprès, sur laquelle étaient peintes d’un côté les armes de Normandie, et de l’autre celles de Bretagne, que Raoul reçut pour la première fois l’hommage du duc de cette dernière province.
- Pré de la bataille, ainsi nommé depuis la bataille où Guillaume Ier tailla en pièces avec trois cents hommes l’armée de Rioulf, comte de Cotentin, en 920.
- Pré de la Rougemare, ainsi nommé depuis le combat sanglant où le duc Richard fit un carnage horrible des Français qui étaient venus, réunis aux Allemands, mettre le siège devant la ville, en 949.
- Chante-reine. Jardin de plaisance de nos ducs.
- Fief de Martainville.
- Chemin du Nid de chiens, où était le chenil de nos ducs.
- Aubette, rivière.
- Embouchure de l’Aubette.
- Rivière et fossé de Robec.
- Embouchure de Robec.
- Chemin de Paris par la route d’en haut. Il conduisait aussi à Saint-Paul, dont l’église était autrefois le temple d’Adonis.
- Partie du parc, ou bouverie de nos ducs. La chapelle de ce parc devint dans la suite l’église du prieuré de Grandmont.
- Chemin de la base Normandie. On le prenait aussi pour aller à Paris par la route d’en bas.
- Pré de Claquedent.
- Île de Saint-Éloi.
- Île de Saint-Clément.
- Île de la Roquette.
- Île de la Mouque.
- Chemin d’Yonville.
- Chemin aux malades.
- Mont aux malades.
- Ruisseau de Gaalor, aujourd’hui la Renelle.
- 594Embouchure de la Renelle.
- Quai.
- Port Morant.
- Porte du pont.
- Rue aux Oues.
- Marché au blé, aujourd’hui la Calende.
- Marché aux herbes.
- Grand-rue.
- Rue Saint-Romain.
- Rue Saint-Romain.
- Rue aux Juifs.
- Rue Saint-Nicolas.
- Porte de Abet.
- Rue Saint-Lô.
- Rue de la chaîne.
- Porte de Saint-Lô.
- Porte de Sainte-Apolline.
- Poterne.
- Fossés, enceintes et fortifications de l’ancienne ville.
- Rue aux fèvres.
- Rue du marché.
- Vieux marché.
- Rue Cauchoise.
595Seconde addition Pour l’explication du second plan de la ville de Rouen, dans l’état où elle était au XIIe et XIIIe siècles, et même jusqu’à la fin du XIVe, suivant ce qui résulte de l’histoire et des recherches des monuments anciens.
Par M. Rondeau de Sétry, maître des comptes et conseiller en la Cour des comptes et aides de Rouen en 1782.
Explication des chiffres répandus sur le Plan.
Première enceinte de la ville.
Cette enceinte qui est pointillée au milieu de la ville, marque quelle était l’étendue de l’ancienne cité.
Le trait vers le bas de la ville, du côté de la rivière, faisant différents coudes en S, qui est au-dessous de l’enceinte pointillée, désigne jusqu’où venait la rivière de Seine au Xe siècle.
- Notre-Dame, bâtie d’abord par saint Mellon en 260, agrandie par saint Romain en 623, augmentée par Richard I, duc de Normandie, en 942, et par Robert, archevêque de Rouen, en 989, fut achevée l’an 1055, et dédiée en 1063.
- Saint-Étienne la grande église. Cette paroisse, qui est très-ancienne, était, avant le dernier agrandissement de la cathédrale, à peu-près où était la chapelle du Saint-Esprit.
- Le collège d’Albane. Les chanoines avaient vécu en commun jusqu’en 1100 ; leur cloître occupait l’emplacement où Pierre de Colmier, cardinal d’Albe, fonda, en 1245, le collège auquel on donna le nom d’Albane.
- Le parvis de Notre-Dame. Le marché aux menues denrées, qui tient présentement au marché neuf, était le long de cette place jusqu’en 1429.
- L’archevêché. Ce n’était d’abord qu’une maison fort simple, qui fut considérablement augmentée par Guillaume Bonne-âme, en 1019. Elle était en ce temps proche le portail des libraires ; le mur de la prison de l’officialité en est encore un reste.
- L’hôtel-Dieu ou l’hôpital de la Madeleine fut d’abord dans le cloître de Notre-Dame, ensuite au Nid de chiens, et enfin fut mis proche 596la cathédrale, où il paraît qu’il était dès le XIIIe siècle. L’entrée de l’église, qui fut bâtie alors, était dans la rue de la Madeleine.
- La Calende. C’était ce qu’on appelait anciennement le port Morant ou port au blé.
- L’abbaye Saint-Amand. L’époque de la première fondation semble devoir remonter jusqu’à Clovis II. On ne peut dire absolument si elle fut alors occupée par des moines ou par des religieuses ; mais on croit que ce fut une communauté d’hommes, jusqu’au temps où elle fut entièrement détruite par les Normands. Rollon était devenu duc de cette province, donna l’emplacement de Saint-Anand à l’abbaye de Saint-Ouen, qui le céda ensuite à Gosselin le vicomte, par qui fut rebâtie et fondée en partie l’abbaye de Saint-Amand, pour être à l’avenir un monastère de filles. Ce rétablissement est du XIe siècle, vers l’an 1030.
- L’église paroissiale de Saint-Amand. Elle avait des paroissiens avant 996.
- La chapelle de Saint-Léonard est fort ancienne. La proximité avait fait donner le nom de Saint-Léonard à une des portes de la première enceinte de la ville. Cette chapelle est actuellement jointe, et a été réunie à l’église paroissiale de Saint-Amand.
- Saint-Nicolas. Il est certain que cette église existait dès 1120.
- Chapelle de ancienne porte de Sainte-Apolline. La chapelle a été donnée aux Carmes en 1336 ; elle avait donné son nom à une des portes de la ville, lors de la première enceinte ; cette porte ne fut démolie qu’en 1539.
- Saint-Lô. C’était anciennement le temple de Roth ; ce fut saint Mellon qui en fit une église qu’il dédia, vers 260, sous le titre de Saint-Sauveur. Les ravages des Normands ayant obligé les évêques de Coutances d’abandonner leur ville, Raoul leur donna cette église pour y tenir leur siège. Ils y firent apporter le corps de Saint-Lô, dont elle prit alors le nom. Ils y exercèrent leur juridiction pendant près de 260 ans, ce qui fit que l’on appela pendant longtemps le clocher de cette église, la tour de Coutances. Il y a présentement un prieuré de chanoines réguliers et une paroisse, qui ont chacun leur église séparée.
- L’hôtel de Vallemont. Il était devant le grand portail de l’église de Saint-Lô, et fût brûlé en 1564. La place où il était, a passé dans d’autres mains.
- L’hôtel de Beaubec. Il est dans la rue neuve Saint-Lô, et fut bâti par Hugues de Gournay, en 1127.
- L’hôtel de Jumièges, appelé autrefois le manoir de la chapelle Saint-Philibert ou de la tour d’Alvarède, était un hospice de l’abbaye de Jumièges, à laquelle appartenait tout le terrain qui s’étendait depuis cette tour jusque vis-à-vis le marché neuf, et formait alors une grande place vide, la rue de la Poterne n’ayant été fermée qu’en 1608.
- La tour d’Alvarède. Elle faisait partie des fortifications de la première enceinte de la ville.
- Poterne ou fausse porte de première enceinte, sur laquelle fut bâtie en 1218 la chapelle de Saint-Philibert. La poterne n’a été formée qu’en 1666.
- La place aux Juifs. La cour du palais en occupe présentement une grande partie. Cette place, au coin de laquelle était autrefois la synagogue des Juifs, fut réunie au domaine, lorsqu’ils furent chassés de France par Philippe-Auguste en 1181. Elle devint marché aux herbes en 1429. On commença d’y bâtir la grand-chambre du Palais en 1449. 597Peu d’années après ; le marché fut transporté dans une place voisine que l’on forma exprès, à laquelle on donna le non de marché neuf.
- La Synagogue des Juifs.Elle se voit encore à l’entrée de la rue aux Juifs, à droite en revenant du marché neuf. C’est un grand pavillon de pierre presque carré, qui a deux étages voûtés, dont l’intérieur est un demi-souterrain de dix-neuf pieds d’élévation.
- L’hôtel-de-ville. Il paraît qu’il a toujours été à-peu-près où il est encore : celui qui existe maintenant a été bâti en partie sur les fondements des murs de la première enceinte, à côté de l’endroit où était la porte de massacre, à la place de laquelle est la grosse horloge.
- Notre-Dame de la Ronde. On ne fait pas trop pourquoi elle est ainsi nommée. On présume qu’elle était originairement la chapelle de l’hôtel-de-ville.
- L’hôtel de la fontaine. Il fut acquis en 1417 par Hélouin, abbé du Bec, et prit alors le nom d’hôtel du Bec. La chapelle de l’hôtel du Bec était grande et fort élevée. On voit encore le mur qui était du côté du levant, aux fonds des maisons qui sont entre cet hôtel et la maison qui est au coin de la grande rue.
- Saint-Herbland. Cette église a toujours été au milieu de la ville. Elle est fort ancienne, et elle a toujours été dépendante de la cathédrale.
- Saint-Cande le jeune. C’était d’abord une chapelle qui fut bâtie sous le nom de Saint Victor en 1047 ou 1048, comme un monument de la victoire de Thomas de l’Épine, sieur de Neubourg ; elle devint paroisse dans la suite, et prit celui de Saint-Cande le jeune, vers la fin du XVIe siècle.
Premier agrandissement.
Du côté du Midi, appelé les Terres-Neuves.
- Saint-Pierre du Châtel. C’était autrefois une chapelle de la basse-cour du château de Raoul. Sa chapelle proprement dite était où est maintenant la bucherie des Cordeliers.
- Les Cordeliers, logés d’abord au clos Saint-Marc. Ils vinrent en 1254 ou environ s’établir dans l’endroit où avait été le château de Raoul, qui avait passé au comte de Tancarville, et qu’on appelait alors le lieu du donjon. L’église de Saint-Clément, qui était originairement un oratoire que saint Mellon avait bâti dans une île, fut unie à celle des Cordeliers.
- Saint-Étienne des Tonneliers était paroisse dès avant 1063.
- La première maison des Templiers. Ils furent établis en 1160. Leur maison était vis-à-vis les Consuls, à la place où est à présent la maison qui a pour enseigne la Barde royale. La rue des Cordeliers tombait en face de leur église, et a longtemps porté le nom de la rue du Temple. Ils avaient encore une autre maison, dont il reste quelques vestiges au bas de la rue des Ermites. Cet ordre, comme l’on sait, fut supprimé en 1311.
- Saint-Martin du Pont, autre fois Saint-Martin de la Roquette, parce qu’il avait été bâti sur une petite roche au milieu de la rivière. La prairie dans laquelle cette église paraît dans ce plan, a subsisté au 598moins jusqu’au milieu du XIIIe. siècle ; elle s’appelait le pré de Saint-Martin.
- L’hôtel de Lisieux. Il est proche de l’église de Saint-Cande le vieux. Les évêques de Lisieux, doyens de cette église qui est de leur diocèse, l’habitaient autrefois lorsqu’ils venaient à Rouen.
- Saint-Cande sur rive ou du Solier, aujourd’hui Saint-Cande le vieux, était la chapelle de nos ducs lorsqu’ils habitaient leur palais de la vieille Tour ; ils venaient dans cette église par une galerie voûtée, qui était sur le travers de la rue du Bac, appelée alors la rue de Saint-Cande. Cette galerie ne fut abattue qu’en 1508.
- La vieille Tour. Richard I, duc de Normandie, fit construire, vers le milieu du dixième siècle, un magnifique palais, avec de beaux jardins sur les terres neuves, dans l’endroit où sont présentement les halles. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la haute et basse vieille tour, dont l’emplacement prit son nom d’une très-grosse tour qui était dans ce château. Elle fut démolie, ainsi que le reste, lorsque Philippe-Auguste fit bâtir la citadelle qui était auprès de la porte Bouvreuil, que l’on appela depuis le vieux château.
- Saint-Denis. La fondation de cette église remonte à des temps très-reculés ; mais ayant été brûlée deux fois dans le treizième siècle, ce n’a été qu’en 1508 qu’elle a été réédifiée sur les anciens fondements.
Second agrandissement.
De la ville du côté du couchant, en 1000 ou environ.
- Le Marché neuf. Cet emplacement faisait autrefois partie du quartier des Juifs : il était rempli de maisons ; mais, en 1545, il fut rendu un arrêt, par lequel, vu que le marché qui se tenait dans la place aux Juifs qui est maintenant la cour du Palais, troublait les audiences, on ordonna que ce marché serait mis ailleurs. En conséquence, les officiers municipaux achetèrent les maisons qui étaient sur le terrain où est le marché neuf, les firent abattre, et y établirent le marché : la rue qui se trouve dirigée dans le milieu de cette place, prit alors le nom de rue Percière, ou Percée.
- Saint-Jean, autrefois Saint-Jean des Prés, ou sur Renelle, était une chapelle située dans des prairies hors la ville, au bord du ruisseau nommé la Renelle.
- L’hôpital Saint-Jean sur Renelle. Il fut fondé en 1323, et donné aux frères de la charité de Notre-Dame, qu’on appelait les Billettes ; ils occupèrent cette maison jusqu’en 1397, que Charles VI la donna aux religieux de Saint-Antoine.
- Saint-Martin sur Renelle était autrefois une petite chapelle qu’on appelait Sainte-Catherine des Prés, et où Mérovée, avec Brunehaut sa femme, se réfugièrent en 580, pour éviter la fureur de Chilpéric. Le cimetière de cette église était autrefois le marché aux balais.
- Saint-Pierre l’honoré. Il paraît que c’était autrefois une chapelle sous l’invocation de Saint-Clair.
- Sainte Croix des Pelletiers. On croit que c’était originairement une chapelle qui portait le nom de Notre-Dame ; elle devint paroisse lorsque la ville fut agrandie de ce côté. Alors, elle fut dédiée sous l’invocation de Sainte Croix : elle fut nommée des Pelletiers, parce qu’un grand 599nombre d’entre eux étaient en ce temps dans la rue où elle est bâtie.
- Saint-Michel était la chapelle où les abbés du Mont-Saint-Michel disaient la messe, lorsqu’ils venaient à Rouen pour les séances de l’Échiquier. On ne voit rien de cette église avant le quinzième siècle ; cependant, dès 1217, Richard, curé de Saint-Michel du marché, signe, avec Robert, curé de Saint-Amand, un acte par lequel Ermengarde de Follebec donne 20 sous de rente à l’abbaye de Saint-Amand de Rouen.
- Saint-Georges ou la collégiale du Saint-Sépulcre. Le temps de sa fondation est ignoré ; il est au moins constant qu’elle existait bien avant 1300, puisqu’alors, étant tombée en vétusté, elle fut réédifiée comme elle est maintenant.
- Saint-André, appelé maintenant Saint-André de la porte aux fèvres, parce qu’il était proche d’une porte de la ville qui portait ce nom.
- Saint-Vincent, jadis Saint-Vincent sur rive, était autrefois sur le bord de la rivière. Cette église avait le droit de percevoir une certaine quantité de sel sur chacun des bateaux qui montaient chargés de cette marchandise, et les anciens étalons des mesures à sel se conservent encore dans une petite tourelle au bas de cette église.
- La Vicomté de l’Eau. C’était la plus ancienne juridiction de la ville : Au vicomte, dit notre vieux coutumier, étaient renvoyés les larrons comme à leur juge souverain ; et, pour les juger avec lui, il appelait quatre chevaliers de la vicomté du château.
- La Monnaie. Sa fonderie passe pour être une des plus belles du royaume.
- Les Béguines, fondées avant 1260 par Saint Louis, demeuraient assez près de la porte Dupré, jusqu’à ce qu’en 1419 leur maison fut abattue, lorsqu’on construisit le vieux Palais : elles furent transférées alors dans la rue Saint-Vigor.
- Les Filles-Dieu n’ont été fondées et n’ont formé une communauté régulière qu’en 1346 : avant ce temps, ce n’était qu’une société libre de filles adonnées à la piété.
- Saint-Éloi. C’était d’abord une chapelle située dans une île fort éloignée de la ville, lorsqu’elle était contenue dans la première enceinte.
- Saint-Sauveur, nommé anciennement Saint-Sauveur du Marché, pour le distinguer de l’autre église qui portait le même nom, a pris depuis celui de Saint-Lô. Un acte, passé en 1060, l’annonce comme étant hors de l’enceinte de la ville ; les murs étaient cependant déjà portés fort au-delà de cette église. — 50 bis. Le vieux Marché. — 50 ter. Massif de maisons entre l’église du Saint-Sépulcre et Saint-Sauveur. — Point qui désigne dans le marché aux veaux, la place où était la fontaine de la Pucelle d’Orléans ; fontaine détruite en 1755, dont on donne ici la gravure.
- Les Jacobins. Il paraît que l’archevêque Thibaut les avait logés, dès l’an 1222 ou 1223, dans son manoir de Saint-Matthieu, au faubourg Saint-Sever. Ils existaient, en 1247, dans la nouvelle enceinte de la ville. Saint Louis leur donna alors l’usage et la possession des murs et tourelles des remparts, depuis la porte Cauchoise, jusqu’à la rivière de Seine ; ce qui s’étendait en partie derrière l’enclos qui comprenait l’emplacement de l’hôtel Fécamp et de Saint-Pierre le portier. Ce prince y joignit une portion du terrain appartenant au domaine, le long et en dedans des murs de la ville, à prendre en largeur depuis le rempart, jusqu’à la rue Brazière, aujourd’hui la rue des Jacobins. Elle s’étendait en longueur 600depuis la rue des Cordiers, jusqu’à la porte par où on allait au pré de la bataille. Ce fut dans cet emplacement que furent bâtis l’église et la maison des Jacobins qui, en outre, avaient un grand jardin de l’autre côté de la rue Brazière, jusqu’à celle qu’on appelle présentement la rue du Vieux-Palais. Ils allaient, dans ce jardin, par-dessus une arche qui traversait la rue Brazière, et ils l’ont fieffé depuis à différentes personnes pour y bâtir, en sorte qu’il est présentement rempli de maisons, et occupé par une rue qu’on nomme la rue Neuve des Jacobins.
- L’hôtel de Fécamp. Le terrain où il n’a été bâti qu’en 1590, avait été donné dès le commencement du XIe siècle à l’abbaye de Fécamp, avec la chapelle de Saint-Paterne. Voyez l’article suivant.
- Saint-Pierre le portier, nommé anciennement Saint-Paterne, était une chapelle renfermée dans le pourpris d’un manoir sis dans la ville de Rouen. Elle était bornée au couchant par les murs que Richard II, duc de Normandie, donna avec d’autres fonds à l’abbaye de Fécamp, au commencement du XIe siècle. Ceci prouve que dès ce temps, les murailles de la ville avaient été portées jusqu’où elles sont présentement.
- 2e Maison des Béguines, qu’elles occupèrent depuis 1443 jusqu’en 1632, qu’elles furent transférées dans la Rougemare.
- Saint-Vigor. Nous ne voyons rien de cette église avant le XVe siècle. En 1440, elle était encore regardée comme étant dans les faubourgs, parce qu’en effet elle était hors et même loin de l’enceinte de l’ancienne cité. Les remparts de l’enceinte qu’on avait formée depuis le XIIIe siècle, étaient peu considérables ; ce ne fut qu’en 1440 que l’on éleva les gros remparts qui déterminèrent décidément l’étendue de la ville.
- Le collège des Bons-enfants. C’était le collège du commun de la ville, qui fut fondé en 1358 ; il avait été bâti dans une place vide, près la porte Cauchoise : il fut détruit lors de l’établissement de celui des Jésuites. Les Feuillants ont été mis en 1616, en possession de l’emplacement de cet ancien collège.
- Saint-Patrice. On ne sait point le temps où cette église fut fondée. On voit seulement qu’elle fut entièrement brûlée en 1238, qu’elle fut rebâtie fort petite, et qu’elle fut agrandie en 1525, comme elle est maintenant.
- Le vieux Château. Il fut bâti en 1204 ou environ par Philippe-Auguste, lorsqu’il eut soumis la Normandie. Il voulut en faire une citadelle qui commandât et fût en état de contenir la ville, dont il avait fait raser les murs lorsqu’il s’en fut rendu maître. Il était bien fortifié de tours, avec un bon fossé et deux enceintes de murailles ; la première renfermait une avant-cour, et la seconde la cour de la citadelle.
- La porte de l’avant-cour, par où pouvaient entrer des voitures, et qui était ordinairement fermée.
- La porte du château proprement dite, qui était élevée de quatorze pieds au-dessus du niveau du chemin, par où on ne pouvait entrer qu’à pied ou à cheval.
- La tour du beffroi, qui a donné le nom à la rue qui était vis-à-vis.
- La porte de la forteresse, laquelle était à pont-levis, avec un corps-de-garde, et toute semblable à la porte Bouvreuil.
- La tour du donjon, qui était plus grosse et plus haute que les autres, et à travers laquelle passe toute l’eau de la fontaine de Gaalor. Cette tour subsiste encore.
- La tour de la Pucelle, qui était 601vers la porte Cauchoise, dans l’enceinte du château, dans laquelle fut renfermée la Pucelle d’Orléans, en attendant qu’elle fût jugée.
- La chapelle.
- Le Bailliage. On ne voit point en quelle année il a été mis où il est ; mais en 1988, l’ancienne salle tombant en ruine, on bâtit celle qui existe actuellement.
- Saint-Godard. On croit que c’était originairement un temple des faux dieux ; on en fit une église sous le titre de Notre-Dame. Il est certain qu’elle était considérable dès 525. Ce ne fut que lorsque Saint Godard y eut été inhumé en 530, qu’elle prit le nom de ce saint archevêque. On y voit encore son tombeau et celui de saint Romain, qui est dans un caveau au milieu du chœur.
- Saint-Laurent. Il paraît que c’était d’abord une chapelle sous l’invocation de saint Antoine, où les abbés de Saint-Vandrille disaient la messe lorsqu’ils venaient à Rouen pour les séances de l’Échiquier. On croit que dès 1024, elle était devenue paroisse, et qu’en 1261, elle était dans la ville.
- L’École de Grammaire. Elle était établie en cet endroit de toute ancienneté ; elle a donné son nom à la rue où elle était. On y apprenait aux enfants de la ville, les principes de la langue latine, après quoi, ils allaient au collège des Bons-enfants.
- L’Hôtel de Saint-Vandrille, où logeaient les abbés de l’abbaye de ce nom. Le Bureau des Finances y a tenu ses séances jusqu’en 1707, qu’il fut transféré où il est maintenant. — 63 bis. Seconde Maison des Templiers.
- La Chapelle de Sainte Barbe, dépendante de l’hôpital du Roi, ou du trésorier, fondée en 1277 pour loger les pauvres pèlerins ; à sa place ont été établis les prêtres de l’Oratoire.
- L’abbaye Saint-Ouen. Cette abbaye paraît avoir existé dès la fin du quatrième siècle ; elle n’avait été que rétablie sous le titre de Saint-Pierre-et-de-Saint-Paul, par sainte Clotilde et Clotaire son fils, vers 530. Elle porta quelque temps le nom de Saint-Pierre seul, et ne prit celui de Saint-Ouen, que lorsque ce grand homme, qui en était abbé, y eut été inhumé en 689. Elle fut réduite en cendres par les Normands, en 880, et rebâtie par Richard, duc de Normandie. La belle église qu’on voit présentement, fut commencée en 1042, et dédiée en 1126. — 65 bis. Place ou cimetière de Saint-Ouen. C’est le lieu où se passa la scène de la fausse abjuration de Jeanne d’Arc.
- Sainte-Croix-Saint-Ouen, fut d’abord une chapelle bâtie sur le terrain de l’abbaye de Saint-Ouen, joignant la première église. Elle était desservie par un des religieux. Tous ceux qui s’étaient établis sur ce terrain venaient y remplir leurs devoirs de religion. Cette chapelle s’étant trouvée absolument ébranlée par les fouilles qu’occasionnèrent les fondations de la grande église de Saint-Ouen, on fut obligé de bâtir pour la paroisse, une nouvelle église qu’on 602plaça où on la voit présentement.
- Saint-Maclou. Ce n’était encore, en 1203, qu’une simple chapelle au milieu des marais, hors la ville ; elle fut alors totalement brûlée : ayant été rebâtie, elle éprouva, en 1211, un second incendie. Elle fut réédifiée quelque temps après, et construite beaucoup plus grande. Cependant s’étant trouvée absolument trop petite lorsque la ville eut été agrandie, on fut obligé de bâtir une nouvelle église vers l’an 1512. C’est sans contredit une des plus belles de la ville.
- Les Augustins. Ils ne furent établis à Rouen que l’an 1309. Ils étaient d’abord sur la montagne de Bihorel ; mais Philippe-le-Bel leur donna alors l’emplacement qu’avaient occupé les frères Jachets.
- La chapelle de Saint-Marc. Elle est très-ancienne. Duplelis Grimoult, l’un des chefs de la conjuration de Néel, vicomte du Cotentin, contre Guillaume le conquérant, y fut inhumé en 1047. Les cordeliers ayant été établis au clos Saint-Marc en 1228, cette chapelle leur servit d’église jusqu’en 1252, qu’ils se transportèrent au lieu du donjon où ils sont maintenant.
- Saint Paul. C’était autrefois, à ce qu’on croit, un temple d’Adonis ; au moins cette église est-elle très-ancienne quant à la fondation, car elle a été détruite et rebâtie plusieurs fois dans le temps des guerres. Elle servait de chapelle à un petit prieuré de filles dépendant de l’abbaye de Montivilliers, dont les religieuses n’ont été rappelées à leur maison principale qu’en 1650. L’enclos où elles habitaient, était à côté de l’église : c’est où l’on va aujourd’hui prendre les eaux minérales.
- L’hôpital de Martainville ou de Jurieu. Il fut fondé en 1050 par Guillaume le conquérant, pour vingt-cinq pauvres aveugles. Étant tombé en ruine, le cardinal de Bourbon établit, en 1580, les Capucins qui arrivaient à Rouen. Ils n’y restèrent que jusqu’au temps où Henri IV vint mettre le siège devant la ville de Rouen, époque à laquelle ils furent obligés de se retirer dans la ville.
- Saint-Vivien. Ce n’était autrefois qu’une chapelle située dans les prés.
- Le cimetière de Saint-Vivien.
- Saint-Nicaise. Cette église, qui n’est devenue paroisse qu’en 1388, n’était originairement qu’une très-petite chapelle, bien loin dans la campagne. La tradition commune est qu’elle fut bâtie par saint Ouen, qui y mit les reliques de saint Nicaise qu’il y fit apporter de Gany.
- La chapelle de la Bouverie. Elle était où est maintenant la cour des Récolets, pour lesquels on acheta la cour de la Bouverie en 1627 ou 1628.
- Le cimetière de Saint-Maur. Il y avait dans les temps passés trois chapelles : l’une qu’on appelait la chapelle de Beauregard, fondée en 1224 ; l’autre appelée la chapelle Saint-Étienne, ou de Limesy, fondée en 1288 ; la troisième, qui est celle qui subsiste, appelée communément la chapelle de Saint-Maur, laquelle n’a été bâtie qu’en 1472, et où l’on voit des vitres d’une grande beauté.
- Saint André hors la Ville. Cette église a été pendant quelque temps dans la ville, ou au moins entre les portes Cauchoises, c’est-à-dire, entre celle qui était à l’alignement des remparts, presque au bout de la rue des Bons-enfants, au coin de laquelle était un Ecce homo ; et celle qui fut faite dans la suite en avant et qui fut enveloppée dans l’épaisseur des murailles des grosses tours qui accompagnaient la porte du superbe boulevard qu’on a démoli dernièrement.
- Les Carmes. Ils étaient autrefois 603où est présentement la chapelle Saint-Yves au faubourg Saint-Sever. Ils y furent depuis 1260, jusqu’en 1336 que Pierre Roger, archevêque de Rouen, leur donna la chapelle de Sainte+Apolline, auprès de laquelle on acheta des terrains pour bâtir leur couvent.
- Aubette, rivière.
- Embouchure de l’Aubette.
- Pré au Loup.
- Le Chemin neuf ; il ne fut fait qu’en 1691. Jusque-là ce n’était guère qu’un sentier dans une prairie basse.
- Le hallage pour les bateaux était de ce côté jusqu’au commencement de ce siècle.
- Chernin d’Eauplet.
- Chemin de Paris par la route d’en haut.
- La chapelle de Saint Michel.
- Montagne de Sainte-Catherine.
- Chemin du Nid de Chien.
- Chemin de Paris.
- Aubette, rivière.
- Canal de décharge de Robec.
- Chantereine, maison de plaisance de nos ducs.
- Robec, rivière.
- Faubourg de Saint-Hilaire.
- Champ Hérisson.
- Fausse porte de Sainte-Romaine, qui fut fermée en 1450.
- La Rougemare de Peracle, marché aux chevaux.
- Champ du Pardon.
- Chemin du Mont-aux-Malades.
- Rue d’Yonville.
- Le Pré de la Bataille.
- Pont de pierre que fit construire, vers 1160, l’impératrice Mathilde : il était fort élevé, et, il y avait une première arche sur le quais par-dessous laquelle on passait. — Nota bene. Cette élévation paraissait nécessaire, à cause de celle que le reflux produit dans les grosses eaux. Il subsiste encore quelques-unes des piles de ce pont.
- Embouchure de Robec.
- Île la Mouque.
- Le Parc. Les prairies qui composaient ce qu’on appelait le parc, dont ceci fait partie, furent données par Henri II, roi d’Angleterre, aux religieux de Grandmont, en échange d’un vaste emplacement dans la forêt de Rouvray où ils avaient été établis, et qu’ils quittèrent à cause de la distraction que leur occasionnaient les chasseurs. L’église de ce prieuré, fondée en 1156, prit alors le titre de Notre-Dame-du-Parc.
- Rue Saint-Sever. Quoique la rue de Saint-Sever semble conduire du côté opposé, on la prenait autrefois, quand on voulait aller à Paris, par la route d’en bas. Le dessous des côtes de Belbeuf et de Saint-Adrien était impraticable ; l’on était obligé de gagner par Sotteville et Saint-Étienne-du-Rouvray, vis-à-vis du port Saint-Ouen, où l’on passait la rivière pour prendre le chemin qui conduit au pont de l’Arche.
- Pré de Claquedent.
Observation.
Tout ce qui compose les articles 105, 106 et 107 ci-dessus, forme actuellement une vaste partie de Rouen, appelée le faubourg Saint-Sever, où l’on arrive par le célèbre pont de bateaux, qu’une mécanique aussi simple qu’heureuse, fait ouvrir pour le passage des vaisseaux remontant ou descendant la rivière. Les entours de l’enceinte que présente ce plan, ont formé de tous 604côtés des agrandissements à la ville de Rouen ; et pour avoir le complet en ce genre, il est nécessaire d’y joindre deux plans qui viennent d’en être gravés récemment.
Le premier, qui est très-grand, a été levé par MM. les ingénieurs ponts et chaussées, et dédié par eux à M. Thiroux de Crosne, intendant de la généralité de Rouen, gravé par Lattré, en 1782.
Le second, qui est beaucoup moins grand et meilleur encore, est de 1784. Il a été levé également par les ingénieurs des ponts et chaussées, et dédié à MM. les maire et échevins. Il est gravé de même par Lattré.
Notes
- [632]
Ce mémoire était nécessaire à insérer ici pour compléter tout ce qu’il a été possible de rassembler sur l’histoire des procès criminels relatifs à la Pucelle d’Orléans ainsi que l’article suivant.
- [633]
bonæ memoriæ
. - [634]
L’Averdy écrit Hercule II ; or en 1497 le duc de Ferrare est Hercule Ier, grand-père du futur Hercule II qui naîtra en 1508 et deviendra duc en 1534. [NdÉ]
- [635]
Voici le surplus du texte :
… impetrasse fertur ut duos jurisperitos in Galliam mitteret, qui iterato diligentius illius causam et vitam cognoscerent.
Qui ubi in Galliam demum pervenerunt, illico duos ex falsis consiliariis et judicibus superstites, citarunt.
Qui postquam causam hujusmodi accurate diligenter que omnem cognovissent, deprehenderunt plane mulierem innocentissimam falsa fuisse damnatam, ac omnia conficta contra ipsam extitisse, quæ videlicet de veneficio aut arte magica adversus illam crimini dicta fuerant ;
Quin imo omnem ejus vitam tam præclaris gestis ita æqualiter consensisse, nec quidpiam ab ea unquam admissum, quod religionem ulla ex parte violare potuisset.
Quas ob res utrosque eodem mortis supplicio affecerunt quod ipsi in innocentissimam virginem diu ante promulgaverant ; atque huic damnationi additum est, ut duorum aliorum judicum mortuorum ossa ex sepulchris effossa, igni similiter cremarentur ;
Eoque loci, ubi hæc virago extiterat concremata, templum poneretur, ex reliquis prædictorum bonis quæ publicata fuerunt, ibidem ad Dei summi honorem, ipsiusque defuncia propitiatio quotidianum sacrificium institutum est,
Itaque hoc modo, huic admirabili fœminæ decus omne recuperatum est.
- [636]
L’examen qu’on vient de lire a produit de la part de M. de Belbeuf un travail intéressant, que le comité a décidé de faire imprimer à la suite des Notices relatives à l’affaire de Jeanne d’Arc.
- [637]
Jean-Pierre Godart de Belbeuf (1725-1811), dernier procureur général du parlement de Normandie, est issu d’une vieille famille de l’aristocratie parlementaire normande. Notons que Belbeuf et L’Averdy étaient liés depuis le mariage de leurs enfants Louis-Pierre-François de Belbeuf et Angélique Élisabeth de L’Averdy en 1783.
- [638]
chartre : nom donné jadis aux titres de propriété, de droits seigneuriaux, etc. [NdÉ]
- [639]
Rouen fut pris par Henri V, roi d’Angleterre en 1418, repris en 1449 par Charles VII, pillé par les Calvinistes en 1562.
- [640]
bénédictionnaire : livre qui contient les formules des bénédictions. [NdÉ]
- [641]
Il y a dans cette bibliothèque un livre d’ivoire (codex eburneus), contenant les actes des archevêques de Rouen, commençant par les livres qui furent du temps de l’archevêque Godefroy, en 1112. — Un livre pastoral du pape Saint Grégoire, manuscrit qui a plus de cinq cents ans. — Des missels de 1300. — Un pontifical qui a sept cents ans, en vélin, avec figures ; — d’autres manuscrits moins anciens, mais plus curieux les uns que les autres.
- [642]
François Farin (1605-1675) à qui l’on doit l’Histoire la moins incomplète de la ville de Rouen.
- [643]
Ce fut dans cette chapelle, que la princesse de Condé abjura l’hérésie entre les mains du cardinal de Florence, légat du pape Clément VIII. Il paraît, par un procès que soutint à l’Échiquier l’abbé du Mont-Saint-Michel, que cette église était encore chapelle en 1474.
- [644]
Le plan de cette fontaine détruite, est joint au plan que j’ai eu l’honneur de lui présenter avec ces mémoires. Les femmes dont les statues accompagnent celle de Jeanne d’Arc, étaient probablement choisies dans le nombre, des femmes fortes dont parle l’Écriture sainte : une seule d’entre elles peut être reconnue dans ce plan ; c’est Judith qui tient la tête d’Holopherne ; les autres ne sont désignées par aucune espèce d’attributs.
- [645]
Le texte latin dit :
in veteri foro, id est, in loco ubi quondam cremata fuit, etc.
- [646]
In veteri foro, id est, in loco ubi, etc.
- [647]
Charles du Lys (1559-1632), arrière-arrière-petit-neveu de Jeanne d’Arc par son frère Jacquemin. [NdÉ]
- [648]
Il existe à l’hôtel-de-ville de Rouen un manuscrit très curieux, c’est un registre de l’année 1525, concernant le cours des fontaines de cette ville. Trois sources principales amènent l’eau dans Rouen ; le plan des rues et des maisons par-dessous lesquelles elles passent y est détaillé, d’abord par écrit sur des feuilles séparées, et ensuite dessiné sur de très-longues bandes, en partant de leur origine jusqu’à leur embouchure. La place des fontaines, leurs formes et leurs noms y font clairement exprimés ; c’est-là où j’ai vu la fontaine du vieux marché, telle que l’a dépeint M. du Lys, telle qu’elle était encore en 1755, à quelques ruines près.
Il y avait déjà à l’époque de 1525, des bâtiments de bois qui la serraient de très-près ; mais il s’en fallait beaucoup que les maisons y fussent autant multipliées qu’elles le font à présent.
Le marché aux veaux avait bien plus d’étendue par le haut, entre Saint-Michel et Saint-Georges, et le vieux marché était beaucoup plus ouvert du côté du marché aux veaux.
Ce registre est fait avec la plus grande attention ; il y a des vignettes et des lettres en or, d’autres de plusieurs couleurs, toutes sont fort soignées ; il est couvert en velours.
Il est donné à la ville, à condition qu’il sera enfermé dans un coffre cadenassé, auquel sera attachée une grosse chaîne de fer qui tiendra à un crampon enfoncé dans la muraille.
- [649]
Quelques membres de l’Académie ont cru apercevoir dans le dessin de cette fontaine, un genre et un goût moins anciens que ceux qu’on devait avoir à la date que je lui assigne, et soupçonnent que ce n’est point là le monument qui a été érigé par l’ordre de Charles VII, en l’honneur de la Pucelle d’Orléans, ce qui contredit et l’opinion généralement établie dans Rouen, et le récit des historiens de cette ville, et ce qu’en dit M. du Lys. Celui-ci, qui avait plus d’intérêt qu’aucun autre à faire toutes les recherches possibles, entre dans un détail plus circonstancié : aussi est-il le seul qui nous explique la forme de cette fontaine ; mais il assure en outre, qu’elle commençait de son temps à se détruire, et que la croix, autrefois placée sur le haut, était tombée dès ayant 1628 ; elle était donc déjà fort ancienne, et l’état d’érosion ou nous avons vu nous-mêmes les pierres qui la composaient, témoignait assez pour la grande vétusté : voilà pour la date.
Quant au genre, si l’on veut bien examiner les deux roses de Saint-Ouen, celle surtout faite en 1437, par l’ouvrier d’Alexandre Berneval, que celui-ci tua de rage, parce qu’elle fut jugée encore plus parfaite que celle dont il s’était chargé lui-même ; si l’on fait attention ensuite aux deux culs-de-lampe qui ornent les portiques de cette même église, monuments d’une délicatesse et d’un fini qui étonnent tous les connaisseurs ; et que l’on veuille entrer dans le détail d’un grand nombre d’ouvrages en pierre, de fontaines, de croix, de jubés faits à Rouen à cette époque, on se persuadera qu’alors il y avait des ouvriers assez forts pour donner le dessin de la fontaine du marché aux veaux, et assez habiles pour l’exécuter.
- [650]
Aussi a-t-on été obligé, quand on a rétabli la fontaine, de l’avancer au milieu de la place. J’ai lu dans un almanach historique de l’année 1756, le nom du sculpteur qui a fait le monument actuel ; voici le fragment que j’en ai extrait.
Le monument qui a disparu en dernier lieu (1755) subsistait depuis près de 300 ans ; il était à un coin de la place, et menaçait ruine : celui construit en 1756, est mieux situé ; la statue de la Pucelle est de la main du célèbre M. Slodtz (Paul-Ambroise Slodtz, 1702-1758) ; elle est debout sur une base triangulaire.
Sur les trois angles sont différentes armoiries ; sur le premier, les armes de M. de Luxembourg ; sur le second, les armes de la ville, et sur le troisième, les armes de la Pucelle.
Sur la première face, sont les noms du gouverneur, des échevins, et le motif de la construction du monument :
Monumentum vetustate prolapsum
Sic renovari curavit civitas.
Sur la seconde face, sont les armes de la ville, et l’inscription suivante :
Joannæ d’Arc,
Quæ sexu fæmina, armis vir,
Fortitudine heros,
Post Aureliam obsidione liberatam,
Ductum per medios hostes ad Sacra Rhemesia
Carolum VII,
Assertum eidem pluribus victoriis solium,
Ad Compendium capta, Anglis tradita,
Immerita sorte
In isto urbis angulo
Combusta, die XXX Maii, anno
M. CCCC. XXXI,
Exuit flammis quod mortale.
Gloria superest nunquam moritura,
Et in hac eadem urbe
Solemniter vindicata
Die VII Julii, anno M. CCCC. LVI.
Sur la troisième face, sont les armes de Jeanne d’Arc, et ces vers :
Flammarum victrix, iste rediviva tropheo,
Vitam pro patria ponere virgo docet ;
Eminet exemplum, succendat pectora, regno :
Suscitet heroas, Neustria detque suos.
Stemma vides, sculpsit victoria, facta Puellæ
Rite triumphali sunt ibi scripta manu ;
Regia, virgineo deffenditur ense corona ;
Lilia, virginea tuta sub ense, nitente
- [651]
Le peuple ne sait ce que c’est que cet hôtel, et prétend que c’est-là où se sont tenus les Échiquiers ; mais il se trompe, parce que ce bâtiment n’a pu être construit qu’après l’année 1520, et l’on sait que l’Échiquier de Normandie, devenu sédentaire et créé parlement en 1499, tint pendant sept ans encore ses séances aux château, en attendant que le palais fût bâti où il est actuellement ; il ne fut achevé qu’en 1506.
Des personnes dignes de foi qui ont habité cet hôtel, m’ont assuré que des Anglais passant par Rouen, étaient venus l’examiner, et qu’ils avaient dit qu’il avait été bâti pour le duc de Bedford, ce qui n’est pas croyable, puisque le duc de Bedford était mort dès 1435 dans la citadelle de Rouen. Je n’ai point été à portée de discuter avec aucun d’entre eux leur opinion sur ce trait de leur histoire, qui d’ailleurs n’est qu’accessoire à mon objet ; c’est principalement la date de la construction qui m’intéresse, et elle m’est suffisamment indiquée par le monument même :
- Par l’entrevue de François Ier avec Henri VIII, en l’année 1520, entrevue li profondément gravée dans le gros des murs, qu’il est impossible que cet ouvrage ait été fait après coup.
- D’après tous les ornements qui en dépendent, les fenêtres et leurs distances, les festons, les filets et leurs contours également d’accord avec ces ornements.
- Par le genre de bâtisse pareille à toutes les constructions d’alors, et peut-être plus artistement travaillée que ne sont le château de Gaillon et l’archevêché, bâtis en 1503 par Georges d’Amboise.
- Par l’identité de la date et de la figure des ornements placés à la même époque à la porte Cauchoise.
- Et enfin par la situation de l’ancienne fontaine, laquelle sert réciproquement de preuve à la date de cet hôtel, d’après l’impossibilité, je le répète, où l’on a été d’élever aussi près de ses murs un bûcher pour l’exécution d’un criminel.
- [652]
La reine, femme de François Ier, fit son entrée à Rouen par cette porte, ce qui donne à penser que c’était-là le côté du palais du roi : la preuve va en devenir plus sensible.
- [653]
On peut voir dans le père Montfaucon le dessin de ces bas-reliefs, que cet illustre académicien a su pour ainsi dire déterrer dans ce coin ignoré de notre ville, et qu’il a fait copier avec la plus grande exactitude ; il y a joint la description de cette fête unique dans son genre, qu’il a trouvée dans les porte-feuilles de M. de Peiresc, fête qui a été si exactement décrite par Floranges, dit l’Avantureux, acteur dans les tournois qui y furent donnés. Les deux monarques, le chancelier Duprat, le cardinal d’York, l’amiral Bonnivet sont encore très-aisés à distinguer sur ces bas reliefs qui sont parfaitement conservés.
- [654]
François Ier venait continuellement en Normandie, et faisait de longs séjours à Rouen ; il aimait cette province plus que toute autre ; c’est à lui que le Havre de Grâce doit son existence ; il avait même voulu donner à cette ville le nom de Franciscopolis : il est à remarquer que la porte Cauchoise était à l’entrée de la route qui conduisait au Havre. En 1517, François Ier fut reçu à Rouen avec tout l’appareil imaginable ; les conseillers de ville lui présentèrent une salamandre d’or pesant vingt-neuf marcs ; les princes qui l’accompagnaient et les officiers de la maison reçurent aussi de grands présents. En 1531, le chancelier Duprat fit son entrée à Rouen, en qualité de légat du pape, par la porte Cauchoise.
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Ce travail, si je puis parvenir à le rendre exact, pourra devenir d’autant plus utile, qu’on ne saura peut-être plus dans un demi-siècle, quelles formes intérieures avaient aux treizième et quatorzième siècles, les remparts et les portes fortifiées dont les bases sont maintenant rasées, et dont on a fouillé les fondements pour en avoir jusqu’aux dernières pierres.
La génération présente une fois éteinte, et les boulevards de pure décoration ayant pris la place des boulevards de guerre dans la plupart des villes de France, à peine resterait-il à nos neveux une idée de l’architecture des remparts anciens, de leur hauteur, de leur forme, et surtout de l’espèce de défense qu’employaient nos ancêtres contre leurs ennemis ; des ressources qu’ils se ménageaient par des souterrains, des voûtes, des puits, des galeries qui les menaient souvent à couvert pendant plus d’une demi-lieue sous terre, et de mille autres travaux qui leur fournissaient le moyen de communiquer entre eux, et de faire passer des convois dans les villes les plus bloquées.
Ces moyens, dira-t-on, sont connus actuellement, et nos ingénieurs ont porté l’attaque et la défense des places à un bien plus haut degré de perfection qu’elles n’étaient alors.
Mais n’est-il pas possible que quelque chose leur ait échappé, et qu’il y ait tel ouvrage ancien dans telle ville, dont le souvenir une fois conservé, ne puisse donner un grand jour sur un point d’attaque ou de défense oublié, ou jusqu’à présent resté imparfait ! et si l’on ne dessinait pas les ouvrages nouveaux, pourrait-on juger à l’avenir de leurs vices ou de leurs perfections !
Mais je m’écarte trop loin du but que je me suis proposé dans cette simple note ; il me suffit de dire que rien n’est à négliger, lorsqu’on s’occupe de l’antique, et qu’on veut pénétrer et conserver la vérité.
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En 1445, Charles VII concéda par lettres patentes données à Montils-lès-Tours, les mêmes privilèges aux habitants de la ville de Rouen, entre la première et la seconde cloison, que ceux dont jouissaient les autres par ci-devant.
Pour entendre cette concession, il faut savoir que, quoiqu’on fît un mur neuf, on n’abattait pas pour cela l’ancien ; la ville était, mal peuplée alors, et remplie de jardins et de places vagues, comme on peut le voir dans les plans de M. Rondeaux, comme on peut s’en assurer, en lisant tous les historiens de Rouen ; cependant nous nous sommes trouvés d’avis différent, M. Rondeaux et moi, à l’égard du gros massif de maisons qu’il avait cru devoir placer dans son plan du quinzième siècle, entre le vieux marché et le marché aux veaux. Il avait donné à ces deux places à peu-près la même forme que celle qu’elles ont actuellement ; il s’était fondé sur ce que vers le haut du vieux marché, entre Saint-Sauveur et Saint-Éloi, il avait remarqué de vieilles brasseries de bière, espèce de bâtiments dont l’ancienneté est allez commune dans Rouen ; M. Rondeaux, avait inféré de là, que la totalité du massif devait avoir à peu près la même date.
Messieurs de l’Académie ayant décidé que les plans de M. Rondeaux seraient gravés, j’ai cru devoir lui soumettre les preuves sur lesquelles je fondais mon opinion, celles en un mot que j’établis dans ce mémoire, et que l’Académie a adoptées ; elles ont également persuadé M. Rondeaux, et maintenant il est aussi convaincu que moi, que le lieu où il a vu lui-même la fontaine détruite en 1755, donne le plus grand jour sur l’identité et la réunion des deux marchés, à l’époque de 1431 ; et en conséquence, il m’a autorisé à rectifier sur la gravure cette partie de son plan ; il m’a même avoué depuis qu’il avait balancé plusieurs fois à réunir les deux places, mais qu’incertain de la date où elles avaient été séparées, il avait préféré de les dessiner comme elles étaient déjà il y a plus de deux siècles.
Cette discussion avec M. Rondeaux ne peut en rien diminuer de la confiance qui est due en tous points aux deux plans que j’ai copiés d’après lui. Si cet estimable académicien avait fait sur toutes les maisons de la ville, des recherches aussi minutieuses que celles que j’ai faites sur le seul massif de bâtiment dont je viens de parler, la vie n’aurait pas suffi à finir les plans, d’ailleurs très-corrects, et à l’abri de toute saine critique.
- [657]
in veteri foro
. - [658]
On voit à ce même endroit dans le plan des fontaines de l’année 1525, que j’ai déjà cité, un gros échafaud de pierres, sur lequel sont élevées une potence et une roue, ce qui constate la force de l’objection ; cependant, il est constant aussi qu’on a fait très-souvent des exécutions dans le marché aux veaux, même depuis que l’échafaud de pierre a été placé à l’endroit où on le voit dans le plan de 1525.
Plus de cent ans après le supplice de Jeanne d’Arc, on brûlait encore des criminels dans le marché aux veaux ; il paraît même que cette place était plus spécialement réservée au supplice des hérétiques ou sorciers, principale accusation formée contre Jeanne d’Arc.
En 1535, un homme qui se disait le promis de la loi, fut brûlé vif au marché aux veaux.
En 1559, le Mounier, hérétique, y fut pendu ; Jean Cotin, autre hérétique, y fut brûlé ; deux de ses disciples y furent pendus et bien d’autres encore.
- [659]
Dans le plan de 1787, que l’hôtel-de-ville a fait faire, on peut remarquer sa bordure inégale causée par les maisons bâties entre Saint-Michel et Saint-George ; on voit qu’elles ont été, pour ainsi dire, amenées-là pour gâter la place et former l’échancrure la plus désagréable. Les gargouilles et les longues gouttières de l’église de Saint-Michel, sont dirigées sur les toits des maisons qu’on y a adossées du côté du marché aux veaux ; depuis cette bâtisse on en a détourné le cours, mais leur direction n’en existe pas moins, ce qui prouve que cette église était dans un emplacement très-libre quand on l’a construite.
- [660]
Place où l’on voit la statue de Jeanne d’Arc, élevée à vingt pas du lieu où cette héroïne a été brûlée.
- [661]
L’île d’Oissel, à trois lieues de Rouen, en montant vers Paris, dans laquelle les Normands s’étaient construit un fort, où ils furent assiégés par Charles-le-Chauve, qui fut battu par Bernon leur chef, en 858.
- [662]
Ce fut vers l’an 910. Raoul rebâtit Rouen, le fortifia et le mit en état de contenir les Normands, ainsi que tous les chefs qui l’avaient accompagné dans son expédition.
- [663]
Ce qu’il y a de plus surprenant, c’est qu’il abolit le vol parmi ces hommes qui n’avaient jusqu’alors vécu que de rapines ; il tint une police, ou plutôt une discipline si exacte, qu’ayant fait pendre à un arbre de la forêt de Rouvray des chaînes d’or, et défendu de les enlever, elles y restèrent tout le temps qu’il vécut.
On en a dit autant d’Alfred le Grand, ce qui pourrait faire douter que ce trait remarquable pût s’appliquer précisément à Raoul, (quoique ce soit une tradition généralement établie en Normandie) ; mais ce qu’Alfred n’a pas eu de commun avec Raoul, c’est l’effet que produit encore de nos jours le nom de celui-ci parmi ses descendants. Notre clameur de haro ou ha Raoult, n’a encore d’autre valeur que le respect que l’on avait pour lui, et la vénération que l’on conserve toujours pour sa mémoire. Celui qui est traduit en haro, doit comparaître à l’instant devant le juge, comme si c’était devant Raoul lui-même, et la cause doit être jugée dans le plus court délai.
- [664]
Il y a joint l’explication de tous les endroits principaux et importants de ces plans, dont l’Académie a ordonné que les gravures et leurs explications seraient jointes à ce Mémoire.
- [665]
On vient de découvrir, en creusant les fondations d’une maison au marché aux veaux, un ancien talus de la rivière qui servait de base à la portion du bâtiment qu’on vient d’abattre. Lorsqu’on enfonça les pilotis qui devaient porter le grand bâtiment des Consuls, un de ces pilotis se refusa aux coups de mouton : on voulut en pénétrer la cause, et l’on s’aperçut que la pointe du pilotis était engagée dans le tronc d’un très-gros noyer ; on jugea que cette base serait suffisante, et l’on n’alla pas plus avant.
- [666]
Ce fut dans cette île de Saint-Martin-de-la-Roquette, et au milieu du pont, que le duc de Bretagne vint rendre hommage au duc de Normandie. Le roc existe maintenant tout entier dans la ville ; il compose tout le cimetière de Saint-Martin : avant l’arrêt rendu en 1776, qui défend d’enterrer dans l’enceinte de Rouen, c’était un travail de mineur, que d’y creuser une tombe.
- [667]
En 1167, lorsque le lit de la rivière eut éprouvé tous ces changements, la reine Mathilde fit un pont de pierre ; il tomba en 1564, et l’on ne passa plus la rivière que sur un bac. Ce fut en 1708 qu’on fit le pont de bateaux qui hausse et baisse avec la marée, et qu’on ouvre par une mécanique fort ingénieuse pour laisser passer les vaisseaux qui remontent du côté de Paris, ou qui descendent du côté de la mer. Voyez le plan, page 590. n° 2.
- [668]
On peut remarquer sur le plan fait pour 1400, une ligne noire qui suit le cours ancien de la rivière au travers du terrain sur lequel est situé le bas de la ville actuelle. Voyez idem.
- [669]
J’ai désiré voir ces plans, mais M. Rondeaux les avait rendus à celui qui les lui avait prêtés ; cet homme étant mort depuis, ses héritiers ignorent ce qu’ils sont devenus.
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En français :
J’étois des Veulquessins la fille, les frontières
De l’Angleterre, ce que donna les lumières
D’un temple fort et grand, et jettoit en front
Sur ma rivierre, ci un bâtiment, ce pont,
Que rompa par milieu la creinte de la France
Que moy avec, a fait subir son obéissance :
Néanmoins suis Ruën ; ma Seine, aporte moy
Encore des trésors pour traffiquer de quoy.
Autres en hollandais.
My heest den velokas en gebooren,
En England voor dees tyt tot grens stadt nyt verkooren
Dat hy door syne handt myn kerchen heest gesticht,
En over myne vloet dien grooten bouv ghelight,
Dat miden fransen, vuist nït nït en vrees bevange
En nu aan mynem hals, een sterchen jock, gehangen
Doch helt ich noch Roan ; en myn riviere voert
My nyt den vremden toë mynen handel voert.
Le plan au-dessous duquel sont ces vers, appartient à l’Académie de Rouen. Il a entre autres caractères de vétusté, une forte teinte de jaune, quoiqu’il soit d’ailleurs allez bien conservé ; il est gravé sur papier.
- [671]
Acte du comte Alain en 1060, qui donne Saint-Sauveur hors les murs de la ville, aux moines de Saint-Ouen, parce qu’un laï ne peu posséder un bénéfice.
En 1256 cette église fut comprise dans le projet d’enceinte qui fut fait.
On voit une chartre de Saint-Louis, qui donne aux Jacobins l’usage des fossés et des murailles ; mais ces fossés et ces murailles n’étaient, comme je l’ai dit ailleurs, qu’un projet exécuté déjà en partie par des fausses portes qu’on avait construites en avant dans le faubourg, comme sont actuellement à Paris les portes Saint-Martin et Saint-Denis. Ce projet n’eut d’exécution définitive qu’en 1444, époque où l’on fit une enceinte qui enferma les Jacobins dans la ville.
- [672]
Cependant autrefois un poète avait dit à Philippe-Auguste, sur la difficulté qu’il avait éprouvée à s’emparer de Rouen :
Nam duplices muri, fossataque tripla, profundo
Dilatata sinu, et numerosa copia gentis,
Et speciosa nimis fluvii stagnantis abissus,
Dissimilem Gallis reddebant viribus urbem.
Les ouvrages que l’on fit depuis, et qui existaient dans toute leur force sous Henri IV, arrêtèrent ce prince pendant cinq mois : les sorties fougueuses des braves Normands, dans l’une desquelles le curé de Saint Patrice tua de sa main dix-sept hommes, les pluies continuelles, et l’état excellent de la place, obligèrent ce roi à en lever le siège.
Lorsque le royaume fut pacifié, Rouen envoya ses députés, ainsi que toutes les autres villes, pour complimenter ce prince. Henri IV qui se souvenait très bien de tout ce qu’il avait souffert devant cette ville, et surtout des pluies énormes qui avaient rouillé ses armes, dit à ses députés :
Messieurs, pleut-il encore à Rouen ?
Cette anecdote, quoique peu connue, est certaine ; elle est d’ailleurs dans le caractère affable et enjoué de cet excellent monarque. - [673]
Je le joins aux deux autres plans, pour que l’Académie puisse prendre une idée plus exacte de cette immense cité, et la comparer avec celle du dixième siècle.
- [674]
Toute la partie occidentale vient d’être créée depuis six ans ; on a conservé les anciens murs, par la raison que je viens de dire ; mais tout le monde s’est porté vers ce faubourg : les plus belles maisons sont à présent au-delà du rempart, dans le quartier neuf du lieu de santé.