Procès de révision II
Seconde partie Ce qui est déclaré dans les enquêtes de la révision et dans les informations antérieures, depuis la naissance de Jeanne d’Arc, jusqu’au moment où les juges de la condamnation commencèrent à agir contre elle.
Il y a, comme je l’ai dit, cent quarante-quatre dépositions dont il s’agit de former le résultat ; mais ce serait 297un détail immense, si l’on voulait entreprendre de rapporter chaque déposition, la comparer aux autres sur tous les faits, et les discuter. J’ai pensé qu’il serait suffisant de présenter un récit exact de tout ce que disent les témoins réunis ensemble, et de n’exposer les différences qui pourront se trouver, que sur les objets qui peuvent en mériter la peine ; ce qui se présentera plus dans les autres parties que dans celle-ci : ce sera éviter aux lecteurs le travail ingrat et fastidieux du rédacteur, et lui présenter une notice qu’il pourra lire avec moins d’ennui.
Cette partie sera divisée en cinq époques :
- La première contiendra la vie et la conduite de Jeanne d’Arc, jusqu’à son arrivée à Chinon, telle qu’elle est rapportée dans les dépositions des témoins.
- La seconde époque ira depuis son arrivée à Chinon, jusqu’à son départ pour Blois.
- La troisième, depuis son départ pour Blois, jusqu’à la levée du siège d’Orléans.
- La quatrième, depuis la délivrance d’Orléans, jusqu’au sacre et couronnement de Charles VII à Reims.
- La cinquième, depuis cette dernière époque, jusqu’au moment où les juges du procès de condamnation ont commencé à agir contre Jeanne.
C’est écrire en quelque sorte la vie de Jeanne d’Arc, à l’exception de quelques faits particuliers et historiques dont les témoins n’ont pas parlé ; mais c’est le procès lui même qui nous l’apprend, ce sont les contemporains de cette fille si extraordinaire, ce sont ceux qui ont vécu avec elle, qui nous transmettent ce récit sous la religion du serment : je ne serai que le rapporteur de ce qu’ils ont dit à la justice. Que les historiens seraient heureux s’ils pouvaient n’être ainsi que les organes de preuves aussi imposantes pour la postérité, que doit l’être celle de la tradition déposée dans le sein de la justice, par ceux sous les yeux desquels les faits sont arrivés !
298Première époque La vie de la conduite de Jeanne d’Arc, depuis sa naissance jusqu’à son arrivée à Chinon.
L’enquête faite dans le pays natal de Jeanne, est composée de trente-quatre témoins ; ce sont des habitants de Domrémy, quelques seigneurs du voisinage, ceux qui l’ont vue à Vaucouleurs, ceux qui l’ont accompagnée depuis cette ville jusqu’à Chinon ; en un mot, ce qui existait encore des hommes et des femmes de son pays qui l’avaient connue.
Il n’y en a pas un qui n’ait été témoin oculaire des faits qu’il récite, et ils sont d’accord entre eux sur tout ce qu’ils disent. On doit seulement observer qu’aucun d’eux ne parle du voyage que fit Jeanne d’Arc, ainsi qu’elle l’a déclaré elle-même dans son procès, pour se défendre contre l’assignation qui lui avait été donnée à l’officialité de Toul, sous le prétexte d’une prétendue promesse de mariage qu’elle n’avait jamais faite.
Tous au surplus attestent que quand elle fut à Neufchâteau par l’effet des craintes que les Bourguignons inspirèrent aux habitants de Domrémy, elle y alla avec son père et sa mère et un bon nombre d’habitants de son village, à qui le même motif avait alors fait prendre la fuite.
Voici ce qui résulte des dépositions uniformes des témoins sur la jeunesse de Jeanne, ensuite sur l’arbre des Fées, sur ses voyages à Vaucouleurs, et sur la route jusqu’à la ville de Chinon345.
Les père et mère de Jeanne étaient des laboureurs peu riches, demeurant à Domrémy, bons chrétiens, gens très laborieux, jouissant d’une bonne réputation, universellement reconnus pour gens d’honneur.
Elle fut bien instruite, suivant son état, dans la religion chrétienne et dans les bonnes mœurs : elle était douce, honnête, adonnée au travail ; tantôt elle suivait la charrues 299accompagnait quelquefois les troupeaux ; mais elle était plus ordinairement chargée des affaires du ménage, filait en laine, et ne restait jamais oisive.
Elle montrait beaucoup de piété, craignait Dieu, allait à la messe tous les jours et à complies ; elle avait même offert une récompense au bedeau, pour qu’il n’oubliât pas de sonner les complies, comme il lui arrivait quelquefois. Dès qu’elle entendait sonner, elle faisait le signe de la croix, et se mettait à genoux pour prier Dieu. Ses camarades la trouvaient trop dévote, les témoins conviennent que dans leur jeunesse ils se moquaient d’elle à ce sujet, sans qu’elle changeât pour cela de conduite.
Elle allait tous les samedis en pèlerinage à une petite chapelle de Notre-Dame de Bellemont, où elle faisait brûler des cierges et priait Dieu avec ardeur ; elle était très-attentive à l’église, on ne l’y voyait ni causer, ni tomber dans la dissipation. Lorsqu’elle s’amusait avec ses compagnes, elle les quittait de temps en temps, et se retirait à l’écart pour employer quelques instants à prier Dieu. Elle allait souvent à confesse et communiait fréquemment ; elle a même été à confesse dans le court séjour qu’elle fit à Neufchâteau, et dans ceux de Vaucouleurs.
Elle aimait à visiter les malades, à les soigner et à faire l’aumône ; elle cherchait à procurer l’hospitalité aux pauvres qui ne trouvaient pas de retraite, elle les forçait d’occuper son lit tandis qu’elle allait passer la nuit dans le fournil de la maison : c’est le langage unanime d’une multitude de témoins.
Son curé qui était mort lors de l’enquête, avait dit à tout le monde qu’elle était la meilleure de sa paroisse, et qu’il aurait bien désiré de voir toutes les autres lui ressembler. Un gentilhomme du voisinage qui l’a connue, ainsi que ses père et mère dont il dit beaucoup de bien, assure qu’il se serait estimé très-heureux d’avoir une fille qui se conduisît comme elle. Enfin, tous les villageois la 300définissent, en disant que c’était une bonne fille, bien conditionnée346.
Elle n’a parlé à personne dans sa patrie de ses révélations et apparitions ; on trouve cependant dans l’enquête deux faits qui y ont rapport. Elle a dit à un des témoins avec lequel elle avait été marraine vers le temps où elle quitta Domrémy, que s’il n’était pas Bourguignon, elle lui dirait quelque chose347 ; et à un autre, qu’avant un an révolu elle ferait couronner le Roi348.
Il y avait à Domrémy aux environs d’une fontaine, un bel arbre où le bruit public disait que les Fées venaient autrefois ; il était même d’usage que la veille de l’Ascension, le curé allât y chanter un évangile, ainsi qu’auprès de la fontaine : cette cérémonie pieuse passait dans les esprits pour un moyen destiné à écarter les Fées de ce lieu. Jeanne y a été comme les autres, mais on ne l’a jamais vue y aller seule349.
Un des témoins dépose de l’origine de ce bruit fabuleux : il a entendu lire dans un roman350, qu’un seigneur de Bellemont, nommé Pierre Gravier, y venait autrefois pour visiter et converser avec une dame, que le livre appelle la Fée351.
Les témoins se réunissent pour assurer que les Anglais avaient envoyé autrefois sur les lieux pour s’informer de Jeanne ; plusieurs même des habitants se retirèrent pour ne point déposer, afin de ne pas se compromettre. Douze ou quinze témoins furent entendus alors, et le bailli du lieu leur dit que ceux qui étaient venus à cette intention, s’étaient donnés faussement pour des gens-d’armes352.
Durand Lapart, oncle de Jeanne, est celui qui l’a menée à Vaucouleurs353. Jeanne lui dit qu’elle voulait aller trouver le Dauphin, c’est ainsi qu’elle a toujours nommé Charles VII jusqu’après son sacre, et que c’était pour le faire couronner, parce que le sieur de Baudricourt devait l’y en voyer. Pour la faire sortir de la maison paternelle, Lapart dit de concert avec elle, à son père et à sa mère, qu’il 301en avait besoin pour aider son épouse qui était enceinte ; et par ce moyen il en obtint la permission. Jeanne dit adieu à quelques-unes de ses compagnes, avec cette sensibilité qu’éprouvent les âmes honnêtes, lorsqu’elles se séparent pour toujours des personnes qu’elles aiment ; elles n’y ont fait réflexion que quand elles ont su qu’elle comptait alors quitter le pays354.
Lapart mena sa nièce une première fois à Vaucouleurs ; elle y demeura chez Rémy Roger et sa femme355 ; elle alla plusieurs fois à l’église et s’y confessa ; elle alla voir le sieur de Baudricourt, mais sans succès ; il vint cependant la voir lui-même, accompagné du curé revêtu d’une étole. Ce dernier débuta en faisant des exorcismes sur Jeanne, et en lui disant de ne pas s’approcher si elle était mauvaise, et d’avancer si elle était bonne. Jeanne se fâcha, et taxa ce curé d’indiscrétion, parce qu’il l’avait entendue en confession.
Le sieur de Baudricourt conseilla à Lapart de ramener sa nièce chez ses père et mère, et de la bien souffleter356 ; cependant il crut devoir en écrire au Roi ; il lui fit part des promesses qu’elle faisait qu’elle assurait que Dieu le secourrait avant la mi-carême, et qu’elle ajoutait que jusque-là il ne devait pas livrer ba taille à ses ennemis. Baudricourt jugea à propos d’attendre ensuite la réponse de ce prince.
Il paraît que Jeanne revint peu de temps après à Vaucouleurs avec son oncle Lapart357 ; elle souffrait ces retards avec cette vive impatience qui formait son caractère. Le duc de Lorraine voulut la voir, elle y alla au moyen d’un sauf-conduit ; les témoins se taisent sur ce qui s’y passa. On n’a à ce sujet que la déclaration de Jeanne dans le procès de condamnation, que ce duc voulait obtenir la guérison, et que Jeanne l’assura qu’il devait, avant tout, se réconcilier avec son épouse.
Ses hôtes de Vaucouleurs la trouvèrent douce, modérée, simple et pieuse. Elle leur disait qu’il fallait absolument 302qu’elle allât joindre le Dauphin, qu’elle partirait, qu’elle irait plutôt à pied, parce que le Roi du ciel voulait qu’elle s’y rendît. Elle leur rappela le bruit qui avait couru dans le pays, d’une prédiction qui annonçait que la France serait sauvée par une fille des marches de la Lorraine, fait dont ils furent d’autant plus étonnés358, que cela était vrai, qu’ils l’avaient oublié, et que de ce moment ils crurent à ce qu’elle leur disait. Il est assez singulier qu’un des témoins, du nombre de ceux qui ont été assesseurs dans le premier procès, dise dans la déposition, que cette prédiction, ou du moins une à-peu-près semblable, se lisait dans un livre de Merlin359.
Jeanne voulut même partir à pied, elle alla jusqu’à Saint-Nicolas avec Jacques Alain et son oncle Lapart ; mais elle en revint avec eux à Vaucouleurs, et leur dit pour raison de ce changement, qu’il ne serait pas honnête qu’elle allât ainsi.
Deux gentilshommes qui étaient alors à Vaucouleurs, Jean de Novelompont, surnommé de Metz360, et Bertrand de Poulengy361, firent connaissance avec Jeanne d’Arc ; ce sont ceux qui l’ont menée ensuite à Chinon.
Elle portait à Vaucouleurs de mauvais habits rouges de femme. Ils lui demandèrent ce qu’elle faisait dans cette ville ; elle leur répondit qu’elle priait le capitaine de Baudricourt de la mener ou de l’envoyer au Dauphin.
Il ne se soucie, (leur dit-elle), ni de moi, ni de mes discours ; il faut cependant que j’y sois avant le milieu du carême. Personne en ce monde, ni rois, ni ducs, ni fils de rois, ni autres, ne peuvent lui faire recouvrer son royaume ; il ne peut être reconnu que par moi. J’aimerais mieux rester avec ma mère ; mais je le ferai parce que mon maître le veut ; et ce maître est le Dieu du ciel. J’irai plutôt à pied, quand je devrais user mes jambes jusques aux genoux.
Ces deux gentilshommes frappés de sa simplicité, de son assurance et de son attachement à la religion qu’ils 303trouvèrent toujours invariable, ne se bornèrent pas à croire à ses discours ; mais ils lui promirent de plus de la mener au Dauphin sur ce qu’elle les assura que Dieu voulait qu’il fût roi de France, et qu’elle le ferait couronner. En conséquence, ils lui fournirent des habits d’homme pour le voyage, une épée et un cheval qui coûta seize francs, dépense que Baudricourt leur a remboursée dans la suite.
Ils ne furent pas obligés, pour tenir leur parole, de la conduire malgré Baudricourt. L’un des deux assure que ce capitaine reçut une réponse de Charles VII, dont il ne dit pas le contenu ; mais en conséquence ils partirent de l’aveu de Baudricourt, et accompagnés de deux serviteurs, dont un était archer ; ils entreprirent la route avec Jeanne d’Arc. Ils portèrent une lettre du capitaine au Roi, mais ils ne font pas connaître ce qui pouvait y être exprimé.
Ils furent agités des plus vives inquiétudes, dans cette longue traverse qu’ils avaient à faire dans des pays remplis d’Anglais et de Bourguignons qui battaient partout la campagne : mais Jeanne leur disait toujours de ne rien craindre, parce qu’elle avait ordre d’aller ; que ses frères du paradis l’avertissaient de ce qu’il y avait à faire ; qu’il y avait déjà quatre ou cinq ans qu’ils lui avaient révélé qu’il fallait qu’elle allât à la guerre pour faire recouvrer au Roi son royaume, et elle les assurait que le Roi leur ferait bonne mine.
Elle les exhortait à entendre la messe tous les jours avec elle, ce qu’ils ne firent cependant que deux fois ; ils marchèrent même pendant deux nuits, par raison de prudence et de crainte. Elle couchait en route toute habillée ; elle se conduisit avec tant de retenue et de sagesse, que non-seulement ils n’osèrent lui rien dire de contraire à la pudeur, mais qu’ils n’éprouvèrent même pas la plus légère tentation à cet égard.
En onze jours ils arrivèrent à Chinon où était le Roi, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. Ils étaient persuadés de plus en plus par une circonstance aussi remarquable, 304par sa vertu, par sa piété et par sa sagesse qui était telle, disent-ils, qu’elle ne prononçait pas un seul jurement, que c’était Dieu qui l’envoyait au Roi. Ils disent qu’ils la présentèrent à ce prince, à la vue des grands du royaume, des nobles, et des troupes qui s’y trouvaient.
Il est certain que Charles les fit payer des frais de leur voyage : on en voit la preuve dans les notes manuscrites du fonds de Fontanieu, à la bibliothèque du Roi, où l’on trouve copie d’une quittance de cent livres qui leur furent comptées.
Tout ce qui est contenu dans ces dépositions, est conforme à ce que Jeanne a dit dans ses interrogatoires ; j’observe seulement qu’il n’y est pas question des songes qu’elle dit que son père avait faits par rapport à sa fuite avec des gens-d’armes, ni du désespoir où le jeta son départ qu’il lui a pardonné depuis, et dont on a vu qu’on avait fait cependant un des chefs d’accusation contre elle dans le procès de condamnation.
Seconde époque Depuis l’arrivée de Jeanne d’Arc à Chinon, jusqu’à son passage à Blois.
Il y avait déjà quelques bruits populaires répandus en faveur de Jeanne, avant même qu’elle vînt à Chinon362. Tout était alors désespéré ; Orléans allait succomber ; le midi de la France, dont une partie suivait encore Charles VII, allait être conquis ; il ne restait plus de ressource apparente : c’est du moins une espèce de soulagement dans des positions aussi désespérantes, que d’espérer des secours inattendus du ciel. Le bruit d’une prédiction confuse flatte encore ceux qui ont le cœur moins facile à se laisser abattre.
Ces bruits avaient même acquis quelque apparence, puis qu’un des docteurs qui furent chargés, comme on va le voir, d’examiner Jeanne, avait dit devant des témoins363P1, qu’une 305femme nommée Marie d’Avignon, s’était présentée précédemment à Charles VII, qu’elle avait prétendu qu’il lui avait été révélé que le royaume de France devait souffrir encore beaucoup, ce qui n’était pas difficile à imaginer dans l’état des choses, et qu’il tomberait dans une grande désolation. Elle avait ajouté qu’il lui avait été présenté en vision des armes qui l’effrayèrent beaucoup, dans la crainte qu’elles ne fussent destinées pour elle ;mais qu’il lui fut dit de n’avoir pas peur, que ce n’était pas elle qui devait s’en servir, qu’elles devaient être portées par une certaine Pucelle qui viendrait dans la suite, et qui devait délivrer la France de ses ennemis.
Il faut joindre à ce premier bruit, ce que Jeanne a dit dans le procès de condamnation, qu’on publiait qu’une fille viendrait du bois Chenu, qui était situé près la maison de son père. C’est à l’occasion de ce conte populaire qu’on trouve dans le procès de la révision, qu’un des assesseurs disait l’avoir lu dans le livre de Merlin, et qu’un autre témoin prétend qu’on le conta à Talbot, quand il fut fait prisonnier par les Français à la bataille de Patay ; mais qu’il ne jugea pas à propos de répondre directement à cet objet. Ces premières circonstances réunies devaient commencer à émouvoir les esprits ; qu’on y ajoute encore ce que l’on disait dans le pays de Jeanne, de cette prétendue prédiction d’une fille qui viendrait des marches de la Lorraine pour sauver la France, discours qui frappa si fort les hôtes de Jeanne à Vaucouleurs, comme on l’a lu dans l’époque précédente, et que ceux qui l’avaient annoncé de Vaucouleurs, durent divulguer après être arrivés à Chinon ; et on pourra aisément se figurer la vive impression que dut faire sur les esprits l’arrivée de Jeanne d’Arc auprès du RoiP2.
Charles VII ne paraît pas s’être conduit par ces premières impulsions ;il fut au contraire très-réservé ; il refusa de donner audience à Jeanne dans les premiers moments de son séjour ; il ne voulut agir que par délibération de son conseil.
306Jeanne fut logée d’abord dans le château du Coudrai, où elle fut visitée par ceux que ce monarque jugea à propos d’y envoyer ; elle y priait souvent Dieu à genoux, soit pendant le jour, soit pendant la nuit364.
Lorsqu’elle était interrogée par ceux qui venaient la voir, elle ne disait rien autre chose d’abord, sinon qu’il était nécessaire qu’elle parlât au Roi. Elle déclara enfin qu’elle venait pour faire lever le siège d’Orléans, et pour faire sacrer le Roi à Reims365. Quelques-uns des membres du conseil étaient d’avis que le Roi ne fît aucune attention à elle, et d’autres pensaient qu’il devait l’écouter, puisqu’elle se disait envoyée de la part de Dieu ; mais les autres n’avaient aucune foi à ses magnifiques promesses, et Charles VII lui-même ne pouvait pas se persuader qu’elles fussent susceptibles de la moindre réalitéP3.
Il la fit examiner d’abord par l’évêque de Meaux et par Jean Morin366 ; elle leur dit qu’elle venait de la part du Roi du ciel, qu’elle avait des voix célestes qui lui parlaient, et qu’elles étaient son conseil pour la conduire dans tout ce qu’elle avait à faireP4.
Charles VII fut frappé de tout ce qui était raconté dans la lettre de Baudricourt, en le comparant avec le rapport qui lui fut fait de ce premier examen ; il le fut encore plus de ce qu’elle avait traversé sans difficulté et sans accident, tant de fleuves et de pays au milieu de ses ennemis, fait qui passait pour merveilleux dans l’esprit de la multitude367.
Peut-être aussi n’ignora-t-il pas un bruit qui se répandit alors, et dont on dépose dans l’enquête, d’après le récit d’un des examinateurs de Jeanne368. On prétendait que des gens-d’armes ennemis qui s’étaient mis en embuscade, n’avaient pas pu quitter leurs places pour s’avancer vers Jeanne et sa compagnie lorsqu’ils l’aperçurent, et que par ce moyen elle leur était échappée : ce fait me paraît apocryphe, puisque les deux gentilshommes qui l’ont accompagnée n’en parlent point dans leur déposition.
307Le penchant que ces circonstances réunies donnèrent au Roi pour voir Jeanne, arracha pour ainsi dire à la pluralité de son conseil, l’avis d’y consentir ; elle lui fut présentée par le comte de Vendôme. Jeanne connut le Roi à la première vue sans hésiter, quoique rien ne le distinguât, et qu’il se fût confondu dans la foule369 ; elle lui fit une profonde révérence, et lui dit ce qui suit370 :
— Gentil Dauphin, j’ai nom Jehanne la Pucelle, et vous mande le Roi des cieux par moi, que vous serez sacré et couronné à Reims ; vous serez le lieutenant du Roi des cieux, qui est roi de France.
Après quelques autres discours, elle ajouta :
— Je vous dis de sa part que vous êtes vrai héritier de France et fils du Roi, et qu’il m’envoie vers vousP5 pour vous conduire et vous faire sacrer et couronner à Reims, si vous le voulez.
Ces paroles ont tant de rapport à la prière que N. Sala371 raconte que Charles VII au plus fort de la détresse, avait adressée à la Sainte Vierge, qu’il est impossible de n’en pas être frappé. Charles persuadé que personne, excepté Dieu, ne pouvait savoir une prière mentale qu’il croyait n’avoir faite que dans le secret de son cœur affligé, ainsi qu’il l’a déclaré lui-même devant plusieurs personnes, fut extrêmement surpris. Il s’écarta de ceux qui étaient avec lui, pour causer avec elle en leur présence, mais sans pouvoir être entendus ; la conversation dura assez longtemps ; les spectateurs voyaient la satisfaction se peindre sur le visage de Charles à mesure que Jeanne lui parlait372P6. Il déclara depuis à diverses personnes, que la révélation qu’elle lui avait faite d’un secret que nul ne pouvait savoir que lui seul, avait faite naître la confiance qu’il avait eue depuis en elleP7.
Aussitôt que le duc d’Alençon, qui était à Saint-Florent, fut instruit de l’arrivée de Jeanne, il se rendit à Chinon ; il la trouva qui parlait au Roi : elle demanda qui il était, 308et ayant appris du Roi que c’était le duc d’Alençon, elle lui dit :
— Soyez le très-bien venu, plus il y aura de sang de France, mieux ce sera.
Le duc d’Alençon nous apprend373 que Jeanne vint le lendemain à la messe du Roi ; elle s’inclina profondément devant lui à son passage, et se suivit à sa messe. À son retour, le Roi ne garda avec lui que le duc d’Alençon, le sire de La Trémoille et Jeanne ; celle-ci demanda au Roi plusieurs choses dont ce duc n’a conservé dans la mémoire que la plus importante. Elle consistait à l’engager à donner son royaume au Roi du ciel, qui lui en ferait don comme à ses prédécesseurs, et qui le remettrait dans le même état qu’ils ont étéP8. La conversation les conduisit jusqu’au dîner ; après le repas, le Roi alla se promener dans les prés : le duc d’Alençon l’y ayant accompagné, vit passer devant eux la Pucelle, une lance à la main qu’elle portait et faisait mouvoir avec bonne grâce, et ce prince lui fit présent d’un beau cheval.
Un événement assez extraordinaire qui survint dans ces premiers jours, augmenta beaucoup la réputation de Jeanne. Un jour qu’elle se rendait auprès du Roi, un homme à cheval qui la vit approcher du lieu que ce monarque habitait, demanda en jurant si c’était-là cette Pucelle dont on parlait tant ; sur ce qu’on lui dit que c’était elle-même, il dit aussitôt en reniant Dieu, jurement alors très-commun, que s’il l’avait en son pouvoir pendant une nuit, elle ne serait plus pucelle le lendemain. Jeanne s’écria en gémissant :
— Eh ! en mon Dieu, tu le renies, et se es si prest de ta mort.
Environ une heure après, le cavalier tomba dans l’eau où il fut noyé374P9.
Charles suivit l’avis de son conseil, et voulut en conséquence que Jeanne fût examinée par des clercs et par des maîtres ; il la fit conduire à Poitiers à cet effet, et on s’informa dans son pays de la conduite antérieure ; nouvelle épreuve qui dura environ trois semaines375. Elle fut logée chez M. Rabateau, avocat du Roi au parlement 309français, qui siégeait alors à Poitiers ; elle y mena une vie aussi pieuse que celle qu’elle avait suivie à Chinon.
On ne sait pas au juste quel fut le nombre des examinateurs ; il fut considérable, puisqu’on en connaît douze par les diverses dépositions des témoins.
De tous ces examinateurs, il n’y en a qu’un seul qui ait été entendu en déposition, soit que les autres fussent morts, l’effet de quelque circonstance qui nous est inconnue ; car on n’aurait pas manqué de les faire appeler tous, puisqu’on fit comparaître ceux des assesseurs du procès de condamnation, qui étaient encore en vie.
C’est le cinquième de ces examinateurs, nommé Seguin, qui a déposé, mais il ne rend pas compte des différentes séances qui furent tenues ; il a réuni en un seul fait tout ce qui se passa pendant leur durée, et il s’attache plus à ce qui lui a été personnel, qu’à ce qui eut lieu de la part des autres examinateurs376.
On leur dit que le Roi les chargeait d’examiner à fond tout ce qui concernait Jeanne, et d’en rendre compte au conseil du Roi. Maître Lambert lui fit un grand nombre de questions, auxquelles elle répondit parfaitement377.
Elle leur dit entre autres, qu’étant à garder les bestiaux, une certaine voixP10 lui dit que Dieu avait grande pitié du peuple de France, et qu’il fallait qu’elle y allât ; sur quoi s’étant mise à pleurer, sa voix lui dit d’aller à Vaucouleurs, et qu’elle y trouverait un capitaine qui la conduirait sans obstacles au Roi.
Alors maître Guillaume Aimery lui dit :
— Vous dites que la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France des maux qu’il éprouve ; s’il veut le délivrer, il n’est pas besoin d’employer des gens-d’armes.
— En nom Dieu, répliqua-t-elle, les gens-d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoireP11.
Le témoin lui demanda aussitôt dans quel idiome cette 310voix lui parlait ; elle répondit :
— Meilleur que le vôtre, observant qu’en effet il lui avait parlé en patois limousinP12.
Alors il lui observa que Dieu ne permettait pas d’ajouter foi à des missions extraordinaires, à moins qu’elles ne fussent justifiées par quelques signes propres à y donner croyance, et qu’on ne pouvait pas conseiller au Roi de l’employer sur la seule assertion, et de lui confierP13 des troupes pour les exposer au danger, si elle ne leur disait pas autre chose.
— En mon Dieu, répliqua Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes ; qu’on me mène à Orléans, et je vous montrerai que je suis envoyée de Dieu ; qu’on me donne des gens-d’armes en tel nombre qu’on voudra, et j’iraiP14.
On lui demanda encore pourquoi elle voulait avoir un étendard ; et elle dit que c’était pour le porter, parce qu’elle ne voulait pas se servir de son épée ni tuer personneP15.
Elle entra avec ses examinateurs dans les détails de la mission, et elle ne leur annonça que des choses qui sont arrivées depuis :
- Que le siège d’Orléans serait levé, après cependant qu’elle aurait sommé de la part de Dieu les Anglais de se retirer.
- Qu’ils seraient détruits en France.
- Que le Roi serait sacré à Reims.
- Que Paris se soumettrait au Roi, ce qui a eu lieu en 1436.
- Enfin, que le duc d’Orléans reviendraitP16 de l’Angleterre où il était prisonnier, ce qui s’est réalisé en 1440. Ce détail fait sentir combien on doit regretter de n’avoir plus le procès-verbal qui dut être dressé de cet examen.
Le même témoin déclare qu’ils s’informèrent avec soin de la vie et des mœurs de Jeanne, qu’ils l’a trouvèrent bonne chrétienne, vivant catholiquement, n’étant jamais 311oisive, et qu’ils reçurent le témoignage de plusieurs femmes qui leur rendirent compte de sa conduite et de ses habitudesP17.
Ils pensèrent en conséquence, dit le témoin, qu’attendu la nécessité et le péril imminent où se trouvait la ville d’Orléans, que le Roi pouvait se servir d’elle et l’y envoyerP18 ; et quant au témoin, il ajoute que son opinion personnelle est que Dieu l’avait envoyée, parce que le Roi et ses sujets n’avaient plus d’espoir et qu’ils allaient tout perdreP19.
Cette déposition se trouve confirmée par celles d’autres témoins, et par celles des personnes qui ont assisté à quelques-unes des séances, ou qui ont entendu parler quelques-uns des examinateurs378. Ils disent que les examinateurs étaient spécialement chargés de vérifier si le Roi pouvait licitement employer Jeanne379 ; qu’elle parut à tous une bonne bergère, aimant bien Dieu, se confessant et communiant souvent, employant une partie des jours et des nuits à prier Dieu à genoux, et qu’elle allait souvent et longtemps dans une chapelle voisine de la maison de l’avocat du Roi, dont la femme disait beaucoup de bien d’elle380.
Elle disait qu’elle était envoyée par le Dieu du ciel en faveur du Dauphin pour le replacer sur le trône, pour faire lever le siège d’Orléans et pour le mener à son sacre à Reims ; mais qu’il fallait auparavant qu’elle sommât les Anglais de s’en retourner en AngleterreP20, parce que telle était la volonté de Dieu.
Lorsqu’on lui demandait pourquoi elle ne donnait au Roi que le titre de Dauphin ; elle répondait qu’elle ne l’appellerait Roi, qu’après qu’il aurait été sacré et couronné à Reims, où elle entendait le conduire.
Si on lui demandait quel était donc le signe qui prouvait sa mission ; elle disait que la levée du siège d’Orléans était le signe qu’elle donnerait.
312Jean Masson381 célèbre docteur en droit, l’un des examinateurs, a dit à plusieurs personnes qu’il l’avait examinée plusieurs fois, et qu’il croyait que Dieu l’avait envoyée ; que c’était une chose merveilleuse de l’entendre répondre, et qu’il n’avait rien vu en elle que de saintP21 et de bon.
L’évêque de Castres382 et d’autres docteurs disaient également qu’ils la croyaient envoyée de Dieu, qu’elle était celle dont parlait la prophétie, et que voyant ses faits et sa simplicité, ils pensaient que le Roi pouvait s’en servir, parce qu’ils ne voyaient rien que de bien en elle, et qu’elle n’avait rien qui fût contraire à la foi catholiqueP22.
Tous les examinateurs383 disaient qu’elle répondait sagement à leurs questions, et aussi bien qu’un beau clerc aurait pu faire ; et ils en étaient surpris à un tel point, qu’ils convenaient qu’il y avait quelque chose de divin en elleP23.
Un de ceux que le Roi avait envoyé avec elle à Poitiers384, vit arriver chez elle les examinateurs : la première fois qu’ils s’y rendirent, elle alla au-devant d’eux ; ils lui déclarèrent que le Roi les avait envoyés à elle pour l’examiner.
— Je le crois, leur dit-elle, je ne sais ni A ni B ; je viens de la part du Roi du ciel pour faire lever le siège d’Orléans, et mener le Roi à Reims pour être couronné et sacré.
Elle leur demanda s’ils avaient du papier et de l’encre, et elle dicta ce qui suit à Jean Esrault, l’un d’entre eux.
Vous Suffolc, Classidas et La Poule, (c’était des capitaines des troupes Anglaises), je vous somme de la part du Roi des cieux, que vous vous en alliez en Angleterre…
C’était le commencement de la sommation qu’elle voulait faire aux AnglaisP24.
Il ne fut pas fait autre chose ce jour-là, parce que probablement les examinateurs voulaient commencer par connaître 313la personne et son caractère, afin de diriger leur conduite en conséquence.
M. Babin, autre avocat du Roi au parlement Français séant à Poitiers, et le chevalier d’Aulon, déposent que l’avis des examinateurs fut qu’attendu l’extrémité où étaient le Roi et le royaume, et que ceux qui lui obéissaient étaient alors sans espoir et sans ressource, à moins qu’il ne leur en vînt du ciel, le Roi pouvait se servir de Jeanne ; et le chevalier d’Aulon qui assista au conseil où ils rendirent compte de leur mission, assure qu’il les entendit prononcer qu’ils n’avaient rien trouvé dans Jeanne qui ne fût d’une bonne catholique, qu’ils la tenaient pour telle, et que c’était une très-bonne personneP25.
Voilà tout ce que j’ai pu rassembler sur les examens en bonne forme que Jeanne subit à Poitiers, et c’est tout ce qui peut suppléer la perte irréparable jusqu’à présent du procès-verbal qui dut en être dressé.
Charles VII, avant de se résoudre définitivement à employer Jeanne, crut avec raison devoir la soumettre encore à une dernière épreuve ; il voulut s’assurer si la pureté de sa conduite avait toujours répondu aux apparences ; il la confia à la reine de Sicile sa belle-mère, et aux dames qui étaient auprès d’elle. Elle fut visitée secrètement, et il fut rapporté au Roi par la reine de Sicile, en présence de d’Aulon et de plusieurs autres, qu’elle était entière vrai pucelle
385P26.
Alors le Roi n’hésita plus ; il résolut d’envoyer Jeanne à Orléans, et on ne peut pas disconvenir que dans le triste état où étaient ses affaires, il était assez raisonnable de s’y déterminer, puisqu’on doit risquer tout ce qui n’est pas prohibé, quand on est au moment de tout perdre.
Charles donna à Jeanne un état, c’est-à-dire des gens pour son service et pour sa garde ; il chargea d’Aulon, devenu depuis sénéchal de Beaucaire, et que le duc d’Alençon dit être le plus probe des chevaliers qu’il avait à sa cour, de veiller à la conduite et à la conservation de 314Jeanne ; il fit faire pour elle un harnois de guerre proportionné à la taille ; il fui donna des gens de guerre pour la conduire à Orléans, et tout le monde fut surpris de voir une fille aussi simple et aussi ignorante, montrer une grande intelligence dans tout ce qui concernait le fait des armes386.
Le duc d’Alençon fut chargé de procurer les troupes pour la conduire, et les vivres nécessaires pour ravitailler la ville d’Orléans387. La commission était difficile ; l’argent manquait au point que le trésorier de la Reine n’avait dans ses mains que quatre écus, appartenant tant au Roi qu’à lui-même388. On parvint cependant à s’en procurer ; tout fut préparé : Jeanne qui était revenue de Poitiers à Chinon, partit pour se rendre à Tours, où elle logea chez Jean Dupuy bourgeois de cette ville ; elle alla ensuite à Blois, d’où elle devait aller à Orléans. Elle fit faire un étendard : déjà les gens-d’armes témoignaient la plus grande confiance dans ce nouveau et singulier chef de guerre, présage presque toujours certain en pareil cas des plus grands succès.
Il n’est pas question dans toutes les dépositions, de l’histoire de l’épée que Jeanne indiqua qu’on trouverait en terre dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, dont il est tant question dans le procès de condamnation ; le silence des témoins à ce sujet, paraît indiquer que cet événement n’avait pas fait une grande impression dans les esprits.
On voit aussi que tout ce que les témoins ont déposé, est conforme à ce que Jeanne a dit dans ses interrogatoires au procès de condamnation.
Enfin on trouve dans les notes manuscrites du fonds de Fontanieu, dans la bibliothèque du Roi, et dans la table alphabétique de M. Le Nain389, quelques indications des autres dépenses que fit le roi Charles pour mettre la Pucelle en état de le servir. Outre des lettres du 21 avril 1429 pour payer 315cent livres à Jean de Metz écuyer, et autres venus avec la Pucelle du pays Barrois, à raison des frais de leur voyage et de leur séjour à Chinon, on en trouve une première de mille cinq cents livres à Mathelin Raval, commis aux dépenses de la Pucelle, du 26 juin 1429, et une seconde du 26 septembre de la même année, de cinq cents écus baillés à la Pucelle pour ses harnais et chevaux.
Troisième époque Depuis le départ de Jeanne pour Blois, jusqu’à la levée du siège d’Orléans.
Jeanne arriva à Blois avec le chevalier d’Aulon, le sieur de Conte de Noyon écuyer, âgé de 14 à 15 ans, que le Roi lui avait donné pour page, et le frère Pasquerel de l’ordre des ermites de Saint-Augustin, qu’elle avait pris pour être son chapelain et son confesseur.
Elle resta trois jours à Blois, tandis qu’on chargeait sur des navires qui devaient remonter la Loire, les vivres destinés au secours de la ville d’Orléans. Elle fit faire dans Blois une bannière ou drapeau conforme à ce que lui avaient indiqué les visions qui se montraient à elle : son chapelain suivit cet ouvrage ; il représentait le Sauveur assis sur des nuages, et un ange tenant à la main une fleur-de-lys390.
Elle rassemblait deux fois par jour les prêtres destinés pour le service des troupes ; ils chantaient des hymnes et des antiennes à la Sainte-Vierge ; ils étaient toujours prêts à confesser les gens-d’armes qui pouvaient le désirer, car Jeanne ne laissait assister à cette espèce de congrégation que ceux qui avaient recours au sacrement de pénitence.
Lorsque les navires mirent à la voile, les troupes marchèrent le long du fleuve en côtoyant la Sologne ; les prêtres étaient à la tête, et le chapelain de Jeanne portait son étendard ; ils chantaient le Veni Creator et d’autres prières. On marcha ainsi pendant trois jours, on passa deux nuits dans les champs ; le troisième jour on approcha 316d’Orléans auprès de Saint-Loup, et les navires arrivèrent en même temps.
Jeanne était attendue avec impatience dans cette ville391 ; les habitants réduits à la dernière extrémité, étaient instruits qu’il avait passé à Gien une fille qui se disait envoyée de Dieu pour les délivrer. L’effet que cette nouvelle avait produit fut si grand, que le comte de Dunois, qu’on appelait alors le bâtard d’Orléans, et qui commandait dans la ville, avait envoyé à Charles VII le sieur de Villers Sénéchal de Beaucaire, et le sieur de Tollay devenu depuis bailli du Vermandois, pour s’informer de la vérité de cette singulière nouvelle. Ils avaient rapporté à leur retour et dit aux habitants assemblés, qu’ils avaient vu cette fille auprès du Roi, et qu’elle allait venir avec des secours.
Dunois instruit de son arrivée, alla au-devant d’elle avec quelques capitaines, et traversa la Loire. Il était très embarrassé, parce que les eaux étaient trop basses et le vent trop contraire pour pouvoir faire remonter les bâtiments chargés de vivres, de sorte qu’il fallait rassembler des batelets pour décharger les vivres, et pour les faire porter dans la ville à la vue des ennemis dont la force donnait tout à craindre ; en conséquence il avait ordonné aux vaisseaux de se porter du côté du fleuve opposé aux AnglaisP27.
Dès que Dunois fut auprès de Jeanne, elle lui dit :
— Êtes vous le bâtard d’Orléans ?
Il lui répondit qu’il l’était, et qu’il se réjouissait de son arrivéeP28.
— Est-ce vous, lui dit-elle alors, qui avez donné le conseil de me faire venir de ce côté de la rive, et non de celui où sont Talbot et les Anglais ?
— Oui, repartit-il, ainsi que les autres capitaines qui sont plus habiles que moi, et nous avons cru faire pour le mieux et pour le plus sûrP29.
— Mais le conseil de Dieu, lui dit Jeanne, n’est-il pas plus sage et plus sûr que le vôtre ? Vous avez cru me tromper, et vous vous êtes trompé vous-même, parce que je vous apporte un secours qu’aucune ville n’a reçu, car c’est celui du Dieu 317du ciel qui le donne, non pour l’amour de moi ; mais c’est à la requête de Saint-Louis et de Saint-Charlemagne, qu’il a eu pitié de la ville d’Orléans, et qu’il n’a pas voulu que les Anglais fussent maîtres et de la personne du duc d’Orléans et de la villeP30.
Dans le moment pour ainsi dire, le vent qui était fort opposé, changea ; le temps devint favorable : les eaux s’élevèrent, en conséquence on tendit les voiles392. Jeanne avec d’Aulon et quelques-uns des officiers monta dans le bateau de Dunois ; les vaisseaux arrivèrent à Orléans sans insulte et sans embarras : le drapeau porté par le chapelain, les prêtres et l’escorte s’en retournèrent tranquillement à BloisP31.
Jeanne, entrée dans Orléans aux acclamations de tout le peuple, alla d’abord à la cathédrale pour prier Dieu ; elle fut logée chez un des meilleurs bourgeois de la ville, Jacques Boucher, qui avait épousé la fille la plus notable d’Orléans.
Un pareil début substitua à la crainte et au désespoir les plus favorables augures, quoique les Anglais surpassassent de beaucoup les assiégés en force.
Jeanne proposa d’attaquer les Anglais sans perdre un moment, mais Dunois voulut absolument aller chercher quelques secours, et il partit lui-même avec quelques-uns des capitaines. Lorsqu’il voulut s’en aller, Jeanne sortit avec La Hire et un détachement ; elle se plaça entre la ville et les ennemis, et malgré la puissance des assiégeants, ils passèrent, disent-ils eux-mêmes, à la merci de Dieu pour aller exécuter leur commission.
Pendant leur absence, Jeanne fit aux Anglais la sommation qu’elle disait qu’il lui était prescrit de leur faire de la part de Dieu : ce fut la lettre qui leur ordonnait de quitter la France, et qui est rapportée dans la notice du procès de condamnation ; elle fut présentée par deux hérauts dont les Anglais en gardèrent un, et lui renvoyèrent l’autre sans réponse. Elle leur fit une seconde sommation, en réclamant sans succès son héraut retenu prisonnier, et elle imagina de 318l’envoyer sur un papier attaché à un trait qui fut lancé sur le camp des Anglais, on les vit le ramasserP32.
Dunois revint peu de jours après par terre du côté où étaient les Anglais, avec le secours et un convoi de vivres : le chapelain de Jeanne portant son étendard, et des prêtres chantant les louanges de Dieu, marchaient à la tête. Jeanne alla au-devant d’eux pour protéger leur entrée, de même qu’elle avait protégé leur départ. Les Français voyaient les Anglais ; ceux-ci entendaient les chants des Français : au grand étonnement de tout le monde, les Anglais qui étaient bien plus forts, ne remuèrent point et laissèrent passer les vivres et les gens-d’armes, qui entrèrent dans Orléans comme si on eût été en pleine paix393P33.
À compter de ce jour, Jeanne a dirigé presque toutes les attaques qui furent faites394 ; elle fut avertie par Dunois, le jour même qu’il revint à Orléans, qu’il avait appris que Fastolf, capitaine Anglais, allait arriver, amenant un nouveau renfort aux assiégeants.
— Bastard, (lui dit-elle), en nom de Dieu je te commande que tantost la venue dudit Fascolt tu me le fasse assavoir, car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te feray oster la tête.
Dunois n’avait pas envie de le lui cacher, il lui donna sa parole de l’avertir s’il venaitP34.
Cependant le lendemain de grand matin Jeanne s’éveilla en sursaut, et appela d’Aulon et son page ; elle dit à d’Aulon :
— En nom de Dieu, mon conseil m’a dit que je voisse contre les Anglois, mais je ne sçay si je dois aller contre leurs bastilles ou contre Fascolt qui les doit avitailler.
Et peu après elle demanda :
— Où sont ceux qui me doivent armer ? car le sang de nos gens coule par terreP35.
D’Aulon s’occupa sur-le-champ à la revêtir de ses armes : pendant qu’il le faisait, on entendit un grand bruit qui annonçait que les Anglais maltraitaient les Français. D’Aulon s’arma aussitôt et descendit avec elle : elle trouva un page monté à cheval ; elle l’en fit descendre, sauta sur 319le cheval, courut à la porte de Bourgogne où était le plus grand tumulte, pendant que d’Aulon la suivait à pied. On rapportait les blessés dans la ville, et Jeanne s’écria qu’elle n’avait jamais vu couler le sang français sans que ses cheveux se levassent sur sa tête.
Ils sortirent de la ville ; un si grand nombre de gens-d’armes se joignit à eux, que d’Aulon prétend qu’il n’en avait jamais tant vu de leur parti, et ils allèrent vers une très-forte bastille, dite de Saint-Loup. Bientôt ils attaquèrent ce fort avec la Pucelle ; ils livrent l’assaut, délogent les Anglais, les tuent ou les font prisonniers, et le fort reste dans la possession des assiégés, sans qu’ils aient presque souffert de perteP36. Jeanne témoigna beaucoup de douleur de la mort des Anglais qui avaient été tués, parce qu’ils étaient morts sans confession ; elle se confessa elle-même au retour, parce qu’elle n’avait pas pu le faire avant de partir pour le combat. Elle chargea son chapelain d’avertir les gens-d’armes d’en faire autant, et de remercier Dieu de cette victoire, sans quoi elle n’irait plus avec eux, mais elle les quitteraitP37.
Gaucourt, un des célèbres chevaliers enfermés dans Orléans, inclinait pour ne pas attaquer le fort de Saint-Jean-le-Blanc et celui des Augustins395. Jeanne lui dit qu’il était un méchant :
— Au surplus, ajouta-t-elle, veuillez ou non, les gens-d’armes viendront et le prendront comme se les autresP38.
On sortit en effet le lendemain, malgré Gaucourt qui gardait la porte, et qui courut du danger en voulant s’y opposer, tant les esprits étaient exaltés ; il se vit même obligé de les suivreP39. On ne songeait d’abord qu’à attaquer le fort de Saint-Jean-le-Blanc, mais on le trouva abandonné, les Anglais ayant jugé à propos de se retirer dans celui des Augustins, comme capable de la plus vigoureuse résistance. Les Français prirent alors le parti de se retirer ; n’osant pas attaquer le second fort : la retraite n’était pas facile, il fallait 320s’approcher d’une petite île pour rejoindre les bateaux destinés pour ceux qui avaient fait cette sortie ; Jeanne, d’Aulon, La Hire, Villars et Gaucourt montèrent à cheval pour la protéger, et se tinrent à l’arrière-garde pour la sûreté des troupes.
Les ennemis sortirent alors du fort pour nuire à la retraite ; La Hire et Jeanne mirent leurs lances en arrêt pour des repousser. Dans ce moment, une querelle de bravoure s’éleva entre d’Aulon et un chevalier français ; ils coururent après les Anglais qui se retirèrent ; ils arrivèrent jusqu’au près du fort, et les gens-d’armes vinrent les y rejoindre avec Jeanne.
Lorsqu’on arriva aux palis du fort, on les trouva défendus par un capitaine anglais. D’Aulon donna ordre de tirer sur lui ; un trait lancé avec force le coucha par terre : dans l’instant quelques chevaliers français pénétrèrent au-delà des palis. L’assaut fut donné aussitôt au fort de tous les côtés, on s’en rendit maître ; les Anglais furent pris ou tués, la victoire fut complète, ainsi que Jeanne l’avait annoncé la veille à Gaucourt, et il ne resta plus aux Anglais que le fort du pont, défendu par un boulevard. Il faisait leur force principale contre la ville d’Orléans.
La Pucelle ne voulut pas qu’on combattît le lendemain, parce que c’était le jour de l’Ascension ; elle employa la journée à prier Dieu, à se confesser, à communier et à envoyer aux Anglais une troisième et dernière sommation.
Vous Anglais, (y était-il dit), qui n’avez aucun droit au royaume de France, le Roi des cieux vous ordonne, par moi Jeanne la Pucelle, de remettre vos forts et de vous en aller chez vous, sinon je vous ferai un tel ah, ah, qu’on en parlera toujours ; c’est pour la troisième et dernière fois que je vous l’écris. Signé Jesus Maria Jehanne la Pucelle. Je vous aurais envoyé ma lettre d’une manière plus honnête ; mais vous retenez Guyenne mon héraut, renvoyez-le-moi, et je vous renverrai des prisonniers de votre fort Saint-Loup.
321Les Anglais reçurent le papier attaché à un trait, et s’écrièrent : Voici du nouveau de la P… des assiégeants
; expression qui fit soupirer et pleurer Jeanne en s’adressant à Dieu ; mais elle parut bientôt après consolée, ce qu’elle attribua à ses visionsP40.
Elle avait annoncéP41 la veille, qu’avant cinq jours le siège serait levé, et qu’il ne resterait pas un seul Anglais devant la place ; c’est ce qu’on vit arriver.
Ces sommations avaient opéré un si grand effet sur les Anglais, que ceux-ci qui mettaient en fuite auparavant huit cents ou mille Français avec une poignée de monde, furent saisis de terreur à leur tour ; alors quatre ou cinq cents Français résistaient à toute la puissance des assiégeants, et les poussaient si bien lorsqu’ils sortaient pour attaquer, qu’ils les obligeaient de rester dans leurs forts ou dans leurs bastilles (voyez la note 6 ci-devant).
On était dans l’attente d’une délivrance qui paraissait peu vraisemblable, parce que la ville était vivement serrée par des forts qu’on regardait comme inexpugnables au moyen des troupes nombreuses qui les défendaient ; c’est ce qu’en jugea le duc d’Alençon lui-même396, lorsque les voyant après la levée du siège, il dit qu’il y aurait résisté avec peu de monde pendant plusieurs jours contre toutes les forces d’armes ; les autres capitaines regardaient leur prise plutôt comme un miracle de Dieu, que comme une œuvre humaineP42.
Dunois et les autres capitaines estimèrent ce qui s’était passé la veille de l’Ascension comme une heureuse témérité ; ils tinrent conseil, et ils y résolurent de ne pas hasarder l’attaque du fort du pont. Un d’eux vint dire à Jeanne qu’ils sentaient combien était grande la grâce que Dieu leur avait faite le matin, qu’ils avaient des vivres suffisamment, et qu’ils pensaient tous qu’il fallait attendre un nouveau secours que Charles VII leur envoyait.
— Vous avez été à votre conseil, et moi au mien, lui 322dit la Purcelle ; mais croyez que le conseil de mon Seigneur sera rempli et que le votre périraP43.
Il fut résolu enfin qu’on attaquerait le samedi 27 mai se fort du pont : Jeanne assura qu’il serait pris et qu’on rentrerait à la nuit dans Orléans par le pont ; elle ordonna à tout le monde d’être prêt de bonne heure, et à son confesseur de ne pas la quitter le lendemain,
… car j’aurai plus de choses à faire que jamais, et sortira demain du sang de mon corps, vers mon seinP44.
Le lendemain, après que Jeanne eut satisfait à ses devoirs de piété, on partit avant le jour pour attaquer le boulevard du fort des Tournelles, au bout du pont ; et l’attaque se prolongea jusques vers le soir.
Dans l’après midi, Jeanne fut blessée par une flèche, qui entra dans son corps au-dessous du cou près de l’épaule, de la profondeur d’environ six pouces ; elle eut peur d’abord et pleura. Elle ne tarda pas ensuite à être fortifiéeP45 : on voulut la guérir en employant les voies de la magie ou des charmes397 ; mais elle refusa d’y consentir en disant :
— J’aimerais mieux mourir que de faire quelque chose qui fût un péché et contraire à la volonté de Dieu ; car je sais bien que je dois mourir un jour, mais j’ignore quand, en quel lieu, de quelle manière et à quelle heure ; mais si on peut apporter remède à ma blessure sans offenser Dieu, je veux bien être guérie.
On pansa sur-le-champ sa plaie avec de l’huile d’olive, on appliqua par dessus un morceau de lard398 ; dès qu’on eut mis l’appareil, elle se confessa avec beaucoup de contrition, et retourna au combat où l’on voit qu’elle courait les mêmes dangers que les autres combattants. D’après cette circonstance, on ne peut pas douter d’une valeur d’autant plus éprouvée, qu’elle ne voulait tuer aucun des ennemisP46.
Dunois voyant vers le soir ses troupes harassées, et peu d’espoir d’obtenir ce jour-là la victoire, résolut de remettre à un autre moment et de faire sonner la retraite ; elle le supplia d’attendre encore quelque temps : aussitôt qu’elle 323l’eut obtenu, elle monta à cheval, et alla gagner une vigne où elle se mit seule en prières, pendant environ un demi-quart d’heure.
À son retour elle vole au fossé du boulevard, elle saisit son étendard, le fait brandir, en criant :
— Ah ! à mon estendard ! à mon estendard !
Les soldats Français accourent, ils reprennent vigueur, les Anglais la perdent, le boulevard est pris, le fort n’est plus défendu, les Français s’en saisissent, et les Anglais prennent la fuiteP47.
Dans ce moment, Jeanne cria à Glasdale, capitaine Anglais, qui était dans la tour et le plus acharné à la décrier :
— Classidas (Glasdale), Classidas, rens-ti, rens-ti au Roi des cieux ; tu m’as appelée P… et j’ai grant pitié de ton ame et de celles des tiens.
À ces mots, Glasdale paraît armé de pied en cap, se retirant par le pont avec les autres capitaines anglais ; une partie du pont tombe avec eux par l’effet d’une bombarde qui l’avait frappé pendant le combat, et ils sont tous ensevelis dans les flots de la Loire. Le reste fut pris ou tué, peu s’échappèrent, et la Pucelle versa des larmes sur le sort de l’âme de son ennemi personnel, et de celles de tous ceux qui périrentP48.
Tel est le récit de cette fameuse journée racontée par Dunois lui-même, par Gaucourt, par d’Aulon, par Pasquerel, et par les autres témoins oculaires.
On rentra dans Orléans par le pont à la nuit, comme le déclare le chevalier d’Aulon ; les cris d’une joie et d’une reconnaissance sans bornes accompagnèrent ce glorieux retour. La blessure de Jeanne qui n’avait rien pris depuis la veille, fut pansée de nouveau ; elle ne mangea que quatre à cinq bouchées de pain, et ne but que quelques gouttes de vin noyées dans de l’eau.
Le lendemain dimanche, les Anglais parurent rangés en bataille : les Français brûlaient d’envie de leur livrer combat. On demanda l’avis de Jeanne, qui n’avait pris qu’un vêtement léger : elle répondit qu’il fallait d’abord entendre la messe ; elle en fit célébrer deux, auxquelles elle et les 324gens-d’armes assistèrent avec beaucoup de dévotion. Elle demanda ensuite si les Anglais tournaient la face vis-à-vis d’eux ; elle apprit qu’au contraire ils la tournaient du côté du château de Mehun.
— En nom de Dieu, (dit-elle), ils s’en vont ; laissez-les partir, allons remercier Dieu ; ne les poursuivons pas plus, parce que c’est aujourd’hui dimanche.
Dès le jour même on fit dans Orléans une procession solennelle en actions de grâces de la délivrance de la ville, et les chefs résolurent de se rendre auprès de Charles VII avec JeanneP49.
Si tous ces faits attestés par des témoins aussi imposants doivent être crus, on ne sera plus surpris ni de la bonne foi avec laquelle Jeanne croyait elle-même à ses révélations, ni de l’opinion que durent en concevoir ceux qui étaient présents, ni de ce que put en penser Charles VII et toute la cour, puisqu’enfin, disait-on, une combinaison quelconque pour en imposer au vulgaire, ne peut pas aisément se concilier avec tant de détails et avec tant de faits annoncés jour par jour pour ainsi dire, et tous exécutés à point.
Un événement si extraordinaire fit même une telle impression dans le parti opposé à Charles VII, que le greffier du parlement Anglais à Paris, qui prenait alors la liberté d’insérer dans les registres de cette cour les nouvelles intéressantes, a écrit à cette date ce qui suit :
Fut rapporté et dit publiquement à Paris, que dimanche dernier, les gens du Dauphin en grand nombre, après plusieurs assauts entretenus par force d’armes, étant entrés dans la bastille que tenaient des capitaines et gens-d’armes anglais de par le Roi, avec la tour de l’issue du pont d’Orléans par-delà la Loire, et que ce jour les capitaines et gens-d’armes tenant le siège et les bastilles, en avaient levé le siège pour aller conforter Guillaume Glasdal et ses compagnons, et pour combattre les ennemis qui avaient en leur compagnie une Pucelle ayant une bannière entre les ennemis, si comme on disait. Quis eventus fuerit, cognoscit Deus, 325bellorum dux et princeps potens in prelio. (Le Dieu de la guerre, puissant dans les combats, sait seul quelles en seront les suites.)
Quatrième époque Depuis la délivrance d’Orléans, jusqu’au sacre et au couronnement de Charles VII à Reims.
Jeanne partit après la délivrance d’Orléans avec le comte de Dunois et avec plusieurs capitaines, pour se rendre auprès du Roi qu’elle trouva à Loches ; elle lui demandait avec des instances vives et répétées, de donner des troupes pour reprendre aux Anglais les villes situées le long de la Loire. On résolut, suivant son conseil, de les attaquer, parce qu’il était nécessaire d’en devenir maître pour pouvoir risquer de mener le Roi à Reims. Les Anglais avaient des garnisons dans Mehun, Jargeau et Beaugency, et ils avaient rassemblé leurs troupes. Le Roi mit à la tête des siennes, qui formaient environ six cents lances, le duc d’Alençon, que la duchesse son épouse ne voulait pas laisser partir ; elle n’y consentit que sur l’assurance que Jeanne lui donna qu’il ne serait ni tué, ni blessé, ni fait prisonnier. Dunois, Florent, d’Illiers, d’Aulon et d’autres braves capitaines se joignirent à ce corps qui réunit environ douze cents lances, et qui réduisit ces villes en peu de jours à l’obéissance du Roi, par le moyen de Jeanne399.
Les témoins rendent compte d’abord de ce qui se passa au siège de Jargeau400 ; les uns voulaient le prendre d’assaut, les autres le trouvaient hors d’insulte. Jeanne leur dit de ne pas craindre le nombre des ennemis, parce que c’était Dieu lui-même qui les conduisait, et que si elle ne le croyait pas, elle aimerait mieux conduire les troupeaux dans son pays, que de s’exposer à tant de dangers401P50.
Les Anglais vinrent pour attaquer les Français, ils les firent plier d’abord ; mais Jeanne, prenant son étendard à 326la main, exhorta ces derniers à avoir bon courage, et on fit tant qu’on se logea le jour même dans les faubourgs de Jargeau. On y passa la nuit sans être attaqué, événement qui étonna d’autant plus le duc d’Alençon, qu’il avoue lui même que tout le monde étant occupé à préparer l’établissement pour le lendemain, on ne songea pas à poser des sentinelles ; en sorte que si les ennemis étaient sortis de la ville, les troupes du Roi auraient été dans le plus grand dangerP51.
Tout étant prêt, le siège commença le lendemain. Quelques jours après on se résolut à donner l’assaut ; les hérauts avertirent les troupes. Jeanne dit au duc d’Alençon :
— Avant, gentil duc, à l’affaut.
Le duc trouvant que c’était trop précipiter l’attaque, Jeanne lui dit :
— Ne doutez pas, l’heure qui plaît à Dieu est prête ; il faut agir quand Dieu veut agir, et Dieu agira.
Pendant qu’on attaquait, elle lui dit tout-à-coup :
— Ah ! gentil duc, vous craignez ; ne savez-vous pas que j’ai promis à votre femme de vous ramener sain et sauf ?
En effet, le duc d’Alençon déclare que quand il fut prêt à partir avec Jeanne, son épouse avait peur et dit à la Pucelle qu’il avait déjà été fait prisonnier, que sa rançon avait coûté beaucoup, et qu’elle l’avait très-fort prié de rester ; alors Jeanne lui avait dit :
— Ne craignez pas, je vous le rendrai sain et sauf, et en meilleur état qu’il n’est à présent.
Elle eut alors une occasion presque incroyable de tenir la promesse ; elle l’avertit de quitter la place où il était, parce qu’une machine qui était dans la ville et qu’elle lui montra, l’y tuerait infailliblement s’il restait dans ce lieu : le duc se rangea en conséquence ; peu après M. Dulude, qui arrivait à la place qu’il venait de quitter, y fut tué raide. Le duc d’Alençon déclare qu’à cette vue il fut frappé d’une grande surprise, mêlée d’un effroi involontaireP52, et qu’il admira de plus en plus ce que disait Jeanne.
Le duc d’Alençon alla ensuite à l’assaut avec elle ; Suffolk voulut parlementer, on ne l’écouta seulement pas. Jeanne était à une échelle tenant son étendard ; une grosse pierre 327roula tout-à-coup sur elle, elle portait vers sa tête ; la force du coup fut diminuée par son cappel, mais elle fut renversée à terreP53.
Jeanne se releva aussitôt en criant :
— Amis, amis, sus, sus, nostre Seigneur a condamné les Anglais, ils sont maintenant à nous, ayez bon courage.
Jargeau fut pris dans l’instant, les Anglais se retirèrent, les Français les poursuivirent ; on en tua plus de douze centsP54.
Le duc d’Alençon vint ensuite à Orléans avec la Pucelle, et on en partit pour aller attaquer Beaugency ; les Anglais se retirèrent dans le château qu’on se proposa de prendre d’assaut.
Le connétable de France vint les joindre : le duc d’Alençon et Jeanne ne voulaient pas agir avec lui, parce que le Roi l’avait défendu ; il était alors dans sa disgrâce. Cependant les autres officiers n’étant pas de cet avis, ils furent obligés de céder tous les deux, et Jeanne lui dit :
— Ah ! beau Connestable, vous n’êtes pas venu de par moy ; mais puisque vous êtes venu, soyez le bien venuP55.
Les Anglais rendirent alors par composition le château de Beaugency, avec un sauf-conduit pour se retirer. Mehun fut évacué, et ce fut du côté de Janville vers Patay que les Anglais et les Français se trouvèrent en présence. Plusieurs capitaines français n’étaient pas sans inquiétude du projet de risquer un combat, avec une troupe inférieure en nombre à celle des ennemis, sans attendre du moins un secours de cavalerie. Le duc d’Alençon demanda à Jeanne en présence du connétable, de Dunois et des autres, ce qu’il fallait faire402.
— Avez-vous de bons éperons ? répondit-elle tout haut.
— Est-ce donc, lui dirent-ils, que nous tournerons le dos ?
— Non, non, s’écria Jeanne, mais les Anglais ne se défendront pas, ils seront vaincus, il faudra prendre des éperons pour courir après eux. En mon Dieu, ajouta-t-elle, il les faut combattre ; fussent-ils pendus aux nues, nous les aurions, et parce que Dieu nous a envoyés pour les punir. Le gentil 328Roi aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il a eu pieça, et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtresP56.
Ils furent vaincus en effet sans peine, et prirent la fuite ; un grand nombre d’Anglais périt ou fut fait prisonniers ; ils étaient au nombre de près de quatre mille. Talbot lui-même fut obligé de se rendre, ils l’emmenèrent prisonnier avec eux, et il ne se trouva qu’un seul mort du côté des Français. Plusieurs témoins attestent que Jeanne avait déclaré que personne ou peu d’entre eux périraient.
Cet événement est encore raconté de la manière suivante dans les registres du parlement.
Ce jour 18 juin 1429, fut raconté au conseil que gens-d’armes et archers qui étaient assemblés pour conduire vivres et faire secours au sire de Talbot Anglais, étant n’aguieres en la garde des villes et forteresses de Mehun et Baugency, et par desarroy furent desconfits par les ennemis estants presque en pareil nombre, en la compaignie desquels était la Pucelle, qui avait esté à eux le dixième jour à la prise et recouvrance de Gergeau par les ennemis403, qui au rencontre des susdits prirent entre les autres prisonniers ledit Talbot, Rampton et l’Escale, et hic succubuerunt Anglici ; si, comme on disait, Jean Fastal se rétrahit et se tourna vers le duc de Bedfort, étant alors à Corbeil.
Après des avantages aussi brillants obtenus en si peu de temps, on retourna vers le Roi. Jeanne le pressa vivement de partir pour aller se faire sacrer et couronner à Reims. Tout paraissait s’élever contre une pareille proposition ; les pays à traverser tenaient le parti des Anglais, le Roi, dont le conseil n’osait hasarder cette entreprise, différait toujours. Jeanne insistait auprès de lui, en l’avertissant qu’elle ne durerait qu’un an et peu au-delàP57, ce qui s’est trouvé vrai dans l’événement, et qu’ainsi il devait bien employer un temps aussi court, vu qu’elle avait quatre choses à faire ; savoir, de sauver la ville 329d’Orléans, de mettre en fuite les Anglais, ce qui était déjà fait ; la troisième, de le faire sacrer à Reims ; et la quatrième, de faire rendre le duc d’Orléans par les Anglais, dernier objet qui n’a été rempli que longtemps après sa mortP58.
Elle ajouta que s’il se conduisait avec vigueur, il aurait tout son royaume ; elle le lui avait dit déjà plusieurs fois ; et lorsqu’on s’était trouvé près de Saint-Benoît sur la Loire, où le Roi la voyant fatiguée l’exhortait à se reposer, elle lui avait répondu, en pleurant, de ne douter de rien, et qu’il aurait tout son royaume et serait couronné sous peu de temps404P59.
En réunissant cette réponse avec les incertitudes de Charles VII dans l’exécution des conseils qu’elle lui donnait, elle justifie assez ce qu’elle a dit elle-même dans un de ses interrogatoires lors du procès de condamnation qu’elle ne savait pas si Charles lui-même croyait à la vérité de la mission, ainsi que les Français qui composaient sa cour.
Le Roi tenant son conseil à Loches, avec l’évêque de Castres, le chancelier, Dunois et d’autres, la Pucelle y entra tout-à-coup, et embrassant ses genoux, elle lui dit :
— Noble Dauphin, ne tenez plus à l’avenir des conseils si longs ; mais venez au plus tôt à Reims prendre une illustre couronneP60.
L’évêque de Castres lui demanda si c’était par l’ordre de son conseil qu’elle parlait ainsi au Roi ; elle répondit que oui, et que son conseil la pressait beaucoup de le lui direP61.
L’évêque de Castres lui demanda alors si elle voulait s’expliquer davantage.
— Je connais assez ce que vous voulez savoir, répliqua-t-elle en rougissant, et je vous le dirai volontiers.
— Vous plaît-il, Jeanne, lui dit le Roi, de déclarer ce qu’il demande en présence des assistantsP62 ?
Jeanne prit sur le champ la parole et déclara que quand il lui déplaisait de ce qu’on ne croyait pas facilement à ce qu’elle disait de la part de Dieu, elle se 330retirait à part pour prier Dieu et pour se plaindre à lui de ce qu’on ne lui ajoutait pas foi, et que son oraison faite, elle entendait une voix qui lui disait : Fille de Dieu, va, va, va, je serai à ton aide, va
; que quand elle entendait cette voix, elle était dans une si grande joie qu’elle désirerait d’être toujours dans cet état. En disant ces mots, son visage brillait d’une vive satisfaction, et elle levait les yeux au ciel405P63.
Cependant ses seigneurs du sang royal et les capitaines n’étaient pas d’avis d’aller à Reims, mais de commencer par attaquer la Normandie. Jeanne persista à soutenir son avis, et à la raison tirée de ce que son conseil l’ordonnait ainsi, elle joignit celle de soutenir que ce qu’il y avait de plus pressé était de faire sacrer le Roi, parce qu’aussitôt après, la puissance de ses ennemis irait toujours en diminuant, et que bientôt ils ne pourraient plus nuire à ses états.
On revint enfin à cet avis, quoiqu’il fût destitué de toute apparence de succès, puisque les pays qu’il fallait traverser étaient entièrement sous la puissance des Anglais ; mais on ne rencontra aucun obstacle jusqu’à Troyes, ainsi que Jeanne l’avait annoncéP64.
Arrivé devant cette ville, on se trouva sans artillerie et sans vivres406 ; les habitants étaient résolus à se défendre. On tint conseil : plusieurs étaient d’avis de se retirer, de laisser Troyes tranquille, et de s’avancer du côté de Reims, tandis que d’autres soutenaient l’opinion contraire. Pendant cette discussion, Jeanne entra encore subitement dans la salle d’assemblée, et dit au Roi :
— Noble Dauphin, ordonnez à vos gens de venir et d’assiéger Troyes ; ne tenez pas de plus longs conseils, car, en nom de Dieu, je vous ferai entrer dans Troyes avant trois jours, par amour ou par force, et la Bourgogne restera stupéfaiteP65.
Ces paroles produisirent leur effet sur le conseil, qui cessa de s’opposer. Jeanne avança avec l’armée, et fit une diligence si merveilleuse pour les travaux pendant la nuit, 331que deux ou trois des plus expérimentés gens-d’armes n’auraient pas pu en faire autantP66. Dès le lendemain, l’évêque de Troyes et les habitants se soumirent pour ne pas courir les risques d’un assaut ; ils ne le firent qu’en tremblant et en frémissant. On sut ensuite que sitôt après que Jeanne avait conseillé au Roi de ne pas se retirer, les habitants avaient perdu courage tout-à-coup, et s’étaient réfugiés dans les églises, ce qui détermina la reddition du lendemain. Charles entra dans la ville de Troyes avec grand appareil, et Jeanne eut la gloire de porter son étendard auprès de lui dans la marcheP67.
Toujours contredite dans tout, Jeanne vit encore Charles VII douter s’il devait aller à Reims ; on l’engageait à différer, du moins jusqu’à ce qu’il eût pu faire venir de l’artillerie pour soumettre la ville : Jeanne assura que les habitants viendraient d’eux-mêmes au-devant du RoiP68. Charles crut enfin à sa promesse ; il s’avança, reçut avant d’arriver la soumission des Rémois, qui se présentèrent au-devant de lui ; il entra dans la ville, il y fut sacré à la vue d’un peuple immense, qui considérait au moins avec autant de curiosité le spectacle de Jeanne placée auprès du Roi, son étendard à la main, que celui du sacre du Roi. Les parents de Jeanne étaient accourus pour la voir, et ils jouirent d’un triomphe aussi nouveau qu’incroyable et inespéré.
On ne doit pas être surpris qu’après tant de faits de cette nature, tous les témoins qui ont été entendus relativement à ces mêmes faits, et qui sont au nombre de plus de cent, déposent unanimement, gens d’Église ou de robe, militaires, bourgeois et campagnards, qu’ils sont convaincus que Dieu a envoyé Jeanne pour sauver Orléans et la France, et que ses œuvres venaient de l’inspiration divine plutôt que de l’intelligence humaine.
Mais ce qui les a surtout déterminés à penser ainsi, ce sont les mœurs et la conduite de Jeanne, dont ils ont tous été spectateurs : les témoignages qu’ils en rendent font 332partie de leurs dépositions. Puisque le venin de la calomnie a voulu avilir cette héroïne dans les ouvrages de quelques historiens ; puisqu’un poète célèbre a souillé de nos jours ses talents, jusqu’au point de présenter Jeanne comme digne de la qualification de dissolue, que ses ennemis et ceux de la France lui avaient si injustement attribuée, if est dû à la mémoire de cette pieuse et illustre fille, de ne pas taire ces témoignages dans la notice de son procès.
Tous déposent unanimement de sa piété fervente et de ses vertus ; elle allait tous les jours à l’église vers la chute du jour ; elle faisait sonner pour avertir de l’office du soir : les religieux qui étaient chargés du service divin pour l’armée s’y rendaient ; ils chantaient les louanges de Dieu et de la Sainte Vierge. Elle ne disait que des choses édifiantes, elle donnait le bon exemple en tout et à tous ; elle priait Dieu assidûment, et se levait souvent la nuit pour vaquer à ce saint exercice ; elle entendait sa messe tous les jours, se confessait souvent et communiait au moins deux fois par semaine. Sa dévotion était très-tendre, elle pleurait à l’élévation de la saine hostie toutes les fois qu’elle voyait le corps de J. C., elle était bonne chrétienne et bonne catholique407.
Elle était remplie de charité pour les pauvres, surtout pour les soldats malades ou blessés, disant que Dieu l’avait envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents408 ; elle obéissait aux préceptes de l’église, jeûnait les jours prescrits, et de plus tous les vendredis quand il ne lui était pas impossible de le faire ; elle était parfaitement sobre409.
Les gens-d’armes la regardaient comme une sainte, parce que sa conduite était irrépréhensible, qu’elle était remplie de bonnes œuvres, et que pour chose au monde elle n’aurait pas voulu faire ce qui déplaisait à Dieu410.
Elle ne pouvait pas supporter les femmes débauchées à la suite de l’armée ; elle les écartait, elle s’élevait contre elles : elles n’osaient pas se montrer en la présence, et le 333duc d’Alençon l’a vue à Saint-Denis en poursuivre une l’épée à la main, et casser cette arme en la frappant.
D’Aulon qui a passé une année entière avec elle par ordre du Roi, ne l’a jamais entendue jurer une seule fois, ni renier Dieu ou ses Saints, mais joindre une conversation honnête aux vertus d’une bonne chrétienne411. Elle avait choisi un confesseur qui était un vrai prud’homme412 ; elle ne pouvait pas supporter les jurements et les blasphèmes des gens-d’armes ; elles les en reprenait, ainsi que quand ils faisaient quelque chose de mal, ou qu’ils commettaient quelque violence413.
Elle portait les gens-d’armes à aller à confesse ; elle a même déterminé plusieurs d’entre les capitaines à le faire, et nommément La Hire ; elle l’accoutuma à cesser de renier Dieu, en lui faisant renier en place son bâton : elle avait soin de faire confesser tous ceux qui étaient blessés414.
Ayant rencontré dans un chemin, un seigneur qui reniait Dieu, elle en fut si troublée et affligée, qu’elle courut à lui, et le saisissant, elle lui dit :
— Ah, maistre ! pouvez-vous renier nostre seigneur et nostre maistre ! en nom de Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d’icy.
Celui-ci se repentit sur-le-champ, et la remontrance de Jeanne eut tout l’effet qu’elle désirait415.
Un Français ayant battu un Anglais prisonnier, au point de le laisser mourant sur la place, Jeanne le fit confesser, lui soutint la tête pendant ce temps-là, le consolant de tout son pouvoir416.
Elle reprenait le duc d’Alençon lui même lorsqu’il jurait devant elle, et sa vertu en imposa tellement à ce prince, qu’il convient qu’il cessa de jurer en sa présence417.
La chasteté était surtout la vertu qui dominait en elle ; elle détestait toutes les choses honteuses, soit en actions, soit en paroles ; elle ne souffrait pas qu’on tînt aucun propos déshonnête : aucun homme ne lui a jamais parlé 334pendant la nuit ; elle avait toujours une fille ou une femme qui couchait dans sa chambre.
Tous les chevaliers qui la voyaient et leurs écuyers ont dit unanimement418, que quoique la plupart d’entre eux fussent jeunes, ils avaient tant de respect pour elle, qu’aucun d’eux n’a jamais éprouvé le plus léger désir ni la plus légère tentation à l’égard de cette fille si extraordinaire. D’Aulon qui l’armait, et qui dit lui-même qu’il était jeune et en bonne puissance, qui a vu quelquefois son sein en s’acquittant de sa fonction, et qui a vécu pendant un an avec elle, assure dans les termes les plus expressifs qu’il en a été de même à son égard, ainsi que le duc d’Alençon qui a couché quelquefois ainsi qu’elle pendant la guerre à la paillade, c’est-à-dire, sur la paille, et qui dit que son sein qu’il a vu était très-beau. Tous en cela ne font que confirmer ce qu’attestent pareillement les deux chevaliers qui l’avaient accompagnée de Vaucouleurs à Chinon : tant il est vrai que la vertu et la bonne conduite sont la véritable sauve-garde de l’honneur du sexe419. (Voyez les notes de l’époque suivante, à la fin.)
La veuve du trésorier de la Reine, chez laquelle elle a demeuré à Bourges après le sacre du Roi, et qui l’a vue plusieurs fois aux bains, assure qu’elle était vierge.
Au surplus, elle n’était pas sujette, disent les témoins, suivant toutes les apparences, à l’infirmité sexuelle, personne n’en a jamais aperçu de traces420 ; elle ne descendait jamais de cheval pour satisfaire à des besoins naturels421, et tout le monde était dans l’étonnement de ce qu’elle pouvait les retenir aussi longtemps422.
Elle ne pouvait pas souffrir le pillage ; elle portait le scrupule à cet égard, jusqu’à ne vouloir rien prendre de ce qui en provenait, même dans le cas de disette de vivres.
Il est vrai que plusieurs bonnes femmes venaient lui rendre des hommages en lui baisant les pieds et les mains ; circonstance qui lui a été vivement imputée à crime dans335le procès de condamnation. Pierre de Versailles qui avait été un de ses examinateurs, lui dit même un jour, qu’elle faisait mal de le souffrir, parce que c’était en quelque sorte les laisser idolâtrer : elle lui répondit avec simplicité, qu’il lui était souvent impossible de les en empêcher, à moins que Dieu ne voulût bien la garder lui-même ; et les témoins assurent qu’elle ne le supportait qu’avec beaucoup de peine423.
Elle haïssait le jeu, et ne jouait jamais. Tous les bourgeois d’Orléans424 disent que la ville aurait été perdue sans elle, si elle n’était pas venue de l’ordre de Dieu à leur secours : elle ne cessait de les exhorter à espérer en lui ; elle ne s’attirait à elle-même aucune gloire de ce qu’elle faisait ; elle rapportait à Dieu tous ses faits. Pleine d’humilité, de simplicité et de dévotion, elle se refusait à tout l’honneur qu’on voulait lui en faire ; elle était remplie de piété et de chasteté ; elle aimait mieux être en solitude que dans la compagnie des hommes, et elle était toute la consolation de ceux des habitants d’Orléans qui pouvaient converser avec elle.
Du reste, elle était simple et ignorante comme une pauvre bergère douée d’une bonne âme, d’une bonne conscience, et craignant bien Dieu ; mais cette innocence d’esprit disparaissait dès qu’il s’agissait de la guerre. Elle était très-habile à manier la lance, à ramener les troupes, à les mettre en ordre et à préparer l’artillerie. Tous étaient infiniment surpris de la voir se conduire dans les attaques de telle manière qu’aucun guerrier n’eût pu faire mieux. Tous admiraient sa valeur, sa vigilance et les peines qu’elle prenait avec les soldats ; elle s’y conduisait en tout aussi bien qu’aurait pu faire le capitaine le plus expérimenté, et on ne concevait pas comment, hors de cet article, elle pouvait être si ignorante : tous les témoins l’attestent unanimement425.
Elle a avoué au capitaine d’Aulon, que son conseil lui disait tout ce qu’elle devait faire ; qu’il était composé de 336trois conseillers, dont l’un était toujours avec elle, l’autre allait et venait, et le troisième était celui avec lequel les autres délibéraient. Il lui demanda instamment de lui procurer une seule fois la vue de ce conseil ; elle lui répondit qu’il n’en était pas encore assez digne ni assez vertueux, ce qui le détermina à ne lui en plus parler426.
Lorsqu’on lui témoignait l’étonnement dans lequel on était de tout ce qu’elle avait fait, attendu qu’on n’en connaissait aucun exemple, elle répondit :
— Monseigneur a un livre dans lequel aucun clerc ne peut lire, quelque parfait qu’il soit en cléricature ; et d’autres fois, il y a ès livres de monseigneur plus qu’en les vôtres427.
Elle n’avait aucune assurance de n’être pas tuée dans les combats ; elle y courait le même risque que les autres guerriers. Elle était si peu sûre de la conservation de la personne, qu’elle a chargé plusieurs fois son confesseur d’engager le Roi, si elle mourait, à faire prier Dieu pour elle et pour tous ceux qui avaient été tués dans une guerre si juste, soutenue pour la défense du royaume ; ce qui prouve en même temps qu’elle ne se tenait pas pour certaine de son salut, comme on le lui a imputé dans le procès de condamnation428.
Ce n’est point ici un panégyrique dicté par l’imagination, qu’on vient de lire ; ce n’est que le fidèle rapport de cent témoins, dont aucun n’avait intérêt d’attribuer faussement tant de vertus à Jeanne d’Arc, puisqu’il ne s’agissait d’ailleurs pour faire innocenter sa mémoire, que de prouver qu’elle n’avait été ni hérétique, ni sorcière, ni révoltée contre l’Église militante ; observation importante qui donne un nouveau poids à toutes les dépositions, parce que personne n’avait d’intérêt d’attribuer à Jeanne tant d’annonces de faits à venir qui se sont réalisés, ni d’en faire un parfait modèle de vertu dans la sphère où elle était née, et dans laquelle elle avait été élevée.
337Cinquième époque Depuis le sacre du Roi, jusqu’au moment où les juges ont commencé à agir contre Jeanne d’Arc.
Depuis le sacre de Charles VII, on ne trouve plus dans les dépositions des témoins de détail suivi sur ce que Jeanne a fait ; mais seulement des faits isolés, relatifs à quelques événements particuliers, et je dois me renfermer ici dans ce qui les concerne.
On voit dans l’histoire de France, qu’après le sacre qui eut lieu le 17 juillet 1429, un grand nombre de villes se rendirent au Roi toujours accompagné de la Pucelle, telles que Laon ; Soissons ; Corbeil ; Château-Thierry ; Lagny où se passa l’histoire de l’enfant tenu pour mort, dont on crut que Jeanne avait obtenu le retour de l’âme dans son corps pour recevoir le baptême, et dont on a vu le détail tel qu’elle l’a dit dans la notice du procès de condamnation, mais dont les témoins de celui de la révision ne parlent point ; Provins, La Ferté, Crépy, plusieurs autres lieux, et enfin Saint-Denis où on a accusé Jeanne d’avoir suspendu des drapeaux dans l’église pour s’attirer la vénération publique, tandis qu’elle a prétendu qu’elle avait seulement voulu rendre un hommage dû au Dieu des armées. Ce fut de Saint-Denis qu’on alla attaquer Paris sans succès ; la Pucelle y fut blessée.
Les témoins ne nous apprennent que quelques circonstances relatives à cette époque et à quelques-uns de ces faits.
Lorsque le Roi se trouva vers Corbeil, on annonça que les Anglais venaient pour l’attaquer ; Jeanne assura qu’ils ne viendraient point, et en effet, on ne les vit pas paraître429.
Charles VII fut reçu du côté de Crépy-en-Valois avec les démonstrations de la joie la plus vive ; les peuples accouraient en foule au-devant de lui en dansant et en338chantant Noël. Jeanne était à cheval en ce moment entre l’archevêque de Reims et Dunois ; elle leur dit :
— Voilà un bon peuple, je n’en ai vu aucun qui se soit tant réjoui de l’arrivée d’un si noble Roi : plût à Dieu que je fusse assez heureuse pour être inhumée dans cette terre, lorsque mes jours finiront !
L’archevêque de Reims lui dit aussitôt :
— Jeanne, en quel lieu espérez-vous mourir ?
— Où il plaira à Dieu, répondit-elle ; car je ne sais ni le temps ni le lieu plus que vous, et plût à Dieu mon créateur que je pusse me retirer en quittant les armes ! j’irais servir mon père et ma mère garder les troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien charmés de me voir430P69.
Ce discours prouve que Jeanne n’a pas voulu quitter le service de Charles VII après son sacre, comme l’avancent beaucoup d’historiens ; aucun des témoins n’en parle, et ils n’auraient pas pu oublier un fait de cette nature. Ici même ce n’est pas un souhait qu’elle forme, c’est un regret de ce qu’elle ne peut pas quitter les armes, et de ce que Dieu ne le lui permet pas. En effet, elle croyait être encore chargée par sa mission de forcer les Anglais de sortir du royaume, et de délivrer de sa prison le duc d’Orléans. Ainsi tout ce que les historiens ont pu débiter à cet égard, nous paraît sans fondement ; ce n’est qu’une conséquence fausse qu’on aura tirée du propos que je viens de rapporter.
Le Roi étant devenu maître de Saint-Denis, on voulut surprendre Paris ; l’attaque fut faite le 8 septembre 1429, jour de la Nativité de la Sainte Vierge, circonstance dont on a fait encore un crime à Jeanne dans le procès de condamnation. La terreur fut d’abord dans Paris ; mais Jeanne ayant été blessée, l’attaque devint inutile, et le défaut de vivres obligea de se retirer. Ce n’est point par les témoins qu’on en est instruit, ils ne parlent point de cette affaire ni d’aucune autre dans ce canton ; mais le récit de l’assaut donné à Paris, se trouve écrit dans les registres339 du parlement, au 8 septembre, par le greffier. Il dit que
… fue blessée à la jambe une Pucelle, qui conduisait l’armée avec les autres capitaines dudit M. Charles de Valois.
Les témoins sont également muets sur ce qui se passa à la Charité-sur-Loire ; mais ils parlent de ce qui arriva à Saint-Pierre-le-Moûtier. M. d’Albret fut le chef des gens-d’armes ordonnés par le Roi pour prendre cette ville ; Jeanne y était avec le chevalier d’Aulon qui ne la quittait point431.
On attaqua la place pendant quelque temps, ensuite on donna l’assaut à la ville, mais on se vit obligé de sonner la retraite ; cependant Jeanne restait auprès de la ville. D’Aulon, dont le talon avait été blessé par un trait, alla l’avertir de se retirer, en lui demandant pourquoi elle ne le faisait pas comme les autres. Jeanne ôtant sa salade de dessus la tête pour le saluer, lui répondit qu’elle n’était pas seule, qu’elle avait avec elle cinquante mille de ses gens, et qu’elle ne se retirerait pas que la place ne fût prise ; comme il ne vit que cinq ou six hommes avec elle, il l’exhorta de nouveau à s’en allerP70. Au lieu de suivre son conseil, elle ordonna de faire sur-le-champ des fagots pour combler le fossé ; la ville fut prise d’assaut ; le Roi y entra, Jeanne marchant devant lui son étendard à la mainP71 ; elle eut soin de préserver l’église du pillage ; tout ce qui y était fut conservé432.
Le Roi finit par aller à Bourges où était la Reine : Jeanne l’accompagna ; elle y fut logée chez le trésorier de la Reine, dont la veuve rend le compte le plus avantageux de la conduite qu’elle y tint, et de la piété qu’elle ne cessa pas d’y montrer.
Depuis cet instant jusqu’à celui où Jeanne fut prise par les Anglais, on ne trouve rien dans les dépositions des témoins, et par conséquent nous n’en devons pas parler ici ; mais il n’est pas possible de passer sous silence les récompenses honorables que la reconnaissance fit accorder par Charles VII à la famille de Jeanne ; on les trouve dans 340les lettres qui furent accordées par ce prince. C’est un monument historique trop favorable à Jeanne, une expression trop importante de l’opinion qui régnait alors sur son compte, pour n’en pas parler dans la notice du procès qui a produit la preuve de son innocence.
Ce fut pendant le repos de l’hiver, que Charles VII fit expédier des lettres le 29 décembre 1429, données à Mehun-fur-Yèvre, par lesquelles il accorda à Jeanne, à son père, à sa mère et à ses frères l’anoblissement, non seulement de leur postérité masculine, mais aussi de toute leur descendance féminine, et des armes d’azur à épée d’argent à pal, croisée et pommetée d’or, soutenant de la pointe une couronne d’or, et côtoyée de deux fleurs de-lys de même.
Ces lettres contiennent les motifs qui ont engagé Charles à les accorderP72 ; c’est pour reconnaître les grâces nombreuses et évidentes que la divine puissance lui a faites par le célèbre ministère de la Pucelle Jeanne d’Ay (pour d’Arc, suivant qu’on prononçait alors) de Domrémy, au bailliage de Chaumont ou de son ressort, et pour celles qu’il espère que la divine miséricorde lui accordera encore.
Il estime décent et équitable que cette fille, qui a tant mérité de lui et toute sa famille, soient élevés aux honneurs dont ils sont dignes, et qu’elle laisse à ses parents une récompense illustre qui augmente et perpétue le souvenir de tant de grâces reçues du ciel.
Les lettres d’anoblissement sont conçues au surplus comme les autres, si ce n’est que le Roi y ajoute le droit d’anoblir leurs enfants aux filles de la famille d’Arc qui épouseraient des roturiers, et qu’il fait remise de la finance que payaient les anoblis dans ce cas, en dérogeant aux lois et usages contraires.
Cette grâce accordée à toute la descendance féminine des père et mère de Jeanne d’Arc, avait principalement en vue la personne ; mais ses frères ayant eu beaucoup de filles, ce privilège d’anoblir un époux et des enfants 341a porté dans la suite sur un si grand nombre de personnes, qu’on a cru nécessaire d’y mettre une borne pour l’avenir. Cet objet n’est point de notre travail ; mais on doit renvoyer le lecteur qui sera curieux de s’en instruire, à un ouvrage de M. le président Rolland, dans lequel, sous un titre en apparence superficiel, on trouve des recherches curieuses, approfondies et intéressantes. L’article de la descendance féminine des d’Arc, appelés ensuite d’Alys et Dulys, y est traité à fond ; il mérite d’autant plus d’être lu, que c’est le premier ouvrage qui ait éclairci ce point d’histoire ; il fait disparaître les erreurs dans lesquelles on était tombé à cet égard jusqu’à présent ; le titre de cet ouvrage est : Recherches sur les prérogatives des Dames chez les Gaulois, sur les cours d’Amour, etc., Paris, 1787433.
On a vu dans la notice du procès de condamnation de Jeanne, son arrivée à Compiègne, sa prise par les Anglais, la réclamation de sa personne que fit le Roi d’Angleterre, comme chef de guerre, en payant dix mille livres ; et dans un mémoire qui, a été lu à l’Académie, j’ai fait connaître ce qui concerne l’imposition qui fut faite de cette somme en Normandie. Il ne s’agit plus, pour terminer cette dernière époque, que de rapporter ce que le procès nous apprend à son égard, jusqu’au moment où les juges commencèrent à instruire contre elle.
On trouve la prise de Jeanne racontée dans les registres du parlement, parce que cet événement passa pour être de la plus grande importance. On y lit ce qui suit :
342Le lundi 25 mai 1430, le chancelier reçut lettres de messire Jean de Luxembourg son frère, faisant mention que mardi dernier, à une saillie que firent les gens-d’armes de messire Charles de Valois, étant lors à Compiègne, contre ceux qui s’étaient logés en intention de l’assiéger, les gens dudit Valois furent tellement contraints de retourner, que plusieurs d’iceux se boutèrent en la rivière, et les autres amenèrent prisonniers ; et entre autres prinrent prisonnière la femme qu’ils appelaient la Pucelle, qui avait chevauché en armes avec eux, et avait été présente en l’assaut et des premiers des Anglais qui tenaient les bastilles devant Orléans, et qui tenaient la ville de Jargeau et autres forteresses, ut supra in registro dicti mensis maii 1429.
Jeanne d’Arc fut détenue dans des châteaux, comme les autres prisonniers de guerre, par les ordres de Jean de Luxembourg, et elle n’y était pas dans les fers. Elle a été logée d’abord au château du Crotoy. Nicolas de Queneville, chancelier de l’église d’Amiens, docteur en droit civil, était aussi retenu sans qu’on en dise le motif ; Jeanne toujours pieuse allait à confesse à lui et entendait sa messe ; il a dit à plusieurs personnes qu’elle était bonne chrétienne et très-dévote.
Elle fut ensuite menée au château de Beaurevoir, elle y parut toujours très-honnête dans la conversation et dans les mœurs : un chevalier qui l’y voyait souvent a essayé, mais sans violence, de lui faire agréer son amour ; ce fut sans succès. Ayant un jour, après avoir touché ses mains, voulu devenir plus entreprenant, il fut repoussé avec force, sans injures, avec le sang-froid de la vertu ; il en dépose lui-même.
C’est du haut de la tour de ce château, que Jeanne, quand elle sut qu’elle devait être livrée aux Anglais, fit pour s’échapper de leurs mains, ce saut si dangereux qu’on lui a tant reproché dans le procès de condamnation ; elle en fut très-malade.
343Après sa guérison, on la transféra au château de Rouen, situé du côté de la campagne. Ce même chevalier l’y vit alors dans une visite qu’il lui fit avec le comte de Ligny, Jean de Luxembourg, le comte de Warwick, le comte de Stafford434, le chancelier d’Angleterre alors évêque de Boulogne, et le frère du comte de Ligny : sa fidélité au service de Charles VII y fut mise à l’épreuve.
Le comte de Ligny lui dit :
— Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à prix ou rançon, pourvu que vous vouliez promettre que vous ne vous armerez jamais contre nous.
Était-ce de bonne foi, ou pour la surprendre ? la question paraîtrait difficile à résoudre, si on ne savait pas que le roi d’Angleterre avait acheté Jeanne, et si on eût insisté pour engager celle-ci à faire cette promesse ; mais dans la suite il n’en fut plus question. Jeanne n’hésita pas, et elle lui dit :
— En nom Dieu, vous vous mocqués de moi ; car je sçais bien que vous n’en avez ni le vouloir, ni le pouvoir ; ce qu’elle répéta plusieurs fois.
Le comte de Ligny persistant dans ce qu’il venait de lui proposer, elle ajouta :
— Je sçais bien que les Anglois me feront mourir, croyant gagner le royaume de France après ma mort ; mais quand ils seraient cent mille godons plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auraient pas ce royaume.
Ces dernières paroles irritèrent à un tel point le comte de Stafford, qu’il mit la main à son épée, la tira à moitié du fourreau, et qu’il aurait tué Jeanne si le comte de Warwick ne l’eût retenuP73.
Dans les premiers moments qu’elle vint à Rouen, on permit à quelques-uns des habitants de la voir dans sa prison, entre autres à Pierre Manuel avocat du roi d’Angleterre, et à Pierre Davon lieutenant du bailli de Rouen. Déjà son état de prisonnière était devenu celui d’un dur esclavage ; elle était gardée par des soldats Anglais, et elle avait les pieds attachés avec des ceps de fer, qui tenaient eux-mêmes par une chaîne de fer à une grosse pièce de bois.
344Manuel lui demanda si elle savait qu’elle serait faite prisonnière ; elle lui répondit qu’elle s’en doutait bien. Il lui observa que puisqu’elle le savait, elle aurait dû se tenir sur ses gardes le jour qu’elle fut prise ; elle lui répliqua qu’elle ne l’avait pas pu, parce qu’elle ne savait ni le jour, ni l’heure où elle serait prise, ni quand cela arriverait435P74. On doit se rappeler qu’elle dit la même chose dans ses interrogatoires rapportés dans la notice du procès de condamnation.
Après les premiers jours de la prison à Rouen, Jeanne y devint invisible pour tout le monde, et on ne sait rien de ce qui s’y passa jusqu’au moment où les juges ont commencé à opérer ; mais il est certain que les Anglais firent faire pour l’enfermer une cage de fer où elle ne pouvait tenir que courbée, et dans laquelle elle devait être liée au cou, aux pieds et aux mains avec des chaînes de fer : le serrurier qui a fait cette cage, ainsi qu’un autre témoin dans la maison duquel elle a été pesée en déposent ; et un témoin dit, mais il est seul, qu’elle est restée dans cette cage jusqu’à l’époque des procédures ; au surplus, il ne l’y a pas vue ni aucun autre témoin436. Cet acte de barbarie, s’il a eu lieu, et dont on rougissait en le commettant, aurait été dans ce cas la cause du refus de la laisser voir à qui que ce soit dans la chambre où elle était enfermée, et dont la porte élevée de quelques marches, donnait sur la cour du châteauP75.
Un grand nombre de témoins attestent qu’il était public que depuis son arrivée à Rouen, on avait voulu savoir si elle avait encore sa virginité, et qu’en conséquence elle fut visitée par des matrones que choisit la duchesse de Bedford elle-même ; on les nomme dans les dépositions. Ces matrones ont fait connaître par leurs discours, que l’examen fut tout entier à son avantageP76. Il y a même un des notaires qui ajoute que le bruit courut à Rouen que le duc de Bedford, caché dans un lieu secret, avait eu l’indignité d’assister à cette visite pour s’assurer par lui-même de la vérité437P77.
345Les témoins ajoutent que d’après le rapport qui assurait que Jeanne était vierge, la duchesse de Bedford défendit aux gardes de lui faire aucune violence. Cette duchesse voulait en vain lui faire reprendre l’habit de femme ; elle lui en fit faire un par un tailleur : celui-ci ayant trop insisté et mis doucement la main sur elle pour qu’elle s’en revêtît, en reçut un soufflet438P78.
C’est ici que j’ai dû insérer dans les preuves ce qu’ont déposé les témoins sur la sagesse de la conduite de Jeanne, puisqu’ils l’ont justifiée par cette visite faite par des ennemis acharnés à sa perteP79, et intéressés à la trouver en faute.
Sa pudeur courut de grands risques dans la prison, avant la séance de l’abjuration. Un de ses gardes voulut la violer, malgré les défenses de la duchesse de Bedford ; l’évêque de Beauvais a raconté lui-même à l’un des assesseurs et à un témoin, que le comte de Warwick arrivant à ses cris, menaça les gardes ; il en fit mettre d’autres à leur place, fait qui a été également rapporté à ce témoin par le chanoine Loyseleur, l’un des assesseurs.
Pour terminer ce qui concerne cet objet, j’ajouterai que deux des assesseurs déposent439, que pendant l’instruction du procès on la croyait vierge, et qu’on la tenait pour telle. L’un d’eux dit de plus qu’il ne doute pas qu’elle ait été visitée et trouvée telle, d’après ce qu’il a entendu dire à l’évêque de Beauvais ; que d’ailleurs si elle n’eût pas été vierge, on n’en aurait pas gardé le silence dans le procès440P80. Un autre atteste441 qu’on lui demanda un jour si elle était vierge :
— Je peux bien vous asseurer, répondit-elle, que je suis telle, et si vous en doutés, faittes-moi visitter par femmes honestesP81 ;
demande et réponse qui ne sont pas écrites au procès.
Enfin, l’un des assesseurs qui était médecin442, l’ayant visitée dans une maladie qu’elle eut pendant le cours du procès, déclare qu’il l’a trouvée telle lui-mêmeP82 ; un autre443, que l’une des matrones qui la visitée par ordre de la 346duchesse de Bedford444 lui a dit elle-même qu’elle l’avait trouvée vierge et entièreP83.
Ces détails détruisent toutes les calomnies qu’on a répandues, ou qu’on voudra répandre contre l’innocence et la sagesse de Jeanne d’Arc.
Je finirai cette seconde partie, par observer qu’on ne découvre rien dans les dépositions des témoins sur trois faits dont il a été question dans se procès de condamnation.
Le premier est celui que Jeanne reconnut Robert de Baudricourt, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu : nous n’avons à cet égard que ce qu’elle en a dit elle-même.
Le second est celui de l’épée trouvée à Fierbois, dont il est tant parlé dans le procès de condamnation ; il a été trop répandu, et Jeanne l’a assuré tant de fois, qu’il est difficile qu’il n’ait pas au moins un fond de vérité : cependant aucun témoin n’en parle, soit que ceux qui pouvaient en être instruits fussent morts, soit qu’ils n’y aient pas attaché d’importance avec raison, attendu que Jeanne avait passé, en venant à Chinon, dans le lieu où fut trouvée cette épée.
Le troisième concerne l’enfant qu’on prétendit que Jeanne avait ressuscité à Lagny, et dont il n’est point parlé dans les dépositions des témoins.
J’ajouterai encore qu’aucun d’eux ne s’explique sur le conseil que Jeanne déclare dans son procès avoir donné à Charles VII, de faire la paix avec le duc de Bourgogne, et de ne la faire avec les Anglais, qu’en les faisant sortir du royaume de France, conseil au surplus qu’a exactement suivi ce prince.
347Preuves de la seconde partie.
[1] Et in illis deliberationibus quidam magister Johannes Erault, sacræ theologiæ professor, retulit quod ipse alias audiverat dici a quadam Maria d’Avignon, quæ pridem venerat apud regem, cui dixerat quod regnum Franciæ habebat multum pati, et plures sustineret calamitates, dicendo ulterius quod ipsa habuerat multas visiones tangentes desolationem regni Franciæ, et inter alia videbat multas armaturas quæ eidem Mariæ præsentabantur ; ex quibus ipsa Maria expavescens timebat ne cogeretur illas armaturas recipere ; et sibi fuit dictum quod non timeret, et quod ipsa non deferret hujusmodi arma, sed quædam Puella, quæ veniret post eam, eadem arma portaret et regnum Franciæ ab inimicis liberaret.
— Quatrième témoin, enquête de Paris, M. Babin avocat du Roi au parlement.
[2] Dicit etiam testis quod alias in quodam libro antiquo, ubi recitabatur prædictio Merlin, invenit scriptum quod debebat venire quædam puella ex quodam nemore Canuto (Chenu), de partibus Lotharingiæ.
— Premier témoin, enquête de Rouen.
[3] Et scit loquens quod, dum ipsa Johanna applicuit apud villam de Chinon, fuit deliberatum in Consilio si rex audiret eam vel non. Et primo, eam interrogaverunt ad quid venerat et quid petebat. Licet ipsa nihil vellet dicere nisi loqueretur regi, fuit tamen compulsa ex parte regis de dicendo causam suæ legationis, et dixit quod habebat duo in mandatis ex parte Regis cœlorum : unum videlicet de levando obsidionem Aurelianensem ; aliud de ducendo regem Remis pro sua coronatione et consecratione. Quibus auditis, aliqui de consiliariis regis dicebant quod rex eidem Johannæ nullam adhibere debebat fidem ; et alii quod, ex quo se dicebat missam a Deo et quod aliqua habebat loqui cum rege, quod rex ad minus eam audire debebat.
— Quinzième témoin, enquête de Paris, M. Charles président des Comptes.
[4] Episcopus Meldensis, et magister Jordanus Morin, et quam plures alii de quorum nominibus non recolit. Qui eamdem Johannam interrogaverunt, in ipsius loquentis præsentia, ad quid ipsa venerat, et quis eam fecerat venire ad regem. Quæ respondit quod venerat ex parte Regis cœlorum, et quod habebat voces et consilium quæ sibi consulebant quid haberet agere
— Douzième témoin, enquête de Paris, le duc d’Alençon.
[5] Quæ respondit : Gentil Daulphin, j’ay nom Jehanne la Pucelle ; et vous mande le Roy des cieulx per me, quod vos eritis sacratus et 348coronatus in villa Remensi, et eritis locum tenens Regis cœlorum, qui est rex Franciæ ; et post multas interrogationes factas per regem, ipsa Johanna iterum dixit : Ego dico tibi ex parte Dei, que tu es vray héritier de France, et fils du Roi, et me mittit ad te pro te ducendo Remis, ut ibi recipias coronationem et consecrationem, tamen si volueris.
— Quinzième témoin, enquête de Paris.
[6] et [7] Rex dixit adstantibus quod ipsa Johanna aliqua secreta sibi dixerat quæ nullus sciebat aut scire poterat nisi Deus ; quare multum confidebat de ea.
— Ibid.
Après ladite présentation, parla ladite Pucelle au Roi notre sire secrettement, et lui dit aulcunes choses secrettes, quelles, il ne sçait.
— Daulon, dernier témoin ; la seule déposition du procès rédigée en français.
Dum rex scivit eam venturam, se traxit ad partem extra alios ; ipsa tamen Johanna bene cognovit eum et ei reverentiam exhibuit, quæ per longum spatium locuta fuit cum Rege. Et ea audita, Rex videbatur esse gaudens.
— Quatorzième témoin, enquête de Paris, Simon Charles, président des Comptes.
[8] Ipsa Johanna petiit de loquente quis esset, et rex respondit quod erat dux Alenconii. Tunc ipsa Johanna dixit : Vous soyez le très bien venu. Quanto plures erunt de sanguine regis Franciæ insimul, tanto melius. Et in crastino, ipsa Johanna venit ad missam regis, et dum percepit regem, se inclinavit, et rex eamdem Johannam duxit in cameram quamdam ; et cum eo erat ipse loquens et dominus de la Tremoille, quos retinuit rex, alus præcipiendo quatenus recederent. Tunc ipsa Johanna fecit regi plures requestas, et inter alias quod donaret regnum suum Regi cœlorum, et quod Rex cœlorum, post hujusmodi donationem, sibi faceret prout fecerat suis prædecessoribus, et eum reponeret in pristinum statum ; et multa alia, de quibus ipse loquens non recolit. Fuerunt prolata usque ad prandium. Rex ivit spatiatum ad prata, et ibidem ipsa Johanna cucurrit cum lancea, et propter hoc ipse loquens, videns eamdem Johannam ita se habere in portando lanceam et currendo cum lancea, dedit eidem Johannæ unum equum.
— Douzième témoin, enquête de Paris, le duc d’Alençon.
[9] Cum ipsa Johanna intraret domum Regis ad loquendum sibi, homo exsistens super equum dixit ista verba :Est-ce pas la Pucelle ! negando Deum quod si haberet eam nocte, quod ipsam non redderet puellam. Ipsa autem Johanna tunc eidem homini dixit : Ha ! en nom Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort ! Postmodum ipse homo, infra horam, cecidit in aquam et submersus est.
— Treizième témoin, enquête de Paris.
349[10] Respondit magno modo, quod ipsa custodiente animalia, quædam vox sibi apparuit, quæ sibi dixit quod Deus habebat magnam pietatem de populo Franciæ, et quod oportebat quod ipsa Johanna veniret ad Franciam ; quo audito, inceperat lacrymare, et tunc vox sibi dixit quod iret apud Valliscolorem, et quod ibidem inveniret quemdam capitaneum, qui eam secure duceret ad Franciam et apud Regem, […] sine quocumque impedimento.
— Dix-huitième témoin, enquête de Rouen.
[11] Et magister Guillelmus Aymerici eam interrogavit : Tu dixisti quod vox dixit tibi quod Deus vult liberare populum Franciæ a calamitate in qua est. Si vult eum deliberare, non est necessarium habere armatos. Tunc ipsa Johanna respondit : En nom Dieu, les gens d’armes batailleront et Dieu donnera victoire. De qua responsione ipse magister Guillelmus fuit contentus.
— Le même.
[12] Ipse autem loquens interrogavit eam quod idioma loquebatur vox eidem loquens : quæ respondit quod melius idioma quam loquens, qui loquebatur idioma Lemovicum.
— Le même.
[13] Tunc loquens dixit eidem Johannæ quod Deus nolebat quod crederetur sibi, nisi aliud apparuerat, propter quod videretur eidem esse credendum, et quod non consulerent Regi quod ad suam simplicem assertionem traderentur sibi gentes armorum, et ponerentur in periculo, nisi alias diceret quæ dixit.
— Le même.
[14] En nom Dieu, je ne suis point venue à Poitiers pour faire signes ; sed ducatis me Aurelianis ; ego ostendam vobis signa ad quæ ego sum missa ; et quod traderentur sibi gentes, cum tanta quantitate quanta videbatur eisdem ; et quod iret Aurelianis.
— Le même.
[15] Et bene recordatur quod ipsa Johanna fuit interrogata quare ferebat vexillum : quæ respondit quod nolebat uti ense suo, nec volebat quemquam interficere.
— Le même.
[16] Et dixit tunc quatuor quæ erant adhuc ventura, et quæ postmodum evenerunt. 1°, dixit quod Anglici essent destructi, et quod obsidio ante villam Aurelianensem exsistens levaretur, et villa Aurelianensis ab ipsis Anglicis liberata evaderet ; ipsa tamen perprius eos summaret. Dixit 2° quod Rex Remis consecraretur. 3° quod villa Parisiensis redderetur in obedientia Regis ; et quod dux Aurelianensis rediret ab Anglia. Quæ omnia ipse loquens vidit compleri.
— Le même.
[17] Inquisiverunt etiam loquens et alii commissi de vita et moribus ipsius Johannæ, et invenerunt quod ipsa esset bona christiana, et quod ipsa vivebat catholice, et quod nunquam inveniebatur otiosa ; et ad sciendum melius de ejus conversatione, fuerunt sibi traditæ mulieres, quæ consilio referebant gestus suos.
— Le même.
350[18] Et fuerunt opinionis quod, attenta necessitate eminenti et periculo in quo erat villa Aurelianensis, Rex poterat de ea se juvare, et eam mittere Aurelianis.
— Le même.
[19] Credit ipse loquens quod ipsa Johanna fuerit a Deo missa, attento quod rex et incolæ suæ obedientiæ nullam habebant spem ; imo omnes credebant recedere.
— Le même.
[20] Le même témoin et d’autres.
[21] Audivit dici magistro Johanni Masson, in utroque jure doctori famatissimo, quod ipse doctor multotiens examinaverat ipsam Johannam de dictis et factis suis, et quod non faciebat dubium quin esset missa a Deo, et quod erat res mirabilis in audiendo loqui ipsam, et respondendo ; et nihil in vita sua unquam perceperat nisi sanctum et bonum.
— Dixième témoin, enquête d’Orléans.
[22] Scit ipse loquens quod ipsa Johanna fuit in villa Pictavensi interrogata et examinata per defunctum magistrum Petrum de Versailles, sacræ theologiæ professorem, tunc abbatem de Talmont et tempore sui obitus episcopum Meldensem, et per magistrum Johannem Erault, sacræ etiam theologiæ professorem, cum quibus ipse loquens, de mandato defuncti domini Castrensis episcopi, ivit ; et erat, ut prædixit, hospitata in domo dicti Rabateau […] Et dicit ulterius quod […] audivit dici a dicto domino confessore (c’était Pierre de Versailles, alors confesseur de Charles VII), et aliis doctoribus quod ipsi credebant ipsam Johannam esse missam a Deo, et quod credebant eam esse de qua prophetia loquebatur ; quodque, attentis ejus gestu, simplicitate et conversatione, rex se poterat de eadem juvare, cum in eadem nihil invenirent aut percipere poterant nisi bonum, nec in ipsa percipiebant quidquam fidei catholicæ contrarium.
— Dixième témoin, enquête d’Orléans.
Et quant à la prétendue prophétie, voici ce que dépose ce même témoin : Audivit dici dicto domino confessori quod viderat in scriptis quod debebat venire quædam Puella, quæ debebat juvare regem Franciæ
; ce qui a beaucoup de rapport à l’histoire du bois Chenu, à celle de la fille des marches de la Lorraine, et au prétendu livre de Merlin.
[23] Et audivit tunc ipse loquens ab eisdem doctoribus referri, quod eam examinaverant et sibi plures fecerant quæstiones, quibus multum prudenter respondebat, ac si fuisset unus bonus clericus ; ita quod mirabantur de ejus responsionibus, et credebant quod hoc erat divinitus, attenta ejus vita et conversatione.
— Neuvième témoin, enquête de Paris, M. Babin avocat du Roi au parlement.
[24] Tunc ipse de Versailles eidem Johannæ dixit quod ipsi 351erant missi ex parte Regis ad eam ; quæ respondit : Bene credo quod vos estis missi ad me interrogandum, dicendo, ego nescio nec A nec B. Et tunc fuit interrogata ad quid veniebat ? respondit : Ego venio ex parte Regis cœlorum, ad levandum obsidionem Aurelianensem, et ad ducendum regem Remis, pro sua coronatione. Et tunc petiit eisdem si haberent papyrum et incaustum, dicendo magistro Johanni Erault, scribatis ea quæ ego dicam vobis. Vous, Suffolc, Classidas et la Poule, je vous somme, de par le Roi des cieulx, que vous en aliez en Angleterre. Nec aliud fecerunt illa vice.
— Le septième témoin, enquête de Paris, qui était présent à cette première séance.
[25] Finaliter fuit conclusum per clericos post examinationes et interrogationes per eos factas, quod non erat in ea aliquid mali, nec aliquid fidei catholicæ contrarium ; et, visa necessitate in qua tunc erat rex et regnum, quoniam rex et incolæ eidem obedientes erant illo tempore in desperatione, et sine spe cujuscumque adjutorii, nisi processisset a Deo, et quod Rex de eadem se poterat juvare.
— Neuvième témoin, enquête de Paris, M. Babin.
Dict que après ladite présentation, parla ladite Pucelle au Roi notre fire secrettement, et lui dit aucunes choses secrettes, quelles il ne sçait, fors que peu de temps après icelui sire envoya querir ceulx des gens de son conseil entre lesquels était ledit déposant lors, auxquels il dit que ladite Pucelle lui avait dit qu’elle était envoyée de par Dieu pour lui aider à recouvrer son royaume, qui pour lors pour la plus grande partie estoit occupé par les Anglais ses ennemys anciens. Dict que après ces paroles, a ledit sire aux gens de sondit conseil déclaré, et fut advisé interroguer ladite Pucelle qui pour lors estoit de l’âge de seize ans ou environ, sur aucuns points touchant la foy ; dit pour se faire, fit venir ledit seigneur certain maistres en théologie, juristes et autres gens experts, lesquels l’examinerent et interroguerent sur iceulx points bien diligemment. Dict qu’il était présent audit conseil, quant iceulx maistres firent leur rapport de ce qu’ils avaient trouvé de ladite Pucelle, par lequel fut par l’un d’eulx dict publiquement qu’ils ne veoient, trouvoient, ne cognoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce qui peut être en une bonne chrestienne et vraie catholique, et pour telle la tenaient, et estoit leur advis que c’estoit une très bonne personne.
— Dernier témoin, d’Aulon.
[26] Dict ainsi que ledit rapport audit sire par lesdits maitres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la royne de Cecile, mere de la Royne notre souveraine dame, et à certaines dames estans avec elle, par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrettement 352regardée et examinée ès parties secrettes de son corps ; mais après ce qu’ils eurent veues et regardés tout ce que requis estoit en ce cas, ladite dame dict au Roy et relata qu’elle et sesdites dames trouvoient certainement que c’était une vraie et entiere pucelle, en laquelle n’apparoissoit aulcune corruption ou violence : dit qu’il était présent quand ladite dame fit son rapport. Dict outre que après ces choses oyes, le Roy considérant la grande bonté qui était en icelle Pucelle, et qu’elle lui avait dit que de par Dieu lui était envoyée ; dict que adonc fut délibéré qu’elle serait envoyée dedans la cité d’Orléans, laquelle estoit adonc assiégée par lesdits ennemys. Dict que pour ce lui fut baillé gens pour le service de la personne, et autres pour la conduite d’elle. Dict que pour la garde et la conduite d’icelle, fut ordonné ledit déposant par le Roi notre sire.
— Le même d’Aulon.
Credit ipsam Johannam esse missam a Deo et actus ejus in bello, esse potius divino aspiramine quam spiritu humano. […] Ipso exsistente in civitate Aurelianensi, tunc obsessa ab Anglicis, venerunt nova seu rumores quod per villam de Gyen transierat quædam juvencula, vulgariter dicta Puella, asserens se accedere ad nobilem Dalphinum, pro levando obsidionem Aurelianensem et pro conducendo ipsum Dalphinum Remis, ad sacrandum ; et quia ipse dominus deponens habebat custodiam dictæ civitatis, eratque locum tenens generalis Regis (lieutenant général du Roi) in facto guerræ, ut amplius informaretur de facto illius Puellæ, misit ad regem dominum. […] Dixerunt publice, in præsentia totius populi Aurelianensis, multum desiderantis scire veritatem adventus ejusdem Puellæ, quod ipsi viderant ipsam Puellam applicari apud Regem, in villa de Chinon. Dicebant quoque quod ipse rex prima fronte noluit eam recipere, imo fuit dicta Puella per spatium duorum dierum exspectans antequam accedere permitteretur ad præsentiam, ipsius regis, licet ipsa Puella perseveranter diceret quod veniebat ad levandum obsidionem Aurelianensem, et conducendum dictum nobilem Dalphinum Remis, ut consecraretur ; requirens instanter societatem hominum, equos et arma. Transacto autem trium hebdomadarum aut unius mensis spatio, quo pendente tempore Rex jusserat dictam Puellam examinari per clericos, prælatos et doctores theologiæ, super dictis et factis suis, ad sciendum si secure posset eam recipere, ipse rex fecit congregari multitudinem armatorum, pro conducendo victualia apud dictam civitatem Aurelianensem ; sed audita opinione dictorum prælatorum et doctorum, scilicet quod nihil erat mali in dicta Puella, misit eamdem in societate domini archiepiscopi Remensis, tunc cancellarii Franciæ, 353ac domini de Gaucourt, nunc magni magistri hospitii Regis, ad villam de Blois, in qua venerunt domini qui conducebant victualia, scilicet domini de Rès et de Boussac, marescalli Franciæ, cum quibus erant dominus de Culen, admirandus (amiral) Franciæ, La Hire, et dominus Ambrosius de Loré, postea factus præpositus Parisiensis. […] Venerunt a parte de la Soulongne, in exercitu ordinato, usque ad ripam Ligeris, de directo, et usque juxta ecclesiam quæ dicitur Sancti Lupi, in qua erant multi Anglici et fortes ; et quia exercitus Regis, seu armatorum hujusmodi victualia conducentium, non videbatur dicto domino deponenti et aliis dominis capitaneis sufficiens ad resistendum, et conducendo ipsa victualia intra civitatem, imo maxime, quia opus erat habere naves seu bastellos, quas seu quos cum difficultate habere poterant, pro eundo quæsitum dicta victualia, quia oportebat ascendere contra cursum aquæ, et ventus erat totaliter contrarius.
— Le comte de Dunois, premier témoin de l’enquête de Paris.
[27] Tunc ipsa Johanna dixit verba quæ sequuntur : Estis vos Bastardus Aurelianensis ? qui respondit : Ita sum, et lætor de adventu vestro.
— Le même.
[28] Tunc ipsa dixit eidem domino deponenti : Estis vos qui dedistis consilium quod venerim huc, de isto latere ripariæ, et quod non iverim de directo ubi erat Talbot et Anglici ? Qui deponens respondit quod ipse et alii sapientiores eo dederant illud consilium, credentes melius facere et securius.
— Le même.
[29] Tunc ipsa Johanna dixit in isto modo : Et numquid, consilium Dei domini nostri est securius sapientiusque quam vestrum. Vos credidistis me decipere, et vosmet ipsum plus decipitis, quia ego adduco vobis meliorem succursum quam venerit unquam cuicumque militi aut civitati, quia est succursus a Rege cœlorum. Non tamen procedit amore mei, sed ab ipso Deo, qui, ad requestam sancti Ludovici et sancti Caroli Magni, habuit pietatem de villa Aurelianensi, nec voluit pati quod inimici haberent corpus domini Aurelianensis et villam ejus.
— Le même.
[30] Dicit præterea dictus deponens quod statim, et quasi in momento, ventus, qui erat contrarius et valde impediens ne ascenderent naves in quibus erant victualia ad civitatem Aurelianensem, mutatus est et factus ei propitius ; quare statim tensa sunt vela, et dictus deponens intravit bastellos seu naves […] et transiverunt ultra ecclesiam Sancti Lupi, invitis Anglicis. […] Et sibi videtur quod dicta Johanna, et ejus facta in exercitu bellico, potius erant a Deo quam ab homine, attentis mutatione venti subito facta, postquam locuta 354est dando spem succursus, et introductione victualium, invitis Anglicis, qui longe fortiores erant.
— Le même.
Deponit conformiter de mutatione venti contrarii et de modo ponendi victualia intra civitatem, [ut] civitatem libere introducerentur.
— Le chevalier de Gaucourt, deuxième témoin de l’enquête d’Orléans.
[31] Cum dictus dominus deponens, dum vellet ire quæsitim armatos qui transibant Blesis, ad præbendum adjutorium illis de civitate prædicta, ipsa Johanna vix volebat exspectare, et dare consensum eidem deponenti ut iret ad eos ; imo volebat summare Anglicos obsidentes illam civitatem, antequam intentarent levare illam obsidionem, aut dare eis insultum ; quod et fecit, quia summavit dictos Anglicos, per unam litteram suo materno idiomate confectam, verbis bene simplicibus, continentem in substantia quod ipsi Anglici recedere vellent de obsidione, et irent ad regnum Angliæ ; alias ipsa daret eis ita magnum in sultum quod cogerentur recedere. Et fuerunt missæ dictæ litteræ domino Talbot ; et ab illa hora ille dominus qui deponit asserit quod Anglici, qui in prius in numero ducenti fugabant octo centum aut mille de exercitu regis, a post et tunc quatuor centum aut quinque armatorum sen pugnantium pugnabant in conflictu quasi contra totam potestatem Anglicorum, et sic cogebant Anglicos exsistentes in obsidione aliquotiens, quod non audebant exire de suis refugiis et bastillas.
— Le comte de Dunois.
Dum ipsa Johanna exivit villam Blesensem ad eundum Aurelianis, ipsa fecit congregari omnes presbyteros cum illo vexillo, et antecedebant ipsi presbyteri armatos. Qui exiverunt per latus de la Saulongne sic congregati, cantando Veni Creator et quam plures antiphonas, et jacuerunt illa die in campis, et etiam alia die sequente. Et tertia die applicuerunt prope villam Aurelianensem, ubi Anglici tenebant obsidionem juxta ripam fluvii Ligeris ; et armati regis applicuerunt satis prope Anglicos, ita quod oculatim poterant Anglici et Gallici se videre, ducebantque armati regis victualia. Erat autem tunc riparia ita modica quod naves ascendere non poterant, nec venire usque ad ripam ubi erant Anglici ; et quasi subito crevit aqua, ita quod naves applicuerunt versus armatos ; in quibus navibus ipsa Johanna cum aliquibus armatis introivit, et ivit intra villam Aurelianensem. Et ipse loquens de jussu dictæ Johannæ, cum presbyteris et vexillo reversus est apud villam Blesensem.
— Treizième témoin, enquête de Paris.
[32] Et deinde, paucis diebus transactis, ipse loquens cum multis armatis venit ad civitatem Aurelianensem per latus Belsiæ, cum dicto vexillo et presbyteris, sine quocumque impedimento ; et dum ipsa Johanna scivit eorum adventum, ipsa ivit eis obviam et insimul intraverunt villam Aurelianensem sine impedimento, et introduxerunt victualia, videntibus Anglicis. Et mirum erat, quia omnes Anglici 355cum multitudine magna et potentia, armati et parati ad bellum, videbant armatos regis in comitiva modica, respectu Anglicorum ; videbant etiam et audiebant presbyteros cantantes, inter quos erat loquens, portans vexillum ; et tamen nullus Anglicus commotus est, nec in eosdem armatos et presbyteros nullam fecerunt invasionem.
— Le même témoin.
[33] Déposition du chevalier d’Aulon, dernier témoin. Voyez preuve 36.
[34] Idem. Voyez ibidem.
[35] Idem. Voyez ibidem.
[36] Voici le tout dans le langage du chevalier d’Aulon, le dernier témoin de l’enquête de Rouen :
Il se mit sur une couchette en la chambre de ladite Pucelle, pour ung poy se reposer ; mais ainsi que ledit déposant commensoyt de prendre son repos, soubdainement icelle Pucelle se leva du lit, et en faisant grant bruitt l’esveilla, et lors lui demanda il qui parle, qu’elle vouloyt ; laquelle luy répondit : En nom Dieu, mon conseil m’a dict que je voisse contre les Angloys ; mais je ne sçay si je doye aller contre leurs bastilles ou contre Falscot qui les debvoit advitailler. Sur quoy se leva incontinent le déposant qu’il parle, comme ladicte Pucelle ; dit que ainsi qu’il l’armoye, ouyrent grant bruict et grand coy que faisoient ceulx de ladite cité, en disant que les ennemys portoyent grand dommaige aux Français. Et adonc il qui parle pareillement se fict armer, en quoy faisant, sans sceu d’icelluy, s’en partit ladicte Pucelle de ladite chambre, et yssit en la rue, là où elle trouva un paige monté sur un cheval, lequel à coup fit descendre dudit cheval, et incontinent monta dessus, et le plus droit et le plus diligemment qu’elle peult, tyra son chenin droict à la porte de Bourgogne où le plus grand bruict étoit. Dit que incontinent il qui parle suyvit ladite Pucelle, mais sitost ne sceut aller, qu’elle ne fût jà à ladite porte. Dit que ainsi que ils arrivoient à icelle porte, virent que l’on apportoit l’ung des gens de ladite cité, lequel estoit très-fort blessé. Et adonc ladite Pucelle demanda à ceux qui le portoyent qui c’était celui homme ; lesquels lui répondirent que c’estoit un Françoys, et lors elle dict que jamais n’avait veu sang de France, que les cheveux ne lui levassent.
Enfus dit que à celle heure ladite Pucelle, il qui parle, et plusieurs autres gens de guerre en leur compaignye, yssierent hors de ladite cité, pour donner secours auxdits Françoys, et grever les ennemys à leur pouvoir ; mais ainsi qu’ils furent hors d’icelle 356cité, fut avis à il qui parle que oncques n’avait veu tant de gens d’armes de leur partie, comme il fit lors.
Dit que de ce pas tirerent leur chemin vers une très-forte bastille desdits ennemys, appelée la bastille Saint-Lop, laquelle incontinent fut assaillye, et à très-peu de perte d’iceulx prinse d’assault, et tous les ennemys estans en icelle mors et prins ; et demoura ladite bastille es mains desdits Françoys.
Dit que ce fait, se retrancherent ladite Pucelle et ceulx de sel compagnie en ladite cité d’Orléans, en laquelle ils se rafreschierent et reposerent pour icelluy.
Dit que le landemain ladite Pucelle et sesdits gens voyans la grande victoyre par eux le jour de devant obtenue sur leurs dits ennemys, yssirent hors de ladite cité en bonne ordonnance, pour assaillir certaine autre bastille estant devant ladite cité, appelée la bastille Saint-Jehan-le-Blanc, pour laquelle chose faire, pour ce qu’ils veirent que bonnement ils ne pouvaient aller prendre ladite bastille de Saint-Jehan-le-Blanc, obstant ce que lesdits ennemis en avaient faitte une autre très-forte au pié du pont de ladite cité, tellement que leur était impossible d’y penser, fut conclu entre eux passer en certaine isle estant dedans la riviere de Loyre, et illec fesoyent leur assemblée, pour aller prendre ladite bastille de Saint-Jehan-le-Blanc, et pour passer l’autre bors de ladite riviere de Loyre, firent amener deux basteaux, desquels ils firent un pont pour aller à ladite bastille.
Dit que ce faict, allerent vers ladite bastille, laquelle ils trouverent désemparée pour ce que les Anglais qui estoient en icelle, incontinent qu’ils apperseurent la venue desdits Français, s’en allerent et se retrancherent en une autre plus forte et plus grosse bastille, appellée la bastille des Augustins.
Dit que voyant lesdits Français n’estre puissans pour prendre ladite bastille, fut conclu que ainsi s’en retourneraient sans rien faire.
Dit que pour plus seurement eulx retourner et passer, fut conclu et ordonné demourer devoir des plus notables et vaillans gens de guerre du parti desdits Françoys, afin de garder que lesdits ennemys ne les peussent grever en se en retournant ; et pour ce faire, furent ordonnés MM. de Gaucourt, de Villars lors seneschal de Beaucaire, et il qui parle.
Dit que ainsi que lesdits Françoys se retournoient de ladite Lastille de Saint-Jehan-le-Blanc, pour entrer en ladite isle, lors ladite Pucelle et la Hire passerent tous deux, chacun ung cheval en ung basteau de l’autre part d’icelle ille, sur lesquels chevaulx ils monterent incontinent qu’ils furent passés, chacun sa lance en sa 357main. Et adonc qu’ils apperçeurent quelques ennemys sortant hors de ladite bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladite Pucelle et la Hire, qui estoit toujours au-devant d’eulx pour les garder, coucherent leurs lances, et tous les premiers commencerent à frapper sur les ennemys, en telle maniere que à force les contreignirent eulx retrayer et entrer en ladite bastille des Augustins.
Et en se faisant il qui parle qui estoit en la garde d’un pas avec aulcuns autres pour ce establis et ordonnés, entre lesquels estoit un bien vaillant homme d’armes de leur compaignie, bel homme et bien armé, auquel, pour ce qu’il passoit outre, il qui parle dit que illec demourat un peu avec les autres, pour faire résistance auxdits ennemys, au cas que besoin serait, par lequel lui fut incontinent reppondu qu’il n’en ferait rien. Et adonc ledit lui dit que aussi bien lui povoit demourer que les autres, et qu’il y en avait d’aussi vaillans comme lui qui demouroyent bien, lequel répondit à icelui que non faisait pas lui, sur quoi eurent entre eulx deulx aller l’un l’autre sur lesdits ennemys, et adonc serait veu qui serait le plus vaillant, et qui mieux d’eulx deulx ferait son devoir ; et eulx tenans par les mains le plus grand cours qu’ils peurent, allerent vers ladite bastille, et furent jusques au pié du palis.
Dit que ainsi qu’ils furent auprès de ladite bastille, il qui parle vit dedans ledit palis un grand, fort, et puissant Anglais, bien en point et armé, et qui leur résistoit tellement, qu’ils ne povoient entrer audit palis d’icelle bastille. Et lors il qui parle montra ledit Angloys à un nommé Jehan le Couraier (Canonier), en lui disant qu’il tyrast à icelui Angloys, car il faisait trop grand grief, et portait moult de dommaige à ceulx qui voloient approcher ladite ville ; ce que fit ledit maitre Jehan, car incontinent qu’il l’apperçeut, il adressa son trait vers lui tellement qu’il le jetta mort par terre.
Et lors lesdits deux hommes d’armes gaignerent le passage par lequel tous les aultres de leur compaignie passerent et entrerent en ladite bastille, laquelle très-asprement et en grande diligence ils assaillerent de toutes pars par telle partie, que dedans peu de temps ils la gaignerent et prindrent d’assault. Et là furent tués et prins la pluspart desdits ennemys, et ceulx qui se purent sauver se retrahirent en ladite bastille des Tournelles estant audit pié dudit pont ; et par ainsi obtinrent ladite Pucelle et ceulx qui estoient avec elle, victoire sur lesdits ennemys pour icelluy jour, et fut ladite bastille gagnée, et demourerent dans icelle lesdits fieurs et leurs gens avec ladite Pucelle.
358[37] Audivit dici domino de Gaucourt, dum ipsa erat Aurelianis, et conclusum fuisset per gentes qui habebant onus gentium Regis, quod non videbatur bonum quod fieret aliqua invasio seu insultus, die qua fuit capta bastilia Augustinensium, et fuit commissus ipse dominus de Gaucourt ad custodiendum portas ne aliquis exiret portam : ipsa tamen Johanna de hoc non fuit contenta ; imo fuit opinionis quod armati debebant exire cum gentibus villæ et ire ad insultum ad dictam bastiliam, et hujusmodi opinionis fuerunt multi armati et homines de villa ; dixit que eadem Johanna eidem domino de Gaucourt quod erat unus malus homo, dicendo eidem : Nolitis, velitis, armati venient, et obtinebunt prout alias obtinuerunt.
— Quinzième témoin, le président Charles, enquête de Paris.
[38] Et contra voluntatem ipsius domini de Gaucourt exiverunt armati villam tenentes, et iverunt ad insultum ad invadendum dictam bastiliam Augustinensium, quam ceperunt vi et violentia. Et, prout audivit dici ab eodem domino de Gaucourt, ipse fuit in maximo periculo.
— Le même.
[39] Illa die de sero, cum esset in suo hospitio, dixit eidem loquenti quod in crastinum, quod erat dies festi Ascensionis Domini nostri, non faceret bellum nec se armaret, ob reverentiam dicti festi, et quod illa die volebat confiteri et recipere sacramentum Eucharistiæ : quod et fecit. Illa die ordinavit quod nullus præsumeret in crastino exire villam et ire ad invasionem seu insultum, nisi per prius ivisset ad confessionem, et quod caverent ne mulieres diffamatæ eam sequerentur, quia propter peccata Deus permitteret perdere bellum. Et ita factum fuit sicut ipsa Johanna ordinavit. Dicit etiam ipse loquensquod illa die festi Ascensionis Domini, ipsa Johanna scripsit Anglicis exsistentibus in fortalicyis seu bastillidis in hunc modum :
Vos, homines Angliæ, qui nullum jus habetis in hoc regno Franciæ, Rex cœlorum vobis præcepit et mandat per me, Johannam la Pucelle, quatenus dimittatis vestra fortalitia et recedatis in partibus vestris. Ego faciam vobis tale hahu de quorum erit perpetua memoria. Et hæc sunt quæ pro tertia et ultima vice ego vobis scribo, nec amplius scribam. Sic signatum : Jhesus Maria, Jehanne la Pucelle. Et ultra : Ego misissem vobis meas litteras honestius ; sed vos detinetis meos præcones, gallice mes héraulx ; quia retinuistis meum hérault, vocatum Guyenne. Quem mihi mittere velitis, et ego mittam vobis aliquos de gentibus vestris captis in fortalitiis Sancti Laudi, quia non sunt omnes mortui.
Et postmodum accepit unam sagittam, et ligavit cum filo dictam litteram in buto (au bout) dictæ sagittæ, et præcepit cuidam balistario quod traheret hujusmodi sagittam ad Anglicos, clamando : 359Legatis, sunt nova ! Et eamdem sagittam receperunt Anglici cum littera, et eamdem legerunt. Qua lecta, inceperunt clamare maximo clamore, dicendo : Assunt nova de la putain des Armignats ; ex quibus verbis ipsa Johanna incepit suspirare et flere cum abundantia lacrimarum, invocando Regem cœlorum in suo juvamine. Et postmodum fuit consolata, ut dicebat, quia habuerat nova a Domino suo.
— Le treizième témoin de l’enquête de Paris.
[40] Dicendo (la Pucelle) ulterius, dicta die vigiliæ Ascensionis Domini, quod infra quinque dies obsidio exsistens ante villam Aurelianensem levaretur, nec remaneret aliquis Anglicus coram civitate, quod ita accidit.
— Le même.
[41] Postmodum vidit fortalitia exsistentia ante villam Aurelianensem, et consideravit fortificationem eorum ; quæ credit potius capta fuisse miraculose quam vi armorum, et maxime fortalitium de Tournelles, in buto (au bout) pontis, et fortalitium Augustinensium, in quibus, si ipse loquens cum paucis armatis fuisset, ipse bene fuisset ausus exspectare per sex vel septem dies omnimodam potentiam armatorum, et sibi videtur quod eum non cepissent ; et, prout audivit referri ab armatis et capitaneis qui ibidem interfuerant, quod quasi omnia facta Aurelianis adscribebant Dei miraculo et quod illa non fuerant facta opere humano, sed desuper acciderat. Et hoc audivit dici pluries domino Ambrosio de Loré, nuper præposito Parisiensi.
— Le duc d’Alençon, douzième témoin de l’enquête de Paris.
[42] Post cœnam, venit ad eamdem Johannam unus valens et notabilis miles, de cujus nomine non recordatur ipse loquens. Et dixit eidem Johannæ quod capitanei et armati regis fuerant ad invicem ad consilium, et quod ipsi videbant quod erant pauci armati respectu Anglicorum, quodque eisdem Deus fecerat magnam gratiam, et considerantes quod villa est plena victualibus, nos poterimus bene custodire civitatem exspectando succursum Regis ; nec videtur consilio expediens quod cras armati exeant. Ipsa Johanna respondit : Vos fuistis in vestro consilio, et ego fui in meo ; et credatis quod consilium Domini mei perficietur et tenebit, et consilium hujusmodi peribit.
— Treizième témoin de l’enquête de Paris.
[43] Post cœnam, ordinavit loquenti quod ipse surgeret in crastino citius quam fecisset die Ascensionis, et quod eam confiteretur summo mane.
— Le même.
Et après qu’elle eut parlé à ceux qui venaient lui dire que le conseil ne voulait pas attaquer le fort des Tournelles, au pied du pont, le même témoin ajoute : Dicens eidem loquenti, qui tunc erat prope eam : Surgatis crastino die summo mane, et priusquam hodie feceritis, et agatis melius 360quod poteritis […] quia die crastina ego habebo multum agere et ampliora quam habui unquam, et exibit crastina die sanguis a corpore meo supra mammam. Die autem sabbati adveniente, ipse loquens surrexit summo mane, missam celebravit ; et ivit ad insultum ipsa Johanna in fortalitio Pontis, ubi erat Clasidas Anglicus, et duravit ibidem insultus a mane usque ad occasum solis sine intermissione.
[44] In ipso insultu et post prandium, ipsa Johanna, sicut prædixerat, fuit percussa de una sagitta supra mammam, et dum sensit se vulneratam, timuit et flevit, et fuit consolata, ut dicebat.
— Le même.
[45] Aliqui armati videntes eam taliter besam, voluerunt eam charmare, gallice charmer ; sed ipsa noluit, dicendo : Ego prædiligerem mori quam facere aliquid quod scirem esse peccatum, et esse contra voluntatem Dei ; et bene sciebat quod semel debebat mori ; non tamen sciebat quando, ubi, aut qualiter, nec qua hora ; sed, si ejus vulneri posset poni remedium sine peccato, quod ipsa bene volebat sanari. Et apposuerunt eidem vulneri oleum olivarum cum lardo, et post hujusmodi appositionem, ipsa Johanna confessa est eidem loquenti, flendo et lamentando. Et iterum reversa est ad invasionem seu assultum, clamando.
— Le même.
[46] Voici comment le comte de Dunois et le chevalier d’Aulon racontent l’attaque du fort des Tournelles au bout du pont, la blessure et la prise du fort. Dunois est le premier témoin de l’enquête d’Orléans, et d’Aulon le dernier de celle de Rouen.
Item per aliam conjecturam credit facta sua a Deo esse, quia 27 maii, bene mane, dum inchoaretur insultus contra adversarios exsistentes intra bollevard pontis, dicta Johanna fuit vulnerata ex una sagitta, quæ perforavit carnem suam inter collum spatulasque, de quantitate dimidii pedis ; nihilominus […] ab hora matutina usque ad octavam de vespere, quod non erat spes quasi de victoria illo die.
Propter quod dictus dominus deponens satagebat, et volebat quod exercitus retraheretur ad civitatem ; et tunc dicta Puella venit ad eum, et requisivit quod adhuc paulisper exspectaret, ipsaque ex illa hora ascendit equum, et sola recessit in unam vineam, satis longe a turba hominum ; in qua vinea fuit in oratione quasi per spatium dimidii quarti horæ. Ipsa autem regressa ab illo loco, statim cepit suum vexillum.
— Dunois.
Et voyans, dit le chevalier Daulon, lesdits seigneurs et cappitaines estans avec elles, que bonnement pour ce jour ne la pouvaient 361gaigner, considéré l’heure qui était tarde, et aussi que tous estoient fort las et travaillés, fut conclud entre eulx faire sonner la retraicte dudit ost, ce qui fut fait, et à son de trompettes sonné que chacun se restrahit pour icelluy jour, en faisant laquelle retraicte, ostant ce que icelluy qui portait l’estendart de ladite Pucelle, et le tenait encore debout devant ledit boulevart étoit las et travaillé, bailla ledit estendart à un nommé Basque, qui estoit audit seigneur de Villars, et pour ce que il qui parle cognoissoyt ledit Basque être un vaillant homme, et que il doutoit que à l’occasion de ladite retraicte mal ne s’en eust, et que ladite bastille et boulevart demourast ès mains des ennemys, eust ymagination que ledit estendart estoit bouté en avant pour la grant affection qu’il cognoissoit entre gens de guerre estans illec, pouvoyent par ce moyen gaigner ledit boulevart, et lors demanda il qui parle audit Basque, s’il alloit et entroit au pié dudit boulevart s’il l’y suyvroit, lequel lui dit et promit ainsi le faire, et adonc entra il qui parle dedans ledit fossé, et alla jusqu’au pié de la doue dudit boulevart, soi courant de la légereté pour doute des pierres, et laissa sondit compaignon de l’autre costé, lequel il cuydoit qu’il le deut suivre pié à pié.
Mais pour ce que quant ladite Pucelle vit son estendart ès mains dudit Basque, et qu’elle le cuydoit avoir perdu, ainsi que celluy qui le portait était entré audit fossé vint ladite Pucelle, laquelle print ledit estendart par le bout en telle maniere qu’il ne povoit l’avoir, en criant : Ha, ha, mon estendart ; et branloit ledit estendart, en maniere que l’imagination dudit déposant estoit que en ce faisant, les autres cuidassent qu’elle leur fit quelque signe.
Et lors il qui parle s’escria : Ha, Basque, esse ce que tu m’avois promis ? et adonc ledit Basque tira tellement ledit estendart, qu’il l’arracha des mains de ladite Pucelle, et ce faict, alla il qui parle, et porta ledit estendart, à l’occasion de laquelle chose, tous ceulx de l’ost de ladite Pucelle s’assemblerent et de rechef se rallierent, si grant aspresse ascueillirent ledit boulevart, que dedans peu de temps après, icelui boulevart et ladite bastille fut par eulx prinse, et desdits ennemys abbandonnée, et entrerent lesdits Françoys dedans la cité d’Orléans par sur le pont, et dit il qui parle que ce jour même il avait ouy dire à ladite Pucelle : En nom de Dieu, on entrera dans la ville à nuyt par le pont.
Dunois continue ainsi : Et [Johanna] posuit se super bordum fossati, et instante, ipsa ibi exsistente, Anglici tremuerunt et pavidi effecti sunt ; armati vero Regis resumpserunt animum, et cœperunt ascendere, 362dando insultum contra boulevardum […] fuit captum, et Anglici in illo conversi sunt in fugam, omnes autem mortui.
[47] Et inter cætera dicit dictus dominus deponens quod Classidas et alii principales capitanei Anglicorum dictæ bastilliæ, credentes se retrahere in turri Pontis Aurelianensis, ceciderunt in fluvium et submersi sunt. Ipse autem Classidas fuerat ille qui plus injuriose et cum majori injuria seu villipensione loquebatur de dicta Puella.
— Dunois.
[Johanna] clamando et dicendo : Classidas, Classidas, renty, renty Regi cœlorum ; tu me vocasti putain ; ego habeo magnam pietatem de tua anima et tuorum. Tunc ipse Classidas armatus a capite usque ad pedes cecidit in fluvium Ligeris et submersus est ; unde ipsa Johanna pietate mota, incepit fortiter flere pro anima ipsius Classidas et aliorum ibidem magno numero submersorum. Et illa die omnes Anglici qui erant ultra pontem fuerunt capti aut mortui.
— Treizième témoin, enquête de Paris.
[48] Tunc ipsa Johanna, cum aliis Gallicis, infra civitatem Aurelianensem, in qua recepti sunt cum ingenti gaudio et pietate ; fuitque ipsa Johanna ducta ad hospitium suum, ut præpararetur vulnus ejus, qua præparatione facta per chirurgicum, ipsa cepit refectionem suam, sumendo quatuor vel quinque buscas in vino mixto cum multa aqua, nec alium cibum aut potum sumpsit in tota die. In crastino vero, summo mane, Anglici exierunt de suis tentoriis, et se ordinaverunt in exercitu pro pugnando. Quo viso dicta Puella surrexit de lecto, et armavit se solum uno habitu, gallice jasseren ; non tamen voluit tunc quod aliquis invaderet dictos Anglicos, nec aliquid peteretur ab eis, sed quod permitterentur abire ; sicut et de facto abierunt, nemine eos tunc persequente. Ex qua hora dicta villa fuit ab hostibus liberata.
— Dunois, premier témoin, enquête d’Orléans.
Et se retrahirent icelle Pucelle, et lesdits gens en ladite ville d’Orléans, en laquelle il qui parle la fit habiller, car elle fut blessée d’un trait dudit assault. Dit encore que le lendemain, tous les Anglais qui estoient demourés devant ladite ville, de l’autre part d’icelle bastille des Tournelles, leverent leur siège, et s’en allerent comme tous confus, desconfiz, et par ainsi moyennant l’ayde de notre Seigneur et de ladite Pucelle, fut ladite cité délivrée des mains des ennemys.
— D’Aulon, dernier témoin, enquête de Rouen.
[Anglici] ponebant se in ordine pro bellando, quo viso, ipsa Johanna exivit ad armatos, et tunc petitum fuit a dicta. Johanna si esset bonum pugnare contra dictos Anglicos illa die, quæ erat dies dominica ; 363quæ respondit quod oportebat audire missam. Et tunc misit quæsitum unam tabulam, fecitque apportari ornamenta ecclesiastica, et ibi fecit celebrari duas missas, quas cum magna devotione ipsa et totus exercitus armatorum audierunt. Quibus missis celebratis, dixit ipsa Johanna quod respicerent si Anglici haberent facies conversas ad ipsos, et tunc responsum est ei quod non ; imo habebant facies versus castrum de Mehun. Quo audito ipsa dixit : In nomine Dei, ipsi vadunt ; sinatis eos abire, et eamus ad regratiandum Deo, nec prosequamur ulterius, quia est dies dominica.
— Quatorzième témoin de l’enquête d’Orléans, plusieurs autres.
Deinde, die dominica, ante ortum solis, omnes Anglici qui remanserant in campis, se ad invicem congregaverunt, et venerunt usque supra fossata villæ Aurelianensis, et iverunt in villa de Magduno supra Ligerim ; et ibidem remanserunt aliquibus diebus. Et dicta die dominica, fuit facta in villa Aurelianensi processio solemnis cum sermone ; et concluserunt ire ad Regem.
— Treizième témoin, enquête de Paris.
[49] Item, dicit dominus deponens, quod post obsidionem villæ Aurelianensis, dicta puella, cum dicto domino deponente et alus capita neis guerræ, accessit ad regem exsistentem in castro de Loches, pro requirendo eum ut mandaret armatos ad recuperandum castra et villas supra fluvium Ligeris situatas, videlicet Mehun, Baugency et Jargueau, ad finem ut liberius et securius procederet ultra, ad suam consecrationem Remis ; de qua re ipsa instantissime et frequenter instigabat Regem, ut festinaret, nec tardaret amplius. Tunc Rex fecit omnem diligentiam possibilem, misitque ducem Alenconii, dictum dominum deponentem et alios capitaneos, cum dicta Johanna, pro recuperatione dictarum villarum et castrorum ; quæ villæ et castra fuerunt reductæ de facto ad obedientiam Regis, infra paucos dies, per medium ipsius puellæ.
— Comte de Dunois, premier témoin, enquête d’Orléans.
Voici ce que dépose le duc d’Alençon, douzième témoin, enquête de Paris, sur ce qui concerne Jargeau : Eamdem Johannem vidit apud Selles en Berry ; ibi ipse loquens et Joanna iverunt ad alios armatos existentes versus villam Aurelianensem445. Et tantum fecerunt quod fuerunt congregati insimul degentibus regis usque ad numerum sex centum lancearum, desiderantes ire ad villam de Jargueau, quam tenebant Anglici occupatam ; et illa nocte cubuerunt in quodam nemore ; et adveniente crastino, venerunt alii armati regis quos conducebant dominus bastardus Aurelianensis et dominus Florentius d’Illiers, et quidam alii capitanei ; et ipsis ad invicem congregatis, invenerunt 364quod ipsi erant circiter duodecim centum lanceæ ; et fuit tunc contentio inter capitaneos, quia aliqui erant opinionis quod fieret insultus in villa, alii de contrario, asserentes Anglicos habere magnam potentiam et esse in magna multitudine. Ipsa tunc Johanna videns inter eos difficultatem, dixit quod non timerent aliquam multitudinem, nec facerent difficultatem de dando eisdem Anglicis insultum, quia Deus conducebat eorum opus ; dicens ipsa Johanna quod, nisi esset secura quod Deus conducebat eorum opus, quod ipsa præ diligeret conducere oves quam tantis periculis se exponere.
[50] Et his auditis, duxerunt iter suum erga villam de Jargueau, credentes accipere suburbia et ibidem pernoctare ; quod scientes Anglici venerunt eisdem obviam, et prima facie repulerunt gentes regis. Quod videns ipsa Johanna, accepto suo vexillo, ivit ad invasionem, commonendo armatos quatenus haberent bonum cor. Et tantum fecerunt quod illa node armati regis fuerunt hospitati in suburbiis de Jargueau. Et credit loquens quod Deus hujusmodi opus conducebat, quia illa nocte quasi nullæ factæ sunt excubiæ, ita quod, si Anglici exivissent villam, armati regis fuissent in magno periculo. Et paraverunt armati Regis l’artillerie, feceruntque de mane trahere bombardas et machinas contra villam.
— Le duc d’Alençon.
[51] Et habuerunt post aliquos dies inter se consilium quid agendum videretur contra Anglicos exsistentes in villa de Jargueau, pro recuperatione dictæ villæ. Ipsis in consilio existentibus, relatum fuit quod La Hire loquebatur cum domino de Suffort ; de quo ipse loquens, et alii qui habebant onus hujusmodi gentium armatorum, fuerunt male contenti de dicto La Hire ; et fuit mandatus ipse La Hire, qui venit. Post cujus eventum fuit conclusum quod fieret insultus contra villam, et clamaverunt præcones : Ad insultum ; ipsaque Johanna dixit loquenti : Avant, gentil duc, à l’assault ! Et, cum eidem loquenti videretur quod præmature agebant ita cito incipere insultum, ipsa Johanna dixit loquenti : Nolite dubitare, hora est parata quando placet Deo ; et quod oportebat operari quando Deus volebat operate, et Deus operabitur ; dicendo ulterius eidem loquenti : A ! gentil duc, times-tu ? Nonne scis quod ego promisi uxori tuæ te reducere sanum et incolumem ? Quia in veritate, dum ipse loquens recessit a sua uxore pro veniendo cum eadem Johanna ad exercitum, uxor loquentis dixit eidem Johannetæ quod multum timebat de ipso loquente, et quod nuper fuerat prisionarius, et quod tantæ pecuniæ fuerant expositæ pro sua redemptione, quod libenter eumdem loquentem rogavisset de remanendo. Tunc ipsa 365Johanna respondit : Domina, nolite timere. Ego te eum vobis reddam sanum, et in statu tali aut meliori quam sit. Dicit etiam quod, durante insultu contra villam de Jargueau, ipsa Johanna dixit loquenti exsistenti in quadam platea quod recederet ab illo loco, et quod nisi recederet,
— Le duc d’Alençon.illa machina
, ostendendo quamdam machinam exsistentem in villa, te occidet
. Et recessit loquens, et paulo post ex eadem machina, in eodem loco a quo recesserat ipse loquens, fuit quidam occisus, qui vocabatur M. Dulude de quo habuit magnum timorem ipse loquens, et multum mirabatur de dictis ipsius Johannæ, attentis precedentibus446.
[53] Et cum surrexisset dixit armatis : Amys, amys, sus ! sus ! Nostre Seigneur a condamné les Angloys. Ista hora sunt nostri ; habentis bonum cor. Et in instanti ipsa villa de Jargueau fuit capta, et Anglici recesserunt versus pontes : quos insequebantur Gallici ; et in prosecutione fuerunt occisi plus quam undecim centum, et villa capta.
— Le duc d’Alençon.
[54] Loquens, Johanna et armati iverunt ad villam Aurelianensem, et de villa Aurelianensi iverunt apud Magdunum, ubi erant Anglici in villa, videlicet Lenfant …447. Ipse autem loquens cumpaucis armatis pernoctavit in quadam ecclesia, juxta Magdunum, ubi ipse loquens fuit in magno periculo ; et in crastino iverunt apud Baugency, in quibusdam pratis ubi invenerunt alios armatos Regis, et ibidem facta fuit quædam invasio contra Anglicos exsistentes in villa de Baugency. Post quam invasionem Anglici exposuerunt villam et intraverunt castrum ; et fuerunt positæ excubiæ coram castro, ne Anglici exirent.
— Le duc d’Alençon.
On va placer ici le récit du duc d’Alençon, relatif au connétable de France, parce qu’il est défiguré dans quelques historiens : Et ipsis exsistentibus coram castro, audiverunt nova quod dominus connestabularius cum certis armatis veniebat ; unde fuit ipse loquens, ipsa Johanna et alii de exercitu male contenti, volentes recedere a dicta villa, quia habebant in mandatis de non recipiendo in sua societate dominum connestabularium. Et dixit loquens ipsi Johannæ quod si ipse connestabularius veniret, ipse recederet. 366Et in crastino, ante adventum domini connestabularii, venerunt nova quod Anglici veniebant in magno numero, in quorum societate erat dominus de Tallebot, et clamaverunt armati : à l’arme ! et tunc ipsa Johanna dixit loquenti, qui volebat recedere propter adventum domini connestabularii, quod opus erat se juvare.
Il paraît cependant que le surplus des troupes obligea le duc et Jeanne de se laisser joindre par le Connétable, du moins c’est ce qu’on peut inférer de ce qui suit : Et tandem Anglici reddiderunt castrum per compositionem, et recesserunt cum salvo conductu quem eisdem concessit ipse loquens, qui eodem tempore erat locum tenens pro rege in hujusmodi exercitu. Et dum Anglici recesserunt, venit quidam de societate La Hire, qui dixit loquenti et capitaneis Regis quod Anglici veniebant, [et quod eos cito vultuatim haberent], et quod erant quasi mille homines armorum, quod audiens ipsa Johanna [quæsivit quid diceret ille homo armorum, et sibi notificato], dixit domino connestabulario : A ! beau connestable, vous n’estes pas venu de par moy ; sed quia venistis, vos bene veneritis.
— Le duc d’Alençon.
[55] Multi [autem] de gentibus Regis timebant, dicentes quod bonum erat mandare equos. Ipsa autem Johanna dixit : En nom Dieu, il les fault combatre ; s’ilz estaient pendus aux nues nous les arons, quia Deus eos mittit nobis ut eos puniamus, asserendo se esse securam de victoria, dicendo verbis gallicis : Le gentil roy ara au jour duy la plus grant victoire qu’il eut pièça. Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nostres. Et scit loquens quod sine magna difficultate Anglici fuerunt debellati et occisi, et inter alios Talbot [fuit] captus. Fuit autem facta maxima occisio. Anglicorum, et postmodum venerunt gentes Regis ad villam de Patay in Belsia.
— Le duc d’Alençon.
Le comte de Dunois rapporte le même fait de la façon suivante. Premier témoin de l’enquête d’Orléans : Tunc dominus dux Alenconii, in præsentia domini constabularii, dicti domini deponentis et aliorum plurium, petiit a dicta Johanna quid ipse deberet facere. Ipsa vero respondit præfato domino alta voce : si habeatis [omnes] bona calcaria ? quo audito, assistentes petierunt eidem Johannæ : quid dicitis ? nos ergo terga vertemus ? Tunc ipsa Johanna respondit : Non, sed erunt Anglici qui se non defendent sed devincentur, eruntque vobis necessaria calcaria ad currendum post eos, sicut et ita fuit, quia ipsi fugerunt, et fuerunt, tam mortui, quam captivi, plus quam quatuor millia.
[56] Audivitque aliquando dictam Johannam dicentem Regi, quod ipsa Johanna duraret per annum et non multo plus, et quod cogitarent illo anno de bene operando.
— Le duc d’Alençon.
[57] Quia dicebat se habere quatuor onera, videlicet fugare Anglicos ; de faciendo Regem coronari et consecrari Remis ; de liberando 367ducem Aurelianensem a manibus Anglicorum, et de levando obsidionem positam per Anglicos ante villam Aurelianensem.
— Le même.
[58] Audivit ipse loquens ex ore Regis multa bona verba de eadem Johanna, et hoc fuit in Sancto-Benedicto supra Ligerim, in quo loco Rex habuit pietatem de ea et de pœna quam portabat et præcepit sibi quod quiesceret. Et tunc ipsa Johanna dixit regi lacrimando quod non dubitaret et quod obtineret totum regnum suum, et quod in brevi coronaretur.
— Le président Charles, quinzième témoin de l’enquête de Paris.
[59] Item, deponit dictus dominus quod bene recordatur et est verum quod, rege exsistente in castro de Loches, dictus deponens et ipsa Puella iverunt ad eum, post levationem obsidionis Aurelianensis, et dum Rex esset in sua camera secreti, gallice de retraict, in qua erant secum dominus [Christophorus de Harcourt], episcopus Castrensis, confessor ipsius Regis, et dominus de Treves, qui alias fuerat cancellarius Franciæ, dicta Puella, […], quam cito ingressa, posuit se genibus, et amplexata est tibias Regis, dicens talia verba vel similia : Nobilis Delphine, non teneatis amplius tot et tam prolixa consilia ; sed venite quam citius Remis, ad capiendum dignam coronam.
— Dunois.
[60] Et tunc præfatus dominus episcopus Castrensis, colloquendo cum ea, petivit si suum consilium sibi hæc dicebat ; ipsa vero Johanna respondit : sic, quod erat plurimum invitata de ea re [Quicherat : plurimum stimulata de hujusmodi re].
— Dunois.
[61] Tunc præfatus dominus Christophorus dixit ipsi Johannæ : Non velletis vos dicere hic, in præsentia Regis, modum vestri consilii, quando loquitur vobis ? Cui illa respondit, rubescendo : Ego concipio satis inquit, illud quod vos vultis scire, et ego libenter dicam vobis. Ad quam Johannam rex ait : Johanna, an placeat bene vobis declarare illud quod petit, in præsentia assistentium hic.
— Dunois.
[62] Et ipsa respondit Regi quod sic ; et dixit talia verba aut similia : Quod, quando erat displicens aliquotiens [Quicherat : aliquo modo], quia faciliter non credebatur ei de his quæ dicebat ex parte Dei, retrahebat se ad partem et rogabat Deum, conquerentem [Q : conquerendo] sibi quia faciliter [ei] non credebant illi quibus loquebatur ; et oratione sua facta ad Deum, tunc audiebat unam vocem dicentem sibi : Fille de Dieu [Q : Fille Dé], va, va, va, je serai à ton aide, va ; et quando audiebat dictam vocem, multum gaudebat, imo desiderabat semper esse in illo statu ; et, quod fortius est, recitando hujusmodi verba suarum vocum, ipsa miro modo exsultabat, levando suos oculos ad cœlum.
— Dunois.
368[63] Item, dixit et recordatur dictus deponens [interrogatus], quod, post prædictas victorias, domini de sanguine Regis et capitanei volebant quod Rex iret ad Normanniam et non Remis ; sed dicta Puella semper fuit opinionis quod oportebat ire Remis, ad consecrandum Regem, addebatque rationem suæ opinionis, dicens quod, dum Rex esset coronatus et sacratus, potentia adversariorum diminueretur semper, nec possent finaliter nocere sibi neque regno suo, cui opinioni omnes consenserunt.
— Dunois.
[64] Et primo locus in quo Rex stetit et fixit gradum suum, cum suo excercitu, fuit ante civitatem Trecensem ; quo ibidem exsistente, et tenente consilium cum dominis de suo sanguine cæterisque capitaneis guerræ, pro advisando si staret ante dictam civitatem, et poneret obsidionem ad capiendum eam, vel si esset expediens transire ultra, eundo de directo Remis et dimittendo ipsam civitatem Trecensem ; dicto vero consilio Regis in diversas opiniones diviso, et dubitantibus quodnam esset utilius, dicta Puella venit et intravit consilium, dicens talia verba vel similia : Nobilis Delphine, jubeatis venire gentem vestram et obsidere villam Trecensem, nec protrahatis amplius longiora consilia, quia, in nomine Dei, ante tres dies, ego vos introducam infra civitatem Trecensem, amore vel potentia seu fortitudine, et erit falsa Burgundia multum stupefacta.
— Dunois.
[65] Et tunc dicta Puella statim cum exercitu regis transivit, et fixit tentoria sua juxta fossata, fecitque mirabiles diligentias, quas etiam non fecissent duo vel tres usitati et magis famati homines armorum ; et taliter laboravit in nocte illa.
— Dunois.
[66] Quod, in crastino, episcopus et cives illius civitatis dederunt obedientiam Regi, frementes et trementes, ita quod postea repertum est quod, a tempore illo quo dedit consilium Regi de non recedendo a civitate, ipsi cives perdiderunt animum, nec quærebant nisi refugium et fugere ad ecclesias.
— Le même et plusieurs autres témoins.
Le président Charles, quatorzième témoin de l’enquête de Paris, ajoute à ces circonstances : Ante prædictam villam Trecensem, [et quum] armati [viderent quod] non habebant victualia aliqua, et sic erant in desperatione et quasi recessu, ipsa Johanna dixit Regi quod non dubitaret de aliquo et quod in crastino obtineret civitatem ; et tunc ipsa Johanna accepit vexillum suum, et eam sequebantur multi homines pedites, quibus præcepit quod quilibet faceret fasciculos ad replendum fossata ; qui multos fecerunt, et in crastinum ipsa Johanna clamavit : ad insultum ! fingens ponere fasciculos in fossatis ; et hoc videntes cives Trecenses, timentes hujusmodi insultum, miserunt ad Regem ad tractandum de compositione 369habenda cum rege. Et fuit facta compositio per Regem cum civibus, et intravit Rex villam Trecensem cum magno apparatu, ipsa Johanna portante vexillum suum prope Regem.
[67] Et dicit quod paulo post rex cum sua armata exivit villam Trecensem, et ivit versus Catalaunum et deinde Remis ; et quum rex dubitaret ne forte haberet resistentiam Remis, ipsa Johanna dixit Regi : Nolite dubitare, quia burgenses villæ Remensis venient vobis obviam ; et quod, antequam appropinquaret civitatem Remensem, burgenses se redderent. Et timebat Rex resistentiam illorum de Remis quia non habebat artillerie, gallice, nec machinas ad ponendum obsidionem, si fuissent rebelles. Dicebat enim ipsa Johanna regi quod audacter procederet et quod de nullo dubitaret, quia, si vellet procedere viriliter, totum regnum suum obtineret.
— Le même président Charles.
[68] Rege veniente apud la Fertey et apud Crespy en Valoys, veniebat populus obviam Regi, exsultans et clamans Noel ! Tunc ipsa Puella, equitando inter archiepiscopum Remensem et dictum dominum deponentem, dixit verba quæ sequuntur : Ecce bonus populus, nec vidi quemcumque alium populum qui tantum lætaretur de adventu tam nobilis regis. Et utinam ego essem ita felix, dum ego finirem dies meos, quod ego possem inhumari in ista terra ! Quo audito, præfatus dominus archiepiscopus dixit : O Johanna, in quo loco habetis vos spem moriendi ? Ad quod respondit : Ubi placebit Deo, quia ego non sum secura, neque de tempore, neque de loco, amplius quam vos scitis ; et utinam placeret Deo, creatori meo, quod ego nunc recederem, dimittendo arma, et irem ad serviendum patri et matri in custodiendo oves ipsorum, cum sorore et fratribus meis, qui multum gauderent videre me.
— Le comte de Dunois, premier témoin de l’enquête d’Orléans.
[69] Avecques certaine quantité de gens-d’armes, desquels M. d’Albret estoyt chef, allerent assièger la ville de Saint-Pierre-de-Moutier, et dict que après ce que ladite Pucelle et sesdits gens eurent tenu le siège devant ladite ville par aucun temps, qu’il fut ordonné de donner l’assault à icelle ville, et ainsi fut faict, et de la prendre firent leur debvoir ceux qui là estoyent. Mais obstant le grand nombre de gens-d’armes estans en ladite ville et tours d’icelle, et aussi la grande résistance que ceux de dedans faisoient , furent contraincts et forciés lesdis Françoys eulx retraire par les causes dessus dits. Et à ceste heure, il qui parle, qui estoit blessé d’un traict parmi le talon, tellement que sans potances ne se pouvait soustenir, ne aller vite, que la dite Pucelle estoit demourée très-petitement 370accompagnée de ses gens. Et doutant, il qui parle, que inconvénient de ce ensuyvist, monta sur un cheval, et incontinent tira vers elle, et lui demanda qu’elle faisait là ainsi seule, pour quoi elle ne se retiroyt comme les autres ; laquelle, après ce qu’elle eut osté sa salade de dessus sa tête, lui respondit qu’elle n’estoit point seule, et que encore avait-elle en la compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’illec ne se partiroit, jusque ad ce qu’elle eût prinse ladite ville. Il dict il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dict, n’avait pas avec elle plus de quatre ou cinq hommes, et le sçait certainement et plusieurs qui pareillement le virent, pour laquelle cause lui dict derechief qu’elle s’en allât d’illec, et se retirast comme les autres faisaient.
— Le chevalier d’Aulon, dernier témoin de l’enquête de Rouen.
[70] Et adonc lui dict qu’il lui fît apporter des fagots et cloyes pour faire un pont sur les fosses de ladite ville, afin que ils y peussent mieulx approcher, et en lui disant ces paroles, s’escria à haulte voix : Aux fagots de aux cloyes, afin de faire ce pont ; lequelle incontinent après fut faict et dressé ; de laquelle chose lui déposant fut tout esmerveillé, car incontinent ladite ville fut prinse d’assault, sans y trover pour lors trop grande résistance.
— Le même.
[71] Extrait des lettres de noblesse des d’Arc.
Carolus, etc. magnificaturi divinæ celsitudinis uberrimas, nitidissimasque gratias, celebri ministerio puellæ Joannæ Day (pour d’Arc) de Dompremeyo, caræ et dilectæ nostræ de Ballivia Calvimontis seu ejus ressortiis nobis elargitas, et ipsa divina misericordia amplificari speratas, decens arbitramur et opportunum, ipsam Puellam et suam, nedum ejus ob officii merita, verum et digna laudis præconia, totam parentelam, dignis honorum nostræ regiæ majestatis insignis attollendam et sublimandam, ut divina claritudine sic illustrata, nostræ regiæ liberalitatis aliquod munus egregium generi suo relinquat, quo divina gratia et tantarum gratiarum fama perpetuis temporibus accrescat et perseveret.
[72] Deponit quia eam vidit carceribus mancipatam, in castro de Beaurevoir, pro et nomine dicti [domini] comitis de Ligny ; quam pluries vidit eam in carcere, et cum ea pluries locutus est ; et tentavit ipse loquens pluries, cum ea ludendo, tangere manus [Quicherat : mammas, ses seins] suas, nitendo ponere manus in sinu suo : quod tamen pati nolebat ipsa Johanna, imo ipsum loquentem pro posse repellebat.
Erat etiam ipsa Johanna honestæ conversationis, tam in verbis quam in gestu. Dicit etiam quod ipsa Johanna fuit ducta in castro du Crotay, ubi tunc erat detentus prisionarius unus multum notabilis 371homo, vocatus magister Nicolaus de Queuville, cancellarius ecclesiæ Ambianensis, utriusque juris doctor, qui sæpe in eisdem carceribus celebrabat, et cujus missam sæpissime audiebat ipsa Johanna ; et in tantum quod audivit dici post eidem magistro Nicolao quod eamdem Johannam audierat in confessione, quod ipsa Johanna erat bona christiana et devotissima ; et quam plura bona de eadem Johanna dicebat.
Dicit ulterius ipse loquens quod ipsa Johanna fuit ducta in castro Rothomagensi, in quodam carcere versus campos ; et in eadem villa, durante tempore, quo ipsa Johanna erat detenta in eisdem carceribus, accessit ipse dominus comes de Ligny, in cujus societate erat ipse loquens. Et quadam die ipse dominus comes de Ligny voluit ipsam Johannam videre, et ad eam accessit in societate dominorum comitum de Warvic et de Deschnifort [Stauffort], præsente cancellario Angliæ, tunc episcopo Morinensi et fratre dicti comitis de Ligny, et ipso loquente.
Et eamdem Johannam allocutus est ipse comes de Ligny, dicendo ista verba : Johanna, ego veni huc ad ponendum vos ad financiam, dum tamen velitis promittere quod nunquam armabitis vos contra nos. Quæ respondit : En mon Dieu [En non Dé], vos deridetis a me, quia ego bene scio quod vos non habetis nec velle, nec posse ; et illa verba repetitis vicibus dixit, quod ipse [dominus] comes persistebat in dictis verbis, dicendo ulterius : Je sçay bien que ces Angloys me feront mourir, credentes post mortem meam lucrari regnum Franciæ ; sed, si essent centum mille godons, gallice, plus quam sint de præsenti, non habebunt regnum. Et ex istis verbis indignatus fuit comes Deschnifort [de Stauffort], et traxit dagam suam usque ad medium pro percutiendo eam ; sed comes de Warvic eum impedivit.
— Dix-septième témoin, enquête de Paris.
[73] Quadam curiositate multum affectabat eamdem Johannam videre, quærens media propitia ad eam videndum. Et invenit Petrum Manuel, advocatum Regis Angliæ, qui similiter multum affectabat eam videre, et iverunt insimul eam visum ; quam invenerunt in castro, in quadam turri, ferratam in compedibus, cum quodam grosso ligno per pedes, et habebat plures custodes Anglicos ; et eidem Johannæ locutus est ipse Manuel in ipsius loquentis præsentia, dicendo eidem Johannæ jocose quod ibidem non venisset, nisi fuisset adducta ; et eam interrogavit si bene sciebat ante ejus captionem quod deberet capi ; quæ respondit quod bene dubitabat. Et cum ulterius sibi diceretur quare, quum dubitaret de sua captione, se non custodiebat se illa die qua fuit capta : respondit quod non sciebat diem neque horam quibus debebat capi, nec quando illud contingeret.
— Dix-huitième témoin, enquête de Rouen.
[74] Audivit a quodam ferrario quod fecerat quamdam gabeam 372ferream, pro tenendo ipsam Johannam stantem [incarceratam]. Interrogatus utrum fuerit posita in ea : dicit se credere quod sic.
— Quinzième témoin, information des grands-vicaires d’Estouteville.
Dicit etiam quod audivit a Stephano Castille, fabro, quod ipse construxerat pro eadem quamdam gabiam ferri, in qua detinebatur correcta, et ligata collo, manibus et pedibus ; et quod fuerat in eodem statu a tempore quo adducta fuerat ad villam Rothomagensem, usque ad initium processus contra eam agitati ; eam tamen non vidit in eodem statu, quia, dum eam ducebat et reducebat, erat semper extra compedes.
— Troisième témoin, enquête de Rouen.
[75] Audivit dici quod ipsa Johanna, durante processu, fuit visitata an esset virgo vel non, et fuit inventa virgo ; et de hoc habet memoriam, quia tunc fuit dictum quod ipsa Johanna fuit læsa in inferioribus de equitando, dum visitaretur super virginitate.
— Quatrième témoin, enquête de Paris.
[76] Audivit dici quod domina de Bethfort eamdem Johannam fecit visitari an esset virgo vel non, [Quichera ajoute : et quod inventa fuit virgo] ; et audivit dici cuidam Joahnni Symon, sutore tunicarum, quod domina ducissa Bedfortiæ fecerat fieri pro eadem Johanna quamdam tunicam ad usum mulieris, quam quum eidem inducre vellet, eam accepit dulciter per mammam. Quæ fuit pro hoc indignata, et tradidit dicto Johannotino imam alapam.
— Onzième témoin, enquête de Paris.
[77] Audivit dici a pluribus de quibus non recordatur, quod ipsa Johanna fuerat visitata per matronas, et quod inventa fuerat virgo ; et quod dictam visitationem fecerat fieri domina ducissa Bedfordiæ, et quod dux Bedfordiæ erat in quodam loco secreto, ubi videbat eamdem Johannam visitari.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
Deponit quod audivit dici quod domina ducissa Bethfortiæ eamdem Johannam fecit visitari an esset virgo, vel non, et quod talis fuerat reperta ; et hoc, ut dicit, audivit à pluribus quos non recolit.
— Dixième témoin, enquête de Rouen.
Audivit dici, tempore quo fiebat processus, quod fuerat visitata an esset virgo, vel non, et quod fuerat inventa incorrupta.
— Quinzième témoin, enquête de Rouen.
Deponit quod bene scit quod fuit visitata an esset virgo vel non per matronas seu obstetrices, et hoc ex ordinatione ducissæ Bedfordiæ, et signanter per Annam Bavon et aliam matronam de cujus nomine non recordatur. Et post visitationem, retulerunt quod erat virgo et integra, et ea audivit referri per eamdem Annam ; et propter hoc, ipsa ducissa Bedfordiæ fecit inhiberi 373custodibus et aliis ne aliquam violentiam sibi inferrent.
— Quatrième témoin, enquête de Rouen.
[78] Dict oultre que nonobstant ce que plusieurs foys, en aydant à icelle à armer, que aultrement, il lui ait veu les testins, et aulcunes foyes les jambes toutes nues en la faisant appareyller de ses playes, et que d’elle approuchoit souvantes foyes, et aussy qu’il fût fort jeune et en bonne puissance, toutes fois pour quel que vue ou attouchement qu’il eût vers ladite Pucelle, ne s’esmeut son corps à aucun charnel desir vers elle, ne pareillement faisait aucun acte quelconque de ses gens et escuyers, ainsi qu’il parle leur a oy dire et relater par plusieurs.
— Le chevalier d’Aulon, enquête de Rouen.
Dicit etiam quod aliquando in exercitu ipse loquens cubuit cum eadem Johanna et armatis à la paillade, et vidit aliquando quod ipsa Johanna se præparabat, et aliquando videbat ejus mammas, quæ pulchræ erant ; non tamen habuit ipse loquens unquam de ea concupiscentiam carnalem.
— Le duc d’Alençon, enquête de Paris.
Eratque castissima, nec unquam scivit quod de nocte secum conversaretur vir ; imo semper de nocte habebat mulierem secum, cubantem in camera sua.
— M. de Gaucourt, deuxième témoin, enquête d’Orléans.
Et bene recordatur loquens quod, tempore quo conversabatur cum eadem, nunquam habuit voluntatem male faciendi. Dicit ulterius quod ipsa Johanna semper cubabat cum juvenibus filiabus, nec volebat cubare cum senibus mulieribus.
— Thibaut, écuyer, septième témoin de l’enquête de Paris.
Dicit insuper quod eam pluries vidit in balneis, et, ut percipere potuit, credit ipsam fore virginem.
— Dixième témoin, enquête de Paris, et beaucoup d’autres.
Jacebat autem Joanna cum eisdem de Mets, et teste loquente, ipsa tamen induta suo lodice et caligis suis cingulata ; et tunc temporis erat juvenis, sed non habebat voluntatem neque aliquem motum corporalem cognoscendi mulierem, nec ausus fuisset requirere dictam Johannam, propter ejus bonitatem quam videbat in ea.
— Trente-unième témoin, enquête de Vaucouleurs, l’un de ceux qui l’ont amenée à Chinon.
Dixit eundo, quod ipse testis et Bertrandus qualibet nocte jacebant cum ea insimul, sed ipsa puella jacebat juxta eumdem testem, suo gipone et caligis [vaginatis] induta, et quod eam idem testis testatur [Q : timebat taliter] quod non ausus fuisset eam requirere ; et per suum juramentum dixit quod nunquam habuit voluntatem ad eam, neque 374motum carnalem.
— Vingt-deuxième témoin de l’enquête de Vaucouleurs, l’un des deux qui l’a menée à Chinon.
[79] Credit quod fuerit visitata an esset virgo vel non ; sed in veritate non auderet affirmare ; scit tamen quod, durante processu, reputabatur virgo.
— Onzième témoin, enquête de Rouen.
Dicit et deponit quod nunquam audivit poni in deliberationibus, quod ipsa Johanna deberet visitari an esset virgo vel non, licet sibi verisimiliter videatur et credat, per ea quæ audivit et dicebantur a dicto domino episcopo Belvacensi, quod inventa fuerat virgo. Et credit quod si non fuisset inventa virgo, sed corrupta, quod in eodem processu non soluissent [Q : siluissent].
— Quatrième témoin, enquête de Paris.
[80] Nescit si fuerit visitata, vel non, sed bene scit quod, quadam vice, quum interrogaretur cur se vocabat Puellam, et si talis esset, respondit : Ego possum bene dicere quia talis sum, et, si non credatis, faciatis me visitari per mulieres ; offerebatque se promptam ad visitationem recipiendum, dum tamen fieret per mulieres honestas, ut consuetum est.
— Septième témoin, enquête de Rouen.
[81] Audivit dici quod ipsa Johanna fuerat visitata an esset virgo vel non, et talis fuit inventa ; et scit ipse loquens, prout percipere potuit secundum artem medicince, quod erat incorrupta et virgo, quia earn vidit quasi nudam, cum visitaret eam de quadam infirmitate ; et eam palpavit in renibus, et erat multum stricta, quantum percipere potuit ex aspectu.
— Deuxième témoin, enquête de Paris.
[82] Voyez la note 9 ci-dessus.
Notes
- [345]
Folios 51 à 64.
- [346]
bona filia, bene conditionata
. - [347]
16e T. E. V. R. (Témoin de l’Enquête faire à Vaucouleurs, dans l’instruction du procès de Révision).
- [348]
33e T. E. V. R.
- [349]
Tous les témoins.
- [350]
in romano
. - [351]
7e T. E. V. R.
- [352]
Plusieurs témoins.
- [353]
25e T. E. V. R.
- [354]
Plusieurs témoins.
- [355]
26e et 27e T. E. V. R.
- [356]
daret ei alapas
. - [357]
22e T. E. V. R.
- [358]
stupefacta
. - [359]
T. R. V. R.
- [360]
22e T. E. V. R.
- [361]
31e T. E. V. R.
- [362]
7e T. E. P. R. (Témoin de l’Enquête faite à Paris, dans l’instruction de la Révision).
- [363]
8e T. E. P. R.
- [364]
6e et 10e T. E. P. R.
- [365]
15e T. E. P. R.
- [366]
12e T. E. P. R.
- [367]
15e T. E. P. R.
- [368]
18e T. E. P. R.
- [369]
2e T. E. O. R. (Témoin de l’Enquête faire à Orléans, dans l’instruction du procès de Révision).
- [370]
15e T. E. P. R.
- [371]
Comme on l’a vu dans la première notice, page 65.
- [372]
15e T. E. P. R. et dernier témoin.
- [373]
12e T. E. P. R.
- [374]
13e T. E. P. R.
- [375]
Dernier T. E. P. R.
- [376]
18e T. E. P. R.
- [377]
magno modo
. - [378]
2e et 3e T. E. O. R.
- [379]
licite
. - [380]
9e T. E. P. R.
- [381]
10e T. E. P. R.
- [382]
7e T. E. P. R.
- [383]
9e T. E. P. R.
- [384]
7e T. E. P. R.
- [385]
Dernier T. E. P. R. et 13e T. E. P. R.
- [386]
Dernier T. E. P. R. et 15e T. E. P. R.
- [387]
12e T. E. P. R.
- [388]
10e T. E. P. R.
- [389]
Supplément, tome II, (bibliothèque de M. de Flandre de Brunville, procureur du Roi au Châtelet).
- [390]
13e T. E. P. R.
- [391]
1er T. R. O. R.
- [392]
13e T. E. P. R.
- [393]
1er et 2e T. R. O. R.
- [394]
13e et 16e T. E. P. R.
- [395]
15e et 16e T. E. P. R.
- [396]
12e et 16e T. E. P. R.
- [397]
charmare, gallice charmer
. - [398]
lardo
. - [399]
per medium ipsius Puellæ
. - [400]
1er T. R. O. R.
- [401]
12e T. R. P. R. et plusieurs autres.
- [402]
1er T. E. O. R.
- [403]
Par ce mot ennemis, le greffier entend les troupes de Charles VII.
- [404]
15e T. E. P. R.
- [405]
15e T. E. P. R. et 1er T. E. V. R.
- [406]
Dernier T. E. P. R.
- [407]
7e, 8e, 12e T. E. P. et 1er T. E. P. R., et presque tous.
- [408]
11e T. E. P. R.
- [409]
8e T. E. P. R. et plusieurs autres.
- [410]
9e et 18eT. E. P. R.
- [411]
12e T. E. P. R.
- [412]
Dernier T. E. P. R.
- [413]
9e, 32e T. E. O. R. et autres.
- [414]
28e T. E. O. R. et autres.
- [415]
38e et 39e T. E. O. R. et autres.
- [416]
6e T. E. P. R.
- [417]
12e T. E. P. R.
- [418]
Presque tous les témoins, d’Aulon, d’Alençon, Gaucourt, etc.
- [419]
12e, 7e et 10e T. E. P. R. et 22e T. E. V. R.
- [420]
Dernier T. E. R. R.
- [421]
15e T. E. P. R.
- [422]
8e et 13e T. E. P. R.
- [423]
8e et 9e T. E. P. R.
- [424]
6, 7, 8, 11, 12, 13, 14, 15, 16 et 39e T. E. O. R., 16, 18, 19 et 20e T. E. P. R.
- [425]
27e T. E. O. R., 10, 12, 16 et 20e T. E. P. R.
- [426]
Dernier T. E. R. R.
- [427]
13e et 10e T. E. P. R.
- [428]
10e T. E. P. R.
- [429]
16e T. E. R. R.
- [430]
1er T. E. O. R.
- [431]
Dernier T. E. R. R.
- [432]
4e T. E. O. R.
- [433]
M. le président Rolland (Barthélemy-Gabriel Rolland, 1734-1794) m’a prié d’insérer ici cette note :
Le père Daniel et Villaret, dit-il, m’ont induit en erreur en donnant Eudes Lemaire comme descendant de la Pucelle, quoiqu’il ait vécu près de trois cents ans avant elle ; voyez page 79, et note 46, page 181 de mes Recherches sur les cours d’Amour. Je préviens que je la rectifierai dans une autre édition, où en développant davantage ses faits relatifs à la Pucelle d’Orléans, j’indiquerai en même temps ceux qui concernent la descendance d’Eudes Lemaire, et l’erreur de nos historiens qui présentent ces deux familles comme n’en faisant qu’une.
- [434]
L’Averdy écrit le seigneur Deschnifort. [NdÉ]
- [435]
18e T. E. R. R.
- [436]
15e T. I. G. V. E., 3e et 10e T. E. R. R.
- [437]
5e et 11e T. E. P. R., 3, 4, 10 et 15e T. E. R. R.
- [438]
11e T. E. P. R.
- [439]
4e T. E. P. R. et 11e T. E. R. R.
- [440]
4e T. E. P. R.
- [441]
7e T. E. R. R.
- [442]
2e T. E. P. R.
- [443]
3e T. E. R. R.
- [444]
L’Averdy ajoute :
et qui se nommait Anne Bavon
; la duchesse de Bedford était Anne de Bourgogne, sœur cadette du duc de Bourgogne Philippe le Bon. [NdÉ] - [445]
Cette phrase est différente chez Quicherat (t. III, p. 94) :
Eamdem Johannam a tempore sui recessus de rege vidit usque post levatam obsidionem Aurelianensem.
[NdÉ] - [446]
Quicherat donne
prædictis
(t. III, p. 97). - [447]
Quicherat donne
l’Enfant de Warvic et Scalles
(t. III, p. 97).