Introduction
Procès de condamnation de Jeanne d’Arc
par
(1884)
Éditions Ars&litteræ © 2021
Dédicace
À la mémoire de Gambetta
Je suis un dévot de Jeanne d’Arc
, disait ce grand Français. Il alliait au culte des pères de la Révolution le culte de l’héroïne de la monarchie ; et l’ambition où se concentraient toutes ses pensées, tous ses discours, tous ses actes, c’était d’être un jour, lui aussi, le libérateur de la patrie.
Introduction générale
À une époque où tant d’affaires banales passionnent la curiosité publique, peut-on espérer qu’il sera accordé quelque attention aux deux grands procès de Jeanne d’Arc ?
Il est vrai que ces deux procès ne sont pas d’hier, puisqu’ils datent du XVe siècle. Mais hier encore ils n’étaient pas publiés, quoique nos meilleurs historiens y eussent fait de larges fouilles. L’édition qu’en a donnée Quicherat est toute récente ; et, comme Quicherat a reproduit les textes latins sans les traduire, il n’y a que les érudits qui aient ouvert ses volumes.
Dans le Procès de condamnation, à travers les partis pris des juges, à travers les lacunes ou les déguisements des procès-verbaux, Jeanne met sa vie en lumière et répand son âme en paroles sublimes. Quoi de plus saisissant ? Nous avons là un document officiel, élaboré sous la surveillance des ennemis de Jeanne et scellé par ses juges. C’est de ce document que les bourreaux de l’héroïne attendaient leur justification ; et c’est ce document qui est leur immortelle condamnation.
Dans le Procès de réhabilitation, on trouve, sur les diverses périodes de la vie de Jeanne, le plus riche fonds de particularités. Combien n’est-il pas intéressant d’entendre Mengette, Hauviette, Isabellette, ses amies d’enfance ; Durand Laxart, son oncle ; Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, ses guides à Chinon ; Seguin, son examinateur à Poitiers ; Dunois et d’Alençon, ses illustres compagnons de guerre ; le chevalier d’Aulon, son intendant ; Louis de Contes, son page ; frère Pasquerel, son aumônier ; Marguerite La Touroulde, son hôtesse ; l’écuyer Baucroix et le chevalier d’Armagnac ; les bourgeois et les bourgeoises d’Orléans ; l’universitaire Thomas de Courcelles, l’évêque Jean de Mailly, le prieur Migiet, ces anciens complices de Cauchon ; les greffiers Guillaume Manchon, Guillaume Colles et Nicolas Taquel ; l’huissier Jean Massieu, le frère Isambard de la Pierre, le frère Jean Toutmouillé et le frère Martin Ladvenu, nous raconter, avec des accents si divers, l’enfance de Jeanne, sa vocation, ses épreuves, ses triomphes, son jugement et son supplice ?
Ici, une image de la Pucelle peinte par les souvenirs de ceux qui la connurent ; là, une image de la Pucelle se peignant elle-même par ses réponses à ceux qui l’accusèrent.
Je viens de dire l’intérêt des deux procès. En voici les lacunes.
Dans le Procès de condamnation, les informations qui furent faites à l’origine du procès ne sont pas reproduites ; et c’est un malheur pour nous, en même temps que c’est un témoignage de la déception que causa aux juges une enquête qui dut tourner entièrement à l’honneur de Jeanne.
Dans le Procès de réhabilitation, les dépositions, limitées aux besoins du procès et moins étendues que ne le voudrait notre curiosité, laissent dans l’ombre les faits et gestes de la Pucelle depuis le milieu de l’année 1429 jusqu’à sa captivité.
Ni l’un ni l’autre procès ne nous fait bien connaître les réponses que fit Jeanne, fraîchement arrivée de son village, aux docteurs qui l’interrogèrent à Poitiers. Ces réponses avaient été consignées dans un registre auquel Jeanne a renvoyé à plusieurs reprises ses juges de Rouen. Ce registre, qu’on ne retrouva point lors du procès de réhabilitation, sera-t-il jamais retrouvé ? Je voudrais pouvoir le croire. Nous saisirions là, en leur expression la plus naïve, les impétueux élans et les premières confidences de la candide héroïne.
Le procès de condamnation fut mis en latin, dans sa forme authentique et définitive, sous la surveillance de Cauchon, par deux prêtres : l’universitaire Thomas de Courcelles et le greffier Manchon.
Celui-ci avait plus de conscience que de talent ; celui-là plus de talent que de conscience. À l’un est dû surtout ce qu’il y a de bonne foi dans le procès-verbal ; à l’autre revient surtout le mérite de sa bonne rédaction. Ils ont donné à l’exposition détaillée du procès la forme d’un récit mis dans la bouche des deux juges, l’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur.
Le registre original n’a pas été retrouvé. Mais, conformément à la volonté de Cauchon, qui était fier de son œuvre, il en avait été fait cinq expéditions, bien et dûment paraphées, signées et scellées. Deux nous manquent. L’une a été mutilée en 1456, lors de la sentence de réhabilitation qui prescrivit de lacérer publiquement les douze articles, base de la condamnation de Jeanne ; elle n’a pas été retrouvée depuis. L’autre, qui existait à Orléans en 1475, a disparu. Des trois manuscrits authentiques qui restent, deux se trouvent à la Bibliothèque nationale (no 5965 et no 5966 du fonds latin) ; le troisième, bel exemplaire en vélin, qui, d’après toutes les apparences, était destiné au roi d’Angleterre, et qui est un des trois que Manchon écrivit de sa main, se trouve à la bibliothèque de la Chambre des députés (B. 105, g.).
Le procès de réhabilitation, également exposé en latin, eut pour rédacteurs attitrés Lecomte et Ferrebouc, notaires en l’université de Paris.
Mais il faut remarquer que les dépositions des témoins, qui en sont la partie capitale, ayant été recueillies en divers lieux, furent généralement rédigées par d’autres clercs, tenant la place des deux greffiers officiels.
Les deux greffiers donnèrent à l’acte définitif et authentique la forme d’un vaste recueil où la déduction du procès est divisée en neuf longs chapitres, et où s’accumulent, de manière diffuse, procès-verbaux, mémoires, rapports et pièces justificatives.
D’après la déclaration faite par eux dans la préface de leur œuvre, les greffiers avaient délivré trois expéditions authentiques du procès.
De ces trois expéditions, il y en a une qui n’a pas été retrouvée. Les deux autres sont à la Bibliothèque nationale (no 5970 du fonds latin et no 138 du fonds de l’église Notre Dame).
Avant d’adopter définitivement la forme d’un recueil plus ou moins méthodique, les greffiers avaient essayé de mettre l’exposition du procès dans la bouche des juges, toujours en latin, bien entendu. Une copie partielle du procès ainsi présenté1 se trouve à la Bibliothèque nationale, à côté d’une copie de la rédaction définitive, dans un manuscrit qui, au XVIe siècle, appartenait au bibliophile Claude d’Urfé.
Le manuscrit de d’Urfé renferme aussi un précieux fragment de la minute primitive du procès de condamnation, telle qu’elle avait été écrite par Manchon et exhibée aux juges du procès de réhabilitation.
Cette minute était dite minute française, parce que, quoique l’ensemble du procès-verbal y fut écrit en latin, les interrogatoires y étaient formulés en français2.
La copie de cette minute, qui nous reste dans le manuscrit de d’Urfé, ne commence malheureusement qu’au milieu de l’interrogatoire du 3 mars. Telle quelle, outre l’incomparable avantage de faire connaître une partie des réponses de Jeanne dans la langue parlée par elle, la copie de d’Urfé nous fixe sur l’exactitude du procès-verbal authentique en ce qui concerne les interrogatoires. Sauf des divergences de détail assez nombreuses, que j’ai eu soin de signaler au passage, la version officielle, totalement rédigée en latin, se trouve conforme à ce qui nous reste de l’original français. D’où il est légitime de conclure à une même conformité pour les interrogatoires dont la minute est perdue3.
En composant le présent livre et celui qui le complète, j’ai voulu rendre accessible à tous la connaissance de ce qu’il y a d’essentiel dans le Procès de condamnation et dans le Procès de réhabilitation. Je n’ai éliminé que des documents sans intérêt. J’ai notamment eu soin de ne pas supprimer une seule ligne des interrogatoires de Jeanne, de l’acte d’accusation, de l’abjuration, des délibérations et des sentences. Dans les dépositions, j’ai également tout traduit, sauf quelques redites insignifiantes4.
Traduire ces textes si simples avec une exactitude littérale, sans y supprimer aucune ingénuité, sans y ajouter aucune fioriture : tel est le but que j’ai poursuivi. Ayant abordé mon travail avec amour, il ne m’en a pas coûté de le faire avec conscience.
Dans le texte du procès de condamnation, les questions des interrogateurs ne sont pas toujours indiquées, et des réponses qui ne se suivent pas se trouvent juxtaposées, tantôt sans aucune liaison, tantôt sous cette forme : Dirit ulterius… Item dixit… Addit quod… Subjungit quod… Ulterius confessa fuit quod…
Toutes les fois que cela m’a paru nécessaire, j’ai suppléé aux questions qui manquent. Mais, pour qu’on pût bien distinguer les questions qui sont mentionnées dans le texte de celles qui n’y sont pas mentionnées ou n’y sont indiquées qu’implicitement, j’ai fait précéder celles-ci d’un astérisque.
Partout j’ai substitué à la forme indirecte la forme directe. On voit toujours revenir, dans le procès de condamnation, cette formule : Interrogata utrum… respondit quod
, et, dans le procès de réhabilitation cette autre formule : Super articulo dicit quod
. Ce continuel emploi de la troisième personne est intolérable. On ne peut imaginer rien de plus lourd, ni rien qui prête davantage aux équivoques. Par la substitution de la première personne tout s’anime. On voit les personnages en scène. On assiste à un véritable drame.
Aussi bien, est-ce un double drame qui se dégage de la masse touffue des deux procès.
Voici d’abord le drame, tour à tour idyllique et épique, de la glorification de Jeanne. Il a son prologue à Domrémy, son premier acte à Vaucouleurs, son second acte à Chinon et à Poitiers, son troisième acte à Orléans, son quatrième acte à Jargeau et à Patay, son cinquième acte à Troyes et à Reims.
Après le drame du triomphe de Jeanne, le drame de sa passion. Le prologue, c’est Jeanne échouant à Paris, prise à Compiègne, vendue aux Anglais et livrée à la justice du tribunal ecclésiastique que va présider Cauchon. Dans le premier et dans le second acte, les interrogatoires publics et les interrogatoires secrets, où le caractère de Jeanne va s’accentuant et le nœud se serrant de plus en plus. Au troisième acte, le jugement et les monitions de la prison, où la crise atteint le plus haut degré d’intensité. Au quatrième acte, la grande péripétie de l’abjuration. Au cinquième acte, la révolte tragique de Jeanne reniant ses défaillances, et la suprême catastrophe du bûcher.
Et à ce drame quel triste épilogue ! Le roi oublieux et indifférent ; des grands et des gens d’Église contents qu’on en ait fini avec cette roturière qui se mêlait de délivrer son pays, avec cette révoltée qui se prétendait directement inspirée du ciel ; l’archevêque de Reims et le duc de la Trémouille s’applaudissant de n’être plus exposés à rencontrer sur leur chemin celte visionnaire de village qui gênait leurs intrigues ; le prélat Cauchon fier d’avoir mené à bonne fin un si beau procès et réclamant cette pourpre d’archevêque qu’on lui a promise ; les théologiens se faisant compter les livres tournois qui payent leur servilité, et quelques-uns se reprochant cet or gagné par la mort d’une sainte ; le duc de Bedford et le cardinal de Winchester joyeux, disant : Ce sont des prêtres français qui ont fait notre besogne, et de tout cela nous nous lavons les mains
; le peuple de France attendri et se demandant si ce qu’on raconte n’est pas un rêve ; là-bas, dans un coin de la Lorraine, une population en larmes, et peut être, à côté de ce deuil, un goujat disant : Notre Jeannette était une ambitieuse. Dieu l’a punie.
Notes
- [1]
Dans mes notes, j’ai fait quelques rapprochements entre le texte définitif et le texte primitif où étaient consignés certains détails qui furent ensuite omis.
- [2]
Dans les dépositions du Procès de réhabilitation (livre quatrième), on constatera que, outre les trois greffiers officiels, Manchon, Boisguillaume et Taquel, des greffiers officieux, cachés dans l’embrasure d’une fenêtre derrière un rideau, prenaient eux aussi des notes, avec la préoccupation de grossir ce qui chargeait Jeanne et d’éluder ce qui la justifiait. On verra en même temps quelles luttes eut à soutenir le consciencieux Manchon et combien ses bonnes intentions se trouvèrent quelquefois impuissantes à assurer la complète fidélité de la minute (minuta seu notula), rédaction des notes mises au net après collation des unes avec les autres.
- [3]
L’abbé Dauteroche, l’abbé Dubois et Buchon ont cru avoir trouvé cette minute en son texte intégral dans le manuscrit d’Orléans. Mais Quicherat, dans une notice qui se trouve au tome cinquième de son recueil, a péremptoirement démontré que ce manuscrit, datant du temps de Louis XII,
est moins une traduction qu’une compilation abrégée
; quele traducteur a manqué visiblement du texte original des interrogatoires pour tout ce qui précède l’audience du 3 mars
; qu’il a dû employer pour son travail le manuscrit de d’Urfé, lequel était mutilé dès le temps de Louis XII, comme il l’est aujourd’hui ; que, là où dure la lacune du manuscrit de d’Urfé, il ne fait qu’alourdir ou dénaturer la phrase latine, en accumulanttous les défauts d’une mauvaise traduction
. - [4]
En 1863, M. O’Reilly, conseiller à la cour impériale de Rouen, publia, chez Plon, son ouvrage intitulé : Les deux procès de condamnation, les enquêtes et la sentence de réhabilitation de Jeanne d’Arc mis pour la première fois intégralement en français d’après les textes latins originaux officiels.
Je n’insisterai pas sur les inexactitudes et sur les lacunes qui surabondent dans ce travail. Censurer l’œuvre d’autrui ne rendrait pas la mienne meilleure. Il me suffira de constater que j’ai adopté un plan tout différent ; que, soit dans le Procès de condamnation, soit dans le Procès de réhabilitation et notamment dans les dépositions relatives à Jeanne, j’ai mis en français des textes jusqu’ici non traduits, et que, d’un bout à l’autre, ma traduction est une œuvre absolument nouvelle dont les érudits pourront vérifier la complète exactitude.