J. Fabre  : Procès de condamnation (1884)

II. Interrogatoires secrets

Deuxième partie
Interrogatoires secrets96

Voici déjà dix fois que vous cherchez à me confondre, et vous ne rougissez pas de vouloir m’écraser. Tant qu’un souffle me restera, je ne fléchirai point, et mes lèvres ne proféreront pas le mensonge. Revêtue, de mon intégrité comme d’un manteau, j’en appellerai de vous au Dieu vivant.

Livre de Job.

I. Premier interrogatoire secret

(Le samedi 10 mars. — Dans la prison.)

L’évêque. — Jeanne, nous vous requérons d’affirmer par serment que vous direz la vérité sur ce qui va vous être demandé.

Jeanne. — Je vous promets de dire la vérité sur ce qui touchera votre procès. Mais plus vous me pousserez à jurer, plus je tarderai à vous la dire.

L’évêque. — Maître Jean de La Fontaine, interrogez Jeanne.

L’interrogateur (Jean de La Fontaine). — Jeanne, sous la foi du serment que vous avez prêté, répondez. La dernière fois que vous vîntes à Compiègne, de quel lieu étiez-vous partie ?

Jeanne. — De Crépy-en-Valois.

L’interrogateur. — Arrivée à Compiègne, fûtes-vous plusieurs jours sans faire sortie ou saillie ?

Jeanne. — Je vins à heure secrète du matin et entrai dans la ville pour que les ennemis pussent bien s’en douter ; et, ce jour même, sur le soir, je fis la saillie où je fus prise.

L’interrogateur. — À la saillie, sonna-t-on les cloches ?

Jeanne. — Si on les sonna, ce ne fut ni par mon commandement ni à ma connaissance. Je n’y pensais point.

L’interrogateur*. — Ne dîtes-vous pas de les sonner ?

Jeanne. — Il ne me souvient pas d’avoir dit qu’on les sonnât.

L’interrogateur. — Fîtes-vous cette saillie par le commandement de cette voix ?

Jeanne. — En la semaine de Pâques dernière, comme j’étais sur le fossé de Melun, il me fut dit par mes voix, à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant la Saint-Jean, et qu’ainsi fallait qu’il fût fait ; et que je ne m’en ébahisse point, mais prisse tout en gré, et que Dieu m’aiderait.

L’interrogateur. — Depuis ce lieu de Melun, ne vous fut-il point dit par vos voix que vous seriez prise ?

Jeanne. — Oui, plusieurs fois, et presque tous les jours. Et je faisais requête à mes voix que, quand je serais prise, je mourusse aussitôt sans long tourment de prison. Et elles me dirent : Prends tout en gré. Il faut qu’il soit ainsi fait. Mais elles ne me dirent point l’heure. Et si je l’eusse su, je n’y serais point allée.

L’interrogateur. — Ne les aviez-vous pas interrogées là-dessus ?

Jeanne. — J’avais bien plusieurs fois fait demande à mes voix pour savoir l’heure ou je serais prise ; mais elles ne me la dirent point.

L’interrogateur. — Vos voix vous avaient-elles commandé de faire cette saillie de Compiègne et signifié, en quelque manière, que vous seriez prise si vous y alliez ?

Jeanne. — Si j’eusse su l’heure, et que je dusse être prise, je n’y fusse point allée volontiers. Pourtant, j’aurais fait selon le commandement de mes voix, quoi qu’il eut dû m’en advenir.

L’interrogateur. — Mais, quand vous sortîtes de Compiègne, n’eûtes-vous pas voix ou révélation de partir et faire cette saillie ?

Jeanne. — Ce jour-là je ne fus point avisée de ma prise, ni je n’eus autre commandement de sortir. Mais toujours il m’avait été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière.

L’interrogateur. — Quand vous fîtes cette saillie, passâtes-vous par le pont de Compiègne ?

Jeanne. — Je passai par le pont et par le boulevard ; et j’allai en compagnie des gens de mon parti sur les gens du seigneur Jean de Luxembourg. Je les reboutai par deux fois jusqu’au logis des Bourguignons, et à la tierce fois jusqu’à mi-chemin. Sur ce, les Anglais, qui là étaient, nous coupèrent les chemins à mes gens et à moi. En me retirant, je fus prise dans les champs, sur le côté qui regarde la Picardie, tout près du boulevard. Entre Compiègne et le lieu où je fus prise il n’y avait que la rivière et le boulevard avec son fossé.

L’interrogateur. — Sur l’étendard que vous portiez n’y avait-il pas peint le monde avec deux anges, etc.97 ?

Jeanne. — Oui. Oncques n’en eus qu’un.

L’interrogateur. — Que signifiait de peindre là Dieu tenant le monde, et deux anges ?

Jeanne. — Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de prendre l’étendard et de le porter hardiment, et d’y faire mettre en peinture le Roi du ciel. Je dis cela à mon roi, quoique bien contre mon gré. Et de la signifiance je ne sais rien autre.

L’interrogateur. — N’aviez-vous point écu et armes ?

Jeanne. — Oncques n’en eus. Mais le roi donna à mes frères des armes, à savoir un écu d’azur, où il avait deux fleurs de lis d’or et une épée au milieu. Dans cette ville j’ai décrit à un peintre ces armes, vu qu’il m’avait demandé quelles armes je portais.

L’interrogateur*. — Est-ce vous qui fîtes donner ces armes à vos frères ?

Jeanne. — Elles furent données par mon roi à mes frères sans requête de moi et sans révélation [à la plaisance d’eux]98.

L’interrogateur. — Quand vous fûtes prise, aviez vous un cheval, coursier ou haquenée ?

Jeanne. — J’étais à cheval, et montais un demi-coursier.

L’interrogateur. — Qui vous avait donné ce cheval ?

Jeanne. — Mon roi, ou ses gens avec [en me donnant] de l’argent du roi99. J’avais cinq coursiers achetés de l’argent du roi, sans compter les trottiers, au nombre de plus de sept.

L’interrogateur. — Eûtes-vous oncques autre richesse de votre roi que ces chevaux ?

Jeanne. — Je ne demandai rien à mon roi, sinon de bonnes armes, de bons chevaux, et de l’argent pour payer les gens de ma maison.

L’interrogateur. — N’aviez-vous point de trésor ?

Jeanne. — J’avais dix à douze mille (écus) vaillant. Ce n’est pas grand trésor pour mener la guerre. C’est même peu de chose. Mes frères l’ont en possession, j’imagine. Tout mon avoir est du propre argent de mon roi.

L’interrogateur. — Quel est le signe que vous donnâtes à votre roi [ou qui vint à votre roi] quand vous vîntes à lui100 ?

Jeanne. — Il est beau et honoré, et bien croyable, et bon, et le plus riche qui soit au monde.

L’interrogateur. — Pourquoi ne le voulez-vous aussi bien désigner et montrer, comme vous avez voulu avoir le signe de Catherine de la Rochelle ?

Jeanne. — Si le signe de Catherine eût été aussi bien montré devant notables gens d’Église et autres, archevêques et évêques (tels que l’archevêque de Reims et divers dont je ne sais les noms), comme l’a été le mien (et même il y avait là Charles de Bourbon, le sire de la Trémouille, le duc d’Alençon et autres chevaliers, qui le virent et l’ouïrent aussi bien que moi je vous vois, vous messires, ici présents et parlant devant moi), je n’aurais point demandé de savoir le signe de ladite Catherine. Et pourtant je savais d’avance, par mes saintes, que le fait de Catherine de la Rochelle était tout néant.

L’interrogateur. — Le susdit signe dure-t-il encore ?

Jeanne. — C’est bon à savoir. Il durera jusqu’à mille ans et au delà.

L’interrogateur*. — Où est-il ?

Jeanne. — Il est au trésor du roi.

L’interrogateur. — Est-ce or, argent, pierre précieuse, couronne ?

Jeanne. — Je ne vous le dirai pas. Il n’est homme qui sût décrire chose si riche comme est mon signe. Cependant, le signe qu’il vous faut à vous, c’est que Dieu me délivre de vos mains ; et c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer.

L’interrogateur*. — Les voix vous avaient-elles annoncé le signe ?

Jeanne. — Quand je dus partir pour aller à mon roi il me fut dit par mes voix : Va hardiment. Quand tu seras devant le roi, il aura bon signe pour te recevoir et croire.

L’interrogateur. — Quand le signe vint à votre roi, quelle révérence lui fîtes-vous ? Vint-il de la part de Dieu ?

Jeanne. — Je rendis grâce à Dieu [ou je remerciai Notre-Seigneur]101 de ce qu’il me délivrait de la peine qui m’était faite par les clercs de par delà, lesquels arguaient contre moi. Et plusieurs fois je m’agenouillai.

L’interrogateur. — Qui donna le signe au roi ?

Jeanne. — Un ange venant de la part de Dieu, et non de la part d’un autre, donna le signe au roi. Et de cela je remerciai moult de fois Notre-Seigneur.

L’interrogateur*. — Que dirent les clercs après ?

Jeanne. — Les clercs cessèrent de m’arguer quand ils eurent vu ledit signe.

L’interrogateur. — Les gens d’Église de par là virent-ils le signe susdit ?

Jeanne. — Mon roi et ceux qui étaient avec lui virent le signe susdit, et même l’ange qui le donna. Et moi je demandai à mon roi s’il était content ; et il me répondit que oui. Et alors je me relevai et allai dans une petite chapelle, tout près de là. Et j’ai ouï dire qu’après mon départ il y eut bien plus de trois cents personnes qui virent ledit signe.

L’interrogateur*. — Comment expliquez-vous que tant de gens de votre parti aient vu ledit signe ?

Jeanne. — Dieu le permit par amour de moi et pour qu’on cessât de m’interroger.

L’interrogateur. — Votre roi et vous ne fîtes-vous pas révérence à l’ange quand il apporta le signe ?

Jeanne. — Moi je lui fis révérence et me mis à genoux et ôtai mon chaperon.

(La séance est levée.)

II. Deuxième interrogatoire secret

(Lundi 12 mars. — Dans la prison.)

L’évêque. — Nous vous requérons de dire la vérité sur ce qui va vous être demandé.

Jeanne. — Sur ce qui touche votre procès, comme autres fois je vous l’ai dit, je dirai volontiers la vérité.

L’évêque*. — Jurez.

Jeanne. — Ainsi, je le jure.

L’évêque. — Maître Jean de La Fontaine, interrogez-la.

L’interrogateur. (Jean de La Fontaine). — L’ange qui apporta à votre roi le signe ci-devant mentionné ne parla-t-il point ?

Jeanne. — Il parla.

L’interrogateur*. — Que dit-il ?

Jeanne. — Il dit à mon roi qu’on me mît en besogne et que le pays serait tôt allégé.

L’interrogateur. — L’ange qui apporta le signe au roi est-il le même ange qui vous était premièrement apparu ?

Jeanne. — Il est toujours tout un et le même, et oncques ne me faillit.

L’interrogateur. — Ne vous a-t-il pas failli aux biens de la fortune, puisque vous avez été prise ?

Jeanne. — Du moment où cela a plu à Dieu, je crois que c’est pour le mieux que j’aie été prise.

L’interrogateur. — Dans les biens de la grâce l’ange ne vous a-t-il point failli ?

Jeanne. — Pourquoi me faillirait-il, quand il me conforte tous les jours ?

L’interrogateur. — D’où vient ce confort ?

Jeanne. — De sainte Catherine et sainte Marguerite.

L’interrogateur. — Appelez-vous ces saintes, ou viennent-elles sans appeler ?

Jeanne. — Elles viennent souvent sans appeler. Et d’autres fois, si elles ne venaient pas, je requerrais Dieu bien promptement qu’il les envoyât102.

L’interrogateur. — N’est-il pas quelquefois arrivé que vos saintes ne venaient pas quand vous les appeliez ?

Jeanne. — Oncques je n’en eus besoin que je ne les aie eues.

L’interrogateur. — Saint Denis vous est-il jamais apparu ?

Jeanne. — Non, que je sache.

L’interrogateur. — Parliez-vous à Dieu même quand vous promîtes de garder votre virginité ?

Jeanne. — Il devait bien suffire de le promettre aux envoyées de la part de Dieu, à savoir saintes Catherine et Marguerite.

L’interrogateur. — Qu’est-ce qui vous poussa à faire citer un homme, à Toul, en cause de mariage ?

Jeanne. — Je ne le fis pas citer ; mais ce fut lui qui me fit citer en cette ville, et j’y jurai devant le juge de dire la vérité.

L’interrogateur*. — N’aviez-vous pas fait de promesse à cet homme ?

Jeanne. — Je n’avais fait à cet homme aucune promesse.

L’interrogateur*. — Aviez-vous dessein de ne pas vous marier ?

Jeanne. — La première fois que j’ouïs ma voix, je fis vœu de garder ma virginité tant qu’il plairait à Dieu. J’étais alors en l’âge de treize ans, ou environ.

L’interrogateur*. — Ce procès de Toul ne vous donna-t-il pas d’inquiétudes ?

Jeanne. — Mes voix m’avaient assuré que je le gagnerais.

L’interrogateur. — De toutes ces visions que vous dites avoir, n’aviez-vous point parlé à votre curé ou à un autre homme d’Église ?

Jeanne. — Non. J’en parlai seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi103.

L’interrogateur*. — Vos voix vous défendaient-elles d’en parler ?

Jeanne. — Mes voix ne m’obligèrent pas d’en faire mystère. Mais je répugnais fort à le révéler, dans la crainte que les Bourguignons ne missent obstacle à mon voyage ; et aussi en particulier je craignais fort mon père, qu’il ne m’empêchât de me mettre en chemin.

L’interrogateur. — Croyiez-vous bien faire en partant sans le congé de votre père et de votre mère, quand c’est le devoir d’honorer père et mère ?

Jeanne. — J’ai bien obéi à mon père et à ma mère pour toutes autres choses, hors pour ce départ. Mais depuis je leur en ai écrit, et ils m’ont pardonné.

L’interrogateur. — Quand vous avez quitté votre père et votre mère, ne croyiez-vous point pécher ?

Jeanne. — Puisque Dieu le commandait, il fallait le faire. Puisque Dieu le commandait, même si j’eusse eu cent pères et cent mères et que j’eusse été fille de roi, encore serais-je partie.

L’interrogateur. — Demandâtes-vous à vos voix si vous deviez dire à votre père et à votre mère votre départ ?

Jeanne. — Quant à mon père et à ma mère, les voix n’étaient pas mécontentes que je le leur dise, n’eût été la peine qu’ils m’eussent faite si je les eusse avertis de mon départ104. Quant à moi, je ne le leur aurais dit pour chose quelconque.

L’interrogateur*. — Vos voix ne vous donnèrent-elles pas d’ordre concernant l’annonce de votre départ à votre père et à votre mère ?

Jeanne. — Mes voix s’en rapportaient à moi de le dire ou m’en taire.

L’interrogateur. — Faites-vous la révérence à saint Michel et aux anges quand vous les voyez ?

Jeanne. — Oui, et je baise la terre sur laquelle ils ont passé, après leur départ.

L’interrogateur. — Lesdits anges sont-ils longtemps avec vous ?

Jeanne. — Ils viennent bien des fois entre les chrétiens, et on ne les voit pas. Moi-même, bien des fois, je les ai vus entre les chrétiens.

L’interrogateur. — N’avez-vous point eu des lettres de saint Michel ou de vos voix ?

Jeanne. — Je n’ai pas congé de vous le dire. D’ici huit jours je vous en répondrai volontiers ce que je saurai.

L’interrogateur. — Vos voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l’Église, fille au grand cœur ?

Jeanne. — Avant la levée du siège d’Orléans, et depuis, tous les jours, quand elles m’ont parlé, elles m’ont souvent appelée Jeanne la Pucelle, fille de Dieu.

L’interrogateur. — Puisque vous vous dites fille de Dieu, pourquoi ne dites-vous pas volontiers Notre Père ?

Jeanne. — Volontiers le dirai-je. Autres fois, quand j’ai refusé de le dire, c’était dans l’intention que monseigneur de Beauvais m’ouït en confession.

(La séance est levée.)

III. Troisième interrogatoire secret

(Même jour, l’après-midi. — Dans la prison.)

L’évêque. — Maître Jean de La Fontaine, interrogez Jeanne.

L’interrogateur. (Jean de La Fontaine). — On raconte que votre père eut des songes à votre sujet avant votre départ. Qu’y a-t-il de vrai ?

Jeanne. — Quand j’étais encore chez mon père et ma mère, il me fut dit plusieurs fois par ma mère que mon père avait songé que moi, Jeanne sa fille, je m’en irais avec des hommes d’armes. À cause de quoi mon père et ma mère avaient grande cure de bien me garder, et me tenaient en grande sujétion. Et moi je leur obéissais-en toutes choses, excepté au procès que j’eus à Toul pour cause de mariage.

L’interrogateur. — Votre père ne fit-il pas des menaces contre vous pour le cas où vous partiriez ?

Jeanne. — J’entendis dire par ma mère que mon père disait à mes frères : Vrai, si je croyais qu’advint cette chose que je crains de ma fille [ou, que j’ai songé de ma fille]105, je voudrais qu’elle fût noyée par vous ; et, si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même106. Mon père et ma mère perdirent presque le sens quand je partis pour aller à Vaucouleurs.

L’interrogateur. — Ces pensées ou songes venaient ils à votre père après que vous eûtes vos visions ?

Jeanne. — Oui. Il y avait plus de deux ans que j’avais eu mes premières voix.

L’interrogateur. — Est-ce à la requête de Robert de Baudricourt, ou est-ce de vous-même que vous prîtes l’habit d’homme ?

Jeanne. — Ce fut de moi-même et non à la requête d’âme qui vive.

L’interrogateur. — La voix ne vous commanda-t-elle pas de prendre l’habit d’homme ?

Jeanne. — Tout ce que j’ai fait de bien, je l’ai fait par le commandement de mes voix. Quant à l’habit, je vous répondrai une autre fois. Pour à présent je ne suis point avisée. Mais demain vous aurez réponse là dessus.

L’interrogateur. — En prenant l’habit d’homme pensiez-vous mal faire ?

Jeanne. — Non. Et encore à présent, si j’étais près de ceux de mon parti en cet habit d’homme, il me semble que ce serait un des grands biens de France de faire comme je faisais avant ma prise.

L’interrogateur. — Comment auriez-vous délivré le duc d’Orléans ?

Jeanne. — J’eusse pris de deçà la mer assez d’Anglais pour le ravoir ; et si je n’en eusse assez pris, moi-même j’eusse passé la mer pour aller le quérir en Angleterre, de force.

L’interrogateur. — Est-ce que sainte Catherine et sainte Marguerite vous avaient dit, absolument et sans condition, que vous prendriez gens suffisants pour avoir le duc d’Orléans qui est en Angleterre, ou autrement que vous passeriez la mer pour l’aller quérir [et amener dans trois ans]107 ?

Jeanne. — Oui. Et moi je le dis à mon roi, et qu’il me laissât traiter de tous ces seigneurs d’Angleterre qui alors étaient prisonniers108.

L’interrogateur*. — Le duc est cependant demeuré prisonnier ?

Jeanne. — Si j’eusse duré trois ans sans avoir empêchement, j’eusse délivré le duc.

L’interrogateur*. — Ce terme de trois ans vous avait-il été fixé ?

Jeanne. — Il y avait terme plus bref que de trois ans et plus long que d’un an ; mais de ce je n’ai mémoire.

L’interrogateur*. — Quel est le signe que vous donnâtes à votre roi ?

Jeanne. — J’en aurai conseil de sainte Catherine.

(La séance est levée).

IV. Quatrième interrogatoire secret

(13 mars, l’après-midi. — À la prison.)

L’évêque. — Jeanne, à partir de ce moment, religieuse et vénérable personne, frère Jean Lemaître, de l’ordre des Prêcheurs, vicaire de l’inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France, qui a assisté à la plus grande partie du procès et qui a été ainsi à même d’entendre la plupart de vos réponses, vu la lettre à lui adressée par l’inquisiteur général, veut bien s’adjoindre à nous en qualité de juge appelé à décider dans la présente cause et procéder avec nous comme de droit et de raison. De ce, nous évêque, nous vous avisons bénignement, et nous vous exhortons, pour le salut de votre âme, à dire la vérité sur tout ce qui pourra vous être demandé par ceux que nous chargerons de vous interroger ou par nous-même. Désormais, nous évêque, et frère Jean Lemaître, vicaire inquisiteur, nous procéderons ensemble à toute la suite du procès. — Les interrogatoires vont continuer, ainsi qu’ils ont été commencés.

L’interrogateur. — Quel est le signe que vous donnâtes à votre roi ?

Jeanne. — Seriez-vous contents que je me parjurasse 

L’interrogateur. — Avez-vous juré et promis à sainte Catherine de ne pas dire ce signe ?

Jeanne. — J’ai juré et promis de ne pas dire ce signe, et cela de moi-même, parce qu’on me chargeait trop de le dire : ce que voyant, je me dis que je n’en parlerais plus à homme quelconque.

L’interrogateur*. — Il faut nous dire quel fut ce signe ?

Jeanne. — Ce signe fut que l’ange donna certitude à mon roi en lui apportant la couronne et en lui disant qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, avec l’aide de Dieu et moyennant mon labeur, et qu’il me mit en besogne, c’est-à-dire me donnât des hommes d’armes, autrement il ne serait mie sitôt couronné et sacré.

L’interrogateur. — Depuis hier avez-vous parlé à sainte Catherine ?

Jeanne. — Depuis hier je l’ai ouïe à plusieurs reprises. Elle m’a dit : Réponds hardiment aux juges sur ce qu’ils te demanderont touchant ton procès.

L’interrogateur. — Comment l’ange apporta-t-il la couronne ? La mit-il lui-même sur la tête de votre roi ?

Jeanne. — La couronne fut donnée à un archevêque, à l’archevêque de Reims, comme il me semble, en présence du roi. Ledit archevêque la reçut et la donna au roi, et moi j’étais présente ; et la couronne a été mise au trésor du roi.

L’interrogateur. — En quel lieu cette couronne fut-elle apportée ?

Jeanne. — En la chambre du roi, au château de Chinon.

L’interrogateur. — Quel jour, à quelle heure ?

Jeanne. — Du jour, je ne sais. Quant à l’heure, il était haute heure : autrement n’ai-je mémoire de l’heure. Quant au mois, ce fut en avril ou mars, à ce qu’il me semble. Au prochain mois d’avril ou au présent mois de mars il y aura deux ans écoulés. C’était après Pâques.

L’interrogateur. — Le même jour [le premier jour] où vous vîtes ce signe109, votre roi le vit-il ?

Jeanne. — Oui ; et il l’eut lui-même.

L’interrogateur. — De quelle matière était la couronne ?

Jeanne. — C’est bon à savoir qu’elle était de fin or. Elle était si riche, si somptueuse, que je ne saurais nombrer ni apprécier les richesses existant en elle110 [ou, elle était si riche que je n’en saurais nombrer la richesse].

L’interrogateur*. — Que signifiait cette couronne ?

Jeanne. — Elle signifiait que mon roi tiendrait le royaume de France.

L’interrogateur. — Y avait-il des pierreries ?

Jeanne. — Je vous ai dit ce que j’en sais.

L’interrogateur. — L’avez-vous maniée ou baisée ?

Jeanne. — Non.

L’interrogateur. — Est-ce que l’ange qui apporta cette couronne vint de haut ou de par terre ?

Jeanne. — Il vint de haut ; car il venait par le commandement de Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Comment entra l’ange ?

Jeanne. — [Il entra par la porte de la chambre111]. Quand il vint devant le roi, il fit la révérence au roi en s’inclinant devant lui et en prononçant les paroles que j’ai déjà dites au sujet du signe. En même temps, l’ange remémorait au roi la belle patience qu’il avait dans les grandes tribulations qui lui étaient venues.

L’interrogateur. — Est-ce que l’ange vint par terre et chemina depuis la porte de la chambre ?

Jeanne. — Depuis la porte l’ange marchait, et de ses pas il touchait la terre, en venant au roi.

L’interrogateur. — Quel espace y avait-il de la porte jusqu’au roi ?

Jeanne. — Il y avait bien, je crois, la longueur d’une lance.

L’interrogateur*. — Par où l’ange s’en retourna-t-il ?

Jeanne. — Il s’en retourna par où il était venu.

L’interrogateur*. — Que fîtes-vous, lors de la venue de l’ange ?

Jeanne. — Quand l’ange vint, je l’accompagnai et allai avec lui par l’escalier à la chambre du roi. L’ange entra le premier ; puis moi. Et je dis au roi : Sire, voici votre signe. Prenez-le.

L’interrogateur. — En quel lieu l’ange vous apparut-il ?

Jeanne. — J’étais presque toujours en prière afin que Dieu envoyât le signe du roi ; et j’étais dans mon logis, en la maison d’une bonne femme, près du château de Chinon, quand l’ange vint. Et alors, lui et moi, allâmes ensemble vers le roi.

L’interrogateur*. — Cet ange était-il seul ?

Jeanne. — Cet ange avait bonne compagnie d’autres anges. Ils étaient avec lui ; mais chacun ne les voyait point.

L’interrogateur. — Fûtes-vous seule à voir l’ange ? L’ange fut-il vu de beaucoup de personnes ?

Jeanne. — Si ce n’eut été par amour de moi et pour me mettre hors de peine vis à vis des gens qui m’arguaient, je crois bien que plusieurs qui virent l’ange ne l’eussent pas vu.

L’interrogateur. — Tous ceux qui étaient là avec le roi, virent-ils l’ange ?

Jeanne. — À ce que je crois, l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de la Tremouille et Charles de Bourbon le virent. Quant à la couronne, plusieurs gens d’Église et autres la virent qui ne virent pas l’ange.

L’interrogateur. — De quelle figure et de quelle taille était l’ange ?

Jeanne. — Pour vous dire cela, je n’ai point congé. Demain je vous répondrai.

L’interrogateur. — Est-ce que tous les anges qui accompagnaient l’ange susdit étaient d’une même figure ?

Jeanne. — Quelques-uns s’entre-ressemblaient bien ; d’autres, non, en la manière où je les voyais. Aucuns avaient des ailes. Il y en avait même de couronnés ; et en la compagnie étaient sainte Catherine et sainte Marguerite. Elles furent, avec l’ange susdit, et les autres anges aussi, jusque dedans la chambre du roi.

L’interrogateur. — Dites-nous comment l’ange vous quitta.

Jeanne. — Il me quitta dans une petite chapelle112 et je fus bien fâchée de son départ, et même je pleurai. Volontiers je m’en fusse allée avec lui : je veux dire mon âme.

L’interrogateur. — Au départ de l’ange demeurâtes-vous joyeuse ?

Jeanne. — Il ne me laissa point en peur ni frissonnante. Mais j’étais fâchée de son départ.

L’interrogateur. — Est-ce à cause de votre mérite que Dieu vous envoya son ange ?

Jeanne. — L’ange venait pour grande chose. Ce fut en espérance que le roi croirait ce signe et qu’on cesserait de m’arguer, et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans ; et aussi pour les mérites du roi et du bon duc d’Orléans.

L’interrogateur. — Pourquoi à vous plutôt qu’à une autre ?

Jeanne. — Il plut à Dieu ainsi faire, par une simple pucelle, pour rebouter les adversaires du roi.

L’interrogateur. — Vous fût-il dit où l’ange avait pris cette couronne ?

Jeanne. — Elle fut apportée de par Dieu. Il n’y a orfèvre au monde qui sût faire couronne si belle et si riche.

L’interrogateur*. — Où l’ange la prit-il ?

Jeanne. — Je m’en rapporte à Dieu et ne sais autrement où elle fût prise.

L’interrogateur. — Cette couronne avait-elle bonne odeur ? était-elle reluisante ?

Jeanne. — Je n’en ai pas souvenir. Je m’en aviserai. Elle fleure bon, et fleurera bon, pourvu qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il convient.

L’interrogateur*. — Comment était-elle ?

Jeanne. — Elle était en manière de couronne.

L’interrogateur. — L’ange vous a-t-il écrit des lettres ?

Jeanne. — Non.

L’interrogateur. — Quel signe eurent votre roi et les gens qui étaient avec lui et vous, pour croire que c’était un ange qui avait apporté la couronne ?

Jeanne. — Le roi le crut par l’enseignement ou témoignage des gens d’Église qui étaient là, et par le signe de la couronne.

L’interrogateur. — Et les gens d’Église comment surent-ils que c’était un ange ?

Jeanne. — Par leur science et parce qu’ils étaient clercs.

L’interrogateur. — Qu’est-il advenu d’un prêtre concubinaire et d’une tasse perdue que vous indiquâtes, à ce qu’on dit ?

Jeanne. — De tout cela je ne sais rien, et oncques n’en ouïs parler.

L’interrogateur. — Quand vous allâtes devant Paris, eûtes-vous révélation de vos voix d’y aller ?

Jeanne. — Non ; mais j’y allai à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche, ou vaillance d’armes. C’était bien mon intention d’aller outre et de passer les fossés.

L’interrogateur. — Eûtes-vous révélation d’aller devant la ville de la Charité ?

Jeanne. — Non ; j’y allai à la requête des hommes d’armes, ainsi que je vous l’ai dit autrefois.

L’interrogateur. — Eûtes-vous quelque révélation d’aller à Pont-l’Évêque ?

Jeanne. — Depuis qu’il m’eût été révélé sur les fossés de Melun que je serais prise, je m’en rapportai le plus possible du fait de la guerre aux capitaines. Et toutefois je ne leur disais point que j’avais révélation que je serais prise.

L’interrogateur. — Fût-ce bien fait d’aller attaquer Paris le jour de la Nativité de Notre Dame, un jour de fête ?

Jeanne. — C’est bien fait de garder les fêtes de Notre Dame. Il me semble en ma conscience qu’il serait bien fait de garder les fêtes de Notre Dame depuis un bout jusqu’à l’autre.

L’interrogateur. — Ne dites-vous point devant Paris : Rendez la ville de par Jésus !

Jeanne. — Non. Mais je dis : Rendez la ville au roi de France !

(La séance est levée).

V. Cinquième interrogatoire secret

(Mercredi 14 mars. — À la prison.)

L’interrogateur. — Dites-nous pour quelle cause vous avez sauté de la tour de Beaurevoir ?

Jeanne. — J’avais ouï dire que ceux de Compiègne, tous jusqu’à l’âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang ; et moi j’aimais mieux mourir que de vivre après une telle destruction de bonnes gens. Ce fut une des causes. L’autre fut que je me savais vendue aux Anglais ; et j’eusse eu plus cher mourir que d’être en la main des Anglais, mes adversaires.

L’interrogateur. — Fîtes-vous le saut de par conseil de vos voix ?

Jeanne. — Sainte Catherine me disait presque chaque jour de ne point sauter et que Dieu me viendrait en aide, et aussi à ceux de Compiègne. Et moi, je dis à sainte Catherine : Puisque Dieu sera en aide à ceux de Compiègne, je veux être là. Alors sainte Catherine me dit : Sans faute il faut que vous preniez tout en gré. Vous ne serez point délivrée jusqu’à ce que vous ayez vu le roi des Anglais113. Et moi je lui le répondis : Vraiment ! Je ne le voudrais point voir. J’aimerais mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais.

L’interrogateur. — Ne dîtes-vous point à sainte Catherine et à sainte Marguerite des paroles de cette sorte : Dieu laissera-t-il mourir si mauvaisement ces bonnes gens de Compiègne ?

Jeanne. — Je n’ai pas dit ces mots si mauvaisement. La vérité est que je parlais à mes saintes en cette manière : Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur !

L’interrogateur*. — Ne faillites-vous pas mourir du saut que vous fîtes ?

Jeanne. — Quand je fus tombée du haut de la tour, je fus deux ou trois jours sans vouloir manger ; et même je fus tellement grevée, pour ce saut, qu’il m’était absolument impossible de manger ni boire. Toutefois, je fus réconfortée par sainte Catherine, qui me dit : Confesse-toi et demande pardon à Dieu d’avoir fait ce saut. Sans faute ceux de Compiègne auront secours avant la Saint-Martin d’hiver. Dès lors, je me mis à revenir, et commençai à manger. Tôt après, je fus guérie.

L’interrogateur. — Quand vous avez fait ce saut ne croyiez-vous point vous tuer ?

Jeanne. — Non. En sautant je me recommandai à Dieu, et je croyais, par le moyen de ce saut, échapper, de façon à n’être pas livrée aux Anglais.

L’interrogateur. — Quand la parole vous est revenue n’avez-vous pas renié et maugréé Dieu et ses saints, comme nous le trouvons marqué dans nos informations ?

Jeanne. — Je ne me souviens pas d’avoir oncques renié ou maugréé Dieu et ses saints, ni là ni ailleurs.

L’interrogateur. — Là-dessus voulez-vous vous en rapporter à l’information faite ou à faire ?

Jeanne. — Je m’en rapporte à Dieu, non à autre, et à bonne confession.

L’interrogateur. — Est-ce que vos voix vous demandent délai pour répondre ?

Jeanne. — Quelquefois sainte Catherine me répond et moi je manque à la comprendre à cause du trouble des prisons et des noises de mes gardes.

L’interrogateur*. — Comment vous expliquez-vous que vos saintes vous répondent ?

Jeanne. — Quand je fais requête à sainte Catherine, alors elle et sainte Marguerite font requête à Dieu, et puis, du commandement de Dieu, elles me donnent réponse.

L’interrogateur. — Quand les saintes viennent vers vous, y a-t-il de la lumière avec elles ? Ne vîtes-vous pas de la lumière cette fois où vous ouïtes la voix dans le château, sans savoir si elle était dans votre chambre ?

Jeanne. — Il n’est jour où les saintes ne viennent dans le château ; et elles ne viennent point sans lumière. Quant à cette fois dont vous vous informez, [j’ouïs la voix ; mais] je ne me souviens pas si je vis de la lumière, ni aussi si je vis sainte Catherine.

L’interrogateur*. — Qu’avez-vous demandé à vos voix ?

Jeanne. — J’ai demandé à mes voix trois choses : la première, mon expédition ; la seconde, que Dieu aide aux Français et garde bien les villes qui sont de leur obéissance ; la troisième, le salut de mon âme… Je vous requiers114, si ainsi est que je sois menée à Paris, de faire que j’aie le double de mes interrogatoires et réponses, afin que je les donne à ceux de Paris et puisse leur dire : Voici comme j’ai été interrogée à Rouen et mes réponses, et qu’ainsi je ne sois plus tourmentée de tant de demandes.

L’évêque. — Jeanne, vous avez dit que nous, évêque de Beauvais, nous nous mettions en grand danger par le fait de vous mettre en cause. Qu’est-ce ? En quel péril, en quel danger nous mettons-nous, nous et autres ?

Jeanne. — Je vous ai dit à vous, évêque : Vous dites que vous êtes mon juge. Je ne sais si vous l’êtes. Mais avisez-vous bien de ne pas mal juger ; car vous vous mettriez en grand danger. Je vous en avertis, afin que, si Notre-Seigneur à propos de ceci vous châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire.

L’interrogateur. — Quel est ce péril ou danger ?

Jeanne. — Sainte Catherine m’a dit que j’aurais secours. Je ne sais si le secours consistera à être délivrée de la prison, ou si, quand je serai au jugement, il y surviendra quelque trouble par le moyen duquel je puisse être délivrée115. Je pense que ce sera l’un ou l’autre. Ce que mes voix me disent le plus, c’est que je serai délivrée par grande victoire. Elles ajoutent : Prends tout en gré ; ne te chaille de ton martyre. Tu en viendras enfin au royaume du paradis.

L’interrogateur*. — Vos voix vous ont-elles bien dit cela ?

Jeanne. — Pour cela, mes voix me l’ont dit simplement et absolument, sans faute.

L’interrogateur*. — Qu’entendez-vous par votre martyre ?

Jeanne. — J’entends la peine et adversité que je souffre en la prison. Je ne sais si je souffrirai peines plus grandes, mais m’en attends à Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez à la fin au royaume du paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de n’être point damnée en enfer ?

Jeanne. — Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, à savoir que je serai sauvée, aussi fermement que si j’y étais déjà116.

L’interrogateur. — Cette réponse est de grand poids.

Jeanne. — Aussi je la tiens pour un grand trésor.

L’interrogateur. — Après cette révélation, croyez vous que vous ne puissiez plus pécher mortellement ?

Jeanne. — Je n’en sais rien ; mais du tout je m’en attends à Notre-Seigneur117.

(La séance est levée).

VI. Sixième interrogatoire secret

(Même jour, mercredi 14 mars, l’après-midi. — À la prison.)

L’interrogateur. — Maintenez-vous votre réponse sur la certitude que vous avez d’être sauvée ?

Jeanne. — J’ai entendu répondre que je serais sauvée, pourvu que je tienne la promesse et le serment que j’ai faits à Dieu de bien garder ma virginité de corps et d’âme.

L’interrogateur. — Pensez-vous qu’il soit besoin de vous confesser, puisque vous avez [ou puisque vous croyez à] la révélation de vos voix que vous serez sauvée118 ?

Jeanne. — Je ne sais pas avoir péché mortellement. Si j’étais en péché mortel, je pense que sainte Catherine et sainte Marguerite me délaisseraient aussitôt. Au surplus, je crois qu’on ne peut trop nettoyer sa conscience119.

L’interrogateur. — Depuis que vous êtes en cette prison, n’avez-vous point renié ou maugréé Dieu ?

Jeanne. — Non. Quelquefois je dis : Bon gré Dieu ou Saint-Jean ou Notre-Dame. Tels peuvent avoir rapporté mes paroles, qui ont mal entendu.

L’interrogateur. — N’est-ce pas péché mortel que de prendre un homme à rançon et de le faire mourir prisonnier ?

Jeanne. — Je n’ai pas fait cela.

L’interrogateur. — Ne vous souvenez-vous pas de Franquet d’Arras qu’on fit mourir à Lagny ?

Jeanne. — Je consentis qu’on le fît mourir, s’il l’avait mérité, pour ce qu’il confessa être meurtrier, larron et traître.

L’interrogateur. — Donnez-nous des détails sur cette affaire.

Jeanne. — Le procès de Franquet dura quinze jours ; et en fut juge le bailli de Senlis, avec les gens de justice de Lagny. Je requérais qu’on me donnât ce Franquet pour l’échanger contre un homme de Paris, maître d’hôtel à l’Ours [ou Seigneur de l’Ours]120. Or, je sus que cet homme était mort, et le bailli me dit que je voulais faire grand tort à la justice en délivrant ce Franquet. Alors je dis au bailli : Puisque mon homme est mort que je voulais avoir, faites de ce Franquet ce que vous devrez faire par justice.

L’interrogateur. — Donnâtes-vous ou fîtes-vous donner l’argent pour celui qui avait pris ledit Franquet ?

Jeanne. — Je ne suis pas monnayeuse ou trésorière [monnayeur ou trésorier] de France pour donner ainsi de l’argent121.

L’interrogateur. — Nous vous remettons en mémoire que vous avez assailli Paris un jour de fête ; que vous avez eu le cheval de monseigneur de Senlis ; que vous vous êtes précipitée de la tour de Beaurevoir ; que vous portez un habit d’homme ; que vous étiez consentante de la mort de Franquet d’Arras. En tout cela, ne croyez-vous pas avoir fait quelque péché mortel ?

Jeanne. — Pour l’attaque de Paris, je ne me crois pas en péché mortel ; et, si j’ai fait un péché mortel, c’est à Dieu d’en connaître, et, en confession, à Dieu et au prêtre.

Pour le cheval, je crois fermement que je n’en ai pas de péché envers Dieu, parce que ce cheval fut estimé la somme de deux cents saluts d’or, dont l’évêque eut assignation, et toutefois fut renvoyé au seigneur de La Trémouille avec mission de le rendre à l’évêque de Senlis, vu que ledit cheval ne me valait rien pour chevaucher. Puis, ce n’est pas moi qui l’ôtai à l’évêque. De plus, je ne voulais pas le retenir, parce que j’oyais dire que l’évêque était mal content qu’on eût pris son cheval, et aussi parce que le cheval ne valait rien pour gens d’armes. Finalement, et en conclusion, je ne sais si l’évêque fut payé de l’assignation qui lui fut faite, ni aussi s’il eut restitution de son cheval. Je pense que non.

Pour le saut de la tour de Beaurevoir, je le faisais, non par désespoir, mais en espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité. Après le saut, je m’en confessai et demandai pardon à Dieu. Je crois que ce n’était pas bien fait de faire ce saut, mais mal fait. Mais je sais que j’en ai eu pardon par révélation de sainte Catherine, après que je m’en fus confessée ; et c’est par le conseil de sainte Catherine que je m’en confessai.

L’interrogateur. — En eûtes-vous grande pénitence ?

Jeanne. — Je portai une grande partie de cette pénitence par le mal que j’eus en tombant.

L’interrogateur. — Ce méfait que vous fîtes en sautant, ne le croyez-vous pas un péché mortel ?

Jeanne. — Je n’en sais rien et m’en attends à Notre-Seigneur.

L’interrogateur*. — Passez au quatrième point, qui est de porter un habit d’homme.

Jeanne. — Puisque je le fais par le commandement de Notre-Seigneur et en son service, je ne crois pas mal faire. Quand il plaira à Dieu de le commander, je déposerai cet habit.

(La séance est levée.)

VII. Septième interrogatoire secret

(Jeudi 15 mars. — Dans la prison.)

L’évêque. — Jeanne, nous vous adressons d’abord de charitables exhortations pour vous avertir et vous requérir, au cas où vous auriez fait quelque chose contre la foi, de vouloir vous en rapporter à la détermination de la sainte mère l’Église. C’est votre devoir de vous en rapporter à elle.

Jeanne. — Que mes réponses soient vues et examinées par des clercs ; et ensuite, qu’on me dise s’il y a quelque chose contre la foi chrétienne. Je saurai bien dire ce qu’il en sera ; et puis, je dirai ce que j’en aurai trouvé par mon conseil122. Toutefois, s’il y a quelque mal contre la foi chrétienne que Dieu commande, je ne le voudrais soutenir et serais bien courroucée d’aller à l’encontre.

L’évêque. — Il y a à distinguer l’Église triomphante et l’Église militante. L’une n’est pas l’autre123. Nous vous requérons, pour le présent, de vous soumettre à la détermination de l’Église pour tout ce que vous avez fait et dit, bien ou mal.

Jeanne. — Je ne vous en répondrai autre chose pour le présent.

L’évêque*. — Continuez les interrogatoires.

L’interrogateur. — Sous la foi du serment que vous avez prêté124, je vous requiers de dire comment vous pensâtes échapper du château de Beaulieu entre deux pièces de bois.

Jeanne. — Jamais je ne fus en prison quelconque que je ne m’en échappasse volontiers. Étant au susdit château, j’eusse enfermé mes gardes dans la tour, n’eût été le portier qui me vit et me vint à l’encontre.

L’interrogateur*. — Vos saintes vous refusèrent donc leur aide ?

Jeanne. — À ce qu’il me semble, il ne plaisait pas à Dieu que je m’échappasse pour cette fois. Il faut que je voie le roi des Anglais, comme mes voix me l’ont dit125.

L’interrogateur. — Avez-vous de Dieu ou de vos voix congé de partir toutes les fois qu’il vous plaira ?

Jeanne. — Je l’ai plusieurs fois demandé ; mais ne l’ai pas encore.

L’interrogateur. — Présentement partiriez-vous si vous voyiez un point de sortie ?

Jeanne. — Si je voyais la porte ouverte, je m’en irais ; et ce me serait le congé de Notre-Seigneur.

L’interrogateur*. — Croyez-vous ?

Jeanne. — Je le crois fermement. Si je voyais la porte ouverte, et que mes gardes et les autres Anglais n’y sussent résister, je reconnaîtrais là mon congé et que Dieu m’envoie secours. Mais sans congé je ne m’en irais pas, à moins que je ne fisse une entreprise (un coup de main)126, pour savoir si Notre-Seigneur en serait content, selon notre proverbe de France : Aide toi, Dieu t’aidera127.

L’interrogateur*. — Pourquoi dites-vous cela ?

Jeanne. — Je le dis, afin que, si je m’en vais, on ne dise pas que je m’en sois allée sans congé.

L’interrogateur. — Puisque vous avez demandé à entendre la messe, ne vous semble-t-il pas qu’il serait plus honnête de porter l’habit de femme ? Voyons. Qu’aimeriez-vous mieux ? prendre l’habit de femme et entendre la messe, ou rester en habit d’homme et ne pas entendre la messe ?

Jeanne. — Faites-moi certaine d’ouïr la messe si je suis en habit de femme ; et, sur ce, je vous répondrai.

L’interrogateur. — Eh bien, je vous certifie que vous ouïrez la messe si vous êtes en habit de femme.

Jeanne. — Et qu’avez-vous à dire, si j’ai promis à notre roi et juré de ne pas quitter cet habit ? Pourtant, je vous réponds : Faites-moi faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la donnez pour aller à la messe. Après mon retour je reprendrai l’habit que j’ai.

L’interrogateur. — Encore une fois voulez-vous (sans condition) prendre l’habit de femme pour aller entendre la messe ?

Jeanne. — J’aurai conseil là-dessus, et puis vous répondrai. Toutefois, je vous requiers, en l’honneur de Dieu et de Notre Dame, que je puisse ouïr la messe en cette bonne ville.

L’interrogateur. — Pour cela, prenez l’habit de femme, simplement et absolument.

Jeanne. — Donnez-moi habit comme à une fille de bourgeois, à savoir une houppelande longue ; et moi je le prendrai [et même le chaperon de femme]128 pour aller ouïr la messe.

L’interrogateur*. — Aimeriez beaucoup mieux l’ouïr avec l’habit que vous portez ?

Jeanne. — Le plus instamment que je puis, je vous requiers de me permettre d’ouïr la messe avec l’habit que je porte et sans le changer.

L’interrogateur. — De ce que vous avez dit et fait, voulez-vous vous soumettre et rapporter à la décision de l’Église ?

Jeanne. — Tous mes dits et faits129 sont en la main de Dieu et je m’en attends à lui. Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne ; et si j’avais dit ou fait, ou qu’il fut sur mon corps quelque chose que les clercs sussent dire être contre la foi chrétienne que notre Sire Dieu a établie, je ne voudrais le soutenir, mais le bouterais hors.

L’interrogateur. — Là-dessus voulez-vous vous sou mettre à l’ordonnance de l’Église ?

Jeanne. — Je ne vous en répondrai maintenant autre chose. Mais envoyez-moi un clerc samedi, si vous ne voulez venir ; et je lui répondrai avec le secours de Dieu ; et ce sera mis en écrit.

L’interrogateur. — Quand vos voix viennent, leur faites-vous révérence absolument comme à un saint ou à une sainte ?

Jeanne. — Oui. Et si quelquefois je ne l’ai pas fait, je leur en ai demandé pardon après. En vérité je ne sais leur faire révérence aussi grande qu’il leur appartient.

L’interrogateur*. — Vous croyez donc à leur sainteté ?

Jeanne. — Je crois fermement qu’elles sont sainte Catherine et sainte Marguerite. De même pour saint Michel.

L’interrogateur. — Communément on fait oblation de cierges aux saints du paradis. Aux saints et saintes qui viennent à vous, n’avez-vous pas fait oblation de cierges ardents ou autres choses, dans l’église ou ailleurs, et fait dire des messes ?

Jeanne. — Non, si ce n’est à l’offrande de la messe ; dans la main du prêtre, en l’honneur de sainte Catherine, une de celles qui m’apparaissent vraiment. Je n’allume pas autant de cierges que je le ferais volontiers à sainte Catherine et à sainte Marguerite qui sont en paradis, et que je crois fermement être les mêmes qui viennent à moi130.

L’interrogateur. — Quand vous mettez des cierges devant l’image de sainte Catherine, les y mettez-vous en l’honneur de celle qui vous apparaît ?

Jeanne. — Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au ciel, et de celle qui se montre à moi.

L’interrogateur. — Vous mettez donc ces cierges en l’honneur de cette sainte Catherine qui se montre à vous et vous apparaît131 ?

Jeanne. — Oui, et je ne mets pas de différence entre celle qui m’apparaît et celle qui est au ciel.

L’interrogateur. — Faites-vous et accomplissez-vous toujours ce que vos voix vous commandent ?

Jeanne. — De tout mon pouvoir j’accomplis le commandement de Notre-Seigneur qui m’est fait par mes voix, que je puis entendre. Mes voix ne me commandent rien sans le bon plaisir de Dieu.

L’interrogateur. — Dans le fait de la guerre, n’avez vous rien exécuté sans le congé de vos voix ?

Jeanne. — Vous avez sur cela ma réponse. Lisez bien votre livre et vous la trouverez.

L’interrogateur*. — À Paris et à la Charité n’avez-vous pas agi contre le commandement de vos voix ?

Jeanne. — À la requête des hommes d’armes, il fut fait une vaillance d’armes devant Paris ; et une aussi devant la Charité, à la requête du roi. Ce ne fut ni contre ni par le commandement de mes voix.

L’interrogateur. — Mais ne fîtes-vous oncques choses contre leur commandement et volonté ?

Jeanne. — Ce que j’ai pu et su faire, je l’ai accompli selon mon pouvoir. Pour le saut du donjon de Beaurevoir, que je fis contre le commandement de mes voix, je ne pus m’en tenir. Quand les voix virent ma nécessité et que je ne m’en savais ni pouvais tenir, elles secoururent ma vie et me préservèrent de me tuer.

L’interrogateur*. — Vos voix vous viennent donc en aide en toutes circonstances critiques ?

Jeanne. — Quelque chose que je fisse oncques en mes grandes affaires, elles m’ont toujours secourue ; et c’est signe qu’elles sont de bons esprits.

L’interrogateur. — N’avez-vous pas d’autre signe que ces voix sont de bons esprits ?

Jeanne. — Saint-Michel me l’a certifié, avant que ces voix me vinssent.

L’interrogateur. — Comment connûtes-vous que c’était Saint-Michel ?

Jeanne. — Par le parler et le langage des anges ; et je crois fermement que c’étaient des anges.

L’interrogateur. — Comment avez-vous connu que c’étaient des anges [ou, que c’était langage d’anges]132 ?

Jeanne. — Je le crus assez tôt ;. et j’eus cette volonté de le croire.

L’interrogateur*. — Quelle est l’assurance que vous donna saint Michel ?

Jeanne. — Saint Michel, quand il vint à moi, me dit que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient à moi et que j’agisse par leur conseil, vu qu’elles étaient ordonnées pour me conduire et conseiller en ce que j’aurais à faire ; et que je les crusse de ce qu’elles me diraient ; et que c’était par le commandement de Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Si le diable se mettait en forme ou déguisement de bon ange, comment connaîtriez-vous qu’il est bon ange ou mauvais ange ?

Jeanne. — Je reconnaîtrais bien si ce serait saint Michel ou quelque contrefaçon de lui.

L’interrogateur*. — N’eûtes-vous jamais de doute là-dessus ?

Jeanne. — La première fois, j’eus grand doute si c’était saint Michel qui venait à moi ; et cette première fois j’eus grand-peur. Même maintes fois je le vis avant de savoir que ce fût saint Michel.

L’interrogateur. — Cette fois où vous crûtes que c’était saint Michel, pourquoi le reconnûtes-vous plutôt que la première fois où il vous était apparu ?

Jeanne. — La première fois j’étais jeune enfant et j’eus peur. Depuis, saint Michel m’enseigna et montra tant, que je crus fermement que c’était lui.

L’interrogateur. — Quelle doctrine vous montra t-il ?

Jeanne. — Sur toutes choses, il me disait : Sois bonne enfant et Dieu t’aidera. Il me dit aussi, entre autres choses, que je vinsse au secours du roi de France. Et une plus grande partie de ce que l’ange m’enseigna est dans ce livre133 ; et me racontait l’ange la pitié qui était au royaume de France.

L’interrogateur. — Quelle était la grandeur et stature de cet ange ?

Jeanne. — Samedi prochain j’en répondrai — avec une autre chose dont je dois répondre — ce qu’il en plaira à Dieu.

L’interrogateur. — Ne croyez-vous pas que c’est grand péché d’offenser sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous apparaissent et faire contre leur commandement ?

Jeanne. — Oui, qui le sait amender. Ce en quoi je les ai le plus offensées c’est le saut de Beaurevoir. Je leur en ai demandé pardon, ainsi que des autres offenses que j’ai pu faire envers elles.

L’interrogateur. — Sainte Catherine et sainte Marguerite prendront-elles vengeance corporelle pour cette offense ?

Jeanne. — Je n’en sais rien et ne le leur ai pas demandé.

L’interrogateur. — Vous nous avez dit dernièrement que, pour dire la vérité, parfois on est pendu. Savez-vous donc en vous quelque crime ou faute pour quoi vous pussiez ou dussiez mourir si vous en faisiez l’aveu ?

Jeanne. — Non.

(La séance est levée).

VIII. Huitième interrogatoire secret

(Le samedi, 17 mars. — À la prison.)

L’évêque. — Jeanne, nous vous requérons de prêter serment.

Jeanne. — Je jure, ainsi que j’ai déjà juré135.

L’interrogateur. — En quelle forme, grandeur, apparence et habit saint Michel vint-il à vous ?

Jeanne. — Il était en la forme d’un très vrai prud’homme (honnête homme). De l’habit et du reste, je n’en dirai plus autre chose.

L’interrogateur*. — Et les anges ?

Jeanne. — Les anges, je les ai vus de mes yeux ; et vous n’en aurez plus autre chose de moi.

L’interrogateur*. — Avez-vous bien entière certitude sur les apparitions de saint Michel ?

Jeanne. — Je crois aussi fermement les dits et les faits de saint Michel qui m’est apparu, comme je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert mort et passion pour nous. Et ce qui me meut à le croire, c’est le bon conseil, le confort et les enseignements qu’il m’a donnés.

L’interrogateur. — Voulez-vous vous soumettre à la détermination de notre sainte mère l’Église sur tout ce qui est de votre fait, soit bien, soit mal ?

Jeanne. — J’aime l’Église et voudrais la soutenir de tout mon pouvoir, pour notre foi chrétienne ; et ce n’est pas moi qu’on devrait empêcher d’aller à l’église ou d’entendre la messe. Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites et à ma venue, il faut que je m’en rapporte au roi du ciel qui m’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui était [ou sera] roi de France136. Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu leur enverra et en laquelle il branlera [presque] tout le royaume de France. Et je dis cela, afin que, quand ce sera arrivé, on ait mémoire que je l’ai dit.

L’interrogateur. — Déterminez quand cela arrivera.

Jeanne. — Je m’attends de cela à Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Dites-nous donc si vous vous en rapporterez de vos dits et faits à la détermination de l’Église.

Jeanne. — Je m’en rapporte à Dieu qui m’a envoyée, à Notre Dame et à tous les saints et saintes du paradis. Il me semble que c’est tout un de Notre-Seigneur et de l’Église, et que sur cela il ne doit pas être fait de difficulté. Pourquoi en faites-vous ?

L’interrogateur. — Il y a l’Église triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées. Il y a aussi l’Église militante, où sont le pape, vicaire de Dieu sur terre, les cardinaux, les prélats de l’Église, le clergé et tous les bons chrétiens et catholiques : laquelle Église, bien assemblée, ne peut errer et est régie par le Saint-Esprit. Or donc, nous vous demandons si vous voulez vous en rapporter à l’Église militante, à savoir à celle qui est sur terre et qui vient de vous être ainsi définie.

Jeanne. — Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la part de la sainte Vierge Marie et de tous les saints et saintes du paradis, et de l’Église victorieuse de là-haut, et par leur commandement ; et à cette Église-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait ou ferai. Quant à la réponse que vous me demandez, si je me soumettrai à l’Église militante, je n’en répondrai maintenant autre chose.

L’interrogateur. — Que dites-vous au sujet de l’habit de femme qui vous est offert pour que vous puissiez aller ouïr la messe ?

Jeanne. — Quant à l’habit de femme, je ne le prendrai pas encore, jusqu’à ce qu’il plaira à Dieu. Si ainsi est qu’il me faille être amenée jusqu’en jugement [et y être dévêtue]137, je m’en rapporte aux seigneurs [ou je requiers les seigneurs] de l’Église138 pour qu’ils me fassent la grâce d’avoir une chemise de femme et un couvre-chef en ma tête. J’aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m’a fait faire. Mais je crois fermement que Notre-Seigneur ne laissera point arriver que je soie mise si bas sans que j’aie bientôt secours et par miracle.

L’interrogateur. — Vous dites que vous portez l’habit d’homme le commandement de Dieu ; pour quoi donc demandez-vous une chemise de femme en article de mort ?

Jeanne. — Il me suffit qu’elle soit longue.

L’interrogateur. — Votre marraine, qui a vu les fées, est-elle réputée femme sage ?

Jeanne. — Elle est tenue et réputée bonne et prude femme, non devineresse ni sorcière.

L’interrogateur. — Vous avez dit que vous prendriez l’habit de femme si on vous permettait de partir, Est-ce que cela plairait à Dieu ?

Jeanne. — Si on me donnait congé de partir en habit de femme, je reprendrais bientôt l’habit d’homme et ferais ce qui m’est commandé par Notre-Seigneur.

L’interrogateur*. — Vous ne vous engageriez donc pas à garder l’habit de femme ?

Jeanne. — Pour chose au monde je ne ferais serment de ne pas m’armer et de ne pas porter l’habit d’homme, voulant faire le plaisir de Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Faites-nous connaître l’âge et les vêtements de sainte Catherine et de sainte Marguerite.

Jeanne. — Vous en avez la réponse que vous aurez encore de moi ; et autre n’aurez. Je vous en ai répondu tout au plus certain que je sais.

L’interrogateur. — Avant ce jour, croyez-vous que les fées fussent de mauvais esprits ?

Jeanne. — De cela je ne sais rien.

L’interrogateur. — Savez-vous que saintes Catherine et Marguerite haïssent les Anglais ?

Jeanne. — Elles aiment ce que Dieu aime et haïssent ce que Dieu hait.

L’interrogateur. — Dieu hait-il les Anglais ?

Jeanne. — De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce qu’il fera quant à leurs âmes, je n’en sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y resteront et mourront ; et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.

L’interrogateur. — Dieu n’était-il pas pour les Anglais quand ils étaient en prospérité en France ?

Jeanne. — Je ne sais si Dieu haïssait les Français ; mais je crois qu’il voulait permettre qu’ils fussent punis [ou battus] pour leurs péchés, s’ils y étaient (s’ils étaient en péchés)139.

L’interrogateur. — Quel garant et quel secours comptez-vous avoir de Notre-Seigneur, de ce que vous portez habit d’homme ?

Jeanne. — Tant de l’habit que des choses que j’ai faites, je n’attends autre loyer que le salut de mon âme.

L’interrogateur. — Quelles armes offrîtes-vous en l’église de Saint-Denis, en France ?

Jeanne. — Un mien blanc harnois140 entier, tel qu’il convient à un homme d’armes, avec une épée que je gagnai devant Paris.

L’interrogateur. — À quelle fin offrîtes-vous armes ?

Jeanne. — Par dévotion, comme c’est accoutumé parmi les hommes d’armes, quand ils sont blessés. Ayant été blessée devant Paris, j’offris ces armes à saint Denis, parce que c’est le cri de la France.

L’interrogateur. — Ne l’avez-vous pas fait pour que ces armes fussent adorées141 ?

Jeanne. — Non.

L’interrogateur. — De quoi servaient ces cinq croix qui étaient en cette épée que vous trouvâtes à Sainte-Catherine-de-Fierbois ?

Jeanne. — Je n’en sais rien.

L’interrogateur. — Qu’est-ce qui vous mut à faire peindre des anges avec bras, pieds, jambes et vêtements sur votre étendard142 ?

Jeanne. — Vous en avez réponse.

L’interrogateur. — Les avez-vous fait peindre tels qu’ils viennent à vous ?

Jeanne. — Je les ai fait peindre en la manière qu’ils sont peints dans les églises.

L’interrogateur. — Les vites-vous oncques en la manière qu’ils ont été peints ?

Jeanne. — Je ne vous en dirai autre chose.

L’interrogateur. — Pourquoi n’y fîtes-vous pas peindre la clarté qui vient à vous avec les anges143 ou les voix ?

Jeanne. — Cela ne me fut pas commandé.

(La séance est levée.)

IX. Neuvième interrogatoire secret

(L’après-midi du même jour, samedi 17 mars. — Dans la prison.)

L’interrogateur. — Les deux anges peints sur votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

Jeanne. — Ils y étaient seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était peint sur l’étendard. Je ne fis faire cette représentation des deux anges que pour l’honneur de Notre-Seigneur. Il était figuré tenant le monde.

L’interrogateur. — Les deux anges figurés sur votre étendard étaient-ils les deux anges qui gardent le monde ? Pourquoi n’y en avait-il pas davantage, vu qu’il vous était commandé de par Dieu que vous prissiez cet étendard ?

Jeanne. — Tout l’étendard était commandé de par Dieu, par les voix de sainte Catherine et sainte Marguerite qui me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel. Et pour ce qu’elles me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel, j’y fis faire cette figure de Notre-Seigneur et des [ou de deux] anges144 et la fis colorer. Le tout je fis par commandement de Dieu145.

L’interrogateur. — Demandâtes-vous alors aux deux saintes si, en vertu de cet étendard, vous gagneriez toutes les batailles où vous vous bouteriez, et auriez victoires ?

Jeanne. — Elles me dirent : Prends-le hardiment, et Dieu t’aidera.

L’interrogateur. — Aidiez-vous plus à l’étendard, ou l’étendard à vous ?

Jeanne. — De la victoire de l’étendard ou de Jeanne, c’était tout à Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Mais l’espérance d’avoir victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous ?

Jeanne. — En Notre-Seigneur, et non ailleurs.

L’interrogateur. — Si un autre eût porté cet étendard aurait-il eu aussi bonne fortune que vous ?

Jeanne. — Je n’en sais rien. Je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

L’interrogateur. — Si un des gens de votre parti vous eut laissé son étendard, l’auriez-vous porté ? Auriez-vous eu en lui aussi bonne espérance qu’en votre propre étendard qui vous était disposé de par Dieu ? J’imagine, par exemple, qu’on vous eût donné à porter l’étendard du roi ?

Jeanne. — Je portais plus volontiers l’étendard qui m’avait été ordonné de par Dieu. Et toutefois du tout je m’en attendais [ou, je m’en rapporte]146 à Dieu [ou à Notre-Seigneur].

L’interrogateur. — De quoi servait le signe que vous mettiez sur vos lettres et ces mots Jhesus Maria147 ?

Jeanne. — Les clercs qui écrivaient mes lettres mettaient ce signe ; et aucuns disaient qu’il convenait de mettre ces deux mots : Jhesus Maria.

L’interrogateur. — Ne vous a-t-il point été révélé que, si vous perdiez votre virginité, vous perdriez votre heur, et que vos voix ne vous viendraient plus ?

Jeanne. — Cela ne m’a point été révélé.

L’interrogateur. — Croyez-vous que, si vous étiez mariée, vos voix vous viendraient ?

Jeanne. — Je ne sais, et m’en attends à Dieu.

L’interrogateur. — Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre roi fit bien de tuer [ou faire tuer]148 monseigneur de Bourgogne ?

Jeanne. — Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Quelque chose qu’il y eût entre ces deux princes, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France.

L’interrogateur. — Vous avez dit à monseigneur de Beauvais que vous répondriez à lui et à ses commissaires comme vous feriez devant notre saint père le pape ; et cependant il y a plusieurs questions auxquelles vous ne voulez pas répondre. Répondriez-vous devant le pape plus pleinement que vous ne le faites devant monseigneur de Beauvais ?

Jeanne. — J’ai répondu tout le plus vrai que j’ai pu [ou que j’ai su]149 ; et si je savais quelque chose qui me vînt en mémoire et que je n’eusse pas dit, je le dirais volontiers.

L’interrogateur. — Vous semble-t-il que vous soyez tenue de répondre plus pleinement qu’à nous [ou répondre pleinement]150 à notre saint père le pape, vicaire de Dieu, sur tout ce qui vous serait demandé touchant la foi et le fait de votre conscience ?

Jeanne. — Menez-moi devant notre saint père le pape, et puis je répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre.

L’interrogateur. — De quelle matière était celui de vos anneaux sur lequel étaient écrits ces mots : Jesus Maria ?

Jeanne. — Je ne le sais proprement. S’il était d’or il n’était pas de fin or. Mais je ne saurais dire si c’était or ou laiton. À ma souvenance il y avait trois croix, et pas d’autre signe que je sache, excepté ces mots Jesus Maria.

L’interrogateur. — Pourquoi regardiez-vous volontiers cet anneau quand vous alliez en fait de guerre ?

Jeanne. — Par plaisance et en honneur de mon père et de ma mère. Et puis, ayant cet anneau en ma main et à mon doigt, j’ai touché à sainte Catherine m’apparaissant visiblement.

L’interrogateur. — En quelle partie avez-vous touché sainte Catherine ?

Jeanne. — Vous n’en aurez autre chose.

L’interrogateur. — Avez-vous baisé ou accolé sainte Catherine ou sainte Marguerite ?

Jeanne. — Je les ai accolées toutes deux.

L’interrogateur. — Fleuraient-elles bon ?

Jeanne. — Il est bon à savoir qu’elles fleuraient bon.

L’interrogateur. — En les accolant sentiez-vous chaleur ou autre chose ?

Jeanne. — Je ne pouvais les accoler sans les sentir et toucher.

L’interrogateur. — Par quelle partie les accoliez vous, par le haut ou par le bas ?

Jeanne. — Il convient mieux de les accoler par le bas que par le haut.

L’interrogateur. — Ne leur avez-vous pas donné des guirlandes ou chapeaux de fleurs151 ?

Jeanne. — En leur honneur, j’en ai plusieurs fois donné à leurs images ou représentations dans les églises. Quant à celles qui m’apparaissent, je ne leur en ai point donné dont j’aie mémoire.

L’interrogateur. — Quand vous mettiez des guirlandes, à l’arbre dont vous nous avez parlé, les mettiez vous en l’honneur des saintes qui vous apparaissent ?

Jeanne. — Non.

L’interrogateur. — Quand ces saintes vous apparaissent, leur faites-vous révérence en fléchissant le genou et en vous inclinant ?

Jeanne. — Oui, et le plus que je puis ; car je sais bien que ce sont celles qui sont au royaume du paradis.

L’interrogateur. — Savez-vous rien de. ceux qui vont errer [vont en l’erre] avec les fées ?

Jeanne. — Je n’y fus oncques, ni n’en sais quelque chose152. Mais j’en ai bien ouï parler, et qu’ils y allaient le jeudi. Mais je n’y crois pas. Je crois que ce n’est que sorcellerie.

L’interrogateur. — Ne fit-on pas flotter [ou tourner] votre étendard autour de la tête [ou autour de la cotte] de votre roi, pendant son sacre à Reims153 ?

Jeanne. — Non, que je sache.

L’interrogateur. — Pourquoi votre étendard fut-il plus porté en l’église de Reims, au sacre du roi, que les étendards des autres capitaines ?

Jeanne. — Il avait été à la peine ; c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.

(La séance est levée.)

X. Réunion de docteurs chez l’évêque de Beauvais

(Le dimanche 18 mars. — Sont présents, outre le vice-inquisiteur et les six universitaires, l’abbé de Fécamp, le prieur de Longueville, Jean de La Fontaine, Raoul Roussel, Nicolas de Venderès et Nicolas Coppequesne.)

L’évêque. — Révérends pères, seigneurs et maîtres, Jeanne a été interrogée pendant plusieurs jours, et nous avons en écrit beaucoup de ses confessions et réponses. Délibérez et faites-moi part de vos avis sur la manière de procéder ultérieurement. Mais d’abord je vais faire lire devant vous un grand nombre d’assertions qui ont été extraites des réponses de Jeanne par quelques maîtres sur notre ordre154. Vous verrez ainsi plus pleinement l’état de la question et vous délibérerez plus sûrement sur ce qu’il y a à faire.

La lecture et la délibération ont lieu.

Les seigneurs et maîtres, dit le procès-verbal, ont délibéré solennellement et mûrement. Et, après avoir entendu les avis de chacun, nous, évêque, nous avons conclu et donné nos ordres.

L’évêque. — Chacun de vous devra examiner et étudier diligemment la matière et rechercher dans les livres authentiques les opinions des docteurs sur les assertions susdites155, afin que, jeudi prochain, nous puissions conférer là-dessus, chacun exprimant devant nous son avis. En attendant, d’après les interrogatoires et les réponses de Jeanne, il va être rédigé certains articles qui, devant nous, juges, seront proposés contre elle en justice.

(La séance est levée.)

XI. Nouvelle réunion de docteurs chez l’évêque de Beauvais

(Le jeudi 22 mars. — Sont présents, outre les personnages déjà nommés qui assistaient à la réunion du 18 mars : Jean de Châtillon, Émengard, Houdenc, Jean de Nibat, Lefèvre, Guesdon, Haiton, Loiseleur, Isambard de la Pierre et Maurice du Quesney, professeur de théologie.)

L’évêque. — Révérends pères, seigneurs et maîtres, il va vous être donné lecture d’un certain nombre de textes qui ont été recueillis et révisés en la matière, de façon notable et savante, par plusieurs des maîtres ici présents.

La lecture est faite ; l’opinion de chacun est prise, et on délibère156.

L’évêque. — Après en avoir ainsi longuement con féré avec vous, nous concluons et ordonnons que les extraits faits du registre des confessions de ladite Jeanne seront rédigés en un petit nombre d’articles sous forme d’assertions ou propositions. Ces articles seront ensuite communiqués à chacun des docteurs et maîtres pour rendre plus aisées leurs délibérations. Quant au reste, c’est-à-dire savoir si Jeanne devra être ultérieurement interrogée et examinée, nous procéderons, Notre-Seigneur aidant, de manière telle que l’affaire soit déduite pour la gloire de Dieu et l’exaltation de la foi, et que notre procès ne souffre aucun vice157.

XII. Lecture faite à Jeanne des interrogatoires, et remarques de Jeanne

(Le samedi 24 mars. — Dans la prison. — Sont présents, outre l’évêque et le vice-inquisiteur : le promoteur Jean d’Estivet, le commissaire Jean de La Fontaine, les universitaires Beaupère, Midi, Morice, Feuillet, Courcelles, et maître Enguerrand de Champrond, official de Coutances.)

L’évêque de Beauvais. — Jeanne, devant nous évêque, et nous, frère Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, et devant les vénérables seigneurs et maîtres ici présents, il va vous être fait lecture du registre qui contient les questions à vous faites et vos réponses.

Le promoteur ou procureur général délégué (Jean d’Estivet, vicaire général de l’évêque de Beauvais). — Moi, promoteur, avant qu’il soit procédé à cette lecture, je m’offre à prouver que tout ce qui est contenu dans le susdit registre, tant questions que réponses, a été fait et dit exactement, pour le cas où ladite Jeanne nierait avoir formulé quelques-unes des réponses y mentionnées.

L’évêque. — Vous, Jeanne, jurez que vous n’introduirez en vos réponses aucune modification qui ne soit la vérité.

Jeanne. — Je le jure.

L’évêque. — Vous, Guillaume Manchon, greffier, faites en langue française, devant Jeanne ici présente, la lecture du registre contenant les questions et réponses.

Le greffier Manchon commence la lecture du procès verbal.

Jeanne (à un moment de la lecture158). — J’ai pour surnom d’Arc ou Rommée. Dans mon pays les filles portent le surnom de leurmère.

La lecture continue.

Jeanne. — Qu’on lise sans s’arrêter les questions et les réponses ; et ce qui sera lu, si je n’y contredis point, je le tiens pour vrai et confessé159.

La lecture continue. On arrive à l’article où il est question que Jeanne prenne un habit de femme160.

Jeanne. — Donnez-moi une robe de femme pour aller chez ma mère, et je la prendrai.

Un docteur*. — La garderez-vous ?

Jeanne. — Je la prendrai pour être hors de vos prisons ; et quand je serai hors de vos prisons, je prendrai conseil sur ce que je devrai faire.

La lecture est achevée.

L’évêque*. — Reconnaissez-vous que ce qui est dans ce registre est exact ?

Jeanne. — Je crois bien avoir parlé comme il est écrit dans le registre, et comme il m’a été lu.

L’évêque*. — Ainsi Jeanne n’oppose de contradictions sur aucun des points contenus dans ledit registre161.

XIII. Exhortations adressées à Jeanne et réponses de Jeanne

(Matinée du 25 mars, dimanche des Rameaux. — Dans la prison. — L’évêque est assisté de quatre universitaires : Beaupère, Midi, Morice et Courcelles.)

L’évêque. — Jeanne, plusieurs fois, et hier particulièrement, vous avez demandé qu’à cause de la solennité de ces jours et de ce saint temps il vous fût permis d’entendre la messe, aujourd’hui dimanche des Rameaux. En conséquence, nous, évêque, accompagné des vénérables docteurs et maîtres ici présents, nous venons vous demander si, dans le cas où nous accéderions à vos vœux, vous vous détermineriez à laisser là l’habit d’homme et à prendre un habit de femme, comme vous aviez coutume d’en porter au lieu de votre naissance et comme en portent les femmes de votre pays.

Jeanne. — Je vous requiers de permettre que j’entende la messe avec mon habit d’homme, et aussi que je puisse communier à la fête de Pâques.

L’évêque. — Répondez à ce qu’on vous demande. Oui ou non, voulez-vous laisser l’habit d’homme si votre vœu est exaucé ?

Jeanne. — Je ne suis pas avisée là-dessus, et ne puis encore prendre ledit habit de femme.

L’évêque. — Voulez-vous avoir conseil de vos saintes pour savoir si vous prendrez un habit de femme ?

Jeanne. — On peut bien me permettre d’entendre la messe dans l’état ou je suis. Je le désire bien fort. Mais je ne puis changer d’habit ; cela n’est pas en mon pouvoir162.

Les docteurs. — Jeanne, songez de quel grand bien il s’agit. Pour vous l’assurer et satisfaire aux sentiments de dévotion dont vous semblez animée, décidez-vous à prendre le vêtement qui convient à votre sexe.

Jeanne. — Encore une fois, il n’est pas en moi de le faire ; autrement ce serait bientôt fait163.

Un docteur. — Parlez à vos voix afin de savoir si vous pouvez reprendre l’habit de femme pour communier à Pâques.

Jeanne. — Pour ce qui est de moi, je n’irai pas recevoir le viatique en changeant mon habit contre un habit de femme. Je vous en prie, permettez-moi d’ouïr la messe en habit d’homme. Cet habit ne charge pas mon âme, et le porter n’est pas contre l’Église.

Le promoteur. — De tout ceci, moi Jean d’Estivet, promoteur, je requiers constatation authentique, en présence des seigneurs et maîtres ici réunis.

(La séance est levée).

Notes

  1. [96]

    Il est juste d’appeler interrogatoires secrets les interrogatoires de la prison, faits en petit comité.

    Jusqu’au 13 mars, les interrogatoires de la prison ont lieu au nom de l’évêque. À partir du 13 mars, ils ont lieu au nom de l’évêque et du vice-inquisiteur, Jean Lemaître, adjoint à l’évêque comme juge.

    Jean de La Fontaine est le commissaire instructeur délégué par l’évêque. Il ne manque à aucune séance.

    Dans chaque interrogatoire figurent quatre ou cinq assistants, les uns comme assesseurs, les autres comme témoins.

    Sont constamment assesseurs les deux universitaires Nicolas Midi et Gérard Feuillet, auquel se joignent, lors du dernier interrogatoire, les autres docteurs de Paris, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Pierre Morice et Thomas de Courcelles.

    Sont habituellement témoins Isambard de la Pierre et Nicolas de Hubent, notaire apostolique. Frère Isambard, acolyte du vice inquisiteur, assiste à toutes les séances à partir du quatrième interrogatoire où Jean Lemaître inaugure ses fonctions de second juge. Nicolas de Hubent est toujours présent, sauf lors du premier interrogatoire, du sixième, du huitième et du neuvième.

    Figurent comme témoins, dans le premier interrogatoire, Jean Fécard, avocat ; dans le deuxième et dans le huitième interrogatoires, Jean Fiefvet et Pasquier de Vaux ; dans le sixième interrogatoire, Jean Manchon, chanoine de la collégiale de Mantes ; dans le neuvième interrogatoire, John Gris.

  2. [97]

    Cet et cætera se trouve dans le texte officiel et dans la minute.

  3. [98]

    La minute ajoute : à la plaisance d’eulz. Le texte officiel du procès porte seulement :

    Illud fuit datum per regem suum fratribus suis, sine requesta ejusdem Johannæ, et absque revelatione.

  4. [99]

    La minute porte :

    Interroguée qui luy avoit donné cellui cheval : respond que son roy, ou ses gens lui donnèrent de l’argent du roy.

    Le texte officiel du procès porte :

    Interrogata quis hunc equum sibi dederat : respondit quod rex suus, vel gentes regis sui dederunt sibi ex pecuniis ejusdem regis sui.

  5. [100]

    Ici la minute porte : Interroguée quel est le signe qui vint à son roi, et n’ajoute pas : quand elle vint vers lui. Le texte officiel du procès porte :

    Interrogata quod est illud signum quod dedit regi suo dum venit ad eum.

  6. [101]

    Texte, officiel du procès :

    Ipsa regratiata fuit Deo.

    Minute :

    Elle mercia Nostre-Seigneur.

  7. [102]

    Ici le texte officiel du procès porte :

    et aliis vicibus, nisi venirent, bene cito ipsa requireret a Deo quod cas milteret.

    La minute porte :

    Et autres fois, s’ilz ne venoient bien tost, elle requerroit Nostre-Seigneur qu’il les envoyast.

  8. [103]

    Ici les manuscrits portent en marge cette note :

    Celavit visiones curato, patri et matri, et cuicumque.

    Elle céla ses visions à son père, à sa mère et à toute personne.

  9. [104]

    Texte officiel du procès :

    Respondit quod, quantum de patre et matre, voces erant bene contentæ quod diceret eis, nisi fuisset pœna quam sibi intulissent, si eis recessum suum dixisset.

    Minute :

    Interroguée s’elle demanda à ses voix qu’elle deist à son père et à sa mère son partement : respond que, quant est de père et de mère, ils étoient assés contens qu’elle leur dist, se n’eust esté la paine qu’ilz luy eussent fait s’elle leur eust dit.

  10. [105]

    Texte officiel du procès :

    Vere, si ego crederem quod ea res eveniret quam timeo de ipsa filia mea.

    Minute :

    Se je cuidoye que la chose advensist que j’ay songié d’elle.

  11. [106]

    Ici en marge du manuscrit se trouvent ces mots :

    Pater voluit eam submergi per, fratres suos.

    Son père voulut qu’elle fût noyée par ses frères.

  12. [107]

    La minute porte ici :

    passerait la mer pour le aler quérir et admener dedans trois ans.

    Le texte officiel du procès porte seulement :

    transiret mare pro eundo quæsitum ipsum.

  13. [108]

    Texte officiel du procès :

    et quod ipse dimitteret eam agere de illis dominis Angliæ, qui tunc erant prisionarii.

    Minute :

    et qu’il la laissast faire des prisonniers.

  14. [109]

    Texte officiel du procès :

    Interrogata, utrum, eodem die quo ipsa vidit illud signum, suus rex etiam viderit.

    Minute :

    Interroguée, se, la première journée qu’elle vit le signe, son roy le vit.

  15. [110]

    Texte officiel du procès :

    Et erat adeo dives seu opulenta quod divitias exsistentes in illa nesciret numerare seu appretiari.

    Minute :

    Et estoit si riche que je ne sçaroye nombrer la richesse.

  16. [111]

    Cette réponse et la précédente ne se trouvent indiquées que dans la minute. L’une et l’autre manquent dans le texte officiel du procès. Celui-ci porte :

    Interrogata utrum angelus qui hanc coronam apportavit venerat ab alto, vel si veniebat per terram : respondit quod, quando idem angelus venit coram suo rege, fecit reverentiam.

    Voici le texte de la minute :

    Interroguée se l’angle qui l’aporta venait de hault, ou s’il venait par terre : respond : Il vint de hault ; et entend, il venoit par le commandement de nostre Seigneur ; et entra par l’uys de la chambre.

  17. [112]

    Texte officiel du procès :

    Respondit quod ab ea recessit in quadam parva cappella.

    Texte de la minute :

    respond, il départit d’elle en celle petite chapelle.

    Cette petite chapelle, c’est la chapelle où elle a déjà déclaré qu’elle alla en partant d’auprès du roi (voir la fin du premier interrogatoire secret, séance du 10 mars).

  18. [113]

    Sine defectu oportet quod accipiatis gratanter et non eritis expedita, quousque videritis regem Anglorum.

  19. [114]

    Item requisivit… Item requit… — C’est dommage qu’il ne soit donné aucune indication sur l’incident qui dut provoquer cette requête de Jeanne.

  20. [115]

    Ici la marge du manuscrit porte ces mots :

    In judicio poterit esse turbatio unde liberari [poterit].

    Au jugement il pourra y avoir trouble par quoi [elle pourra] être délivrée.

  21. [116]

    Respondit quod credit firmiter illud quod voces sibi dixerunt, videlicet quod salvabitur, æque firmiter ac si ibi esset.

    Dans la pensée de Jeanne, être sauvée, c’est être en paradis ; et elle mêle naïvement les deux idées.

  22. [117]

    Dans le texte officiel du procès, cette réponse de Jeanne, ainsi que la question qui la provoque, précèdent la réponse et la question que j’ai placée avant. En intervertissant ainsi l’ordre du texte, je me suis conformé à la minute et aussi à la logique naturelle. Voici le texte :

    Interrogata si, post istam revelationem, ipsa credit quod ipsa non possit peccare mortaliter : respondit : Ego nil scio ; sed ex toto me refero ad Deum. Et cum vibi dicebatur quod ista responsio est magni ponderis, respondit quod etiam tenet eam pro magno thesauro.

  23. [118]

    Texte officiel du procès :

    Interrogata utrum opus sit quod confiteatur, postquam habet revelationem a vocibus suis quod erit salvata.

    Minute :

    Interroguée se il est besoing de se confesser, puis qu’elle croist à la relacion de ses voix qu’elle sera sauvée.

  24. [119]

    Texte officiel du procès :

    Respondit quod ipsa nescit quod peccaverit mortaliter ; sed si esset in peccato mortali ipsa æstimat quod sanctæ Katharina et Margareta illico dimitterent eam. Et respondendo prædictæ interrogationi, dicit quod credit quod quis non potest nimis mundare conscientiam suam.

    Minute :

    Et croist, en respondant à l’article précédant, on ne sçait trop nectoyer la conscience.

  25. [120]

    Texte officiel du procès :

    Magistrum hospitii ad Ursum.

    La minute porte :

    Seigneur de Lours.

    On donnait en effet du seigneur aux maîtres d’hôtel, et on qualifiait chacun d’après son enseigne.

  26. [121]

    Texte officiel du procès :

    Monetaria vel thesauraria Franciæ.

    Minute :

    Monnoyer ou trésorier de France.

  27. [122]

    Texte officiel du procès :

    Ipsa bene sciet dicere quid inde erit ; et postea dicet illud quod de hoc invenerit per suum consilium.

    Minute :

    Elle sçara bien à dire par son conseil qu’il en sera, et puis en dira ce que en aura trouvé par son conseil.

  28. [123]

    Il est dit dans le texte officiel du procès qu’on expliqua cela à Jeanne :

    fuit declarata distinctio Ecclesiæ triumphantis et militantis, et quid erat de ista et de illa.

    Il lui fut déclaré quelle étoit la distinction à faire entre l’Église triomphante et l’Église militante, et ce qu’il en était de l’une et de l’autre.

    Mais les déclarations ne sont pas reproduites. Elles devaient être conformes aux explications qui sont données plus loin par l’interrogateur, dans le huitième interrogatoire secret (séance du 17 mars).

  29. [124]

    Le texte officiel du procès porte :

    Item Johanna requisita, sub juramento quod præstiterat.

    La minute porte :

    Fuit dicta Johanna requisita et interrogata, sub juramento prædicto et primo.

  30. [125]

    Le texte porte cette remarque : Ut superius scribitur, comme il est écrit plus haut. (Voir, en effet, ci-dessus, la seconde réponse de Jeanne dans le cinquième interrogatoire secret, séance du 14 mars).

  31. [126]

    Faceret unam aggressionem, gallice une entreprise.

  32. [127]

    Allegans illud proverbium in gallico vulgatum : Aide toy, Dieu te aidera.

  33. [128]

    Et mesme le chaperon de femme est dans la minute. Le texte officiel du procès porte seulement :

    Tradatis mihi habitum sicut uni filiæ burgensis, videlicet unam houpelandam longam ; et ego accipiam pro eundo auditum missam.

  34. [129]

    Texte officiel du procès :

    Omnia dicta et facta mea.

    Minute :

    Toutes mes œuvres et mes fais.

  35. [130]

    La minute porte ici :

    et ne fais point de différence de celle qui est au ciel et celle qui se appert à moy.

    Cette pensée se retrouvera plus bas. Il y a plus de logique dans le texte officiel du procès.

  36. [131]

    Texte officiel :

    Interrogata utrum ponat hujus modi candelas ad honorem illius sanctæ Katharinæ quæ se ostendit sibi, seu quæ sibi apparet.

    Minute :

    Interroguée s’elle le meict en l’honneur de celle qui se apparut à elle.

  37. [132]

    Texte officiel du procès :

    Interrogata qualiter cognovit quod erant angeli.

    Minute :

    Interroguée comme elle cogneust que c’estoit langaige d’angles.

  38. [133]

    Sans doute le livre de Poitiers.

    [Note de la présente édition. — Pierre Champion corrige cette interprétation fréquente. Le livre en question est le procès en cours ; il s’agit d’un registre en français dont le notaire Manchon est dit avoir donné lecture dans la séance du 24 mars. (Champion, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. II, 1921, note 333).]

  39. [135]

    Minute :

    Dicta Johanna fuit requisita de præstando et juravit.

  40. [136]

    Le texte officiel du procès porte erat (était). La minute porte : sera.

  41. [137]

    Le texte officiel du procès porte :

    Si ita sit quod oporteat eam duci usque ad judicium.

    La minute contient ici un détail de plus :

    Et se ainsi est, qu’il la faille mener jusques en jugement, qu’il la faille desvestir en jugement.

  42. [138]

    Texte officiel du procès :

    Ipsa se refert dominis de Ecclesia.

    Minute :

    Elle requiert aux seigneurs de l’Église.

  43. [139]

    Texte officiel du procès :

    Sed credit quod volebat permittere eos puniri pro peccatis eorum, si in illis erant.

    Minute :

    mais croist qu’il vouloit permeictre de les laisser batre pour leurs péchiez, s ils y estoient.

  44. [140]

    Le texte porte :

    album harnesium suum, gallice, un blanc harnoys.

  45. [141]

    Interrogata utrum hoc fecerit ut ipsa arma adorarentur.

    La minute porte :

    Interroguée se c’estoit pour ce que on les armast.

    Armast a sans doute été mis pour adorast.

  46. [142]

    In suo vexillo.

    La minute ne mentionne pas ici l’étendard.

  47. [143]

    Texte officiel : Cum angelo, avec l’ange. Minute : avec les angles.

  48. [144]

    Texte officiel : Et angelorum. Minute : et de deux angles.

  49. [145]

    Texte officiel : Totum fecit per præceptum Dei. Minute : Tout le fist par leur commandement.

  50. [146]

    Texte officiel du procès :

    Et tamen ex toto me refero ad Deum.

    Minute :

    Et toutes voies du tout, je m’en actendoye à Nostre-Seigneur.

    Ici, je m’en attendais est plus conforme à la logique naturelle que : je m’en attends.

  51. [147]

    Texte officiel du procès :

    Interrogata de quo deserviebat illud signum quod ipsa ponebat in litteris suis et hæc nomina Jhesus Maria.

    Minute :

    Interroguée de quoy servoit le signe qu’elle mettait en ses lettres Jeshus (sic) Maria.

    De fait, comme l’indique le texte officiel, Jeanne avait l’habitude de faire mettre en tête de ses lettres, outre les deux mots Jhesus Maria, un signe. Ce signe consistait tantôt en une croix placée avant les mots Jhesus Maria ou intercalée entre les deux mots, tantôt en deux croix figurées à droite et à gauche des deux noms de Jésus et de Marie, en cette forme ✝ Jhesus Maria ✝.

  52. [148]

    Texte officiel du procès : De interficiendo. Minute : de tuer ou faire tuer.

  53. [149]

    Texte officiel du procès :

    Respondit quod ipsa respondit totum verius quod potuit.

    Minute :

    Respond qu’elle a respondu tout le plus vrai qu’elle a sceu.

  54. [150]

    Texte officiel du procès : Plenius respondere. Minute : respondre plainement.

  55. [151]

    Texte officiel du procès :

    Interrogata utrum dederit ne prædictis sanctis aliqua serta vel cappellos.

    Minute :

    Interroguée s’elle leur a point donné de chappeaulx.

  56. [152]

    Texte officiel du procès :

    Respondit quod ipsa nunquam fuit, nec scit aliquid.

    Minute :

    Respond qu’elle n’en fit oncques, ne sceust quelque chose.

  57. [153]

    Texte officiel du procès :

    Interrogata utrumne aliquis fecit ventilari suum vexillum circa caput regis sui, dum consecrabatur Remis, respondit…

    Minute :

    Interroguée se on fist point floter ou tournier son estaindart autour de la coste de son roy, respond…

  58. [154]

    Fecimusque legi coram ipsis assertiones plurimas quæ ex responsionibus ipsius Johannæ per aliquos magistros ex ordinatione nostra extractæ fuerant.

  59. [155]

    Ordinavimus quod quilibet ipsorum videret et studeret diligenter in materia, atque opiniones doctorum in libris authenticis super hujusmodi assertionibus visitaret.

  60. [156]

    Le procès-verbal se borne ici à la mention des faits :

    Quibus visis et auditis opinionibus singulorum, et longa cum eis habita collatione, conclusimus et ordinavimus.

  61. [157]

    Taliter procederemus, Domino adjuvante, quod res ipsa deduceretur ad Dei laudem et fidei exaltationem, taliter quod processus noster nullum vitium pateretur.

  62. [158]

    Dum hujusmodi scripta legerentur dixit…

    Pendant que ces écrits étaient lus, Jeanne a dit…

    Il est probable que Jeanne fit cette interruption au moment où on lui lisait des extraits de son interrogatoire du 21 février (premier interrogatoire public).

  63. [159]

    Ulterius dixit quod legerentur consequenter interrogatoria et responsiones, et ea quæ legerentur, si non contradiceret, tenebat pro veris et confessatis.

  64. [160]

    Dixit etiam super articulo de recipiendo habitum muliebrem et addidit ista verba : Tradatis mihi, etc.

  65. [161]

    Finaliter, post lecturam dictorum contentorum in registro, dicta Johanna confessa fuit quod bene credebat se dixisse, prout scriptum erat in registro et prout eidem lectum fuit ; nec ad aliqua de dictis contentis in dicto registro contradixit.

  66. [162]

    Ad quod respondit quod permitti poterat in hoc statu missam audire, quod summe optabat ; sed habitum mutare non poterat, nec etiam hoc erat in ipsa.

  67. [163]

    Iterum respondit quod in ipsa non erat hoc facere ; et si in ipsa esset, hoc esset bene cito factum.

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