I. Interrogatoires publics
Première partie Interrogatoires publics
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui à l’extérieur paraissent beaux, et qui au dedans sont pleins d’ossements de morts et de corruption. Serpents, race de vipères, malheur à vous !
Jésus.
I. Jeanne citée à comparaître
L’évêque de Beauvais cite Jeanne5 :
Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, ayant territoire en la cité et au diocèse de Rouen, de par le vénérable chapitre de l’église de Rouen, au doyen de la chrétienté de Rouen, à tous et à chacun, prêtres, curés ou non curés, établis dans la cité et dans le diocèse de Rouen, qui recevront et auront à exécuter le présent mandement, salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ, auteur et consommateur de la foi !
Une certaine femme, vulgairement appelée Jeanne la Pucelle, ayant été prise et appréhendée dans les limites de notre diocèse de Beauvais, nous a été livrée et remise par le prince sérénissime et très chrétien, notre sire, roi de France et d’Angleterre, comme véhémentement suspecte d’hérésie, afin que nous lui fassions procès en matière de foi. Nous, évêque, ayant été informé de ses faits et gestes lésant notre sainte foi, par la renommée qui les a notoirement divulgués, non seulement dans tout le royaume de France, mais encore dans toute la chrétienté ; après enquête attentive et délibération préalable d’hommes compétents, résolus à procéder avec maturité en ladite matière, nous avons décrété que Jeanne devait être appelée, citée et entendue sur les articles concernant la foi qui seront dressés contre elle et au sujet desquels on lui fera subir des interrogatoires.
En conséquence, à tous et à chacun, mandons et ordonnons d’agir de telle sorte que nul ne se remette sur autrui de ce dont il sera requis et ne se réclame d’un autre pour s’excuser. Citez en bonne et due forme ladite Jeanne, que nous tenons pour véhémentement suspecte d’hérésie, à comparaître devant nous, en la chapelle royale du château de Rouen, le mercredi, vingt et unième jour du présent mois de février, à huit heures du matin. Elle aura à répondre la vérité au sujet des dires, articles, interrogatoires et autres points sur lesquels nous la tenons pour suspecte ; et en toute matière elle devra procéder comme de droit et de raison. Intimez-lui que, faute par elle de comparaître au jour fixé, elle serait excommuniée par nous.
De ce que vous aurez fait pour l’exécution du présent mandement vous aurez à nous rendre compte avec fidélité.
Donné à Rouen, sous notre sceau, l’an du Seigneur mil quatre cent trente (1431)6, le mardi vingtième jour dudit mois de février. (Suivent les signatures des deux greffiers, Boisguillaume et Manchon.)
L’huissier Massieu rend compte de la citation transmise à Jeanne :
À notre révérend père en Christ et seigneur, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, son humble serviteur Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, obéissance prompte dans ses mandements, avec toute révérence et honneur.
Sache votre vénérable paternité que moi, en vertu de votre mandement à moi présenté et auquel est annexée ma présente relation, j’ai cité, en bonne et due forme, à comparaître devant vous dans la chapelle royale du château de Rouen, le mercredi vingt et unième jour du présent mois de février, à huit heures du matin, une femme vulgairement nommée Jeanne la Pucelle, appréhendée par moi en personne sous les murs dudit château, laquelle vous tenez véhémentement suspecte d’hérésie.
L’intimation prescrite par votre mandement lui ayant été faite, ladite Jeanne m’a répondu que volontiers elle comparaîtrait devant vous et répondrait la vérité sur les questions qui devront lui être adressées ; que toutefois elle demandait qu’en cette matière vous voulussiez bien vous adjoindre des hommes d’Église du parti de la France en nombre égal à ceux du parti de l’Angleterre ; et que, de plus, elle suppliait humblement votre paternité révérée de permettre que, demain matin, avant de comparaître devant votre paternité révérée, elle pût entendre la messe, me chargeant de vous transmettre ses vœux comme je viens de le faire.
Tout ce qui précède a été ainsi fait par moi, et je le signifie à votre paternité révérée par les présentes, scellées et signées de mon sceau et de ma propre signature.
Donné l’an du Seigneur mil quatre cent trente (1431), le mardi veille dudit mercredi. — Signé : Jean Massieu.
Satisfaction fut refusée aux deux vaux de Jeanne.
L’évêque exposa que (exposuimus quod…), conformément à l’avis de notables maîtres, vu les crimes dont ladite femme était accusée par la rumeur publique et vu l’inconvenance de l’habit qu’elle persévérait à porter, il y avait lieu de surseoir à l’autorisation demandée par elle d’entendre la messe et d’assister aux offices divins.
II. Premier interrogatoire public
(Mercredi, 21 février 14317. — En la chapelle royale du château de Rouen. 43 assesseurs siègent à côté de l’évêque8.)
Jeanne est amenée par le prêtre Jean Massieu, exécuteur des mandements de l’évêque.
L’évêque :
Cette femme a été prise et appréhendée, il y a quelque temps, sur le territoire et dans les limites de notre diocèse de Beauvais. De nombreux actes lésant la foi orthodoxe ont été accomplis par elle, non seulement dans notre diocèse, mais encore dans nombre d’autres régions. Le bruit public qui l’en accuse s’est répandu par tous les royaumes de la chrétienté ; et tout récemment le prince sérénissime et très chrétien, notre seigneur le roi nous l’a livrée et remise pour que contre elle il soit fait procès en matière de foi, selon qu’il paraîtra de droit et de raison.
En conséquence, nous, évêque, vu la renommée commune, les bruits publics, et aussi certaines informations par nous recueillies9, ayant pris principalement l’avis bien mûri d’hommes experts en droit divin et humain, nous avons d’office donné mandement exprès pour citer et faire paraître devant nous ladite Jeanne, à l’effet de répondre aux questions qui devront lui être posées en matière de foi, et à l’effet de procéder comme de droit et de raison, Jeanne, ici présente, nous évêque, désirant, en ce procès, remplir le devoir de notre office pour la conservation et l’exaltation de la foi catholique, avec la bénigne assistance de Notre-Seigneur Jésus-Christ dont ceci est l’affaire, nous vous avertissons et requérons charitablement de vouloir bien, pour que ce procès marche vite et pour que votre conscience soit déchargée, dire pleine et entière vérité, sans subterfuges et sans détours, sur toutes les questions qui vont vous être adressées touchant la foi. Et tout d’abord, nous vous requérons de prêter serment en la forme prescrite. Jurez, les deux mains sur les saints Évangiles, que vous direz la vérité sur les questions qui vous seront adressées.
Jeanne. — Je ne sais sur quoi vous voulez m’interroger. Tout aussi bien, pourrez-vous me demander telles choses que je ne vous dirai pas.
L’évêque. — Jurez-vous de dire la vérité sur les choses qui vous seront demandées concernant la foi et que vous saurez ?
Jeanne. — De mon père, de ma mère, et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais pour les révélations qui me sont venues de la part de Dieu, je n’en ai oncques rien dit ni confié à personne, sinon à Charles mon roi ; et je n’en parlerai pas, dût-on me couper la tête, parce que mon conseil secret — j’entends mes visions — m’a défendu d’en rien confier à personne10. Au reste, avant huit jours, je saurai bien si je dois rien vous en dire.
L’évêque. — Derechef, nous, évêque, nous vous avertissons et requérons de vous décider à prêter serment de dire la vérité, dans les choses touchant notre foi.
Jeanne. (à genoux et les deux mains posées sur le missel). Je jure de dire la vérité sur les choses qui me seront demandées et que je saurai concernant les matières de foi.
(Jeanne garde le silence sur la condition susdite, savoir qu’elle ne dira ni ne confiera à personne les révélations à elle faites11.)
L’évêque. — Votre nom ?
Jeanne. — Dans mon pays on m’appelait Jeannette. Depuis ma venue en France on m’appelle Jeanne.
L’évêque. — Votre surnom ?
Jeanne. — Du surnom je ne sais rien.
L’évêque. — Votre lieu d’origine ?
Jeanne. — Je suis née au village de Domrémy, qui fait un avec le village de Greux ; et c’est à Greux qu’est la principale église.
L’évêque. — Les noms de votre père et de votre mère ?
Jeanne. — Mon père s’appelait Jacques d’Arc, et ma mère Isabelle.
L’évêque. — Où avez-vous été baptisée ?
Jeanne. — À Domrémy.
L’évêque. — Quels furent vos parrains et marraines ?
Jeanne. — Un de mes parrains s’appelait Jean Lingué ; un autre, Jean Barrey. Une de mes marraines s’appelait Agnès, une autre Jeanne, une autre Sibylle. J’en ai eu aussi plusieurs autres, d’après ce que j’ai ouï dire à ma mère.
L’évêque. — Quel prêtre vous baptisa ?
Jeanne. — Messire Jean Minet, à ce que je crois.
L’évêque. — Vit-il encore ?
Jeanne. — Oui, j’imagine.
L’évêque. — Votre âge ?
Jeanne. — À peu près dix-neuf ans, il me semble.
L’évêque*. — Qu’avez-vous appris ?
Jeanne. — J’ai appris de ma mère Notre Père, Je vous salue, Marie, et Je crois en Dieu. Je n’ai appris ma créance d’autre que de ma mère12.
L’évêque. — Dites Notre Père.
Jeanne. — Entendez-moi en confession, et je vous le dirai volontiers.
L’évêque*. — Derechef, je vous requiers de dire Notre Père.
Jeanne*. — Je ne vous dirai point Notre Père, à moins que vous ne m’écoutiez en confession.
L’évêque*. — Une troisième fois, je vous requiers de dire Notre Père.
Jeanne. — Je ne vous dirai Notre Père qu’en confession13.
L’évêque. — Volontiers nous vous donnerons un ou deux notables hommes de la langue de France, devant lesquels vous direz Notre Père.
Jeanne. — Je ne le leur dirai que s’ils m’entendent en confession.
L’évêque. — Jeanne, défense vous est faite de sortir, sans notre congé, de la prison à vous assignée, sous peine d’être convaincue du crime d’hérésie.
Jeanne. — Je n’accepte pas cette défense. Si je m’échappais, nul ne pourrait me reprocher d’avoir rompu ou violé ma foi, car je n’ai oncques donné ma foi à personne14.
L’évêque*. — Avez-vous à vous plaindre de quelque chose ?
Jeanne. — J’ai à me plaindre d’être détenue avec des chaînes de fer au corps et aux pieds.
L’évêque. — Ailleurs vous avez tenté plusieurs fois de vous évader. C’est à cause de cela, et pour vous garder plus sûrement, qu’il a été ordonné de vous mettre aux fers.
Jeanne. — C’est vrai ; j’ai voulu m’évader et je le voudrais encore, comme c’est licite à tout prisonnier.
L’évêque. — Cela étant, pour plus de sûreté, nous commettons à la garde de Jeanne noble homme John Gris, écuyer, garde du corps de notre seigneur le roi, et, avec lui, John Berwoit, et William Talbot. Ordre leur est donné de lier et fidèlement garder Jeanne et de ne permettre à personne de l’entretenir sans notre congé.
Vous, les trois susnommés, les mains sur les saints Évangiles, jurez solennellement qu’ainsi vous ferez.
Les trois hommes d’armes. — Nous le jurons.
(La séance est levée.)
III. Deuxième interrogatoire public
(Le jeudi 22 février. Dans la chambre de parement, au bout de la grande salle du château de Rouen15. — 47 assesseurs siègent à côté de l’évêque.)
L’évêque. (s’adressant aux théologiens qui l’assistent) :
Révérends pères, docteurs et maîtres, frère Jean Lemaître, ici présent, vicaire du seigneur inquisiteur, a été requis et sommé par nous de s’adjoindre au présent procès, et nous avons offert de lui communiquer tout ce qui, en la matière, a été fait jusqu’ici ou sera fait dans la suite. Mais ledit vicaire a répondu que le seigneur inquisiteur l’avait seulement commis et délégué pour la cité et le diocèse de Rouen, et que, quoique le droit territorial nous soit ici régulièrement octroyé, ce procès était déduit par nous à raison de notre juridiction sur le diocèse de Beauvais.
En conséquence, pour éviter que le procès ne soit invalidé et pour tranquilliser sa conscience, il diffère de juger avec nous, jusqu’à ce qu’il ait reçu plus ample avis et plus ample pouvoir ou commission du seigneur inquisiteur. Au surplus, ledit vicaire, autant qu’il est en lui, verra avec plaisir que nous continuions à pousser l’affaire sans interruption.
Le vicaire inquisiteur. — Monseigneur, ce que vous dites est vrai. J’ai eu et j’ai pour agréable, autant que je puis et qu’il est en moi, que vous continuiez le pré sent procès.
L’évêque*. — Qu’on fasse comparaître Jeanne!
(Jeanne est amenée devant l’évêque.)
L’évêque*. — Jeanne, nous vous avertissons et requérons, sous peines de droit, de faire le serment que vous avez prêté hier, et de jurer, simplement, sans réserve, que vous direz la vérité sur les choses au sujet desquelles vous serez interrogée, dans la matière pour laquelle vous êtes mise en suspicion et en justice.
Jeanne. — J’ai juré hier. Cela doit suffire.
L’évêque. — Derechef nous vous requérons de jurer. Toute personne, serait-elle un prince, requise en matière de foi, ne saurait refuser de prêter serment.
Jeanne. — Je vous ai prêté serment hier. Cela doit bien vous suffire. Vous me chargez trop16.
L’évêque*. — Encore une fois, jurez.
Jeanne. — Je fais serment de dire la vérité sur les choses qui touchent la foi.
L’évêque. — Maître Beaupère, professeur insigne de théologie, va vous interroger. Maître Jean Beaupère, interrogez Jeanne.
L’interrogateur (Maître Beaupère17). — Tout d’abord, Jeanne, je vous exhorte à dire la vérité, comme vous l’avez juré, sur ce que j’aurai à vous demander.
Jeanne. — Vous pourriez bien me demander telle chose sur laquelle je vous répondrais la vérité, et telle autre sur laquelle je ne vous répondrais pas18… Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n’ai rien fait que par révélation.
L’interrogateur. — Quel était votre âge quand vous avez quitté la maison de votre père ?
Jeanne. — Je ne saurais vous le dire.
L’interrogateur. — Dans votre jeune âge avez-vous appris quelque métier ?
Jeanne. — Oui, j’ai appris à coudre le linge et à filer. Pour filer et coudre, je ne crains femme de Rouen19.
L’interrogateur*. — N’êtes-vous pas partie une fois de la maison de votre père ?
Jeanne. — Par peur des Bourguignons, je partis de la maison de mon père et j’allai à Neufchâteau, en Lorraine, chez une femme surnommée la Rousse, où je séjournai environ quinze jours.
L’interrogateur*. — Que faisiez-vous dans la maison paternelle ?
Jeanne. — Quand j’étais chez mon père, je vaquais aux soins du ménage. Je n’allais guère aux champs avec les moutons et autres bêtes20.
L’interrogateur. — Chaque année, confessiez-vous vos péchés ?
Jeanne. — Oui, à mon curé ; et, quand le curé était empêché, à un autre prêtre, avec permission dudit curé. Quelquefois aussi, deux ou trois fois à ce que je crois, je me suis confessée à des religieux mendiants. C’était à Neufchâteau. Je communiais à la fête de Pâques.
L’interrogateur. — Avez-vous reçu le sacrement de l’Eucharistie à d’autres fêtes qu’à Pâques ?
Jeanne. — Passez outre.
L’interrogateur. — Quand avez-vous commencé à entendre des voix ?
Jeanne. — J’avais treize ans quand j’eus une voix venant de Dieu pour m’aider à bien me conduire. Et, la première fois, j’eus grand-peur. Cette voix vint vers l’heure de midi. C’était l’été, dans le jardin de mon père.
[L’interrogateur. — Étiez-vous à jeun ?
Jeanne. — J’étais à jeun21.]
L’interrogateur*. — Aviez-vous jeûné la veille ?
Jeanne. — Je n’avais pas jeûné la veille22.
L’interrogateur*. — De quel côté entendîtes-vous la voix ?
Jeanne. — J’entendis la voix à droite, vers l’église.
L’interrogateur*. — La voix était-elle accompagnée d’une clarté ?
Jeanne. — Rarement je l’entends sans clarté. Cette clarté se manifeste du même côté par où j’entends la voix. Il y a là communément une grande clarté. Lors de ma venue en France, j’entendais souvent la voix [ou une grande voix]23.
L’interrogateur. — Comment pouvez-vous voir cette clarté que vous dites se manifester, puisque cette clarté est de côté ?
Jeanne. ne répond point et passe à autre chose. Puis elle dit24 : Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien les voix venant à moi.
L’interrogateur*. — Que vous semblait-il de cette voix qui se manifesta à vous ?
Jeanne. — Elle me paraissait une bien noble voix ; et je crois qu’elle m’était envoyée de la part de Dieu. Lorsque je l’entendis pour la troisième fois je reconnus que c’était la voix d’un ange.
L’interrogateur*. — Avez-vous bien pu la com prendre ?
Jeanne. — Elle m’a toujours bien gardée ; et je l’ai toujours bien comprise.
L’interrogateur. — Quel enseignement vous donnait-elle pour le salut de votre âme ?
Jeanne. — Elle m’a enseigné à bien me conduire et à fréquenter l’église. C’est elle qui m’a dit qu’il était nécessaire que je vinsse en France.
L’interrogateur*. — Sous quelle forme cette voix vous est-elle apparue ?
Jeanne. — Vous n’aurez pas cela de moi pour cette fois.
L’interrogateur*. — Cette voix vous sollicitait-elle souvent ?
Jeanne. — Elle me disait deux ou trois fois par semaine : Il faut que tu quittes ton village et viennes en France.
L’interrogateur*. — Votre père sut-il votre départ ?
Jeanne. — Il n’en sut rien. La voix me disait : Va en France
, et je ne pouvais plus durer où j’étais.
L’interrogateur*. — Que vous disait-elle encore ?
Jeanne. — La voix me disait que je lèverais le siège mis devant Orléans.
L’interrogateur*. — Ne vous dit-elle rien de plus ?
Jeanne. — La même voix me dit d’aller à Vaucouleurs, vers Robert de Baudricourt, capitaine dudit lieu, et qu’il me donnerait des gens pour faire route avec moi. Et alors moi je répondis à la voix que j’étais une pauvre fille ne sachant ni chevaucher ni guerroyer.
L’interrogateur*. — Que fîtes-vous après ?
Jeanne. — J’allai chez mon oncle, et lui dis que je voulais rester près de lui pendant quelque peu de temps, et j’y restai à peu près huit jours. Pour lors, je dis à mon oncle qu’il me fallait aller à Vaucouleurs ; et mon oncle m’y conduisit. Quand je fus venue à Vaucouleurs, je reconnus Robert de Baudricourt, quoique je ne l’eusse oncques vu auparavant.
L’interrogateur*. — Comment le reconnûtes-vous ?
Jeanne. — Je le reconnus grâce à ma voix. C’est elle qui me dit : Le voilà.
Je dis à Robert : Il faut que j’aille en France !
Deux fois Robert refusa de m’en tendre et me repoussa. La troisième fois il me reçut et me donna des hommes. Aussi bien, la voix m’avait dit qu’il en serait ainsi.
L’interrogateur*. — N’eûtes-vous point affaire avec le duc de Lorraine ?
Jeanne. — Le duc de Lorraine manda qu’on me conduisît vers lui. J’y allai et lui dis : Je veux aller en France.
Le duc m’interrogea sur la recouvrance de sa santé. Mais moi je lui dis que de cela je ne savais rien.
L’interrogateur*. — Parlâtes-vous beaucoup au duc de votre voyage ?
Jeanne. — Je lui en communiquai peu de chose. Toutefois, je lui dis de me laisser son fils et des gens pour me conduire en France et que je prierais Dieu pour sa santé. J’étais allée au duc sous sauf-conduit. En le quittant, je revins à Vaucouleurs.
L’interrogateur*. — Quel était votre costume quand vous partîtes de Vaucouleurs ?
Jeanne. — À mon départ de Vaucouleurs j’étais en habit d’homme ; je portais une épée que m’avait donnée Robert de Baudricourt, sans autres armes, et j’avais pour société un chevalier, un écuyer, et quatre serviteurs. Avec eux je gagnai la ville de Saint-Urbain, et là je passai la nuit dans une abbaye. En route, je traversai la ville d’Auxerre et y entendis la messe dans la principale église. Alors j’avais fréquemment mes voix, avec celle que j’ai déjà dite25.
L’interrogateur*. — Dites-nous par le conseil de qui vous prîtes l’habit d’homme.
Jeanne. — Passez outre.
L’interrogateur*. — Répondez.
Jeanne*. — Passez outre.
L’interrogateur*. — Est-ce un homme qui vous conseilla cela ?
Jeanne*. — De cela je ne charge homme quelconque26.
L’interrogateur*. — Quel fut le langage de, Baudricourt le jour de votre départ ?
Jeanne. — Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui m’accompagnaient de bien et sûrement me conduire. Et à moi il me dit : Va
, au moment où je le quittai ; va ; et advienne que pourra !
L’interrogateur*. — Que savez-vous du duc d’Orléans qui est prisonnier en Angleterre ?
Jeanne. — Je sais bien que Dieu aime le duc d’Orléans ; et même j’ai eu plus de révélations sur le duc d’Orléans que sur homme qui vive, excepté mon roi27.
L’interrogateur*. — Encore une fois, pourquoi avez vous pris un habit d’homme ?
Jeanne. — Il a fallu que je change mon habit de femme pour un habit d’homme.
L’interrogateur*. — Votre conseil vous l’a-t-il dit ?
Jeanne. — Je crois que mon conseil m’a bien avisée.
L’interrogateur*. — Que fîtes-vous une fois arrivée à Orléans ?
Jeanne. — J’envoyai une lettre aux Anglais qui étaient devant Orléans. Elle disait qu’ils partissent, comme le renferme la copie de la lettre qui m’a été lue en cette ville de Rouen. Il y a pourtant dans cette copie deux ou trois mots qui ne sont pas dans ma lettre. Ainsi ceci, qui est dans cette copie, rendez à la Pucelle, doit être remplacé par rendez au roi. Il y a aussi ces mots corps pour corps et chef de guerre, qui n’étaient pas dans ma lettre à moi28.
L’interrogateur*. — Vîtes-vous facilement celui que vous appelez votre roi ?
Jeanne. — J’allai sans empêchement jusqu’à mon roi. Arrivée au village de Sainte-Catherine-de-Fierbois, je commençai par envoyer au château de Chinon, où était le roi. Vers midi, j’arrivai à Chinon et me logeai dans une hôtellerie. Après le dîner, j’allai trouver le roi, qui était dans le château29.
L’interrogateur*. — Qui vous désigna le roi ?
Jeanne. — Quand j’entrai dans la chambre du roi je le reconnus entre les autres par le conseil de ma voix, qui me le révéla, et je lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.
L’interrogateur. — Quand la voix vous montra votre roi y avait-il là quelque lumière ?
Jeanne. — Passez outre.
L’interrogateur. — Vîtes-vous quelque ange au dessus de votre roi ?
Jeanne. — Épargnez-moi ; passez outre.
L’interrogateur*. — Répondez.
Jeanne. — Avant que mon roi me mît en œuvre il eut de nombreuses apparitions et de belles révélations.
L’interrogateur. — Quelles révélations et apparitions ?
Jeanne. — Je ne vous le dirai pas. Ce n’est pas encore à répondre. Envoyez au roi, et il vous le dira.
L’interrogateur*. — Comptiez-vous être reçue par le roi ?
Jeanne. — La voix m’avait promis que le roi me recevrait assez tôt après ma venue.
L’interrogateur*. — Pourquoi vous fit-il accueil ?
Jeanne. — Ceux de mon parti connurent bien que la voix m’était envoyée de Dieu. Ils ont vu et reconnu cette voix, je le sais bien.
L’interrogateur*. — Lesquels ?
Jeanne. — Mon roi et plusieurs autres ont entendu et vu les voix venant à moi ; et il y avait là Charles de Bourbon et deux ou trois autres.
L’interrogateur*. — Entendez-vous souvent cette voix ?
Jeanne. — Il n’est jour que je ne l’entende, et même j’en ai bien besoin.
L’interrogateur*. — Que lui demandez-vous ?
Jeanne. — Je ne lui ai jamais demandé autre récompense finale que le salut de mon âme.
L’interrogateur*. — La voix vous a-t-elle toujours encouragée à suivre l’armée ?
Jeanne. — La voix me dit de rester à Saint-Denis en France. J’y voulais rester. Mais, contre ma volonté, les seigneurs m’emmenèrent. Si pourtant je n’eusse été blessée, je n’en serais point partie.
L’interrogateur*. — Où fûtes-vous blessée ?
Jeanne. — C’est aux fossés de Paris que je fus blessée, y étant allée de ladite ville de Saint-Denis. Au bout de cinq jours je me trouvai guérie.
L’interrogateur*. — Qu’aviez-vous entrepris contre Paris ?
Jeanne. — Je fis faire une escarmouche30 devant Paris.
L’interrogateur. — Était-ce fête ce jour-là ?
Jeanne. — Je crois bien que c’était fête.
L’interrogateur. — Était-ce bien fait d’attaquer un jour de fête ?
Jeanne. — Passez outre.
(La séance est levée.)
IV. Troisième interrogatoire public
(Le samedi 24 février. — Dans la chambre de parement, au bout de la grande salle du château de Rouen. — 62 assesseurs siègent à côté de l’évêque.)
L’évêque. — Jeanne, nous vous requérons de jurer simplement et absolument que vous direz la vérité sur les questions qui vous seront posées. Prêtez-vous serment, sans condition quelconque ?
(L’évêque répète par trois fois le même avertissement31.)
Jeanne. — Donnez-moi congé de parler.
L’évêque. — Parlez.
Jeanne. — Par ma foi, vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirais pas.
L’évêque*. — Jurez sans restriction de dire la vérité.
Jeanne. — Peut-être que sur beaucoup de choses que vous pourriez me demander je ne vous dirais pas la vérité ; sur ce qui touche mes révélations, par exemple. Vous pourriez me pousser à dire telle chose que j’ai juré de ne pas dire, et ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez pas vouloir.
L’évêque*. — Vous devez la vérité à votre juge.
Jeanne. — Je vous le dis : Prenez bien garde à ce que vous dites que vous êtes mon juge : vous prenez une grande charge, et vous me chargez trop.
L’évêque*. — Encore une fois jurez.
Jeanne. — Il me semble que c’est assez d’avoir juré deux fois en jugement32.
L’évêque. — Je vous le répète, voulez-vous ou non jurer simplement et sans restriction ?
Jeanne. — Vous pouvez bien surseoir ; j’ai assez juré par deux fois.
L’évêque. — Vous voulez donc être condamnée ?
Jeanne. — Tout le clergé de Rouen ou de Paris ne saurait me condamner, s’il ne l’a en droit.
L’interrogateur. — Dites toute la vérité.
Jeanne. — Sur ma venue je dirai volontiers la vérité. Mais je ne dirai pas tout. L’espace de huit jours ne suffirait pas pour tout dire.
L’évêque. — Prenez avis des assistants si vous devez jurer ou non.
Jeanne. — Encore une fois, je dirai volontiers la vérité sur ma venue en France, et pas autrement. Il ne faut point m’en parler davantage.
L’évêque. — C’est vous rendre suspecte que refuser de jurer de dire la vérité.
Jeanne. — Je ne puis que m’en tenir à mes déclarations précédentes.
L’évêque. — Je vous réitère mon invitation : jurez de façon précise et absolue.
Jeanne. — Je dirai volontiers ce que je sais et encore pas tout.
L’évêque. — Jurez donc.
Jeanne. — Je suis venue de la part de Dieu. Je n’ai rien à faire ici. Renvoyez-moi à Dieu de qui je suis venue.
L’évêque. — Jeanne, je vous requiers et vous somme de jurer, sous peine d’être tenue coupable de tout ce dont on vous charge.
Jeanne. — Passez outre.
L’évêque. — Une dernière fois, je vous requiers de jurer. Soyez bel et bien avisée qu’il vous faut dire la vérité sur tout ce qui touche le procès et qu’ici un refus vous exposerait à un grand péril.
Jeanne. — Je suis prête à jurer de dire la vérité sur ce que je saurai touchant le procès.
L’évêque. — Jurez.
Jeanne. — En cette manière, je le jure.
L’évêque. — Vous allez être interrogée par maître Jean Beaupère, docteur insigne. Maître Beaupère, interrogez Jeanne.
L’interrogateur (Maître Jean Beaupère). — Jeanne, quand est-ce la dernière fois que vous avez bu ou mangé33 ?
Jeanne. — Depuis hier, après-midi, je n’ai ni bu ni mangé.
L’interrogateur. — Depuis quelle heure avez-vous entendu la voix qui vient à vous ?
Jeanne. — Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.
L’interrogateur. — À quelle heure, hier, l’avez-vous entendue ?
Jeanne. — Hier, je l’ai entendue trois fois, une fois le matin, une fois à l’heure de vêpres, et une troisième fois quand on sonnait l’Ave Maria du soir. Il m’arrive même de l’entendre plus souvent que je ne dis.
L’interrogateur. — Hier au matin, que faisiez-vous quand cette voix est venue à vous ?
Jeanne. — Je dormais, et la voix m’a éveillée.
L’interrogateur. — Vous a-t-elle éveillée en vous touchant les bras34 ?
Jeanne. — La voix m’a éveillée sans me toucher.
L’interrogateur. — Cette voix était-elle dans votre chambre ?
Jeanne. — Non, que je sache35 ; mais elle était dans le château.
L’interrogateur. — Lui avez-vous rendu grâce ? Avez vous fléchi les genoux ?
Jeanne. — Je lui ai rendu grâce en me soulevant et m’asseyant sur mon lit, les mains jointes36. J’avais au préalable requis son secours.
L’interrogateur*. — Que vous dit-elle ?
Jeanne. — Elle me dit de répondre hardiment.
L’interrogateur. — Expliquez-nous mieux ce que la voix vous dit quand vous fûtes éveillée.
Jeanne. — Je demandai conseil à la voix sur ce que je devais répondre, lui disant de demander là-dessus conseil à Notre-Seigneur. Et la voix me dit : Réponds hardiment. Dieu t’aidera.
L’interrogateur. — Vous a-t-elle dit quelques paroles avant que vous lui adressiez votre requête ?
Jeanne. — La voix m’a dit quelques paroles, mais je n’ai pas tout compris. Ce que je sais bien, c’est qu’après mon réveil elle me dit de répondre hardiment. Vous, évêque, vous dites que vous êtes mon juge : prenez garde à ce que vous faites ; car, en vérité, je suis envoyée de la part de Dieu, et vous vous mettez en grand danger37.
L’interrogateur. — Cette voix a-t-elle quelquefois varié dans ses conseils ?
Jeanne. — Non. Oncques je ne l’ai trouvée en deux langages contraires. Cette nuit même je l’ai en tendue me dire : Réponds hardiment.
L’interrogateur. — La voix vous a-t-elle ordonné de ne pas dire tout ce qui vous serait demandé ?
Jeanne. — Je ne vous répondrai pas là-dessus. J’ai des révélations touchant le roi que je ne vous dirai point.
L’interrogateur. — La voix vous a-t-elle défendu de dire ces révélations ?
Jeanne. — Je n’ai pas été conseillée sur cela. Donnez-moi un délai de quinze jours, et je vous répondrai.
L’interrogateur*. — Répondez maintenant.
Jeanne. — Encore une fois, je vous demande un délai. Si la voix me l’a défendu, qu’en voulez-vous dire ?
L’interrogateur. — La voix vous a-t-elle fait aucune défense ?
Jeanne. — Croyez bien qu’il n’y a pas ici de défense venant des hommes.
L’interrogateur*. — Enfin ne pouvez-vous répondre aujourd’hui là-dessus ?
Jeanne. — Aujourd’hui je ne répondrai pas. Je ne sais si je dois le dire ou non jusqu’à ce que cela m’aura été révélé.
L’interrogateur*. — Mais cette voix vient-elle de Dieu ?
Jeanne. — Oui, et par son ordre. Je le crois fermement, aussi fermement que je crois la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer.
L’interrogateur. — Cette voix que vous dites vous apparaître est-elle un ange ? Vient-elle de Dieu immédiatement ? Est-elle la voix d’un saint ou d’une sainte ?
Jeanne. — Cette voix vient de la part de Dieu.
L’interrogateur*. — N’en savez-vous rien de plus ?
Jeanne. — Je crois que je ne vous dis pas à plein ce que je sais. Mais j’ai plus grande crainte de faillir en disant quelque chose qui déplaise à ces voix que je n’en ai de vous répondre à vous. Quant à votre question sur ma voix, je vous prie de me donner délai.
L’interrogateur. — Croyez-vous qu’il déplaise à Dieu qu’on dise la vérité ?
Jeanne. — Les voix m’ont dit de dire certaines choses au roi et non à vous. Cette nuit même la voix m’a dit beaucoup de choses pour le bien du roi que je voudrais être dès maintenant sues de lui, dussé-je ne pas boire de vin d’ici à Pâques. Il en serait plus aise à dîner.
L’interrogateur. — Ne pouvez-vous tant faire auprès de cette voix qu’elle consente à porter la nouvelle à votre roi ?
Jeanne. — Je ne sais si la voix voudrait y consentir. Elle ne le ferait que si Dieu le voulait et y donnait son assentiment. Mais, si c’est le plaisir de Dieu, il pourra bien faire que la révélation soit faite au roi ; et j’en serais bien contente.
L’interrogateur. — Pourquoi cette voix ne parle t-elle plus maintenant à votre roi comme elle le faisait quand vous étiez en sa présence ?
Jeanne. — Je ne sais si c’est la volonté de Dieu. N’était la grâce de Dieu, je ne saurais rien faire38.
L’interrogateur. — Votre conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderiez de votre prison ?
Jeanne. — Cela me reste à dire39.
L’interrogateur. — Cette nuit, la voix vous a-t-elle donné conseil et avis de ce que vous devez répondre ?
Jeanne. — Si elle m’a avisée là-dessus, je n’ai pas bien compris.
L’interrogateur. — Les deux derniers jours où vous avez entendu les voix, est-il venu quelque clarté ?
Jeanne. — La clarté vient au nom de la voix40.
L’interrogateur. — Avec les voix voyez-vous quel que autre chose ?
Jeanne. — Je ne vous dirai pas tout. Je n’en ai pas congé, et mon serment ne touche pas à cela. La voix est bonne et digne ; et je ne suis pas tenue de vous en répondre41. Au surplus, donnez-moi par écrit les points sur lesquels je ne réponds pas actuellement.
L’interrogateur. — La voix à laquelle vous demandez conseil a-t-elle un visage et des yeux ?
Jeanne. — Vous n’aurez pas encore cela de moi. C’est un dicton parmi les petits enfants que quelquefois on est pendu pour avoir dit la vérité42.
L’interrogateur. — Savez-vous être en la grâce de Dieu ?
Jeanne. — Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et, si j’y suis, Dieu m’y tienne43. Je serais la plus dolente du monde si je savais ne pas être en la grâce de Dieu. Mais, si j’étais en péché, je crois que la voix ne viendrait pas à moi. Je voudrais que chacun l’entendit aussi bien que je l’entends.
L’interrogateur*. — Quand l’avez-vous d’abord entendue ?
Jeanne. — Je tiens que j’avais treize ans, ou à peu près, quand la voix vint à moi pour la première fois.
L’interrogateur. — Dans votre jeunesse, alliez-vous vous ébattre aux champs avec les autres enfants ?
Jeanne. — J’y suis bien allée quelquefois, mais je ne sais à quel âge.
L’interrogateur. — Ceux de Domrémy tenaient-ils pour le parti des Bourguignons ou pour le parti ad verse ?
Jeanne. — Je n’ai connu à Domrémy qu’un seul Bourguignon. Et j’aurais voulu qu’il eut eu la tête coupée, si toutefois tel eût été le plaisir de Dieu44.
L’interrogateur. — Au village de Marcey (Maxey-sur-Meuse) était-on Bourguignon ou adversaire des Bourguignons ?
Jeanne. — On était Bourguignon.
L’interrogateur. — La voix vous avait-elle dit, quand vous étiez toute jeune, de haïr les Bourguignons ?
Jeanne. — Depuis que je compris que les voix étaient pour le roi de France, je n’aimai pas les Bourguignons. Les Bourguignons auront guerre s’ils ne font ce qu’ils doivent. Je le sais par ma voix.
L’interrogateur. — Dans votre enfance ; avez-vous eu révélation par votre voix que les Anglais dussent venir en France ?
Jeanne. — Les Anglais étaient déjà en France quand les voix commencèrent à me visiter.
L’interrogateur. — Fûtes-vous jamais avec les petits enfants qui se battaient pour le parti dont vous êtes ?
Jeanne. — Je n’en ai pas mémoire. Mais j’ai bien vu plusieurs de ceux de Domrémy, qui s’étaient battus avec ceux de Marcey, en revenir tout blessés et sanglants.
L’interrogateur. — Avez-vous eu, dans votre jeunesse, grande intention de combattre les Bourguignons ?
Jeanne. — J’avais grande volonté et affection que mon roi eût son royaume.
L’interrogateur. — Auriez-vous bien voulu être homme quand vous deviez venir en France ?
Jeanne. — J’ai ailleurs répondu à cela.
L’interrogateur. — Ne conduisiez-vous pas les animaux aux champs ?
Jeanne. — J’ai ailleurs répondu à cela. Quand je fus un peu grande et que j’eus l’âge de raison, je ne gardais pas les bêtes communément, mais j’aidais bien à les mener aux prés et à un château nommé l’Île, par crainte des hommes d’armes. Je ne me rappelle pas si je les gardais ou non dans mon tout jeune âge.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas de souvenir au sujet de certain arbre existant près de votre village ?
Jeanne. — Assez près de Domrémy il y a un certain arbre appelé l’arbre des dames ; d’autres l’appellent l’arbre des fées45. Auprès est une fontaine. J’ai ouï dire que les malades ayant la fièvre viennent à la fontaine boire de son eau pour se remettre en santé. Je l’ai vu moi-même. Mais je ne sais s’ils sont guéris ou non.
L’interrogateur*. — Ne savez-vous rien autre ?
Jeanne. — J’ai aussi ouï dire que les malades, quand ils peuvent se relever, vont à cet arbre se promener. C’est un bel arbre, un hêtre, d’où vient le beau mai46. Il était dans les appartenances du seigneur Pierre de Bourlemont, chevalier.
L’interrogateur*. — Alliez-vous souvent près de cet arbre ?
Jeanne. — J’allais quelquefois avec les autres jeunes filles m’ébattre au pied de l’arbre, et j’y faisais des guirlandes pour l’image de la sainte Vierge de Domrémy. Souventes fois j’ai ouï dire par des anciens (noms de mon lignage) que les fées se rendaient sous cet arbre. J’ai même ouï dire par une de mes marraines, nommée Jeanne, femme du maire Aubery, qu’elle-même avait vu là les fées. J’ignore si c’est vrai ou non.
L’interrogateur*. — Ne les avez-vous jamais vues ?
Jeanne. — Je n’ai oncques vu les fées auprès de l’arbre, que je sache. Si j’en ai vu ailleurs, je ne sais que je les aie vues ou non.
L’interrogateur*. — Ne décoriez-vous pas cet arbre ?
Jeanne. — J’ai vu des jeunes filles mettre des guirlandes aux branches de cet arbre, et moi-même j’y en ai mis avec les autres. Tantôt nous les emportions, tan tôt nous les laissions.
L’interrogateur*. — Vous mêliez-vous aux divertissements de vos compagnes ?
Jeanne. — À partir du moment où je sus que je de vais venir en France, je me donnai peu aux jeux et aux promenades, et le moins que je pus. Je ne sais même si, depuis l’âge de raison, j’ai dansé au pied de l’arbre. Je puis bien y avoir dansé quelquefois avec les enfants ; mais j’y ai plus chanté que dansé.
L’interrogateur*. — N’y a-t-il pas aussi un bois à côté de Domrémy ?
Jeanne. — Il y a un bois appelé le bois Chênu47 (ou chenu) que l’on voit de la porte de mon père. La distance n’est pas d’une demi-lieue.
L’interrogateur*. — Ce bois n’est-il pas hanté par les fées ?
Jeanne. — Je ne sais ni n’ai ouï dire qu’il fût hanté par les fées. Mais j’ai ouï conter par mon frère qu’on disait dans le pays : Jeannette a pris son fait près de l’arbre des fées.
Il n’en est rien ; et je lui ai dit le contraire.
L’interrogateur*. — Ne vous a-t-on pas regardée comme l’envoyée du bois Chênu ?
Jeanne. — Quand je vins trouver le roi, aucuns me demandaient s’il y avait dans mon pays un bois nommé le bois Chênu (ou chenu), parce qu’il existait des prophéties disant que des environs de ce bois devait venir une jeune fille qui ferait des merveilles. Mais à cela je n’ajoutai pas foi.
L’interrogateur. — Jeanne, voulez-vous avoir un habit de femme ?
Jeanne. — Donnez-m’en un ; je le prendrai et partirai48. Autrement, non. Je me contente de celui-ci, puis qu’il plaît à Dieu que je le porte.
(La séance est levée.)
V. Quatrième interrogatoire public
(Mardi 27 février. — Même lieu. — 53 assesseurs.)
L’évêque. — Jeanne, nous vous requérons de prêter serment de dire la vérité sur ce qui touche le procès.
Jeanne. — Volontiers je jurerai de dire la vérité sur ce qui touche le procès, mais non sur tout ce que je sais.
L’évêque. — Encore une fois, nous vous requérons de jurer de dire la vérité sur tout ce qui vous sera demandé.
Jeanne. — Je m’en tiens à ma réponse. Vous devez être contents. J’ai assez juré.
L’évêque. — Maître Jean Beaupère, interrogez-la.
L’interrogateur (Maître Jean Beaupère). Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier ?
Jeanne. — Vous voyez bien comment je me suis portée. Je me suis portée le mieux que j’ai pu49.
L’interrogateur*. — Jeûnez-vous chaque jour de ce carême ?
Jeanne. — Est-ce de votre procès ?
L’interrogateur. — Oui.
Jeanne. — Eh bien, oui, vraiment. J’ai toujours jeûné ce carême.
L’interrogateur. — Depuis samedi avez-vous entendu la voix qui est venue à vous ?
Jeanne. — Oui vraiment, et plusieurs fois.
L’interrogateur. — Samedi même l’avez-vous en tendue dans cette salle où vous êtes interrogée ?
Jeanne. — Cela n’est pas de votre procès.
L’interrogateur*. — C’est du procès. Répondez.
Jeanne. — Eh bien, oui, je l’y ai entendue.
L’interrogateur. — Que vous a-t-elle dit ?
Jeanne. — Je ne l’ai pas bien comprise ; et n’ai rien saisi que je pusse vous redire, jusqu’à ce que je fusse revenue dans ma chambre.
L’interrogateur. — Que vous a-t-elle dit dans votre chambre, à votre retour ?
Jeanne. — Elle m’a dit de vous répondre hardiment.
L’interrogateur*. — Prenez-vous toujours son avis ?
Jeanne. — Je demande conseil à ma voix sur les choses que vous me demandez.
L’interrogateur*. — Ne vous a-t-elle pas permis de répondre sur tout ?
Jeanne. — Je répondrai volontiers ce que messire Dieu me permettra de révéler. Quant aux révélations concernant le roi de France, je ne les dirai pas sans congé de ma voix.
L’interrogateur. — Votre voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?
Jeanne. — Je ne l’ai pas bien comprise.
L’interrogateur. — Que vous a dit la voix en dernier lieu ?
Jeanne. — Je lui ai demandé conseil sur certaines choses dont j’avais été interrogée.
L’interrogateur. — La voix vous a-t-elle donné conseil sur quelques points ?
Jeanne. — Sur quelques points j’ai eu conseil. Il en est sur lesquels vous aurez beau me demander réponse, je ne répondrai pas, sans en avoir congé. Si je répondais sans congé, peut-être n’aurais-je plus mes voix en garant. Mais quand j’aurai congé de Dieu, je ne craindrai point de parler, vu que j’aurai bon garant.
L’interrogateur. — Est-ce la voix d’un ange qui vous parlait ? Est-ce la voix d’un saint ou d’une sainte ? Est-ce la voix de Dieu sans intermédiaire ?
Jeanne. — C’est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Leurs figures sont ornées de belles couronnes, bien richement et bien précieusement. Là dessus j’ai congé de Notre-Seigneur. Que si là-dessus vous faites doute, envoyez à Poitiers où j’ai été autre fois interrogée.
L’interrogateur. — Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ? Les distinguez-vous bien l’une de l’autre ?
Jeanne. — Je sais bien que ce sont elles, et je les distingue bien l’une de l’autre.
L’interrogateur. — Comment ?
Jeanne. — Par le salut qu’elles me font50.
L’interrogateur*. — Y a-t-il longtemps qu elles communiquent avec vous ?
Jeanne. — Voilà bien sept ans qu’elles m’ont prise sous leur garde.
L’interrogateur*. — Qu’est-ce qui vous les fait connaître ?
Jeanne. — Je les connais parce qu’elles se nomment à moi.
L’interrogateur. — Ces saintes sont-elles vêtues de la même étoffe ?
Jeanne. — Je ne vous en dirai pas maintenant davantage. Je n’ai pas congé de le révéler. Si vous ne me croyez, allez à Poitiers.
L’interrogateur*. — Vous ne devez rien nous taire.
Jeanne. — Il y a des révélations qui vont au roi de France et non à vous qui m’interrogez.
L’interrogateur. — Ces saintes sont-elles du même âge ?
Jeanne. — Je n’ai point congé de vous le dire.
L’interrogateur. — Les deux saintes parlent-elles à la fois ou l’une après l’autre ?
Jeanne. — Je n’ai point congé de vous le dire. Cependant, j’ai eu toujours conseil de toutes les deux.
L’interrogateur. — Laquelle des deux vous est apparue la première ?
Jeanne. — Je ne les ai point connues tout de suite. Je l’ai bien su jadis, mais je l’ai oublié. Si j’en ai congé, je vous le dirai volontiers. C’est d’ailleurs marqué au registre de Poitiers.
L’interrogateur*. — N’y a-t-il que les saintes qui vous aient apparu ?
Jeanne. — J’ai reçu aussi confort de saint Michel.
L’interrogateur. — Laquelle des apparitions vous est venue la première ?
Jeanne. — C’est saint Michel.
L’interrogateur. — Y a-t-il longtemps que pour la première fois vous avez eu la voix de saint Michel ?
Jeanne. — Je ne vous nomme pas la voix de saint Michel ; mais je vous parle d’un grand confort venant de lui.
L’interrogateur. — Quelle fut la première voix qui vint à vous quand vous aviez environ treize ans ?
Jeanne. — Ce fut saint Michel. Je le vis devant mes yeux ; et il n’était pas seul, mais bien accompagné d’anges du ciel.
L’interrogateur*. — Est-ce de vous-même que vous vîntes en France ?
Jeanne. — Je ne vins en France que par l’ordre de Dieu.
L’interrogateur. — Vîtes-vous saint Michel et ces anges en corps et en réalité ?
Jeanne. — Je les vis des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois. Et quand ils s’éloignaient de moi je pleurais et j’aurais bien voulu qu’ils m’eussent emportée avec eux.
L’interrogateur. — En quelle figure était saint Michel ?
Jeanne. — Il n’y a pas de réponse possible ; je n’ai pas encore congé de vous le dire.
L’interrogateur. — Que vous dit saint Michel cette première fois ?
Jeanne. — Vous n’en aurez encore réponse aujourd’hui. Mes voix m’ont dit de vous répondre hardiment. J’ai bien dit à mon roi en une fois tout ce qui m’avait été révélé, parce que c’est à lui que j’étais envoyée. Mais je n’ai pas encore congé de vous révéler ce que me dit saint Michel51… Je voudrais bien que vous qui m’interrogez vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers, pourvu que Dieu en fût content.
L’interrogateur. — Vos voix vous ont-elles défendu de dire vos révélations sans congé d’elles ?
Jeanne. — Je ne vous réponds pas encore là-dessus. Sur ce dont j’aurai congé je répondrai volontiers. Je n’ai pas bien compris si mes voix me l’avaient défendu.
L’interrogateur. — Quel signe donnez-vous que vous ayez cette révélation de la part de Dieu et que ce soient saintes Catherine et Marguerite qui conversent avec vous ?
Jeanne. — Je vous ai assez dit que c’était sainte Catherine et sainte Marguerite. Croyez-moi si vous voulez.
L’interrogateur. — Vous est-il défendu de le dire ?
Jeanne. — Je n’ai pas encore bien compris si cela m’est défendu ou non.
L’interrogateur. — Comment savez-vous faire la distinction que sur tels points vous devez répondre et sur d’autres non ?
Jeanne. — Sur quelques points j’ai demandé congé, et sur certains je l’ai.
L’interrogateur*. — Aviez-vous congé de Dieu pour venir en France ?
Jeanne. — J’aimerais mieux être tirée à quatre chevaux que d’être venue en France sans. congé de Dieu52.
L’interrogateur. — Dieu vous a-t-il prescrit de prendre l’habit d’homme ?
Jeanne. — Ce qui concerne l’habit est peu de chose, moins que rien. Je n’ai pas pris cet habit par le conseil d’homme au monde. Je n’ai pris cet habit et n’ai rien fait que par le commandement de Dieu et des anges.
L’interrogateur. — Vous semble-t-il que ce commandement de prendre un habit d’homme soit licite ?
Jeanne. — Tout ce que j’ai fait, c’est par le commandement de Notre-Seigneur. S’il me commandait d’en prendre un autre, je le prendrais, du moment où tel serait son commandement.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas pris ce vêtement par l’ordre de Robert de Baudricourt ?
Jeanne. — Non.
L’interrogateur. — Croyez-vous avoir bien fait en prenant l’habit d’homme ?
Jeanne. — Tout ce que j’ai fait par le commandement de Notre-Seigneur je crois l’avoir bien fait, et j’en attends bon garant et bonne aide.
L’interrogateur. — Mais, dans ce cas particulier, en prenant l’habit d’homme, croyez-vous avoir bien fait ?
Jeanne. — Je n’ai rien fait au monde que par le commandement de Dieu.
L’interrogateur. — Quand vous avez vu cette voix venir à vous y avait-il de la lumière ?
Jeanne. — Il y avait là beaucoup de lumière de toutes parts, et comme il convient. Elle ne vient pas toute à vous, maître Beaupère53.
L’interrogateur. — Y avait-il un ange sur la tête du roi quand vous le vîtes pour la première fois ?
Jeanne. — Par la bienheureuse Marie ! s’il y était, je ne sais ; je ne l’ai pas vu.
L’interrogateur. — Y avait-il une lumière ?
Jeanne. — Il y avait là plus de trois cents soldats et de cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Rarement j’ai des révélations sans qu’il y ait de la lumière.
L’interrogateur. — Comment votre roi ajouta-t-il foi à vos paroles ?
Jeanne. — Parce qu’il avait de bons signes, et par son clergé.
L’interrogateur. — Quelles révélations eut votre roi ?
Jeanne. — Vous ne les aurez pas de moi, encore de cette année. Pendant trois semaines j’ai été interrogée par le clergé à Chinon et à Poitiers. Mon roi eut un signe touchant mes faits avant de vouloir y croire ; et les clercs de mon parti furent de cet avis qu’il n’y avait rien que de bien dans mon fait.
L’interrogateur. — Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois ?
Jeanne. — Oui. J’y ai entendu trois messes en un jour. Ensuite j’allai à Chinon.
L’interrogateur*. — Comment entrâtes-vous en communication avec le roi.
Jeanne. — J’envoyai au roi une lettre disant que je lui faisais cet envoi pour savoir s’il me serait permis de l’aller trouver au lieu où il était ; que j’avais bien fait cent cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours ; et que je savais beaucoup de choses bonnes pour lui. Il me semble même qu’il y avait, dans cette lettre, que je saurais bien reconnaître ledit roi entre tous les autres54.
L’interrogateur*. — Aviez-vous une épée ?
Jeanne. — J’avais une épée que j’avais prise à Vaucouleurs.
L’interrogateur*. — N’avez-vous pas eu une autre épée ?
Jeanne. — Étant à Troyes ou à Chinon, j’envoyai quérir une épée dans l’église Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l’autel. Elle y fut trouvée aussitôt, toute rouillée.
L’interrogateur. — Comment saviez-vous que cette épée était là ?
Jeanne. — Je sus qu’elle était là par mes voix. Oncques, je n’avais vu l’homme qui l’alla chercher. J’écrivis55 aux gens d’Église du lieu qu’il leur plût que j’eusse cette épée ; et ils me l’envoyèrent. Elle était sous terre pas fort avant, et derrière l’autel, comme il me semble. Au fait, je ne sais pas au juste si elle était devant l’autel ou derrière. Je crois bien avoir alors écrit qu’elle était derrière. Dès qu’elle fut retrouvée, les gens d’Église du lieu la frottèrent. La rouille tomba aussitôt sans efforts. Ce fut un marchand d’armes de Tours qui l’alla chercher. Les gens d’Église de Fierbois me l’armèrent d’un fourreau ; ceux de Tours également. Les deux fourreaux qu’ils me firent faire étaient l’un de velours vermeil, l’autre de drap noir. J’en ai fait faire un troisième de cuir bien fort.
L’interrogateur*. — Aviez-vous l’épée de Fierbois quand vous fûtes prise ?
Jeanne. — Quand je fus prise je ne l’avais point. Je la portai constamment depuis que je l’eus, jusqu’à mon départ de Saint-Denis, après l’assaut de Paris.
L’interrogateur. — Quelle bénédiction fîtes-vous, ou fîtes-vous faire sur elle ?
Jeanne. — Je ne l’ai ni bénite ni fait bénir. Je ne l’eusse su faire.
L’interrogateur. — Teniez-vous beaucoup à cette épée ?
Jeanne. — Je l’aimais bien parce qu’elle avait été trouvée dans l’église de Sainte-Catherine que j’aimais bien.
L’interrogateur. — Avez-vous été à Coulange-la-Vineuse ?
Jeanne. — Je ne sais.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas quelquefois posé votre épée sur un autel pour qu’elle fût plus fortunée ?
Jeanne. — Non, que je sache.
L’interrogateur. — N’avez-vous jamais fait des prières pour qu’elle fût plus fortunée ?
Jeanne. — Il est bon à savoir que j’eusse voulu que mon harnois fût bien fortuné.
L’interrogateur. — Aviez-vous votre épée quand vous fûtes prise ?
Jeanne. — Non. J’en avais une qui avait été prise sur un Bourguignon.
L’interrogateur. — Où l’épée de Fierbois est-elle restée ? En quel village ?
Jeanne. — À Saint-Denis j’ai offert une épée et des armes ; mais ce n’était pas cette épée.
L’interrogateur*. — L’aviez-vous à Lagny ?
Jeanne. — Je l’avais à Lagny. De Lagny à Compiègne j’ai porté l’épée du Bourguignon que je vous ai dit, parce que c’était une bonne épée de guerre et bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons56.
L’interrogateur*. — Mais dites-nous où vous laissâtes l’épée de Fierbois.
Jeanne. — Dire où je la laissai ne touche point le procès, et je ne répondrai pas là-dessus quant à maintenant.
L’interrogateur*. — En quelles mains est votre avoir ?
Jeanne. — Mes frères ont mes biens, mes chevaux, mon épée, à ce que je crois, et le reste, valant plus de douze mille écus.
L’interrogateur. — Quand vous êtes allée à Orléans, n’aviez-vous pas un étendard ou bannière, et de quelle couleur était-elle ?
Jeanne. — J’avais une bannière dont le champ était semé de lis. Le monde y était figuré, et deux anges, un de chaque côté. Elle était de couleur blanche et de toile blanche, de cette toile qu’on appelle boucassin.
Il y avait écrit dessus Jhesus Maria ; comme il me semble ; et elle était frangée de soie.
L’interrogateur. — Ces mots Jhesus Maria étaient-ils écrits en haut, en bas, ou sur le côté ?
Jeanne. — Sur le côté, comme il me semble.
L’interrogateur. — Qu’aimiez-vous le mieux, votre bannière ou votre épée ?
Jeanne. — J’aimais beaucoup plus, voire quarante fois plus, ma bannière que mon épée.
L’interrogateur. — Qui vous fit faire cette peinture sur la bannière57 ?
Jeanne. — Je vous ai assez dit que je n’ai rien fait que du commandement de Dieu.
L’interrogateur*. — Qui portait votre bannière ?
Jeanne. — C’était moi-même qui portais ladite bannière, quand je chargeais les ennemis, pour éviter de tuer personne. Je n’ai jamais tué personne58.
L’interrogateur. — Quelle compagnie vous donna votre roi quand il vous mit en œuvre ?
Jeanne. — Il me donna ou douze mille hommes. D’abord j’allai à Orléans, à la bastille de Saint-Loup, et puis à la bastille du Pont.
L’interrogateur. — Près de quelle bastille fut-ce que vous fîtes retirer vos hommes59 ?
Jeanne. — Je n’en ai pas mémoire.
L’interrogateur*. — Vous attendiez-vous à la levée du siège d’Orléans ?
Jeanne. — J’étais bien sûre de lever le siège d’Orléans, par une révélation qui m’avait été faite. Je l’avais ainsi dit au roi, avant de venir en cette ville.
L’interrogateur. — Au moment de l’assaut, ne dîtes-vous point à vos gens que vous recevriez seule les flèches, les viretons, les pierres lancés par les canons ou les machines ?
Jeanne. — Non. La preuve c’est que cent, et même plus, furent blessés. Mais je dis bien à mes gens : N’ayez doute, vous lèverez le siège.
L’interrogateur*. — Fûtes-vous blessée ?
Jeanne. — À l’assaut de la bastille du Pont je fus blessée au cou d’une flèche ou vireton. Mais j’eus grand confort de sainte Catherine et fus guérie en moins de quinze jours. D’ailleurs, pour cela je ne laissai de chevaucher et de besogner60.
L’interrogateur. — Saviez-vous que vous seriez blessée ?
Jeanne. — Je le savais bien, et je l’avais dit à mon roi ; mais que, nonobstant, il ne laissât point d’agir. Cela m’avait été révélé par les voix de mes deux saintes, savoir sainte Catherine et sainte Marguerite.
L’interrogateur*. — Dans quelle circonstance spéciale fûtes-vous blessée ?
Jeanne. — C’est moi qui la première hissai une échelle à la bastille du Pont ; et c’est en levant cette échelle que je fus blessée au cou par ce vireton.
L’interrogateur. — Pourquoi n’admîtes-vous point à traiter le capitaine de Jargeau ?
Jeanne. — Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le délai de quinze jours demandé par eux, mais qu’ils se retirassent à l’heure même, eux et leurs chevaux.
L’interrogateur*. — Et vous, que dites-vous ?
Jeanne. — Moi je dis qu’ils s’en iraient de Jargeau en leurs petites cottes, la vie sauve, s’ils voulaient ; sinon, ils seraient pris d’assaut.
L’interrogateur. — Communiquâtes-vous alors avec votre conseil, je veux dire vos voix, pour savoir si vous leur accorderiez ce délai ou non ?
Jeanne. — Il ne m’en souvient pas.
(La séance est levée.)
VI. Cinquième interrogatoire public
(Jeudi 1er mars. — Même lieu. — 58 assesseurs.)
L’évêque*. — Jeanne, nous vous sommons et requérons de prêter simplement et absolument le serment de dire la vérité sur ce qui vous sera demandé.
Jeanne. — Je suis prête à jurer de dire la vérité sur tout ce que je saurai touchant le procès, ainsi que je vous l’ai antérieurement déclaré.
L’évêque*. — Pourquoi cette restriction ?
Jeanne. — Je sais beaucoup de choses qui ne touchent pas le procès, et il n’est pas besoin de vous les dire.
L’évêque*. — Engagez-vous sans réserve.
Jeanne. — De tout ce que je saurai véritablement et qui touche le procès, je vous en parlerai volontiers.
L’évêque*. — Nous vous sommons et requérons de jurer comme nous l’entendons.
Jeanne. — Ce que je saurai de vrai touchant le procès, volontiers je le dirai.
L’évêque*. — Jurez, les mains sur les saints Évangiles.
Jeanne. — Je jure, les mains sur les saints Évangiles, que, pour ce que je sais qui touche le procès, je dirai volontiers la vérité. Je vous la dirai autant que je la dirais si j’étais devant le pape de Rome61.
L’interrogateur. — Que dites-vous de notre seigneur le pape, et qui croyez-vous qui soit le vrai pape ?
Jeanne. — Est-ce qu’il y en a deux ?
L’interrogateur. — N’avez-vous pas reçu une lettre du comte d’Armagnac vous demandant auquel des trois papes il devait obéir ?
Jeanne. — Le comte m’écrivit en effet à ce sujet. Je répondis, entre autres choses, que, quand je serais à Paris ou ailleurs en repos, je lui donnerais réponse. Je me disposais à monter à cheval quand je répondis ainsi au comte.
L’interrogateur. — Voici une copie de la lettre du comte et de votre réponse. On va vous lire l’une et l’autre62.
Lettre du comte d’Armagnac :
Ma très chère dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie, pour Dieu, que, attendu la division qui actuellement est en la sainte Église universelle, sur le fait des papes (car il y a trois prétendants à la papauté, dont l’un demeure à Rome et se fait appeler Martin, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; un second demeure à Paniscole, au royaume de Valence, et se fait appeler pape Clément VII ; le troisième, on ne sait où il demeure, sinon seulement le cardinal de Saint-Étienne, et peu de gens avec lui, et il se fait nommer Benoît XIV). Le premier, qui se dit pape Martin, fut élu à Constance du consentement de toutes les nations de chrétiens ; celui qui se fait appeler Clément fut élu à Paniscole, après la mort du pape Benoît XIII, par trois de ses cardinaux ; le troisième, qui se nomme Benoît XIV, fut élu secrètement, par le cardinal de Saint-Étienne lui-même. Veuillez supplier Notre-Seigneur Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinie, il nous veuille par vous déclarer qui est des trois susdits le vrai pape, et auquel il lui plaira qu’on obéisse dorénavant, ou à celui qui se dit Martin, ou à celui qui se dit Clément, ou à celui qui se dit Benoît. Nous serons tout prêts à faire le vouloir et plaisir de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Tout vôtre,
Le comte d’Armagnac.
Réponse de Jeanne :
Jesus ✠ Maria
Comte d’Armagnac, mon très cher et bon ami, moi, Jeanne la Pucelle, vous fais savoir que votre messager est venu par devers moi, lequel m’a dit que vous l’aviez envoyé par deçà pour savoir de moi auquel des trois papes par vous mentionnés vous devriez croire. Je ne puis bonnement vous informer au vrai pour le présent, jusques à ce que je sois à Paris ou ailleurs de loisir. Je suis pour le présent trop empêchée au fait de la guerre. Mais, quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez un messager par devers moi, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devrez croire, et ce que j’en aurai su par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le roi de tout le monde, et ce que vous en aurez à faire, à tout mon pouvoir. À Dieu je vous recommande. Dieu soit garde de vous. Écrit à Compiègne, le XXIIe jour d’août63.
L’interrogateur. — La copie qui vient de vous être lue renferme-t-elle bien exactement votre réponse ?
Jeanne. — J’estime avoir fait cette réponse en partie, non en totalité.
L’interrogateur. — Avez-vous déclaré savoir par le conseil du roi des rois ce que ledit comte devait tenir pour vrai en cette matière ?
Jeanne. — Je n’en sais rien.
L’interrogateur. — Faisiez-vous doute à qui le comte devait obéir ?
Jeanne. — Je ne savais que mander au comte, parce qu’il me demandait de lui faire savoir à qui Dieu voulait qu’il obéit. Quant à moi, je tiens et crois que nous devons obéir à notre seigneur le pape qui est à Rome.
L’interrogateur*. — Expliquez-nous tout ce que vous fîtes savoir au comte ?
Jeanne. — Je dis à l’envoyé du comte quelque autre chose qui n’est pas dans cette copie. Si cet envoyé ne fût pas parti aussitôt, il eût été jeté à l’eau, non toutefois par moi.
L’interrogateur*. — Mais sur la question du comte quelle fut votre réponse ?
Jeanne. — Sur ce qu’il me demandait, savoir à qui Dieu voulait qu’il obéit, je répondis au comte que je ne le savais pas. Je lui mandai d’ailleurs plusieurs choses qui n’ont pas été mises en écrit. Pour moi, je crois au seigneur pape qui est à Rome.
L’interrogateur. — Pourquoi avez-vous écrit que vous donneriez à un autre moment réponse sur la question, puisque vous croyez au pape qui est à Rome ?
Jeanne. — Ma réponse avait trait à autre chose qu’au fait des trois souverains pontifes.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas dit que sur le fait des souverains pontifes vous auriez conseil ?
Jeanne. — Jamais je n’écrivis ni ne fis écrire sur le fait des trois souverains pontifes. En nom Dieu, jamais je n’écrivis ni ne fis écrire64.
L’interrogateur. — Aviez-vous l’habitude de mettre en tête de vos lettres les mots Jesus Maria, avec une croix ?
Jeanne. — Sur aucunes oui, sur d’autres non. Quelquefois je mettais une croix en signe que celui de mon parti à qui j’écrivais ne fit pas ce que je lui écrivais.
L’interrogateur. — Voici maintenant en quels termes vous avez écrit au roi notre sire, au duc de Bedford et à d’autres.
✠ Jesus Maria ✠
Roi d’Angleterre, et vous duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France, Guillaume Pole, comte de Suffolk, Jean Talbot, et vous, Thomas, sire de Scales, qui vous dites lieutenants dudit Bedford, faites raison au Roi du ciel ; rendez à la Pucelle, ici envoyée de par Dieu le roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu, pour réclamer le sang royal. Elle est toute prête à faire paix, si vous lui voulez faire raison, de sorte que France vous rendiez et payiez de ce que l’avez tenue. Entre vous, archers, compagnons de guerre, gentils et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous-en, de par Dieu, en vos pays ; et, si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir sous peu à votre bien grand dommage. Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre et, en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuillent ; et s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire ; et s’ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Je suis ici venue de par Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. Et n’ayez point en votre opinion que vous tiendrez jamais le royaume de France de Dieu le Roi du ciel, fils de sainte Marie ; mais le tiendra le roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roi du ciel, le veut ainsi, et lui est révélé par la Pucelle, lequel entrera à Paris en bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons dedans, et ferons un si grand carnage que encore y a-t-il mille ans que en France ne fut si grand, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le Roi du ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne lui sauriez mener de tous assauts, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions verra-t-on qui aura meilleur droit du Dieu du ciel. Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous fassiez pas détruire. Si vous faites raison, encore pourrez venir en sa compagnie, là où les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait pour la chrétienté. Et faites réponse en la cité d’Orléans, si vous voulez faire paix, et, si ainsi ne le faites, de vos bien grands dommages vous souvienne sous peu.
Écrit ce mardi, semaine sainte65.
L’interrogateur. — Reconnaissez-vous cette lettre ?
Jeanne. — Oui, sauf trois mots. Au lieu de : rendez à la Pucelle
, il faut : rendez au roi
. Les mots chef de guerre
et corps pour corps
n’étaient pas dans la lettre que j’ai envoyée66.
L’interrogateur*. — N’est-ce pas un seigneur qui vous a dicté cette lettre ?
Jeanne. — Aucun seigneur ne m’a oncques dicté cette lettre ; c’est moi-même qui l’ai dictée. Avant de l’envoyer, il est vrai que je la montrai à quelques-uns de mon parti.
L’interrogateur*. — Est-ce que vous pensez qu’il arrivera mal aux Anglais ?
Jeanne. — Avant qu’il soit sept ans les Anglais laisseront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans. Ils perdront tout en France67.
L’interrogateur*. — Que voulez-vous dire ?
Jeanne. — Les Anglais éprouveront en France plus grande perte qu’ils aient eue oncques, et ce sera par grande victoire que Dieu enverra aux Français.
L’interrogateur. — Comment savez-vous cela ?
Jeanne. — Je le sais bien, par une révélation qui m’a été faite, et que cela arrivera avant sept ans. Je serais fort courroucée que cela fût tant différé.
L’interrogateur*. — Pouvez-vous savoir telle chose ?
Jeanne. — Je sais cela par révélation, aussi sûrement que je vous sais là devant moi.
L’interrogateur. — Quand cela arrivera-t-il ?
Jeanne. — Je ne sais ni le jour ni l’heure.
L’interrogateur. — En quelle année ?
Jeanne. — Vous ne l’aurez pas encore68. Pourtant je voudrais bien que ce fût avant la Saint-Jean.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas dit que cela arriverait avant la Saint-Martin d’hiver ?
Jeanne. — J’ai dit qu’avant la Saint-Martin d’hiver on verrait bien des choses ; et il pourra bien se faire qu’on voie les Anglais jetés bas.
L’interrogateur. — Qu’avez-vous dit à John Gris, votre gardien, au sujet de la Saint-Martin ?
Jeanne. — Je vous l’ai dit.
L’interrogateur. — Par qui savez-vous que cela doit arriver ?
Jeanne. — Par sainte Catherine et sainte Marguerite.
L’interrogateur. — Saint Gabriel était-il avec saint Michel quand il vint à vous ?
Jeanne. — Je n’en ai pas souvenir.
L’interrogateur. — Depuis mardi dernier avez-vous conversé avec saintes Catherine et Marguerite ?
Jeanne. — Oui, mais je ne sais l’heure.
L’interrogateur. — Quel jour ?
Jeanne. — Hier et aujourd’hui. Il n’y a pas de jour que je ne les entende.
L’interrogateur. — Les voyez-vous toujours dans le même habit ?
Jeanne. — Je les vois toujours sous la même forme ; et leurs têtes sont couronnées très richement.
L’interrogateur*. — Et le reste de leur costume ? Et leurs robes ?
Jeanne. — Je ne sais.
L’interrogateur. — Mais comment savez-vous que ce qui vous apparaît est homme ou femme ?
Jeanne. — Je le sais bien. Je les reconnais à leurs voix, et parce qu’elles me l’ont révélé. Je ne sais rien que par révélation et par ordre de Dieu.
L’interrogateur. — Quelle figure voyez-vous ?
Jeanne. — La face.
L’interrogateur. — Les saintes qui se montrent à vous ont-elles des cheveux ?
Jeanne. — C’est bon à savoir.
L’interrogateur. — Y avait-il quelque chose entre leurs couronnes et leurs cheveux ?
Jeanne. — Non.
L’interrogateur. — Leurs cheveux sont-ils longs et pendants ?
Jeanne. — Je n’en sais rien.
L’interrogateur. — Et leurs bras ?
Jeanne. — Je ne sais si elles ont des bras ou d’autres membres.
L’interrogateur*. — Et vous parlent-elles ?
Jeanne. — Leur langage est bon et beau ; et je les entends très bien.
L’interrogateur. — Comment parlent-elles puis qu’elles n’ont pas de membres ?
Jeanne. — Je m’en réfère à Dieu.
L’interrogateur*. — Quelle espèce de voix est-ce ?
Jeanne. — Cette voix est belle et douce et humble, et elle parle français.
L’interrogateur. — Sainte Marguerite ne parle donc pas anglais ?
Jeanne. — Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?
L’interrogateur. — Sur leurs têtes, couronnées comme vous l’avez dit, vos saintes ont-elles des anneaux aux oreilles ou ailleurs ?
Jeanne. — Je n’en sais rien.
L’interrogateur. — Avez-vous vous-même des anneaux ?
Jeanne. — Vous, évêque, vous en avez un à moi ; rendez-le-moi69.
L’interrogateur*. — N’aviez-vous pas d’autre anneau ?
Jeanne. — Les Bourguignons m’en ont un autre. Mais vous, évêque, montrez-moi le susdit anneau, si vous l’avez.
L’interrogateur. — Qui vous a donné l’anneau qu’ont les Bourguignons ?
Jeanne. — Mon père ou ma mère.
L’interrogateur*. — Y avait-il aucun nom dessus ?
Jeanne. — Il me semble que les mots Jesus Maria y étaient écrits. Je ne sais qui les y fit écrire. Je crois qu’il n’y avait pas de pierre à cet anneau. Il me fut donné à Domrémy.
L’interrogateur. — Et l’autre anneau, qui vous l’a donné ?
Jeanne. — L’anneau que vous avez, vous évêque, c’est mon frère qui me l’a donné. Je vous charge de le donner à l’Église.
L’interrogateur*. — N’avez-vous guéri personne avec l’un ou l’autre de vos anneaux ?
Jeanne. — Oncques je n’ai fait de guérison avec aucun de mes anneaux.
L’interrogateur. — Sainte Catherine et sainte Marguerite n’ont-elles pas conversé avec vous sous l’arbre dont il a déjà été fait mention ?
Jeanne. — Je n’en sais rien.
L’interrogateur. — Les saintes vous ont-elles parlé à la fontaine qui est près de l’arbre ?
Jeanne. — Oui, je les y ai entendues. Mais je ne me rappelle pas ce qu’elles m’y ont dit.
L’interrogateur. — Que vous ont-elles promis, là ou ailleurs ?
Jeanne. — Elles ne m’ont fait aucune promesse, sinon par congé de Dieu.
L’interrogateur. — Quelles promesses vous ont-elles faites ?
Jeanne. — Cela n’est aucunement de votre procès. Sur certaines choses elles m’ont dit que mon roi sera rétabli en son royaume, le veuillent ou non ses adversaires70.
L’interrogateur*. — Ne vous ont-elles pas fait d’autre promesse ?
Jeanne. — Elles m’ont promis de me conduire en paradis ; et je les en ai bien requises.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas d’autre promesse ?
Jeanne. — Oui, une autre. Mais je ne la dirai pas. Elle ne touche pas au procès.
L’interrogateur*. — Il faudrait nous dire cette autre promesse.
Jeanne. — Avant trois mois je vous la dirai.
L’interrogateur. — Vos voix vous ont-elles dit qu’avant trois mois vous seriez délivrée de prison ?
Jeanne. — Cela n’est pas de votre procès. Au fait, je ne sais quand je serai délivrée.
L’interrogateur*. — N’en avez-vous pas cependant quelque idée ?
Jeanne. — Ceux qui voudront m’ôter de ce monde pourront bien s’en aller avant moi.
L’interrogateur. — Votre conseil vous a-t-il dit que vous seriez délivrée de la prison où vous êtes présentement ?
Jeanne. — Reparlez-m’en dans trois mois, et je vous répondrai.
L’interrogateur*. — Répondez maintenant.
Jeanne. — Demandez aux assistants sous serment si cela touche au procès.
L’évêque*. — Vénérables pères, docteurs et maîtres, quel est votre avis ?
Les assistants* (l’un après l’autre). — Cela touche au procès.
L’évêque. — Les assistants sont unanimes à déclarer que cela touche au procès. Répondez71.
Jeanne. — Je vous ai bien toujours dit que vous ne saurez pas tout. Il faudra qu’un jour je sois délivrée. Je veux avoir congé pour le dire. Ainsi je demande un délai.
L’interrogateur. — Les voix vous ont-elles défendu de dire la vérité ?
Jeanne. — Voulez-vous que je vous dise ce qui regarde le roi de France ? Il y a beaucoup de choses qui ne touchent pas le procès.
L’interrogateur*. — Qu’espérez-vous donc pour votre roi ?
Jeanne. — Je sais que mon roi gagnera le royaume de France ; je le sais aussi bien que je sais que vous êtes là devant moi, siégeant au tribunal. Je serais morte, n’était cette révélation qui me conforte chaque jour72.
L’interrogateur. — Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?
Jeanne. — Je n’ai, ni oncques n’eus de mandragore. J’ai bien ouï dire qu’il y en a une près de mon village ; mais je n’en ai jamais vu.
L’interrogateur*. — Vous savez pourtant ce que c’est ?
Jeanne. — J’ai ouï dire que c’est chose dangereuse et mauvaise à garder. Je ne sais d’ailleurs à quoi cela sert.
L’interrogateur. — En quel lieu est cette mandragore dont vous avez ouï parler ?
Jeanne. — J’ai ouï dire qu’elle est en terre près de l’arbre des fées. Mais je ne sais l’endroit. J’ai aussi ouï dire qu’au-dessus de cette mandragore il y a un coudrier.
L’interrogateur. — À quoi avez-vous ouï dire que servait cette mandragore ?
Jeanne. — À faire venir de l’argent. Mais je n’en crois rien.
L’interrogateur*. — Vos voix ont-elles parlé de cela ?
Jeanne. — Mes voix ne m’ont jamais rien dit là-dessus.
L’interrogateur. — En quelle figure était saint Michel quand il vous est apparu ?
Jeanne. — Je ne lui ai pas vu de couronne ; et de ses vêtements je ne sais rien.
L’interrogateur. — Était-il nu ?
Jeanne. — Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
L’interrogateur. — Avait-il des cheveux ?
Jeanne. — Pourquoi lui auraient-ils été coupés ?
L’interrogateur. — Y a-t-il longtemps que vous avez vu saint Michel ?
Jeanne. — Je n’ai pas vu saint Michel depuis que je suis partie du château de Crotoy. Je ne le vois pas bien souvent.
L’interrogateur*. — Saint Michel a-t-il des cheveux ?
Jeanne. — Je ne sais, s’il a des cheveux.
L’interrogateur. — Tenait-il une balance ?
Jeanne. — Je n’en sais rien.
L’interrogateur*. — Quel effet vous produit sa vue ?
Jeanne. — J’ai grande joie en le voyant ; et il me semble que, quand je le vois, je ne suis pas en péché mortel.
L’interrogateur*. — Vos voix s’occupent-elles de votre conscience ?
Jeanne. — Sainte Catherine et sainte Marguerite me font volontiers me confesser quelquefois, tantôt l’une, tantôt l’autre.
L’interrogateur*. — Vous croyez-vous exempte de péché mortel ?
Jeanne. — Si je suis en péché mortel, c’est sans le savoir.
L’interrogateur. — Quand vous vous confessez, ne croyez-vous pas être en péché mortel ?
Jeanne. — Je ne sais si j’ai été en péché mortel. Je ne crois pas en avoir fait les œuvres. À Dieu ne plaise que j’aie jamais été en tel état ! À Dieu ne plaise que je fasse ou aie fait ouvre qui charge mon âme73 !
L’interrogateur. — Quel signe avez-vous donné à votre roi que vous veniez de la part de Dieu ?
Jeanne. — Je vous ai toujours répondu que vous ne me l’arracheriez pas de la bouche. Allez le lui demander.
L’interrogateur. — Avez-vous juré de ne pas révéler ce qui vous sera demandé touchant le procès ?
Jeanne. — Je vous ai déjà dit que je ne vous dirai pas ce qui touchera le fait de notre roi. De tout ce qui le regarde je n’en parlerai pas.
L’interrogateur. — Ne savez-vous pas le signe que vous avez donné à votre roi74 ?
Jeanne. — Vous ne le saurez pas de moi.
L’interrogateur. — Mais cela touche le procès.
Jeanne. — De ce que j’ai promis de bien tenir secret je ne vous dirai rien.
L’interrogateur*. — Pourquoi ?
Jeanne. — Je l’ai promis en tel lieu que je ne pourrais vous le dire sans parjure.
L’interrogateur. — À qui l’avez-vous promis ?
Jeanne. — À sainte Catherine et à sainte Marguerite ; et cela a été montré au roi.
L’interrogateur*. — Les saintes vous avaient-elles requise de faire cette promesse ?
Jeanne. — J’ai fait ma promesse aux deux saintes sans qu’elles m’en requissent, uniquement de moi même. Trop de gens me l’auraient demandé si je n’eusse fait cette promesse à mes saintes.
L’interrogateur. — Quand vous montrâtes le signe au roi, y avait-il quelqu’un avec lui ?
Jeanne. — Je ne pense pas qu’il y eût personne autre, bien qu’il se trouvât beaucoup de monde assez près.
L’interrogateur. — Avez-vous vu une couronne sur la tête du roi quand vous lui avez montré ce signe ?
Jeanne. — Je ne puis le dire sans parjure.
L’interrogateur. — Votre roi avait-il une couronne à Reims ?
Jeanne. — Mon roi, je pense, a pris avec plaisir la couronne qu’il a trouvée à Reims. Mais une bien riche couronne lui fut apportée par la suite. Il ne l’a point attendue, pour hâter son fait, à la requête de ceux de la ville de Reims, afin d’éviter la charge des hommes de guerre. S’il eût attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.
L’interrogateur. — Avez-vous vu cette couronne plus riche ?
Jeanne. — Je ne puis vous le dire sans encourir parjure. Si je ne l’ai pas vue, j’ai ouï dire à quel point elle est riche et magnifique.
(La séance est levée.)
VII. Sixième interrogatoire public
(Le samedi 3 mars. — Même lieu. — 42 assesseurs.)
L’évêque. — Jeanne, nous vous requérons de jurer simplement et absolument de dire la vérité sur ce qui vous sera demandé.
Jeanne. — Je suis prête à jurer comme je l’ai déjà fait.
(Elle jure ainsi, les mains sur les saints Évangiles.)
L’interrogateur. — Vous avez dit que saint Michel avait des ailes75, et vous n’avez point parlé des corps et des membres de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Qu’en voulez-vous dire ?
Jeanne. — Je vous ai dit ce que je sais et je ne vous répondrai pas autre chose.
L’interrogateur. — Avez-vous bien vu saint Michel et les saintes ?
Jeanne. — J’ai vu saint Michel et les saintes, aussi bien que je sais bien qu’ils sont saints et saintes dans le paradis76.
L’interrogateur. — En avez-vous vu autre chose que la face ?
Jeanne. — Je vous ai dit tout ce que j’en sais.
L’interrogateur*. — Il faut bien dire tout ce que vous savez.
Jeanne. — Plutôt que de vous dire tout ce que je sais, j’aimerais mieux que vous me fissiez couper le cou.
L’interrogateur. — Vous devez tout nous dire.
Jeanne. — Je dirai volontiers tout ce que je saurai touchant le procès.
L’interrogateur. — Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel aient des têtes naturelles ?
Jeanne. — Je les ai vus de mes yeux ; et je crois que ce sont eux aussi fermement que Dieu est.
L’interrogateur. — Croyez-vous que Dieu les ait formés en la manière et en la forme que vous les voyez ?
Jeanne. — Oui.
L’interrogateur. — Croyez-vous que Dieu les ait créés, dès le principe, en cette manière et en cette forme ?
Jeanne. — Vous n’aurez autre chose présentement, sauf ce que j’ai répondu.
L’interrogateur. — Avez-vous su par révélation que vous échapperiez ?
Jeanne. — Cela ne touche pas votre procès. Voulez vous que je parle contre moi ?
L’interrogateur. — Vos voix ne vous en ont-elles rien dit ?
Jeanne. — Cela n’est pas de votre procès. Je m’en réfère au procès. Si tout vous regardait, je vous dirais tout.
L’interrogateur*. — Quand comptez-vous pouvoir vous échapper ?
Jeanne. — Par ma foi, je ne sais ni le jour ni l’heure où je m’échapperai.
L’interrogateur. — Vos voix vous en ont-elles dit quelque chose en général ?
Jeanne. — Oui, vraiment. Elles m’ont dit que je serais délivrée, — mais je ne sais le jour ni l’heure, — et que je fasse hardiment gai visage77.
L’interrogateur. — Quand vous arrivâtes pour la première fois près de votre roi, ne s’enquit-il pas si c’était par révélation que vous aviez changé d’habit ?
Jeanne. — Je vous en ai répondu. Je ne me rappelle pas si cela me fut demandé. C’est écrit à Poitiers.
L’interrogateur. — Ne vous souvenez-vous pas si les maîtres qui vous ont examinée en une autre obédience, quelques-uns pendant un mois, d’autres pendant trois semaines, vous ont interrogée sur ce changement d’habit ?
Jeanne. — Je ne m’en souviens pas. Au fait, ils m’ont demandé où j’avais pris cet habit d’homme, et je leur ai dit que je l’avais pris à Vaucouleurs.
L’interrogateur. — Les maîtres susdits vous demandèrent-ils si c’était par ordre de vos voix que vous aviez pris cet habit ?
Jeanne. — Je ne m’en souviens pas.
L’interrogateur. — Votre reine ne vous a-t-elle pas également questionnée sur ce changement d’habit la première fois que vous l’avez visitée ?
Jeanne. — Je ne m’en souviens pas.
L’interrogateur. — Votre roi, votre reine et d’autres de votre parti vous ont-ils quelquefois requise de déposer l’habit d’homme ?
Jeanne. — Cela n’est pas de votre procès.
L’interrogateur. — Au château de Beaurevoir n’en fûtes-vous pas requise ?
Jeanne. — Oui vraiment, et je répondis que je ne déposerais pas cet habit sans le congé de Dieu. [Je vous dirai aussi que la demoiselle de Luxembourg requit le seigneur de Luxembourg que je ne fusse pas livrée aux Anglais78.]
L’interrogateur*. — Ne vous offrit-on pas un habit de femme à Beaurevoir ?
Jeanne79. — La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m’offrirent habit de femme ou drap à le faire, en me requérant de le porter. Je leur répondis que je n’en avais pas le congé de Notre-Seigneur et qu’il n’était pas encore temps.
L’interrogateur. — Messire Jean de Pressy et autres, à Arras, ne vous offrirent-ils point un habit de femme ?
Jeanne. — Lui et plusieurs autres m’ont maintes fois demandé d’accepter tel habit.
L’interrogateur. — Croyez-vous que vous auriez été délinquante ou coupable de péché mortel en prenant un habit de femme ?
Jeanne. — Je fais mieux d’obéir et servir mon souverain Seigneur, à savoir Dieu.
L’interrogateur*. — Que n’avez-vous pris l’habit quand les dames de Beaurevoir vous en priaient ?
Jeanne. — Si je l’eusse dû faire, je l’eusse plutôt fait à la requête de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, excepté ma reine.
L’interrogateur. — Quand Dieu vous révéla de changer d’habit et de prendre un habit d’homme, fut-ce par la voix de saint Michel, ou par la voix de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ?
Jeanne. — Vous n’en aurez maintenant autre chose.
L’interrogateur. — Quand votre roi vous mit en œuvre et que vous fîtes faire votre étendard, les autres, gens de guerre ne firent-ils pas faire des panonceaux à la manière du votre ?
Jeanne. — Il est bon à savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes.
L’interrogateur*. — Mais enfin ne firent-ils pas faire des panonceaux à la manière du vôtre ?
Jeanne. — Quelques compagnons de guerre firent faire de ces panonceaux à leur plaisir, et les autres non.
L’interrogateur. — De quelle matière les firent-ils faire ? fut-ce de toile ou de drap ?
Jeanne. — C’était de blanc satin ; et en aucuns il y avait des fleurs de lis. Je n’avais de ma compagnie que deux ou trois lances. Mais les compagnons de guerre quelquefois faisaient faire leurs panonceaux à la ressemblance des miens ; et ils ne faisaient cela que pour distinguer mes hommes [ou les miens] des autres80.
L’interrogateur. — Lesdits panonceaux étaient-ils souvent renouvelés ?
Jeanne. — Je ne sais. Quand les lances étaient rompues, on en faisait de nouveaux.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas dit quelquefois que les panonceaux faits à la ressemblance du votre étaient heureux ?
Jeanne. — Je disais bien quelquefois à mes gens : Entrez hardiment parmi les Anglais !
et j’y entrais moi-même.
L’interrogateur. — Ne leur ayez-vous pas dit qu’ils portassent hardiment ces panonceaux et qu’ils auraient bonheur ?
Jeanne. — Je leur ai bien dit ce qui est advenu et adviendra encore.
L’interrogateur. — Ne mettiez-vous pas ou ne faisiez-vous pas mettre de l’eau bénite sur les panonceaux quand ils étaient pris nouveaux ?
Jeanne. — Je n’en sais rien. Si cela a été fait, ce n’est pas par mon commandement.
L’interrogateur. — N’y avez-vous pas vu jeter de l’eau bénite ?
Jeanne. — Cela n’est point de votre procès ; et, si je l’ai vu faire, je ne suis pas avisée maintenant d’en répondre.
L’interrogateur. — Vos compagnons de guerre ne faisaient-ils pas mettre sur leurs panonceaux : Jesus, Maria ?
Jeanne. — Par ma foi, je n’en sais rien.
L’interrogateur. — N’avez-vous pas porté vous même ou fait porter des toiles, autour d’un autel ou d’une église, par manière de procession, pour en faire des panonceaux ?
Jeanne. — Non, et je n’en ai rien vu faire.
L’interrogateur. — Quand vous fûtes devant Jargeau, qu’était-ce que vous portiez derrière votre heaume ? N’y avait-il pas quelque chose de rond ?
Jeanne. — Par ma foi, il n’y avait rien.
L’interrogateur. — Avez-vous oncques connu frère Richard ?
Jeanne. — Je ne l’avais oncques vu quand je vins devant Troyes.
L’interrogateur. — Quel visage vous fit frère Richard ?
Jeanne. — Ceux de Troyes, comme je pense, l’envoyèrent vers moi, disant qu’ils doutaient que cette Jeanne ne fût pas chose venant de par Dieu. Et quand il vint vers moi, frère Richard, en approchant, faisait le signe de croix et jetait de l’eau bénite. Et moi je lui dis : Approchez hardiment ; je ne m’envolerai pas.
L’interrogateur. — N’avez-vous point vu ou fait faire aucunes images ou peintures de vous et à votre ressemblance ?
Jeanne. — J’ai vu à Arras une peinture entre les mains d’un Écossais. Il y avait la ressemblance de moi tout armée, présentant une lettre à mon roi, le genou en terre.
L’interrogateur*. — N’y a-t-il pas d’autre image que vous ayez vue ou fait faire ?
Jeanne. — Je n’ai oncques vu ni fait faire autre image ou peinture à ma ressemblance.
L’interrogateur. — Dans la maison de votre hôte à Orléans n’y avait-il pas un tableau où étaient peintes trois femmes, avec cette inscription : Justice, Paix, Union ?
Jeanne. — Je n’en sais rien.
L’interrogateur. — Ne savez-vous point qui ceux de votre parti aient fait dire services, messes et oraisons en votre honneur ?
Jeanne. — Je n’en sais rien. S’ils ont fait quelque service, ils ne l’ont pas fait par mon commandement. Cependant, s’ils ont prié pour moi, m’est avis que ce n’est point mal faire.
L’interrogateur. — Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous soyez envoyée de par Dieu ?
Jeanne. — Je ne sais s’ils le croient et je m’en attends à leur sentiment81. Mais, s’ils ne le croient, si suis-je envoyée de par Dieu.
L’interrogateur. — Vous pensez donc qu’ils ont bonne créance en croyant que vous êtes envoyée de Dieu ?
Jeanne. — S’ils croient que je suis envoyée de Dieu, ils n’en sont point abusés82.
L’interrogateur. — Ne connaissiez-vous point les sentiments de ceux de votre parti83 quand ils vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements ?
Jeanne. — Beaucoup me voyaient volontiers84. Cependant ils me baisaient les mains le moins que je pouvais. Mais venaient les pauvres gens volontiers à moi pour ce que je ne leur faisais point de déplaisir, et plutôt les supportais à mon pouvoir.
L’interrogateur. — Quelle révérence ceux de Troyes vous firent-ils à l’entrée de la ville ?
Jeanne. — Ils ne m’en firent point.
L’interrogateur*. — Il y avait bien là frère Richard ? Comment se fit votre entrée ?
Jeanne. — Autant qu’il me semble, frère Richard entra avec moi et les miens à Troyes. Mais je ne me souviens pas si je le vis [ou s’il me vit] à l’entrée85.
L’interrogateur. — Frère Richard ne fit-il pas un sermon à votre arrivée dans la ville ?
Jeanne. — Je n’arrêtai guère à Troyes et n’y couchai point. Du sermon je n’en sais rien.
L’interrogateur. — Fûtes-vous plusieurs jours à Reims ?
Jeanne. — À ce que je crois, moi et les miens y fûmes cinq ou six jours.
L’interrogateur. — N’y avez-vous pas levé d’enfant aux fonts baptismaux ?
Jeanne. — À Troyes, j’en ai levé un. Pour Reims, je n’en ai pas mémoire.
L’interrogateur*. — Et à Château-Thierry ?
Jeanne. — Pour Château-Thierry non plus.
L’interrogateur*. — Et à Saint-Denis ?
Jeanne. — À Saint-Denis, j’en ai levé deux.
L’interrogateur*. — Quels noms donniez-vous aux enfants dont vous étiez la marraine ?
Jeanne. — Volontiers je donnais aux garçons le nom de Charles en l’honneur de mon roi, et aux filles le nom de Jeanne. Quelquefois je donnais tel nom qui plaisait aux mères.
L’interrogateur. — Les bonnes femmes de la ville de Reims ne faisaient-elles pas toucher leurs anneaux à celui que vous portiez au doigt ?
Jeanne. — Maintes femmes ont touché à mes mains et à mes anneaux ; mais je ne sais leurs sentiments et intentions86.
L’interrogateur. — Quels sont ceux de vos gens qui prirent des papillons en votre étendard devant Château Thierry87 ?
Jeanne. — Oncques ne fut faite chose pareille du côté de mon parti. Ce sont ceux de votre parti qui l’ont inventé.
L’interrogateur. — Que fîtes-vous à Reims des gants avec lesquels votre roi fut sacré ?
Jeanne. — Il y eut à Reims une livrée de gants à donner aux nobles et chevaliers présents. Il y en eut un qui perdit ses gants. Mais je ne dis point que je les ferais retrouver.
L’interrogateur*. — Frère Richard n’a-t-il pas tenu votre étendard à l’église de Reims ?
Jeanne. — Mon étendard a été en l’église de Reims. Il était, ce me semble, assez près de l’autel pendant le sacre du roi88. Moi-même je l’y tins un peu. Je ne sais point que frère Richard l’ait tenu.
L’interrogateur. — Quand vous alliez par le pays, receviez-vous souvent les sacrements de confession, de pénitence et d’eucharistie lors de votre passage dans les bonnes villes ?
Jeanne. — Oui, de temps à autre.
L’interrogateur. — Receviez-vous lesdits sacrements en habit d’homme ?
Jeanne. — Oui ; mais je n’ai point mémoire de les avoir reçus en armes.
L’interrogateur. — Pourquoi prîtes-vous la haquenée de l’évêque de Senlis ?
Jeanne. — Elle fut achetée deux cents saluts. Je ne sais si l’évêque les eut ou non. Mais il en eut assignation, ou en fut payé. D’ailleurs, je lui écrivis qu’il pourrait ravoir sa haquenée s’il voulait ; et que je ne la voulais point, vu qu’elle ne valait rien pour peiner.
L’interrogateur. — Quel âge avait l’enfant que vous avez ressuscité à Lagny89 ?
Jeanne. — C’était un enfant de trois jours. Il fut apporté devant l’image de Notre-Dame de Lagny ; et on me dit que les jeunes filles de la ville étaient devant cette image, et que j’y voulusse bien aller prier Dieu et la sainte Vierge de rendre la vie à l’enfant. J’y allai et priai avec les autres ; et finalement la vie apparut en cet enfant. Il bâilla trois fois et puis fut baptisé ; et aussitôt il mourut, et on l’enterra en terre sainte. Or il y avait trois jours, comme on disait, que la vie n’était apparue en l’enfant ; et il était noir comme ma cotte. Mais, quand il bâilla, la couleur commença à lui revenir. Et moi j’étais avec les jeunes filles à genoux et en prières devant Notre-Dame.
L’interrogateur. — Ne fut-il pas dit par la ville que c’était vous qui aviez fait faire cette résurrection90 ?
Jeanne. — Je ne m’en enquérais point.
L’interrogateur. — N’avez-vous point vu ou connu Catherine de la Rochelle ?
Jeanne. — Oui, à Jargeau et à Montfaucon-en-Berry.
L’interrogateur. — Ne vous a-t-elle pas montré une dame vêtue de blanc qu’elle disait lui apparaître de temps en temps ?
Jeanne. — Non.
L’interrogateur. — Que vous dit cette Catherine ?
Jeanne. — Elle me dit qu’une dame blanche, vêtue de drap d’or, venait à elle, lui disant d’aller par les bonnes villes et que le roi aurait à lui donner des hérauts et des trompettes pour faire crier : Qui a or, argent ou trésor caché, qu’il l’apporte immédiatement !
Elle ajoutait que qui en aurait de caché et ne l’apporterait pas serait bien reconnu par elle et qu’elle saurait trouver lesdits trésors, avec lesquels seraient payés mes hommes d’armes. À quoi je répondis : Retournez près de votre mari faire votre ménage et nourrir vos enfants.
Pour plus de certitude, je parlai de cela à mes saintes. Elles me dirent : Dans le fait de cette Catherine il n’y a que folie ; et c’est tout néant.
J’écrivis à mon roi pour qu’il sût à quoi s’en tenir [ou que je lui dirais à quoi s’en tenir91] ; et, quand je vins à lui, je lui dis : Dans le fait de cette Catherine, il n’y a que folie ; et c’est tout néant.
Toutefois, frère Richard voulait que Catherine fût mise en œuvre. Et de tout cela il s’ensuivit que ledit frère Richard et ladite Catherine furent mal contents de moi.
L’interrogateur. — Parlâtes-vous avec Catherine de la Rochelle du fait d’aller à la Charité-sur-Loire ?
Jeanne. — Elle me disait : Je ne vous conseille pas d’y aller. Il fait trop froid.
Et elle ajoutait qu’elle n’irait point. Elle voulait aussi se rendre vers le duc de Bourgogne pour faire paix. Et moi je lui dis : Il me semble qu’on n’y trouvera point de paix si ce n’est par le bout de la lance.
L’interrogateur*. — Ne vous êtes-vous point enquise des apparitions de cette dame blanche dont parlait Catherine ?
Jeanne. — Je demandai à Catherine si cette dame blanche qui lui apparaissait venait toutes les nuits, et, pour ce vérifier, je voulus coucher avec elle dans le même lit. J’y couchai et veillai jusqu’à minuit, et ne vis rien ; puis je m’endormis. Quand vint le matin, je demandai à Catherine si cette dame blanche était venue. — Oui, me répondit-elle. Mais vous dormiez, et je ne pus vous éveiller.
— La dame ne reviendra-t-elle pas demain ?
lui demandai-je. — Elle reviendra
, me répondit Catherine. Pour ce, je dormis de jour, afin de pouvoir veiller la nuit suivante. Et cette nuit-là je couchai avec Catherine ; et, toute la nuit, je restai les yeux ouverts. Mais je ne vis rien, encore que de moment en moment je demandasse à Catherine : Ne viendra-t-elle point ?
À quoi elle répondait : Oui, tantôt.
L’interrogateur. — Que fîtes-vous sur les fossés de la Charité ?
Jeanne. — J’y fis faire un assaut. Mais il est faux que j’y aie jeté ou fait jeter de l’eau bénite en manière d’aspersion.
L’interrogateur. — Pourquoi n’entrâtes-vous point à la Charité, puisque vous en aviez commandement de Dieu ?
Jeanne. — Qui vous a dit que j’en avais commandement le Dieu ?
L’interrogateur. — N’eûtes-vous point conseil de votre voix ?
Jeanne. — Je voulais m’en venir en France. Mais les hommes d’armes me dirent : Mieux vaut aller premièrement devant la Charité.
L’interrogateur. — Fûtes-vous longtemps dans la tour de Beaurevoir ?
Jeanne. — Quatre mois, ou peu s’en faut.
L’interrogateur. — Pourquoi avez-vous sauté du haut de la tour ?
Jeanne. — Quand je sus que les Anglais venaient pour m’avoir, je fus fort courroucée. Vrai est que mes voix me défendirent souvent de sauter. Finalement, par horreur des Anglais92, je sautai, et me recommandai à Dieu et à Notre-Dame, et fus blessée. Après le saut, la voix de sainte Catherine me dit : Fais bon visage93 ; [tu guériras et] ceux de Compiègne auront secours.
L’interrogateur*. — Vous vous inquiétiez donc de ceux de Compiègne ?
Jeanne. — Je priais toujours pour ceux de Compiègne avec mon conseil.
L’interrogateur. — Que dîtes-vous quand vous eûtes sauté ?
Jeanne. — Aucuns disaient : Elle est morte !
Puis, sitôt qu’il apparut aux Bourguignons que j’étais en vie, ils me dirent : Vous avez sauté !
L’interrogateur. — Pour lors, ne dîtes-vous pas que vous aimeriez mieux mourir que d’être en la main des Anglais ?
Jeanne. — Oui, je dis que j’aimerais mieux rendre mon âme à Dieu que d’être en la main des Anglais.
L’interrogateur. — Vous fûtes courroucée et blasphémâtes le nom de Dieu ?
Jeanne. — Oncques ne maugréai ni saint ni sainte, et n’ai point coutume de jurer.
L’interrogateur. — À propos de Soissons et du capitaine qui avait rendu la ville, n’avez-vous pas renié Dieu et n’avez-vous pas dit : Si je tenais ce capitaine, je le ferais couper en quatre morceaux ?
Jeanne. — Oncques ne reniai saint ni sainte. Ceux qui ont dit ou rapporté cela ont mal entendu.
L’évêque de Beauvais. — Reconduisez Jeanne dans la prison.
(Jeanne est reconduite en prison.)
L’évêque. — Vénérables pères, docteurs et maîtres, sans discontinuer le procès, nous évêque, nous appellerons par devers nous quelques docteurs et hommes habiles en droit divin et humain, qui colligeront ce qui doit être colligé dans les déclarations de Jeanne, d’après ses réponses mises par écrit. Une fois ce travail fait et examiné, s’il reste quelques points sur lesquels il paraisse convenable d’interroger Jeanne plus amplement, nous déléguerons quelques-uns d’entre vous pour ces interrogatoires, sans fatiguer mal à propos la multitude de nos assistants94. Au surplus, tout sera mis en écrit, afin que tous, docteurs et maîtres, vous puissiez en conférer, émettre vos opinions et donner vos avis. Dès à présent, étudiez le procès. Voyez chez vous, d’après les matériaux recueillis et d’après ce que vous avez entendu, ce qui vous semble bon à faire ; communiquez vos sentiments, soit à nous-mêmes, soit aux commissaires que nous avons délégués ou déléguerons ; ou bien réservez-vous pour opiner et délibérer de tout cela plus sainement et plus efficacement en temps et lieu opportuns. Défense est faite à tous et à chacun de quitter Rouen avant la fin du procès, sans en avoir congé de nous.
(La séance est levée.)
Fin des séances publiques pour le procès d’office95.
Notes
- [5]
J’ai traduit l’exposé officiel des préliminaires du procès de condamnation dans le Procès de réhabilitation, livre IV, chapitre II, où sont réunies toutes les dépositions relatives à la captivité, au procès et à la mort de Jeanne.
- [6]
Anno Domini millesimo CCCCXXX, die martis vicesima dicti mensis februarii.
Au XVe siècle, on avait l’habitude de faire commencer l’année à Pâques, et non au 1er janvier. En conséquence, ce qui est pour nous le 20 février 1431 était pour Cauchon et pour les greffiers le 20 février 1430. C’est seulement pour les faits datant d’après Pâques, qui fut cette fois le 1er avril, qu’ils adoptent le millésime 1431.
- [7]
Ici et dans tous les interrogatoires qui suivront, je substituerai au millésime en usage au XVe siècle le millésime conforme à notre manière de supputer le temps.
- [8]
Quatre-vingt-quinze assesseur ont siégé au procès. Dans les séances publiques le nombre des assesseurs présents variait de quarante à soixante.
- [9]
On dissimula d’abord, puis on supprima ces informations. Elles devaient être favorables à Jeanne. Si elles lui eussent été hostiles, on n’eût pas manqué de les mettre en relief et de les faire figurer au procès. Il est bien constaté que l’évêque en fit donner lecture, chez lui, une première fois le 13 janvier, une seconde fois le 19 février. Mais devant qui eut lieu cette lecture ? Devant six docteurs qui étaient les affiliés de Cauchon et devant les six universitaires qui étaient venus à Rouen avec le parti pris de trouver Jeanne coupable. L’évêque et ses douze complices se prévalurent des bruits publics et de ces informations sans toutefois les faire connaître pour décider que, la matière étant suffisante, il y avait lieu de citer Jeanne en cause de foi.
- [10]
Sed de revelationibus ex parte Dei nunquam alicui dixerat seu revelaverat, nisi soli Karolo, quem dicit regem suum, nec etiam revalaret si deberet ei caput amputari ; quia hoc habebat per visiones, sive consilium suum secretum, ne alicui revelaret.
- [11]
Juravit quod diceret veritatem super his quæ requirerentur ab ea, fidei materiam concernentibus, quæ sciret, tacendo de conditione antedicta, videlicet quod nulli diceret aut revelaret revelationes eidem factas.
- [12]
Nec alibi didicit credentiam, nisi a præfata ejus matre.
- [13]
Cumque iterum pluries super hoc requireremus eam, respondit quod non diceret Pater noster, etc., nisi eam audiremus in confessione.
- [14]
Ipsa vero respondit quod non acceptabat illam inhibitio nem, dicens ulterius quod, si evaderet, nullus posset eam reprehendere quod fidem suam fregisset vel violasset, quia nulli unquam fidem dederat.
- [15]
Accesssimus ad cameram paramenti, in buto magnæ aulæ castri Rothomagensis.
La chambre de parement était une grande pièce d’apparat servant aux apprêts de fête.
- [16]
Bene debet vobis sufficere. Vos nimium oneratis me.
- [17]
Selon l’usage et comme l’indiquent divers témoignages du procès de révision, outre l’évêque et l’interrogateur spécial nommé par lui, les assesseurs, particulièrement les six docteurs de l’université de Paris, interrogeaient Jeanne. En général, les procès-verbaux du procès de condamnation ne précisent point par qui sont faites les questions adressées à Jeanne. Dès lors, il est entendu que, dans tout le cours des interrogatoires, cette rubrique, l’interrogateur, pourra désigner, en même temps que l’interrogateur attitré, des interrogateurs quelconques.
- [18]
Et subjungebat : Si vos essetis, etc.
Et elle ajoutait : Si vous étiez, etc.
- [19]
Respondit quod sic ad suendum pannos lineos et nendum ; nec timebat mulierem Rothomagensem de nendo et suendo.
- [20]
Elle veut dire qu’elle n’allait pas communément garder les animaux, comme elle l’explique ailleurs.
- [21]
Le texte de l’extrait du procès-verbal du 22 février, donné à la suite de l’article dixième du réquisitoire, porte ici ces mots :
Et tunc erat jejuna
, et alors elle était à jeun, mots qui se trouvent omis au procès-verbal. - [22]
À cet endroit, il s’est glissé une omission dans le texte de Quicherat. Il y est dit :
Et ipsa Johanna jejunaverat die præcedenti.
Les manuscrits portent :
Et ipsa Johanna non jejunaverat die præcedenti.
Par suite, c’est à tort que, se fondant sur le texte de Quicherat, Sainte-Beuve dit que Jeanne avait jeûné la veille du jour où elle eut sa vision.
- [23]
Dans l’extrait du procès-verbal, au lieu de
illam vocem audiebat
, qui est le texte du procès-verbal, il y amagnam vocem audiebat
. Elle entendait une grande voix. Le texte de l’extrait me parait ici le plus plausible, vu les distinctions que fait Jeanne, notamment dans une des réponses suivantes où elle dira qu’outre ses voix elle entendait la voix susdite. - [24]
Nihil ad hoc respondit ; sed transivit ad alia. Dixit præterea quod si ipsa esset in uno nemore, bene audiret voces venientes ad eam.
Elle ne répondit rien, mais passa à autre chose. Puis elle dit que, si elle était dans un bois, etc.
- [25]
Et tunc frequenter habebat voces suas cum ea, de qua superius fit mentio.
- [26]
Item requisita cujus consilio cepit habitum virilem : ad hoc respondere pluries recusavit. Finaliter dixit quod de hoc non dabat onus cuiquam homini ; et pluries variavit.
Requise de dire par le conseil de qui elle avait pris l’habit d’homme, elle refusa plusieurs fois de répondre à cela. Finalement, elle dit que de cela elle ne chargeait homme quelconque ; et elle varia plusieurs fois.
- [27]
Excepto illo quem dicit regem suum.
- [28]
Ou Jeanne était mal servie par ses souvenirs, ou le secrétaire à qui elle avait dicté la lettre aux Anglais avait pris sur lui d’y introduire les modifications dont elle se plaint. La concordance des copies citées par les hommes du parti français avec les copies citées par les hommes du parti anglais témoigne que ceux-ci n’avaient point altéré le texte original.
- [29]
D’après les dépositions des témoins, notamment de Dunois, Jeanne dut attendre deux jours avant d’être admise devant le roi. Voir le Procès de Réhabilitation.
- [30]
Confessa fuit quod fecit facere unam invasionem, gallice escarmouche, coram villa Parisiensi.
- [31]
De hoc ipsam trina vice monuimus.
Nous l’avons avertie là-dessus à triple reprise.
- [32]
C’était en effet pour la troisième fois que l’évêque revenait à la charge.
- [33]
On était en temps de carême.
- [34]
Tangendo ejus brachia.
- [35]
Respondit quod non, quod ipsa sciat.
- [36]
Quel charmant sujet de tableau !
- [37]
Ponitis vos ipsum in magno periculo, gallice en grant dangier.
- [38]
Et addidit quod, nisi esset gratia Dei, ipsa nesciret quid quam agere.
- [39]
Ego vobis habeo hoc dicere.
Je vous l’ai à dire.
- [40]
Respondit quod in nomine vocis venit claritas.
- [41]
Vox est bona et digna, nec de hoc teneor respondere.
- [42]
Et dixit quod dictum parvorum puerorum est quod aliquando homines suspenduntur pro dicendo veritatem.
- [43]
Si ego non sim, Deus ponat me ; et, si ego sim, Deus me teneat in illa.
- [44]
Quem voluisset habuisse caput abscissum, tamen si hoc placuisset Deo.
- [45]
Alii vocant eam arborem Fatalium, gallice des Faées.
- [46]
Unde venit mayum, gallice le beau may.
- [47]
Procès-verbal officiel :
Est ibi unum nemus quod vocatur nemus quercosum, gallice bois chesnu.
L’extrait du procès-verbal substitue à l’épithète quercosum l’épithète canutum.
- [48]
Tradatis mihi unam ; ego accipiam et recedam.
- [49]
Vos bene videtis qualiter me habui. Ego me habui quan tum melius potui.
- [50]
Per salutationem quam ei faciunt.
- [51]
Dicit ultra quod bene vellet, etc.
Elle dit en outre qu’elle voudrait bien, etc.
- [52]
Mallet esse distracta cum equis quam venisse in Franciam sine licentia Dei.
- [53]
Dixit etiam interroganti quod non totum veniebat ad ipsum.
- [54]
Malheureusement il ne nous reste aucun texte de cette lettre, qui offrirait un si grand intérêt.
- [55]
Scripsit.
Il est fait allusion ici à une autre lettre qui nous manque. - [56]
Quia erat bonus ensis guerræ et bonus ad dandum bonas alapas et bonos ictus, gallice de bonnes buffes et de bons torchons.
- [57]
Interrogata quis fecit sibi facere illam picturam in vexillo.
- [58]
Et dicit quod nunquam interfecit hominem.
- [59]
Interrogata apud quam bastiliam fuit quod fecit homines suos retrahi.
- [60]
Et fuit sanata infra XV dies ; sed non dimisit proptera equitare et negotiari.
- [61]
Dicam vobis tantum quantum dicerem si ego essem coram papa romano.
- [62]
Le procès-verbal donne en français ces deux lettres, ainsi que la lettre aux Anglais dont il sera question tout à l’heure.
- [63]
On trouvera la lettre ci-dessus reproduite, sous sa forme archaïque, dans Jeanne et le peuple de France, chapitre V, où j’ai réuni les lettres de la Pucelle.
- [64]
Respondit quod nunquam scripsit nec fecit scribi super facto trium summorum pontificum. Et hoc juravit per suum juramentum quod nunquam scripsit nec fecit scribi.
- [65]
On trouvera reproduit le texte de la lettre ci-dessus, avec ses vieux termes, sa vieille orthographe, et ses variantes essentielles, dans Jeanne et le peuple de France, chapitre V, où j’ai réuni les lettres de Jeanne d’Arc.
- [66]
Comme je l’ai déjà fait remarquer (à propos de la lettre aux Anglais devant Orléans, séance du 22 février), la mémoire manquait ici à Jeanne, ou bien son secrétaire avait substitué d’autres mots à ceux qu’elle lui avait dictés. Toutes les copies de la lettre sont conformes à celle que produisirent les amis des Anglais, qu’on ne peut ici suspecter de fraude.
- [67]
Totum perdent in Francia.
- [68]
Vos non habebitis adhuc.
- [69]
Respondit, loquendo nobis episcopo prædicto : Vos habetis a me unum ; reddite mihi.
- [70]
Et de aliquibus rebus sibi dixerunt quod rex suus restitueretur in regnum suum, velint adversarii ejus aut nolint.
- [71]
Et postea habita deliberatione assistentium, quia omnes de liberaverant quod tangebat processum, ipsa dixit.
- [72]
Dixit etiam quod bene scit quod rex suus lucrabitur regnum Franciæ ; et hoc ita bene scit sicut sciebat quod eramus coram ea in judicio. Dixit etiam quod fuisset mortua, nisi fuisset revelatio quæ confortat eam quotidie.
- [73]
Nec placeat inquit, Deo quod ego unquam fuerim ; nec etiam, sibi placeat quod ego faciam opera aut fecerim, per quæ anima mea sit onerata.
- [74]
Interrogata si ipsa scitne signum quod dedit eidem regi suo : Vos non scietis hoc de me.
- [75]
Le procès-verbal ne mentionne aucune réponse où Jeanne dise que saint Michel a des ailes. Mais nous entendrons Jeanne dire qu’elle a vu des anges ayant des ailes (voir plus loin, séance du 13 mars).
- [76]
Ita bene vidit quod bene scit eos esse sanctos et sanctas in paradisio.
- [77]
Et quod audacter faciam lætum vultum.
- [78]
Ce détail est omis dans le procès-verbal de la séance et ne se trouve consigné que dans l’extrait du procès-verbal, qui ici porte ces mots :
Item dixit quod domicella de Luxemburgo requisivit dominum de Luxembourg, quod ipsa Johanna non traderetur Anglicis.
- [79]
C’est ici que commence ce qui nous reste, dans le manuscrit de d’Urfé, de la minute de Guillaume Manchon. Je signalerai dans mes notes les différences entre le texte du procès verbal officiel et le texte de la minute telle que nous la connaissons par la copie partielle qui nous en a été conservée dans le manuscrit de d’Urfé.
- [80]
Texte officiel du procès :
Et non faciebant illud nisi pro cognoscendo homines suos ab aliis.
Minute :
et ne faisaient cela fors pour congnoistre les siens des autres.
- [81]
La minute porte :
et m’en actend à leur couraige.
Le procès-verbal officiel porte :
et me refero ad animum ipsorum.
Couraige signifiait cœur, sentiment, pensée.
- [82]
Ici on lit ces mots sur la marge du manuscrit :
Johanna missa est à Deo, ut dicit.
Jeanne a été envoyée par Dieu, à ce qu’elle dit.
- [83]
La minute porte :
Interroguée s’elle sçavoit point bien le couraige de ceulx de son parti.
Texte officiel :
Interrogata anne cognoscebat animos illorum de parte sua.
- [84]
Texte officiel du procès :
Respondit quod multi libenter videbant eam.
Minute :
Respond, beaucop de gens la véoient voulentiers.
- [85]
Texte officiel du procès :
Sed non recordatur an viderit eam in ingressu.
Minute :
mais n’est point souvenante s’elle le vit à l’entrée.
- [86]
Sed nescio animum nec intentionem ipsarum.
- [87]
Allégation étrange que rien n’explique et dont il n’est question qu’ici dans toute la suite du procès. Dans les chroniques je ne trouve rien qui s’y rapporte, sauf cette phrase de la Chronique de la Pucelle, à la fin de la relation du siège de Troyes :
Et aucunes simples gens disoient qu’ils avoient veu autour de l’estendart de ladicte Pucelle une infinité de papillons blancs.
- [88]
Et videtur ei quod illud erat satis prope altare dum rex suus consecraretur…
Dans la minute, il n’y a pas de texte correspondant à ce dernier membre de phrase. Le manuscrit porte seulement ces mots :
et luy semble que son estaindart fut assés près de l’autel.
- [89]
Texte officiel du procès :
Interrogata qualem ætatem habebat puer quem ipsa suscitavit apud Latignianum.
Minute :
Interroguée quelle aige avoit l’enfant à Laigny qu’elle ala visiter.
- [90]
Ici même différence que ci-dessus entre le texte officiel et la minute. L’un dit :
quod ipsa fecerat fieri illam resurrectionem.
L’autre :que ce avoit elle fait faire.
- [91]
Texte officiel :
Scripsitque regi suo illud quod ipse de hoc debebat facere.
Minute :
Et escript à son roi qu’elle lui diroit qu’il en devoit faire.
Encore une lettre qui nous manque.
- [92]
Ici le texte officiel porte :
pro timore Anglicorum.
La minute porte :pour la doubte des Anglois.
Il m’a semblé que les mots peur ou crainte ne rendraient pas exactement le sentiment de Jeanne. - [93]
Le texte officiel porte uniquement :
faceret bonum vultum.
La minute porte :qu’elle fist bonne chière et qu’elle garirait…
- [94]
Absque hoc quod totam multitudinem prædictorum assistentium vexaremus.
- [95]
Les manuscrits portent en marge :
Finis sessionum publicarum pro prima vice.
Voir la note sur l’inauguration du procès ordinaire.