Jeanne et le peuple de France
213Jeanne et le peuple de France
Oh ! de flous ! de laoures ! coumo se n’en plubio !…
Lou boun puple qu’aymo à canta,
Vous entrôco, sans s’en douta,
De gros pugnats de poézio.
Jasmin.
Ce n’est pas par d’éphémères éloges ; c’est par l’admiration, et, si la nature le permet, par la ressemblance avec toi qu’il convient de t’honorer. Voilà les vrais hommages qui te sont dus : rappeler sans cesse tes actions et tes paroles et nous attacher aux traits de ton âme, dont nous pouvons graver et retenir l’empreinte, non en une matière étrangère, mais dans notre propre caractère.
Tacite.
215I. La fête nationale de Jeanne d’Arc
La République française devrait décider qu’il y aura annuellement un jour où la fête de Jeanne d’Arc sera célébrée par toute la France.
Il y aurait à opter entre deux dates : le 8 mai, anniversaire de la délivrance d’Orléans ; le 30 mai, anniversaire de la mort de Jeanne.
8 ou 30 mai, c’est toujours le beau mai ; le mois où la bergère de Domrémy suspendait des guirlandes aux rameaux de l’arbre des fées, en rêvant au salut de la France ; le mois où la guerrière d’Orléans chassait l’étranger et rendait le printemps à la patrie ; le mois où la martyre de Rouen apparut sur son bûcher telle que Socrate dans sa prison et Jésus sur sa croix.
Je préférerais le 30 mai, parce que Jeanne mourante a été encore plus grande que Jeanne triomphante.
Jeanne est la sainte de la France. Il est conforme à toutes les traditions que les saints soient glorifiés l’anniversaire du jour où ils furent martyrisés.
Mais qu’importe la date669 ? L’essentiel est l’établissement de cette solennité, qui rapprocherait tous 216les Français, hommes et femmes, républicains et monarchistes, croyants et libres penseurs, dans une même communion d’enthousiasme.
La nation a déjà sa fête de la liberté. Elle aurait sa fête du patriotisme.
Ce vœu exprimé dans un livre sur Jeanne d’Arc670 trouva en 1884 de très nombreux et très éloquents échos671.
L’appel presque unanime de la presse fut entendu par le Parlement. Deux cent cinquante-deux députés signèrent une proposition de loi présentée le 30 juin et ainsi conçue :
Art. 1er. — La République française célèbre annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme.
Art. 2. — Cette fête a lieu le 8 mai.
Voici quel était l’exposé des motifs :
Un grand mouvement d’opinion vient de se produire en faveur de l’institution d’une fête nationale de Jeanne d’Arc, qui serait la fête du patriotisme.
La république des États-Unis, outre sa fête de l’Indépendance, a sa fête de Washington. La République française, outre sa fête de la Liberté, aurait sa fête de Jeanne d’Arc.
Il y aura à opter entre deux dates : le 8 mai et le 30 mai.
Le 30 mai se trouvant peut-être trop rapproché du 14 juillet, nous proposons le 8 mai, date glorieuse de la délivrance d’Orléans.
Ce jour-là tous les Français s’uniraient dans une 217bienfaisante communion d’enthousiasme. Jeanne d’Arc n’appartient pas à un parti ; elle appartient à la France672.
La commission d’initiative, chargée d’examiner le projet, lui fut favorable ; et, par l’organe de son rapporteur M. Margaine, conclut à la prise en considération.
Malheureusement il en advint de ce projet comme de plusieurs autres qui le précédaient à l’ordre du jour. La législature prit fin avant qu’il eût pu être mis en discussion.
L’esprit public est-il préparé673
à l’adoption d’une solennité nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc ?
À coup sûr, il y est préparé bien plus qu’il ne l’était à l’adoption de la fête du 14 juillet ; et le texte de loi qui établira cette seconde fête, au lieu de traduire simplement le vœu d’une majorité, répondra à l’unanimité du sentiment public674.
Telle est la force de ce sentiment qu’on peut affirmer dès maintenant que Jeanne d’Arc aura dans la France entière sa fête annuelle. Si la République française renonce à mettre en mouvement tous les citoyens
, l’heure est proche où l’Église catholique mettra en mouvement tous les fidèles, pour célébrer l’héroïne de la patrie.
Mais Jeanne n’était-elle pas royaliste ; et sa fête ne serait-elle pas la fête du drapeau blanc
?
218Eh ! que nous importe la couleur du drapeau de Jeanne d’Arc ? D’abord ce n’était pas le drapeau blanc, c’est le drapeau rouge qui était l’étendard de la France au temps de la Pucelle, comme au temps de nos pères, les Gaulois. Puis, ce que Jeanne voyait et aimait dans le drapeau, ce n’est pas un parti, c’est la patrie.
Comment n’aurait-elle pas chéri son roi ? Représentant des traditions et des intérêts de tous, lien vivant du passé et de l’avenir, le roi personnifiait la France. Être royaliste alors, c’était être patriote. Ne datons nous que de 1789 ? Faut-il faire table rase de notre histoire ? Veut-on rayer les gloires des Godefroy de Bouillon, des Du Guesclin, des Bayard, parce qu’elles ne se sont pas épanouies à l’ombre du drapeau tricolore ? N’est-ce pas au labeur des siècles passés que l’œuvre du siècle présent doit ses premières assises ? Sacré est l’édifice ; mais plus sacré est le sol sur lequel l’édifice est bâti. Sacrée, la République ; mais plus sacrée, la France.
Le peuple des Croisades et de la Révolution se reconnaît dans cette vierge enthousiaste qui eut pour la patrie les lumineuses intuitions de la maternité et paya son salut de sa mort.
Née aux marches de la Champagne et du pays lorrain, Jeanne a été la gaie Champenoise en même temps que la bonne Lorraine. Sa belle humeur éclatait en saillies où rayonne l’esprit gaulois.
Au don du rire elle joignait le don des larmes. Elle pleure quand l’Anglais l’injurie ; elle pleure quand elle 219voit le sang couler ; elle pleure quand elle est prise.
Jeanne est toujours adorablement femme. En elle s’allient finesse et candeur, bon sens et inspiration.
Rien de l’amazone éprise des combats. Elle aborde la guerre avec un esprit de paix ; s’élance inoffensive au plus fort de la mêlée ; affronte la mort sans la donner, et, la bannière haute, plane comme une angélique apparition au milieu des batailleurs qui s’entre-tuent. Je ne vous hais pas, dit-elle aux Anglais. Mais retournez en vos pays !
Ne pactisez pas avec l’étranger !
crie-t-elle aux Bourguignons. Français désunis, ajoute-t-elle, pardonnez-vous de bon cœur !
D’autres sont sensibles à la gloire. Jeanne n’est sensible qu’à la pitié que lui inspire la douce France. Le pays délivré, son rêve est de rentrer dans l’obscurité de sa chaumière, où elle reprendra l’aiguille et le fuseau à côté de sa mère et de ses sœurs.
Remarquez maintenant son souci de la bonne discipline ; ses saillies contre les pillards et les coureuses ; le soin qu’elle prend aux Tourelles, quoique blessée, de prescrire que les soldats se restaurent pour aller ensuite à l’assaut ; la sagesse manifestée par son bon vouloir à l’égard du connétable de Richemont, si imprudemment repoussé par le roi et ses entours ; les stratagèmes dont elle usait pour donner le change aux ennemis qui pourraient se servir de ses messages ; cette aptitude géniale à la tactique et spécialement à l’habile emploi des pièces d’artillerie qui lui est reconnue par les trois grands chefs de guerre d’alors, Dunois, 220d’Alençon, Gaucourt, de même que par le chevalier d’Armagnac et autres ; ce sens stratégique, — naguère admiré par Rossel, l’homme de la Commune, — qui présida à la conception de la marche sur Reims, qui poussa ensuite le roi sur Paris et que révolta le maladroit abandon du siège de cette ville ; enfin celte ardeur, mêlée de prudence, qui incline toujours aux prompts mouvement où l’agilité supplée au nombre et l’emporte de haute lutte, et vous reconnaîtrez dans Jeanne une parenté avec les prédestinés de l’art militaire, les Condé, les Hoche, les Napoléon. Forçant le succès à force d’y croire, avec quel fier instinct elle brise les toiles d’araignée de la diplomatie pour se jeter dans l’action à outrance ! C’est un oiseau de haut vol qui déconcerte victorieusement les politiques à ras de terre, lâches fauteurs de la paix à tout prix.
Par son génie comme par sa vertu, Jeanne a bien été la plus belle personnification du patriotisme français, de ce patriotisme qui, tantôt emprisonné dans le particularisme féodal ou royaliste, tantôt noyé dans le cosmopolitisme religieux ou philosophique, tour à tour méconnu par Bourbon, Guise, Rohan, Condé, Turenne, Broglie, La Rochejacquelein, Charette, Voltaire, d’Alembert, Armand Carrel, et tant d’autres admettant un pacte de guerre civile fait avec l’étranger, a mis plusieurs siècles à établir dans nos consciences l’empire qu’il y exerce aujourd’hui.
Paysans, nourriciers et soutiens de la patrie, qui, lorsque le fusil doit remplacer la charrue, rougissez de 221votre sang le sol abreuvé de vos sueurs, glorifiez cette paysanne en qui s’incarna l’âme du pays ; et si dans quelque coin de vos chaumières figure l’image d’un de ces conquérants sans entrailles auxquels se prostitue la gloire, remplacez-la par l’image de la patriote qui sanctifia la victoire par l’humanité ! En elle ont pris une figure et un nom tous ces sacrifices anonymes dont est faite la grandeur de la France.
Mais quoi ! Jeanne d’Arc n’a-t-elle pas été une dévote qui croyait aux puissances surnaturelles ? Comment les républicains s’y prendront-ils
, demande M. Jean Macé, d’accord avec les publicistes du Monde et de l’Univers, pour raconter à nos paysans la légende de Jeanne d’Arc ? Le prêtre seul n’aura rien à renier en se faisant l’historien de la Pucelle.
Parler ainsi, c’est imaginer à tort que le régime républicain exclut la foi. Pour être l’amie de la tolérance, la République n’est pas l’ennemie de la religion. Nullement sectaire, elle n’impose ni croyance, ni négation. Elle entend seulement sauvegarder la liberté des consciences. Il lui appartient d’assurer à tous une place égale au soleil de la pensée.
Seuls les prêtres pourront parler de Jeanne d’Arc sans avoir rien à renier ? Vraiment ? Pas même son jugement, sa condamnation et son supplice ? N’est-ce pas un tribunal ecclésiastique qui jugea, condamna, livra au bûcher la Pucelle, comme blasphématrice, superstitieuse, mécréante, schismatique, 222idolâtre, hérétique, relapse, membre pourri de la société des fidèles ? Ne vit-on pas tremper dans cette iniquité plus de cent dignitaires de l’Église, évêques, abbés crossés et mitrés, prieurs, moines, archidiacres, théologiens de l’Université, chanoine, tous Français, servant les haines anglaises et déclarant n’avoir devant les yeux que l’honneur de la foi orthodoxe ?
Faut-il ajouter aux prêtres qui condamnèrent les prêtres qui laissèrent condamner ?
Les examinateurs de Poitiers, qui n’avaient trouvé dans Jeanne que bien et honneur
, ne protestèrent pas contre les juges de Rouen. Quant à l’archevêque de Reims, aussi vil que l’évêque de Beauvais, l’évêque de Thérouanne, l’évêque de Noyon, l’évêque de Lisieux, l’évêque de Coutances, le cardinal de Winchester, l’évêque de Norwich, il osa écrire que la prisonnière des Anglais subissait un juste châtiment de Dieu.
Du moins, le crime accompli, les auteurs du crime furent-ils punis ? Nullement. Ni pape, ni concile ne sévirent contre eux. Tous furent maintenus dans les belles situations qu’ils occupaient, et plusieurs furent élevés à de plus hautes dignités par le souverain pontife. Tels Roussel, fait archevêque de Rouen ; Pasquier, fait évêque de Meaux ; Gilles fait évêque d’Évreux ; Lefèvre, fait évêque de Démétriade.
On a dit que l’évêque Cauchon fut excommunié en châtiment de son forfait. — En effet, Cauchon fut excommunié, mais après avoir été promu au siège épiscopal de Lisieux. Et pourquoi fut-il excommunié ? 223Pour avoir refusé d’acquitter un léger droit que lui réclamait le Vatican.
Ainsi, c’est pour une question de gros sous que ce prélat fut atteint des foudres papales, dont il était demeuré à l’abri tant qu’il avait été uniquement coupable du plus sacrilège des assassinats perpétré, au nom de l’orthodoxie catholique, sur la libératrice de sa patrie.
Le tribunal de réhabilitation, qui se fit attendre vingt-cinq ans, sanctionna l’impunité des bourreaux en même temps qu’il proclama l’innocence de la suppliciée. De plus, s’il déclara Jeanne exempte du crime d’hérésie, il admit qu’hérétique elle aurait mérité le feu, et consacra ainsi, à l’exemple des premiers juges, ce néfaste principe de l’intolérance dont elle fut la victime.
Aujourd’hui, libre aux prêtres d’honorer celle que 224des prêtres brûlèrent. Libre aux prêtres de déclarer sainte celle que des prêtres firent martyre. Mise sur le bûcher au nom de la foi, qu’au nom de la foi Jeanne soit mise sur les autels : nous l’acceptons. Mais ne revendiquez pas pour les prêtres le monopole de son culte, et tolérez qu’elle soit également glorifiée par ceux qui répudient les maximes inquisitoriales des deux tribunaux de Rouen !
Pareille à l’or affiné par le feu, la vertu resplendit plus pure au creuset de la souffrance. C’est aux heures de sa passion, quand les docteurs de la loi et les princes des prêtres conspirent sa mort, que Jeanne s’élève au faite de l’héroïsme. Après avoir personnifié les inspirations du patriotisme, elle personnifie les droits de la conscience ; oppose la voix intérieure aux consignes épiscopales, supporte la prison et les fers, brave la torture, ne défaille un moment que pour se relever plus grande, accepte de mourir plutôt que de renier l’intime témoignage de son âme, et, du haut de son calvaire, s’écrie : De ce que j’ai fait et dit, je m’attends et rapporte à Dieu seul.
Et pourtant, c’était bien une croyante, une enfant pieuse et docile. Comment a-t-on pu contester la ferveur de sa foi, établie par tous les témoignages ? Cette ferveur reconnue, pourquoi s’en étonner ou la regretter ? Rien de grand ne se fait sans une foi profonde. Le scepticisme ne fonde rien. Ayez des convictions de dévot ou de philosophe, mais ayez des convictions.
De son catholicisme Jeanne fit la religion de la patrie. En ses saintes elle incarnait son idéal, comme en son roi la France.
On est surpris de ses visions et de ses voix. Mais, ce qu’elle vit par-dessus tout, c’est la grande pitié qui était dans le royaume ; ce qu’elle entendit, c’est le cri de la patrie en détresse.
Jeanne, enfant, n’avait-elle pas ouï conter l’histoire de Débora sauvant Israël ; de sainte Geneviève arrêtant les hordes d’Attila ; de saint Michel, l’archange populaire à l’épée flamboyante, dont l’Abbaye, — cette 225merveille de granit qui devrait être transformée en temple de Jeanne d’Arc, — attirait des milliers de pèlerins ; de sainte Marguerite piétinant le démon ; de sainte Catherine conversant avec les anges ; de toutes ces vierges de la légende dorée en qui la chasteté fécondait vertus et miracles ? Ne voyait-elle pas le peuple dans l’attente d’une femme qui réparerait les maux faits par une autre femme, l’immonde Isabeau, et foulerait le léopard anglais sous son pied virginal, comme saint Michel le dragon ? N’était-il pas inévitable qu’en un temps où il n’était question que d’apparitions, cette âme ardente incorporât les aspirations de son patriotisme dans les formes vivantes de sa foi ?
Va-t-on ne pas admirer le dévouement de Décius parce qu’il croyait aux dieux infernaux, ou rapetisser le grand Scipion parce qu’il interrogeait les entrailles des victimes avant de battre les Carthaginois ? Pense-t-on que la gloire de Marathon, de Platée, de Salamine, soit gâtée par les consultations de la Grèce à l’oracle de Delphes ?
Qu’on cesse donc d’ergoter sur la crédulité et les visions de Jeanne ! Qu’elle ait eu des troubles nerveux comme les Socrate et les Pascal, les Mahomet et les Napoléon ; qu’elle ait été superstitieuse ou hallucinée, je n’ai souci de le savoir. Ce que je sais, c’est qu’elle a sauvé la France et révélé à l’humanité le type le plus pur de la beauté morale. Par ses croyances, elle fut de son temps ; par ses vertus, elle domine tous les temps. Vous incriminez ses superstitions et ses hallucinations. 226Moi je les bénis si elles ont été la rançon de son héroïsme. Soyez grands ; sauvez la patrie, et croyez ce que vous voudrez !
Pas de fête nationale possible, dit M. Jean Macé, sans glorification publique, entière, sans réserve, de ce qui la motive.
À ce compte, il faut abandonner la fête du 14 Juillet. Ne rappelle-t-elle pas des souvenirs de guerre civile, des massacres, des férocités de cannibales ? La relation de la défense de la Bastille par l’invalide Guiot de Bléville, éditée en 1884, n’a-t-elle pas confirmé les récits qui nous montraient les agresseurs de la forteresse souillant par de criminelles violences un facile triomphe ?
Écoutez Saint-Just :
L’amour de la liberté fut une saillie, et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu’on ait jamais vu, sinon chez les esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout de lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger. On verra un jour, et plus justement peut-être, ce spectacle affreux en Amérique. Je l’ai vu à Paris ; j’ai entendu les cris du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant :
Vive la liberté ! Vivent le roi et M. d’Orléans !
Babeuf lui aussi déplore, en les expliquant comme Saint-Just par l’influence démoralisante des cruautés monarchiques, les manifestations barbares dont les Flesselles, les Foulon, les Berthier, furent les sanglantes 227victimes. Dans une lettre à sa femme, il nous montre des milliers de spectateurs apostrophant de leurs joyeuses invectives les têtes qu’on promenait sur des piques, et il ajoute :
Oh ! que cette joie me faisait mal ! J’étais tout à la fois satisfait et mécontent. Je disais tant mieux et tant pis. Je comprends que le peuple se fasse justice ; j’approuve cette justice, lorsqu’elle est satisfaite par l’anéantissement du coupable ; mais pourrait-elle aujourd’hui n’être pas cruelle ? Les supplices de tout genre, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, le fouet, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. Car tout cela, ma pauvre petite femme, aura des suites terribles : nous ne sommes qu’au début.
Certes, en lisant ces témoignages et tant d’autres qu’il serait facile d’y joindre, on comprend qu’un grand nombre de républicains — tels que Louis Blanc, qui se prononçait pour le 21 septembre — aient préféré à l’anniversaire du 14 juillet d’autres anniversaires, notamment le 4 août, pour la fête de la République. Oui, la prise de la Bastille fut mêlée de méfaits tragiques ou grotesques. Il n’y a pas à les glorifier. Il faut les déplorer. Mais en est-il moins vrai que la destruction de cette forteresse du bon plaisir inaugura la destruction de l’ancien régime ? Avec les murs de la Bastille 228tombèrent les privilèges ; et de ses débris sortirent l’égalité, la liberté, les droits de l’homme et du citoyen. C’est donc une révolte ?
disait Louis XVI. — Non, lui fut-il répondu, c’est une révolution.
La Bastille symbolisait l’ordre ancien. Sa chute fut le signal de l’ordre nouveau. À bas les donjons ! Plus d’arbitraire !
Tel fut le cri universel. Tous les porte-couronnes frissonnèrent de peur ; tous les peuples tressaillirent d’allégresse. En Italie, Beccaria et Alfieri, en Allemagne, Kant, Gœthe et Schiller, battirent des mains. Les Anglais célébrèrent l’événement par des banquets et des représentations scéniques. En Russie, au rapport du comte de Ségur, les serfs se jetaient dans les bras les uns des autres en s’écriant avec des larmes de joie : La Bastille est prise !
Spectateur clairvoyant, le duc de Dorset, ambassadeur du roi George III à Paris, écrivait à son gouvernement : Cette chute de la Bastille est l’accomplissement de la plus grande révolution dont l’histoire ait conservé le souvenir.
Le vieux sol déblayé et la fraternité civique fondée, voilà ce que nos pères ont vu dans le 14 juillet, dont ils firent dès 1790 la fête de la fédération. Fête admirable où la France, debout au Champ-de-Mars autour de l’autel de la Patrie, prenant conscience de son unité et sentant se lever une aurore, fut prise d’un vertige d’enthousiasme qui fit se jeter dans les bras les uns des autres nobles et roturiers, Parisiens et délégués des provinces, soldats et bourgeois, unanimes à jurer 229amour et fidélité au droit, à la liberté, à la Nation !
Mais est-il admissible qu’un pays ait deux fêtes nationales ? L’une ne nuirait-elle pas à l’autre ?
Objection puérile que l’histoire réfute. L’Amérique, outre sa fête de l’indépendance, a sa fête de Washington. L’empire allemand a sa fête de l’empereur, sa fête de la victoire et sa fête de la ligue des guerriers. La monarchie de Louis-Philippe solennisait, outre le 1er mai, les trois Glorieuses de juillet. Le Consulat fêtait, avec le 14 juillet, le 21 septembre, date de la fondation de la République.
La Révolution avait multiplié les fêtes : fêtes politiques, célébrant les dates glorieuses du nouveau régime ; fêtes morales, célébrant les vertus les plus utiles à la société humaine ; fêtes civiles, célébrant les bienfaits de la nature et de la civilisation. Mirabeau, Vergniaud, Barnave, Condorcet, Sieyès, Bernardin de Saint-Pierre, Talleyrand, Lakanal, Carnot, Hoche, Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Couthon, Saint-Just, Lepelletier de Saint-Fargeau, Collot d’Herbois, Daunou, Thirion, Robert Lindet, Grégoire, François de Neufchâteau, Boissy d’Anglas, Rabaut-Saint-Étienne, Larevellière-Lépeaux, Billaud de Varennes, Barère, Ducos, Romme, Dupuis, Lagrange, Lalande, Monge, Chaptal, Volney, Saint-Lambert, Destutt de Tracy, Jean-Baptiste Say, s’accordent, en divers endroits de leurs discours ou de leurs écrits, à exalter l’institution de ces fêtes, dont Fabre d’Églantine et 230Joseph Chénier furent les principaux poètes et David le grand organisateur.
Mais, si elle eut le mérite de comprendre que les solennités nationales sont un élément essentiel de l’éducation publique et qu’il fallait accommoder les vieilles mœurs aux lois nouvelles en captivant les imaginations, la Révolution eut le tort de trop vouloir faire table rase du passé et de verser dans un symbolisme affadi par l’abus de froides abstractions. Nous ne pouvons par exemple nous empêcher de sourire en songeant à cette fête de la paternité où le père de famille, entouré de sa nombreuse postérité, devait à heure fixe regarder ses enfants d’un œil attendri, et d’où devait être impitoyablement exclu le froid célibataire dont l’âme de glace n’a jamais senti le bonheur d’être père
. Il n’en est pas moins vrai qu’aux premiers temps, avant d’être dis créditées par l’exagération de leur nombre et par les expédients artificiels de leur célébration, les fêtes révolutionnaires furent un principe fécond d’enthousiasme, d’union et de progrès.
Ne faut-il pas parler aux yeux pour graver les idées dans les âmes ? N’est-il pas vrai que les sentiments, dans chacun, se fortifient en s’exprimant, et, dans une foule, se décuplent en se communiquant ? N’y a-t-il pas une vertu régénératrice dans l’évocation des grandes mémoires ?
L’histoire nous montre les anciennes républiques 231ayant pour principal organisme un magnifique ensemble de fêtes qui créaient et maintenaient le faisceau des forces morales dont la patrie était faite.
Aveugles ces apôtres de la raison pure qui veulent parquer nos démocraties dans le domaine des pures idées. Les abstractions sont viande creuse. Le peuple sent plus qu’il ne réfléchit. Un régime n’est sacré que quand il a pris corps dans un symbolisme vivant.
Le goût des fêtes est usé, dit-on. Erreur ! L’humanité a beau être bien vieille, les générations qui se succèdent ont leur période de jeunesse. Tout peuple est enfant et a besoin d’être enfant à ses heures. Moitié lutte, moitié jeu, telle doit être la vie. Baignez les jeunes cœurs dans une joyeuse atmosphère d’admiration et d’amour pour ce qui fut grand, et vous les ferez grands.
Ce sont des doctrines de mort ces doctrines qui prétendent renfermer l’humanité dans l’utile. Ne voyant que ce qui sert à la vie, elles oublient ce qui en fait le prix. Celui-là seul jouit de l’existence qui, à certaines heures, s’émancipe des servitudes de l’égoïsme et respire du côté de l’idéal. Il y a en chacun de nous autre chose qu’une machine de production et de consommation, il y a l’homme. Si de nobles objets ne sont offerts à ce besoin d’exaltation qui travaille les âmes, elles s’enlisent dans les plus basses dépravations.
Aliment nécessaire aux besoins supérieurs de notre nature, les fêtes sont à la fois la poésie et la musique des idées. Mortes les idées, les fêtes vivent encore ; et 232on voit des cultes éteints ranimer leur flambeau de vie dans les enchantements de leurs fêtes séculaires.
Le paganisme dut à ses magnifiques solennités de traîner son agonie pendant plus de quatre cents ans et de se survivre dans les emprunts que lui fit la religion nouvelle.
C’est en partie par le prestige de ses fêtes, par son admirable génie du décor et de la mise en scène, que le catholicisme a conquis les barbares, attire les sauvages et retient les civilisés.
Le 14 Juillet excepté, que sont en France toutes les fêtes légales ? Des fêtes religieuses. Hier encore, le gouvernement républicain, accommodant la loi au fait, consacrait comme jours fériés les lundis de Pâques et de la Pentecôte.
La critique a beau ébranler la croyance, les pratiques traditionnelles persistent. Le peuple reste fidèle à ses dimanches ; il célèbre la Toussaint, la Noël, le jour des Rois, Pâques, l’Ascension ; il tient aux pompes poétiques des premières communions, des mariages et des enterrements religieux.
À un jour fixé par le calendrier catholique, les vivants s’empressent au champ des morts pour saluer et fleurir les tombes : gens de tous partis et de toutes sectes, crédules et incrédules ; les uns ayant foi en l’immortalité des âmes et sentant à l’entour de leur vie l’ombre errante des êtres jadis aimés ; les autres ne croyant qu’à la pauvre humanité dont le vieil arbre se rajeunit tandis que s’effeuillent les générations 233humaines et n’admettant que la survivance des œuvres du génie et de la vertu ; tous rapprochés dans une commune évocation de ceux qui ne sont plus.
Que conclure, sinon que le sentiment religieux est le viatique nécessaire d’un peuple ? Le sentiment religieux peut se transformer ; il ne saurait périr. On ne supprime pas le pain des âmes. Bien ou mal, il faut qu’à certains jours elles communient dans le culte de l’idéal.
S’il est prouvé que les fêtes sont indispensables et que nous devons nous ingénier à en créer qui élèvent les cœurs, avivent les enthousiasmes, développent le génie national, peut-on ne pas établir, à côté de la fête de la liberté, placée sous l’invocation des démolisseurs de la Bastille, la fête du patriotisme, placée sous l’invocation de la libératrice de la France ? Le patriotisme ne doit pas abuser des démonstrations ; mais il doit être démonstratif. En ces temps d’anarchie morale, parmi les décombres des métaphysiques et des religions, un sentiment est demeuré debout, grandi dans le feu de nos révolutions et de nos guerres, le sentiment de la patrie. Donnons-lui un aliment qui le fortifie, et que, dans notre pays, l’enseignement civique ait pour sanction, outre la fête du civisme combattant pour la liberté contre les despotes, la fête du civisme combattant pour l’indépendance contre l’étranger ! Ni l’Orient, avec toutes ses légendes, ni la Grèce, avec tous ses poèmes, n’ont rien 234conçu de comparable à cette Jeanne d’Arc que l’histoire nous a donnée. Et nous hésiterions à faire de l’héroïque vierge notre Pallas Athénée ! Ce serait un acte d’impiété nationale. Il ne sera pas commis. Il y a eu en France une personnalité sublime, Jeanne d’Arc, et une chose sublime, la Révolution. La Révolution a sa fête ; Jeanne d’Arc aura la sienne.
Quelle poésie dans cette fête arrivant avec les vertes poussées du printemps ! Mai, ensoleillé et fleuri, est le roi des mois. Il y a comme un symbole de la patrie régénérée dans le rajeunissement de la nature qui renaît à la vie et à l’amour.
La fête de Jeanne ne saurait être enfermée dans le cercle des banalités de commande, fanfares, jeux forains, illuminations, feux d’artifice. Il y faudra le concours de toutes les forces sociales. La fastueuse monotonie des réjouissances purement officielles trouve froids les spectateurs. Une fête ne va au cœur du peuple que quand elle est l’œuvre du peuple. Elle doit laisser les yeux éblouis et les âmes émues. Que la vision en reste à l’enfant et que l’enseignement s’en impose à l’homme !
Le jour de la fête du patriotisme, chaque région de la France évoquerait son passé, remémorerait ses beaux faits, honorerait le souvenir de ses illustres patriotes, ressusciterait, dans les costumes, dans les cortèges, dans les jeux, dans les chœurs, quelques-unes de ses vieilles traditions ; les maisons seraient tapissées 235de feuillage et les rues jonchées de fleurs ; les deux sexes s’ingénieraient à varier les courses et les exercices où se déploient la force, l’adresse, l’agilité, le courage et la beauté ; jeunes gens et jeunes filles mêleraient à leurs rondes joyeuses autour d’un grand arbre rappelant l’arbre des fées les danses si pittoresques et si gracieuses du temps jadis ; les familles se donneraient la joie de ces ravissantes fêtes d’enfants si populaires en Suisse et en Allemagne ; l’armée exécuterait des cavalcades, des tournois, qui feraient revivre la France du passé devant la France d’aujourd’hui ; les artistes exhumeraient, à côté d’œuvres de circonstance, les plus belles créations de l’ancienne musique et de l’ancienne poésie ; les théâtres, les salles publiques, les églises, les temples et les synagogues consacreraient des représentations scéniques, des récits historiques, des conférences, des sermons à Jeanne d’Arc et aux autres gloires de la patrie ; les jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de fleurs, marchant à la tête d’une procession aux flambeaux, allumeraient, la nuit venue, de grands feux qui rappelleraient le bûcher où Jeanne reçut l’apothéose du martyre et ces feux de joie où nos pères les Gaulois symbolisaient, au solstice d’été, le mouvement, la vie et la pensée ; les autorités décerneraient des médailles aux parents qui auraient le plus de fils sous les drapeaux et inscriraient solennellement au nombre des citoyens tous les jeunes gens atteignant dans l’année l’âge fixé pour le droit de vote.
Mais pourquoi donner des détails ? La fête serait 236diversifiée selon les inspirations que les temps et les lieux suggéreraient au peuple. L’essentiel serait qu’à la glorification de Jeanne d’Arc et de la patrie fût associée l’apothéose du printemps et de la femme675.
Chose frappante ! Jeanne ne fut enviée, outragée, persécutée que par des hommes. Pas de femme qui ne l’aime et l’honore. Durant sa captivité, les parentes de Jean de Luxembourg, les dames du Crotoy et d’Abbeville, s’empressent autour d’elle. Aux jours de son triomphe, femmes et jeunes filles lui courent au-devant et baisent ses joues, ses mains, ses vêtements. N’étaient elles pas les descendantes des patriotes dont Du Guesclin disait : Il n’y a fileuse qui ne filât une quenouille pour parfaire ma rançon
? Elles sentaient bien que, sous ses habits d’homme, Jeanne, soldat de la France, glorifiait son sexe, loin de le déshonorer.
La vierge à qui nous devons de n’être pas Anglais a préservé d’un alliage étranger ce composé exquis de beauté et de grâce, d’esprit et de goût, d’enthousiasme et de bon sens, qui s’appelle la femme française.
Aux femmes françaises de prendre à cœur la glorification de Jeanne d’Arc et de jeter ce grand nom toutes les intolérances.
N’est-ce pas le propre des figures féminines d’exercer sur les masses une séduction puissante ? Voyez Isis, Minerve et les autres déesses, dans le Panthéon païen ; la vierge-mère et les saintes, dans le Panthéon chrétien. 237Notre fête du patriotisme sera d’autant plus poétique qu’elle sera la fête d’une femme, et par là même la fête de toutes les femmes.
Et qui ne prévoit le profit moral d’une fête intéressant plus particulièrement nos mères, nos épouses, nos sœurs, nos filles ? Combien les grandira le retour annuel d’une solennité ajoutant au culte du foyer l’enthousiasme de la patrie ! Or, ce que perd ou gagne la femme, l’homme le perd ou le gagne. L’homme est l’action ; la femme est l’inspiration ; l’homme fait les institutions ; la femme inculque les mœurs ; l’homme moule le corps social ; la femme y insuffle une âme.
Quel homme ne se sent dispos pour le sacrifice quand il a reçu d’une femme, avec le baiser de l’amour, la consigne du devoir676 ?
Puisse l’année 1889, anniversaire de la Révolution, ouvrir en France une ère d’apaisement, de conciliation et de glorieuses revanches, sous les auspices de Jeanne d’Arc ralliant tous les partis dans le culte de la patrie !
Catholiques, une centaine de vos hommes d’Église, faisant leur théologie complice de l’envahisseur, ont jugé, condamné, brûlé comme hérétique la libératrice, sans encourir ni déchéance ni excommunication.
Royalistes, un de vos rois, sauvé par elle, n’a rien fait pour la sauver.
Libres penseurs, Voltaire, votre maître, l’a profanée 238dans un poème qui est la plus sacrilège débauche du génie.
Faisons tous amende honorable à cette grande mémoire ! Unissons-nous pour honorer Jeanne ! Si nous l’expliquons différemment, nous l’admirons également.
Morte, Jeanne renouvellera le miracle qu’elle accomplit vivante. Pareil au reflet d’un astre lointain qui au bout de plusieurs centaines d’années arrive à notre terre, le rayonnement de cette éclatante vertu aura percé la nuit de quatre siècles pour nous apporter une aurore.
249II. La fête de la Pucelle à Orléans
La délivrance d’Orléans est fêtée tous les ans, le 8 mai, par les Orléanais.
L’établissement de cette fête a été raconté par un inconnu qui, tout jeune, avait été le témoin des événements dont, vieillard, il évoquait le souvenir677.
D’abord le narrateur rappelle les commencements de la mission de Jeanne :
En ce temps-là, dit-il, Dieu, de sa sainte grâce et miséricorde, envoya une voix à une fille pucelle, nommée Jeanne, laquelle gardait les bêtes aux champs en un pays voisin de Vaucouleurs, disant que Dieu lui commandait 250qu’elle se préparât pour aller lever le siège de devant Orléans, et qu’elle menât le roi Charles à son couronnement. Jeanne vint faire part de ces choses au seigneur de Vaucouleurs pour qui ce fut une grande merveille et qui la fit amener au roi. Venue à Chinon vers le roi, elle fut examinée par plusieurs évêques et seigneurs ; et en son fait il ne fut trouvé que tout bien. Peu après, la pucelle se rendait à Orléans. Or, étant arrivée dans cette ville, elle s’en alla à l’église Sainte-Croix, et là parla à messire Jean de Mâcon, docteur, qui était un très sage homme, lequel lui dit : Ma fille, êtes-vous venue pour lever le siège ?
À quoi elle répondit : En nom Dieu, oui.
— Ma fille, dit le sage homme, ils sont forts et bien fortifiés et ce sera une grande chose de les mettre hors.
— Lors la Pucelle : Il n’est rien d’impossible à la puissance de Dieu.
Le chroniqueur raconte brièvement les succès de Jeanne. Il montre le courage des Français tellement accru que désormais un Français eût terrassé dix Anglais ; et il marque la portée de la délivrance d’Orléans. Si Orléans fut tombé entre les mains des Anglais, dit-il, le demeurant du royaume eût été fort blessé.
Mais, grâce à la Pucelle, la vaillante cité est sauvée.
Ce voyant monseigneur l’évêque d’Orléans avec tout le clergé, et aussi par le moyen et ordonnance de monseigneur de Dunois, frère de monseigneur le duc d’Orléans, avec le conseil d’iceluy, et aussi les bourgeois, manants et habitants dudit Orléans, fut 251ordonné estre faite une procession le huitième dudit mai, et que chacun y portât lumière, et que on irait jusques aux Augustins, et partout où avoient esté les estours (combats), on y feroit stacions et service propice en chacun lieu, et oraisons, et les douze procureurs de la ville auroient chacun ung sierge en leur main où seroient les armes de la ville, et qu’il en demourroit quatre à Sainte-Croix, quatre à Saint-Evurtre (Saint-Euverte) et quatre à Saint-Aignan ; et aussi que ledit jour seroient dictes vigilles audit Saint-Aignan et le landemain messe pour les trespassez, et là seroit offert pain et vin, et chacun procureur huit deniers parisis à l’offrande ; et seroient portées les châsses des églises, en espécial celle de monseigneur Saint-Aignan, celle de monseigneur Saint-Evurtre678, lesquieulx (lesquels) furent protecteurs de ladicte cité et ville d’Orléans ; car en iceluy temps fut récité par aucun des Anglois estant pour lors audit siège, avoir veu durant iceluy siège deux prélas en abbit pontifical aller et circuir en cheminant par sus les murs de ladicte ville d’Orléans.
Chacun est tenu d’aller à ladicte procession et porter luminaire ardant en sa main. On revient autour de la ville, c’est assavoir par devant l’église Nostre-Dame-de-Saint-Pol, et là on fait grande louange à Nostre-Dame, et de là à Sainte-Croix, et le sermon 252là, et la messe après, et aussi, comme dessus, les vigilles audit Saint-Aignan et le landemain messe pour les trespassez.
Après avoir ainsi décrit la cérémonie, le bon chroniqueur souhaite, en termes naïfs et touchants, qu’elle se perpétue :
Et pour ce, soit ung chacun averti de louer et de remercier Dieu, car par aventure il y a pour le présent des jeunes gens qui à grant paine pourroient-ilz croire ceste chose ainsi advenue, mais croiez que c’est chose vraye et bien grant grace de Dieu… En recognoissant toujours la grant grace laquelle Dieu a voulu faire et démonstrer en ladicte ville d’Orléans en la gardant des mains de ses ennemis, soit continuée et non pas délaissée la dicte saincte procession, sans cheoir en ingratitude, car par icelle viennent beaucoup de maulx679.
À maintes reprises, comme l’établissent les comptes de la ville d’Orléans, — et notamment dès 1435, — une représentation théâtrale accompagna les solennités de la fête du 8 mai.
Un des mystères joués fut le Mystère du siège d’Orléans, auquel je consacrerai ci-après un chapitre spécial. Le texte de ce mystère règle soigneusement les 253jeux de scène, les attitudes des personnages, les pauses d’orgues, les appels des trompettes, les va-et-vient des hommes d’armes, la marche des cortèges. Quant aux décors, le bon peuple n’avait pas encore appris à être difficile en cette matière et son imagination en faisait les frais.
Les comptes des recettes et dépenses de l’hôtel de ville d’Orléans témoignent que, dans les premières années qui suivirent la mort de Jeanne, notamment en 1432, en 1435, en 1436 et en 11439, outre la fête du 8 mai, on célébrait par un service funèbre l’anniversaire de feue Jehanne la Pucelle, les surveille et veille de la Feste-Dieu
.
Dans ces registres il est question de l’argent donné, aux dates ci-dessus, pour payer, soit des messes chantées par huit religieux des quatre ordres mendiants, soit des offrandes faites par les douze procureurs de la ville, soit un flambeau, soit quatre cierges, soit quatre écussons peints aux armes de Jeanne et attachés aux quatre cierges.
À partir de 1439, il n’est plus question de frais relatifs aux messes de mort de la Pucelle.
En 1483, Eloy d’Amerval, maître des enfants de chœur de l’église Sainte-Croix, composa et mit en musique un hymne pour la fête de la Pucelle.
La ville d’Orléans lui donna en récompense quatre écus d’or, et il fut décidé que l’hymne serait chanté dorénavant à toutes les processions du 8 mai.
254Voici des vers composés pour la fête, qui sont, selon toute probabilité, l’œuvre même de messire Eloy d’Amerval680. Ils ne manquent pas de charme en leur simplicité.
En les reproduisant, je modernise l’orthographe et quelques vieux termes :
(Chanté devant l’église Notre-Dame-des-Miracles de Saint-Paul.)
Noble cité de moult grant renommée,
Ville puissante en tous lieux bien famée,
Chambre de roi digne d’être nommée,
Lieu décoré de décrets et de lois,
De guerre en paix la merci Dieu tournée (par la grâce de Dieu)
Rejouis toi à icelle (dans cette) journée,
Peuple vaillant et très loyal françois.
À la douce prière
Dont le roi Dieu pria,
Vint Pucelle bergère
Qui pour nous guerroya.
255Par divine conduite
Anglais tant fort greva
Que tous les mit en fuite
Et le siège leva.
Chantez, ô le clergé et messieurs les bourgeois ;
Vous, notables marchands, aidez-nous cette fois ;
Commune d’Orléans, élevez votre voix
En remerciant Dieu et la Vierge sacrée,
Quand jadis, à tel jour, huitième de ce mois,
Regarda en pitié le peuple orléanois,
Et tellement chassa nos ennemis anglois
Que la duchée en fut en joye délivrée.
Ô reine de la haut, en grant dévotion,
Ici devant Saint-Paul vous en remercion.
D’en célébrer le jour sommes par trop joyeux ;
Chacun an y faisons belle procession,
Portons nos beaux joyaux par décoration,
En chantant chants de paix et motets gracieux.
Ô benoit saint Aignan, tant digne et précieux,
Ô saint Euverte aussi, nos patrons glorieux,
Du trésor d’Orléans garde et protection !
(Motet chanté à la Porte Duboise.)
Grandement rejouir te dois,
Dévot peuple orléanois,
Et, comme très loyal François,
Mercier (remercier) Dieu à haute voix,
Quand cinq jours après la grant (grande) fête
De la digne et benoite croix,
256Le huitième jour de ce mois,
Par une Pucelle une fois,
Chassas tes ennemis Anglois
Qui tant te firent de tempête.
Voici la croix du Fils de Dieu,
Voici de France le milieu,
La noble cité d’Orléans.
Fuyez, Anglais, de ce beau lieu,
Et vous souvienne, après tout jeu,
Que ne gagnâtes rien céans.
Judith et Esther, nobles dames,
Et plusieurs autres vaillans (vaillantes) femmes,
Par le vouloir du Dieu des cieux,
Bataillèrent pour les Hébreux
Et eurent de belles victoires,
Comme nous trouvons ès (dans les) histoires,
De même pour notre querelle
Batailla Jeanne la Pucelle.
Ne saillez (sortez) jamais d’Angleterre,
Anglais, pour gagner notre terre.
Regardez comment Glacidas (Glasdale)
Fut noyé, et d’autres grands tas ;
Sallebry (Salisbury) frappé d’un canon
Dont mourut à confusion :
Car Notre Dame et saint Memart
Les grevèrent de toute part ;
Saint Euverte les mit aussi
Et saint Aignan en grand souci,
En la vertu, comme je crois,
De Dieu et de sa digne croix.
257Or, prions donc pour le bon capitaine
Sage et prudent, monseigneur de Dunois ;
Que Dieu le mette en la gloire hautaine,
Poton, La Hire et tous les bons François ;
Et rendons tous grâces au Roi des rois
Qui à tel jour nous mit hors de grant peine,
Et adorons sa précieuse croix,
Le vrai salut de créature humaine.
Jusqu’au commencement du XVIe siècle, ce fut un des parents de Jeanne d’Arc qui occupa la place d’honneur dans la procession du 8 mai.
Jean du Lis, fils de Pierre d’Arc, le frère de Jeanne, quittait tous les ans sa terre de Villers pour venir figurer à la cérémonie. Il y avait le pas sur tous les autres assistants, et devant lui était porté un grand cierge blanc allumé, sur lequel était appliquée une effigie peinte de la Pucelle
.
Dans la suite, au XVIIe siècle, la mode s’établit de mêler à la procession solennelle des reliques un divertissement populaire, où un adolescent, habillé à la Henri IV, représentait la Pucelle et était promené par la ville, tous les soldats lui faisant cortège.
Au XVIIIe siècle, le divertissement populaire prit un caractère officiel. La ville habillait à ses frais le puceau
, et le clergé l’admettait à la procession.
Dès les premiers jours de la Révolution, la fête devint une cérémonie plutôt civile que religieuse.
L’an 1790 notamment, la fête de la Pucelle fut 258en même temps la fête de la fédération orléanaise.
La célébration de la solennité du 8 mai, continuée en 1791 et en 1792, fut interrompue à partir de 1793 jusqu’en 1803. Cette interruption de la fête coïncida avec la destruction du vieux monument de la Pucelle, dit monument de Charles VII, dont je dois ici raconter l’histoire.
Vers la fin du XVe siècle, assez longtemps après la sentence de réhabilitation — (et non en 1458, comme le portait à tort l’inscription faite par le chanoine Colas de Guyenne en 1771), — un monument en bronze fut érigé à Jeanne d’Arc, par les soins et aux frais des dames et demoiselles de la ville qu’elle avait sauvée. Ce monument se dressait sur le pont d’Orléans. Jeanne y était représentée ses beaux cheveux flottants sur ses épaules et tout agenouillée devant le Christ en croix681.
Le roi Charles VII, également agenouillé, faisait vis-à vis à Jeanne. Aux pieds de la croix était debout la Mère de douleur, Notre-Dame de Pitié, selon l’appellation poétique du temps.
Ce bronze fut presque totalement mis en pièces, 259l’an 1567, par la fureur iconoclaste des huguenots devenus maîtres d’Orléans.
Dès 1570, le maire et les échevins de la bonne ville firent restaurer le monument avec quelques modifications dans le groupement des personnages. La mère du Christ fut représentée assise au pied de la croix et tenant le cadavre de son fils sur ses genoux. Les statues du roi et de la Pucelle à genoux furent replacées, l’une à droite, l’autre à gauche. Sauf quelques coups d’arquebuse au corps et à la tête, dont on dut supprimer les traces, la statue de Charles VII n’avait guère été endommagée. Mais, comme le témoigne la note du fondeur, il avait fallu refondre et ressoulder les effigies de Notre-Dame de Pitié et de la Pucelle
.
Il fallut notamment ressoulder tout le corps de ladicte Pucelle, réservé (sauf) les jambes, bras et mains
.
Le monument restauré fut visité en 1633 par La Fontaine, qui fut bien loin de l’admirer. En allant sur le pont, écrit-il à sa femme, je vis la Pucelle. Mais, ma foi, ce fut sans plaisir. Je ne lui trouvai ni l’air, ni la taille, ni le visage d’une amazone.
(Au siècle de Louis XIV, on voulait à tout prix que Jeanne fût une amazone !)… Elle est à genoux devant une croix, et le roi Charles en même posture vis-à-vis d’elle ; le tout fort chétif et de petite apparence. C’est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle.
En 1745, le vieux pont tombant en ruine, on relégua 260le monument dans une pièce de l’hôtel de ville. Au bout de quelques années, il fut exhumé de là pour être restauré à nouveau ; et, l’an 1771, eut lieu son installation à l’encoignure de deux rues, la rue Royale et la rue de la Vieille-Poterie. Deux inscriptions, encadrées sur les deux côtés du piédestal, portaient que les habitants d’Orléans, en action de grâce de la délivrance de cette ville et des victoires remportées sur Jes Anglais par Jeanne d’Arc, avaient rétabli en sa première forme ce monument de piété envers Dieu, de vénération envers la Sainte Mère de Dieu, de fidélité envers le roi, d’amour envers la patrie et de reconnaissance envers la Pucelle682.
Vint l’époque où la pensée populaire se concentra vers un seul but, défendre la Révolution contre ses ennemis de l’intérieur et contre les monarchies coalisées.
En 1792, au lendemain du décret de l’Assemblée nationale prescrivant l’armement universel, les citoyens orléanais de la section de Saint-Victor adressèrent aux administrateurs du Loiret une pétition tendant à ce que le monument de Charles VII fût converti en canons pour augmenter l’artillerie de la garde nationale.
Le monument de Charles VII, disaient ces fanatiques, insulte à la liberté du peuple français et n’est propre qu’à irriter des hommes qui ont longtemps 261gémi sous la servitude des rois. Les bronzes que l’on en retirera donneront deux ou trois pièces de quatre livres de balles. Ce sont là maintenant les seuls monuments qui doivent exister chez une nation libre, pour faire trembler les tyrans.
À la date du 23 août, le conseil général de la commune d’Orléans, tout en reconnaissant la nécessité de s’assurer une artillerie imposante, désapprouva les termes de cette pétition :
Le Conseil général de la commune, est-il dit dans 262l’arrêté, estime que le monument de la Pucelle, loin de pouvoir être regardé comme un signe de féodalité insultant à la liberté du peuple français, est un hommage de reconnaissance envers l’Être suprême et un témoignage glorieux de la valeur de nos ancêtres qui ont délivré la nation française du joug que les Anglais voulaient lui imposer.
Il y a à remarquer combien la vénération qu’on avait pour la Pucelle est manifestée par ces deux documents. S’agit-il de provoquer la démolition du monument, la section de Saint-Victor l’appelle le monument de Charles VII et ne nomme pas Jeanne d’Arc. S’agit-il de le préserver, la municipalité l’appelle le monument de la Pucelle et tait le nom du roi.
Guerre à la royauté ; mais respect et honneur à Jeanne d’Arc : telle est l’idée maîtresse qui domine dans les délibérations intervenues. Pourquoi l’assemblée des administrateurs du Loiret acquiesce-t-elle au vœu des pétitionnaires ? C’est, d’après les considérants de 15 l’arrêté, parce que le monument de la rue Royale ne représente pas les services de l’héroïne dont il est destiné à perpétuer le souvenir
, et qu’on n’y retrouve aucun signe rappelant aux Orléanais la haine de leurs aïeux pour l’envahisseur étranger.
L’arrêt prescrivant l’enlèvement des figures en bronze dont la réunion formait le monument fut notifié à la commune et exécuté le jour même où il avait été porté. Ce même jour, 28 août 1792, la rue Royale reçut le nom de rue de l’Égalité.
À la date du 21 septembre, la commune statua sur l’emploi du métal dans les termes suivants :
Il a été représenté que, ce monument ne pouvant être remplacé qu’à grands frais, il serait à propos d’en employer la matière, dont le poids s’élève à 1700 livres, pour la fabrication des canons projetés. En conséquence, le Conseil général de la commune, considérant que la loi du 14 août 1792 ordonne la conversion en bouches à feu de tous les monuments et inscriptions en bronze, a unanimement arrêté que les figures en bronze formant le monument de la Pucelle seraient employées à la fabrication des canons, et que, pour conserver la mémoire du monument de la Pucelle, un des canons porterait le nom de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans.
De même qu’on avait enlevé les bronzes pour en faire des canons, on décida, le 6 avril 1793, d’enlever, pour en faire des piques, les grilles qui entouraient le 263piédestal. À son tour le piédestal, devenu inutile, dut disparaître par arrêté du 27 juillet 1793.
Dix ans après, en 1803, la municipalité d’Orléans décida qu’il y avait lieu d’ouvrir une souscription publique pour l’érection d’un nouveau monument à la gloire de Jeanne d’Arc. Cette délibération fut approuvée le 28 février par le premier consul, Napoléon Bonaparte. De sa propre main il y joignit cette apostille :
La délibération du conseil municipal m’est très agréable. L’illustre Jeanne d’Arc a prouvé qu’il n’est point de miracle que le génie français ne puisse opérer lorsque l’indépendance nationale est menacée. Unie, la nation française n’a jamais été vaincue ; mais nos voisins, abusant de la franchise et de la loyauté de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions d’où naquirent les calamités de l’époque où vécut l’héroïne française et tous les désastres que rappelle notre histoire.
Bientôt après fut faite par Gois une statue en bronze, un peu mesquine, qui représente Jeanne tenant à la main une hache et serrant son étendard contre sa poitrine. En 1855, elle a été reléguée à l’entrée du pont d’Orléans, qu’elle semble défendre, et remplacée, au centre de la ville, par une lourde statue équestre due à Foyatier. L’œuvre de Foyatier, quoique relevée par de beaux bas-reliefs, est peu digne de l’héroïne et des Orléanais. Comme il y a loin de cette forte femme, campée sur un gros cheval normand et regardant le ciel, à la Jeanne d’Arc que nous révèle l’histoire et que notre imagination 264voit apparaître quand nous lisons, par exemple, la lettre des jeunes sires de Laval à leur mère683 !
Au temps où la commune d’Orléans entreprit d’élever un nouveau monument à la Pucelle, l’évêque d’Orléans était l’abbé Bernier, maître diplomate, célèbre comme ancien premier rôle dans le parti militant de la contre révolution. Bernier trouva l’occasion excellente pour provoquer le rétablissement des cérémonies religieuses qui avaient lieu autrefois en mémoire de la délivrance d’Orléans. Bonaparte approuva le vœu de l’évêque, et, par l’organe de Portalis, il le loua de son empressement à faire concourir la religion à tout ce qui peut être honorable pour la nation française
.
C’est ainsi qu’à partir du 8 mai 1803 la fête religieuse fut rétablie dans toute sa pompe.
Le 7 mai au soir, le maire d’Orléans, entouré de toutes les autorités de la ville et précédé d’un cortège militaire, se rend devant la cathédrale, et remet solennellement au clergé l’étendard blanc aux fleurs de lis d’or qui, dans l’opinion du bon peuple, est le même que portait Jeanne d’Arc.
Au moment où l’évêque, revêtu de ses habits pontificaux, reçoit l’étendard sacré des mains du premier magistrat de la ville, le portail et les tours s’illuminent soudain ; les épées sont mises au clair ; les cloches sonnent à toute volée ; les chants religieux s’allient 265aux fanfares guerrières ; le canon tonne et les tambours battent aux champs.
L’étendard est déposé dans la cathédrale embrasée de mille feux et décorée d’écussons, de panoplies et d’oriflammes.
Le 8 mai a lieu la procession traditionnelle. Au bruit des salves d’artillerie, des cloches, des musiques et des cantiques, on se rend, en grande pompe, avec flambeaux, châsses et bannières, à l’endroit où se dénoua cet héroïque combat des Tourelles qui fut la délivrance d’Orléans.
L’usage s’est établi de faire précéder la procession d’un panégyrique de la Pucelle.
Ce panégyrique a été prononcé en 1887 par M. Adolphe Perraud, évêque d’Autun ; en 1886 par M. l’abbé Tié, directeur du petit séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin ; en 1885 par M. Langenieux, archevêque de Reims ; en 1884 par M. l’abbé Chapon, vicaire de la cathédrale d’Orléans ; en 1883 par M. l’abbé Laroche, professeur de philosophie au petit séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin, et en 1882 par M. Germain, évêque de Coutances. Parmi les panégyristes des années précédentes, figurent des célébrités du monde ecclésiastique : Claude de Marolles en 1759 et en 1760 ; Loiseau en 1764 ; Frayssinous en 1819 ; Feutrier en 1824 et en 1823 ; Deguerry en 1828 et en 1856 ; Le Courtier en 1830 ; Pie en 1844 ; Dupanloup en 1853 et en 1869 ; Gillis en 1857 ; Péreyve en 1862 ; M. Mermillod en 1863 ; M. Adolphe Perraud en 1872 ; M. Bernard en 1875 ; M. d’Hulst en 1876 ; M. Montsabré en 1877 ; 266M. Besson en 1880 ; M. Freppel en 1860 et en 1867.
Le panégyrique prononcé par M. Freppel en 1860 conclut à la canonisation de Jeanne d’Arc et est le développement de ces trois propositions : Jeanne d’Arc nous appartient, parce qu’elle a été l’envoyée de Dieu. — Jeanne d’Arc nous appartient, parce que sa mission a été surnaturelle. — Jeanne d’Arc nous appartient, parce que sa carrière historique a été un miracle permanent.
À la fête de 1857, le prélat anglais Gillis, évêque d’Édimbourg, prononça un panégyrique où il disait :
Je viens de parmi ceux qui brûlèrent Jeanne inscrire au temple de sa mémoire l’aveu du crime de mes pères et déposer aux pieds de sa sainte image l’offrande tardive d’une réparation de justice. Qu’il me soit permis de faire entendre à mon tour ce cri de bénédiction que répètent les échos de quatre siècles !
Gillis pensait, avec l’historien Sharon Turner, que, les partis pris des luttes d’autrefois ayant disparu, on pouvait libéralement prodiguer à Jeanne les éloges et les pleurs ; et il n’était pas loin de partager l’opinion d’une publiciste anglaise, Mme Charles, qui, en 1879, dans un livre intitulé Jeanne libératrice de l’Angleterre et de la France, a représenté Jeanne sauvant l’Angleterre de l’esprit de conquête comme la France de l’esprit d’égoïsme.
Tout autre est le langage que tenait le jésuite Marolles à la fête de 1759. Ce prédicateur, célèbre en son temps, parle en homme bien au-dessus de l’extrême simplicité de nos pères
; il exempte le roi et les théologiens de tout reproche, pour faire peser le 267principal tort sur Jeanne ; il la représente comme rebelle envers la Providence parce qu’elle n’était pas revenue à la maison paternelle, au lendemain du sacre de Reims ; et il la fait apostropher par Dieu même en ces termes :
Fille trop peu docile aux inspirations du ciel, l’arrêt qu’il va prononcer contre vous est le même dont il effraya jadis un saint prophète, coupable, ainsi que vous, d’une légère infidélité. Parce que vous avez franchi les bornes précises de la commission dont je vous avais honorée, vous serez livrée à des lions furieux et vous n’aurez pas la consolation de mêler vos ossements avec ceux de vos pères !
Là-dessus le révérend père s’écrie :
Adorons, mes frères, cet épouvantable éclat de la colère, d’un Dieu jaloux !
Plus franc que le jésuite Marolles, l’évêque Dupanloup ne craignait pas de flétrir les oints du Seigneur
que Jeanne eut pour juges.
Eh quoi ! s’écriait-il,j’aperçois parmiles juges un évêque ! Ne suis-je pas le premier qui ait ici à baisser les yeux ?
À Dupanloup, vrai chevalier de la Pucelle, l’honneur d’avoir été le plus chaud et le plus éloquent des apologistes qui ont célébré Jeanne, dans la fête orléanaise du 8 mai.
C’est à la suite des pressantes instances de cet admirateur de l’héroïne qu’une enquête fut ouverte à Orléans, au mois de juillet 1874, par décret du pape, en vue de la béatification et de la canonisation de Jeanne.
268Mais Jeanne ne fut ni béatifiée ni canonisée. Pie IX estimait qu’il fallait s’en tenir à la réhabilitation de 1456.
Depuis, à la suite du mouvement laïque provoqué en vue d’une fête nationale française de Jeanne d’Arc, l’affaire de la canonisation a été reprise à Rome et poussée vigoureusement par l’épiscopat français, auquel deux prélats anglais, MM. Manning et Howard, ont prêté le concours le plus actif.
La cause de la béatification de Jeanne d’Arc a été introduite devant la congrégation des rites le 30 novembre 1885684. À partir de cette date, la grande victime 269de Rouen est pour l’Église catholique Jeanne la vénérable, en attendant qu’elle devienne Jeanne la bienheureuse, puis Jeanne la sainte685.
271III. La maison de Jeanne d’Arc à Domrémy
La chaumière de laboureurs où naquit Jeanne d’Arc n’existe plus depuis la fin du XVe siècle. Sur l’emplacement du modeste logis et avec ses matériaux, les d’Arc, anoblis et enrichis, élevèrent en 1481 la confortable maisonnette qui est vénérée à Domrémy sous le nom de maison de la Pucelle.
Il est probable que Louis XI686 contribua à la construction 272de ce petit manoir. Son nom figure au dessus de la porte d’entrée, à coté de la date 1481 et de trois écussons, l’un aux armes de France, le second aux armes de Jeanne, le troisième aux armes des Thiesselin, auxquels s’étaient alliés les du Lys. La 273devise, digne de Jeanne, digne aussi du peuple de France, est : Vive labeur !
L’édifice était orné de moulures et de sculptures. Sur le devant on voyait des peintures représentant les faits et gestes de la Pucelle. Montaigne, qui les vit 274en 1580, dit à ce propos, dans le Journal de son voyage en Italie :
Le devant de la maisonnette où naquit Jeanne d’Arc est tout peint de ses gestes ; mais l’âge en a fort corrompu la peinture. Il y a aussi un arbre le long d’une vigne qu’on nomme l’arbre de la Pucelle, qui n’a nulle autre chose à remarquer.
En 1815, un officier prussien, voulant se mettre à l’aise pour emporter des reliques de la maison de Jeanne d’Arc, offrit de l’acheter 6000 francs. Aussi pauvre fût-il, le propriétaire, dragon en retraite nommé Gérardin, déclara qu’à aucun prix il ne vendrait à un étranger le monument sacré que les collatéraux de la Pucelle s’étaient transmis de père en fils.
Trois ans après, en 1818, Gérardin cédait la maison au département des Vosges, pour la petite somme de 2500 francs, déterminé à ce faire, était-il dit dans l’acte de vente, par l’amour de sa patrie et du roi son bien-aimé souverain
. La ville d’Orléans, qui, ayant été la grande obligée de Jeanne d’Arc, se considère comme sa mandataire à travers les siècles, fut touchée de la générosité du brave Gérardin et le gratifia d’une médaille d’honneur.
Par ordre du roi Louis XVIII et avec 20000 francs pris sur sa cassette, la maison d’Arc fut restaurée et débarrassée des constructions qui la masquaient. Tout à côté, fut bâtie une école pour l’instruction gratuite des jeunes filles de Domrémy et de Greux. En face, fut érigée une modeste fontaine, aujourd’hui tarie, correspondant par des conduits à la Fontaine-des-Groseilliers 275et surmontée d’un modeste buste de la Pucelle.
Le visiteur de Domrémy687 trouve la maison de Jeanne d’Arc à l’entrée du village, quelques pas avant d’arriver à l’église.
À gauche de la route, au milieu d’un bouquet d’arbres, le maigre monument de la fontaine ; à droite, le rustique bâtiment dont la maison d’Arc occupe le milieu. Une grille à franchir ; un jardinet à traverser, et une sœur vous reçoit dans un petit pavillon faisant vis-à-vis au pavillon où se trouve l’école des filles. Entre ces deux pavillons s’étend la façade de la maison.
L’intérieur de cette maison, solidement bâtie en pierre et plafonnée, se compose de quatre pièces contiguës. Les pièces sont petites. La plus étendue est celle qui donne sur la porte d’entrée. Elle prend jour par une fenêtre de pierre de taille. On y remarque une vaste cheminée, dont la forme antique ne manque pas d’élégance, et, à côté de la cheminée, planté dans le mur, un morceau de bois pourri de vétusté, qui servait à pendre la lampe crémaillère. Une grosse poutre, datant sans doute du XVe siècle, soutient le plafond, de date plus récente. Cette poutre est hachée de coups de sabre. En outre, de-ci de-là, des parcelles de mur ont été détachées. Ces mutilations sont dues au vandalisme 276des visiteurs de toute sorte, et notamment d’officiers qui faisaient partie de l’armée des envahisseurs en 1814.
Non loin de la cheminée, on a placé une statue qui remonte au commencement du XVIIe siècle. Elle est l’original de celle qu’on voit dans une niche au-dessus de la porte d’entrée. Dans cette niche, il y eut d’abord une statue de Jeanne vraiment précieuse, datant sans doute du XVe siècle. Au XVIe siècle, des huguenots la mirent en pièces. À sa place, sous Louis XIII, on érigea une autre statue que des furieux abattirent en 1848. C’est cette statue, fortement endommagée, qui se trouve aujourd’hui dans la première salle de la maison d’Arc. Jeanne y est représentée à genoux et tout armée, mais armée comme un compagnon de Henri IV, non comme un compagnon de Charles VII. Vue de face, elle choque par la rotondité massive du corps et par les bouffissures du visage. Regardée de profil, elle frappe par un mélange de naïveté enfantine et d’énergie virile.
Il y a à remarquer dans la même pièce une inscription gravée en 1820, sur une plaque de marbre blanc, pour perpétuer le souvenir de la bonne action de Louis XVIII. On y voit aussi une réduction de la statue où la princesse Marie d’Orléans a représenté la Pucelle en prière, avec son épée appuyée sur sa poitrine, et qui — à côté de la Jeanne écoutant ses voix de Rude, de la Jeanne aux mains jointes de M. Chapu, et de la Jeanne équestre de M. Frémiet (plus appropriée à un lieu clos 277qu’à une place publique) — figure au premier rang parmi les œuvres que la sculpture moderne a consacrées à Jeanne d’Arc.
Les autres pièces de la maison n’offrent rien de particulier. L’une d’elles est signalée comme la chambre à coucher de Jeanne, et une niche pratiquée dans l’épaisseur du mur passe pour lui avoir servi d’armoire.
Je ne parlerai pas du petit musée où l’on a réuni toute sorte d’objets rappelant la mémoire de Jeanne. Rien d’original. C’est du bric-à-brac.
Ce qui est curieux, c’est la collection des registres présentés aux visiteurs, qui viennent chaque année au nombre de deux ou trois mille. Les signatures y abondent, et les réflexions variées n’y manquent pas ; et prose et vers, et noms illustres et noms inconnus.
Que de citations, les unes éloquentes, les autres grotesques, pourraient être extraites de ces registres tenus sous clef ! Qui procédera au triage avec goût et mesure en fera un recueil plein d’intérêt.
Parmi les signataires et les annotateurs, beaucoup d’Anglais. Ils se distinguent par la loquacité de l’admiration qu’ils témoignent pour Jeanne et par la véhémence des remords qu’ils expriment au nom de leur patrie. Quelques-uns, à titre d’expiation, ont été les bienfaiteurs de Domrémy.
Deux personnalités françaises ont fait le plus grand mal aux Anglais et, après avoir essuyé de leur part les pires traitements, jouissent auprès d’eux de la plus-vaste popularité : Jeanne d’Arc et Napoléon.
278IV. La légende du secret du roi
Dans les dépositions du Procès de réhabilitation, de même que dans le Procès de condamnation et dans certaines chroniques, il est question d’un signe qui fut donné par Jeanne au dauphin et qui décida celui-ci à croire en elle.
Quel fut ce signe ? Dans les interrogatoires, Jeanne en parle de façon énigmatique. D’abord elle répond que, sur ce point, elle entend garder le silence. Ensuite, pressée, tourmentée, elle s’engage dans une allégorie poétique dont ses juges lui fournissent la première idée et qu’elle pousse jusqu’au bout.
Mais plus tard, peu avant sa mort, Jeanne explique elle-même cette fiction. L’ange qu’elle représentait apportant la couronne au roi, c’était elle. Les juges avaient pris à la lettre ce que Jeanne avait dit dans un sens figuré688.
279Charles VII, désavoué par sa propre mère, en était venu à douter de la légitimité de ses droits. Jeanne lui avait rendu cœur et confiance. Mais, devant les juges, la noble fille tint à cacher dans quel découragement elle avait trouvé le roi ; et elle préféra raconter des merveilles que de découvrir la vérité.
Comment donc Jeanne rassura-t-elle le roi ? Ici le champ est ouvert aux suppositions. D’après divers documents, il semble qu’il y aurait lieu de croire à une révélation par laquelle Jeanne aurait montré au roi qu’elle était au courant de ses pensées les plus intimes et lui aurait déclaré, au nom de Dieu, qu’il était bien réellement issu du sang royal.
Je citerai d’abord ce qui est dit dans une très curieuse lettre écrite en latin et émanée probablement de l’illustre Alain Chartier, premier secrétaire du roi. La lettre en question, amplification ingénieuse d’un cicéronien, a été adressée, vers la fin du mois de juil let 1429, à un prince, — on ne sait lequel, — qui avait envoyé à Bourges un messager pour avoir des informations sur la Pucelle.
Après quelques mots, où il n’y a rien de particulier, sur l’enfance de Jeanne, sur son séjour à Vaucouleurs et sur son voyage à Chinon, l’auteur de la lettre dit :
Le roi pensa qu’il ne fallait se hâter ni de repousser Jeanne ni de l’accepter. Qu’y avait-il en elle de bon ou de mauvais, de vrai ou de faux ? C’est ce qu’il voulut expérimenter. On la mit en présence des plus doctes 280hommes, comme en un champ clos689. Elle fut examinée ; et aux questions multipliées et difficiles qu’on lui posa elle ne répondit rien qui ne fût remarquable et digne d’éloge. On eût dit que cette jeune fille avait été élevée non aux champs, dans la garde des brebis, mais aux écoles, dans la culture des lettres690. Spectacle vraiment beau ! Femme en face d’hommes, ignorante en face de doctes, seule en face d’une assemblée, cette petite fille discute sur les plus grands sujets. Informé de son assurance et de ses discours, le roi la fit venir devant lui et l’écouta avec sollicitude. Que lui dit-elle ? Il n’y a personne qui le sache. Ce qui est bien certain, c’est que ses communications rendirent le roi tout joyeux, comme s’il eût été visité du Saint-Esprit691.
Puisque je tiens la lettre d’Alain Chartier, je vais continuer à en traduire les parties intéressantes, avant de revenir à la question spéciale qui nous occupe. Dans le paragraphe suivant, l’écrivain énumère, non sans emphase, les généralités que tout le monde connaît sur la délivrance d’Orléans, la campagne de la Loire et le sacre à Reims. Puis il s’écrie avec une éloquence toute vibrante du plus chaleureux enthousiasme :
On ne peut penser à cette fille sans l’admirer. Ses 281dits et ses faits étonnent. Il est incroyable qu’en quelques mois elle ait pu faire tant et de tels prodiges. Parmi les qualités du grand capitaine, en est-il une qui manque à la Pucelle ? La prudence militaire ? Elle l’a merveilleuse. Le courage ? Elle a le cœur haut, par dessus tous. L’activité ? Il n’est personne qui en ait autant. La justice ? La vertu ? Le bonheur ? Elle est ornée de ces qualités plus que qui que ce soit. Faut-il venir aux mains avec l’ennemi, elle-même dirige les troupes, dispose les campements et joint l’office du bon soldat à l’office du bon général. Le signal donné, elle prend sa lance, l’agite en sa main, la pointe sur l’ennemi, et, éperonnant son cheval, elle se lance impétueusement dans la bataille692.
La voilà bien l’héroïne, telle que la terre n’en produisit jamais de pareille, vraie fille du ciel qui l’a envoyée pour soutenir et relever la France au penchant de sa ruine. C’est elle qui, prenant le roi au milieu du gouffre des flots, alors qu’il était le plus travaillé des orages et de la tempête, l’a ramené au port, l’a replacé au rivage et a ranimé dans les âmes l’espérance. C’est elle qui, mettant un frein à la fierté anglaise, a réveillé la française audace, nous a sauvés de la ruine et a embrasé nos cœurs. Ô vierge extraordinaire, digne de toute louange, digne de toute gloire, digne d’un culte divin ! Ô l’honneur du royaume, ô la lumière des lis, ô notre soleil, tu n’es pas seulement la gloire de la 282France, tu es la gloire de la chrétienté. Désormais, que Troie ne nous vante plus son Hector ; que la Grèce ne triomphe plus avec son Alexandre, ni l’Afrique avec son Annibal ; que l’Italie cesse de s’enorgueillir de son César et de tous ses grands capitaines ! Et toi, France, quoique tu ne manques pas de héros dans le passé, contente-toi de la Pucelle. C’est assez de son nom pour ta glorification. Avec elle, tu peux te comparer à toutes les autres nations et même te mettre au-dessus d’elles693.
Ainsi finit cette lettre, brillant écho de l’admiration excitée par la Pucelle.
Quelles sont ces confidences qui laissèrent le roi tout émerveillé comme s’il eût été visité du Saint-Esprit
? Ni le chapelain Pasquerel, ni l’écuyer d’Aulon ne nous 283l’apprennent ; mais l’un et l’autre, confirmant l’existence d’un signe particulier, déclarent, dans leurs dépositions, que Jeanne dit au roi des choses qu’elle ne pouvait tenir que de Dieu.
D’autre part, Thomas Basin, l’évêque de Lisieux qui avait aidé à la réhabilitation de la Pucelle par un mémoire où étaient établies les irrégularités et les injustices de sa condamnation, composa, une quarantaine d’années après la mort de Jeanne d’Arc, une histoire latine de Charles VII, dans laquelle il affirmait qu’au dire de Dunois, qui le tenait du roi, la Pucelle avait révélé à celui-ci une chose tout à fait mystérieuse, qu’il lui était impossible de connaître autrement que par l’inspiration divine. Mais quelle était cette chose mystérieuse ? L’historien n’en dit mot.
Plus explicites sont deux auteurs anonymes contemporains de Louis XII, et Pierre Sala, contemporain de François Ier.
Le premier auteur anonyme, dit l’Abréviateur du procès parce qu’il a accompagné son histoire de Jeanne d’un abrégé des deux procès, fait le récit suivant :
Après que le roy eust ouy ladicte Pucelle, il fut conseillé par son confesseur, ou autres, de lui parler en secret et lui demander s’il pourroit croire certainement que Dieu l’avoit envoyée devers luy, affin qu’il se peust mieulx fier à elle, et adjouster foy en ses parolles : ce que ledit seigneur fist. À quoy elle respondit : Sire, si je vous dis des choses si secrettes qu’il n y a que Dieu et vous qui les sachés, croirez 284vous bien que je suis envoyée de par Dieu ?
Le roy répondit que la Pucelle luy demandât. Sire, dit-elle, n’avez-vous pas bien mémoire que, le jour de la Toussaint dernière, vous estant en la chapelle du château de Loches, en vostre oratoire, tout seul, vous feistes trois requestes à Dieu ?
Le roy respondit qu’il estoit bien mémoratif de luy avoir fait aucunes requestes. Et alors la Pucelle luy demanda se jamais il avoit dict et révélé lesdictes requestes à son confesseur ne à autres. Le roy dist que non. Et se je vous dis les trois requestes que luy feistes, croirez vous bien en mes paroles ?
Le roy respondit que ouy. Adonc la Pucelle luy dist : Sire, la première requeste que vous feistes à Dieu fut que vous priastes que, se vous n’estiez vray héritier du royaulme de France, que ce fust son plaisir vous oster le curage de le poursuivre affin que vous ne fussiez plus cause de faire et soustenir la guerre dont procèdent tant de maulx, pour recouver ledit royaulme. La seconde fut que vous luy priastes que, si les grans adversitez et tribulations que le pauvre peuple de France souffroit et avoit souffert si longtemps, procédoient de vostre péché et que vous en fussiez cause, que ce fust son plaisir en relever le peuple, et que vous seul en fussiez pugny et portassiez la pénitence, soit par mort ou autre telle peine qu’il luy plairoit. La tierce fut que, se le péché du peuple estoit cause desdictes adversitez, que ce fust son plaisir pardonner audit peuple et 285appaiser son ire (sa colère), et mectre le royaulme hors des tribulations ès quelles il estoit, ja avoit douze ans et plus.
Le roy congnoissant qu’elle disoit vérité, adjousta foy en ses paroles et creut qu’elle estoit venue de par Dieu.
De son propre aveu, l’auteur de ce récit s’est inspiré d’une chronique qu’il n’a pas vue, mais qu’il déclare bien authentique et reconnue telle par plusieurs grands personnages de France.
Maintenant, voici ce qui est dit dans le Mirouer des femmes vertueuses, petit livre sans nom d’auteur, très populaire sous Louis XII :
Le Roy fist reculer au loing au bas de la salle ceulx qui y estoient, et fist approcher la Pucelle de luy. Laquelle par l’espace d’ugne heure parla au roy, sans que aultre personne que eulx deux sceut ce qu’elle luy disoit. Et le roy larmoyoit tendrement ; dont ses chambellans qui voyaient sa contenance, se voulaient approcher pour rompre le propos ; mais le roy leur fesoit signe qu’ilz se reculassent et la laissassent dire. Quelles parolles ilz eurent ensemble, personne n’en a pu rien sçavoir ne congnoistre, sinon que, on dit que, après que la Pucelle fut morte, le roy, qui moult dolent en fust, dist et révéla à quelqu’ung que elle lui avait dit comment peu de jours paravant qu’elle venist à luy, luy estant par une nuyct couché au lict alors que tous ceulx de sa chambre estoyent endormis, il sillogisoit en sa pensée 286les grans affaires où il estoit ; et comme tout hors d’espérance du secours des hommes, se leva de son lict en sa chemise, et à costé de son lict, hors icelluy, se mist à nudz genoulx et les larmes aux yeuls et les mains joinctes, comme soy reputant miserable pécheur, indigne de adresser sa prière à Dieu, suplia à sa glorieuse Mère qui est royne de miséricorde et roy de France et héritier de sa couronne, il pleust à la Dame suplier son filz que il luy donnast ayde et secours contre ses ennemys mortelz et adversaires, en manière que il les peust chasser hors de son royaulme et icelluy gouverner en paix ; et s’il n’estoit filz du roy et le royaulme ne luy appartenist, que le bon plaisir de Dieu fut luy donner patience et quelques possessions temporelles pour vivre honorablement en ce monde. Et dit le roy que, à ces parolles qui portées luy furent par la Pucelle, il congneut bien que véritablement Dieu avoit revelé ce mistère à ceste jeune pucelle ; car ce qu’elle luy avoit dict estoit vray. Et jamais homme aultre que le roy n’en avoit riens sceu.
Pierre Sala, qui avait été au service de Louis XI et de Charles VIII, et qui vivait encore sous François Ier, va à son tour nous parler de ce mystérieux entretien du dauphin avec la Pucelle et du légendaire secret révélé par Jeanne au roi, dans son livre publié en 1516 : Les hardiesses des grands rois et empereurs. Il tenait 287ses renseignements du chambellan Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, à qui Charles VII lui-même en aurait fait la confidence :
Je suyvoie ce bon chevalier, monseigneur de Boisy, quand il s’esbatoit parmy le parc ; et tant l’aimoye pour ses grans vertus, que je ne me pouvoye de luy partir ; car de sa bouche ne sortoient que beaulx exemples où j’apprenoye moult de bien. Et me semble si je scay nul bien que je le tiens de luy. Celuy me compta entre aultres choses le secret qui avoit esté entre le roy et la Pucelle ; et bien le pouvoit sçavoir, car il avoit esté en sa jeunesse très aymé de ce roy, tant qu’il ne voulut oncques souffrir coucher nul gentilhomme en son lit, fors luy. En ceste grande privaulté que je vous dis, lui compta le roy les parolles que la Pucelle lui avoit dictes, telles que vous orrez (ouïrez) cy après.
Il est vray que, du temps de la grande adversité de ce roy Charles VIIe, il se trouva si bas qu’il ne sçavoit plus que faire, et ne fesoit que penser au remède de sa vie, car, comme je vous ay dit, il estoit entre ses ennemis encloz de tous coustez (côtés). Le roy estant en ceste extresme pensée, entra ung matin en son oratoire, tout seul ; et là, il fit une humble requeste et prière à Nostre Seigneur dedans son cueur, sans pronuntiation de parolle, où il lui requeroit dévotement que, si ainsi estoit qu’il fut vray héritier descendu de la noble maison de France, et que le royaulme justement luy deust appartenir, qu’il luy pleust de luy 288garder et deffendre, ou au pis luy donner grâce de eschapper sans mort ou prison ; et qu’il se peust saulver en Espaigne ou en Ecosse.
Peu de temps après ce, advint que le roy estant en tous ces pensements que je vous ai contés, la Pucelle lui fut amenée ; laquelle avoit eu en gardant ses brebis aux champs inspiration divine pour venir reconforter le bon roy. Laquelle ne faillit pas, car elle se fit mener et conduire jusques devant le Roy, et là elle fit son message aux enseignes dessus-dictes, que le roy congneut estre vrayes ; et dès l’heure il se conseilla par elle.
J’ai mis sous les yeux du lecteur les documents essentiels.
Maintenant, si on me demande mon avis, je répondrai qu’il me suffit de croire que Jeanne dit au dauphin : Vous êtes vrai roi et je vous ferai sacrer
, sans imaginer tant de mystères. Comme elle le déclarait, son signe devait être la levée du siège d’Orléans.
J’ajoute que, si les révélations extraordinaires dont on parle étaient exactes, les longues épreuves auxquelles le roi soumit Jeanne à Poitiers et cette attente, environ deux mois, qu’elle eût à subir seraient inexplicables.
289V. Recueil des lettres de Jeanne d’Arc
Je reproduis ici, dans leur texte intégral et par ordre de date, toutes les lettres de Jeanne d’Arc qui nous ont été conservées. Elles sont si héroïques d’accent, si naïves, si vivantes !
I. Lettre de la Pucelle aux Anglais694 (22 mars 1429)
[Au duc de Bethfort, soi disant régent le royaume de France ou à ses lieutenans estans devant la ville d’Orliens695.]
✝ Jhesus, Maria ✝696
Roy d’Angleterre, et vous, duc de Bethfort, qui 290vous dictes régent le royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule, conte de Suffort ; Jehan, sire de Talebot ; et vous, Thomas, sire d’Escales, qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bethfort, faictes rason 291au Roy du ciel [de son sanc royal] ; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ci venue de par Dieu [le Roy du ciel] pour réclamer le sanc royal697. Elle est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus (rendrez) et paierez de ce que l’avez tenue. Et entre vous, archiers, compaignons de guerre gentilz, et autres qui estes devant la [bonne] ville d’Orliens, alez-vous-en en vos païs, de par Dieu ; et se ainsi ne le faictes, attendez nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir briefment à vos bien grans dommaiges. Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre, et en quelque lieu que je actaindray vos gens en France, je les en ferai aler, veuillent ou non veuillent, et si ne veullent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy envoiée de par Dieu, le roy du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France [encontre tous ceulx qui vouldroient porter traïson, malengin ne domaige au royaulme de France698]. Et si veullent obéir, je les prandray à mercy. Et n’aïez point en vostre oppinion, que vous ne tendrez mie (que vous tiendrez 292jamais) le royaume de France [de] Dieu, le Roy du ciel, filz [de] sainte Marie ; ainz le tendra le roy Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roy du ciel699 le veult, et lui est révélé par la Pucelle ; lequel entrera à Paris à bonne compaignie. Se ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons (frapperons) dedans [à horions] et y ferons ung si grant hahay, que encore a-il mil ans que en France ne fu si grant700, se vous ne faictes raison.
Et croyez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sauriez mener de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions verra-on qui ara meilleur droit de Dieu du ciel [ou de vous]. Vous, duc de Bethfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie détruire. Si vous lui faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, 293l’où que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fut fait pour la chrestienté. Et faictes response se vous voulez faire paix en la cité d’Orliens ; et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans domaiges vous souviengne briefment. Escript ce mardi [de la ] sepmaine saincte.
[De par la Pucelle]
Dans sa déposition, l’écuyer Thibault a rapporté que Jeanne, étant à Poitiers, demanda si on avait du papier et de l’encre, et dit à maître Jean Érault : Écrivez ce que je vais vous dire : Vous, Suffort, Classidas et La Poule, je vous somme de par le roi des cieux que vous en alliez en Angleterre701.
C’est là le premier jet de la lettre ci-dessus que Jeanne dicta avant de quitter Poitiers.
II. Lettre de Jeanne aux Anglais (5 mai 1429)
[La lettre suivante nous a été transmise en latin dans la déposition de Pasquerel, que j’ai traduite dans le Procès de réhabilitation, livre III, chapitre XII.]
Le jour de l’Ascension, dit Pasquerel, Jeanne écrivit aux Anglais retranchés dans leurs bastilles, en cette manière702 :
Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun 294droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne, par moi Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en vos pays. Sinon je ferai de vous un tel hahu qu’il y en aura perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et ne vous écrirai plus. Ainsi signé :
Jhesus, Maria. Jehanne la Pucelle.
Je vous aurais envoyé mes lettres plus honnêtement, mais vous retenez mes hérauts : vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer, et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille Saint-Loup ; car ils ne sont pas tous morts.
III. Lettre de Jeanne aux habitants de Tournai (25 juin 1429)
[Je modernise l’orthographe de cette lettre et des suivantes, qui seraient inintelligibles pour beaucoup 295de lecteurs si j’en reproduisais le texte tel quel. Le mal n’est pas grand, puisque Jeanne dictait ses lettres.]
Aux loyaux Français de la ville de Tournay.
✝ Jhesus Maria. ✝
Gentils loyaux Français de la ville de Tournay, la Pucelle vous fait savoir des nouvelles de par deçà que, en VIII. jours elle a cachié (chassé) les Anglais hors de toutes les places qu’ils tenaient sur la rivière de Loire par assaut ou autrement où il y en a eu maints morts et pris et les a déconfits en bataille. Et croyez que le comte de Suffolk, Pole son frère, le sire de Talbot, le sire de Scales et messire Jean Faltstolf et plusieurs chevaliers et capitaines ont été pris ; et le frère du comte de Suffolk et Glasdale morts. Maintenez-vous bien loyaux Français, je vous en prie, et vous prie et vous requiers que vous soyez tous prêts de venir au sacre du gentil roi Charles à Reims, où nous serons bientôt, et venez au devant de nous quand vous saurez que nous approcherons. À Dieu vous recommande, Dieu soit garde de vous et vous doint grâce (fasse la grâce) que vous puissiez maintenir la bonne querelle du royaume de France. — Écrit à Gien, le XXVe jour de juin.
296IV. Lettre de Jeanne aux habitants de Troyes (4 juillet 1429)
Aux seigneurs et bourgeois de la cité de Troyes.
Jhesus ✝ Maria.
Très chers et bons amis, s’il ne tient à vous, seigneurs, bourgeois et habitants de la ville de Troyes, Jehanne la Pucelle vous mande et fait savoir de par le Roi du ciel, son droiturier et souverain Seigneur, duquel elle est chaque jour en son service royal, que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France qui sera bientôt à Reims et à Paris, qui qui vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, avec l’aide du roi Jhesus. Loyaux Français, venez au devant du roi Charles et qu’il n’y ait point de faute ; et ne vous doutez de vos corps ni de vos biens (n’ayez de crainte pour vos corps ni pour vos biens), si ainsi le faites. Et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur vos vies que nous entrerons avec l’aide de Dieu en toutes les villes qui doivent être du saint royaume, et y ferons bonne paix, qui qui vienne contre. À Dieu vous recommande. Dieu soit garde de vous, s’il lui plaît. Réponse bientôt. Devant la cité de Troyes, écrit à Saint-Fale, le mardi quatrième jour de juillet.
297V. Lettre de Jeanne au duc de Bourgogne le jour du sacre de Charles VII (17 juillet 1429)
Au duc de Bourgogne.
✝ Jhesus, Maria. ✝
Haut et redouté prince, duc de Bourgogne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roi du ciel, son droiturier et souverain Seigneur, que le roi de France et vous fassiez bonne paix ferme, qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cœur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens, et s’il vous plaît à guerroyer si (eh bien) allez sur les Sarrasins. Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis, que ne guerroyez plus au saint royaume de France et faites retraire incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume, et de la part du gentil roi de France ; il est prêt de faire paix à vous, sauve son honneur (son honneur étant sauf). Et vous fais à savoir de par le roi du ciel, mon droiturier et souverain Seigneur, pour votre bien et pour votre honneur et sur votre vie, que vous n’y gagnerez point bataille à l’encontre des loyaux Français et que tous ceux qui guerroient audit saint royaume de France, guerroient contre le roi Jhésus, roi du ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain Seigneur. 298Et vous prie et requiers à jointes mains, que ne faites nulle bataille ni ne guerroyez contre nous, vous, vos gens ou sujets ; et croyez sûrement que, quelque nombre de gens qu’amenerez contre nous, ils n’y gagneront mie, et sera grande pitié de la grande bataille et du sang qui y sera répandu de ceux qui viendront contre nous. Et, il y a trois semaines que je vous avais écrit et envoyé bonnes lettres par un héraut, que [vous] fussiez au sacre du roi qui, aujourdui dimanche, XVIIe jour de ce présent mois de juillet, se fait en la cité de Reims : dont je n’ai eu point de réponse, ni n’ouïs oncques depuis nouvelles dudit héraut. À Dieu vous recommande et soit garde de vous, s’il lui plaît ; et prie Dieu qu’il y mette bonne paix. Écrit audit lieu de Reims, ledit XVIIe jour de juillet.
VI. Lettre de Jeanne aux habitants de Reims (5 août 1429)
Aux loyaux Français habitant la ville de Reims.
Mes chers et bons amis les bons et loyaux Français de la cité de Reims, Jehanne la Pucelle vous fait savoir de ses nouvelles et vous prie et vous requiert que vous ne fassiez nul doute en la bonne querelle qu’elle mène pour le sang royal ; et je 299vous promets et certifie que je ne vous abandonnerai point tant que je vivrai. Et est vrai que le roi a fait trèves au duc de Bourgogne quinze jours durant, par ainsi qu’il lui doit rendre la cité de Paris paisiblement au chief (au bout) de quinze jours. Cependant, ne vous donnez nulle merveille si je n’y entre si brièvement, combien que des trèves qui ainsi sont faites je ne sois point contente et ne sais si je les tiendrai ; mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l’honneur du roi ; combien aussi que ils ne rabuseront point le sang royal, car je tiendrai et maintiendrai ensemble l’armée du roi pour être toute prête au chief (au bout) desdits quinze jours, s’ils ne font la paix. Pour ce, mes très chers et parfaits amis, je vous prie que vous, ne vous en donniez malaise tant que je vivrai ; mais vous requiers que vous fassiez bon guet et gardiez la bonne cité du roi ; et me faites savoir s’il y a nuls triteurs (pressureurs) qui vous veulent grever, et au plus brief (au plus tôt) que je pourrai, je les en ôterai, et me faites savoir de vos nouvelles. À Dieu vous commant (recommande) qui soit garde de vous. — Écrit ce vendredi, cinquième jour d’août, emprès un (auprès d’un) logis sur champ au chemin de Paris.
30VII. Lettre de Jeanne au comte d’Armagnac (22 août, 1429)
Cette lettre est citée dans le procès de Jeanne. Interrogée sur cette lettre, Jeanne dit qu’elle allait monter à cheval quand elle fit réponse au comte, et que la lettre n’était que partiellement exacte703.
Jhesus ✝ Maria.
Comte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par deça pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandez par mémoire, vous devriés croire. De laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au vray, pour le présent, jusqu’à ce que je soye à Paris ou ailleurs à requoy (en repos) ; car je suis pour le présent trop empeschée au fait de la guerre ; mais quant vous saurez que je seray à Paris, envoiez ung message par devers moy et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire et que en auray sceu par le conseil de mon droicturier et souverain Seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. À Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous. Escript à Compiengne, le XXIIe jour d’aoust.
301VIII. Lettre de Jeanne aux habitants de Riom (9 novembre 1429)
À mes chers et bons amis, les gens d’Église, bourgeois et habitans de la ville de Riom.
Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint-Pierre-le-Moustier a été prise d’assaut ; et, avec l’aide de Dieu, ai intention de faire vider les autres places qui sont contraires au roi ; mais pour ce que grande dépense de poudres, trait et autres habillements de guerre a été faite devant ladite ville, et que petitement les seigneurs qui sont en cette ville et moi en sommes pourvus pour aller mettre le siége devant la Charité où nous allons présentement, je vous prie, sur tant que vous aimez le bien et l’honneur du roi et aussi de tous les autres de par deça, que vueillez incontinent envoyer et aider pour ledit siége, de poudres, salpêtre, souffre,trait, arbalétes fortes et autres habillements de » guerre. Et en ce faites tant que, par faute desdites poudres et autres habillements de guerre, la chose ne soit longue, et qu’on ne vous puisse dire en ce être négligents ou refusans. Chers et bons amis, Notre Sire soit garde de vous. Écrit à Moulins, le Xe jour de novembre704.
302IX. Seconde lettre de Jeanne aux habitants de Reims (16 mars 1430)
A mes très chers et bons amis, gens d’Église, bourgeois et autres habitans de la ville de Reims.
Très chers et bien aimés et bien désirés à voir, moi, Jehanne la Pucelle, ai reçu vos lettres faisant mention que vous vous doutiez d’avoir le siège. Veuillez savoir que vous n’arés point (ne l’aurez point), si je les puis rencontrer ; et si ainsi fut que je ne les rencontrasse, et eux vinssent devant vous, si (eh bien), vous, fermez vos portes, car je serai bien brief (bientôt) vers vous ; et si eux y sont, je les ferai chausser leurs éperons si à hâte qu’ils ne sauront par ho (par où) les prendre, et leur essil [destruction] y est si brief que ce sera bientôt. Autre chose ne vous écris pour le présent, mais que soyez toujours bons et loyaux. Je prie à Dieu qu’il vous ait en sa garde. — Écrit à Sully, le XVIe jour de mars.
Je vous manderais encore aucunes nouvelles dont vous seriez bien joyeux ; mais je doute (crains) que les lettres ne fussent prises en chemin et que l’on ne vit lesdites nouvelles.
Signé : Jehanne.
303X. Troisième lettre de Jeanne aux habitants de Reims (28 mars 1430)
A mes très chers et bons amis, les gens d’Église, échevins, bourgeois et habitans et maîtres de la bonne ville de Reims.
Très chers et bons amis, plaise vous savoir que j’ai reçu vos lettres, lesquelles font mention comment on a rapporté au roi que dedans la bonne cité de Reims il avait moult de mauvais. Si voulez savoir que c’est bien vrai qu’on lui a rapporté, voirement qu’il y en avait beaucoup qui étaient d’une alliance, et qui devaient trahir la ville et mettre les Bourguignons dedans705. Et depuis, le roi a bien su 304le contraire par ce que vous lui en avez envoyé la certaineté, dont il est très content de vous ; et croyez que vous êtes bien en sa grâce ; et si vous aviez à besoigner, il vous secourrait quant au regard du siége ; et connais bien que vous avez moult à souffrir pour la dureté que vous font ces traitres Bourguignons adversaires ; si (aussi) vous en délivrera au plaisir de Dieu bien brief (brièvement), c’est assavoir le plus tôt que faire se pourra. Si vous prie et requiers, très chers amis, que vous gardiez bien ladite bonne cité pour le roi et que vous fassiez très bon guet. Vous orrez (ouirez) bientôt de mes bonnes nouvelles plus à plein. Autre chose quant à présent ne vous récris, fors que toute Bretagne est française et doit le duc envoyer au roi trois mille combattants payés pour deux mois. À Dieu vous recommande, qui soit garde de vous. Écrit à Sully, le XXVIIIe de mars.
305XI. Lettre écrite aux hérétiques de Bohême, au nom de Jeanne, par son aumônier Pasquerel (23 mars 1430)
Traduction d’après le texte latin authentique706.
À mes très chers et bons amis, les gens d’Église, échevins, bourgeois et habitans et maîtres de la bonne ville de Reims.
Jésus ✝ Marie.
Depuis longtemps la renommée m’a appris, à moi Jeanne la Pucelle, que de vrais chrétiens vous êtes de venus hérétiques et en tout pareils aux Sarrasins, que vous avez aboli la religion et le culte véritables ; que vous avez adopté une superstition révoltante et funeste ; que vos audacieux efforts pour la protéger et l’étendre ne reculent devant aucune cruauté ni aucune infamie ; que vous souillez les sacrements de l’Église, déchirez les articles de notre foi, renversez les temples, brisez et livrez aux flammes les statues commémoratives des saints, enfin mettez à mort les chrétiens qui ne veulent pas adhérer à votre créance.
Quelle est donc cette fureur, cette folie, cette rage qui vous tient ? Cette foi que le Dieu tout-puissant, le Fils et le Saint-Esprit ont créée et instituée, qu’ils ont exaltée de mille manières et illustrée par mille miracles, vous, vous la persécutez ; vous, vous avez dessein de la détruire et de l’exterminer. Ah ! vous êtes des 306aveugles, à bien plus juste titre que ceux qui sont privés de la vue et de la lumière des yeux. Croyez-vous que vous demeurerez impunis ? Ne savez-vous pas que Dieu laisse se développer vos scélérates menées et vous permet de durer dans les ténèbres et dans l’erreur, afin que, plus vous vous serez abandonnés à ce déchaînement de crimes et de sacrilèges, plus il vous châtie par les pires supplices ?
Quant à moi, pour vous dire sincèrement la vérité, si je n’étais occupée ici dans les guerres anglaises, je serais venue depuis longtemps vous faire visite. Mais, si je n’apprends bientôt que vous vous êtes amendés, je laisserai peut-être les Anglais et je me tournerai contre vous, afin que, par le fer, si je ne le puis autrement, j’extirpe votre abominable superstition et vous arrache ou l’hérésie ou la vie.
Que si vous préférer revenir à la lumière et rentrer dans le giron catholique, adressez-moi vos envoyez. Je leur dirai ce que vous avez à faire. Dans le cas contraire, si vous vous obstinez à regimber contre l’éperon, souvenez-vous de tous les méfaits, de tous les malheurs dont vous êtes coupables, et attendez-vous à me voir. Je viendrai, avec les plus grandes forces divines et humaines, vous traiter comme vous avez traité les autres.
Écrit à Sully, le 23 mars, aux hérétiques de Bohême.
Pasquerel
307XII. Lettre de Jeanne mentionnées et non retrouvées
Dans le cours du procès de condamnation, lors de l’interrogatoire secret du lundi matin 12 mars, Jeanne, s’excusant d’avoir quitté son père et sa mère sans leur congé, déclara qu’elle leur avait ultérieurement envoyé une lettre au sujet de son départ :
— Depuis, je leur en ai écrit et ils m’ont pardonnée707.
Dans l’interrogatoire public du mardi 27 février, Jeanne dit qu’avant de se rendre à Chinon, étant encore à Sainte-Catherine de Fierbois708, elle écrivit à Charles VII au sujet de sa mission :
— J’envoyai au roi une lettre disant que je lui faisais cet envoi pour savoir s’il me serait permis de l’aller trouver dans la ville où il était ; que j’avais bien fait cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours ; et que je savais beaucoup de choses bonnes pour lui. Il me semble même qu’il y avait dans cette lettre que je saurais bien reconnaître ledit roi entre tous les autres709.
308Le même interrogatoire mentionne une lettre que Jeanne adressa au clergé de Sainte-Catherine de Fierbois, pour avoir une épée enfermée derrière l’autel de l’église :
— J’écrivis, dit-elle, aux gens d’église du lieu qu’il leur plût que j’eusse cette épée ; et ils me l’envoyèrent710.
Dans l’interrogatoire public du samedi 3 mars, Jeanne, s’expliquant sur les prétendues apparitions dont se disait favorisée Catherine de la Rochelle, déclare qu’elle écrivit au roi pour qu’il sût à quoi s’en tenir711.
D’après son propre dire712, Jeanne avait envoyé aux Anglais, pour les sommer de se retirer, une lettre distincte des deux lettres qu’on a lues, et elle avait écrit au duc de Bourgogne, vers la fin de juin 1429, pour l’inviter à venir au sacre du roi.
Il ne reste malheureusement aucune trace des six curieuses lettres dont je viens de parler.
L’inventaire manuscrit des archives du parlement dressé par Le Nain mentionne une septième lettre de Jeanne, sous cette rubrique : Lettre de la Pucelle au roi de Navarre. Mais c’est en vain que la lettre signalée a été cherchée dans les archives.
Il y a une huitième lettre, adressée par Jeanne aux 309habitants de Tours. Ceux-ci lui étaient profondément attachés. Aussi, d’après un vieux document qu’allègue Carreau dans son histoire inédite de la Touraine, quand la prise de Jeanne leur fut connue, ils organisèrent des prières publiques pour sa délivrance et firent une procession générale où figurèrent prêtres et moines tous marchant nuds pieds
. Cela n’empêche qu’ils refusèrent d’accéder au vœu que leur exprimait Jeanne dans la lettre susdite dont le texte nous manque. De cette lettre il est fait mention dans un des anciens registres de la mairie de Tours, portant que le conseil de la ville s’est réuni le 9 janvier 1430, et le 7 février, pour délibérer sur une lettre envoyée par Jeanne en vue de faire donner à la fille de Heuves Polnoir, le peintre qui avait décoré sa bannière, une somme de cent écus.
Par les élus de la ville a été délibéré que, à la fille de Heuves Polnoir, peintre, pour l’honneur de Jeanne la Pucelle venue en ce royaume devers le le roi pour le fait de la guerre, disant à lui avoir été envoyée de par le roi du ciel contre les Anglais ennemis de ce royaume, laquelle a écrit à la ville que, pour le mariage de ladite fille, icelle ville lui paie la somme de cent écus — que de ce rien ne lui sera payé, pour ce que les deniers de la ville convient employer aux réparations de la ville et non ailleurs ; mais, pour l’amour et honneur de ladite Pucelle, les gens d’église, bourgeois et habitants feront honneur à ladite fille à sa bénédiction.
La délibération portait que les notables de la ville seraient 310invités à assister au mariage de la fille recommandée par Jeanne, et qu’il serait donné à la mariée, pour ses noces, un setier de froment et quatre jattes de vin, libéralité qui coûta à la ville quatre livres 10 sols tournois.
Reste une neuvième lettre signalée dans le registre des assemblées tenues à Troyes en 1429.
Lors de l’assemblée des gens du clergé, bourgeois et habitants de la ville de Troyes, qui eut lieu le 2 octobre 1429, lecture fut faite d’une lettre de la Pucelle, envoyée de Gien le 22 septembre, c’est-à-dire environ deux mois et demi après sa première lettre aux habitants de Troyes, reproduite ci-dessus.
Le registre dit simplement que, dans cette lettre, Jehanne la Pucelle se recommande à messieurs les gens du clergé, bourgeois et habitants de la cité de Troyes, et leur fait savoir de ses nouvelles, et qu’elle a été blessée à Paris.
311VI. Stances de Christine de Pisan sur Jeanne d’Arc, et cantique de Débora
Stances de Christine de Pisan sur Jeanne d’Arc
Voici des vers français, négligés, prosaïques, sentencieux et diffus, mais non exempts de grâce et de force, écrits, de son vivant, sur Jeanne d’Arc, par Christine de Pisan. Comme l’indique le dernier huitain, ils furent achevés le 31 juillet 1429, au lendemain du sacre de Charles VII, à l’heure où la Pucelle triomphante était en pleine gloire.
Quand elle fit ces stances, qui ont été sans doute sa dernière œuvre, Christine avait soixante-sept ans.
Cette femme de lettres, Italienne de naissance, mais Française de cœur, associait la vertu au talent. Fille, elle fit admirer sa piété envers son père et sa mère. Épouse, elle concentra désirs et plaisirs en son mari, pauvre d’argent mais riche en qualités ; et de tous deux ne fut qu’un même vouloir
. Veuve, elle chercha dans le travail et dans les vertus l’allégement de son inconsolable deuil, qui lui inspirait ces vers :
Seulette suis, et seulette veux être ;
Seulette m’a mon doux ami laissée ;
Seulette suis, sans compagnon ni maître ;
Seulette suis, dolente et courroucée (affligée) ;
312Seulette suis, plus que nulle égarée (isolée) ;
Seulette suis, sans ami demeurée.
Mère, elle se dévoua à l’éducation et au bien-être de ses enfants. Écrivain, elle vécut de sa plume, para la morale d’ingénieuses allégories, et ne visa qu’à éveiller de nobles sentiments. Ses contemporains disaient : Christine a tout à la fois la sagesse d’un Caton et l’éloquence d’un Cicéron.
Sans être un Cicéron, Christine trouva de généreux accents pour déplorer les maux de sa patrie. Dès 1405, dans une lettre, elle suppliait l’immonde Isabeau de ne point pactiser avec l’étranger et de ne pas fomenter la guerre civile.
Qui serait si dure mère, lui disait-elle, qui peust (pût) souffrir, si elle n’avait le cuer (cœur) de pierre, veoir ses enfants s’entre-occire, (s’entre-tuer), et espandre le sang l’un à l’autre, et leurs pauvres membres destruire et disperser ; et puis qu’il veinst par de côté estranges (étrangers) ennemis, qui du tout les persécutassent et saisissent leurs héritages ! Ah ! Dieu ! quelle douleur à si noble royaume perdre et périr telle chevalerie ! hélas ! et qu’il conveinst (convenait) peu que le pauvre peuple comparast (payât) le péchié dont il est innocent ! De tels maulx crient vengence sur ceulz qui en sont cause.
Et plus tard :
Ah ! France, France, s’écriait-elle, jadis glorieux royaume ! hélas ! comment diray-je plus ? car très-amers plours et larmes incessables (intarissables) dechiéent (coulent) comme ruisseau 313sur mon papier, si (si bien) qu’il n’y a place seiche (sèche) où puisse continuer l’escripture de la complainte douloureuse que l’abondance de mon cuer, par grant pitié, de soy veult getter (jeter) hors.
Sinner, dans son catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Berne, avait signalé une copie manuscrite des stances de Christine. En 1838, Jubinal édita ces stances d’après le vieux texte de Berne.
Quicherat les a rééditées d’après Jubinal, au commencement du tome cinquième de son recueil.
Les vers de Christine ont été aussi publiés par Buchon, mais très incomplètement et très inexactement.
1.
Je (moi), Christine, qui ay plouré (pleuré)
Unze (onze) ans en abbaye close713
Où j’ay tousjours puis demouré (demeuré depuis)
Que Charles (c’est estrange chose !),
Le filz du roy, se dire l’ose (si je l’ose dire),
S’en fouy (s’enfuit) de Paris, de tire (d’un trait),
Par la traïson (trahison) là enclose (enfermée) :
Ore à prime (aujourd’hui pour la première fois) me prens à rire.
2.
À rire bonement de joie
Me prens pour le temps, por vernage
314Qui se départ (qui s’en va pour faire place à la verte saison), où je souloie (temps où j’avais coutume)
Me tenir tristement en cage :
Mais or (aujourd’hui) changeray mon langage
De pleur en chant, quant recouvré
Ay bon temps…714.
Bien me part avoir enduré (bien me prend d’avoir enduré et vécu).
3.
L’an mil quatre cens vingt et neuf,
Reprint (recommença) à luire li (le) soleil ;
Il ramene le bon temps neuf
Que on [n’] avoit veu (vu) de droit œil
Puis (depuis) longtemps ; dont plusieurs en deuil
Orent vesqui (ont vécu). J’en suis de ceulx (ceux-là) ;
Mais plus de rien je ne me deuil (m’afflige),
Quant ores voy [ce] que je veulx (quand à cette heure je vois ce que je veux).
4.
Si (vraiment) est bien le vers (mon chant) retourné
De grant deuil en joie nouvelle,
Depuis le temps qu’ay séjourné
Là où je suis ; et la très belle Saison,
que printemps on appelle,
La Dieu merci (par la grâce de Dieu), qu’ay désirée,
Où toute rien (toute chose) se renouvelle
Et est du sec au vert temps née.
3155.
Du roy de France légitime,
Qui longtemps a esté souffrant
Maints grans ennuiz, qui or à prime (maintenant pour la première fois)
Se lieva (s’est levé) ainsi que vous715, prime
Venant comme roy couronné,
En puissance très grande et fine (belle)
Et d’esprons (d’éperons) d’or esperonné.
6.
Or fesons feste à nostre roy ;
Que très bien soit-il revenu !
Resjoïz (réjouis) de son noble arroy (relèvement)
Alons trestous (tous tant que nous sommes), grans et menu (grands et petits)
Au devant ; nul ne soit tenu,
Menant joye, le saluer,
Louant Dieu, qui l’a maintenu,
Criant Noël ! en hault huer.
7.
Mais or veuil (aujourd’hui je veux) raconter comment
Dieu a tout ce (cela) fait de sa grace,
À qui je pri (prie) qu’avisement
Me doint (m’accorde) que rien je n’y trespasse (omette).
Raconté soit en toute place,
Car ce est digne de mémoire,
Et escript, à qui que desplace (et que ce soit écrit, à qui que cela déplaise),
En mainte cronique et histoire.
3168.
Oyez par tout l’univers monde (le monde universel, l’univers)
Chose sur toutes merveillable ;
Notez se (si) Dieu, en qui habonde (abonde)
Toute grâce, est point secourable
Au droit enfin. C’est fait notable,
Considéré le présent cas ;
Si soit aux deceüs valable (aussi qu’il soit valable aux hommes déçus)
Que fortune a flati à cas (que la fortune a abattus et brisés).
9.
Et notez comment esbahir (ébahir)
Ne se doit nul pour infortune,
Se voiant (en se voyant) à grand tort haïr,
Et com (comme) vint sus (dessus) par voix commune.
Voiez (voyez) comment toujours n’est une
Fortune, que (qui) a nuit (a nui) à maint ;
Car Dieu, qui aux tors fait rexune (fait peur aux méchants),
Ceulx relieve (relève ceux) en qui espoir maint (demeure).
10.
Qui vit doncques chose avenir (qui donc a vu advenir chose)
Plus hors de toute opinion (plus inattendue)
Qui à noter et souvenir
Fait bien en toute region (qu’il fait bon de rappeler et de noter partout),
Que France (à savoir, que la France) de qui mention
En (on) faisoit que jus (à bas) est ruée (est renversée).
Soit, par divine mission,
Du mal en si grant bien muée (changée),
11.
Par tel miracle vrayement
Que, se (si) la chose n’est notoire
317Et évident quoy et comment,
Il n’est homs (homme) qui le peut (put) croire ?
Chose est bien digne de mémoire
Que Dieu, par une vierge tendre (faible),
Ait adès (aujourd’hui) voulu (chose est voire) (la chose est vraie)
Sur France si grant (grande) grace estendre (étendre).
12.
Ô ! quel honneur à la couronne
De France par divine preuve !
Car par les graces qu’il lui donne
Il appert (est manifeste) comment il l’appreuve (l’approuve),
Et que plus foy (foi) qu’autre part treuve (il trouve)
En l’estat royal, dont je lix (lis)
Que oncques (ce n’est pas chose neuve)
En foy (dans la foi) n’errèrent fleurs de lys (c’est-à-dire les rois de France).
13.
Et tu (toi), Charles roy des François,
Septiesme d’iceliui (de ce) hault nom,
Qui si grant guerre as eue ainçois (auparavant)
Que bien t’en prensist, se peu non (qu’il ne t’en prit sinon peu de bien)
Mais Dieu grace (grâce à Dieu), or (aujourd’hui) voiz ton renom
Hault eslevé (élevé haut) par la Pucelle,
Que (qui) a soubzmis sous ton penon (étendard)
Tes ennemis ; chose est nouvelle.
14.
En peu de temps, que l’on cuidoit (alors que l’on croyait)
Que ce feust (fut) com (comme) chose impossible
Que ton pays, qui se perdoit,
R’eusses (recouvrasses) jamais : or (maintenant) est visible
Menction, qui que qui (qui que ce soit qui) nuisible
318T’ait esté, tu l’as recouvré.
C’est par la Pucelle sensible,
Dieu mercy ! quiy a ouvré (travaillé).
15.
Si croy (aussi sois convaincu) fermement que tel grace
Ne te soit de (ne t’ait été par) Dieu donnée,
Se (si) à toy, en temps et espace,
Il n’estoit de lui (par lui) ordonnée
Quelque grant chose solempnée (solennelle)
À terminer et mettre à chief (mener à fin) ;
Et qu’il t’ait donné destinée
D’estre de très grans faiz (faits) le chief (chef).
16.
Car ung (un) roi de France doit estre,
Charles, fils de Charles nommé,
Qui sur tous rois sera grant maistre ;
Prophéciez (prophéties) l’on (l’ont) surnommé
Le cerf-volant716 ; et consommé
Sera par cellui conquéreur (ce conquérant)
Maint fait ; Dieu l’a à ce somé,
Et enfin doit estre empereur.
17.
Tout ce est le proffit de l’âme.
Je prie à Dieu que cellui soies (que tu sois ce prince-là),
Et qu’il te doint (accorde), sans le grief d’âme,
Tant vivre (de vivre tant) qu’encoures (qu’encore) tu voyes
319Tes enfans grans ; et toutes joyes
Par toy et eulz soient en France ;
Mais en servant Dieu toutes voies (toutefois),
Ne (ni) guerre n’y faces (fasse) ne (ni) oultrance (lutte à outrance).
18.
Et j’ay espoir que bon seras,
Droiturier et amant (aimant) justice
Et tous [les] autres passeras (surpasseras),
Mais que (pourvu que) orgueil ton fait ne honnisse ;
À ton peuple (et que tu seras pour ton peuple) doulz et propice
Et craignant Dieu qui t’a esleu (élu)
Pour son servant (serviteur), si com (comme) premisse
En as ; mais que faces ton deu (pourvu que tu fasses ton devoir).
19.
Et comment pourras-tu jamais
Dieu mercier (remercier) à souffisance (suffisamment),
Servir, doubter (craindre) en tous tes fais,
Que (qui) de si grant contrariance (adversité)
T’a mis à paix, et toute France
Relevée de tel ruyne,
Quant sa très saint grant providence
T’a fait de si grant honneur digne ?
20.
Tu en soyes loué (sois en loué), hault Dieu717 !
A toy gracier (rendre grâces) tous tenus
320Sommes, que (qui) donné temps et lieu
As, où ces biens sont avenus (advenus).
[A] jointes mains, grans et menus (petits).
Graces te rendons, Dieu céleste,
Par qui nous sommes parvenus
À paix, et hors de grant tempeste (grande tempête).
21.
Et toy, Pucelle beneurée (bien fortunée),
N’y dois-tu [mie] (pas) estre obliée (oubliée),
Puisque Dieu t’a tant honnourée (honorée),
Qui as la corde desliée (déliée),
Qui tenoit France estroit (étroitement) liée.
Te pourroit-on assez louer
Quant ceste (cette) terre humiliée
Par guerre, as fait (tu as fait) de paix douer ?
22.
Tu (toi) Johanne, debonne heure née (née en une bonne heure),
Benoist (béni) soit cil (celui) qui te créa !
Pucelle de Dieu ordonnée (envoyée),
En qui le Saint-Esprit réa (irradia, fit rayonner)
Sa grant (grande) grace ; et qui ot (eut) et a
Toute largesse et tout hault (haut) don,
N’onc requeste (ni jamais demande) ne te véa (refusa) :
Que (qui) te rendra assez guerdon (récompense) ?
32123.
Que peut-il d’autre estre dit plus (quoi d’autre peut-on citer de plus beau)
Ne des grans faiz (ni quoi parmi les grands faits) des temps passez (passés) ?
Moyses, en qui Dieu afflus (abondance)
Mist (mit) de grace et vertus assez,
Il tira sans estre lassez (lassé)
Le peuple Israel hors d’Egipte.
Par miracle ainsi (de la même manière) respassez (dégagés)
Nous as de mal, Pucelle eslite (élue).
24.
Considérée ta personne,
Qui es une joenne (jeune) pucelle
À qui Dieu force et povoir (pouvoir) donne
D’estre le champion, et celle
Qui donne à France la mamelle
De paix et doulce nourriture,
À ruer jus (mettre à bas) la gent rebelle :
Veci (voici) bien chose oultre nature (surnaturelle).
25.
Car se (si) Dieu fist par Josué
Des miracles à si grant somme (en si grande somme),
Conquerant lieux, et jus rué (et [si] mis à bas)
Y furent maints : il estoit homme
Fort et puissant. Mais tout en somme
Veci (voici) femme, simple bergière (bergère),
Plus preux (brave) qu’onc homs (que jamais homme) ne fut à homme.
Quant à Dieu, c’est chose légière (pour Dieu c’est chose facile) ;
32226.
Mais quant à nous, oncques parler
N’oymes (n’ouïmes) de si grant merveille ;
Car tous les preux au long aler (aux longues [aux grandes] aventures),
Qui ont esté, ne s’appareille (ne peut être comparée)
Leur proesse (prouesse) à ceste (celle-ci) qui veille
À bouter (chasser) horz (dehors) noz ennemis.
Mais ce (cela) fait Dieu qui la conseille,
En qui cuer plus que d’omme a mis (en qui il a mis un cœur plus qu’humain).
27.
De Gédéon en (on) fait grant compte,
Qui simple laboureur estoit,
Et Dieu le fist — (se (ainsi) dit le conte), —
Combatre, ne (ni) nul n’arrestoit
Contre lui, et tout conquestoit (et il conquérait tout).
Mais onc (jamais) miracle si appert (manifeste)
Ne fist, (n’a fait Dieu) quoyqu’il ammonestoit (quoiqu’il l’admonestat),
Com (comme) pour ceste (celle-ci) fait il appert (il en fait manifestement).
28.
Hester, Judith et Delbora718
Qui furent dames de grand pris (prix),
323Par lesqueles Dieu restora (restaura)
Son pueple (peuple) qui fort estoit pris (opprimé).
Et d’autres plusieurs qu’ay appris
Qui furent preuses (braves), n’y ot (il n y eut) telle (la pareille) ;
Mains miracles en a porpris (Dieu a accompli par elles maints miracles).
Plus a fait (mais il en a fait de plus grands) par ceste Pucelle.
29.
Par miracle fut envoiée (envoyée)
Et divine amonition (admonition)
De lange de Dieu convoiée (conduite)
Au roy, pour sa provision.
324Son fait n’est pas illusion,
Car bien a esté esprouvée
Par conseil, en conclusion :
A l’effect la chose est prouvée ;
30.
Et bien esté (et elle a été bien) examinée.
Devant clercs et sages menée (elle a été menée),
Pour ensercher (rechercher) se (si) chose voire (vraie)
Disoit (elle disait), ainçois (avant) qu’il fust notoire
Que Dieu l’eust vers le roy tramise (envoyée) ;
Mais on a trouvé en histoire
Qu’à ce faire elle estoit commise (qu’elle avait mission de faire cela).
31.
Car Merlin, et Sebile (la sibylle) et Bede,
Plus de vingt ans a719 (il y a plus de vingt ans), la veïrent
En esperit (esprit), et pour remède
A France en leurs escripz la mirent ;
Et leurs prophécies en firent,
Disans qu’el (qu’elle) pourteroit (porterait) bannière
Es (dans les) guerres françoises ; et dirent
De son fait toute la manière.
32.
Et sa belle vie, par foy !
Monstre (montre) qu’elle est de Dieu en grace,
325Par quoy on adjauste (ajoute) plus foy (foi)
Tousjours a (elle a) Dieu devant la face,
Qu’elle appelle, sert et deprye (prie)
En fait, en dit ; ne va en place (et elle ne va en aucun lieu)
Où sa dévocion détrie (déchoie).
33.
Ô ! comme lors bien y paru (il y parut)
Quant le siège iert (était) à Orléans,
Où premier (d’abord) sa force apparu (apparut)
Onc (jamais) miracle, si com (ainsi comme, ainsi que) je tiens,
Ne fut plus cler (clair) ; car Dieu aux siens
Aida telement, qu’ennemis
Ne s’aidèrent plus (pas plus) que mors chiens (chiens morts).
Là furent prins (pris) ou à mort mis.
34.
Hé ! quel honneur au féminin
Sexe ! Que [Dieu] l’ayme, il appert (cela est manifeste),
Quant tout ce grant peuple chenin (misérable comme chiens)
Par qui tout le règne (royaume) ert (était) désert (déserté),
Par femme est sours (sauvé) et recouvert (recouvré),
Ce que pas hommes fait n’eüssent,
Et (et quand) les traittres mis à désert (sont mis à néant) ;
A peine devant (avant l’événement) ne le crussent (l’eût-on pu croire).
35.
Une fillete de seize ans,
N’est-ce pas chose fors (hors) nature.
À qui armes ne sont pesans ?
Ains (mais) semble (il semble) que sa norriture (son éducation)
326Y soit, tant y est (tant elle y est) forte et dure ;
Et devant elle vont fuyant
Les ennemis, ne (ni) nul n’y dure.
Elle fait ce (celui), mains yeulx voiant (maints yeux le voyant).
36.
Et d’eulx va France descombrant (désencombrant),
En recouvrant chasteaulx et villes.
Jamais force ne fu si grant,
Soient à cens, soient à miles (qu’ils soient cent, qu’ils soient mille)
Et de noz gens preux et abiles (habiles)
Elle est principal chevetaine (capitaine).
Tel (telle) force not (n’eut) Hector, ne (ni) Achilles ;
Mais tout ce (cela) fait Dieu qui la menne (mène).
37.
Et vous, gens d’armes esprouvez (éprouvés),
Qui faites l’exécution,
Et bons et loyaulz vous prouvez :
Bien faire on en doit mention.
Louez (loués) en toute nation
Vous en serez, et sans faillance (faute)
Parle-en (on parle) sur toute élection
De vous et de vostre vaillance.
38.
Qui vos corps et vie exposez,
Pour le droit, en peine si dure
Et contre tous périls osez
Vous aler mettre à l’avanture.
327Soiés (soyez) constans, car je vous jure
Qu’en aurés (aurez) gloire ou (au) ciel et los (louange) ;
Car qui si (ainsi) combat pour droitture,
Paradis gaigne (gagne), dire l’os (je l’ose dire).
39.
Si (ainsi) rabaissez, Anglois, vos cornes,
Car jamais n’aurez beau gibier
En France, ne (ni ne) menez vos sornes (sornettes) ;
Matez estes (matés êtes) en l’eschiquier (l’échiquier).
Vous ne pensiez pas l’autrier (vous ne le pensiez pas hier)
Où (alors que) tant vous monstriez perilleux (aventureux) ;
Mais n’estiez (mais vous n’étiez pas) encour (encore) ou (au) sentier
Où Dieu abat les orgueilleux.
40.
Ja (déjà) cuidiés (vous croyiez) France avoir gaignée (gagnée),
Et qu’elle vous deust (dit) demourer (demeurer).
Autrement va (il en va autrement), faulse mesgniée (méchante famille) !
Vous irés (irez) ailleurs tabourer (battre vos tambours),
Se ne voulez assavourer (si vous ne voulez pas goûter, tâter de)
La mort, comme voz compaignons,
Que loups porroient (pourraient) bien devourer (dévorer),
Car mors (morts) gisent par les sillons
41.
Et sachez que, par elle, Anglois
Seront mis jus (à bas) sans relever,
Car Dieu le veult, qui ot (entend) les voix
Des bons qu’ils ont voulu grever.
Le sanc (sang) des occis (tués) sans lever (sans relache)
Crie contre eulz. Dieu ne veult plus
328Le souffrir ; ains (mais) les resprouver
Comme mauvais (méchants) : il est conclus (c’est décidé).
42.
En chrestienté et en l’Église
Sera par elle mis concorde.
Les mescréans dont on devise (parle)
Et les hérites (hérétiques) de vie orde (ordurière)
Destruira (elle détruira), car ainsi l’accorde Prophétie qui l’a prédit ;
Ne (ni) point n’aura miséricorde
De cil (celui) qui la foy Dieu (de Dieu) laidit (outrage).
43.
Des Sarrasins fera essart (défrichement)
En conquerant la Sainte Terre ;
Là menra (mènera) Charles, que Dieu gard (garde)
Ains (avant) qu’il muire (meure) fera tel erre (un tel voyage).
Cilz est cil (il est celui) qui la doit conquerre (conquérir) :
Là doit-elle finer (finir) sa vie
Et l’un et l’autre gloire acquerre (acquérir) :
Là sera la chose assovye (accomplie).
44.
Donc desur (par-dessus) tous les preux passez (passés),
Ceste (celle-ci) doit porter la couronne,
Car ses faits jà (déjà) monstrent assez
Que plus prouesse Dieu lui donne
Qu’à tous ceulz de qui l’en (l’on) raisonne ;
Et n’a (et elle n’a) pas encor tout parfaict.
Si croy (je crois) que Dieu çà jus (ici bas) la donne
Afin que paix soit par son faict.
32945.
Si est tout le mains qu’affaire ait (car c’est tout le moins qu’elle n’ait affaire)
Que destruire l’Englescherie (l’Anglaiserie),
Car elle a ailleurs plus haut hait (plus haut désir) :
C’est que la foy ne soit périe.
Quant des Anglois, qui que s’en rye (qui que ce soit qui en rie)
Ou pleure, [or] il en est sué (maintenant on en est débarrassé) ;
Le temps advenir, mocquerie
En sera faict : jus sont rué (ils sont jetés à bas).
46.
Et vous, rebelles ruppieux (immondes)
Qui à eulz vous estes adhers (attachés),
Ne voiez-vous qu’il vous fust mieulx (ne voyez-vous pas qu’il eut mieux valu pour vous)
Estre alez (allés) droit que le revers (de travers)
Pour devenir aux Anglois serfs ?
Gardez que plus ne vous aviengne (advienne),
Car trop avez esté souffers,
Et de la fin bien vous souviengne (souvienne).
47.
N’apercevez-vous, gent avugle (aveugle),
Que Dieu a ici la main mise ?
Et qui ne le voit, est bien vugle (aveugle) ;
Car comment seroit en tel guise (en telle manière)
Ceste Pucelle çà tramise (envoyée),
Qui tous mors vous fait jus abattre (qui vous fait renverser tous morts),
Ne (ni) force avez plus qui souffise (suffise) ?
Voulez-vous contre Dieu combatre ?
33048.
Na-elle (n’a-t-elle pas) mené le roy au sacre,
Que tenoit adès (qu’elle tenait sans cesse) par la main ?
Plus grant chose oncques devant Acre
Ne fut faite ; car pour certain
Des contrediz (objections) y ot (eut) tout plain ;
Mais maulgré (malgré) tous, à (avec) grant noblesse,
Y fut receu et tout à plain Sacré, et là ouy, la messe.
49.
À (avec) très grant triumphe et puissance
Fu (fut) Charles couronné à Rains,
L’an mil quatre cens, sans doubtance,
Et vingt et neuf, tout saulf et sains,
Avecques de ses barons mains (maints),
Droit (juste) ou (au) dix septiesme jour
De juillet, pas plus et pas mains (moins).
Et là fu cinq jours à séjour (Et il séjourna là cinq jours).
50.
Avecques lui la Pucellette,
En retournant par son païs, Cité,
ne (ni) chastel, ne (ni) villette
Ne remaint (reste). Amez (aimés) ou hays
Qu’ils soi[en]t, ou soient esbaïs (stupéfaits)
Ou asseurez (pleins de sécurité), les habitans
Se rendent ; pou (peu) sont envahys,
Tant sont sa puissance doubtans (redoutant) !
51.
Voir (vrai) est qu’aucuns (que quelques-uns) de leur folie
Cuident (croient) résister ;mais pou (peu) vault (vaut),
331Car au derrain (à la fin), qui que contralie (qui que ce soit qui combatte),
A Dieu compere le deffault (à Dieu il paie son tort).
C’est pour nient (pour néant, en vain) ; rendre leur fault
Veuillent ou non (bon gré, mal gré) ; n’y a si forte
Resistance, qui à l’assault
De la Pucelle ne soit morte ;
52.
Quoyqu’en (quoiqu’on) ait faict grant assemblée
Cuidant son retour contredire (pensant s’opposer à son retour)
Et lui courir sus par emblée (d’un vol) ;
Mais plus n’y fault confort de mire (plus ne leur faut secours de médecin) :
Car tous mors et pris tire à tire (trait à trait)
Y ont esté les contrediz (opposants),
Et envoyés, com (comme) j’oy (j’entends) dire,
En enfer ou en paradis.
53.
Ne sçai se Paris se tendra (tiendra, résistera),
Car encoures (encore) n’y sont-ilz mie (point),
Ne (ni) se (si) la Pucelle attendra ;
Mais s’il en fait son ennemie,
Je medoubt (doute) que dure escremie (dur assaut)
Lui rende (elle lui rende), si (ainsi) qu’ailleurs a fait (elle a fait).
S’ilz resistent heure, ne demie,
Mal ira (cela finira mal pour eux), je croy, de son fait (grâce à elle).
54.
Car ens (car le roi dedans) entrera, qui qu’en groingne (grogne) :
La Pucelle lui a promis.
Paris, tu cuides (crois) que Bourgoigne
Defende qu’il ne soit ens (dedans) mis ?
332Non fera (Bourgogne ne fera pas cela), car ses ennemis
Point ne se fait. Nul n’est puissance
Qui l’en gardast (empêcherait), et tu soubmis
Seras (et lu seras soumis) et ton oultrecuidance.
55.
Ô Paris, très mal conseillé !
Folz habitans sans confiance !
Aymes-tu mieulx estre essillé (ravagé)
Qu’à ton prince faire accordance ?
Certes, ta grant contrariance (ta grande opposition)
Te destruira, se ne t’avises (si tu ne te ravises).
Trop mieulz te feust (il te vaudrait bien mieux) par suppliance
Requerir mercy : mal y vises.
56.
Gens a dedans (il y a dedans des gens) mauvais, car bons
Y a maint, je n’en fais pas doubte (doute) ;
Mais parler n’osent, j’en respons (réponds),
À qui moult desplaist et sans doubte (à qui il déplait fort et sans nul doute)
Que leur prince ainsi on deboute (chasse),
Si (aussi) n’auront pas ceulx (ceux-ci) deservie (mérité)
La punition où se boute
Paris, où maint perdront la vie.
57.
Et vous toutes, villes rebelles,
Et gens qui avez regnié (renié)
Vostre seigneur, et ceulx et celles
Qui pour autre l’avez nié :
Or (maintenant) soit discord aplanié (soit le discord aplani)
Par doulceur, requerant pardon ;
333Car se (si) vous estes manié
À force, à tart vendrez ou don (trop tard viendrez à pardon).
58.
Et que ne soit occision (et qu’il n’y ait tuerie),
Charles retarde tant qu’il peut,
Ne (ni) sur char (chair) d’omme (d’homme) incision ;
Car de sang espandre se deult (il s’afflige).
Mais au fort qui rendre ne veult
Par bel (bonne grâce) et doulceur ce qu’est sien,
Se (si) par force en effusion
De sang le requerra, il fait bien.
59.
Hélas ! il est si debonnaire
Qu’à chascun il veult pardonner ;
Et la Pucelle lui fait faire,
Qui ensuit Dieu (laquelle obéit à Dieu).
Or ordonner (ranger)
Veuillez vos cueurs (cœurs) et vous donner
Comme loyaulz François à lui,
Et quand on l’orra (ouïra) sermonner
N’en serés (serez) reprins (repris) de nulluy (d’aucun).
60.
Si pry (ainsi je prie) Dieu qu’il mecte en courage (dans l’esprit)
À vous tous qu’ainsi le faciez,
Afin que le conseil o rage (le dessein plein de rage)
De ces guerres soit effaciez (effacé),
Et que vostre vie passiez (vous passiez)
En paix soubz vostre chief greigneur (chef supérieur),
Si (si bien) que jamais ne l’effaciez
Et que vers vous soit bien seigneur.
Amen.
33461.
Donné ce ditié (ce dit, ce poème), par Christine,
L’an dessusdit (susdit) mil quatre cens
Et vingt et neuf, le jour où fine (finit)
Le mois de juillet. Mais j’entends
Qu’aucuns (que quelques-uns) se tendront (se tiendront) mal contens
De ce qu’il contient, car qui chière (la tête)
A embrunche (a courbée) et les yeux pesans,
Ne peut regarder la lumière.
Cantique de Débora
On a remarqué les vers où Christine, à propos de Jeanne, rappelle les noms de Judith, Esther et Débora.
Ne peut-on pas supposer avec vraisemblance que Jeanne enfant avait ouï conter l’histoire biblique de Débora ? Quelle saisissante figure que celle de l’héroïne des Juifs ! Chez ce peuple, en qui le tribunat des prophètes et les idées messianiques entretenaient constamment un levain de républicanisme et un ferment de progrès, Débora apparaît comme une des plus hautes personnifications du génie et de la vertu féminine se dévouant au salut de la patrie.
D’après saint Ambroise et d’autres pères de l’Église, Dieu, en faisant Débora juge en Israël, montra aux femmes qu’elles ne doivent pas se laisser détourner des grandes choses par la pensée de la faiblesse de leur sexe. Voici une femme qui gouverne les peuples, conduit 335les armées, choisit ses lieutenants, ordonne des batailles, remporte des victoires. Comment dire, après cela, que la nature est défectueuse ou coupable ? Ce n’est pas le sexe qui fait les héros, c’est la vertu.
Qui sait si ces idées, plusieurs fois reprises depuis, notamment, en 1645, par le cordelier Jacques du Bosc, dans son livre la Femme héroïque, ne furent pas développées à Domrémy devant Jeanne enfant, soit par le curé, soit par quelque prédicateur franciscain, soit par des habiles du village ?
Je ne résiste pas à l’envie de résumer ici le récit du Livre des juges et d’esquisser, d’après Herder, Robert Lowth, saint Jérôme et M. Renan720, une traduction de l’hymne triomphal de Débora, splendide chant patriotique, à propos duquel Bossuet a dit, dans ses commentaires latins sur les psaumes et les cantiques, qu’il s’y trouve une beauté et une richesse de poésie qui laissent bien loin les productions des plus brillants génies de la Grèce et de Rome721, et dans sa Politique 336tirée des propres paroles de l’Écriture sainte :
La prophétesse chanta la défaite de Sisara par une ode dont le ton sublime surpasse celui de la lyre d’un Pindare ou d’un Alcée avec celui d’un Horace, leur imitateur.
I
Il y avait en Israël une prophétesse qui jugeait le peuple, assise sous un palmier, qu’on avait appelé de son nom le palmier de Débora.
Elle dit à Baraq, fils d’Abinoam : Voici l’ordre du Seigneur, le Dieu d’Israël : Va, et conduis l’armée sur la montagne du Thabor. Je t’amènerai, au torrent de Kison, Sisara, le général des Chananéens, et ses chars et toutes ses multitudes, et je les livrerai entre tes mains.
Baraq répondit : Débora, si tu viens avec moi, j’irai.
Et Débora lui dit : J’irai avec toi.
Débora fit appel aux enfants d’Israël. Les tribus répondirent à son cri de guerre. Seuls, les gens de Ruben, de Galaad, de Dan et d’Aser restèrent en arrière.
Accompagné de dix mille combattants, Baraq s’avança sur le Thabor avec Débora.
Sisara, l’ayant appris, réunit ses neuf cents chars armés de faux, et mena toute son armée au torrent de Kison.
— Lève-toi, dit Débora à Baraq. Voici l’heure. Dieu te conduit.
Et Baraq descendit du Thabor avec ses dix mille ; 337et Sisara avec ses chars et ses multitudes fut pris d’épouvante ; et le Seigneur frappa les Chananéens du tranchant du glaive, si bien que pas un ne revint en sa patrie.
Les étoiles, annonçant la pluie, avaient été les alliées d’Israël ; les nuées versèrent l’eau à flots, et les torrents grossis entraînèrent des masses de Chananéens.
Or, Sisara, fuyant, vint à la tente de Jaël, femme de Héber le Kénite.
Jaël dit à Sisara : Entre chez moi, mon seigneur. Entre et ne crains point.
Il entra dans sa tente, et elle le couvrit d’un manteau.
— J’ai soif
, dit Sisara ; et il demanda un peu d’eau. Jaël ouvrit l’outre au lait et lui en donna à boire. Puis elle remit le manteau sur lui.
Sisara, dit à Jaël : Femme, tiens-toi à l’entrée de la tente ; et si quelqu’un vient, disant : Y a-t-il quel qu’un ici ? réponds : Il n’y a personne.
Et Sisara s’endormit.
Alors Jaël prit un des grands clous qui chevillaient la tente et un marteau ; elle entra lentement et en silence ; et, posant le clou sur la tempe de Sisara, elle frappa à coups redoublés avec le marteau, transperça la tête, et la cloua au sol. Ainsi Sisara passa du sommeil à la mort.
Baraq arriva, poursuivant Sisara. Jaël alla à ses devants et lui dit : Viens, je te montrerai l’homme que tu cherches.
Il entra et vit Sisara étendu mort, le clou fixé dans la tempe.
338C’est ainsi que Dieu confondit le roi de Chanaan devant les enfants d’Israël, qui ne firent plus que croître et se fortifier.
II
En ce jour, Débora et Baraq chantèrent ainsi :
Israël s’est vengé ! Vous qui avez couru au combat et gaiement exposé votre vie, bénissez Jéhovah !
Rois, écoutez ; princes, prêtez l’oreille : Je chanterai Jéhovah ! Je veux chanter Jéhovah ! Je veux faire sonner les instruments en l’honneur de Jéhovah, le Dieu d’Israël !
Ô Seigneur ! quand tu sortis de Séïr, quand tu t’avanças des champs d’Édom, la terre fut ébranlée, les cieux et les nuées se fondirent en eau.
Devant la face de Jéhovah, les montagnes tremblèrent ; il trembla le Sinaï, devant la face de Jéhovah, le Dieu d’Israël !
Aux jours de Samgar, fils d’Anath, aux jours de Jaël, les grandes routes étaient désertes ; les voyageurs suivaient les sentiers détournés. Il n’apparaissait plus de héros en Israël ; il n’en apparaissait plus, jusqu’au moment où je me suis levée, moi, Débora ! jusqu’au moment où je me suis levée, moi, la mère d’Israël !
Le Seigneur a inauguré de nouveaux combats ; il a renversé les portes des ennemis, quand, la veille, pas un bouclier, pas une lance ne se faisaient voir parmi les quarante mille d’Israël.
339Mon cœur vous remercie, ô vous, chefs d’Israël, et vous, volontaires d’entre le peuple ! Glorifiez tous Jéhovah avec moi !
Vous, chefs, qui chevauchez sur de blanches ânesses ; vous, riches, qui vous asseyez sur des tapis précieux ; vous, pauvres, qui cheminez à pied dans les rues, chantez un hymne, où les paroles s’appellent !
Chantez un hymne, pasteurs qui, en sifflant, distribuez à vos troupeaux l’eau des fontaines près desquelles ont retenti les cris de l’ennemi ! Dans ces défilés où les chars se sont heurtés, où les Chananéens ont été renversés les uns sur les autres, que la voix du peuple célèbre les justices de Jéhovah !
Debout, debout, anime-toi, anime-toi, Débora ! Réveille l’esprit et chante la victoire !
Baraq, fils d’Abinoam, lève-toi ; va chercher des captifs !
J’ai dit ; et une poignée d’hommes marche avec Baraq au-devant des forts ; et le peuple de Jéhovah court sus à l’ennemi !
Voici d’abord ceux d’Éphraïm sur Amaleq ; puis, tu arrives, toi, Benjamin, avec tes bandes. Des chefs de guerre descendent de Makir, et des anciens, le bâton du commandement à la main, descendent de Zabulon. Ils étaient aussi avec Débora, les princes d’Issachar. Semblable à Baraq en ardeur guerrière, Issachar s’est élancé dans la vallée.
Cependant, sur les bords des ruisseaux de Ruben 340on tenait de longs et nombreux conseils. Que fais-tu là, Ruben ? Pourquoi restes-tu assis entre tes treillages ? Serait-ce pour écouter la flûte de tes bergers et le bêlement de tes troupeaux ? Sur les bords des ruisseaux de Ruben on tenait de longs et nombreux conseils !
Galaad, au delà du Jourdain, est resté tranquille, et Dan aussi : sans cela, pourquoi aurait-il des navires ? Aser n’avait rien à redouter dans ses ports de mer. Aussi n’est-il pas sorti de son repos.
Mais Zabulon a joué sa vie contre la mort ! Et lui aussi, Nephtali, quoique inabordable au haut de ses monts.
C’est en vain qu’ils sont venus, les rois, et qu’ils ont lutté ! Ils ont lutté à Taanak, près des eaux de Megiddo, les rois de Chanaan ! mais ils ont manqué leur proie, ils n’ont pas eu de l’or !
Du haut du ciel, les étoiles ont combattu contre eux ; les étoiles sont sorties de leurs arènes, elles ont combattu contre Sisara !
En avant, mon âme ! En avant !
Alors, ils ont trépigné, les pieds des chevaux ! ils ont trépigné ; ils ont martelé le sol, au galop, au galop des braves qui fuyaient devant nos héros !
Et le Kison les a entraînés ! ils ont été entraînés dans le cours tortueux des torrents du Kison !
Que maudite soit la terre de Meroz ! dit l’ange de Jéhovah ; anathème à ses habitants ! Ils ne sont 341pas venus au secours de Jéhovah ! au secours de Jéhovah au milieu de son armée de héros !
Bénie soit entre toutes les femmes Jaël, la femme de Héber le Kénite ; qu’elle soit bénie entre toutes celles qui habitaient les tentes !
Sisara a demandé de l’eau, elle lui a donné du lait. Dans la jatte d’honneur elle lui a présenté du beau lait crémeux ; et sa main gauche s’est avancée vers le clou, et sa main droite s’est saisie du lourd marteau.
Et elle a frappé Sisara ! elle lui a transpercé et broyé la tête ! elle lui a transpercé et broyé les tempes ! Il s’est affaissé, il s’est tordu sous ses pieds, il est tombé ! Sous ses pieds, il s’est tordu, il est tombé ! Là où il s’était tordu, il s’est soulevé, il est retombé ; il est resté étendu, pâle et sans vie !
Elle a regardé par la fenêtre, la mère de Sisara ; elle a crié à travers les grilles : Pourquoi son char tarde-t-il à venir ? Pourquoi les pieds de ses coursiers sont-ils si lents ?
Les plus sages des femmes du harem lui ont répondu, et elle aussi s’est dit : Ne vont-ils pas avoir à recueillir du butin et à le partager ? Une esclave ? mieux, deux esclaves pour chaque homme ! Et pour Sisara, une écharpe de couleur ! une écharpe de couleur et brodée à l’aiguille, une écharpe de couleur, avec double broderie, qui parera le cou de sa préférée !
— Qu’ainsi périssent tous tes ennemis, ô Jéhovah ! 342Mais ceux qui t’aiment, qu’ils resplendissent comme le soleil, quand il se lève en sa magnificence !
Les Israélites, c’étaient les Français ; les Chananéens, c’étaient les Anglais ; Sisara, c’était Talbot, Falstolf ou Bedford ; Baraq, c’était Dunois ou Alençon ; Débora, c’était Jeanne !
343VII. Le mystère du siège d’Orléans
Le plus remarquable monument poétique que la France ait produit en l’honneur de la Pucelle nous a été légué par le moyen âge.
C’est le Mystère du siège d’Orléans, qui contient vingt mille cinq cent vingt-neuf vers. Quicherat ne l’a connu que de seconde main et en a parlé très brièvement, avec dédain. Ce dédain est immérité.
En 1849, une expédition scientifique accompagna l’expédition militaire de Rome. Il y eut en particulier des érudits chargés d’explorer les trésors de la bibliothèque du Vatican. Deux de ces érudits, M. Renan et M. Daremberg, donnant une demi-satisfaction aux yeux de l’Académie des inscriptions, et spécialement de Mommerqué, rapportèrent en France, dès 1850, la copie de quelques vers du Mystère du siège d’Orléans.
Vers la même époque, M. Guessard et M. de Certain entreprirent la transcription complète du poème ; et il parut en 1862, accompagné d’une intéressante préface, dans le Recueil des documents inédits relatifs à l’histoire de France.
Cette publication fournit à Sainte-Beuve l’occasion 344d’écrire trois chapitres qui figurent dans le troisième volume des Nouveaux Lundis, sous ce titre : Le mystère du siège d’Orléans, et à ce propos de l’ancien théâtre français.
Prenant prétexte du poème édité par MM. Guessard et de Certain, le critique fait une très fine étude sur le théâtre au moyen âge. C’est seulement à la fin du dernier chapitre qu’il parle du Mystère du siège d’Orléans. Il lui consacre trois pauvres pages. Dans ces trois pages, Sainte-Beuve reproduit d’abord quelques remarques des éditeurs qui même ont pour objet, non le mystère du siège d’Orléans en particulier, mais les mystères en général ; puis il rappelle sommairement divers ouvrages relatifs à Jeanne, en ces termes :
Pauvre Jeanne d’Arc ! Elle a eu bien du malheur dans ce que sa mémoire a provoqué d’écrits et de compositions de diverses sortes. Elle a inspiré à de grands poètes tragiques, aux Shakespeare et aux Schiller eux-mêmes, des inventions odieuses ou absurdes ; elle a inspiré au plus bel esprit et à la plus belle imagination une parodie libertine qui est devenue une mauvaise action immortelle ; elle est en possession de faire naître, depuis Chapelain, des poèmes épiques qui sont synonymes d’ennui, et que rien ne décourage722. Quelques vers touchants des Messéniennes qu’on a sus par cœur, une statue gracieuse 345due à un noble et royal ciseau de jeune fille (la princesse Marie d’Orléans) sont une bien petite satisfaction après tant d’outrages723…
Quant à l’appréciation de Sainte-Beuve sur le Mystère du siège d’Orléans, elle se borne à cette phrase :
Le vieux Mystère, qui n’est guère qu’une chronique, est bien prolixe. Mais il a du naturel, et, en plus d’un endroit, il a sa couleur vraie et qu’on sent voisine du temps.
On peut 346présumer que Sainte-Beuve n’avait pas lu le vieux mystère.
Cinq ans après, en 1868, M. Tivier publiait une savante étude sur le Mystère du siège d’Orléans.
D’après M. Tivier, qui me semble ici avoir raison contre les éditeurs du poème et contre Vallet de Viriville, le Mystère du siège d’Orléans fut représenté en 1456, à l’époque de la réhabilitation de Jeanne.
L’auteur ou du moins le principal auteur du poème était Orléanais, soit de naissance, soit d’adoption. Divers indices, non tout à fait démonstratifs à mes yeux, font présumer, comme l’a soutenu ingénieusement M. Tivier, que l’auteur du Mystère du siège d’Orléans — j’aimerais mieux dire un des auteurs ; car le Mystère du siège d’Orléans me paraît avoir été fait à la façon des épopées homériques et il a dû en être donné des esquisses, soit en 1435 et en 1439, soit en 1452 — est ce Jacques Milet à qui est dû très sûrement le mystère intitulé Histoire de la destruction de Troie-la-Grant ; qu’il écrivit étant estudiant ès lois en la ville d’Orléans
.
Le Mystère du siège d’Orléans concorde évidemment avec la chronique intitulée le Journal du siège ; mais il n’a pas été calqué sur elle, comme on l’a prétendu, et, s’il y a ressemblance dans l’ordre des faits principaux, on rencontre dans les détails des divergences importantes.
Dans le poème, d’une part Jeanne et les Orléanais, d’autre part Salisbury, puis Talbot, sont sur le premier plan.
Tout d’abord Jeanne, le personnage capital, n’est qu’annoncée. Ensuite on voit son avènement et ses victoires, depuis Saint-Loup jusqu’à Patay.
La délivrance d’Orléans, commencée par la prise des bastilles anglaises et complétée par la campagne de la Loire, est le centre de l’action, le principe d’unité qui relie toutes les parties de l’œuvre.
À mon avis — malgré les pauvretés du style, et 347quelque dépourvu qu’il soit de cet art savant qui subordonne les détails à l’ensemble, lie les scènes et gradue l’intérêt — le Mystère du siège d’Orléans devrait être plus connu qu’il ne l’est. C’est un poème national, très élevé d’inspiration. Parmi le fatras des longueurs, des prosaïsmes et des banalités, il s’y trouve des accents naïfs, fiers, touchants, et des mouvements dramatiques qui font penser, de loin il est vrai, au système d’appropriation théâtrale par lequel Shakespeare a fait revivre sur la scène les annales de sa patrie.
Je vais donner une idée de cet ouvrage, en développant son ordonnance et en signalant les morceaux qui m’ont frappé.
Comme je tiens à être suivi de tous mes lecteurs, je moderniserai l’orthographe et même je remplacerai par leurs équivalents actuels certains mots trop archaïques, mais là seulement où je pourrai le faire sans toucher au sens ni à la rime.
J’ajoute qu’il m’arrivera souvent d’éliminer des longueurs, d’introduire des additions et de modifier des vers, pour mieux rendre visibles tous les richesses ignorées que renferme ce vaste monument du patriotisme français.
Dans une première scène, qui est comme l’exposition du drame, le duc de Salisbury se félicite d’être nommé lieutenant du roi d’Angleterre et propose aux seigneurs d’aller achever la conquête de la France en prenant Orléans :
348Le duc d’Orléans, prisonnier des Anglais, est in formé de ce projet. Ô Dieu ! s’écrie-t-il, n’ajoutez pas à mon malheur !
Moi, l’un des hauts princes de France,
Je me vois en captivité.
Je suis en pays de souffrance,
Je vis en grande déplaisance
Et de bien vivre en liberté.
Fortune m’a été rebelle.
Bien est fou qui se fie en elle ;
Il n’est si grand qui ne chancelle.
On ne sait qui sont ses amis.
Or maintenant averti suis
Que les Anglais ont entrepris
De partir dévaster la France.
J’en ai deuil et grant déplaisance ;
Car mettre nulle résistance
Je ne puis, étant où je suis.
Du moins, j’irai par devers eux
Qu’en mon pays ni en ma terre
N’aillent, mais conservent mes lieux.
Il va trouver les capitaines anglais réunis en conseil et leur dit : Messeigneurs, je viens vous adresser une humble requête. J’apprends que vous voulez aller dans la France,
Excellente terre louée
Où bien abonde ;
349Entre tous pays exhaussée
Et très crainte, très redoutée
Par tout le monde.
Du moins, ajoute-t-il, épargnez mon duché et ma ville !
Vous le savez, c’est ma substance,
Mon manoir, mon appartenance,
C’est la fleur de mon vasselage
De mon patrimoine et lignage.
Donc, vous requiers d’humble courage (cœur)
Que vous n’y fassiez nul dommage.
Gardez mon corps, sauvez ma terre !
Les seigneurs prennent l’engagement de ne pas toucher à l’héritage du duc, au moment même où ils s’apprêtent à le violer.
Telle est la forfaiture dont le souvenir doit dominer le drame et donner aux événements qui vont suivre le caractère d’une expiation.
Préoccupés de l’avenir, Salisbury et Glasdale, avant leur départ, se déguisent en archers et entreprennent de consulter le devin, maître Jean. En l’abordant, Salisbury lui dit :
Ça, comment vous portez-vous donc,
Maître Jehan ? Mandé vous avons
Pour vous festoyer à plaisir
Ainsi qu’autrefois nous faisions ;
Il vous en peut bien souvenir.
350Maître Jean répond :
Je le crois bien ; mais sans faillir
Il ne m’en souvient pas du tout.
— Cela se peut, dit Glasdale. Mais, à propos,
Il fut un temps où vous saviez
Les choses qui sont à venir ;
Et maintes fois vous en parliez
En passant temps, pour réjouir.
— Oui, répond maître Jean.
Aucuns m’en ont voulu punir
À tort, sans cause et sans raison ;
Mais je les ferai repentir
Avant qu’il soit longue saison.
Alors Salisbury :
Ce sont faux et mauvaises gens
De vous avoir fait déplaisir.
Moi je voudrais vous secourir,
Vous faire service et plaisir.
Glasdale ajoute : Si quelqu’un vous cherche noise, nous serons là. Mais il faut que je vous dise deux mots sur cette guerre qu’on va entreprendre.
Vous savez bien que les seigneurs
Veulent aller devant Orléans ;
Entre nous autres serviteurs,
Nous n’en sommes pas fort contents,
Car on dit qu’ils sont malles gens (mauvaises gens).
Qu’en dites-vous ? En savez rien ? (N’en savez-vous rien ?)
351Le prudent devin répond :
On dit bien qu’on y veut aller,
Et mettre le siège devant ;
Mais je n’en voudrais point parler
À personne ni tant ni quant,
Laissons le moutier où il est.
Salisbury insiste :
Parlez du moins sur ma personne
Si j’aurai chance malle (mauvaise) ou bonne ;
Vous savez bien qu’on s’abandonne
Plus hardiment quand on est seur (sur)
Qu’il doit vous advenir bonheur.
Maître Jean regarde Salisbury, hoche la tête, et lui dit ces paroles où se trouve une allusion à la manière dont il mourra :
Il n’est aucun si grand seigneur
Qui ne puisse fort varier,
Ni n’est point si bon devineur
Qui puisse toujours bien juger ;
Et, pour votre cas abréger,
Je n’y sache que chose honnête
Ni votre corps point en danger ;
Mais que vous gardiez votre tête.
Alors Glasdale :
Et de moi qu’avez-vous à dire ?
Le devin.
Dieu le sait ; il nous doit suffire.
Car c’est lui qui tient la balance.
Glasdale.
352Mais enfin que présumez-vous ?
Le devin.
Eh bien, j’ai fort bonne espérance
Que vous ne mourrez point de coups
De canon, de trait, ni de lance.
Et, en effet, Glasdale sera noyé.
Salisbury et Glasdale, prenant le change, se réjouissent des réponses du devin. Cette joie donne au devin des scrupules. Il leur dit :
Quelque chose que je vous die
N’y prenez point grande assurance.
Mieux vous vaudrait n’y aller mie
Car tout guerre (toute guerre) git en doutance.
Mais les deux seigneurs ne comprennent pas. Chacun d’eux se croit rassuré pour son compte. Ils s’en vont gaiement.
À la suite de ce joli épisode, le départ des Anglais s’effectue ; et la scène est transportée à Orléans, où a lieu une délibération touchante. On confère sur les moyens de résister aux Anglais. D’après les avis des capitaines, les bourgeois se décident successivement à toutes les destructions que nécessite la défense de la ville.
— Bourgeois, leur dit le sire de Villars, vous désirez conserver votre noble cité qui est une chambre de fleurs de lis. C’est un noble amour qui vous tient. Il faut garder 353son domicile. Mais, pour sauver la place, il y a nécessité de raser vos beaux et nobles faubourgs.
Le sire de Guitry ajoute : Si vos faubourgs étaient aux mains de l’ennemi, vous ne pourriez monter sur les murs sans risque d’être assaillis et battus d’estoc et de taille.
À son tour, le sire de Xaintrailles dit : Messieurs d’Orléans, chacun de vous est délibéré de tenir bon. Dès lors, sacrifiez ce qu’il faut sacrifier.
Vous êtes tous loyaux Français,
On en voit l’expérience ;
Pour rien ne voudriez être Anglais,
Ni avoir à eux acointance.
Donc, faites ce qu’il appartient ;
Et mettez tout en oubliance
Le mal et l’inconvénient.
Je dis qu’il faut brûler, abattre
Le Portereau724 entièrement,
Qui voudra les Anglais combattre
Et résister bien vaillamment ;
Que les tourelles bonnement
Ne pourrez tenir ni défendre,
Sans mettre tout présentement
L’église725 et Portereau en cendre.
D’autres capitaines, le sire de Coras, Pierre de la Chapelle, prennent la parole. — Vous avez bon courage 354et ferme vouloir de garder votre cité, disent-ils. Vous préférez vivre dans la peine et mourir que de livrer Orléans aux ennemis. Donc, brûlez, abattez les édifices sans regarder au dommage. Plus tard, vous les relèverez en plus grande magnificence.
Le receveur, qui est le premier magistrat de la ville, répond, au nom de tous les bourgeois : Messeigneurs, nous allons tout de suite vous obéir.
Car nous voulons totalement
Résister à ces ennemis
Qui prétendent injustement,
Sans cause, gâter le pays.
Puisqu’il vous semble que soit bon
Abattre tout le Portereau,
Qu’il soit fait ; nous y consenton.
Ils y consentent, encore que cela leur fasse mal au cœur de sacrifier ce noble joyau de l’église des Augustins.
Combien que ce noble joyau
Nous fait bien mal des Augustins ;
Mais nous le referons plus beau
S’il plait à Dieu et à ses saints.
— De ce ne vous chaille, dit le sire de Villars,
Quand, pour parvenir à vos fins,
Vous rompez un peu de muraille.
On dit souvent : Bon est la maille
Qui sauve le denier726 ; et mieux
355Victoire aurez en la bataille.
N’en soyez mélancolieux.
Messire Mathias ajoute : Quand vos ennemis vous verront agir ainsi avec courage, soyez sûrs qu’ils vous craindront ;
Car alors ils verront pleinement
Que défendrez votre héritage.
Le receveur dit simplement :
Messeigneurs, sans plus de langage,
Faites à votre entendement.
En face des Orléanais bien résolus à se défendre, le poète peint les Anglais ardents à l’attaque et devenant maîtres des Tourelles, à la suite de sérieuses luttes. Puis il arrive à la mort de Salisbury.
Salisbury est monté au sommet des Tourelles et s’est mis à la fenêtre. À ses côtés est le vaillant Glasdale, dit Glassidas, qui lui dit : Très noble comte, jamais vous ne fûtes en lieu plus plaisant.
Regardez à dextre, à senestre (à droite, à gauche).
C’est comme un paradis terrestre.
De France c’est le miel et cire.
Vous en serez seigneur et sire.
Le fier Salisbury répond ; et, chose nouvelle, il se montre attendri, comme cela arrive à l’approche d’une catastrophe :
356Je prends en moi bien grand plaisir
À voir cette noble cité.
S’il convient les faire mourir,
Ce sera grande adversité,
Et grand dommage en vérité.
Mais bientôt la férocité du guerrier reprend le dessus :
— Je prévois, dit-il, que les Orléanais ne se rendront pas à merci. Tant pis pour eux ! Je les ferai pendre, tous tant qu’ils sont, petits et grands,
Et leurs femmes et leurs enfants.
Personne je n’épargnerai.
Au moment où le comte profère ces menaces, un boulet vient le frapper à la tête et lui crève un œil. Il tombe à la renverse.
Les Anglais accourent de tous côtés, et Glassidas s’écrie :
Ha ! Hay ! maudite journée !
— Qu’y a-t-il ? disent tour à tour Suffolk, La Poule, d’Escales.
Glassidas reprend :
Hélas, vous le voyez meurtri.
En lui plus nous n’aurons fiance.
— Nous vengerons Salisbury ! s’écrient les seigneurs. Et ils adressent au mort un suprême hommage :
Ha, Sallebery (Salisbury), noble coraige (cœur),
Ta mort nous sera vendue chière (cher) ;
357Jamais un tel de ton paraige (ton pareil)
Ne se trouvera en frontière.
C’est Talbot qui vengera Salisbury. Il ne l’aimait pas ; il en était secrètement jaloux. Mais l’honneur anglais avant tout !
Il dit au messager qui est venu le chercher : Je voudrais être déjà à Orléans pour faire mourir ces Français.
Ça, messeigneurs, sans demeurance,
Armez-vous tous incontinent
Pour aller au siège d’Orleans.
Faites et soyez diligens
De charger bombardes, canons,
Serpentines à grant puissance,
Arbalètes, becs de faucon,
Poudres, pierres, maillets de plon (plomb).
Je veux que tout, comment qu’il aille,
Broches de fer, crochet, tenaille,
Soit tôt mené devant Orleans.
Les murs de la ville seront rasés, ajoute-t-il, et je la mettrai à feu et à sang.
Talbot arrive devant Orléans, qu’il a hâte de prendre ; car, c’est la clef à tout perdre ou à tout avoir
.
Bientôt les affaires vont mal pour les défenseurs de la ville.
— Hélas ! disent-ils, nous ne croissons pas,
358Nous appetissons tous les jours.
Les uns sont morts, d’autres blessés ;
Nous n’avons de nulluy (personne) secours.
À Chinon, le roi, qui n’a plus d’espoir qu’en Orléans et qui ne sait comment le secourir, adresse à Dieu ses supplications :
Ô Dieu, très digne et glorieux,
Puissant, éternel roi des cieux !
Je vous prie, ayez souvenance
De moi, déplaisant, soucieux,
Mon pauvre royaume en doutance.
La Vierge implore pour lui son fils Jésus.
— Pitié pour le royaume des lis, dit-elle,
Ce royaume qui tout soutient,
Et qui la chrétienté maintient.
Les Anglais venus d’Angleterre
N’ont aucun droit sur cette terre.
Saint Euverte et saint Aignan, patrons d’Orléans, se joignent à Notre Dame.
— Seigneur, disent-ils, ayez pitié des Orléanais ! Rendez-leur la paix et la tranquillité !
Ils sont en grande adversité
À tort, sans cause et sans raison,
Par gens remplis d’iniquité
À qui n’appartient la maison.
Dieu répond : Ce peuple s’est perdu par sa vie déshonnête. Prêtres, bourgeois et laboureurs sont en 359faute. Princes, ducs et barons sont orgueilleux, jureurs et félons. S’ils endurent misère, c’est justice.
La Vierge, saint Euverte, saint Aignan, renouvellent leurs prières. Dieu se laisse fléchir. Mais il veut, pour abattre l’arrogance des hommes d’armes, que le salut vienne d’une jeune fille ; et il envoie saint Michel à Jeanne.
Le seigneur.
Michel archange, écoute-moi :
Je veux te charger d’un message
Pour subvenir au désarroi
De France, le noble héritage.
En Barrois iras en voyage,
Et feras ce que je te dy (dis).
Au plus près d’un petit village,
Lequel est nommé Domrémy,
Tu verras celle à qui je mande
Qu’en elle sera ma vertu
Et par qui je veux qu’on entende
L’orgueil des Français abattu,
Et celui des Anglais vaincu.
Elle est fille pleine d’honneur,
Courageuse, juste, innocente,
Honnête, loyale, prudente,
Toute bonté, toute douceur,
Et m’aime du profond du cœur.
Premièrement tu lui diras
Que je la fais soldat de France
Pour accomplir la délivrance ;
Et de par moi commanderas
Qu’elle se mette en habit d’homme
Pour que mieux le cas se consomme.
360L’archange Michel répond :
Mon cher Seigneur, fidèlement
J’accomplirai votre ordonnance.
Dieu ajoute :
Dis-lui d’avoir bonne fiance
Et ne s’effrayer nullement.
L’archange va trouver la Pucelle, qui est en train de garder les brebis de son père et de coudre du linge.
Jeune pucelle bienheureuse,
Le Dieu du ciel vers vous m’envoie.
Ne soyez nullement peureuse ;
Mais livrez-vous toute à la joie.
Dieu vous aime et marche avec vous.
L’Anglais doit ployer les genoux
Et d’Orléans quitter la place
Quand vous l’aurez vu face à face.
Vous mènerez sacrer le roi
Mis par vous hors de tout émoi.
Jeanne répond :
Mon bon seigneur, que dites-vous ?
Je ne suis qu’une bergerette,
Une jeune et simple fillette,
Gardant aux champs dessus l’herbette
Les pauvres bêtes de mon père.
Comment telle œuvre puis-je faire ?
Rien en moi qui n’y soit contraire.
Je n’entends goutte aux faits de guerre.
Michel.
Jeanne, n’ayez peur ni souci.
361Jeanne.
Dieu pleinement de moi dispose ;
Mais il faut pour si grande chose
Un homme aux périls endurci.
Michel.
Dieu vous veut.
Jeanne.
Alors me voici.
Michel.
Irez-vous, à travers les armes,
Dans le sang, parmi les alarmes ?
Jeanne.
J’irai. Dieu m’ait en sa merci !
Et toujours en toute saison
Veux être sa pauvre servante,
Attendant ma vraye maison
Là haut, au ciel.
Cette belle scène est gracieusement couronnée par in rondeau naïf :
Adieu, Jeanne, bonne pucelle,
Qui du Seigneur es bien aimée ;
Garde toujours ferme pensée
D’être son humble pastourelle.
Jeanne.
Sous sa garde je serai celle
Qui le servira, s’il m’agrée.
Michel.
Adieu Jeanne, bonne pucelle,
Qui du Seigneur es bien aimée.
362Jeanne.
Puisque vous me proclamez telle,
Au seigneur de cette contrée
Je vais annoncer la nouvelle
De l’œuvre au ciel délibérée.
Michel.
Adieu, Jeanne, bonne pucelle,
Qui du Seigneur es bien aimée,
Garde toujours ferme pensée
D’être son humble pastourelle.
Jeanne, pleine d’ardeur, va droit chez Baudricourt et lui fait sa requête : Donnez-moi habit d’homme et sûre conduite, pour que j’aille délivrer Orléans.
— Guerroyer n’est pas votre fait, répond Baudricourt. Vous, fille jeune et tendre, que pourriez-vous faire là où les hauts princes de France sont impuissants ?
Tant de gens de haute excellence
Qui ont foison d’or et d’argent
Et gens d’armes à leur plaisance :
Et encore n’en font-ils rien !
— Je vois bien, dit Jeanne, que vous me tenez pour folle ;
Je m’en rapporte au Dieu puissant.
Jeanne s’en retourne. Elle reviendra.
Mais combien Orléans souffre de son retard ! Les Anglais frappent comme des enragés. Les Français fuient. La Hire court par le champ de bataille en criant :
Ha ! messeigneurs, prenez courage ;
Ralliez-vous, je vous en prie.
363Encore aurez-vous l’avantage,
Si vous voulez, quoi qu’on en die !
Avant ! Fleur de chevalerie,
Vous lerez-vous (laisserez-vous) ainsi mourir ?
Suivez-moi tous, je vous supplie,
Et retournons sur eux courir !
Les Français reviennent à la rescousse. Vains efforts. Il faut battre en retraite. Dunois se lamente : Ha, Dieu et benoîte Vierge ! s’écrie-t-il,
Je vois que tout se perd et gâte.
Faut-il donc que je goûte et tâte
Telle douleur, telle journée !
Talbot triomphant dit aux Anglais : Bien besogné. La déconfiture des Français montre bien que nous soutenons une juste querelle. Reste à abattre cette ville d’Orléans qui me fait mal à voir.
Pendant que les Anglais se répandent en bravades, la Vierge, saint Aignan et saint Euverte prient Dieu pour Orléans. Par l’ordre de Dieu, saint Michel va retrouver Jeanne.
La Pucelle, obéissant à saint Michel, revient auprès de Baudricourt, lui apprend la défaite que les Français viennent d’essuyer et se fait enfin accepter de lui.
Jean de Metz et Bertrand de Poulengy conduisent Jeanne à Chinon et l’annoncent au roi, sans oser rien garantir :
En elle toute bonté est ;
Autre chose n’en pourrai dire.
364Après délibération, le roi se décide à recevoir Jeanne ; mais il se cache, et fait placer un seigneur sur son siège.
On dit à Jeanne que ce seigneur est le roi.
Le voilà en salle jolie,
Belle fille, où il vous allend ;
Saluez-le, je vous en prie,
C’est le roi de France excellent.
Jeanne répond :
En nom Dieu, qu’il ne vous déplaise,
Ce n’est pas lui, je le sais bien,
Celui qui est assis en chaise,
Le vrai roy et très bon chrétien.
Le connaîtrai ; mais que le voie !
Alors le roi :
Plus dissimuler n’en pouroye (pourrai).
Fille, comment vous portez-vous ?
Et Jeanne :
Vous êtes cil (celui) que je queroye (cherchais),
Vrai roi de France par sus (par-dessus) tous.
Pourtant le roi veut que Jeanne soit examinée avant de l’employer. Elle comparaît devant l’inquisiteur et les théologiens. Qui est et où est votre père ? lui demande-t-on. La bergerette de tout à l’heure répond727 :
Quant est de l’hôtel de mon père,
Il est en pays de Barois,
365Gentilhomme et de noble affaire,
Honnête et loyal François.
On lui demande : Pourquoi êtes-vous venue en si lointain pays,
Ainsi comme fille égarée
Hors de vos parents et amis ?
— Par le vouloir de Dieu, répond-elle. Je dois chasser les Anglais.
Un des théologiens se récrie :
Quoi ! vous qui de simple manière
Êtes, et de simple maintien,
Contre ennemis tenir frontière !
En vos dits je ne connais rien.
Un autre dit : Comment pourriez-vous ce que princes n’ont pu ?
Jeanne répond : J’ai confiance. Les ennemis seront battus.
Et en France n’en demourra (demeurera)
Qui ne soient ou morts ou pris.
Les théologiens trouvent à Jeanne courage, sens et autorité. Ils la recommandent au roi.
Le roi se décide à employer Jeanne. Il la fait venir et lui dit :
366Or ça, Jeanne, ma douce fille,
Voulez-vous doncques être armée ?
Vous sentez-vous assez agile
Que vous n’en soyez point grevée ?
Car tout le long d’une journée
Porter harnais sur votre dous (dos),
Vous en serez bientôt lassée :
Belle fille, qu’en dites-vous ?
La vaillante Pucelle répond :
En nom Dieu, le porterai bien.
Faites qu’il soit pesant et fort ;
Car je ne m’en soucie en rien :
Je me sens puissante et de port.
Une fois armée, Jeanne prend congé du roi, qui lui dit :
N’ayez point peur que je vous faille,
Ma fille, tant que je vivrai ;
Tant que j’aurai denier ou maille,
Jamais, Jeanne, ne vous faudrai.
— Sire, répond Jeanne, je vous remercie humblement. Je vais porter de bon cœur le faix de la guerre. Vos ennemis seront chassés d’Orléans. Puis, je vous conduirai à Reims.
Seigneur, il est temps de partir.
Veuillez vous toujours souvenir
De Dieu, qui vous saura défendre.
Le roi dit : Jeanne, belle fille et amie, je prierai Notre Seigneur et Notre Dame qu’ils vous gardent de tout déplaisir !
367Jeanne ne veut pas qu’il soit question d’elle. Elle répond gravement :
Roi, soyez toujours humble et doux
Envers Dieu : il vous gardera,
Et de ses biens il nous donra (donnera).
Adieu ; je prends congé de vous.
Et le roi :
Si besoin vous avez de nous,
Mandez, fille ; on l’accomplira.
Encore une fois Jeanne répète :
Roi, soyez toujours humble et doux.
Ainsi Jeanne ne pense qu’au roi. Le roi ne veut penser qu’à Jeanne.
Il lui répond : Belle fille, Dieu vous garde de tout mal et danger !
Jeanne redit une troisième fois son adieu :
Roi, soyez toujours humble et doux
Envers Dieu : il vous gardera,
Et de ses biens il vous donra.
Adieu ; je prends congé de vous.
Jeanne part ; et le roi, à genoux, les mains jointes, les yeux levés vers le paradis, s’écrie :
Ô Dieu du ciel, par la votre puissance,
Conduisez donc la très noble Pucelle,
Qui pour moi va porter harnais et lance,
En soutenant de France la querelle.
368Or, n’ai-je plus fiance qu’en icelle
Ni en autrui plus secours je n’atant (n’attends) ;
Mon très doux Dieu, gardez la jouvencelle
Si offensé vous ai aucunement,
Je vous requiers pardon, mon vrai seigneur.
N’en punissez mon peuple nullement ;
Supporté soit par la votre douceur.
Celui je suis pour porter la douleur
Et réparer votre juste sentence.
Veuillez mon fait avoir en souvenance !
Cette Pucelle est venue doucement
Par devers moi, pour me donner secours ;
Gardez-la donc, je vous prie humblement,
Des ennemis et de leurs divers tours !
Si je la perds, qu’Orléans soit soumis,
Dire je puis que plus n’ai d’espérance,
Prêt à partir et laisser ce pays
Et te quitter, bon royaume de France !
Au risque d’être accusé d’hérésie par nos beaux esprits, j’oserai dire que je mets cette prière du roi et l’entretien qui la précède au-dessus des vers d’un Soumet, voire d’un Casimir Delavigne.
Jeanne va d’abord à Blois, où se forme une armée. Elle inspire amitié et confiance à tous. Bientôt les capitaines, à l’envi, feront son éloge et diront :
Elle est plaisante en faits, en dits,
Belle et blanche comme la rose.
Demander lui faut son avis
Et le suivre dans toute chose.
369C’est à Blois que Jeanne dicte sa sommation à l’adresse des Anglais.
— Mon ami, dit-elle à un héraut, porte cette lettre aux ennemis ; et dis-leur que, s’ils ne font selon mon vouloir,
Je les irai voir front à front.
Le héraut va trouver les princes d’Angleterre et leur dit : À vous, très hauts et puissants seigneurs, ducs, comtes, barons, je vous présente une lettre de la Pucelle, la fille au gentil courage. Elle vous mande de partir, si vous ne voulez mourir.
Les seigneurs s’indignent.
— Quelle est cette truande qui nous brave ? s’écrie Talbot.
— Il faut que les Français soient perdus, dit le sire d’Escales, puisqu’ils sont réduits à mettre leur espérance dans une fille.
Falstoff dit à son tour : Je sais ce qu’est cette fille. C’est une simple bergère qui a voulu quitter père et mère. Les Français sont fous.
— Ou plutôt ils se moquent de nous, dit Thomas Rameston. Pour leur en remontrer, retenez en vos prisons ce héraut arrogant et laissez-l’y périr !
— C’est cela, reprend Talbot. Qu’on jette cet homme en une fosse, où il n’aura que du pain et de l’eau.
370Jeanne est informée que les Anglais ont emprisonné son héraut.
— Ils s’en repentiront, s’écrie-t-elle. Chevaliers et barons, droit à Orléans ! Les pauvres gens nous y attendent.
On arrive à Orléans, où Dunois fait bel accueil à Jeanne.
— Il faut que les Anglais me rendent mon héraut, dit la Pucelle.
Dunois leur envoie deux messagers.
Les deux messagers disent aux généraux anglais : De par le bâtard d’Orléans et de par Jeanne au noble cœur, rendez le héraut. Sinon, ceux des vôtres qui sont prisonniers seront mis à mort.
Il en coûte à Talbot et aux autres chefs ; mais ils s’exécutent. Talbot affecte même d’y mettre de la bonne grâce.
— Je veux bien complaire, dit-il, au très noble bâtard d’Orléans, qui me requiert de cœur courtois. Quant à Jeanne la ribaude, nous en ferons bientôt justice.
On ôte ses fers au héraut. Les deux messagers l’emmènent, et voici le gentil dialogue qui s’engage entre eux et lui, sur le chemin :
Premier messager.
Tu peux bien conter maintenant
Et dire de ton aventure.
371Le héraut.
Jamais je n’endurai autant.
Deuxième messager.
Tu peux bien conter maintenant.
Le héraut.
Anglais sont pires que chiens ;
Ils n’ont pitié de créature.
Premier messager.
Tu peux bien conter maintenant
Et dire de ton aventure.
Deuxième messager.
Tu es sailli de grant ordure
D’être hors des mains des Anglois.
Premier messager.
Mort tu fusses de pourriture
Avant qu’il eut été un mois.
Deuxième messager.
Il faut à présent que tu vois (voies)
Madame Jeanne, la Pucelle.
Le héraut.
C’est bien raison, je m’y en vois (vais) ;
C’est une fille gente et belle.
[À la Pucelle].
Las ! madame, vous êtes celle
Qui m’avez recouvré de mort !
La Pucelle.
De leur rebellion cruelle
Punis seront et de leur tort.
372En nom Dieu, je veux aller voir
Les Anglais qui sont aux Tourelles
Pour qu’ils sachent de mes nouvelles !
Autant Jeanne est pleine d’ardeur, autant les Anglais sont superbes. Ils croient pouvoir tout emporter. Mais Jeanne raille leur outrecuidance et dit :
Bien souvent de grans (grandes) convoitises
On ne va pas où l’on prétend.
Il arrive qu’aucuns vous brisent
Et que tout vous vient à néant.
Ayant d’attaquer l’ennemi, Jeanne l’invite encore une fois à partir de France. Debout sur le boulevard de la Belle-Croix, elle crie d’une voix haute aux Anglais qui sont dans la bastille des Tourelles :
Glassidas, puissant capitaine,
Et vous tous, autres grands seigneurs,
Qui prenez ici tant de peine
Et supportez si forts labeurs,
Délaisser vous faut ces erreurs.
De par Dieu qui est tout puissant,
Levez le siège incontinent ;
Cessez de nous faire la guerre
Et revenez en Angleterre.
Que si ainsi ne voulez faire,
Je suis celle pour vous combattre,
Et mourrez tous de mort amère.
Ne pensez point en rien rabattre
Que je suis seule contre quatre.
Car un seul en combattra dix !
373Ayant entendu ces fières paroles, les Anglais insultent Jeanne à l’envi. Glassidas est le plus insolent de tous. Il lui dit :
Toi, fausse, truande, vachère,
Comment oses-tu ci venir,
Orde (ordurière), très vilaine sorcière,
Nous dire notre déplaisir ?
Sang Dieu ! je te ferai mourir.
La Pucelle lui réplique :
Tu en as menti, Glassidas,
Avant douze jours tu mourras !
— Vilaine femme, lui crie Talbot, je te ferai traîner au gibet !
— Talbot, répond la Pucelle,
Ton ort (ordurier) parler et ton injure
Te tournera en désarroi,
Et connaitras ta forfaiture
Quand tu mourras des gens du roi.
Là-dessus, Jeanne rentre dans Orléans et dit gaiement aux hommes d’armes :
En nom Dieu, j’ai grant volonté
Après dîner que nous aillons
Voir le bien et honnêteté
Des Anglais qui à saint Loup sont.
On part. Les Anglais sont battus ; et les capitaines français félicitent Jeanne :
374N’est prince de si grant valeur.
À vous et victoire et honneur ;
Car vous avez en la balaille
Nettoyé cette truandaille.
Talbot est désespéré :
Ah ! mes seigneurs, je meurs de deuil
Et la larme me vient à l’œil
De voir advenir tel dommage.
Peut-il être plus grand outrage !
Saint-Loup pris ! Tant de gens de haut lignage morts ! Et tout cela par cette femme !
Mais, si je la tiens en ma main,
Son corps n’a garde qu’il repose :
Le démembrer je me propose
Tiraillé par quatre chevaux.
De son côté, Jeanne dit :
Vite, faisons nouvel apprêt.
Gardez que demain rien ne faille.
Au point du jour que tout soit prêt :
Nous irons en belle bataille !
Nous arrivons au combat des Tourelles. C’est l’action principale du poème. Le développement en est parfois magistral, et toujours de grande allure.
Les Anglais sont forts et résolus.Le danger est grave. La Vierge et les patrons d’Orléans prient Dieu pour Jeanne. La Vierge dit :
Veuillez conduire la pucelle,
Ô mon très cher fils. Par icelle (elle)
Daignez recouvrer fleurs de lis !
Elle obéit à tous vos dits.
375C’est votre petite servante ;
En vous elle met son attente.
Secourez-la, mon très doux sire,
Et confondez ses ennemis.
Elle a grant besogne entrepris.
Elle est en danger de martyre !
— Allons assaillir les bastilles anglaises, s’écrie la Pucelle.
Plusieurs capitaines hésitent ; mais d’autres ont bon courage. Le sire de Gaucourt est de ce nombre. Il dit :
À ces Anglais, loups ravissants,
Ne craignons chercher querelle !
Un seul de nous vaut mieux que cent
Sous l’étendard de la Pucelle.
— Hélas ! dit un capitaine, combien des nôtres n’avons-nous pas déjà perdus !
— Oui, reprend le sire de Villars, avec une mâle éloquence. Nous avons eu jusqu’ici maint désarroi. Mais il faut s’en consoler et agir.
Les morts sont morts. Dieu les pardonne !
De leur trépas ne faut penser.
Tout périt. La mort nous talonne :
Par elle devons tous passer.
— Prions pour les morts, dit un autre. Mais point de lamentations ; car ce ne serait profit ni pour eux ni pour nous. Il nous convient d’avoir l’âme forte et d’attaquer bravement l’ennemi.
Qui de grands maux ne sait souffrir
À grand honneur ne peut venir.
Les Français courent à l’ennemi. Dieu les protège. 376Sur les murs de la ville cheminent, en leurs habits épiscopaux, saint Euverte et saint Aignan, qui, les mains étendues, bénissent Orléans.
Le village de Saint-Jean-le-Blanc est attaqué et bientôt pris.
— En avant ! crie la Pucelle. Sus aux Tourelles !
— Que dites-vous ? objecte un seigneur. Les Tourelles sont lieu imprenable.
Un autre reprend : Aux Tourelles, les Anglais ont grandes fortifications, artillerie, poudre, canons en abondance ; et il y a là le terrible Glassidas. Nous n’aurons jamais les Tourelles.
Plusieurs autres parlent de même.
Jeanne répond :
Bonnes sont vos opinions,
Et dans vos dits est apparence ;
Mais les batailles qui se font
Point viennent toujours par puissance,
Mais par divine providence.
Nous les aurons ; et tous mourront.
— À votre plaisir, Jeanne. Nous ferons votre volonté, disent les capitaines.
Cependant les Anglais conversent sur Jeanne.
— C’est une sorcière, c’est une diablesse enragée, disent-ils. Dans la mêlée nul n’ose approcher d’elle. Ce n’est pas elle qui se bat ; c’est un diable mis en sa place et frappant à tour de bras.
— La maudite ribaude a fait reculer les Anglais, dit Glassidas. Mais nous, la fleur d’Angleterre, nous la 377châtierons. J’aimerais mieux être à cent pieds sous terre que de ne pas tirer vengeance.
L’attaque a lieu. Les Français sont repoussés. Jeanne est blessée.
— Mes bons amis, s’écrie-t-elle,
Le boulevard recouvrerez
Et Tourelles, n’ayez doutance :
Buvez et vous rafraîchissez
Et gardez tous bonne espérance.
De ma blessure ne vous chaille ;
En nom Dieu, ce ne sera rien.
Ne délaissez cette bataille
Et ne vous émouvez de rien.
Je sais fort bien ce que je sens.
Je ne suis point si fort blessée
Que je ne revienne en tout sens
Courir, bannière déployée.
Et, s’adressant à Dieu avec une solennité que le poète souligne, — comme il a souligné la prière du roi, — par l’adoption du vers de dix syllabes, Jeanne s’écrie :
Ô Dieu du ciel, en qui je me confie
Dans ce besoin, las ! ayez souvenance
Que les Français vous ne délaissez mie !
Faites qu’Anglais n’aient point sur eux puissance !
Dieu envoie à Jeanne saint Michel, qui lui dit :
Persévère ; ne doute mie (point) ;
Et tu parviendras à tes fins.
La Pucelle répond :
Mon ami, je vous regracie
Et remercie à toules mains
378Jeanne revient en armes, fait sonner les trompettes, exhorte ses gens et les mène à la victoire. Les Tourelles sont prises, et parmi les morts est Glassidas.
La nuit est venue. Les vainqueurs sont rentrés. Les cloches d’Orléans sonnent joyeusement. C’est alors que Talbot, hors de lui, fait entendre cette plainte digne d’Homère :
Douleur et angoisse m’étreint
Que je ne sais à qui le dire ;
Du deuil que j’ai le cœur me taint (saigne),
Tant suis rempli de peine et d’ire (colére).
Mon corps endure tel martyre
Qu’il est tout prêt à désespoir ;
Jamais ne le puis avoir pire.
Rien ne pourrait tant me douloir.
Ô ! ô Dieu, quelle journée !
Or sont tous mes bons amis morts,
Noyés, tués, mis à l’épée,
Sans en être miséricors !
Ô fausse p…, sur ton corps
Je m’en vengerai, si je pui (puis) ;
Mourir te ferai sans merci.
Glassidas, vaillant capitaine,
D’Angleterre le plus vaillant,
Pour vous j’endure moult de peine
Autant qu’homme qui soit vivant.
Donner voudrais tout mon pesant
D’or fin, et que fussiez en vie.
Oh ! que n’étais-je là présent !
Hélas ! Mort tu ne fusses mie (point).
Et que d’autres, morts avec lui,
Les meilleurs de notre parti !
379Ô fleur de toute noblesse,
Fleur de vaillance et hardiesse,
À ce coup-ci être perdue !
D’Angleterre la grant prouesse,
Honneur, vaillantise et largesse,
Bien vous avez été déçue.
Je ne sais qui vous a démue (fait tomber)
Ni qui vous a ainsi pollue (souillée).
Je ne crois pas que sous la nue,
Y eut gens de votre value (valeur).
Par le haut Dieu où je me fie
Je renonce à chevalerie
Si de la p… ne me venge
Et des Français leur félonie.
Dix mille en perdront la vie.
Si jamais en guerre me range,
Mon cheval baignerai en fange
Des Français, jusques à la sange (sangle),
En leur sang : de ce me fais fort,
N’y aura prince ni étrange (étranger)
Ni si huppé que je ne plange
Et que je ne le boute à mort.
Arou ! arou ! arou ! j’enrage ;
Je sens en mon cœur telle rage
Que je ne sais que devenir,
Quand il me souvient du dommage,
Quand je vois devant mon visage
Mes bons amis ainsi finir,
Tués, noyés piteusement.
Plus ne demande qu’à mourir
Ou m’en venger du déplaisir
Contre Français cruellement.
Avec quel enthousiasme nos pères devaient battre 380des mains quand retentissaient ces paroles de Talbot ! Qu’on se rappelle le grand Eschyle évoquant, dans sa tragédie des Perses, l’image des triomphes récents de la patrie. Les spectateurs avaient vu de près le Mède à la longue chevelure. Salamine, Platée, c’était hier. En applaudissant le poète, ils s’applaudissaient eux mêmes. Ainsi des Français qui assistaient au Mystère du siège d’Orléans. Sans doute auteur et sujet ne souffrent pas comparaison. Rien ici du fougueux génie d’un Eschyle faisant vivre en ses vers la furie des batailles ; rien de la catastrophe grandiose d’un Xerxés voyant s’évanouir son peuple de guerriers. Mais on était au lendemain des journées de Saint-Loup et des Tourelles ; tous les cœurs tressaillaient quand sonnaient aux oreilles ces noms de gloire ; puis, sur la scène apparaissait, élevant l’histoire au-dessus de toute poésie, la figure idéale de cette Pucelle que plusieurs vieillards là présents avaient vue de leurs yeux.
À côté de Talbot désespéré comme l’était Xerxés après Salamine, le Mystère nous montre les autres capitaines le consolant et le réconfortant. La prudence finit par dominer la colère. Le siège d’Orléans est levé.
Les capitaines français se réjouissent. Pourtant un regret se mêle à la joie de La Hire, qui est le plus brave des pillards et le plus pillard des braves. Il dit en parlant des nombreux seigneurs anglais qui sont morts :
381C’est pour nous un très grand dommage
Qu’ils ne soient pas dans nos prisons,
Car eussent payé cher rançons.
Il songe à poursuivre du moins les fuyards.
— Ne les laissons pas aller sans coup férir, dit-il ; ne nous privons pas d’un butin qui nous enrichira à toujours ! Quand on a beau gibier, on ne doit pas le laisser échapper.
Mais Jeanne modère cette belle ardeur.
L’ennemi une fois parti, les Orléanais remercient Jeanne en lui disant qu’elle est la rédemptrice de la France.
Jeanne leur répond : Ce qui a été fait n’est pas mon œuvre ; c’est l’œuvre de Dieu.
Cependant, comme le sire de Tillay le dit à Jeanne, la sécurité d’Orléans ne peut être bien assurée que si les places voisines sont également délivrées des Anglais. Il faut que Jeanne marche sur Jargeau, Meung, Beaugency.
Mais d’abord elle ira voir le roi, qu’elle voudrait mener à Reims. Arrivée devant le dauphin, Jeanne se jette à ses pieds et les baise. Le dauphin lui dit :
Ma belle fille, levez-vous,
Et soyez la très bien venue.
Votre maintien plaisant et doux
Me réjouit dont vous ai vue.
382A grant joye serez reçue,
Et rien ne sera sous la nue
Qu’épargné vous soit (qui vous soit refusé), chère amie.
Jeanne répond :
Sire, moi de pauvre value (valeur)
Très humblement je vous merci (remercie) ;
À moi n’appartient pas ceci,
Ni telle chose ne m’est due.
Sachez, sire, que ceux d’Orleans
Ont fait grandement leur devoir ;
Tant hommes, femmes et enfants,
Vous ont servi de franc vouloir.
Ce sont Français bons et vaillants.
Elle ajoute : Noble roi, ne différez plus de venir à Reims où je vous ferai sacrer.
Le roi répond : Votre beau parler me plaît fort, ma fille. Mais il y a sur la Loire plusieurs places que tiennent les Anglais et d’où ils défient Orléans. Il faut les en déloger. Le duc d’Alençon vous suivra.
Jeanne fait bon accueil au duc, qu’elle appelle homme de grande vertu et de grande façon. De son côté, le due l’appelle dame plus plaisante que la rose, et dit qu’elle est la joie et l’amour des Français.
La campagne qui sera le complément de la délivrance d’Orléans est décidée.
On marche d’abord sur Jargeau. Un héraut y avise Suffolk de l’arrivée de Jeanne :
383— Messager, que dis-tu ! s’écrie le capitaine anglais. Et il est partagé entre la crainte et la fureur.
Tantôt il dit :
Je me doute que la Pucelle
Mettra mes gens en grand souci ;
Car un chacun a bien peur d’elle.
Je crains qu’elle soit immortelle.
Tantôt il s’écrie :
Fausse, déloyale, truande,
Sois maudite, toi et ta bande !
En un gibet veux qu’on me pende,
Si par moi tu n’es mise à fin.
Son frère Jean ne revient pas de sa stupeur :
Ma pensée en est fort troublée
Et j’en ai deuil en mon courage.
Je pensais que s’en fut allée
Demeurer en quelque village
Faire du lait et du fromage.
Le comte de Suffolk sent redoubler sa colère :
Ah ! si je la tiens, je vous jure,
Traîner je la ferai aux champs
Et mourir de mort laide et dure
Et étrangler à mes chiens.
Anglais et Français vont venir aux mains. Jeanne exhorte son monde : Montrez cœurs vaillants et hardis !
384Ce samedi gai et jolis (joli),
Que le temps est bel et rassis,
Faut besogner. Tout Anglais tremble
Quand parler veulent de nos faits.
À leurs devants allons ensemble,
Et que bientôt ils soient défaits !
Tous les capitaines sont pleins d’ardeur. La Hire dit à Jeanne :
Dame Jeanne, ne vous doutez
Que je vous tiendrai compagnie.
Où il vous plaît, là me boutez ;
Je ne vous en dédirai mie,
Ni tous mes gens, je vous affie, (je vous l’affirme).
Pour votre vouloir accomplir
J’emploirai mon corps et ma vie.
Me voici tout prêt à mourir.
Les hommes d’armes s’ébranlent, et les Anglais voient approcher leurs armures qui reluisent comme des étincelles.
L’attaque s’engage. Les Français sont d’abord repoussés. Jeanne ranime les chefs découragés : Gardez-vous de désemparer, dit-elle. Point ne faut s’ébahir pour un assaut manqué. Soyez preux et hardis ! Vous conquerrez la ville, et, avec elle, grand avoir ainsi que grande gloire.
De son côté, Suffolk, qui compte faire Jeanne prisonnière, s’écrie :
Par la mort-Dieu, si elle est prise,
Nue comme ver, sera mise
Toute vive en un feu ardent !
385Jeanne tombe blessée. Les chefs lui font tour à tour des remontrances et l’excitent au départ.
— Je ne partirai pas, dit-elle. Les Anglais m’auront, ou je les aurai.
Guidé par elle, on revient à l’assaut ; et la place est prise.
Ici se place un gracieux épisode :
Un vaillant Français, messire Renault, a atteint le comte de Suffolk. Entre eux s’engage le dialogue suivant :
Renault.
Rendez-vous, comte de Suffort,
Ou mourir vous fré (ferai) de mort dure.
Rendez-vous à moi, ou, je jure,
Jamais vous n’en aurez support.
Suffolk.
Je suis content d’être en tes mains ;
Mais que tu soyes gentilhomme.
Renault.
Rends-toi à moi à toutes fins,
Ou mourir te ferai en somme.
Suffolk.
Je suis content d’être en tes mains ;
Mais que tu soyes gentilhomme.
Renault.
Suffolk, rends-toi !
Suffolk.
À qui ?
386Renault.
À moi.
Suffolk.
Es-tu noble homme ?
Renault.
Oui.
Suffolk.
Je le croi.
Renault.
Suffolk, rends-toi !
Suffolk.
À qui ?
Renault.
À moi.
Suffolk.
Es-tu chevalier ?
Renault.
Non. Pourquoi ?
Suffolk.
Tel faire te veux. Il le faut.
Renault.
Suffolk, rends-toi !
Suffolk.
À qui ?
Renault.
À moi.
387Suffolk.
Qui es-tu ?
Renault.
Guillaume Renault.
Suffolk.
Chevalier vous fray (ferai) sans défaut,
Et puis à vous je me rendrai.
Mais d’abord tout accomplirai.
Je vous ceins de l’épée dorée.
Ne refusez jamais journée,
En quelque lieu où vous irez.
Prenez les éperons dorés
Que de ma main je vous présente.
Foi de noble, les garderez
À votre pouvoir et entente.
Suffolk ceint Renault de l’épée ; lui donne les éperons ; puis lui dit, en le baisant à la joue : Or ça, messire Guillaume, je me fais votre prisonnier à présent.
Renault répond : Comte, je vous traiterai honnêtement. Merci de m’avoir fait chevalier. Envers tous, petits et grands, je me conformerai aux lois de la chevalerie.
— Ce sera agir en vaillant seigneur, reprend Suffolk.
Ayez en vous fière pensée,
Soyez toujours humble et courtois ;
Serez prisé, même entre rois.
Là-dessus les trompettes sonnent, et, pendant que 388Renault emmène courtoisement Suffolk, Jargeau est pillé.
Il reste à vaincre Talbot.
À la nouvelle du désastre de Jargeau, ce brave s’écrie, avec une pathétique éloquence :
Mes seigneurs, je ne sais que dire,
Tant ai de deuil et déconfort,
Et tant aimon cœur rempli d’ire (colère).
Ne sais si je suis vif ou mort.
Ah ! vaillant comte de Suffort,
Avecques les frères ensemble !
Au monde n’était rien plus fort.
Pour vous subjuguer, ce me semble,
Faut qu’il y ait eu trahison.
Ô quel trésor avoir perdu !
Ô quelle noblesse soumise !
En vous était toute vertu,
En vous notre espérance mise.
On le console. Il reprend :
Faut-il endurer ce sanglot
Ainsi comme huîtres de Cancales
Et le porter dedans nos malles ?
— Non ! Il faut se hâter de tenir les Français au bout de la pointe de nos épées.
Il faut détruire leur armée
Comme à la journée de Verneuil :
Toute France y fut consommée
Et encore en dure le deuil.
— 389Ils étaient là ducs, barons et comtes, en grande multitude, bien reluisants en leurs harnais ; et, quand vint l’heure des horions, nous les tuâmes comme moutons ou brebis. Et maintenant, quel deuil est le nôtre ! Partons ! Vengeance ! Il faut que demain, avec ma bonne épée, j’aie le sang de ces Français ; ou je mourrai dans la journée.
De son côté, Jeanne fait avertir le roi du succès obtenu. Le messager, sa mission accomplie, s’empresse de retourner vers elle :
— Car, dit-il, Jeanne est excellente entre toutes créatures ; et celui-là est heureux qui une fois chaque jour peut la voir.
En même temps Richemont arrive pour joindre ses troupes aux troupes que commande le duc d’Alençon ; et il compte voir Jeanne pour se faire accueillir.
Je veux m’en aller promptement
Paraître devant la Pucelle
À laquelle tout pleinement
Je dirai mon encombrement
Et me mettrai à merci d’elle.
Elle est si gracieuse et belle,
Humble comme la tourterelle !
En effet, Jeanne intervient en faveur du connétable et le fait recevoir comme un bon frère d’armes.
À ce moment-là on est devant Beaugency. Beaugency se rend.
Certains capitaines voudraient qu’on exterminât les Anglais. Le sire de Tillet dit : Chez les Anglais il n’y 390a que trahisons. S’ils le pouvaient, ils nous lapideraient. Faisons-les mourir, grands et petits. Les laisser aller, c’est abus.
Le sire de Saint-Sévère fait cette noble réponse :
Ce sera l’honneur des François
Leur avoir donné sauveté.
Ils connaîtront l’honnêteté
De France pour une autre fois.
Le sire de Beaumanoir ajoute sagement : Messeigneurs, songez que la guerre n’est qu’un moyen. La fin, c’est toujours la paix.
Et quiconque est requis de paix
À son profit, bien dire l’ose,
Refuser ne la doit jamais.
Car bien souventes fois j’ai vu
Tel qui croyait être le maître
À la fin se trouver déçu.
À son tour Jeanne prononce ces généreuses paroles :
Qu’ils aient vie sauve et sûreté
Et partent sans difficulté
En promettant de vérité
Que de six jours ne s’armeront
En quelque lieu que nous irons.
Laissons-les, pour le sang humain
Éviter et garder d’épandre ;
Car notre roi doux et bénin
Tous à merci est prêt à prendre.
391Jeanne est écoutée. Les Anglais quittent le château et défilent, deux par deux, tête nue, casque en main, devant l’armée française.
C’est maintenant avec Talbot qu’on aura affaire. Les Anglais qui viennent de capituler à Beaugency se rendent d’abord à Meung. Mais là leur découragement se communique à la garnison. On se dit :
Ne faisons point ici durée.
La Pucelle démesurée
Triomphe à tel point que c’est rage ;
Et jamais créature née
Ne vit soldats de tel courage.
— Mais c’est horrible ! s’écrie un capitaine.
Quitter Meung qu’en nos mains tenons !
Quel grand déshonneur nous aurons !
Falstolf lui répond :
Faire le faut ; ou nous mourrons.
On va dans la Beauce rejoindre Talbot, qui dit au commandant de Meung et au commandant de Beaugency : Or çà, messeigneurs, qui vous mène ? Beaugency et Meung sont donc perdus ? Que n’avez-vous tenu ? Nous accourions vous secourir.
Les commandants s’excusent. Talbot reprend avec une mâle dignité :
Ce nous est un déplaisir grand
Que plus longtemps n’ayez tenu,
392Rien qu’un jour ou deux seulement ;
Votre honneur eussiez obtenu.
Mais quoi ! Il n’en faut plus parler.
Aller à Janville nous faut.
Aille comme il pourra aller !
Mais de deuil le cœur me défaut (défaille)
De voir faiblir si noble armée.
J’en suis très ému et très chaut
Et désire ma vie finée (finie).
Le seigneur d’Escales dit à Talbot : Lieutenant, ne vous tourmentez pas. Puisque nous n’avons pas perdu nos gens, tout sera réparé.
Falstoff ajoute : Le déshonneur est pour les Français qui ont consenti à traiter parce qu’ils avaient peur.
Bedford parle de même.
Rameston dit : Nos gens ont bien fait. C’est en bataille rangée qu’il nous faut trouver les Français. Là nous les traiterons comme jadis à la journée des Harengs.
Toutes ces consolations trouvent Talbot impatient : Allons, dit-il, et que Dieu vous garde ! En ordre tous, jeunes et vieux.
On part.
La Pucelle apprend la jonction des corps d’armée ennemis et leur retraite sur Janville. Elle a hâte de les y poursuivre.
Nombreux et fiers nos ennemis
Sont ensemble dans ce pays
Ainsi qu’on me l’a rapporté ;
393Avoir nous les faut à tout prix
En ce beau plaisant jour d’été.
— Oui, s’écrie La Hire, allons sur les Anglais ! Je ne donnerais pas d’eux une maille.
On marche. Bientôt arrive un messager qui dit à la Pucelle :
Madame, voici les Anglois
Qui sont auprès d’un gros village ;
Ce gros village a nom Patoys (Patay).
Ils sont tassés, comme je crois,
Mais tant, tant nombreux que c’est rage.
— C’est vrai, dit Jeanne.
Je les vois là tout épandus
Sur les champs, auprès du village,
Mal accoutrés et mal vêtus,
Matés de corps et de courage.
Elle donne ses ordres :
Connétable, je vous supplie,
Allez leur trancher le chemin.
Que de Patay n’approchent mie ;
Mais les tenez qu’ils soient en plain (en pleine campagne)
Pour les combattre main à main.
— Vous, d’Alençon, vous tiendrez l’aile droite ; vous, Richemont, l’aile gauche. Je vais moi-même assaillir les Anglais de pleine face. Or sus, marchons sans hâte et avec courage !
— Tenez ferme, dit Talbot aux Anglais.
394De la bataille arez le prix
Et que Français soient si bas mis
Qu’à jamais reste la mémoire
De notre complète victoire.
Bien vois que la fausse p…,
Y est à toute sa bannière.
Puisse-t-elle choir en ma main !
Elle mourra de mort amère.
Les trompettes sonnent. Anglais et Français poussent de grands cris. Il y a une merveilleuse bataille où on lutte main à main. Tous les Anglais sont tués ou en fuite. Talbot est pris. Jeanne dit ces paroles simples et grandes :
Messeigneurs et mes bons amis,
Sur les Anglais, nos ennemis,
Nous avons remporté victoire
Dont toujours restera mémoire.
L’honneur en est au Dieu de gloire.
Tous prisonniers vous recommande
Que leur soyez doux et traytis (traitables) ;
Car c’est vertu très noble et grande
Être bon pour qui s’est soumis.
Et qui s’est rendu à mercis (à merci).
Quant aux morts, bien les enterrez,
Et qu’ils ne soient mangés des bêtes ;
Leurs corps doivent rester sacrés :
Il sont hommes comme vous êtes.
Le duc d’Alençon triomphe :
Dame Jeanne, que dites-vous ?
Voici belle déconfiture !
Tant morts que pris, ils y sont tous.
395Échappé n’en est créature.
Je doute qu’Anglais contre nous
Désormais osent faire guerre.
Toute leur puissance est par terre.
Ils sont bien là six mille morts,
Tous les plus hardis et plus forts.
Jamais n’iront en Angleterre.
Jeanne, les seigneurs et l’armée rentrent à Orléans, où le peuple les accueille joyeusement aux cris de Noël ! Noël !
La Pucelle dit aux Orléanais : Les Anglais, violant la parole donnée à votre duc, vous ont fait beaucoup de mal.
Mais ils expient leur grande forfaiture ;
Sur cette terre ils ont leur sépulture.
Elle ajoute qu’elle va prendre congé d’eux pour aller sacrer le roi, et elle les invite à toujours bien aimer et défendre leur pays ; car
N’est si noble joyau que la terre de France.
Les Orléanais félicitent Jeanne :
Nous vous louons, dame de Dieu amie !
Jeanne répond :
Louez Dieu seul et la Vierge Marie !
Tel est le Mystère du siège d’Orléans, œuvre originale, ignorée des uns, méconnue des autres.
396Ce poème ouvrait à notre art dramatique encore en enfance une voie vraiment nationale. Que n’a-t-elle été suivie par les Corneille et les Racine, les Hugo et les Musset ! Les plus beaux drames sont enfouis dans l’histoire, surtout dans la nôtre. Vienne l’évocateur qui secouera l’immense ossuaire de nos vieilles chroniques et en fera jaillir la vie ! — Galliæ ossa arida, surgite !
Fin
Notes
- [669]
Si on trouvait désirable de ne pas augmenter le nombre des jours fériés, on pourrait adopter, pour la fête annuelle de Jeanne d’Arc, le premier dimanche de mai.
- [670]
Joseph Fabre, Jeanne d’Arc libératrice de la France, p. X-XI (préface).
- [671]
Voici l’énumération d’une partie des feuilles parisiennes où parurent des articles favorables :
- Annales politiques et littéraires
- Archives diplomatiques
- Armée française
- Bulletin de la réunion des officiers
- Citoyenne
- Débats
- Défense
- Défenseur
- XIXe siècle
- Drapeau
- Écho de Paris
- États-Unis d’Europe
- Étincelle
- Famille
- Figaro
- France
- France libre
- France militaire
- Gaulois
- Gazette du village
- Gil Blas
- Globe
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- Petit moniteur universel
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- Revue de l’enseignement secondaire
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- Revue libérale
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- Revue pédagogique
- Revue du progrès social
- Revue de la révolution
- Siècle
- Soir
- Soleil
- Télégraphe
- Temps
- Tirailleur
- Voleur
- Voltaire…
Parmi les auteurs d’articles favorables il y a à citer :
- Daniel d’Arc
- Pierre [Lanéry] d’Arc
- Hubertine Auclerc
- Paul Bert
- Henri de Bornier
- Louis Bougier
- Francisque Bouillier
- Élémir Bourges
- Beurier
- Charles Bigot
- de Blowitz
- Jules Brisson
- Auguste Burdeau, député
- Canivet
- Gaston Carle
- Joseph Chailley
- Francis Charmes
- Cux Cholles
- Choppin
- Claveau
- Coffinier
- Paul Coffinières
- Colfavru, député
- Colombine
- Émile Corra
- Dancourt
- Jean Darcy
- Deloncle
- Albert Delpit
- Deluns-Montaud, député
- Derasse
- Paul Déroulède
- Dehou
- Adrien Desprez
- Ludovic Drapeyron
- Camille Dreyfus, député
- Édouard Drumont
- Emmanuel Ducros
- Eugène Dugué
- Armand Ephraïm
- L’Ermite de la Chaussée-d’Antin
- Escande, député
- Escoffier
- François Fabié
- Lucien Faucou
- Eugène Floux
- Paul Foucher
- Henry Fouquier
- Élie Fourès
- Anatole France
- Franck
- Jean Frollo
- Émile Gassmann
- Jean Des Gaules
- Gaulier, député
- Hippolyte Gautier
- Jules Gautier
- Philippe Gilles
- Paul Ginisty
- Thomas Grimm
- Jules Hoche
- Clovis Hugues, député
- Jacquot
- Henry Joly
- Jullien, député
- Louise Koppe
- Léopold Lacour
- Anatole de Le Forge, député
- La Fresnaye
- Henri de La Pommeraye
- Charles Laurent
- Bernard Lavergne, député
- Paul Leconte
- Le Flaneur
- Le Maréchal
- Charles Le Monnier
- Charles Lemire
- Jules Lermina
- Jules Levallois
- Eugène Liébert
- Paul Louzon
- Louis Liévin
- Francis Magnard
- Maréchal
- Matharel
- Henry Michel
- Léon Millot
- Gabriel Monod
- Frédéric Montargis
- Joseph Montet
- E. Moreau
- Lucien Nicot
- Niel
- Jean De Nivelle
- Nouguier
- Gabriel d’Orcer
- Dionys Ordinaire, député
- Frédéric Passy, député
- Louis Pauliat
- Perdican
- Édouard de Perrodil
- Abel Peyrouton
- Adolphe Racor
- Emmeline Raymond
- Joseph Reinach
- Émile Richard
- Rivière, député
- Robinson
- Elzéar Rougier
- Santillanne
- Fraucisque Sarcey
- Léon Séché
- Théodore Stanton
- Jules Steeg, député
- Jules Troubat
- Louis Ulbach
- Marius Vachon
- Auguste Vacquerie
- Vernet
- Varambon (Mme), secrétaire de l’Union des femmes de France
- Emmanuel Vauchez, secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement.
De nombreuses conférences furent faites, notamment par deux députés, MM. Jullien et Sreeg.
Partout, dans les quartiers ouvriers de Paris comme dans les quartiers bourgeois, à Bordeaux comme à Orléans, à Arras comme à Nancy, à Rodez comme à Bar-le-Duc, l’approbation la plus vive fut donnée au projet de glorification de Jeanne d’Arc.
Je défère au vœu de M. Jules Soury en publiant une déclaration, insérée au Journal des Débats du 27 juin 1884, déclaration toute spontanée et qui lui fait le plus grand honneur :
À Monsieur Joseph Fabre, député.
À l’auteur du livre de Jeanne d’Arc.
Touché, comme je dois l’être, par la tristesse de mes amis et par la douloureuse indignation de tant d’âmes simples et bonnes, dont la délicatesse doit être respectée, j’efface de moi-même et bien volontiers, car les droits de la science n’ont rien à faire en l’espèce, les trois mots malsonnants, de pure polémique, que j’ai écrits, il y a onze ans, dans le journal la République française, non point contre Jehanne la Lorraine, mais contre
l’héroïne du drapeau blanc
, comme en témoignent assez et la date de 1873 et les événements politiques que cette date rappelle.Jules Soury.
- [672]
Voici, par ordre alphabétique, les noms des 252 députés signataires de la proposition de loi :
- Achard
- Alicot
- Andrieux
- Arène (Emmanuel)
- Bacquias
- Ballue
- Baltet
- Barbedette
- Barodet
- Bastid
- Bavoux
- Bel (François)
- Belon
- Benoist
- Bernard (Doubs)
- Bernard (Nord)
- Bernier
- Bernot
- Bert (Paul)
- Bischoffsheim
- Bizarelli
- Bizot de Fonteny
- Blancsubé
- Bontoux
- Borriglione
- Boucau
- Bouchet
- Bougues
- Boulard
- Bourrillon
- Bousquet
- Bovier-Lapierre
- Boysset
- Brelay
- Bresson
- Brialou
- Brossard
- Brousse (Émile)
- Brugère
- Brugnot
- Bury
- Buvignier
- Buyat
- Carette
- Carnot (Sadi)
- Casse (Germain)
- Cavalié
- Cayrade
- Cazauvieilh
- Caze
- Chantemille
- Chavanne (Rhône)
- Chavoix
- Christophle
- Compayré
- Constans
- Corentin Guyho
- Cornudet
- Courmeaux
- Couturier
- Cunéo d’Ornano
- Daumas
- Dautresme
- David (Jean)
- Delattre
- Deluns-Montaud
- Denayrouze
- Deproge
- Desmons
- Descamps
- Dethomas
- Devade
- Develle (Edmond)
- Devès (Paul)
- Douville-Maillefeu (comte de)
- Dreyfus
- Drumel
- Dubois
- Dubost (Antonin)
- Duchasseint
- Duclaud
- Ducroz
- Dureau de Vaulcomte
- Dusolier (Alcide)
- Duval (Haute-Savoie)
- Duval (Raoul)
- Duvaux
- Duvivier
- Escande
- Escanyé
- Esnault
- Étienne
- Fabre (Joseph)
- Farcy
- Faure (Félix)
- Féau
- Ferry (Albert)
- Ferry (Charles)
- Floquet
- Forné
- Fousset
- Franck-Chauveau
- Fréry
- Frogier de Ponlevoy
- Gaillard (Jules)
- Galtier
- Garrigat
- Gasconi
- Gatineau
- Gaudy
- Germain (Haute-Garonne)
- Gerville-Réache
- Gilliot
- Girard (Alfred)
- Giraud (Henri)
- Girault (Cher)
- Giroud
- Gomot
- Goblet (René)
- Granet
- Graux (Georges)
- Greppo
- Guichard
- Guillemin
- Guillot (Louis)
- Guyot
- Henry (Edmond)
- Hérédia (de)
- Hérisson (Nièvre)
- Horteur
- Hugues (Clovis)
- Hugot
- Hurard
- Janzé (baron de)
- Jametel
- Joubert
- Jullien
- Labrousse
- Labussière
- Lacote
- Lacretelle (Henri de)
- Lacroix (Sigismond)
- Laffitte de Lajoannenque
- La Forge (Anatole de)
- Lagrange
- Laguerre
- Laisant
- Lanessan (de)
- La Porte (de) (Deux-Sèvres)
- La Porte (Gaston)
- Lasbaysses
- Laurençon
- Lavergne (Bernard)
- La Vieille
- Lebaudy
- Le Cherbonnier
- Lechevallier
- Lecomte Maxime (Nord)
- Le Comte (Mayenne)
- Leconte (Indre)
- Lefèvre (Ernest)
- Legrand (Pierre)
- Lelièvre
- Lenient
- Lepère
- Leroy (Arthur)
- Lesguillier
- Letellier
- Levet
- Leydet
- Liouville
- Lockroy
- Lombard
- Loranchet
- Loubet
- Loustalot
- Mahy (de)
- Maigne
- Mallevialle
- Mangon (Hervé)
- Marcou
- Maret (Henry)
- Margaing
- Margue
- Marquiset
- Mas
- Massip
- Mauguin
- Maurel (Var)
- Mayet
- Maze (Hippolyte)
- Ménard-Dorian
- Mézières
- Montané
- More (Manche)
- Nadaud (Martin)
- Noblot
- Noël-Parfait
- Ordinaire (Dionys)
- Papinaud
- Papon
- Passy (Frédéric)
- Pelisse
- Pellet (Marcellin)
- Pelletan (Camille)
- Petilbien
- Philippoteaux
- Picard (Arthur)
- Pieyre (Adolphe)
- Plessier (Victor)
- Plicbon
- Pradal
- Pradet-Balade
- Prévéraud
- Proust (Antonin)
- Ranc
- Récipon
- Renault (Léon)
- Revillon (Tony)
- Richard
- Ringuier
- Rivet (Gustave)
- Rivière
- Robert (Edmond)
- Roche (Jules)
- Roche (Georges)
- Rodat
- Roger
- Roque (de Filhol)
- Roquet
- Rousseau
- Royer
- Roys (marquis de)
- Rozières
- Saint-Martin (Vaucluse)
- Sarrien
- Sarlat
- Screpel
- Soustre
- Steeg (Jules)
- Tassio
- Ténot
- Trouard-Riolle
- Truelle
- Turquet (Edmond)
- Vermond
- Versigny
- Viette
- Villain
- Viox
- Waddington
- Wilson
La campagne poursuivie pour que, chaque année, au mois de mai, la Pucelle soit fêtée partout et par tous suggéra à M. Ivan de Wœstyne l’idée de
faire plébisciter les Quarante, représentation raffinée de la vraie France, à propos de Jeanne d’Arc.
Trente-neuf académiciens, faisant largesse d’autographes variés, se prêtèrent de bonne grâce à ce concours apologétique, et leurs témoignages furent publiés dans le supplément du Figaro, le 13 août 1887, avec cette conclusion du journaliste consultant :
Le plébiscite a réuni l’unanimité des suffrages exprimés. Que dire de plus, et n’ont-ils pas raison ceux qui désirent que tous les Français choisissent Jeanne d’Arc pour la patronne de la France ?
- [673]
Les objections ici examinées et combattues ont été formulées dans la République française (24 juin 1884) et dans la Petite République française (9 juillet 1884) par un anonyme et par M. Jean Macé, de qui sont les mots mis entre guillemets. Sur cette question, M. Emmanuel Vauchez, le secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement, se sépara avec éclat de M. Jean Macé, président de la Ligue, dans une éloquente lettre publiée par le Temps.
Le Monde et l’Univers, de leur côté, attaquèrent vivement l’institution d’une fête de Jeanne d’Arc par la république, et soutinrent qu’il n’appartenait qu’aux catholiques et aux royalistes de célébrer la Pucelle.
- [674]
En 1878, année où fut célébré le centenaire de Voltaire, Gambetta disait, dans un discours prononcé au Cirque américain, à la suite d’une conférence de M. Spuller sur la fraternité :
Assez de divisions ! Il faut en finir avec les querelles historiques. On doit passionnément admirer la figure de la Lorraine qui apparut au XVe siècle pour abaisser l’étranger et, pour nous redonner la patrie ; et en même temps, dans ce Paris tout imprégné du génie de celui qui fut le vrai roi de la philosophie du dix-huitième siècle, on doit acclamer le nom de Voltaire, en dépit d’attaques, dont son ombre ne peut pas plus s’émouvoir que ne s’émeut le dur diamant sous l’atteinte de la lime ou de l’acier. Quant à moi, je me sens l’esprit assez libre pour être le dévot de Jeanne la Lorraine, et l’admirateur et le disciple de Voltaire.
De son côté, Jules Favre prononça en 1874, à Anvers, un panégyrique de Jeanne d’Arc qui se terminait ainsi :
Jeanne, Pucelle d’Orléans, c’est la France ! la France bien aimée à laquelle on se doit dévouer d’autant plus qu’elle est malheureuse ; c’est plus encore, c’est le devoir, c’est le sacrifice, c’est l’héroïsme de la vertu ! Les siècles, reconnaissants n’auront jamais assez de bénédictions pour elle. Heureux si son exemple peut relever les âmes, les passionner pour le bien et répandre sur la patrie entière les germes féconds des nobles inspirations et des dévouements désintéressés !
Avant Jules Favre, Eugène Pelletan avait admiré dans Jeanne la patronne de la démocratie :
Ô noble fille, disait-il en 1850, tu devais payer de ton sang la plus sublime gloire qui ait sacré une tête humaine. Ton martyre devait diviniser encore plus ta mission. Tu as été la plus grande femme qui ait marché sur cette terre des vivants. Tu es maintenant la plus pure étoile qui brille à l’horizon de l’histoire.
Enfin Barbès, ce républicain qu’on a surnommé le Bayard de la démocratie, écrivait en 1866 :
J’aime passionnément l’héroïque fille qui sauva la France et l’empêcha d’être anglaise. Je voudrais — et cela se fera, j’espère, un jour — qu’on lui élevât une statue jusque dans nos plus petits hameaux.
- [675]
Qui pourrait dire le nombre des Françaises dont Jeanne d’Arc a inspiré et vivifié le patriotisme ? Une d’elles, Marie-Edmée Pau, Lorraine, fille d’un soldat, née à Nancy en 1845, s’était vouée, dès l’enfance, au culte de Jeanne d’Arc. Quand elle commença à manier la plume et le crayon, c’est Jeanne d’Arc qu’elle voulait toujours dessiner, c’est sur Jeanne d’Arc qu’elle voulait toujours écrire. On a d’elle un petit livre illustré, exquis en sa familiarité, qu’elle intitula : Histoire de notre petite sœur Jeanne d’Arc, dédiée aux enfants de la Lorraine.
En réunissant toutes mes amitiés en une seule, disait-elle, je ne crois pas trouver un amour comparable à celui que j’ai pour cette jeune fille, morte il y a plus de quatre cents ans. Qu’on appelle cela folie, exaltation, chimère, je demanderai s’il est possible que l’imagination soit plus féconde que la réalité ? Or, cette chimère obtiendrait de moi tous les sacrifices. Ce nom, quand je l’entends prononcer ou quand je le lis quelque part, me remplit d’une émotion impossible à décrire : mon cœur bat, mes yeux se mouillent de larmes, un je ne sais quoi d’immense comble le vide affreux qui existe en moi, un souffle divin me soulève, et je voudrais avoir des ailes pour aller chercher dans le ciel ma Béatrix à moi.
Marie-Edmée avait perdu son père à onze ans. À partir de cette époque, les plus sérieuses pensées l’occupèrent. Se dévouer fut la constante ambition de sa courte vie.
Pendant la guerre de 1870, elle se prodigue, donnant des vivres aux soldats, des soins aux blessés, des consolations aux mourants dont elle crayonne les portraits pour ménager une dernière consolation à ceux qui les ont aimés.
Ayant appris que son frère, alors lieutenant, avait été blessé et pris par les Allemands, elle voulut le rejoindre. On se récria :
Une femme, seule !
—J’agirai comme si j’étais le frère de mon frère.
—Mais que de dangers !
—Je les surmonterai.
Elle les surmonte, et, à travers les lignes ennemies, accourt auprès de son cher Gérald, qui, grièvement atteint au poignet, avait dû être amputé. Ce Français amputé et malade ne semblait plus dangereux. Les Allemands permirent à sa sœur de le ramener au foyer. Gérald n’y rentra que pour embrasser sa mère. Bientôt après, quoique mutilé, il se battait de nouveau à la suite de son régiment et devenait capitaine. Pendant ce temps, Marie-Edmée, triste de n’avoir pu accompagner son frère, organisait à Nancy, sous le nom de Compagnie de Jeanne d’Arc, un atelier d’ouvrières volontaires qui confectionnaient des vêtements et des couvertures pour les soldats. Arrive la nouvelle de la déroute de l’armée de l’Est, où est Gérald. Cette fois, rien ne peut plus retenir Marie-Edmée. Elle part, malgré le froid et la neige, va à pied le long de la frontière suisse, s’assure que son frère est vivant, et, infatigable dans ses soins dévoués, se fait la sœur de tous les soldats qu’elle voit souffrir. Mais ses forces sont bientôt à bout. Elle rentre dans la maison maternelle pour y dépérir, s’aliter et mourir.Marie-Edmée expira en 1871, au mois de mai, qui est le mois de Jeanne, dans l’éclat de ses vingt-six ans, et fut enterrée à Nancy au milieu d’un grand concours d’hommes, de femmes, de soldats, de jeunes filles qui pleuraient.
Quelle est cette grande dame à qui toute la ville fait cortège ?
demanda un Allemand. —Ce n’est pas une grande dame, répondit un enfant, c’est une petite sœur de Jeanne d’Arc.
Douze ans après, une belle jeune fille, ravie par la lecture du journal de Marie-Edmée, s’éprit de son souvenir et se mit à aimer, à cause d’elle, ce frère qu’elle avait tant aimé. Bientôt la jeune fille connut celui qu’elle avait commencé d’aimer sans le connaître, et, en 1884, sous les auspices de la morte, elle devenait la femme de Gérald.
- [676]
Soit ! La fête de Jeanne d’Arc ne pourra que rallier Françaises et Français. Mais que dira l’Angleterre ? Faire cette objection, c’est injurier la France.
Mais ce n’est pas seulement injurier la France : c’est calomnier l’Angleterre.
À l’exemple du poète Robert Southey, l’élite des écrivains anglais exalte notre héroïne, aussi humaine que vaillante, aussi douce aux vaincus que terrible aux envahisseurs, et pense comme l’Allemand Guido Goerres, qui s’écriait en 1834 :
Souvenons-nous que la Pucelle n’a pas vaincu et souffert seulement pour la France, mais pour tous les peuples, dont elle a personnifié les droits en face de l’esprit de conquête.
De toutes les presses étrangères la presse anglaise est celle qui a approuvé avec le plus de chaleur le projet de glorifier chaque année la martyre de notre délivrance. Le Times en particulier a formulé les idées les plus hautes sur la fin des vieilles haines internationales et sur l’universalité de la gloire de Jeanne d’Arc.
Le peuple anglais s’honore en nous encourageant à honorer l’héroïne qui, à force de vertus, fut digne de le vaincre.
Si demain l’Angleterre entreprenait de glorifier son Talbot, la France ne refuserait pas à l’Achille anglais les lauriers que l’Angleterre prodigue aujourd’hui à la vierge qui fut l’ange de la France au combat.
Elles avaient les généreux sentiments manifestés par les journaux de Londres, ces dames anglaises qui s’associaient, dans la ville de Rouen, à la commémoration du supplice de Jeanne et déposaient aux pieds de sa statue une couronne portant ces mots :
À la grande Française !
Tout récemment la reine d’Angleterre, Victoria, voulant avoir devant les yeux une belle image de pureté et d’héroïsme, ordonna qu’on lui peignit Jeanne la Pucelle.
Au temps même des préjugés qu’avaient accumulés cent ans de luttes gigantesques, l’auteur d’Henri VI, parmi les débordements de sa verve enfiellée, mettait dans la bouche de Jeanne des accents où éclate la sublimité du patriotisme :
Esprits familiers, prenez mon âme, oui, mon corps, mon âme, tout, plutôt que de laisser vaincre ma patrie.
Et il représentait Charles VII s’écriant dans les beaux élans de sa reconnaissance :À Jeanne la moitié de mon royaume ! À Jeanne une pyramide plus colossale que celle de Memphis ! Saint-Denis va cesser d’être notre cri de guerre. C’est Jeanne la Pucelle qui sera désormais la sainte de la France !
No longer on Saint-Denis will we cry,
But Joan La Pucelle shall be France’s saint.
L’heure n’est-elle pas venue de réaliser la prophétie de Shakespeare ? À la République d’acquitter la dette de la monarchie.
- [677]
La relation dont il s’agit ici a été découverte, il y a quelques années, à la Bibliothèque du Vatican, et se trouve aussi à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg. Elle a été publiée dans le troisième volume de la 2° série de la Bibliothèque de l’École des chartes. Vallet de Viriville, Quicherat et M. Boucher de Molandon, qui l’ont reproduite, se demandent si elle ne serait pas l’œuvre de Jehan de Mascon (Jean de Mâcon), docteur ès lois, chanoine et sous chantre de l’église d’Orléans, mentionné dans le récit. Pour moi, il me semble que si Jehan de Mascon eût été l’auteur de cette chronique, il aurait parlé de lui-même d’une manière moins impersonnelle et plus modeste. Il aurait dit :
Moi Jehan de Mascon
, et ne se serait pas qualifiétrès sage homme
. - [678]
Saint Aignan et saint Euverte étaient les deux patrons de la ville d’Orléans, où ils avaient été évêques.
- [679]
Ce n’est pas seulement à Orléans que Jeanne était l’objet d’une commémoration annuelle :
Plusieurs autres villes en font solennité
, dit la chronique que je viens de citer ; et elle signale notammentceulx de Bourges en Berry
, qui célébraient la fête le premier dimanche après l’Ascension. - [680]
L’auteur des Recherches historiques sur la ville d’Orléans, Lottin, a mis en lumière divers extraits des registres originaux de la ville, où figure la mention du don fait en 1483 à messire Eloy d’Amerval
en rémunération de avoir dité et noté en latin et en françois ung motet, pour chanter doresenavant és procession qui se fait chacun an ledit VIIIe jour de mai, et qui en icelle procession derrenière a esté chanté en rendant grâces à Dieu de la victoire que il donna auxdits habitans
. D’autre part, le même érudit a trouvé et publié pour la première fois une copie des vers que j’ai ici reproduits. Ces vers avaient été composés pour la fête et provenaient d’un manuscrit autre fois conservé au trésor de la ville. Ils datent certainement du temps de Louis XI ou des premières années de Charles VIII, comme l’estime Quicherat qui les a réédités ; et tout porte à croire qu’ils sont ceux pour lesquels Eloy d’Amerval reçut les quatre écus d’or. - [681]
Nous devons à l’écrivain hollandais Heviter, auteur d’une Histoire des choses de Bourgogne écrite en latin, ces indications sur le monument orléanais qu’il avait vu de ses propres yeux en 1560 :
Vidi ego meis oculis, in ponte Aureliano trans Ligerem ædificato, erectam hujus puellæ æneam imaginem, coma decore per dorsum fluente, utroque genu coram neo crucifixi Christi simulacro nixam.
- [682]
Pietatis in Deum, — Reverentiæ in Deiparam, — Fidelitatis in Regem, — Amoris in Patriam, — Grati animi in Puellam, — Monumentum, — Instauravere cives Aurelianenses.
- [683]
Voir Jeanne d’Arc libératrice de la France, page 257.
- [684]
Du vivant de Jeanne, l’enthousiasme populaire s’était traduit par un culte religieux. On la révérait comme une bienheureuse ; on lui dressait des statues dans les églises ; on mêlait son nom aux prières de la messe ; on portait des médailles à son effigie ; on proclamait que, dans la hiérarchie des saints, elle venait immédiatement après la Sainte Vierge. Dans le Procès de condamnation, l’article 52 du réquisitoire donne le détail de ces honneurs rendus à l’héroïne et en fait un grief contre elle :
Item, ipsa Johanna in tantum suis adinventionibus catholicum populum seduxit, quod multi in præsentia ejus eam adoraverunt ut sanctam et adhuc adorant in absentia, ordinando in reverentiam ejus missas et collectas in ecclesiis ; imo eam dicunt majorem esse omnibus Sanctis Dei, post Beatam Virginem ; elevant imagines et repræsentationes ejus in basilicis Sanctorum, ac etiam in plumbo et alio metallo repræsentationes ipsius super se deferunt, prout de memoriis et repræsentationibus Sanctorum per Ecclesiam canonizatorum solet fieri ; et prædicant publice ipsam esse nuntiam Dei et potius esse angelum quam mulierem. Quæ præmissa in christiana religione perniciosa sunt et in detrimentum salutis animarum nimium scandalosa.
(Je me contente de donner ici le texte latin, l’ayant traduit ailleurs. Voir Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, partie III, chapitre V.)
- [685]
En août 1885, le père Ayroles, de la Compagnie de Jésus, publiait sous ce titre : Jeanne d’Arc sur les autels, un livre destiné à établir la nécessité de canoniser au plus tôt Jeanne d’Arc et de célébrer annuellement sa fête dans toutes les églises de France. Dans cet ouvrage, les libres penseurs sont accusés de vouloir escamoter à leur profit Jeanne d’Arc en proposant de la glorifier par une fête nationale ; les catholiques gallicans sont chargés de l’opprobre de la condamnation et du supplice de Jeanne ; les catholiques romains sont prônés comme pouvant seuls revendiquer et exalter la Pucelle qui, papiste irréprochable,
est tout entière de l’école du syllabus
, et qui, Messie de la contre-révolution, doit présider à la régénération de la France répudiant lasatanocratie
pour lathéocratie
.Quatre mois après, en décembre 1885, sur la proposition du père Delaporte, de la Compagnie de Jésus, les membres du congrès catholique tenu à Rouen votèrent à l’unanimité une adresse au pape pour solliciter la béatification de Jeanne. Ils y disaient :
Les papes du XVe siècle avaient accompli l’œuvre de la réhabilitation ; celle de la glorification sera la vôtre et unira pour toujours le nom de Léon XIII à celui de la vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc, ambassadrice du roi Jésus près des Francs qu’il aime. Daigne le cœur adorable de ce Maître si bon ajouter à tant d’autres gloires de votre pontificat celle d’achever, au gré de nos cœurs, ce procès de béatification qui commence, et permettre à la France catholique de redire, après le Vicaire de Jésus-Christ, dans un élan unanime d’allégresse, de soumission pour l’Église et d’espoir pour la patrie : Bienheureuse Jeanne, priez pour nous !
En 1886, à Paris, les Dames qui venaient de fonder l’Association Jeanne d’Arc, célébrèrent l’anniversaire de la mort de Jeanne, à l’église Notre-Dame-des-Victoires, par une messe solennelle dont l’usage doit se continuer chaque année, et émirent un vœu pour que dorénavant le 30 mai fût consacré à la glorification de la Pucelle et de tous les défenseurs défunts de la patrie.
C’est aussi en 1886 qu’a été inaugurée, dans la cathédrale de Rouen, — dans cette cathédrale où reposent les restes de l’inspirateur du procès de Jeanne, Jean de Lancastre, duc de Bedford, et de quatre complices de Cauchon, les chanoines Jean Basset, Gilles Deschamps, Denis Gastinel et Raoul Roussel — une solennité religieuse que l’archevêque doit renouveler tous les ans, et dont l’objet est d’honorer la mémoire de Jeanne d’Arc, le jour anniversaire de son supplice.
Déjà, à Rouen, l’anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc était l’objet d’une célébration annuelle faite par des laïques, se rendant tour à tour au lieu où Jeanne abjura, au lieu où elle était emprisonnée, et au lieu où elle fut brûlée. L’organisateur et le conférencier de ces manifestations est un positiviste, M. Émile Antoine. Un autre positiviste, le Dr Robinet, beau père de M. Émile Antoine, préside un Comité républicain de la Fête civique de Jeanne d’Arc, qui s’est constitué, à Paris, en mai 1887. Le fondateur du positivisme, Auguste Comte, prônait la glorification de l’
incomparable vierge
, et le calendrier positiviste paru en 1848 faisait une place à Jeanne d’Arc, dans la semaine des chevaliers, entre Bayard et Godefroy de Bouillon.Le vœu du Congrès catholique de Rouen pour la canonisation de Jeanne fut renouvelé en 1886 et en 1887 par plusieurs assemblées diocésaines et par divers prélats.
En juillet 1887, l’abbé Mourot, chevalier du Saint-Sépulcre, publia un ouvrage sur Jeanne d’Arc, envoyée de Dieu et modèle de toutes les vertus chrétiennes, théologales et cardinales. Dans ce livre, exalté par les évêques de Genève et de Nancy, ainsi que par le cardinal Howard
comme un précieux appoint pour la cause pendante auprès de la sacrée congrégation des rites
, l’auteur, à l’exemple du père Ayroles, anathématise les laïcisateurs de Jeanne d’Arc, l’esprit moderne et le gallicanisme ; glorifie la contre-révolution, la théocratie et le Syllabus. Pour lui aussi, la mainmise de l’Église sur Jeanne d’Arc canonisée doit être le prélude de la mainmise de l’ultramontanisme sur la France repentante. Sous les auspices de Sainte Jeanne d’Arc et du Sacré-Cœur, 1789 sera biffé et renié par 1889. - [686]
Faut-il croire que Louis XI avait une admiration toute particulière pour Jeanne d’Arc et qu’il s’est posé en vengeur de sa mort, comme l’ont dit de tout temps, et récemment encore, plusieurs écrivains autorisés ?
Point.
Nous trouvons le nom de Louis XI gravé sur la maison d’Arc. C’est sous Louis XI que le procès de Jeanne est transféré de la Chambre des comptes au Trésor des chartes. En outre, des documents conservés en diverses archives nous montrent Louis XI nommant échevin d’Arras le neveu de Jeanne, Jean Dulis, dit Jehan de la Pucelle, et lui continuant la pension de
six vingt et cinq livres tournois
dont jouissait son père, Pierre d’Arc, devenu Pierre Dulis. De même, nous voyons Louis XII faisant écrire, sur la sollicitation de l’amiral Louis Malet de Graville, une histoire de Jeanne d’Arc, accompagnée d’un abrégé des deux procès ; nous voyons Louis XIII octroyant aux cadets de la famille du Lys le privilège de prendre les armoiries decette magnanime et vertueuse fille, vulgairement appelée la Pucelle
; nous voyons enfin Louis XV confirmant l’exemption d’impôts accordée par Charles VII aux habitants de Greux et de Domrémy à la requête de Jeanne d’Arc.La légende accréditée sur la sollicitude spéciale de Louis XI pour la Pucelle résulte d’un faux récit, qu’on trouve notamment dans les histoires de Lenglet-Dufresnoy, de Villaret, de Jean Hordal, et dont l’origine remonte au moine italien Philippe de Bergame.
Frère Philippe de Bergame avait publié, en 1497, à Ferrare, un livre, écrit en latin, sur les femmes illustres. À Jeanne,
la Pucelle française
, était consacré un chapitre aussi intéressant que peu exact. L’agrément littéraire du morceau donna crédit aux erreurs historiques qui y surabondent. La principale de ces erreurs consistait à transposer la réhabilitation de Jeanne au aux imaginations populaires.Je vais traduire ce récit, fondé sur un on-dit :
On rapporte (fertur) que le roi Louis, qui venait de succéder à son père, trouvant tout à fait intolérable qu’on eût fait subir une mort si indigne à cette vierge si vaillante et si grande, obtint du pape Pie II l’envoi en France de deux jurisconsultes chargés de revoir avec soin le procès de Jeanne et de s’informer sur sa vie. Aussitôt arrivés en France, les deux envoyés citèrent devant eux deux des conseillers et juges déloyaux qui avaient procédé à la condamnation. L’instruction consciencieusement et diligemment menée à terme, ils reconnurent que Jeanne, tout à fait innocente, avait été la victime d’accusations fausses et d’une sentence injuste ; que, bien loin d’avoir été coupable de maléfices ou sortilèges, elle avait mené une vie aussi pieuse qu’illustre, exempte de manquements à la foi et pleine de grandes actions. En conséquence, infligeant aux deux prévenus la même peine dont ils avaient jadis frappé cette vierge sans tache, ils les firent brûler vifs. De plus, ils ordonnèrent que les ossements de deux autres juges seraient exhumés et également livrés aux flammes. Enfin, ils prescrivirent la construction d’une église, au lieu même où Jeanne d’Arc avait été brûlée ; et, ayant confisqué les biens des juges susdits, ils fondèrent, avec leurs deniers, une messe perpétuelle pour le repos de l’âme de la défunte. Voilà comme il fut fait entière réparation d’honneur (decus omne recuperatum est) à cette femme admirable.
Remarque-t-on combien tout est vague et invraisemblable dans ce récit ? Aucune désignation précise ni de personnes, ni de lieux, ni de dates ; aucune citation de documents quelconques. Ce sont deux Italiens qui viennent éclaircir une affaire d’intérêt si éminemment français, et ils y apportent un si beau zèle qu’ils sévissent même contre deux morts, mais, en revanche, épargnent et laissent en pleine possession des plus grands honneurs ecclésiastiques les survivants d’entre les prélats et les docteurs qui avaient participé à la condamnation de Jeanne. Il paraît bien, d’après le conte du moine de Bergame, que deux de ces survivants auraient été punis de la peine du bûcher. Mais qui sont donc ces victimes d’une justice tardive ? Cauchon, Jean d’Estivet, Loyseleur, Midi, Delafontaine, Lemaître, Gilles de Fécamp, Beaupère, étaient morts à cette époque. Si quelqu’un eût pu et dû être frappé, c’était Thomas de Courcelles, l’assesseur si considérable, qui aurait voulu que Jeanne fût torturée, et qui contribua tant à la faire brûler. Or, l’histoire vous le montre promu aux plus hautes dignités, chargé de faire l’oraison funèbre de Charles VII, choyé par Louis XI, et mourant en paix, l’an 1469.
- [687]
Certains historiens et géographes écrivent Domrémy avec un accent sur l’e. De fait, — comme cela a lieu pour d’autres noms propres, tels que Fénelon, — on prononce comme s’il y avait un accent sur l’e ; mais l’e ne comporte pas d’accent. — On peut consulter à ce propos les études philologiques de Thurot sur l’e muet.
- [688]
Voir, dans l’épilogue du Procès de condamnation, l’Information posthume, qui, suspecte sur d’autres points, me parait être véridique sur celui-là. — Michelet perdait de vue et ces déclarations dernières de Jeanne et les partis pris évidents qu’elle eut à vaincre, quand il imaginait comme probable que la cour abusa de la simplicité de la Pucelle et que,
pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne
. - [689]
Velut in pugnam.
- [690]
Ut non in agris pecudes pavisse, sed in scholis litteras addidicisse videretur.
- [691]
Quid locuta sit, nemo est qui sciat illud. Tamen manifestis simum est regem, velut spiritu, non mediocri alacritate fuisse perfusum.
- [692]
Dato signo, hastam rapit, raptam concutit, vibrat in hostes et, tacto calcaribus equo, magno impetu in agmen irrumpit.
- [693]
Hac est illa quæ non aliunde terrarum profecta est, quæ e celo demissa videtur, ut ruentem Galliam, cervice et humeris sustineret. Hæc regem in vasto gurgite procellis et tempestatibus laborantem in portum et littus evexit, [et] erexit animos ad meliora sperandum. Hæc, Anglicam ferociam comprimens, cum exeussit incendium. O virginem singularem, omni gloria, omni laude dignam, dignam divinis honoribus ! Tu regni decus, tu lilii lumen, tu lux, tu gloria non Gallorum tantum, sed christianorum omnium. Non Hectore reminiscat et gaudeat Troja, exsultet Græcia Alexandro, Annibale Africa, Italia Cæsare et romanis ducibus omnibus glorietur. Gallia, etsi ex pristinis multos habeat, hac tamen una puella contenta, audebit se gloriari et cæteris nationibus comparare, verum quoque, si expediet, se anteponere.
Voilà qui, à chaque phrase, me paraît signé Alain Chartier.
- [694]
Ayant modernisé cette lettre dans le Procès de condamnation, je la donne ici sous sa forme archaïque.
Il y a plusieurs textes, légèrement différents, de la lettre de Jeanne aux Anglais. Les deux textes les plus autorisés sont le texte qui se trouve cité dans les manuscrits du procès de condamnation et le texte provenant d’une copie du temps de Jeanne, copie aujourd’hui perdue, mais dont il existe à la Bibliothèque nationale deux transcriptions faites au XVIIIe siècle.
J’ai suivi le texte cité dans le procès, sauf deux ou trois modifications d’orthographe et quelques additions que j’ai empruntées au texte de la copie contemporaine.
J’ai barré les passages ajoutés pour qu’on reconnût ces additions qui en deux endroits éclaircissent très utilement le texte consacré par les juges du procès.
- [695]
Je mets en tête de chaque lettre le texte de la suscription qui servait d’adresse, La suscription ci-dessus est omise dans le texte du procès.
- [696]
Cette formule Jhesus, Maria, accréditée dans les monastères et parmi les personnes pieuses du temps, figurait, non seulement au commencement ou à la fin de la plupart des lettres dictées par Jeanne, mais encore sur son étendard et sur une bague qui lui avait été donnée à Domrémy par ses parents (voir Procès de condamnation, pages 88, 96, 102, 115, 185, 228, 233, 250, 271). On sait aussi que les gens d’armes de la compagnie de la Pucelle passaient pour avoir adopté comme devise les noms de Jésus et de Marie inscrits sur leurs pennons (voir Procès de condamnation, page 115), et que, sur la bannière qu’elle fit faire pour les prêtres de l’armée par l’intermédiaire de son aumônier Pasquerel, il y avait l’image de Jésus crucifié. (Voir Procès de réhabilitation, page 220). On sait enfin que le dernier cri de Jeanne mourante fut :
Jésus !
et que plusieurs témoins de sa mort déclaraient qu’ils avaient vu ce nom écrit dans la flamme du bûcher où l’héroïne venait d’expirer. (Voir les témoignages du prieur Thomas Marie (Procès de réhabilitation, page 123), du médecin Delachambre (p. 20), du greffier Boisguillaume (p. 57), du greffier Taquel (p. 64), de l’huissier Massieu (p. 83), du frère Martin (p. 91), du frère Isambard (p. 100), des chanoines Dudésert et Caval (p. 118 et 120), du curé Riquier (p. 126), du frère Jean (p. 138), de l’appariteur Leparmentier (p. 141), du procureur Daron (p. 149), du maître des requêtes Fave (p. 152), des bourgeois Cusquel, Moreau et Marcel (p. 160, 163, 172).Jeanne déclara à ses juges qu’elle se conformait à l’avis des gens de son parti en mettant ou plutôt en faisant mettre sur plusieurs de ses lettres Jhesus Maria (voir Procès de condamnation, pages 185 et 233). Elle leur dit aussi qu’il lui arrivait d’accompagner ces mots d’une croix en signe que celui de son parti à qui elle écrivait ne fit pas ce qu’elle lui écrivait (Procès de réhabilitation, page 277, et Procès de condamnation, p. 96).
- [697]
Allusion au duc d’Orléans, prisonnier des Anglais, dont Jeanne entendait obtenir de gré ou de force la délivrance.
- [698]
La partie de cette phrase qui est barrée n’est ni dans le texte du Procès, ni dans le Journal du siège, ni dans la Chronique de la Pucelle, ni dans le Registre delphinal. Elle se trouve uniquement dans la copie contemporaine.
- [699]
Une relation sur Jeanne d’Arc, écrite de son vivant par le greffier de l’hôtel de ville de la Rochelle et retrouvée en ces derniers temps par M. de Richemont, porte que, sur l’étendard de Jeanne fait à Poitiers, un pigeon, figuré dans l’écu d’azur, tenait en son bec cette inscription :
De par le roi du ciel
. Jeanne se considérait comme la servante de Jésus ; et c’est ce qui lui faisait dire, dans la lettre au duc de Bourgogne :Tous ceux qui guerroient audit saint royaume de France, guerroient contre le roi Jésus,roi du ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain seigneur.
(Voir la lettre au duc de Bourgogne). Voir aussi, outre les trois sommations aux Anglais, la lettre aux habitants de Troyes, et la délibération de la ville de Tour.
- [700]
Mille ans auparavant, au Ve siècle, la France était mise sens dessus dessous par l’invasion d’Attila.
- [701]
Petiit eisdem si haberent papyrum et incaustum, dicendo magistro Johanni Erault :
Scribatis ea quæ ego dicam vobis.
Le reste tel quel, en français. (Voir Procès de réhabilitation, livre III, chapitre V : déposition de l’écuyer Gobert Thibault.)
- [702]
Illa die festi ascensionis domini, ipsa Johanna scripsit Anglicis existentibus in bastidis, in hunc modum :
Vos, homines Angliæ qui nullum jus habetis in hoc regno Franciæ, Rex cœlorum vobis præcepit et mandat per me, Johannam la Pucelle, quatenus dimittatis vestra fortalitia et recedatis in partibus vestris, vel ego faciam vobis tale hahu de quorum erit perpetua memoria. Et hæc sunt quæ pro tertia et ultima vice ego vobis scribo, nec amplius scribam. Sic signatum : Jhesus Maria Jehanne la Pucelle.
Et ultra : Ego misissem vobis meas littera honestius ; sed vos detinetis meos præcones, gallice mes héraulx, quia retinuistis meum hérault, vocatum Guyenne. Quem mihi mittere velitis et ego mittam vobis aliquos de gentibus vestris captis in fortalitiis Sancti-Laudi [lupi], quia non sunt omnes mortui.
- [703]
Ayant modernisé cette lettre dans le Procès de condamnation (livre I, chapitre V : Interrogatoire du 1er mars), j’en donne ici le texte tel quel, sauf quelques modifications dans l’orthographe.
- [704]
Le fac-similé du texte authentique de cette lettre, avec la signature de Jeanne d’Arc, se trouve en tête de Jeanne d’Arc libératrice de la France.
- [705]
Jean Rogier, chroniqueur de la fin du XVe siècle, à qui nous devons une intéressante relation des faits et gestes notables des habitants de Reims depuis l’an 1160, dit :
Le roi Charles septième, depuis son sacre, écrivit plusieurs lettres aux habitants de Reims, et s’en trouvent soixante-dix en nombre sans les patentes ; par aucunes desquelles il demande auxdits habitants nouvelles aides pour l’entretien de ses armées comme aussi grand nombre de munitions de guerre, canons, bombardes, poudres, balles, nombre de charpentiers, maçons et manouvriers, payés et entretenus aux dépens desdits habitants, pour l’assister aux sièges de Lagny, Meaux, Pontoise et autres lieux. Il leur mande aussi le contentement qu’il avait d’eux et de ce qu’ils avaient fait pour son service ; et, combien qu’on lui eut fait de sinistres rapports contre la fidélité qu’ils lui devaient, qu’il n’y avait voulu ajouter aucune foi, se tenant trop assuré de leur fidélité ; qu’un nommé Jean Labbé lui avait dit qu’il y avait plusieurs gens qui avaient promis de rendre ladite ville de Reims au duc de Bourgogne, autres qui avaient dit que le jour du saint sacrement on avait entrepris d’y faire entrer ledit duc de Bourgogne. Et témoigne par toutes ses lettres qu’il avait un grand soin de ladite ville de Reims et une grande confiance aux habitants d’icelle.
Il est étonnant que la ville de Reims, patrie de grands sculpteurs, n’ait point encore un monument commémoratif du triomphe de Jeanne d’Arc.
- [706]
Dans Jeanne d’Arc, libératrice de France (p. 265), j’ai déjà traduit cette curieuse lettre, en accompagnant ma traduction française du texte latin authentique et de quelques détails sur les altérations que ce texte avait subies avant d’être découvert à Vienne, dans son intégralité, par M. Sickel, en 1860.
- [707]
1. Voir Procès de condamnation, livre II, chapitre II : Interrogatoire du 12 mars, matin.
- [708]
Ce détail est précisé dans le relevé des réponses de Jeanne qui accompagne le réquisitoire :
Cum adhuc esset in sancta Catherina de Fierbois.
- [709]
Procès de condamnation, livre I, chapitre IV : Interrogatoire du 27 février. — Voici le texte latin dont on vient de lire la traduction :
Item dicit quod misit litteras ad regem suum, in quibus continebatur quod ipsa mittebat pro sciendo si ipsa intraret villam ubi erat rex suus præfatus ; et quod bene progressa fuerat per centum et quinquaginta leucas proveniendo versus ipsum, ad ejus auxilium, quodque sciebat multa bona pro eo. Et videtur ei quod in eisdem litteris continebatur quod ipsa cognosceret bene præfatum regem suum inter omnes alios.
- [710]
Procès de condamnation, livre I, chapitre IV : Interrogatoire du 27 février. — Voici le texte du procès verbal :
Scripsit viris ecclesiaticis illius loci quatenus placeret eis ut ipsa haberet illum ensem ; et ipsi miserunt eum.
- [711]
Procès de condamnation, livre I, chapitre VI : Interrogatoire du 3 mars.
- [712]
Voir ci-dessus la Lettre aux Anglais du 5 mai 1429.
- [713]
Depuis onze ans, Christine vivait cloîtrée dans une abbaye de l’Île-de-France.
- [714]
Le texte de la fin du vers manque. J’imaginerais volontiers un texte ainsi conçu :
Ai bon temps. Vie avec courage,
Bien me prend avoir enduré.
- [715]
Vous, c’est, je suppose, le printemps.
- [716]
De même que Charles V et Charles VI, Charles VII, entre autres emblèmes, portait en écusson et en bannière un cerf volant. Nommer cette devise du roi, c’était désigner le roi.
- [717]
Mathieu Thomassin, né à Lyon en 1391, procureur général fiscal en Dauphiné sous Charles VII, puis président des comptes à Grenoble, chroniqueur et légiste, auteur du Registre delphinal, ouvrage commencé en 1456, sous l’inspiration du dauphin (Louis XI, qui avait chargé Thomassin d’exposer l’histoire et les droits de la couronne delphinale), avait donné un extrait des vers de Christine de Pisan, à partir de cette vingtième stance. Il modifie ainsi le premier vers :
Ah soyes en loué, hault Dieu !
- [718]
En 1429, un clerc résidant à la cour de Rome, qui venait d’écrire en latin un résumé historique (Breviarium historiale) des événements accomplis dans le monde jusqu’à l’année 1428, ajouta au manuscrit de sa chronique une note sur Jeanne d’Arc, que M. Hugo Balsani a découverte en 1885 et dont je vais résumer les traits essentiels :
Mon œuvre était achevée, lorsque j’ai appris la merveilleuse histoire de l’admirable fille qui est venue, de la part de Dieu, délivrer le royaume de France. Qu’on se rappelle les beaux faits d’une Penthésilée dans l’histoire profane, d’une Débora, d’une Esther, d’une Judith dans l’histoire sacrée, notre Pucelle les surpasse toutes. Gloire à Dieu qui exalte les humbles et abaisse les puissants ! Dans cette gardeuse de troupeaux, improvisée chef de guerre, visage, attitude, gestes, paroles, tout est empreint de dignité et de noblesse. Au milieu des camps, elle demeure chaste et pure. Sa piété est profonde, mais sans mélange de superstitions.
La main de Dieu apparaît dans ses œuvres, et il n’y a que l’envie qui puisse y voir des sortilèges. Un jour, devant un cercle de seigneurs, elle dit au roi :
Sire, il faut que vous me donniez votre royaume.
— Le roi était étonné et hésitant. —Donnez, gentil sire, reprit-elle avec un sourire ; je ne ferai pas abus de votre don.
—Soit !
fit le roi. —À cette heure, dit Jeanne, vous voilà le plus pauvre chevalier de France. Mais un si beau présent, je ne saurais le garder pour moi ; je l’offre à Dieu.
Elle resta un moment à genoux et en prières, les yeux au ciel. Puis, reprenant la parole :Gentil sire, ce royaume dont vous faites si gracieux abandon, Notre-Seigneur Dieu vous le remet en main. Ayez courage. Vous le tenez de trop bonne part pour ne pas bientôt l’avoir entier.
- [719]
Le manuscrit de Berne porte :
plus de vingt ans a
; ce qui revient à dire : avant la naissance de Jeanne. Quicherat, dans le texte qu’il donne, a adopté ici la leçon de Thomassin :Plus de cinq cens a
, et, en note, il fait remarquer que mieux vaudrait :plus de mil ans a
. - [720]
Voir Veteris et novi testamenti cantica notis illustrata de Bossuet ; Histoire de la poésie des Hébreux par Herder (traduction d’Aloyse de Carlowitz) ; Roberti Lowth, de sacra poesi Hebræorum prælectiones academicæ ; Histoire du peuple d’Israël par M. Renan. — Si on compare le cantique de Débora tel qu’il est ici avec la remarquable version qu’en a donnée M. Ernest Renan, on constate de très grandes et nombreuses différences. M. Renan s’est particulièrement préoccupé de l’exactitude littérale ; j’ai eu surtout à cœur l’effet esthétique dont le sentiment me parait très vif chez Herder, chez Bossuet et chez Lowth.
- [721]
Verba ejusmodi, ut clarissimorum apud Græcos et Latinos ingeniorum ornatum et copiam facile exsuperent.
- [722]
1. Je m’accuse d’avoir omis de mentionner plusieurs de ces poèmes épiques dans mon chapitre intitulé Jeanne chantée par les poètes (Jeanne d’Arc libératrice de la France). — J’aurais pu citer l’Orléanide de Lebrun des Charmettes, publiée en 1821 ; la Mission de Jeanne d’Arc d’Ozanneaux, publiée en 1835 ; la Jeanne d’Arc d’Amand de Gournay, publiée en 1843 ; la Jeanne d’Arc de Guillemin, publiée en 1844 ; la… Mais à quoi bon ? Requiescant in pace !
- [723]
J’ai cité la suite de ce morceau à la fin de la préface du Procès de réhabilitation.
- [724]
Grand faubourg, qui était sur la rive gauche de la Loire, en face de la ville.
- [725]
Il s’agit de l’église des Augustins, sise dans le faubourg du Portereau.
- [726]
Comme qui dirait : Bon est le sou qui sauve l’écu.
- [727]
Il semble bien qu’il y a ici une contradiction. Il y en a ailleurs d’autres qui, jointes à de frappantes inégalités de style, me persuadent que les diverses parties du Mystère du siège d’Orléans ne sont pas de la même main. Il doit y avoir eu des juxtapositions, analogues à celles dont on reconnaît les traces dans beaucoup de Chansons de gestes, ainsi que dans l’Iliade et l’Odyssée.